conseils de lectures

3096 jours de Natascha Kampusch

Wolf und Nat

Natascha Kampusch, petite blondinette autrichienne de la banlieue de Vienne, est kidnappée le 2 mars 1998 alors qu’elle se trouvait sur le chemin de l’école. Elle a alors 10 ans et son ravisseur, Wolfgang Priklopil, électricien de formation, va sur ses 36. Comme bon nombres de fillettes autrichiennes que l’on retrouve violées puis assassinées à cette même époque, Natascha pense de suite qu’elle est destinée à un réseau pédophile et que sa vie va s’arrêter nette, stoppée par la monstruosité et l’ignominie des hommes. Mais Wolfgang qui lui fait croire qu’il n’est qu’un lien dans ce réseau maléfique, voit plus loin. Il veut réaliser, à lui seul, un conte inédit et jamais écrit des frères Grimm. Et pour cela il a tout prévu. Un kidnapping discret, une geôle située dans le sous-sol de sa maisonnette, et une éducation parfaite pour la petite… Ce rêve d’ado boutonneux qui prend forme à l’âge adulte rend Priklopil, l’homme discret et propre sur lui, à la coupe de cheveux impeccable (Une raie remarquable, la mèche plaquée et luisante comme on le voit sur l’unique photographie diffusée par les médias.) quasi invisible durant huit ans alors que c’est Natascha qui disparaît…

Ainsi commence un cauchemar qui aura duré plus de huit ans. Jusqu’à ce fameux 23 août 2006, où profitant d’un appel téléphonique qui éloigna durant quelques instants le ravisseur de sa victime pendant que celle-ci passait l’aspirateur dans le même fourgon qui l’avait séparé des siens, Natascha prit ses jambes à son coup et s’enfuit à toute allure prévenant la première voisine rencontrée (enfin la seconde, les premières personnes croisées l’ayant laissé poursuivre sa course folle...). Cette seule et unique erreur de Priklopil fit tomber en cinq minutes un scénario de huit années pourtant presque parfait.

On connaît la suite, Natascha est montrée au monde entier sous sa couverture en véritable miraculée pendant que Wolfgang, filmé par les caméras de surveillance du métro, allait se jeter sous un train à Vienne, comme son plan de replis le prévoyait en cas de coup dur (Ça ne lui disait apparemment rien de vivre en cage durant huit ans…). Très vite, Natascha est harcelée par les caméras du monde entier. On glose un peu sur sa relation avec son bourreau. Le fameux syndrome de Stockholm que Kampusch réfute et refuse d’entendre en expliquant qu’on ne peut que s’attacher à un homme qui vous laisse la vie sauve, et qui malgré les humiliations et la peur, ne reste que son seul référent durant huit années. Les sévices sexuels dont elle ne dira rien ou presque, ni devant les caméras, ni dans son livre, le rachat de la maison de Priklopil, la photo de son cercueil rangée soigneusement dans son portefeuille, etc. montreront le lien indéfectible que les deux êtres garderont à jamais. Pas de Natascha sans Wolfgang et inversement.

Quatre ans après son évasion, Natascha prend la plume pour raconter de l’intérieur son incroyable et effroyable « aventure ». Et à la lecture, on pense à une chose essentielle. Aucun romancier n’aurait pu imaginer une telle histoire. Priklopil a beau être un satyre banal et cruel, il permet néanmoins à Natascha de tenir le coup en lui montrant des attentions presque touchantes. Mais très vite la violence reprend de plus belle et à la moindre contrariété (C’est ce qui choque véritablement dans le livre, la gratuité des sévices corporels.), Priklopil s’en prend à la jeune fille. Coup de poings au visage, coup de pieds dans le ventre, humiliations physique et morales (Natascha est traitée en boniche peu apprêtée et participe aux travaux de maçonnerie de la maison.), diète contrainte, dépréciation permanente (Wolfgang use du même discours sur son physique qui se désagrège et sur le fait que tout le monde l’a oubliée) pour conditionner la prisonnière ; bref rien n’échappe au maniaque même si la petite tient le coup.

Le lecteur rentre donc de plein fouet dans la cellule matérielle et l’emprisonnement psychique de l’enfant puis de l’adolescente. Au moindre faux pas, le ravisseur (« l’homme » comme elle le surnomme souvent) menace de la supprimer ou de tuer quiconque elle pourrait prévenir (Dès lors qu’il la laisse sortir, dans la maison au bout de 6 mois, dans le jardin un peu plus tard, avec lui dans la rue au bout de 6 ans, ils feront même une petite escapade au ski la dernière année !). C’est de cette manière et en usant de pressions terribles qu’il l’a tenue en otage durant toutes ces années.

C’est une confession assez digne (malgré bien évidemment le phénomène éditorial et quelques lectures publiques que l’auteur a données comme s’il s’agissait d’une œuvre d’art…) que nous livre Natascha Kampusch, ou comment l’inhumain côtoie les zones d’ombre, de détresse, de courage, et de survie en pareille situation. Un livre sur l’enfermement qui nous ramène forcément à nos pires cauchemars et à nos angoisses sur ces questions. Natascha ne se trompe pas lorsqu’elle affirme que la pire de ses craintes était qu’il arrive quelque chose à son ravisseur (sans contradiction aucune !) durant la captivité car personne n’aurait pu la trouver en train de dépérir dans une cage fermée en sous-sol par une porte blindée.

Evidemment, le système politique et judiciaire autrichien en prend pour son grade car la captive a appris quelques temps après sa sortie que Priklopil restait le suspect numéro 1 (d’après témoins et visite de la police chez lui) mais que pour des raisons d’incompétence et de malversations électorales, les dossiers et les enquêtes furent interrompues, l’état autrichien n’étant pas à huit années près !

Reste cette image assez saisissante de ce 7 septembre 2006 alors que Natascha accepte de donner sa première interview filmée à la télé autrichienne. Elle est habillée d’une combinaison et d’un bandeau  violets. Le monde découvre une belle jeune fille de 18 ans, miraculée et courageuse, s’exprimant parfaitement, et que l’Histoire ira placarder dans les archives banales d’une énième séquestration qui, pour une fois, n’aura pas trop mal fini, enfin pour elle.

