conseils de lectures

Chroniques terrestres de Dino Buzzati

Buzzati journaliste.

Plus de 40 ans après sa disparation, on continue de découvrir l'œuvre prolifique de l'auteur italien Dino Buzzati (1906-1972) par des publications assez fréquentes. Connu et célébré pour ses nouvelles (Le K), ses romans (Le désert des Tartares, Un amour), mais aussi ses pièces de théâtre (Un cas intéressant), Buzzati a été également journaliste pour Le Corriere della sera de 1928 à 1971 (Le journal existe toujours). Les chroniques présentes dans ce recueil vont de 1939 à 1971 explorant un éventail de thématiques souvent chères à l’auteur: le fait divers (jamais banal), la critique d'art contemporain, des portraits d’artistes, le fait de guerre, des éléments d’actualité, etc.

Le talent littéraire de Dino réside dans sa faculté à saisir le détail d'une aventure a priori banale pour en extraire l'aspect universel (donc souvent bouleversant et obsédant). Ce pointilleux chroniqueur (qui n'est en fait que le double du romancier) met la question journalistique sur le même point que l'aventure littéraire. Les deux activités se mêlent et/ou se complètent pour saisir à la fois le réel et relever un détail singulier. En cela, Buzzati le malin a écrit dans le Corriere della sera de véritables nouvelles qui auraient pu paraitre dans un de ses recueils personnels! Nous les nommerons également historiettes devant la brièveté de chacune d'entre elles (parmi des articles de presse de facture plus traditionnelle).

Comme toujours chez l'auteur du Désert des Tartares, c'est cette inquiétante étrangeté qui frappe. Outre des papiers savoureux sur quelques peintres, écrivains ou gens célèbres, ce sont des histoires tragi-comiques que le journaliste-écrivain prend à son compte en réexaminant les détails percutants qui vont formuler une morale. De ses chroniques de guerres au suicide d'un ouvrier en passant par la mort de 43 enfants noyés, Buzzati explore d'une certaine façon le monde moderne en prenant comme angle de vue l'âme humaine (imparfaite, absurde, mais aussi digne et courageuse). Que le crime soit de masse ou crapuleux, l'universel ressort dans une vision tragique de l'homme (engluée dans une absurdité quotidienne). Il annonce même le monde post-moderne avec, dans les années 60, l'obsession de la santé (lui-même se mettant en scène devant la peur de la maladie), la défense des animaux (dont certains envoyés dans l’espace ou mourant dans une caisse de transport), la technique au service du vivant, l'hégémonie du sport et de la starification, l’importance des sciences occultes, etc. L’idée est de se focaliser sur un élément particulier pour en tirer une morale universelle, souvent tragique mais que la littérature a pour but de révéler.

Si l'écrivain est nettement plus percutant dans son œuvre littéraire, ces chroniques n'en sont pas moins un fabuleux document pour plonger dans sa pensée et son sens aigu de l’observation et de l’interprétation. Buzzati ne déçoit jamais, même s'il peut lasser, d'où l'importance des textes courts que l'on peut interrompre et reprendre. Buzzati plait car il met sa sensibilité au service de la sobriété de son style. A l'instar d'un Bove ou d'un Dabit (pour citer des romanciers français du XXè siècle), il va directement à l'essentiel en optant par touches humanistes ou extra-sensibles. La chronique qui décrit la chapelle mortuaire où reposent les corps de petits enfants noyés est insoutenable de vérité et de pudeur délicate. Buzzati, en observateur attachant, décrivant à la fois la douceur des corps morts et l'horreur de la tristesse ressentie par les proches, touche au plus profond de l'être et insiste sur ce qu'est la douleur de vivre. Un subtil mélange de beauté tragique et de trivialité funeste représente un monde au final très visuel (son écriture permet souvent une représentation très précise du lecteur). C’est ce monde pétri de contradictions qui l’intéresse, vecteur de tant de richesses par ailleurs.

A l'heure où le terme « chroniqueur » est utilisé souvent à contre-emploi, il est bon de lire les chroniques à la fois réalistes, étranges, délicates, culturelles et passionnantes du grand Dino. Auteur subtil du détail qui frappe et de notre fragile condition humaine.

Février 2017.

Friedkin Connection de William Friedkin

 

Confessions cinématographiques passionnantes.  

Que l’on apprécie ou non le cinéma de William Friedkin (né en 1935), réalisateur des célèbres French Connection (1971) et L’Exorciste (1973), deux films à succès qui lui permettront de commencer une carrière longue bien que contrastée, cette autobiographie passionnante nous emmène dans des aventures rocambolesques durant quatre décennies de cinéma américain.

Et Friedkin, en inlassable conteur, ne lésine pas sur les moyens (à l’image de certains de ses films) en racontant sur plus de 600 pages les enthousiasmes et les péripéties rencontrés durant ses différents tournages. D’abord technicien pour la télévision, puis réalisateur de documentaires (The People vs. Paul Crump réalisé en 1962 sauva la vie d’un condamné à mort), il débute par Good Times en 1967 mais ne rencontre aucun succès jusqu’à ce que l’on fasse appel à lui pour French Connection, où il signe un bon polar urbain et nerveux. Artiste exigent et esprit très alerte, il correspond aux talents fougueux des années 70 capables de réaliser des films efficaces.

Doté d’un esprit curieux mais au caractère intransigeant, le cinéaste connut des hauts mais surtout des bas à partir du Convoi de la peur (remake du Salaire de la peur de Clouzot) en 1977 alors que le film à très gros budget devient maudit suite à la difficulté du tournage et surtout à l’insuccès critique et publique qui plomba quelque peu ses ambitions. Suivirent tout de même Cruising avec Al Pacino puis Police fédérale Los Angeles dans les années 80 qui lui permirent un temps de renaitre. Mais la carrière de Friedkin perd de son envol et ses longs-métrages sortent ensuite plus discrètement. Capable du meilleur (French Connection, Police Fédérale) comme du pire (Killer Joe), le cinéma de Friedkin est un mélange des esthétiques de Paul Verhoeven et de John Frankeinheimer : A la fois cinéma d’auteur et commercial, profond et divertissant, soigné et bâclé ! Son sens de la réalisation est très abouti mais parfois gâché par une ambition trop hollywoodienne. Du coup, on frôle souvent le chef d’œuvre comme la série Z. L’Exorciste en est un peu l’exemple frappant. D’un côté, il répond aux codes du genre, non sans humour et étrangeté mais de l’autre, il se perd dans des poncifs liés à la faiblesse du projet.

Friedkin est aussi apprécié pour ses scènes de violence et de course poursuite infernale. Il y a beaucoup de réalisme (lié à la couleur âpre de ses cadres) dans les plans qu’ils filment et la violence qui émane de son cinéma se fige aussi bien dans le visage de ses acteurs (Pacino, Scheider, Peterson souvent saisis d’effroi) que durant les scènes d’action pure. Rappelons également qu’il fait partie des cinéastes qui se séparent d’un coup et souvent brutalement de leur personnage principal (L’Exorciste, Le Convoi de la peur, Police fédérale) !

Si Friedkin détaille avec brio et beaucoup d’intensité les tournages de ses quatre premiers films, il n’aborde pas sa vie privée (sauf à la fin) et encore moins ses rencontres avec les acteurs (A part Hackman et Pacino avec qui les relations furent tendues). Passée l’évocation du film Cruising, Friedkin ne revient que très brièvement sur le reste de sa filmographie (en frôlant le catalogue). Le lecteur est tout de même invité à participer aux tractations, aux financements, aux montages, aux descriptions des tournages souvent malmenés, mais il reste éloigné des relations humaines. C’est ce qui manque à ces mémoires tout à fait passionnantes d’un réalisateur américain singulier. A recommander vivement à toute personne s’intéressant à la carrière d’un réalisateur (au final statut secret et peu diffusé par les médias). Un tournage est une aventure considérable et Friedkin de nous en apporter tous les ingrédients.

Juin 2017

Monstre de Gérard Depardieu

Innocent, tome II.

Dans la ligné de son précédent ouvrage (Innocent, paru en 2015), Gérard Depardieu continue sa diatribe virulente contre le monde contemporain. Par un long poème en prose à valeur de traité moral (On pourrait presque extraire chaque phrase pour en faire une maxime universelle.), l'acteur infatigable y va de sa verve et de son talent d'écrivain insoumis.

A travers une cinquantaine de petits chapitres thématiques, Depardieu expose à la fois sa vision du monde, disserte sur la morale en vie publique et raconte quelques anecdotes artistiques pour illustrer son propos. C'est un homme en colère qui a décidé de reprendre la plume en mettant en lumière le reste d'authenticité qu'il retrouve en ce monde corrompu.

