conseils de lectures

Jean Seberg de Maurice Guichard

Star oubliée

« Je la croisais un soir dans un restaurant parisien à la fin des années 70. Elle me sourit fixement sans me reconnaître. Elle ressemblait à une morte à qui on n’aurait pas fermé les yeux. Un sourire sans destinataire. Le regard sans objet. »

                                                                                                                     Carlos Fuentes, Diane ou la chasseresse solitaire.

Après des années de silence éditorial voici que deux biographies paraissent simultanément sur l’actrice américaine Jean Seberg (1938-1979). La première de Jean-Lou Alexandre dressait un panorama assez solide sur la carrière de l’artiste avec un certain nombre de documents intéressants. Celle-ci, au format plus classique retrace de manière sérieuse la vie mouvementée et tragique de l’icône de la Nouvelle vague même si on l’aurait aimée plus complète.

Comme le signale Maurice Guichard, il n’est pas écrivain et n’a pas connu Jean Seberg malgré son admiration et une rencontre inopportune dans un jardin public un jour de 1979 quelques mois avant qu’on ne la retrouve sur le siège arrière de sa voiture, gisant sous une couverture. Sur son suicide (relayé en assassinat par son ex-mari, l’écrivain Romain Gary.), on n’apprend pas grand-chose de ce que l’on savait déjà depuis trente ans. Du coup, et même si l’ouvrage se lit avec plaisir et nostalgie, on aurait aimé davantage d’informations, d’analyse de ses films et de trouvailles biographiques nettes.

Inutile de revenir sur le passé de la comédienne, de ses deux rôles consécutifs chez Preminger, puis chez Godard, qui la lancèrent aux Etats-Unis puis en Europe où elle se fixa à Paris. Pas besoin non plus d’identifier les quelques hommes plus ou moins célèbres avec lesquels elle a vécu, on sait cela. Non, à la lecture, on remarque une chose. Si Seberg n’avait plus à convaincre sur son talent d’actrice et sa détermination à travailler dans ce sens, on regrette de voir inscrite cette triste filmographie jalonnée de films les plus mauvais les uns que les autres, y compris ceux de son mari Romain Gary. Pas de chef d’œuvre dans sa carrière, n’en déplaise à ceux qui considèrent les deux Preminger et le Godard ainsi ! Restent fort heureusement une dizaine de films non négligeables où c’est souvent un plaisir de la regarder jouer, avec son accent inimitable et sa frimousse de starlette. .

Guichard, malgré sa démarche de réhabilition, passe trop vite sur les faits marquants de la vie de Seberg. Sur Paint your Wagon, mais aussi, sur Macho Callahan où elle a tout de même fréquenté Carlos Fuentes qui tira de cette rencontre  un livre bouleversant : Diane ou la chasseresse solitaire en 1996. Sur L’Attentat de Boisset (1973) et Les Hautes solitudes de Garrel(1974) où elle y joue son dernier rôle véritablement marquant, les anecdotes sont vite expédiées. Même si certaines précisions sur son activité de militante auprès des Black Panthers renseignent un minimum, le livre souffre de ne pas rentrer dans des informations signifiantes. Entre le reçu d’un hôtel que l’on retrouve pour une biographie et trop d’ellipses sur l’existence d’un artiste, il faut trouver un juste milieu que Guichard n’a pas su appréhender. Et même lorsqu’il dit avoir rencontré des personnes ayant été proches de l’actrice, il ne les cite pas, même s’il a dû réutiliser leurs dires à ses fins.

Sur l’état mental de l’actrice durant la décennie 70, il joue à imaginer ses pensées, ses angoisses, et ses idées alors qu’il ne semble pas y avoir de preuves concrètes qu’il mettrait en exergue. D’où un sentiment de répétitions et un manque de sources fiables.

On connaît la destinée tragique de Jean Seberg, actrice somptueuse emportée par le mal-être, engagée dans des luttes politiques parfois extrêmes, fascinée par les écrivains et les révolutionnaires. De films à petits budgets en maisons de repos où elle tentait de reprendre goût à la vie, elle a traversé les années 70 pour y mourir un soir d’août 1979 à 41 ans. Déjà, dans sa jeunesse, on remarquait la fragilité de l’actrice, ses emportements, ses souffrances liées à une extrême sensibilité et à un caractère franc. Met-on vingt années à se suicider quand l’idée vient vous terrasser à 18 ans, sachant qu’on ne dépassera pas la quarantaine, comme elle se plaisait à le dire ? En tous les cas, Jean Seberg, morte dans des conditions d’extrême désœuvrement n’a pu trouver de réponses à sa neurasthénie. Ni la présence de son fils, ni Gary, ni Fuentes, ni personne n’étaient là pour empêcher qu’elle ne meure seule dans une bagnole un soir d’été. Comme s’il était inéluctable que la jeune femme finisse ainsi, en chemise de nuit, sous une couverture, à l’arrière de sa voiture avec huit grammes d’alcool dans le sang portant dans sa main fermée un dernier mot pour son fils de 16 ans.