Décembre 2010

Aphorismes de Franz Kafka

Kafka fragmenté.

« Si le jugement de la postérité sur un individu est plus juste que celui de ses contemporains, la raison en est dans la personne du mort. On ne déploie ce que l’on est profondément qu’après la mort, une fois seul. Etre mort pour l’individu c’est le samedi soir du ramoneur : il secoue la suie qui lui recouvre le corps. On voit alors si ses contemporains lui ont plus nui qu’il ne leur a nui. Dans le second cas, c’était un grand homme. »Franz Kafka

Peu connus dans l’œuvre posthume de Kafka révélée (justement ou injustement, tel est le débat) par son ami Max Brod, il est utile de revenir sur l’origine de ce texte. En effet, ces aphorismes inclus en 1953 par Brod dans le recueil Préparatifs de noces à la campagne avaient pour titre ou sous-titre initial : Considérations sur le péché, la souffrance, l’espoir et le vrai chemin. L’éditeur Joseph K., et Gallimard bien avant lui, proposent d’en fournir une version définitive et indépendante des autres œuvres posthumes de l’écrivain tchèque. A cela il faudrait ajouter quelques remarques.

Ce livre est presque un objet en fait, une sorte de recueil hybride que le travail de l’éditeur tend à construire, et où l’on compose et recompose à partir de notes et de fragments pris sur des feuillets plus ou moins complémentaires, des dossiers non achevés ou des diversions prises ci et là en marge d’un texte ou d’un roman. Mais puisque c’est Franz Kafka, on se précipite pour rééditer des soi-disant trouvailles alors que parfois on reste sur l’impression d’un brouillon, c’est-à-dire quelque chose qui n’est pas destiné à la publication. N’est-il pas important de respecter le vœu d’un écrivain qui, d’une part ne voulait pas voir ses textes publiés après sa mort, et d’autre part assiste par delà sa disparition prématurée à la publication de fragments qu’il avait lui-même hachurés sur le manuscrit ? Sur ces questions essentielles de la publication posthume, Milan Kundera tranche du côté de Kafka dans son essai admirable : Les Testaments trahis (1993).

D’un point de vue global, on est estomaqué par la violence de ses fragments, d’un désespoir latent, et dotés d’une analyse terrible sur l’Etre. Certes, Kafka se situe à la fin de sa vie au moment de la composition, mais il n’a pas 40 ans ! C’est pourtant un homme en deuil de lui-même (Il est tuberculeux et séjourne en 1917-18, dates probables de ces ébauches, à Zürau  chez sa sœur ( en République tchèque actuelle), dans une campagne bucolique, propice à la réflexion.) que nous retrouvons ici, un écrivain qui sent la fin proche et qui revient aux fondamentaux : l’enfance avec son chien, la foule impatiente, l’espoir d’un monde céleste, la prise de position face aux éléments, la nostalgie d’un monde perdu, le chemin à suivre mais qui se trouve derrière,  l’espoir un peu, surtout l’acceptation de la vie…

Le recueil se compose donc essentiellement d’aphorismes, d’exemples à valeur morale, d’anecdotes « poétisées » (ou de poème en prose à la Baudelaire), de notation symbolique, de sentences brutales, ou encore d’historiettes allégoriques. Bref de petites maximes !

On assiste aussi à une sorte de mémoire où une tentative de bilan métaphysique est menée. Le désespoir nous plante raide, semble nous dire l’écrivain, mais l’homme doit se porter bien droit. Image de l’être fracassé par la vie certes, plutôt la doctrine d’un penseur à la fois lucide et halluciné comme en témoigne ce saisissant fragment : « Il y a des questions que nous ne pourrions pas surmonter si nous n’en étions par nature délivrés. »

Enfin plaisir de la lecture, qui plus est de Kafka qui, malgré l’obscur, se révèle souvent très concret. Le temps qui passe, la destinée que l’auteur résume par « Ce chemin » que chacun emprunte et qui nous amène au jugement dernier, autrement dit à la cour martiale[1] !

Kafka s’impose ici un choix de formules lapidaires pour tenter une approche certaine de la démesure (spatiale et temporelle). La force du texte repose précisément sur ce décalage entre forme brutale et courte (le fragment) et l’inévitable méditation qui doit en découler (la lente et longue réflexion).

« Ces Aphorismes de Zürau » auxquels se rajoutent d’autres pensées datant a priori de 1920, composent un recueil fragmentaire pour entr’apercevoir l’univers noir et désespéré de Kafka qui implante en deux ou trois phrases un décor vif et pénétrant. Mais l’on assiste impuissant à une œuvre quelque peu remaniée – ou comment proposer en définitive au lecteur de 2011, et sous le joug d’une contradiction terrible, un Kafka anti-Kafka.

Pour rebondir sur Kundera, nous dirons modestement que Franz Kafka a été, en littérature, la victime exemplaire de l’exécuteur testamentaire…

Janvier 2012



[1] Fragment 40 rayé par l’auteur.

Les Aphorismes de Zürau de Franz Kafka

Ultimes fragments ou ébauches mises à jour ?

« Tu t’es harnaché de manière ridicule pour ce monde. »

                                                     Franz Kafka

Peu connus dans l’œuvre posthume de Kafka révélée (justement ou injustement, tel est le débat) par son ami Max Brod, il est utile de revenir sur la courte présentation de Roberto Calasso qui explique que ces aphorismes inclus en 1953 par Brod dans le recueil Préparatifs de noces à la campagne avaient pour titre ou sous-titre initial : Considérations sur le péché, la souffrance, l’espoir et le vrai chemin. Gallimard décide d’en fournir une version définitive et indépendante des autres œuvres posthumes de l’écrivain tchèque. A cela il faudrait ajouter quelques remarques.