La fracture est clairement exposée. Il y a "le monde d'hier" (auquel appartient le comédien), titre des mémoires de Zweig auquel il rend un hommage vibrant, pas si lointain, mort il y a à peu près 20 ou 30 ans, et le monde actuel pollué de toute part (par les gaz toxiques, certes, mais aussi l'argent, les médias, le numérique, la religion, la culture de masse, le politique, la précarité, etc.). Ce système bien-pensant et obsessionnel qu'il critique avec virulence et cohérence.

Depardieu revient aux fondamentaux en faisant intervenir quelques grandes figures du monde cinématographique et littéraire: Truffaut, Pialat, Bertolucci, Ferreri, Duras, Zweig, mais aussi Barbara avec laquelle il a collaboré. Des artistes importants qui ont contribué à "changer la vie" avec talent et vision esthétique et non à collaborer avec le pouvoir en place. Dans un style brutal et sans autocensure, il expose toute la "saloperie" de ce monde-ci et la perte de cette "Innocence" tant convoitée.

Le retour à la simplicité, à l'échange humain (Depardieu se définit par les rencontres qu'il a faites grâce à son métier), à l'instinct et au refus des distinctions. "Faire un film ne m'a jamais intéressé" confie d'acteur aux 200 prestations! Ce sont les rencontres et les échanges qui l'ont construit et enrichi.

Monstre se lit avec un grand plaisir. Le propos est intéressant et s'envole dans des contrées brutales grâce à la verve qui le porte. On aurait souhaité davantage de portraits de réalisateur ou de comédien car Depardieu, en formidable conteur, sait nous captiver. Mais l'homme reste malgré tout pudique et secret, conscient qu'il n'écrit pas là ses mémoires, mais qu'il pousse un cri d'alarme dans un pamphlet sans concession. Celui d'un homme écœuré par notre époque qui prône l'inverse des valeurs à défendre. C'est plutôt courageux de la part d'un artiste à qui tout réussit depuis 45 ans. De montrer à quel point notre société a changé et s'est pervertie par l'image, la superficialité et la bêtise (symboles de l'information continue selon lui). Il faut méditer ce manuel de civilité en monde postmoderne durant cette promenade littéraire et contestataire incontournable en cette fin d'année.

Novembre 2017.

Pitou et autres récits de Henri de Meeûs

Prix de la Fédération Wallonie-Bruxelles 2018.

Le Cauchemar ordinaire.

Henri de Meeûs (né en 1943) publie son premier recueil de nouvelles. 15 récits plus ou moins longs qui imposent une atmosphère et une esthétique tout à fait singulières. Docteur en droit, licencié en criminologie, de Meeûs est aussi écrivain puisqu’il est connu en Belgique pour être le spécialiste de Henry de Montherlant (1895-1972) à qui il a consacré un site extrêmement bien documenté (http://www.montherlant.be/) et une monographie en sorte d’hommage,  Pour Montherlant, en 2011. Un travail titanesque à conseiller et qui devrait ravir les amateurs de l'écrivain.

Dans ces nouvelles, toutes aussi savoureuses les unes que les autres grâce à un style précis et sans ornement artificiel (on pense à Bove, à Dabit, mais aussi à Buzzati pour la minutie des faits), Henri de Meeûs, en auteur à la fois sceptique, ironique et tragique dresse un portrait aussi saisissant que terrifiant (souvent par sa banalité) de l’homme moderne. Il décrit, la plupart du temps, des êtres seuls et installés, qui voient leur vie perturbée par une intrusion (Pitou, La Rue Verte, Mariage, Les sœurs Moreels). Cette dernière, trame de l’intrigue, conduira souvent son personnage dans les décombres. La vision de de Meeûs (en cela son côté racinien est visible ou comment décrire de manière très clinique dans un style sobre les tragédies effroyables de l’existence) est très froide ; les hommes semblent fuir toute passion (souvent par déception) au profit d’une vie biologique installée mais l’altérité, la présence de l’autre (souvent néfaste) viennent tout envenimer. Ces cauchemars (une nouvelle porte logiquement ce titre) nous touchent directement car c’est de nos passions, nos égoïsmes et de nos mensonges dont il est question; et le narrateur de nous les plaquer violemment au visage avec son petit rire grinçant d'observateur lucide et moqueur.  

Mais de Meeûs n’est pas que l’auteur du cauchemar intrusif. Dans Poupée, même si c’est encore un cauchemar ou Mariage (qui peut en être un !), il explore nos propres natures, nos malaises devant la réalité, nos défiances face aux évidences, nos méfiances face aux ravages de la modernité. Dans cette nouvelle, un homme est soudain touché par un curieux virus le jour de son mariage. On l’isole, on le soigne, mais dès que sa vie matrimoniale reprend, le virus l’envahit à nouveau ! Toute l’ironie grinçante de l’auteur apparait dans ces pages tragi-comiques. Mais où va-t-il chercher tout cela se dit le lecteur, assez impressionné par la représentation visuelle de ces nouvelles, toutes magnifiquement écrites ? De Meeûs fait partie de ces stylistes naturels tels Montherlant bien sûr, mais aussi Bost, Perret ou Bove qui donnent à voir.

Les thèmes s'inscrivent dans une réalité actuelle, souvent triviale mais peu à peu le drame apparait et obscurcit la scène. Une petite fille qui accuse son père, militaire de carrière, d’attouchement. Un neveu qui se travestit et qui est retrouvé assassiné. Un enfant agressé ou malencontreusement accidenté qui perd la parole, une femme qui meurt d’une crise cardiaque suite à la caresse d'un convive, un vieux monsieur placé par son fils dans une maison de retraite s’en libère suite à la mort de ce dernier; bref, ces nouvelles réalistes au contour toujours bien définis et lisses sombrent dans ce cauchemar ordinaire qu’est l’existence étriquée et menacée de toute part. La difficulté des rapports humains, la médisance et l’hypocrisie des milieux, l’impossibilité d’aimer, la solitude choisie mais contrainte à la fois sont des approches assez récurrentes et qui dressent un panorama assez désespéré de notre condition (décrite dans ces 635 pages de pure délicatesse !).

En cette rentrée littéraire synonyme de vacuité intellectuelle, Pitou et autres récits s’inscrit dans une lignée tout à fait sérieuse de l’esthétique de la nouvelle. De Maupassant à Marcel Aymé en passant par Papini, de Meeûs, en conteur qui sait nous faire apprécier une histoire qui nous touche directement par la précision de sa connaissance de la nature humaine et ses représentations visuelles fortes, sait nous faire frémir, avec intelligence (le lecteur imagine l'auteur ricaner en écrivant ses textes) et un réel plaisir de lecture. On a du mal à choisir la meilleure nouvelle tant la suivante est tout aussi surprenante!

Pitou et autres récits nous plonge donc dans les abymes (assez visibles) de l’être perdu dans ses contradictions et acculé par la société (qui se définit souvent par son entourage proche). Ce recueil raffiné et soigné témoigne d’une certaine bourgeoisie belge étriquée perdue dans un environnement  figé où les passions refoulées finissent par tout détruire.

Octobre 2017

Pour Bernard Menez de Richard Millet

Le Dernier authentique.

« Corps si français au cœur de notre mémoire menacée par l’hyperconnexion et par le renoncement. » R. Millet.

Depuis quelques années, alors qu’il est écarté par Gallimard, Richard Millet (né en 1953) publie chez des éditeurs moins prestigieux bien que parisianistes pour certains (Léo Scheer, Pierre-Guillaume de Roux) des textes aussi surprenants qu’inattendus. Des portraits qui font contraste avec notre époque, des manifestes radicaux qui dressent une pensée exigeante critiquant  la doxa culturo-médiatique. Avec Pour Bernard Menez, nous sommes dans la continuité littéraire et socioculturelle des Eloge littéraire d’Anders Breivik (2012) et de Le Corps politique de Gérard Depardieu (2014). On met en lumière un symbole fort et singulier pour mieux analyser notre époque (qui généralement s’y oppose bien que construit par cette dernière).

Depuis l’opus sur Depardieu, Millet s’intéresse au cinéma français et déploie sa vision esthétique, tout en mêlant son intérêt du septième art à l’évolution de la société culturelle. A l’époque où Depardieu est critiqué pour ses positions politiques et fiscales, Millet prend sa défense en montrant que le gros Gégé, c’est avant tout la France, celle qui meurt sous la lourdeur moralisante et dépressive de la bien-pensance post-historique. Pour Bernard Menez est en quelque sorte la continuité de cette réflexion. En moins polémique, en plus pédagogique, s’amusant d’avance de ce que les lecteurs penseront de cet exemple cinématographique peu commun (et catalogué « ringard » par les profanes).