Un livre à conseiller aux profanes, histoire d’identifier le parcours atypique d’une femme courageuse, séductrice et douée que le talent et la beauté n’ont pas sauvée d’une déchéance certaine. Pour les autres, il serait urgent de rééditer la biographie de David Richards, Jean Seberg, une vie écrite en 1981.

Janvier 2009

 

L’Assassin modéré (suivi de L’Homme au renard) de Gilbert Keith Chesterton

Histoires de fusil

On sait que les éditeurs ne sont pas historiens de la littérature et rien n’est dit sur la date de publication de ces deux récits policiers orchestrés par ce que l’on peut appeler le maître du genre, G.K Chesterton (1874-1936), le fameux écrivain anglais du début XXè siècle qui  modifia quelque peu le genre policier en créant un personnage tout à fait charismatique et savoureux, le redoutable Père Brown revenant dans une cinquantaine de nouvelles de 1911 à 1927.

Le père Brown aurait pu figurer dans ces deux textes typiques du style de Chesterton. Dans un cadre souvent bucolique mais emprunt à une certaine étrangeté qui va entraîner le drame, du moins l’élément fatal à un bouleversement, conduisant à l’inexorable enquête suivie elle-même d’une déduction hors paire, Chesterton installe ses personnages et son contexte toujours précis ! Un gouverneur est blessé à la jambe lors de sa ballade quotidienne alors qu’il est l’objet d’un certain nombre de critiques de la part de son entourage. On accuse  les suspects principaux avant que l’assassin modéré, comme il se définit lui-même, avoue son non-crime et les causes qui l’ont poussé à celui-ci. Un pasteur puritain est assassiné froidement avant qu’on ne se rende compte qu’il aurait tué à son tour si la mort ne l’avait pas fauché brutalement !

Chez Chesterton, un axe narratif est privilégié au reste : conduire sur de fausses pistes (pourtant si alléchantes) le lecteur afin de lui révéler la trompeuse vérité sur les personnages et leurs actions. Ici, ce sont les victimes qui sont coupables, et les meurtriers innocents ! C’est, en gros, la curiosité de ces deux textes qui vont dans le sens chastertonien du genre policier psychologique. Ces histoires fantasques ne seraient sans doute pas grand-chose sans la plume de son auteur, grand connaisseur de l’âme humaine et de ses troubles profonds. Son écriture, toujours aisée, embrasse le décor de manière picturale, ce qui a pour conséquent de rendre le tout très vivant et très visuel. L’action et les dialogues se succèdent dans un rythme très étudié afin de plonger le lecteur au cœur de l’enquête et du trouble permanent qui la compose. Non sans humour, Chesterton joue avec les clichés en brossant une galerie de personnages typiques de ces histoires lugubres avec ambassadeur puissant, précepteur subtil, jeune fille troublée et pasteur austère ! En tant qu’ancien journaliste, l’écrivain en profite pour situer l’action dans un contexte politique précis, ceci pour élaborer certaines de ses convictions libérales contestées à l’époque. L’assassin modéré porte en son titre à la fois la veine littéraire de l’auteur ainsi que son appartenance social et politique. L’assassin modéré fait aussi référence au statut de l’écrivain qui égratigne son époque sans tuer quiconque. Deux œuvres de jeunesse (à notre sens) qui doivent conduire le lecteur aux enquêtes du père Brown. A creuser.

Janvier 2009

Mon Amérique de Julien Green

Ecrivain américain d’expression française

Dix ans après la mort de son auteur, on retrouve ou on assemble des textes restés plus ou moins inédits de Julien Green (1900-1998). Cette année, L’Inconnu et autres récits permettait de retrouver Green dans le genre romanesque (de la nouvelle du moins). Cette fois-ci, c’est le chroniqueur et le mémorialiste qui à travers une vision personnelle de l’Amérique et du Sud (il fit ses études à l’université de Virginie et vécut un temps à Savannah), se racontent au fil des années. Ce recueil d’articles et de parutions diverses parcourant les années 30 et 40 revient à la fois sur les lieux symboliques que Green a fréquentés dans sa jeunesse puis au cours de voyages, ainsi que sur quelques auteurs singuliers qui l’ont influencé : Poe, Hawthorne, Dickens, etc. Le tout dans un contexte de guerre mondiale.