Ce livre est presque un objet en fait, une sorte de recueil hybride que le travail de l’éditeur tend à construire, et où l’on compose et recompose à partir de notes et de fragments pris sur des feuillets plus ou moins complémentaires, des dossiers non achevés ou des diversions prises ci et là en marge d’un texte ou d’un roman. Mais puisque c’est Franz Kafka, on se précipite pour rééditer des soi-disant trouvailles alors que parfois on reste sur l’impression d’un brouillon (comme au fragment 50 par exemple), c’est-à-dire quelque chose qui n’est pas destiné à la publication. Reste la lecture du recueil où figurent – ô grand drame ! – des aphorismes rayés à l’origine par l’auteur. N’est-il pas important de respecter le vœu d’un écrivain qui, d’une part ne voulait pas voir ses textes publiés après sa mort, et d’autre part assiste par delà sa disparition prématurée à la publication de fragments qu’il avait lui-même hachurés sur le manuscrit ? Sur ces questions essentielles de la publication posthume, Milan Kundera tranche du côté de Kafka dans son essai Les Testaments trahis (1993).

D’un point de vue global, on est estomaqué par la violence de ses fragments, d’un désespoir latent, et dotés d’une analyse terrible sur l’Etre. Certes, Kafka se situe à la fin de sa vie au moment de la composition, mais il n’a pas 40 ans ! C’est pourtant un homme en deuil de lui-même (Il est tuberculeux et séjourne en 1917-18, dates probables de ces ébauches, à Zürau  chez sa sœur ( en République tchèque actuelle), dans une campagne bucolique, propice à la réflexion.) que nous retrouvons ici, un écrivain qui sent la fin proche et qui revient aux fondamentaux : l’enfance avec son chien, la foule impatiente, l’espoir d’un monde céleste, la prise de position face aux éléments, la nostalgie d’un monde perdu, le chemin à suivre mais qui se trouve derrière,  l’espoir un peu, surtout l’acceptation de la vie…

Le recueil se compose donc essentiellement d’aphorismes, d’exemples à valeur morale, d’anecdotes « poétisées », de notation symbolique, de sentences brutales, ou encore d’historiettes allégoriques. Bref de petites maximes !

On assiste aussi à une sorte de mémoire où une tentative de bilan métaphysique est menée. Le désespoir nous plante raide, semble nous dire l’écrivain, mais l’homme doit se porter bien droit. Image de l’être fracassé par la vie certes, plutôt la doctrine d’un penseur à la fois lucide et halluciné comme en témoigne ce saisissant fragment : « Il  y a des questions que nous ne pourrions pas surmonter si nous n’en étions par nature délivrés. »

Enfin plaisir de la lecture, qui plus est de Kafka qui, malgré l’obscur, se révèle souvent très concret. Le temps qui passe, la destinée que l’auteur résume par « Ce chemin » que chacun emprunte et qui nous amène au jugement dernier, autrement dit à la cour martiale[1] !

Kafka s’impose ici un choix de formules lapidaires pour tenter une approche certaine de la démesure (spatiale et temporelle). La force du texte repose précisément sur ce décalage entre forme brutale et courte (le fragment) et l’inévitable méditation qui doit en découler (la lente et longue réflexion).

Les Aphorismes de Zürau est un recueil fragmentaire pour entr’apercevoir l’univers noir et désespéré de Kafka qui implante en deux ou trois phrases un décor vif et pénétrant. Mais l’on assiste impuissant à une œuvre quelque peu remaniée par un éditeur – ou comment proposer en définitive au lecteur de 2010, et sous le joug d’une contradiction terrible, un Kafka anti-Kafka.

Pour rebondir sur Kundera, nous dirons modestement que Franz Kafka a été, en littérature, la victime exemplaire de l’exécuteur testamentaire…

Octobre 2010



[1] Fragment 40 rayé par l’auteur.

Essais de Philippe Muray

Cet ouvrage comprend L’Empire du bien, Après l’Histoire I et II, Exorcismes spirituels I, II, III et IV.

Cordicopolis

« Vert paradis de l’an 2000 où les annonceurs seront aussi les censureurs ! »[1]

On ne présente curieusement plus Philippe Muray (1945-2006). Deux facteurs ont permis cela. Sa mort à 60 ans d’un cancer du poumon puis la lecture publique de ses textes par l’acteur Fabrice Luchini en 2010.

Le premier facteur est habituel car, à l’instar du requin blanc, un bon philosophe est toujours un philosophe mort. Le second est tout aussi problématique car qu’aurait pensé l’intéressé de voir ses textes déclamés par un acteur (aussi bon soit-il), dans une salle comble, après une promotion assez conséquente (Muray loué par Luchini au journal de France 2 avec son portrait apparaissant sur l’écran géant du studio, ou encore pléthore d’articles reconnaissant son œuvre dans Le Nouvel observateur ou Libération, organes de presses absolument bannis par Muray dans ses Exorcismes Spirituels, lui-même ostracisé par ces derniers…) ? Peut-on parlé d’un Muray rattrapé par le système comme il avait si bien su l’observer durant ces trente dernières années ? Muray avait-il prévu qu’on le récupérerait ainsi ? Sûrement, car seule la postmodernité permet cela et c’est lui qui nous l’apprend dans son œuvre !

Difficile donc d’échapper à l’ère médiatique mais possibilité aussi à l’œuvre de Muray de trouver quelques lecteurs et de véhiculer sa pensée à certains d’entre eux. Car quoi d’autre qu’une prise de conscience monumentale n’a-t-il pas faite sur le monde post-historique que nous vivons?

En tout cas, Philippe Muray dont l’œuvre est clairement scindée en deux parties (thématiques et chronologiques), faisait partie, de son vivant, des intellectuels influents certes mais quasi inconnus de la sphère publique. Il est mort, le voilà reconnu avec la parution de ses Essaisregroupant l’essentiel de son œuvre sur l’ère festive. A la bonne heure. Le roi est mort, vive le roi !