Millet se veut davantage cinéphile mais prend l’exemple canonique de l’acteur « franchouillard » Bernard Menez (né en 1944) pour parler de la culture d’aujourd’hui. Evoquer Bernard Menez à un postmoderne, c’est craindre la critique et la moquerie du système globalisé et mondialisé. Or Menez, c’est le dernier des mohicans, le dernier authentique dont les films tournés par Rozier (Maine Océan) ou Thomas (Le Chaud Lapin, Celles que l’on n’a pas eues) sont les derniers vestiges d’un monde ancien (d’il y a à peine 40 ans) où le cinéma d’auteur  populaire apportait ce je ne sais quoi de puissant, de fort, de bouleversant, d'ironique, de sensible et de vrai. Par opposition aux mièvreries idéologiques césarisés des 15 dernières années. Réflexion sur l’importance de l’incarnation faite par l’acteur, sur l’écran vidéo mais aussi sur l’époque qu’il traverse ; telle est aussi l’ambition de l’auteur dans ce court essai.  

En quelques paragraphes bien tournés sur cette époque révolue et celle que nous occupons, Millet, en radical pamphlétaire, brille par sa simplicité littéraire et son audace politique : Menez est notre frère, celui lointain (que l’auteur ne souhaitera pas rencontrer) d’une France perdue, mais qui parle de nous (« moisie » et « ronce » nous disent les militants mondialistes et multiculturels lorsqu’il s’agit de rendre hommage aux traditions perdues !). De cette authenticité fragile, humaine, existentielle loin du cauchemar aseptisé par la post-histoire, Menez dévoile son talent d’acteur historique régional! « Ainsi préfère-t-on l’abyssale amnésie à la profondeur, les certitudes restreintes à l’expérience intérieure, et le zombie à l’homme de qualité. » écrit Millet, témoin du désastre culturel actuel, autoritaire et médiocre.

Pour Bernard Menez, acteur-symbole très fort du second rôle des années 70-80 à travers un cinéma d’auteur ironique et sensible dont la France à travers Rozier, Thomas, Chabrol, mais aussi Seria (curieusement absent du texte) reste présente, est un manifeste pour cette histoire récente du cinéma qui tend à disparaître totalement par l’industrie financière régulée par le pouvoir des 35 dernières années. La verve de Millet fait une fois de plus mouche et le lecteur, durant cette balade avec le cinéma français de Menez, apprend, comprend et reprend de plus belle ce qui manque cruellement au cinéma actuel. De la profondeur, de la simplicité et du naturel. Mais tout n’est pas noir car Tonnerre, l’un des derniers films récents de Menez trouve grâce à ses yeux.

Un texte essentiel pour redécouvrir Menez et comprendre cette époque coupée en deux en moins d’un demi-siècle. Un portrait généreux et tout en louange d’un grand acteur qui porte à lui seul, l’image populaire du personnage français des années 70-80 : insignifiant et tragique :

« Certains acteurs ont tout joué ; d’autres ont joué leur vie ; quelques-uns n’ont été qu’eux-même : à ceux-là revient, très rare, une sorte de gloire ontologique. Tel est Bernard Menez. »

Mai 2017

Un journal de rêve de Guy Hocquenghem

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L’Homo-Littérature.

Guy Hocquenghem (1946-1988) fait partie de ces jeunes écrivains météorites, morts du SIDA, et dont on ne parle guère aujourd’hui. Cette anthologie d’articles parus dans Libération (pour la plupart) mais aussi dans Gai Pied Hebdo, Le Figaro Magazine ou L’Idiot Liberté rend compte de la pensée à la fois militante et traditionnelle de cet écrivain sorti d’Henri IV puis d’Ulm à la fin des années 60. Essayiste et romancier, il est aussi l’auteur de Le Désir homosexuel (1972), L'Amour en relief (1981), Ève (1987). Il fut l’un des premiers écrivains à révéler son homosexualité publiquement et à en parler librement dans les médias, souvent de manière crue (au début des années 70).

De 1970 à 1987, les champs traités par Hocquenghem dans ses tribunes sont larges bien que centrés sur l’époque 1970-80. Outre la « culture gay » et son évolution au fil des ans, il explore le destin des universités parisiennes, il critique certains films qui sortent sur les écrans (Caligula, Cruising, Absence of Malice, Veronika Voss), il analyse des émissions traitant de faits de société (la violence contre les femmes), il parle peinture (Pollock) et littérature (Sartre), enfin, il aborde quelques faits marquants de l’actualité (Mort de Pasolini, l’arrivée du SIDA, de SOS Racisme, etc.). Mais c’est avant tout ses nombreux reportages dans le microcosme homosexuel (en France, aux Etats-Unis avec les premières églises pour « gays ») qui apportent un éclaircissement supplémentaire sur cette communauté.

Hocquenghem plait d’emblée par sa position d’intellectuel à la fois révolutionnaire et lucide sur son époque. Il prend position assez nettement pour une homosexualité assumée mais marginale. A la mort de Pasolini (et à la façon dont le cinéaste est assassiné), il se félicite de cette mort tragique qui détermine, selon lui, ce que doit être l’existence du « pédé ». (Le terme est très souvent utilisé par l’écrivain dans ses chroniques). Proche de l’esprit de Genet, de Pasolini donc, le PD ne doit pas se confondre au système bourgeois hétérosexuel même s’il doit se battre pour ses droits et sa liberté sexuelle. Que penserait le pauvre Guy s’il vivait de nos jours… ? D’ailleurs, il est très intéressant d’observer que la rupture avec Libération intervient en 1982 et que Hocquenghem avait très bien anticipé ses effets. Avec la génération Mitterrand (qui a pourtant permis un nombre de droits bafoués jusqu’ici aux minorités), Libération s’accommode du pouvoir en place et renonce clairement à la révolution au profit d’une gauche bien-pensante et libérale. Le tournant est clair et Hocquenghem rejoint des journaux plus singuliers pour continuer d’exprimer sa vision de la société. Le cas se renouvellera quand SOS Racisme sera créé et lorsque le SIDA commencera à inquiéter la population homosexuelle. Hocquenghem écrira ses chroniques avec distance et méfiance quant à la doxa homosexuelle qui commence à s’imposer dans les mœurs, non sans être visionnaire sur le devenir de cette communauté, notamment dans le domaine sociétal.   

Sa position, radicale peut-être, n’en est pas moins littéraire et subtile : il écrit dans Masques en 1985 : « Où en est l’homosexualité ? Ah, ces homosexuels ! Quand vous étiez endormis, Arcadie, léchant les bottes de flics qui vous bottaient le cul, je vous trouvais peureux, effrayés de votre propre ombre, affolés d’un rien ; quand vous êtes devenus militants, je vous ai trouvés arrogants, bornés, staliniens dans votre genre ; maintenant que vous vous prenez pour des artistes, vous qui prétendez avoir franchi la limite d’un territoire dont vous n’avez même pas passé le seuil, désabusés et prosaïques amateurs d’une sentimentalité de consommation, pourquoi voudriez-vous que je ne vous trouve pas dérisoires, vieillis par la crainte de vieillir, stéréotypés par votre précieux petit moi sur mesure, tous semblables dans votre individualisme ? Et si on s’étonne que, dans le même texte, à quelques lignes d’intervalles à la fois je m’affirme homosexuel, et m’en abstraie, me mettant hors du nombre, je répondrai que c’est bien le moins, de ne pas se satisfaire de n’être que soi. »

Cette anthologie d’articles de journaux est une très bonne publication qui nous plonge dans l’atmosphère culturelle et sociale des années 70-80, précurseurs de ce que nous vivons de plein fouet actuellement. A cette époque, Guy Hocquenghem pouvait encore écrire « Pédé » ou « Arabe » sans être taxé d’homophobe ou de raciste. Aujourd’hui, Hocquenghem, lui-même militant pour la cause homosexuelle et ayant écrit un livre sur la beauté des Arabes, serait taxé de méchant fasciste intolérant ! Reste un intellectuel surdoué, dont l’œuvre reste à découvrir pour la plupart de nos lecteurs d’aujourd’hui.

Mars 2017

Cahiers de Damas de Richard Millet

Deux voyages en Syrie.

      Richard Millet (né en 1953) poursuit trois thématiques qui composent son œuvre depuis une dizaine d’années : la solitude de l’écrivain, la mort de la civilisation occidentale et la guerre (notamment celle du Liban). Dans ce nouveau récit, celles-ci sont intimement liées.

Invité par le régime syrien en novembre 2015, il part rencontrer Bachar el-Assad en compagnie de chercheurs et de politiques (dont Frédéric Pichon, Jean Lasalle et Thierry Mariani). Le voyage avait été quelque peu médiatisé (et critiqué par le pouvoir médiatique) mais rien n’en était véritablement ressorti. Qu’on ne se méprenne pas, il n’en sortira rien ou presque dans les cahiers de Millet. Il n’est qu’un prétexte à l’écrivain pour écrire sur la Syrie et le Liban où il a séjourné de nombreuses fois et produit des œuvres importantes.