Histoires de rencontres avec des inconnus lors dans un refuge échoué à la frontière du Canada, de retrouvailles dans le Massachusetts avec un ancien collègue-ambulancier de la première guerre, la visite du cimetière de Baltimore où repose Edgar Allan Poe, une soirée passée à Détroit, les retrouvailles avec Savannah et New York, etc.  Voilà de quoi alimenter ce recueil avec, en toile de fond, le regard toujours alerte, curieux, et nostalgique de Julien Green, écrivain sensible s’il en est.

Un certain nombre des textes publiés dans ce livre ont été écrits durant la seconde guerre mondiale, Green s’étant exilé aux USA, et c’est bien évidemment le conflit qui ressort des conversations, des observations et des lectures quotidiennes. Green, avant un certain nombre de ses confrères, avait souligné dans son Journal la monté des périls en Allemagne dès le début des années 30 sans foncer tête baissée chez le parti adverse comme les surréalistes ou autres écrivains staliniens. En observateur acharné mais discret, il va s’effacer pour reporter les discours des uns et des autres : sur l’amitié qui lie la France aux Etats-Unis, puis sur quelques rencontres improbables Gertrude Stein, André Breton. Le pacte germano-soviétique soulève des tempêtes outre-Atlantique quand Green survole New York afin de retrouver ses marques. Un parfum de guerre et de tension permanentes recouvre l’ensemble des descriptions qui partent du très grand (Les Chutes de Niagara) pour arriver au plus précis (un escalier d’une maison du Michigan). Green se veut ici un témoin privilégié, un mémorialiste conscient du travail de l’écrivain : rapporter dans une langue nostalgique et  précise les menus faits de ces années de doute, de sang et de fragilité. Heureusement pour notre moral, quelques plaisirs viennent s’y adjoindre : le cinéma américain où Gide l’emmenait naguère, la lecture de Hawthorne, écrivain qui a influencé Green de bien des manières et quelques descriptions des recoins et des éléments naturels qu’il ne veut pas qu’on passe sous silence : ici un chêne, là le chant d’une grive. En cela, la littérature de Green est de celle qui veut laisser un petit quelque chose dans un recoin d’une mémoire puis d’un livre. D’où l’importance du souvenir, de l’anecdote, de la chronique. L’Amérique de Julien Green, c’est cette fracture qui l’a conduit à écrire dans les deux langues (français-anglais) et à vivre dans les deux continents. Paris lui manque en temps de guerre quand New York l’appelle quand qu’il écrit ses romans en France. D’où les diverses personnifications qu’il affuble aux deux pays chers à son cœur et à ses racines.

Mon Amérique, c’est un avant goût du Green diariste à coup sur. Une série de chroniques touchantes, historiques et personnelles qui propose au lecteur une promenade dans les terres de son enfance, mais aussi une réflexion sur le monde contemporain à la veille de l’intervention américaine sur les plages normandes. Une fois de plus, l’histoire aura donné raison à Green en unissant ces deux peuples. Un livre de Green, l’américain français, à lire paisiblement.

Janvier 2009

Nouvelles inquiètes de Dino Buzzati

Le Conte italien

Reprendre la lecture de Buzzati, c’est comme repenser à un amour perdu. Il y a toujours un moment où celui-ci nous trotte dans la tête. Alors voir paraître quelques nouvelles rares ou jamais éditées sous forme de recueil correspond à ce plaisir que l’on aurait à retrouver une femme disparue. Buzzati fait partie de notre vie. Parce qu’il est le témoin-conteur de celle-ci. Ce que nous ne voyons pas, il l’observe. Ce que nous ne voulons pas voir, il le met sous nos yeux en appuyant là où ça fait mal. Ce que nous ne voulons pas croire, il l’écrit sous une forme inquiétante. Une inquiétante étrangeté dirions nous, ou la banalité de nos vies, la médiocrité des hommes, l’héroïsme anonyme, un fantastique qui pourrait advenir, un merveilleux qui reste commun, une rêverie qui devient un cauchemar prennent tout leurs sens. En ouvrant un livre de Buzzati, on croirait feuilleter des pages qui s’écrivent au fur et à mesure que nous lisons, en simultané comme on dit, tant le lecteur est projeté dans un quotidien si proche, dans un univers si banal où d’un coup la fracture donne le ton. Buzzati est un conteur hors pair qui laisse derrière son passage l’idée obscure d’une bizarrerie, d’une étrangeté, voir d’un fantastique tout simplement parce que la précision de ses nouvelles en prise avec un réel très concret est si proche qu’on voudrait le voir s’éloigner. Lorsqu’on laisse Buzzati après avoir fini l’une de ses nouvelles, l’on sait pertinemment qu’on va le retrouver quelques temps plus tard, comme pour se rappeler le bon temps passé en sa compagnie.