Si la première partie de ses écrits, allant de 1968 à 1988 est directement liée à la pure littérature : romans, pièces de théâtre, essais sur Céline, sur l’occultisme au XIXè siècle, la seconde, commençant réellement en 1991 avec un texte essentiel L’Empire du bien, s’intéresse quasi exclusivement à la société post-historique qu’il va décrire de fond en comble afin d’y faire ressortir une fracture anthropologique essentielle. La littérature reste bien évidemment présente même si on ne l’avait jamais quittée, mais Muray va prolonger son œuvre sur l’observation à la fois minutieuse et drôle d’un monde confuso-oniriquo-festif qui scande depuis le début des années 80, pour faire vite, mais s’accentuant de manière purulente depuis vingt ans, le contraire de ce qu’il fait. C’est ce livre que nous commenterons ici et qui propose trois groupements de textes majeurs : L’empire du bien (1991), Après l’Histoire (2000), Exorcismes spirituels (1997-2005).

L’Empire du bien est en fait une longue introduction à ce qui va paraître par la suite sous différentes formes. Une prise de conscience d’un monde qui change et la critique qui le constitue. Chargé d’histoire où le mal côtoyait le bien dans une dialectique complexe certes, mais accepté de tous, Muray analyse un monde qui se croit tout permis en instaurant une sorte de dictature clownesque (qui ne l’est véritablement pas en fait, clownesque !) qui privilégierait, au nom d’un consumérisme de masse, d’une fausse tolérance exacerbée, et d’une volonté festive permanente, une sorte de Bien universel, insubmersible et dont on ne pourrait critiquer la moindre nouvelle mesure. Dès 1991, Muray perçoit ces changements, où ce qui paraissait naturel avant, devient une faute, un délit, voire un crime ! Et c’est un travail de quinze ans qui va pousser l’auteur de Céline, à remarquer, du plus trivial (« La Journée des femmes ») au plus tragique ( « La Guerre du Golf »), l’évolution de la société occidentale vers le festif comme véritable arme de guerre en empoignant dans son sillon une envie du pénal, une indétermination sexuelle, un seuil de tolérance exigé (!), bref, une forme nouvelle de médiocrité supplantée d’un diktat qui est en fait une nouvelle idéologie bien pensante mais surtout agissante, déclinée à des domaines multiples et à des degrés variables.

Après L’Histoire qui complète directement L’Empire du bien revient sur les deux années charnières séparant (quelque part) l’ancien du nouveau monde. Un an avant l’an 2000, Muray dissèque les pires aberrations de notre temps édulcoré, de notre époque acidulée, bref d’un temps qui se situe après toute fracture existentielle et réelle, un monde posthistorique où triomphe l’homme nouveau, « le PDG en trottinette », « le gauchiste sectaire », « le juge festif »  ou encore « le flic en tutu », bref Homo Festivus pour vous servir ! Cette espèce de « néo-beauf », obsédé par  l’apparence, le jeunisme, la technique, la fête, la pureté, la santé, la transparence, la tolérance, l’hédonisme, le tourisme, l’écologie, l’indifférenciation, le pénal, l’art moderne au nom d’une vertu apparemment universelle, en fait celle qu’il a définie afin de la proclamer et de l’étendre même aux plus réticents. En fait, ce genre nouveau est le symbole d’un pouvoir dominateur qui, sous couvert d’idées très sympathiques de paix et de tolérance, nous impose un monde globalisant, rejetant toute contre pensée (surtout si celle-ci est puisée dans quelque passé enfoui), et marqué par une idéologie masquée, bien pire en fait que ce qu’elle entend dénoncer. Le parfait rebelle libéral est né ! Là est toute la thèse de Philippe Muray. Ce monde de « bisounours » est avant tout un système de carnassiers ! aurait-il pu écrire.

Les Exorcismes spirituels, eux, regroupent l’ensemble des textes critiques que Muray a écrits entre 1978 et 2004. Dans un ordre non chronologique, les quatre tomes s’intéressent aussi bien à la lecture de Balzac, Zola, Péguy, Céline, Bernanos, Marcel Aymé, Jean Giono (etc.) où Muray interprète avec sa vivacité intellectuelle et assez moderne pour le coup, ce que l’on voit peu dans ces œuvres ou chez ces écrivains, qu’à l’analyse précise et détaillée de l’ère festive. L’intérêt de lire Muray critique se situe précisément là, dans son interprétation à la fois classique des textes mais avec une résonance permanente sur le monde moderne. Muray relève ce que Balzac analysait sur son époque ou encore sur ce que Péguy présageait pour la notre. Là est sa force d’analyse et de décryptage. Pour comprendre ce que nous vivons, il nous faut revenir sempiternellement au passé et aux génies qui y ont laissé trace, avec en toile de fond quelques présages funestes pour notre époque.

Mais plus les années passent et plus Muray s’indigne en faisant du monde onirique directement son sujet d’expérimentation littéraire (Rappelons que Muray avait pour ambition de construire une œuvre littéraire sur l’observation de ces nouvelles mœurs). Et ce sont les textes sur le monde postmoderne qui vont primer. De « L’Envie du pénal » (1992) à « Nuit blanche gravement à la santé » (2002), Muray va s’en donner à cœur joie pour décrypter un monde qui s’écroule, croyant précisément qu’il s’élève. Que ce soit dans des journaux politiques, en exploration solitaire à Disneyland ou après lecture de ses contemporains (C.Angot, C.Millet), Muray décrit, tout en humour féroce, en satire incomparable, une époque nouvelle qui ne connaît pas de pendant avec le passé. Un monde où le non événement domine, un monde où le nouveau totalitarisme actuel, auréolé de plantes vertes, d’associations militantes, de procédures en tout genre, d’exhibitions narcissiques, de créations festives sans oublier les dernières aberrations politiques et posthistoriques de ce début de millénaire explosent littéralement sans réaction pratiquement.