Pas plus que le propos de sa conférence à Damas deux ans plus tard, nouveau filon pour quitter Paris la décadente et rejoindre la ville funèbre.

On suit Millet, misanthrope, désabusé, peu enclin au dialogue excepté avec Pichon, s’émerveiller de la culture et du paysage syriens. Il se promène tout en nous expliquant l’actuel déchirement des civilisations, des religions et des systèmes politiques. Pas un cours de géopolitique mais une position ferme d'une pensée politiquement incorrecte et dénuée de compromis. Millet se dit seul, exclu du monde littéraire (éditorial et médiatique) et ne peut s’exprimer que par son talent (grâce à une maison ou deux qui le suivent). A savoir ses positions sur l’actualité récente, les attentats qui surviennent durant son séjour et plus globalement sur la mort de la civilisation occidentale qui se prostitue avec libéralisme le plus destructeur: « La radicalité islamiste est surtout une affaire de haine, laquelle est perdante par nature – la haine d’autrui étant une haine de soi plus que de l’Occident proprement dit, puisque l’Occident inclut l’islamiste dans la planétarisation de la Technique, donc du nihilisme. Slavoj Žižek rappelait que, malgré le discours des islamistes et celui des néoconservateurs, la guerre n’a pas lieu entre le jihad et les « valeurs » de l’Occident, mais entre McDihad et l’Occident en tant que celui-ci n’existe plus que comme effet technocratique du capitalisme mondialisé : pétris dans un islam momifié, les jihadistes portent des Nike et des Adidas, se servent de Macintosh et d’internet, roulent en Toyota, mangent dans des fast-foods halal, prennent du Captagon… Ainsi le terroriste islamique et le petit bourgeois occidental, hostile à toute tradition, prouvent-ils, chacun à sa façon, que la globalisation est achevée. » Comme souvent chez Millet, la digression (assez obsessionnelle concernant l’ère post-historique) est de fait, même lorsque confronté au réel, il visite une école délabrée de Damas.

Ne soutenant pas Assad mais prouvant l’incapacité de nos pays à comprendre ce qu’est une guerre sans se vautrer dans l’ingérence impérialiste, il explique la désinformation dont nous sommes assujettis depuis la première guerre du Golfe: « Il est non moins frappant de constater que, sauf certaines chaînes russes, les reportages sur l’Irak, la Syrie, la défaite de l’Etat islamique ne montrent rien, ne nous apprennent rien sur cette guerre dans laquelle l’archaïque et la technique dite de pointe rivalisent. » Puis revient le refrain tragique de la disparition de toute dialectique :

« On ne peut pas tout bouleverser ni détruire au nom de la tolérance, et le tout culturel n’est qu’un effet de l’idéologie – laquelle a évacué toute référence à la transcendance ? »

Ce nouveau récit, très riche et profond littérairement, est une plongée nostalgique dans un monde soumis à deux diktats similaires et antinomiques à la fois. Une guerre de religion et de civilisation qui a conduit la Syrie à compter ses 400000 morts. Et Millet de marcher dans les décombres avec son style et sa dégaine d'écrivain banni qui est présent pour rendre compte de son époque. C’est à notre sens là qu’il est réellement vertigineux, redéfinissant à chaque parution ce qu’est la littérature malgré la dégénérescence de celle-ci, dans les petits salons parisiens qu’il a quittés depuis 20 ans, même si – déformation professionnelle – il semblerait qu’il ait peine à s’en détacher en continuant de fréquenter quelques confrères mondains. L'œuvre de Millet, toute en résistance politique et littéraire, continue de briller à raison de 3 à 4 livres par an.

Ce voyage à Damas est un acte supplémentaire face au tout mensonge médiatique qui défile en boucle à la télévision ainsi qu'aux intérêts bassement économique d'un Occident cynique et dénué de spiritualité. Et c’est aujourd’hui l’ultime rôle de l’écrivain. Partir (au front) pour recracher la vérité sanglante.

Mai 2018.

DRH, La machine à broyer de Didier Bille.

Epuration économique.

"Ce n'est pas moi qui suis violent, c'est le monde qui est violent." Raoul Pasqualini, chef d'Entreprise, Paris, 2016.

              Ancien militaire, puis directeur des ressources humaines à la fin des années 90, Didier Bille révèle les arcanes du monde de l'entreprise dans cet essai à la fois écœurant, comique et pédagogique. Salarié dans des industries automobiles, pharmaceutiques, électroniques, soit une dizaine de multinationales, sa position de directeur des ressources humaines l'a placé directement au cœur de la machine à broyer pour faire du tri sélectif dans les entreprises. On parle ici d'êtres humains et non de matières recyclables.

Cynique, lucide, ironique et intelligent, l'auteur de "La machine à broyer" écrit là un vrai manuel d'épuration économique en monde post-historique. Aux oubliettes, les Montaigne, La Bruyère, Chamfort et autres moralistes, le libéralisme n'a que faire de morale, elle la méprise tout autant que les philosophes qui s'y adonnent. L'idée centrale est de satisfaire les actionnaires, s'enrichir (surtout les manager) en pratiquant ce que Bille appelle lui-même une purge (ce que le monde politique appelait jadis "plans sociaux" et à présent "plans de sauvegarde de l'emploi")! Bille rappelle que dans 1984 d'Orwell, le ministère de la paix s'occupait de la guerre, le ministère de la vérité de la propagande, le ministère de l'Amour de la répression, etc.. Orwell n'est pas pour rien l'écrivain célébré par Leys, Michéa ou Lasch, des penseurs contemporains essentiels. Au XXè siècle, la litote était de mise pour masquer la violence des échanges. Au XXIè siècle, c'est désormais l'antiphrase qui prend le relai; ce qui la rend encore plus vulgaire. Les Ressources Humaines sont là pour bousiller ce qu'il restait d'humain dans les entreprises. Et ses ressources sont grandes, toujours représentées par des psychopathes sans arme, des pervers sans crime, et des cinglés en liberté non surveillée. Mais les dommages collatéraux sont tout aussi radicaux.

Simple exécutant totalement dépendant du chef d'entreprise, le DRH gère néanmoins les recrutements comme les licenciements en établissant des plans bien définis. Et c'est de cela dont il est question. Bille, qui a participé à des centaines de licenciements, mais toujours avec la conviction de faire son travail selon des méthodes et des domaines de compétences bien précis, décrit le monde d'aujourd'hui, celui de tous les jours, celui des cargaisons de wagons qui, nous broyant déjà, nous conduisent au turbin. Un monde que le film La Question humaine, tiré du récit de François Emmanuel, tente d'analyser en le comparant aux méthodes nazies. Eliminer le plus faible, le moins productif, le licencier en le jetant et sans faire de vague. Bille n'en parle pas mais c'est tout comme. Le mépris, l'humiliation, la menace, le mensonge, l'injustice puis le rejet pur et simple déterminent chaque plan d'action. Le salarié ne définit plus le statut inhérent à l'entreprise, il est devenu gênant et doit pointer à Pôle emploi.

Dans ce monde où les abréviations en anglais désignent des conceptions socio-économiques ridicules et dont se targuent en grande pompe nos chefs directs (RH étant un bien cynique exemple), la vilenie est de rigueur. Tout est permis pour licencier, épurer et endommager des vies mais toujours selon des cigles festifs! Bille ne fait pas que raconter des anecdotes très imagées (son style tout en violence et ironie rend le propos encore plus saisissant), il décrit un système dont le cynisme et l'abrutissement généralisés sont les bases solides et ancrées depuis trois décennies dans les codes de l'entreprise: Managers incompétents mais haut placés, malversation du droit du travail, mensonges aux salariés, crainte des syndicats et des prud'hommes, mais aussi méthodes malsaines, conférences et séminaires absurdes, recrutement de consultants inutiles à des coûts délirants, le but du jeu étant toujours le même: enrichir les plus puissants au détriment des salariés qui représentent en fait des coûts inappropriés pour une production déjà organisée.

DRH se lit comme le roman malveillant de notre époque. La plupart des lecteurs connait déjà cette précarité institutionnalisée, cette hypocrisie organisée, cette violence sourde et tenace financée par Pôle emploi qui récupère sans le moindre contrôle, sans la moindre vérification, sans la moindre inquiétude non plus, les licenciements ou les ruptures conventionnelles des nouveaux chômeurs. La carotte et le bâton, nous dit Bille, les seules pressions qui font qu'un employé se tient à carreau, accepte un départ, se désolidarise de son collègue, s'assoit sur ses valeurs, supporte du harcèlement, ou encore gravit des échelons.