Si l’éditeur a préféré (à juste titre) l’adjectif « inquiètes » à « inquiétantes » pour nommer ce recueil, c’est avant tout au nom de cette idée précise. Inquiétantes, oui ; mais inquiètes, comme si elles nous renvoyaient à notre propre conscience. Inquiètes encore une fois car Buzzati parle de nous, va loin dans nos lâchetés, notre médiocrité, notre fragilité et nos angoisses communes.

Buzzati compose sur la fragilité de l’être baigné dans le quotidien de nos civilisations modernes, c’est-à-dire en proie à la déshumanisation. Ici la fin d’un amour condamné par un tribunal divin, là un meurtrier pardonné d’avoir commis un crime car l’atmosphère de la rue s’y prêtait, ou encore une femme précipitée dans un lac et qui revient sous forme de roseau inoffensif. Sans oublier cette nouvelle géniale où un roman pousse dans le crâne d’un type qui par ambition démesurée et manque de patience va le saccager. Et que dire de celle où un homme voit son corps dans un manuel de médecine, présageant son funeste avenir ! Là est le talent de Buzzati, se servir d’une situation souvent banale dans nos sociétés sanglantes et violentes et en retirer le mystère, l’insondable, l’innommable pour créer le vrai malaise, atemporel et universel.

En cinquante récits brefs, Buzzati fait ce qu’il a su faire de mieux : du Buzzati. Même si les nouvelles répertoriées ici sont inégales, le souffle de l’auteur du K réapparaît dans un détail, une description, bref, une faille. Le style ne change pas : narration, simplicité, construction de l’événement avec la présentation du cadre, l’ intrigue minimaliste, le développement, puis la chute avec de temps à autre une ouverture métaphysique. Il y a aurait beaucoup à dire sur l’acte de création chez l’écrivain italien, chacune de ses nouvelles s’apparentant à ce mode mais la lecture vous attend.

Buzzati est l’auteur du gouffre. Ses nouvelles sont écrites comme des enquêtes policières alors qu’il ne s’agit que de recherches sur soi-même. Qui sommes-nous ? semble nous demander chacun des textes ou peut-être qui sommes-nous véritablement ? Et ce recueil avec son cortège de curiosités, de malaise, d’absurde, mais surtout de mystère remplit son contrat.

Janvier 2009

Stauffenberg de Jean-Louis Thiériot

Le Colonel résistant

« Il est désormais temps de faire quelque chose. Mais l’homme qui a le courage de faire quelque chose doit le faire en sachant qu’il restera dans l’histoire de l’Allemagne comme un traître. S’il ne le fait pas, cependant, c’est sa conscience qu’il trahira. »

                                                                                                                                     Claus von Stauffenberg, juin 1944.

Il est des hommes qui se confondent avec leur destinée. Très tôt, l’on s’aperçoit d’une chose qui la fera basculer. C’est évidemment le cas chez Claus Schenk Graf von Stauffenberg (1907-1944), personnage héroïque de la seconde guerre mondiale merveilleusement incarné par Tom Cruise dans le film Walkyrie de Bryan Singer qui sort ces temps-ci dans les salles.

Jean-Louis Thiériot nous présente dans son ouvrage tout à fait passionnant l’existence et le destin d’un homme courageux, exigeant et humaniste forcément lié à l’opération « Walkyrie » qui a failli renverser le régime nazi et tuer son dictateur le 20 juillet 1944. Mais il a suffi de quelques imprévus (La venue inopinée de Mussolini, le changement de baraquement, et quelques erreurs stratégiques.) pour qu’il échoue lamentablement et que lui et ses complices conjurés finissent au peloton d’exécution pour que la guerre, au final, continue dans son horreur intégrale pendant une année entière. Dans le même temps, rappelons qu’ils ont sacrifiés leur vie.