Depuis la mort de Muray, bien évidemment, les choses se sont aggravées. Mais on reconnaît les grands écrivains précisément à cela : L’idée que Philippe Muray a compris et décortiqué dans une œuvre assez ample le fait que le pouvoir (politique, économique, médiatique, juridique et culturel) a érigé en système les notions de paix, de santé, de fête et de tolérance pour gouverner et contrôler les nouvelles générations est en soi un trait de génie. Houellebecq a su superposer la misère sexuelle avec le libéralisme économique, Philippe Muray, lui, a su faire sortir de l’ombre recherchée, le festif érigé en nouvelle tyrannie.

Les Belles lettres auraient pu inclure Festivus festivus qui reprend dans un long entretien le monde de 2005 tel que Muray le percevait. Mais voici 1700 pages pour se familiariser avec un auteur singulier, dont le principal trait a été de peindre la couleuvre que le système moderne a voulu nous faire avaler ! Une volonté de transparence permanente et morale qui se dédouble véritablement en déni de réalité et en délation organisée…

Décembre 2010



[1] . L’Empire du Bien, P. 32.

Insultes de Arthur Schopenhauer

Sagesse et outrance

« Le plus grand bienfait des chemins de fer est d’empêcher des millions de chevaux de trait de mener une déplorable existence. »

                                                                                                                                                     Schopenhauer

Arthur Schopenhauer 1788-1860 est le philosophe d’un seul livre Le Monde comme Volonté et comme représentation qu’il publie entre 1819 et 1859 sous diverses éditions. Il est l’auteur d’autres ouvrages dont De la quadruple racine du principe de raison suffisante, Essai sur le libre arbitre, Le Fondement de la morale, Parerga et paralipomema, Aphorismes sur la sagesse de la vie dont sont tirés les extrais de cette anthologie injustement, peut-être, appelée Insultes. Le but étant de familiariser au lecteur profane la pensée du philosophe allemand tout en soulignant sa radicalité et son sens aigu de l’attaque personnelle…

Et qu’y lit-on ? Tout d’abord un abécédaire de l’éditeur, consistant à faire une sélection thématique de la pensée de l’auteur, allant de « Affection » à « Vivisection », histoire de rendre simple cette classification. Ensuite, et par goût de choquer, une série d’aphorismes, de pensées, de constatations, d’anecdotes, sans nuance parfois, sur les obsessions philosophiques, morales, religieuses et matérielles de l’auteur.

Et pour ceux qui avaient une image déjà faite de l’auteur (solitaire, aigri, misogyne, etc.), ils seront servi par ce recueil tant Schopenhauer ne fait pas dans le détail.

Quatre axes ressortent clairement de ce recueil forcément partial : Les femmes, la société allemande, Hegel et les animaux. D’autres thèmes interfèrent bien sûr comme la religion ou la métaphysique. Pour les trois premiers, sa rancœur et sa haine vont de paire. La société, universitaire et sociale, allemande est rejetée d’emblée, et Hegel, qui représente l’incarnation maléfique par excellence, en prend pour son grade. Les derniers, rares rescapés du monde de Schopenhauer, ont droit à son admiration et à son amour. Rappelons que le philosophe allemand avait pour seuls portraits dans son salon, ceux de ses fidèles quadrupèdes.

En guise d’aphorisme pouvant montrer et la voie à suivre et la brutalité du propos, retenons celui-ci qui, certes exclut les attaques sur Hegel et l’Allemagne, mais n’épargne pas le vrai problème humain : les femmes : « L’injustice est le défaut capital des natures féminines. Cela vient de leur peu de bon sens et de réflexion, et ce qui aggrave encore ce défaut, c’est que la nature, en leur refusant la force, leur a donné, pour protéger la faiblesse, la ruse en partage ; de là leur fourberie instinctive, et leur invincible penchant au mensonge. Le lion a ses dents et ses griffes ; l’éléphant le sanglier, ont leurs défenses, le taureau a ses cornes, la seiche a son encre, qui lui sert à brouiller l’eau autour d’elle ; la nature n’a donné à la femme pour se défendre et se protéger que la dissimulation ; cette faculté supplée à la force que l’homme puise dans la vigueur de ses membres et dans sa raison. La dissimulation est innée chez la femme, chez la plus fine comme chez la plus sotte (…), ce qui fait qu’il est presque impossible de rencontrer une femme absolument véridique et sincère. Et c’est justement pour cela qu’elle pénètre si aisément la dissimulation d’autrui, et qu’il n’est pas conseillé d’en faire usage avec elle. De ce défaut fondamental et de ses conséquences naissent la fausseté, l’infidélité, la trahison, l’ingratitude. »

Que retire-t-on au final de ce groupement de pensées, passées les attaques violentes d’un homme assez écœuré par une société qui l’a banni toute sa vie ? A la fois une sagesse morale assez forte à laquelle sa radicalité ne manque pas de mélancolie et une réflexion toute en opposition à la bienséance de son époque. Accessible d’un point du point de vue du style, Schopenhauer est un accompagnateur d’âme annonçant tristement la société moderne que nous connaissons aujourd’hui et qui dès les années 1800 lui ont fait mener la vie dure. Ses réflexions sur le pouvoir, la réussite ou le progrès résonnent aujourd’hui devant les problèmes que nous rencontrons en ce début de XXIè siècle. C’est à cela que l’on reconnait la puissance des grandes œuvres littéraires et philosophiques, leur incarnation dans le temps.

Pessimisme désenchanté certes mais en phase avec une certaine beauté de la vie terrestre, nous sommes pour que Schopenhauer, qui doit faire hurler encore certains lecteurs (voire lectrices !), ait droit de cité ! A lui de conclure :

« S’il y avait un Dieu, je n’aimerais pas être ce Dieu, la misère du monde me déchirerait le cœur. »

Novembre 2010

Jean Genet, Menteur sublime de Tahar Ben Jelloun

Humiliés et offensés

On aime en France fêter les anniversaires et on entendra reparler de Jean Genet (1910-1986) pour cette raison fin 2010 et début 2011. Il y aura bientôt cent ans que Jean Genet naissait et un quart de siècle qu’il nous quittait le 15 avril 1986 (même jour que Beauvoir qu’il ne portait pas dans son cœur, souligne ironiquement Ben Jelloun).