Si le monde du travail s'est bâti durant deux siècles de luttes et d'avancée sociales compliquées, ces trente dernières années (la crise économique ayant bon dos) se sont attachées à tout ruiner. D'ailleurs, le DRH l'affirme, tous les traités importants qui visent à démonter le socle du salarié d'une entreprise à la seule fin de gaver les actionnaires et les dirigeants ont été écrits au début des années 80. La modernité et la technologie n'ont fait que renforcer les manières brutales et autoritaires de l'ultralibéralisme.

Ces nazillons de la finance et des multinationales sont décrits avec un ridicule et une inélégance tout à fait crédibles. Affublés de patronymes comiques tels Cruella, Caliméro, Toto, Crésus, Priscilla, Capitaine Courage, etc. les personnages décrits (et qui, pour certains, continuent d'exercer leur folle tyrannie) sont les pantins tragiques et dangereux d'un monde en perdition totale où la seule folie du gain impose la violence sociale et le cynisme en tout point.

P243, Bille résume assez distinctement l'affaire: "Dans la majorité des cas, celui, ceux ou celle(s) qui portent des accusations contre un manager ou des pratiques de l'entreprise signent leur arrêt de mort. C'est ainsi. Les entreprises, bien que prétendant le contraire, ne supporte pas la critique, la remise en cause, le courage (le vrai) et la solidarité entre les salariés." Combien se reconnaitront-ils ici?

Même notre auteur que l'on croyait repenti, ne regrette rien, tout en sachant bien qu'il s'est assis sur des valeurs essentielles durant 20 ans pour mériter l'indigence d'un gros salaire.

Un livre essentiel, écrit par l'un des acteurs de la folie banale de notre monde où décadence et guerre de tous contre tous ne font, non pas tout à fait des morts (quoique les suicides gonflent les statistiques), mais une société de dépressifs oisifs. Ainsi que l'écrivait Richard L. Rubenstein: « Un centre d’extermination ne peut que fabriquer des cadavres, une société de domination absolue engendre un univers de morts-vivants.». C'est évidemment le cas depuis quelques années...

Avril 2018.

La Décade de l'illusion de Maurice Sachs

Les Années folles.

     Maurice Sachs (1906-1945) est un écrivain français qui aurait pu sombrer dans l'oubli si deux ou trois yeux aguerris n'avaient pas agi pour qu'il demeure encore de nos jours. Déjà, il dût convaincre ses ainés (Gide, Cocteau, Paulhan) puis certains éditeurs pour publier ses livres, seulement six de son vivant (dont trois petites monographies). Or, l'œuvre essentielle est malheureusement posthume: Ses confessions Le Sabbat, La Chasse à courre mais aussi des romans comme Histoire de John Cooper d'Albany ou Abracadabra ou encore des essais (Derrière cinq barreaux, Tableau des mœurs de ce temps) sont tous parus dans les années 50 chez Gallimard. Mémorialiste, moraliste, essayiste, romancier, Sachs avait tous les talents mais les historiens de la littérature ont surtout retenu le personnage qu'il fut: mondain, parasite, roublard, voleur, homosexuel. Tout comme Sachs qui s'inspirait en permanence de sa très grande expérience du monde littéraire parisien pour alimenter ses écris. Sulfureux personnage amoral et sensible, Sachs, qui finit abattu en 1945 à la libération des camps d'une balle dans la tête par SS, eut une fin aussi tragique qu'absurde, à l'image de son existence mouvementée (Il se constitua volontairement prisonnier à Hambourg pour agrémenter son destin d'écrivain maudit.). Et c'est durant la première étape de celle-ci, alors conférencier aux USA et fraichement marié, qu'il écrivit en 1932 et en anglais The Decade of Illusion.

Ses livres auraient pu vieillir paisiblement à la Bibliothèque nationale mais depuis 20 ans, ils sont régulièrement réédités par Gallimard, Phébus, L'Herne ou encore Grasset qui courageusement sort cette semaine La Décade de l'illusion, première œuvre véritable de Sachs (après le méconnu Voile de Véronique) jamais éditée depuis 1950.

Menant alors une existence de parasite mondain (qu'il tend à annihiler dans cet essai par un style très professoral), il fréquente dès lors le tout Paris artistique. De Cocteau à Chanel en passant par Satie et Matisse, tous les domaines sont explorés (littérature, musique, peinture, photographie, cinéma, politique) et Sachs brosse des portraits attachants des grandes célébrités de Paris où culture, fête, salon et mondanité faisaient de cette décade ces fameuses années folles. Se voulant exhaustif, il n'évite pas le catalogue dans certaines pages mais le lecteur est doublement surpris par son érudition: en effet, à seulement 26 ans, l'écrivain-conférencier dresse le tableau quasi complet des 15 dernières années qui viennent de s'écouler. Or Sachs fut un acteur de ce monde parisien en ébullition (acteur corrosif et immoral qui écrit là un véritable cours magistral de professeur en Sorbonne!) et se sert de cette merveilleuse époque pour s'en faire son représentant le plus brillant. S'il n'a pas lu l'entièreté des œuvres dont il parle, il a, à coup sûr, rencontré tous ces principaux acteurs (De Montherlant à Cocteau, en passant par Breton, Claudel et Malraux, c'est à dire tous les courants littéraires importants de l'époque.) Près de 100 ans après sa première parution à New-York, Sachs a contenu dans ces pages toute une galerie d'écrivains dont la grande majorité d'entre eux sont devenus des classiques. C'est dire la juste vision panoramique que ce jeune écrivain avait, sentant bien quelle époque unique il vivait et resterait dans l'histoire culturelle de son pays. Il en va de même des peintres (Matisse, Picasso, Soutine, etc.) qu'il explore avec détail et analyse.

Cette première œuvre de l'écrivain, assez gonflée du reste, fait partie de la première partie de sa carrière; mais elle annonce d'ors et déjà le classicisme de son style et l'éclectisme de ses futures contributions. Période heureuse où il fréquentait encore ses maîtres avant que des brouilles définitives viennent les séparer. Des portraits plus longs de Cocteau, Maritain, Max Jacob et Picasso qui relatent leur rencontre (avec l'homme et l'art) viennent clore cette décade et annoncer l'œuvre plus autobiographique (Au temps du Bœuf sur le toit par exemple). Un livre qu'il faut conseiller aux étudiants en lettres et aux amateurs de littérature du XXè siècle pour se rendre compte du foisonnement proprement incroyable de cette époque. Combien d'artistes et de génies indéniables occupèrent l'espace de cet entre-deux-guerres? Sachs s'y colle et nous raconte avec talent cette épopée. Qu'écrirait-on sur la décennie 2000-2015 ? 10 pages à tout casser avec Houellebecq et Richard Millet!

Avril 2018.

Unstoppable de Maria Sharapova

Toutes les battre.

        De son vrai prénom Masha, Maria Sharapova (née en 1987) est une grande joueuse de tennis. Une championne, comme elle se définit elle-même. Son palmarès (toujours en cours) est impressionnant: 36 titres dont 5 grands chelems (Elle fait partie de ces joueuses à avoir emporté les 4 différents grands chelems), 38 millions de dollars de gains en 17 ans de carrière sur le circuit professionnel, 632 victoires pour 159 défaites, une place de numéro 1 mondial en 2005. Et malgré un tel parcours, elle continue de jouer au tennis parce que ce sport est sa passion.

Une passion que son père Yuri lui a inculquée lorsqu'il l'a vu taper la balle contre un mur d'entrainement, à Sotchi en Russie alors qu'elle n'avait que 4 ans. Très vite, il croit en son talent et décide de la confier à une école de tennis en Floride afin d'en faire une joueuse professionnelle. Le père de Maria, homme fantasque mais lucide et courageux, obtient deux visas et débarque avec sa fille en Floride, une nuit de 1993 sans parler un mot d'anglais. S'ensuit une série de rencontres hasardeuses, de chance inouïe mais aussi de batailles sans fin pour imposer le style de Maria à des écoles de tennis prestigieuses. Elle est acceptée chez Bollettieri (grand découvreur de talents), puis c'est Robert Landsdorp qui s'occupe plus directement d'elle avec l'ombre du père qui plane en permanence sur sa fifille prodige. Déterminée, reconnue pour sa concentration intense, la joueuse apprend à frapper à plat et commence à gagner des tournois importants (alors que les écoles de tennis se désintéressent d'elle.). Son classement est alors le seul argument de sa prise en charge définitive par un encadrement officiel. Les premiers tournois sur le circuit professionnel s'enchainent puis vient la consécration: une victoire à Wimbledon en 2004 à 17 ans. Depuis, et malgré des blessures (une opération de l'épaule en 2008) et une suspension pour dopage en 2017 (Sharapova a été contrôlée positive au meldonium, médicament rajouté sur la listes de produits dopants en 2016 alors que la joueuse, non informée, le prenait depuis quelques années pour réguler des problèmes de santé récurrents), elle n'a jamais baissé les bras et a imposé son style de jeu: puissant, endurant, élégant (elle mesure 1.88m) sans oublier ses hurlements légendaires (et énervants) à chaque frappe (qu'elle évoque peu, confiant qu'elle ne les contrôle pas).