Stauffenberg est un cas atypique dans l’histoire militaire de son pays. Lettré, sportif, engagé, patriote, il développe une vision tout à fait pertinente de sa vie à mener et décide de se vouer corps et âme à son pays. A la nation allemande qu’il représentera, qu’il défendra puis qu’il voudra sauver des mains du Führer dément[1]. Admirateur du grand poète Stefan George (1868-1933), à qui il rend visite de nombreuses fois, vouant un véritable culte à celui qui se réclame des Hölderlin, Goethe, Schiller, Stauffenberg finit néanmoins par embrasser la carrière militaire. Jusqu’ici partagé entre l’action et l’esprit, il décide de continuer dans cette dualité en prenant le parti de sa patrie qu’il pourra honorer à travers ce choix. Homme ombrageux et rigoureux, il s’avère terriblement efficace dans le maniement des armes, mais aussi et surtout dans la stratégie, la planification et le commandement des hommes. Aristocrate, nationaliste, c’est logiquement presque qu’il acquiesce devant l’arrivée de Hitler au pouvoir en 1933. Mais très vite l’officier ne supporte ni l’homme ni les nombreuses lois antisémites et dictatoriales qui viennent ombrager son pays. Les barbaries du Führer, notamment lors de rafles et d’exécutions de juifs dès le début de la guerre, l’éloigneront définitivement de l’idéologie nazie. Néanmoins, il continue de porter l’insigne et s’engage comme ses collègues au commencement du conflit. Il y chez Stauffenberg, l’aristocrate chrétien, des valeurs chevaleresques qui ont façonné son esprit. Et c’est ce qui explique aussi son engagement viscéral dans la résistance contre Hitler, et cela dès les début du conflit.

C’est là que le destin, à priori commun, du jeune officier va se sceller. Valeureux combattant, il est appelé par le régime pour occuper des fonctions plus diplomatiques et stratégiques. Il passe ainsi colonel et il est affecté à des états-majors divers. Ennuyé par la paperasse et l’inaction, il décide de reprendre le combat mais il est blessé par les mitrailles d’un avion anglais à Tunis en 1943. Il y perd un œil, une main et deux doigts. C’est à son retour qu’il décide de rentrer définitivement en résistance afin d’éliminer Hitler et de faire le coup d’état dont on parle déjà depuis 1942. C’est l’opération « Walkirie » qu’il met au point en compagnie d’autres conjurés qui fait suite à de nombreuses tentatives d’assassinat qui échouent depuis 1938. L’idée étant de faire croire à un coup d’état opéré par les nazis eux-mêmes et d’imposer le plan « Walkirie »  signé lui-même par Hitler en cas de trouble ou de d’attentat contre lui. Cette entreprise de communication signée par Hitler a pour but de se retourner simplement contre lui ! Ce plan, malgré son échec, était des plus judicieux et devait préparer l’après-guerre dès ce 20 juillet 1944.  

Mais l’attentat rate, Hitler, malgré la détonation violente dont son QG est victime, s’en sort avec quelques égratignures. La supercherie est vite découverte et Stauffenberg et ses complices sont arrêtés puis exécutés dans la soirée du 20 juillet 1944 alors que de retour à Berlin et croyant le chancelier mort, lui et ses compagnons commençaient à organiser la relève.

La biographie de Thiériot est des plus complètes. Il a su interpréter les faits et gestes de Stauffenberg pour en livrer un personnage complexe, exigeant, incorruptible et doté d’un caractère monstre. En tentant de comprendre un tel personnage, le biographe retrace avec brio, précision et force, l’histoire récente d’une Allemagne ensanglantée par les dérives des petits capots, des ordures de ce siècle, où ont brillé malgré tout quelques résistants qui ont su échapper à l’embrigadement idéologique et qui ont mis la priorité sur le destin de leur pays plutôt que sur leur vie personnelle. Bien évidemment l’attentat manqué occupe le tiers du livre mais n’est ce pas là que Stauffenberg prend toute sa dimension ? D’ailleurs, et pour ceux qui douteraient de son honnêteté intellectuelle, Thiériot rappelle que Stauffenberg était prêt à proposer un homme de la SPD pour remplacer Hitler, choix idéologique clair qui l’éloigne à jamais des dérives nazies. Lui et ses complices ont contribué au rachat de leur pays dans un coup d’état qui, malgré son échec, était le seul moyen de sortir d’une fin de guerre gérée par un dictateur au sommet de sa folie. En cela, Stauffenberg, le colonel-poète, fin stratège et valeureux combattant mérite toute notre attention. Le livre de Thiériot contribue à lui donner l’hommage qu’il mérite.

Février 2009



[1] Rappelons qu’après la conjuration, Hitler voulut que les traîtres soient pendus comme des porcs à des crochets de boucher et qu’ils agonisent avant de succomber. Il fit filmer les exécutions et des projecteurs furent placés en face des condamnés afin de rendre la bonne image… Stauffenberg échappa à cette torture puisqu’il fut fusillé le soir même de l’attentat.

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