Et quelle complicité curieuse unissait « Le Voyou des lettres françaises » et Tahar Ben Jelloun dès 1974 ! L’un est un écrivain connu et reconnu (immortalisé par Sartre dans son célèbre et contesté Saint Genet (1952)) quand l’autre débute en 1973 avec un texte fort (Harrouda) séduisant Genet qui décide de suite de le rencontrer. Genet a sa réputation derrière lui en 1974 : Des romans importants publiés chez Gallimard (Notre-Dame-des-fleurs, Journal du voleur, Miracle de la rose, etc.), une personnalité attachante mais complexe, non dénuée d’excès et d’engagements politiques radicaux, une homosexualité revendiquée, une implication réelle pour le problème israélo-palestinien, etc. Ben Jelloun peut paraître à côté plus fade et plus diplomate mais qu’importe, les deux hommes se trouvent et c’est cette amitié attachante que relate aujourd’hui l’écrivain (qui a maintenant l’âge de Genet lorsqu’il disparaissait) en brossant le portrait d’un homme et d’une époque. De 1974 à 1984, dix ans de rencontres, de travaux communs, de polémiques et de voyages permettront à Ben Jelloun de s’imprégner du personnage Genet et ce dernier de compter sur un ami fidèle ! Mystère sur les deux dernières années de la vie de Genet où les deux hommes ne se voient guère. Ellipse rapide de Ben Jelloun qui prétexte plusieurs voyages de sa part et la certitude que Genet allait réapparaître, comme il le faisait souvent, en disparaissant du jour au lendemain avant de revenir et d’appeler son ami.

Tout d’abord, rendons hommage à Tahar Ben Jelloun qui a su s’effacer pour remettre en scène son ami Genet dans un récit à la fois honnête et précis sur certains faits que l’on rapporte à l’auteur du Captif amoureux. Le lecteur assiste, dans une chronologie respectueuse des dates quoi que mises dans un ordre volontairement aléatoire, à la rencontre de deux générations, mais aussi de deux styles d’écrivains, voire d’hommes ! Ben Jelloun ne revient quasiment pas sur l’œuvre genetienne qui précède leur rencontre, et qui pourtant le rendra célèbre. Malgré un réel mépris pour sa propre production littéraire, Genet dans ses années écrira beaucoup sur les problèmes politiques du jour tout en s’engageant concrètement auprès de certaines minorités (En témoigne le fameux texte Quatre heures à Chatila sur le massacre de Sabra et Chatila survenu en 1982 alors que Genet se trouvait sur place.). L’immigration en France, l’élection de Giscard, la révolution iranienne avec Khomeiny, les actes violents de la Bande à Baader ou des Blacks Panthers et surtout le problème israélo-palestinien où il défendra corps et âme les palestiniens, rien n’échappe à l’écrivain qui n’hésite pas à prendre position, sans concession aucune. C’est donc à la fois l’homme public qui s’investit pour des causes souvent perdues et qui verra la foudre s’abattre sur lui notamment après la publication de son article « Violence et brutalité » dans Le Monde en 1977, et l’homme privé, ami de Ben Jelloun, qui montrera toute sa mauvaise fois, ses contradictions et ses petites trahisons. Sartre avait bien vu en sous titrant son essai sur Genet, Comédien et Martyr, l’écrivain ne tenant que rarement parole ou évitant de revenir sur ses propres contradictions… C’est ce que Ben Jelloun affirme assez clairement, faisant de Genet ce comédien permanent.

Genet était un météorite en fait, un homme de lettres qui allait chez Gallimard pour récupérer son argent en liquide, qui vivait d’hôtels en hôtels, fuyait le fisc, ne possédant ni sécurité sociale, ni logement à son nom, entretenant quelques amours platoniques et libres, disparaissant de longs mois, puis réapparaissant à Paris le tant d’occuper un studio prêté, etc. Ben Jelloun souligne très bien l’aspect insaisissable de l’écrivain et résume à la fin du livre l’homme privé qu’il était : « Genet était un « agitateur », un comédien doué pour faire passer le message même quand les médias faisaient la sourde oreille. Il n’avait rien à perdre. Toute sa vie, il l’a passée à fuir, à éviter la police, à jouer au plus malin avec les contrôleurs tous azimuts, il n’avait pas de domicile, pas de garde-robe, pas de hobby, pas de réputation à sauvegarder, pas de famille, pas de racines. Il a tout rejeté et a fait de sa vie une éternelle insatisfaction, celle d’un rebelle-né jamais content. »[1]

Auteur courageux et défenseur acharné des humiliés et des offensés du monde entier, il s’en désintéressait dès qu’il pensait le problème résolu. En cela, Jean Genet fait partie de ces derniers écrivains contestataires modernes qui alliaient liberté de penser avec un mode vie qui s’y prêtait entièrement. Le livre de Ben Jelloun est tout à fait astucieux sur ce plan. Il rend ainsi un hommage au vieux Genet, au dernier Genet qui va s’éteindre, seul, en 1986, à cet homme qui s’entourait en permanence de personnes influentes (affectivement ou socialement), et qui ne s’entachait plus à construire une œuvre. Un écrivain à lire en 2011, certainement ; en tout cas,  le dernier selon Jelloun qui alliait si parfaitement écriture et engagement, mais surtout indignation et prise de position.

Novembre 2010



[1] . P.174.

Pensées et aphorismes de Gustave Flaubert

Choix de lettres

« On publie pour les amis inconnus. L’imprimerie n’a que cela de beau. »

                                                                                               Gustave Flaubert

Gustave Flaubert (1821-1880) occupe le XIX è siècle grâce à quatre chefs d’œuvres absolus : Madame Bovary, Salammbô, L’Education sentimentale et Bouvard et Pécuchet. Romans auxquels ont doit ajouter le recueil des Trois contes ainsi que La Tentation de saint Antoine et quelques textes de jeunesse. Mais cela ne serait pas connaître Flaubert entièrement si l’on ignorait sa volumineuse correspondance dont est tiré le recueil que Arléas propose dans sa collection de « Pensées d’écrivains ». En effet, Flaubert était un grand épistolier et c’est sans surprise que l’on s’attache aussi à la lecture de sa correspondance qui comprend en fait un véritable « art d’écrire ».