Les autobiographies de joueurs de tennis sont rares et souvent peu intéressantes. Le monde du tennis, très sélect, est aussi un univers secret, fait de voyages, de solitudes, de tournois, et d'entrainement permanents. Le livre d'Agassi fait référence (Open publié chez Plon en 2009). Voici à présent celui de Sharapova qui, dans un style très oral, révèle lui aussi les coulisses d'une construction sportive et professionnelle. Chaque cas semble différent malgré l'univers tennistique qui est semblable à tous ceux qui en font leur métier. La joueuse a voulu décrire (et elle l'a parfaitement fait) son enfance prise en main par son père qui s'est sacrifié (autant qu'il s'est révélé) pour qu'elle devienne une grande joueuse. Les 150 premières pages sont extrêmement détaillées et le talent de l'auteur (si elle l'a écrit seule comme cela apparait) donne à voir parfaitement toutes les situation périlleuses qu'elle a du traverser. C'est complet, réussi et passionnant. Le tennis est un sport exigent qui requiert de la combativité à chaque instant et une routine terrifiante. Les atouts de Maria furent l'envie de battre n'importe quelle joueuse en s'impliquant physiquement jusqu'à la dernière balle. Le sort d'un match (et qui plus est d'une carrière) dépende, selon elle, de l'attitude (concentration et volonté) du joueur. Elle définit ce sport ainsi: « Le tennis n'est pas un jeu. C'est un sport et un puzzle, un test d'endurance. Vous faites tout ce que vous pouvez pour gagner. Le tennis a été mon ennemi et mon ami, mon cauchemar et le réconfort à ce cauchemar, ma blessure et le baume pour ma blessure. (...) Je sais que vous voulez qu'on adore ce jeu  ̶  si nous l'aimons, c'est plus drôle à regarder. Mais nous ne l'aimons pas. Et nous le détestons pas. C'est comme ça et ça a toujours été comme ça.» Qui pratique ce sport régulièrement comprendra aisément ce conflit intérieur et la passion que l'on peut éprouver pour cette activité.

Maria Sharapova signe un livre tout à fait savoureux où pour une fois, l'on apprend véritablement ce qu'est un joueur sur le circuit professionnel. La difficulté de commencer un nouveau tournoi après les défaites et même le gain d'un grand chelem. Une existence faite d'argent, de luxe certes, mais surtout de compétitions intenses entre athlètes qui ont du mal à se fréquenter. Le tennis est un sport où la solitude du joueur stakhanoviste doit briller durant 15 années de folle dépense. Sharapova dans Unstoppable en donne une vue panoramique quasi naturaliste. Une vraie curiosité qui satisfera, nous espérons, le plus grand nombre. 

Juillet 2018.

Frexit de Florian Philippot

 

Etat stratège.

Récent fondateur du mouvement "Les Patriotes", Florian Philippot (né en 1981) vole enfin de ses propres ailes après avoir passé sept année au Front national et fréquenté plus tôt Jean-Pierre Chevènement. Républicain, souverainiste et antilibéral, il admire par dessus tout le général De Gaulle qui reste pour lui la référence en politique. Durant sa période FN, il est l'un des rares à ne pas déraper, à analyser la société française avec lucidité, et proposer une alternative à la foi sociale, républicaine, antilibérale et anti-européenne. Il est le représentant exclusif de la cause anti-système.

Avant de développer sa thèse autour du Frexit, il explique comment il a du envisager son départ du FN. Il montre comment Marine Le Pen a semblé revenir aux fondamentaux du FN après la rupture avec son père. Alors que le parti devait sortir de ses vieilleries xénophobes et proposer une politique différente du clivage classique gauche-droite, il s'est entouré de vieux coutumiers radicaux, au risque de traiter uniquement des problèmes d'immigration et d'identité. Philippot, plus universaliste dans sa démarche commençait à gêner et il n'a pas attendu qu'on l'expulse.

Son combat est clair: soit on continue la dérive ultralibérale où les flux financiers et les banques gouvernent le monde (et L'Europe assujettie à cette politique d'ouverture constante entrainant les inégalités que l'on connait), soit la France sort de l'UE et assume sa souveraineté. Il multiplie les exemples aussi absurdes que choquants sur la mainmise de Bruxelles sur toutes nos décisions françaises. Virulent, pertinent et pédagogique, il écrit un traité clair et précis sur ce qu'est devenue l'Europe de 2018: un gouvernement commun qui insuffle une vision du monde ultralibérale basée sur une guerre commerciale sans merci entrainant chômage de masse, pollution planétaire, austérité économique, immigration illégale, industrialisation précaire afin que quelques financiers s'engraissent au détriment des autres et d'une certaine idée de la liberté. De ce fait, l'auteur insiste parfaitement sur l'impuissance de nos dirigeants à engager des réformes nationales et propres au pays puisque le cahier des charges de l'ONU l'écrit à leur place, sans s'inquiéter le moins du monde des différences économiques et culturelles. En cela, la loi travail était prévue de longue date, la perpétuation du Glyphosate également, etc. Emmanuel Macron, en parfait bon élève au garde à vous du marché financier incontrôlable et dangereux, en prend pour son grade!

Page 92, il écrit: " Sortir de l'Union Européenne, ce n'est pas tout régler d'un coup de baguette magique. C'est en revanche se donner la possibilité d'agir vraiment. C'est le droit de choisir et non l'obligation de subir.

Choisir dans un sens ou dans l'autre, selon les préférences démocratiques des français qui n'auront plus le sentiment vertigineux de n'avoir prise sur rien, même quand ils votent massivement dans une direction pourtant très claire.

Sortir de l'Union Européenne, ce sera pouvoir aussi envisager l'immigration sous tous ces aspects enfin, et non uniquement comme synonyme d'un accueil illimité et infini. On pourra remettre de l'ordre en France, mettre de la mesure, du contrôle, réinsuffler l'esprit républicain de l'assimilation à la nation, à des valeurs, à une histoire. Mais aussi avoir une politique ambitieuse, généreuse, de co-développement avec les pays d'origine, fondée sur des critères précis et chiffrés, pour limiter au maximum les départs."

Philippot opte donc pour un état stratège et un protectionnisme "intelligent" qui se doivent de rectifier toutes les destructions massives que le capitalisme financier a engendrées sous couvertes d'une Europe forte, protégeant soi-disant les nations (qui n'en sont plus selon elle). Les abandon des privatisations (Poste, SNCF, etc.), et la nationalisation des grands chantiers qui doivent rester sous tutelle de l'Etat et non soumis à une concurrence financière féroce, renforcent selon lui le souverainisme et l'indépendance d'un pays face à la mondialisation sans oublier le rôle que doit jouer la France dans le monde.

En déclinant toutes les aberrations de l'Europe de ces quinze dernières années en imposant une véritable dictature sans frontière (avec sanction financière si un pays s'oppose à l'une de cesdécisions), Florian Philippot opte pour une France libre et maitresse de son destin. La réalité semble lui donner raison. Et ce livre, très clair, très factuel, montre que la transition, qu'elle soit écologique, financière ou civilisationelle doit se faire. L'auteur la veut absolument sans la gouvernance brutale, inégalitaire et mondialiste d'une Europe qui ne protège plus quiconque sinon elle-même.

Octobre 2018.

Le résultat le plus certain du libre-échange illimité est la destruction de secteurs entiers des activités nationales et, par conséquent, la fatalité du chômage. Le libéralisme sauvage nous expose non seulement à une invasion, mais à une dépossession. Il entraine à la fois notre assujettissement économique et la paupérisation de tous ceux qui travaillent dans les branches détruites ou fragilisées de chaque production nationale. Un protectionnisme sélectif à l'égard des produits non européens est une condition indispensable non seulement pour l'équilibre économique et sociale des pays d'Europe mais pour la survie même de la civilisation européenne.

Cette représentation de l'Europe ne pouvait être que confédérale: les décisions délibérées en commun ne pouvaient jamais être impératives, elles ne pouvaient être que la rédaction de desiderata communs auxquels chaque état s'assiociait par les mesures qui lui paraissaient les meilleures. Il pouvait y avoir des normes européeenes qu'il était utile que chaque pays acceptat, mais il était impossible qu'il y eut des lois européennes auxquelles chaque nation était soumise. La communauté européeenne était une association, elle n'était pas une nation collective substituée aux nations.  Les nations gardaient toutes leur liberté et leur autonomie garantes de cette liberté. Elles restaient des nations, elles ne devenaient pas des sujets du monarque sans visage appelé "conscience universelle".