Mauvais choix donc que le titre Pensées et aphorismes dans cette anthologie de lettres puisque Flaubert n’y est non pas moraliste ou penseur, mais épistolier ! De 1846 à 1973, Flaubert écrit à Louise Colet (évidemment !), Maxime du Camp, Charles Baudelaire, George Sand, Emile Zola, Guy de Maupassant, Théophile Gautier pour ne citer que quelques noms célèbres de son temps mais aussi à des destinataires plus intimes comme sa mère ou son oncle.

Et si la teneur des propos n’est jamais anodine, il est rare d’y rencontrer des maximes ou autres sentences définitives. Flaubert y est soit descriptif, soit intime, soit théorique, soit historique.

En cela, cette anthologie épistolaire reprend de façon assez nette les préceptes littéraires de Gustave sur l’art d’écrire. Deux mots en ressortent : Rigueur et exigence. On reconnaît aisément le Flaubert ascète, le génie solitaire, et le rebelle indigné. Rappelons aux plus jeunes que Flaubert pouvait passer des heures entières à composer une seule phrase tant il était obsédé par la perfection syntaxique et sémantique. 

Tourmenté entre le réalisme d’une prose romanesque et le lyrisme poétique (Flaubert admirait la métrique hugolienne), il brosse en quelques lettres déterminantes le portrait de l’artiste du XIXè siècle. Nombre de fois revient dans ces pages la définition flaubertienne de l’écrivain : « L’artiste doit être dans son œuvre comme Dieu dans la création, invisible et tout puissant ; qu’on le sente partout, mais qu’on ne le voie pas. Et puis l’Art doit s’élever au-dessus des affections  personnelles et des susceptibilités nerveuses ! » 18 mars 1857.

Comme on le voit, on est loin du lyrisme et pourtant Flaubert était un tourmenté!

Le recueil est partagé en deux parties. La première concerne le Flaubert théoricien et intime quand la seconde s’intéresse plus nettement au Flaubert, père de Madame Bovary, comprenant la création puis la réception du roman. Cette partie revient de manière assez efficace sur la difficulté qu’a eue l’écrivain pour composer son chef d’œuvre ! Découragement, fatigue, panne sèche, remise en cause, épuisement, travail incessant, bref, Flaubert a souffert quand il ne savait pas que le roman serait condamné pour immoralité, outrage aux bonnes mœurs et au culte catholique par la suite. C’est donc ce procès d’une certaine caste moralisatrice qu’il devra affronter après avoir écrit dans la douleur son premier roman. Et ce sont ces quelques lettres qui en rendent compte.

Si le détour par ce choix de lettres n’est jamais inutile pour appréhender l’homme Flaubert, on ne serait trop vous conseiller la correspondance complète de cet écrivain majeur.

Octobre 2010

Tarnac de Richard Millet

Moi Pierre Tarnac, critique sans tribune.

Pierre Tarnac (encore un double de Richard Millet), originaire de Siom dans le haut Limousin arrive fraîchement sur Paris pour se faire quitter par sa compagne d’alors. Il se retrouve seul et plus abandonné que n’importe qui dans une capitale hostile avant d’échouer par hasard à un vernissage, chose fréquente dans certains quartiers de la ville, dans lequel il parvient non sans mal à s‘y intégrer pour au final, s’y inclure pleinement en jouant un rôle factice de critique d’art auprès de l’intelligentsia bobo parisienne actuelle ! Voici le départ d’un récit où Millet mêle ses propres obsessions avec un goût nouveau pour le songe.

Le personnage rencontre Viviane qui le prend sous son aile et parcourt quelques régions françaises pour se montrer aux vernissages d’artistes ou de créateurs. Puis ce sera au tour de Claudia de l’accompagner un temps, enfin Constance qu’il ne possèdera qu’en rêve éveillé… Millet conte ainsi la solitude d’un homme entouré de femmes qui lui révèleront chacune leur impossibilité. Classique !

Plus que sa personne, son aura, sa fonction véritable (mais en a-t-il une ?), voire son visage, c’est son nom TARNAC (en définitive, le nom d’une  commune rurale que l’on rattache au Limousin mais qui reste en fait parfaitement isolée.) que les gens retiennent. « Tarnac viendra-t-il, Tarnac est-il là ?, Que dira Tarnac ? », voici les questions qui se posent autour de sa personne. Ce qui arrange notre personnage qui peut du coup de faufiler ci et là, à la rencontre de femmes inaccessibles souvent, donc de sa solitude, toujours plus envahissante et perturbante.

Histoire d’une imposture basée sur une usurpation, une célébrité factice, certes, mais là n’est pas le propos, car chez Millet, outre le travail sur la langue qui lui tient à cœur, le langage qui doit à la fois transmettre et transcender, c’est le récit d’un homme seul qui tranche. Un homme élevé parmi ses sœurs à Siom, la bourgade autobiographiquo-romanesque de Millet, puis prisonnier d’une solitude où la femme, donc la beauté physique et esthétique, reste l’obsession majeure. Et qui d’autre qu’un être rejeté par le sexe faible peut en parler aussi bien ? Millet fait partie de ces écrivains tristes et rigoureux qui donnent à voir, où chaque réflexion met un indice supplémentaire sur les questions humaines. Et quand il décrit son visage boursouflé, ni laid, ni beau, attendre le baiser de celle qui fait semblant de ne pas appréhender son attente, le lecteur comprend le drame de cet homme rongé par le désir dont la réalité ne veut entendre. D’où un récit qui oscille entre narration et fantasmes.

Tarnac finira par dépasser Pierre, et les femmes coucheront avec sa représentation, cette simple accolade qui réconcilie les idées et les désirs, l’image et le corps. Touche banale mais forte qui pousse les femmes à épouser un nom plutôt qu’un visage, aussi boursouflé soit-il que celui du personnage de Pierre qui s’auto-définira comme un mort vivant se voyant coucher avec quelques spectres qu’il finira par ne plus reconnaitre.