Maurice Bardèche, Souvenirs, 1993.

Dealer du tout Paris de Gérard Fauré

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Révélations explosives d'un truand repenti.

       Gérard Fauré est né au Maroc en 1946, d'un père médecin officier de l'armée française et d'une mère berbère. Très vite, il écope de la forte personnalité de la maman et devient un enfant turbulent voire ingérable. Tout autant que l'adolescent qui entre de plein fouet dans la voyoucratie marocaine de l'époque vivant de trafics, puis de braquages. Débrouillard, malin, chanceux, parlant plusieurs langues, il intègre logiquement le grand banditisme. Et c'est à l'échelle internationale que sa trajectoire de voyou s'étend; d'abord en Espagne, ensuite en Hollande, enfin en France où il s'associe un temps à Gaëtan Zampa, truand impitoyable de la French Connection, ou encore Francis le Belge, autre figure de parrain marseillais. Le trafic de drogue devient le moyen de s'enrichir vite, de vivre en prince, de collectionner les femmes et les voitures. Entre deux condamnations, deux braquages et deux livraisons de drogue, il poursuit sa vie de trafiquant en usant de malice et des codes d'honneur du métier.

Membre du SAC dans les années 70 (Service d'action civique), il participe à des braquages qui financent le groupuscule sous le haut commandement de Charles Pasqua qui le convoque même pour en assurer certains.

Après avoir purgé des peines lourdes (18 ans en tout), il décide de vendre de la cocaïne dans le Paris nocturne et festif des années 80 où quelques vedettes le sollicitent pour qu'il leur procure cette drogue dure, très appréciée du milieu mondain. Fauré donne des noms, surtout ceux qui se sont mal comportés et qui ont appuyé ses condamnations pour être eux mêmes disculpés d'en avoir illégalement consommée.

Cette confession politiquement incorrecte (Dont il précise que le tiers a été censuré par l'éditeur, frileux d'éventuels procès.) raconte à la fois la vie banalement rocambolesque de tout truand digne de ce nom tout en réglant des comptes avec des personnalités aussi importantes que Chirac, Pasqua, Stéphanie de Monaco ou Johnny Hallyday, tous intiment liés à ses activités illicites avant de l'accuser. Se lisant comme un thriller horrifique (non sans cadavres), le témoignage de Fauré décrit un monde crépusculaire où l'argent sale, la drogue, la violence, les exécutions (son père aurait été empoisonné par les hommes d'Hassan II), les trahisons, les règlements de compte, les orgies, les liens avec la police, les consommations de drogue, les femmes fatales, sont monnaies courantes. Les faits étant prescrits, Fauré ne se gêne pas pour dénoncer les pratiques scandaleuses, immorales et hors la lois de nos gouvernants ou de nos têtes d'affiche. Pourquoi balancer, lui demande-t-on? Pour informer et se venger, répond-il.

Quelque part Fauré brosse le portait d'une société décadente, celle des puissants qui veulent aller au delà de la puissance en vivant de fric, de drogue et de plaisirs faciles. L'image de ces femmes qui rampaient sur le sol des boites de nuit pour snifer la coke que Fauré lançait de la scène lors d'une nuit d'orgie, tout en se faisant quasiment violer par les mêmes drogués sans qu'elles s'en offusquent, rendent compte de cette société pervertie, souvent la même qui fait la morale à la télévision en paraissant lisse et honnête avant de dévier totalement hors caméra. Fauré, plutôt que d'être une "balance" règle ce type de comptes, 30 et 40 ans après les faits. En décrivant notamment et de belle manière les différents ravages de la drogue sur les consommateurs fous.

Il saute aux yeux du lecteur médusé par ce type de révélation (les plus graves concernant Jacques Chirac et Charles Pasqua dans des genres bien différents) qu'un film pourrait naitre de ce polar autobiographique. La French de Cédric Jimenez s'intéressait brillamment à Zampa et au juge Michel, assassiné alors qu'il était en train de démanteler le réseau marseillais. Ce livre sulfureux, explosif, qui égratigne notre figure nationale (à double titre puisque Johnny est cité) sonne comme une bombe dans un monde aseptisé, hypocrite, cachant soigneusement au grand public la vérité des puissants. Et en même temps comme un coup d'épée dans l'eau; qui se souviendra de ces pages avec le temps? A côté, ce qui a été révélé des frasques de Strauss-Kahn fait presque sourire!

Gérard Fauré a purgé ses peines et s'est retiré des affaires depuis des années. Il cultive aujourd'hui des fruits bio et se promène dans la nature avec sa femme. Loin des turpitudes des cartels violents, des trafiquants malhonnêtes et des célébrités corrompues.

Décembre 2018.

Freddie Mercury La Légende de Sandro Cassati

Sexe, drogue, rock & and roll et sida.

     Actualité cinématographique oblige (Bohemian Rhapsody réalisé par Brian Singer est sorti en France le 31 octobre dernier et a rassemblé jusqu'ici plus de 3000000 de spectateurs), Sandro Cassati propose la biographie de Freddie Mercury (1946-1991), le chanteur à la voix haut perchée du groupe Queen.

Cassati, en maitre du genre, a déjà écrit des biographies de personnalités aussi différentes que Mère Teresa, Johnny Hallyday, Louis de Funès, Jean Marais, Yves Saint Laurent, Coluche, Yves Montant ou Jean Ferrat. Ayant peu à voir les uns avec les autres, Cassati s'approprie l'histoire, souvent riche et intense, de ces figures de proue, et en révèle les grands événements qui ont jalonné leur folle existence.

Dès le début de l'ouvrage, on sent à quel point l'auteur maitrise les codes du genre. D'une écriture simple et efficace, il déploie l'éventail biographique de toute une existence (en  passant très vite sur l'enfance et c'est bien vu), en l'occurrence celle mouvementée et riche en créativité du leader charismatique de Queen, l'un des plus grands groupes de rock de tous les temps. De son enfance en Inde à sa mort du Sida à Londres en passant par de fantastiques tournées et la création d'albums originaux, la trajectoire de Freddie Mercury est passée au peigne fin. Difficile d'extraire la biographie d'un artiste en dehors du groupe, mais la vie dissolue du chanteur, auteur et compositeur également, intervient par intermittence. Entre deux enregistrements, l'homme fait la fête, l'amour, se drogue mais tout cela dissimule en fait une solitude et une fragilité qui l'inspirent pour ses chansons.

Mercury (de son vrai nom Farrokh Bulsara) était à la fois une caricature de chanteur rock et un artiste protéiforme. Sa vie était basée sur les excès que la profession incite: délires financiers, excès de colère, orgies organisées, fêtes démesurées et l'aspect plus intime et sombre d'un créateur surdoué. Conscient des possibilités multiples de la musique et de l'importance de cet art, il tentait de se renouveler à travers des expériences qui dépassaient l'horizon rock-FM auquel il appartenait. En témoignent les deux derniers albums du groupe, alors que Freddie se savait condamné, qui montrent une inventivité exceptionnelle. Notons également une longue et belle discographie à l'époque où les groupes de rock enregistraient un album tous les deux ans.

S'il fallait résumer, en dehors des succès et la gloire, le groupe a été entaché de problème de santé durant toute sa carrière, sur les tournées notamment; comme  un mauvais présage à ce qui allait le stopper définitivement. Bon nombre de concerts furent annulés à cause du guitariste ou du chanteur victime de nodules dans la gorge.

Si l'on n' apprend pas grand-chose de plus que ce que l'on savait déjà sur ce groupe mythique (avec des versions qui diffèrent de celles du film, notamment durant le fameux Live Aid du 13 juillet 1985), Cassati revient longuement sur un amour peu connu du chanteur (et totalement éludé par Brian Singer) pour l'actrice allemande, égérie de Reiner Fassbinder dans les années 70, la comédienne Barbara Valentin (1940-2002) qui comme son ami, participait à des orgies sexuelles tout en appréciant la compagnie intime du chanteur. Le sida vint mettre un terme à cette arrogance de classe en condamnant cette liberté homosexuelle telle qu'elle s'exprimait durant la décennie 70, où les rendez vous de New-York et Munich, très appréciés du jeune Freddie, amateur de rencontres éphémères, étaient culturellement underground et libertins.

Malade à 40 ans, Mercury renonce à tout excès en restant chez lui, en couple, pratiquant le tennis et tentant d'apporter à son groupe la dernière pierre à l'édifice. Il meurt le 24 novembre 1991, après avoir révélé au grand public sa maladie et sorti Innuendo, l'album de tous les tubes.

Sandro Cassati écrit ici une biographie très fidèle à l'esprit de Queen: factuelle, sobre, précise, documentée, jamais tape à l'œil. Elle remplit pleinement son contrat de base: informer, plaire et faire redécouvrir un groupe hors norme dont le principal instigateur, fantasque et démesuré, mort tragiquement du sida à 45 ans, contribua à rendre mythique. Du très bon travail de biographe.

Décembre 2018.

L'Ivraie de Bruno Lafourcade

« Le multiculturel, c'est le multi conflictuel. »

                                    Patrick Besson, La Cause du peuple, 2016.

Le Livre vrai.

      Il est surprenant que ce roman de Bruno Lafourcade (né en 1966) soit pas passé entre les mailles de la censure progressiste. Pire, qu'il soit publié en 2018 chez un éditeur renommé. Certes, plus grand monde ne lit, encore moins le roman d'un inconnu ignoré par les médias traditionnels, mais tout de même, les censeurs de tous poils veillent normalement au grain. Le CSA ne manque pas de distribuer des amendes aux animateurs-télé qui imitent l’intonation que l'on prête usuellement à l'homosexuel ou de provoquer le licenciement d'un comique qui fait une blague sexiste. Si la commission de censure s'intéressait à la littérature française, le roman de Lafourcade serait resté à l'état de manuscrit dans un tiroir de bureau. Le comité de lecture des éditons Léo Scheer peut être félicité d'avoir eu le courage de publier un tel roman. Politiquement incorrect, sans langue de bois, et à l’accent ouvertement réactionnaire. Mais si l'on attribue ces qualificatifs réducteurs à Lafourcade, c'est d'abord pour préciser qu'il décrit la réalité de notre époque, celle que l'on ne veut pas voir ou pire, que l'on dénie.

Jean est un écrivain qui peine à être édité et davantage à être lu. Pour subsister, il est contraint d'accepter un poste de professeur remplaçant dans un lycée professionnel situé dans une banlieue peu fréquentable de Bordeaux. Il y enseignera le français (que les élèves ne parlent plus) et l’histoire-géographie (dans une société posthistorique, la tâche sera rude). D'entrée, il est confronté à Madame le Proviseur (et non la proviseure ou encore la proviseuse!) qui en bon soldat lui récite les consignes idéologiques des textes officiels de l'éducation nationale. Par la suite, Jean sera confronté à la fois à l'acculturation généralisée des élèves (représentée notamment par le langage populo-racaille et phonétique que le narrateur rapporte au lecteur lorsqu'il corrige des copies) tout autant qu'au militantisme sociétal et festif du corps professoral. Volontairement provocateur, mais tentant surtout de répliquer par quelques actes de résistance dans un monde gouverné par la bien-pensance humaniste qui n'a plus rien à voir avec l'esprit de Montaigne, le professeur tente de travailler sereinement en décrivant un monde qui n'a plus rien à voir avec celui de son enfance, voire des vingt-cinq dernières années. Celui d'une défense inlassable et sans contestation possible de minorités devenues – en dépit de leur caution victimaire – dominantes.

Si Lafourcade a choisi la vie d'un lycée de banlieue, c'est que cette mutation anthropologique et culturelle qu'il tend à dénoncer de manière frontale,  s'opère avant tout et grâce aux textes officiels du ministère, dans les écoles où le public mixte, métissé et emprunt de religion tente d'apprendre les disciplines classiques encore enseignées. La propagande sait donc où sévir en premier lieu, c'est-à-dire au milieu d'enfants; individus acculturés, vierges et malléables à souhait qui ont déjà bien du mal à respecter les règles de base.

Philippe Muray attendait il y a vingt ans qu'un romancier écrive le roman de notre époque. Voilà qui est fait. Lafourcade, homme cultivé et esprit rigoureux, décrit un monde qui va en s'effondrant de cautionner le mondialisme, le militantisme, l'islamisation et le numérique à profusion. Dans 10 ans et si cette mouvante déconstruction volontaire s'accélère, Molière et Mauriac seront bannis des textes officiels. Montherlant catalogué ringard et misogyne;, Bove et Guérin trop déprimants sont déjà hors circuit. Place est libre pour célébrer Beigbeder et Angot, défenseurs du système décrit par Lafourcade: superficiel, festif, militant, et narcissique! Système qui ne peut rien faire lorsqu'une mère de famille décide d'orienter sa fille dans le technique alors que ses professeurs lui décèlent une vraie possibilité de prolonger ses études dans une voie différente....

Certains passages, s'ils choquent parce qu'ils sont trop proches d'une idéologie inverse – en cela nous identifions ici un roman à thèse –, resteront les rares vestiges d'une liberté d'expression (que plusieurs milliers de gens ont défendue en manifestant un jour de janvier 2015) de plus en plus compromises. Le narrateur –  contraint d'accepter que l'un des ses cours soit remplacé par une conférence contre l'homophobie – appartient clairement à l'ancien monde. Celui qui lisait des livres, qui attachait une grande place à la grammaire, qui fréquentait des bibliothèque silencieuses (à défaut des médiathèques bruyantes), qui appréciait l'art et non une sous-culture de masse, qui évoluait dans des villes où la religion restait discrète et privée. Il pointe du doigt à la fois la médiocrité généralisée du public jeune tout autant que les mesures idéologiques qui sont mises en œuvre par les dirigeants pour les enfermer dans cette culture de l'ignorance, dans le narcissisme adolescent et dans la promotion du multiculturalisme, lui même pourfendeur de l'espace religieux dans les espaces publics. Quand l'autorité devient la collaboration, la notation l'encouragement, l'histoire le militantisme, la différence le système, la religion le social, le réel éclate souvent de manière violente et sépare les peuples (tout autant que les couples!). Jean ne fait que se quereller avec ses collègues et lorsqu'un amour nait de ce chaos, il ne peut durer, déjà usé par le virtuel et le festif. C'est ce qui arrive clairement dans L'Ivraie où le narrateur est isolé de tous les milieux; s'offusquant des nouveaux comportements individuels et restant marginal dans sa vie professionnelle.

Le prix Goncourt 2018 aurait dû être décerné à l'unanimité à Bruno Laforucade – non pour célébrer un roman mais pour redonner à un prix littéraire ses lettres de noblesse – c'est une évidence en ces temps où l'obscurantisme festif triomphe (à coup de niqabs déambulant en Smartphone et en Nike tel que Jean les décrit en relevant avec verve et détestation ces marqueurs blasphématoires). L'écrivain ne mâche pas ses mots, encore moins son discours qui rejette en bloc cette société multiculturelle qui n'apporte que la misère humaine et sociale dans ces lycées, anciens lieux sacrés, ancrés dans une République aujourd'hui à l'agonie.

Ce roman sérieux, instructif, non sans humour (l'ironie est l'arme des moralistes), se lit donc avec un intérêt tout particulier (au regard de cette rentrée littéraire catastrophique). Malheureusement, et c'est le cas pour un grand match de tennis où parfois l'intensité décroît, certains passages, notamment les digressions socioculturelles, paraissent pesants et peu en lien avec la logique du récit (même si l'auteur élargit son champ d'observation). Le roman a thèse a ses limites et l'on flirte parfois avec le pamphlet qui s'accommode mal avec le genre ironique du roman.

Afin d'avoir un aperçu du style tout en lucidité de Lafourcade, nous avons choisi ce passage révélateur de sa vision des élèves.

«Les cancres, c'est-à-dire les quatre cinquièmes de cette classe ne souffraient pas d'un manque de "maturité", "d'acquis" ou "de métaux d'eau" ("mets todo", "mes taux d'os"); ils souffraient de bêtise, de cette bêtise en tranche, bien épaisse, et qu'une bonne éducation aurait peiné à dégrossir, de la bêtise à papiers gras, à bruits, graffitis et tatouages, de la bêtise à casquette et iPod, qui trouvait dans l'agressivité de quoi s'épanouir, de quoi poser ses coudes sur la table, étaler ses jambes sur la chaise, de quoi se mettre des piercings et du bruit dans le reniflant et les feuillants. D'ailleurs, l'agressivité, ce n'est pas l'immaturité: un élève immature ne signale pas des remarques, des réponses qui sont au-dessous de celles que l'on attend de quelqu'un de son âge; et non par des comportements querelleurs. Or les élèves étaient moins immatures qu'agressifs et d'une agressivité conquérante: elle n'attendait qu'une occasion pour s'étendre et imposer son caïdat. Un élève immature n'a pas le loisir de conquérir: les élèves plus âgés le renvoient illico dans les cordes au nom "précisément" de leur maturité. »

L'Ivraie (plante nuisible et par extension réalité maléfique) est peut-être le seul roman français des 381 qui reposent sur les étalages bondées des librairie que l'on peut offrir à un ami sans trop se soucier de sa qualité. Un vrai livre à lire en 2018, fait rare de nos jours.

Novembre 2018.

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