Claudia finira par composer son buste en granit (roche érosive, bien sûr) comme pour mieux s’appuyer sur l’inanité de l’homme et la puissance de son songe. Triste mausolée qui sert de souvenir à ce récit plutôt convaincant même si le lecteur, habitué à Millet et à son élégance littéraire, peut ressentir la curieuse impression que ce récit a été vite conçu ! Un héros très discret donc à lire parmi les nombreuses parutions de cet auteur prolifique et fascinant.

Octobre 2010

Lettres à Aube d'André Breton

« Je vous souhaite d’être follement aimée. »

                                                   A.Breton, L’Amour fou.

C’est un petit événement littéraire que la sortie de cette correspondance d’André Breton (1896-1966) avec sa fille. En effet, comme il l’avait stipulé dans son testament, il souhaitait que sa correspondance ne soit publiée que cinquante ans minimum après sa mort exceptée pour sa femme Jacqueline et sa fille Aube à qui il laissait le choix de disposer de leurs lettres. C’est donc la première fois que nous pouvons lire l’épistolier André Breton, exceptées bien sûr les quelques lettres publiées ci et là dans certains ouvrages biographiques.

Aube Breton (née en 1935) est la fille unique d’André Breton et de Jacqueline Lamba (1910-1993) qui fut la seconde femme du poète (de 1934 à 1941).

Comme le remarque très justement Jean-Michel Goutier, André et Aube seront très tôt séparés avant que cette dernière ne vienne vivre avec son mari Yves Elléouët (1932-1975) rue Fontaine à Paris juste au dessus de chez André et Elisa Breton (troisième femme du poète (1906-2000). Ce qui n’empêchera pas d’autres séparations, notamment durant les vacances des uns et des autres.

Ensuite, Gallimard a fait tout un travail de reproduction en fac-similé de certaines des lettres et des cartes postales du couple Breton afin de donner à l’ensemble son côté à la fois épistolaire et artistique. En effet, Breton écrivait comme il respirait et sa poésie surréaliste se ressent indéniablement dans les messages qu’il adresse à Aube. A cela, des collages, des dessins, des photographies accompagnent souvent les missives du poète, formant presque des textes surréalistes tels qu’il les entendait dans ses divers manifestes. Ce qui donne un livre  d’art très bien réalisé.

Un premier intérêt permet de parcourir ce livre de fond en comble. Le style même de Breton, de pair avec sa très belle typographie, est d’une délicatesse rare même lorsque le fond reste trivial (souvent fréquent dans une correspondance où les détails quotidiens et les tracas personnels viennent se greffer à d’autres considérations plus intéressantes). Le plaisir de la lecture ne décroit jamais surtout que Breton témoigne d’un amour tout en nuance pour sa fille unique et lointaine avec les expressions magiques qu’on lui connait. Nous qui étions un peu habitués aux pamphlets radicaux du « pape du surréalisme », sommes surpris de lire une prose douce et attentionnée pour une fillette, puis pour une jeune femme, et ce durant tout l’ouvrage. Ce qui rend la lecture de ces quatre-vingt lettres toujours agréables.

De 1938 à 1966, Breton s’adresse à sa fille. Et que lui dit-il ? Passé l’âge de l’enfance où le père se met au niveau sensible de sa fille, Breton évoque à peu près la même chose et dans le même ordre! Il veille sur le bon déroulement de sa scolarité, il se plaint (gentiment) de n’avoir pas assez de ses nouvelles, puis il lui raconte ce qu’il fait, qui il voit, le plus souvent lorsqu’il est en vacances à Saint-Cirq-Lapopie (Lot) où il avait acheté une maison dans laquelle il recevait avec sa femme ses amis écrivains et peintres.

En rentrant dans le quotidien de Breton (qu’il définit curieusement comme assez banal, et au lecteur de s’en rendre compte, effectivement !), on voit à quel point l’homme privé et l’écrivain public peuvent s’éloigner. Rappelons que Breton fait partie de ses essayistes intransigeants et souvent vindicatifs sur bon nombres de point cruciaux. A Travail, Famille, Patrie, il répondait par Amour, Poésie et Révolution. Et c’est ce même Breton qui insiste, tel un père attentionné, sur le fait que sa fille doit travailler davantage à l’école, faire confiance à l’institution (professeurs, proviseurs et écoles publiques), afin de surmonter ses difficultés en grammaire et en orthographe ! Il la sermonne aussi pour qu’elle écrive à son grand-père mourant, ou encore qu’elle réussisse un concours d’entrée afin que sa vie ne soit pas régie sur les tracas matériels et qu’elle trouve au final sa voie (qui n’a rien à voir avec l’art)…

Enfin, il écrit avoir beaucoup apprécié le film Une vie d’après Maupassant (on suppose que c’est l’adaptation du roman par Alexandre Astruc réalisé en 1958), ou encore beaucoup écouté Laura Betti ; lui qui méprisait le roman réaliste comme la musique en général. Rien de surréaliste là-dedans donc, voire le contraire !

Mais c’est oublier aussi le vrai André Breton, le poète convulsif, qui se vante auprès de sa fille d’avoir cassé la figure d’un employé municipal suite à un problème survenu dans la grotte de Cabrerets (Breton pour vérifier l’authenticité des peintures s’amusait à frotter dessus avec son doigt !) ou d’apprendre qu’un de ses contradicteurs a été passé à tabac par ses amis surréalistes !

Reste un document rare et précieux sur l’amour d’un père pour sa fille, le tout englobé par ce que Breton appelait Le Merveilleux, qui n’est rien d’autre que le merveilleux de la vie (Breton s’émerveille devant les papillons, les oiseaux, les pierres, etc.). Les polémiques, elles,  viendront plus tard, en 2016 lorsque sortira au grand jour la correspondance complète de l’écrivain.

Novembre 2010

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