conseils de lectures

Chroniques terrestres de Dino Buzzati

Buzzati journaliste.

Plus de 40 ans après sa disparation, on continue de découvrir l'œuvre prolifique de l'auteur italien Dino Buzzati (1906-1972) par des publications assez fréquentes. Connu et célébré pour ses nouvelles (Le K), ses romans (Le désert des Tartares, Un amour), mais aussi ses pièces de théâtre (Un cas intéressant), Buzzati a été également journaliste pour Le Corriere della sera de 1928 à 1971 (Le journal existe toujours). Les chroniques présentes dans ce recueil vont de 1939 à 1971 explorant un éventail de thématiques souvent chères à l’auteur: le fait divers (jamais banal), la critique d'art contemporain, des portraits d’artistes, le fait de guerre, des éléments d’actualité, etc.

Le talent littéraire de Dino réside dans sa faculté à saisir le détail d'une aventure a priori banale pour en extraire l'aspect universel (donc souvent bouleversant et obsédant). Ce pointilleux chroniqueur (qui n'est en fait que le double du romancier) met la question journalistique sur le même point que l'aventure littéraire. Les deux activités se mêlent et/ou se complètent pour saisir à la fois le réel et relever un détail singulier. En cela, Buzzati le malin a écrit dans le Corriere della sera de véritables nouvelles qui auraient pu paraitre dans un de ses recueils personnels! Nous les nommerons également historiettes devant la brièveté de chacune d'entre elles (parmi des articles de presse de facture plus traditionnelle).

Comme toujours chez l'auteur du Désert des Tartares, c'est cette inquiétante étrangeté qui frappe. Outre des papiers savoureux sur quelques peintres, écrivains ou gens célèbres, ce sont des histoires tragi-comiques que le journaliste-écrivain prend à son compte en réexaminant les détails percutants qui vont formuler une morale. De ses chroniques de guerres au suicide d'un ouvrier en passant par la mort de 43 enfants noyés, Buzzati explore d'une certaine façon le monde moderne en prenant comme angle de vue l'âme humaine (imparfaite, absurde, mais aussi digne et courageuse). Que le crime soit de masse ou crapuleux, l'universel ressort dans une vision tragique de l'homme (engluée dans une absurdité quotidienne). Il annonce même le monde post-moderne avec, dans les années 60, l'obsession de la santé (lui-même se mettant en scène devant la peur de la maladie), la défense des animaux (dont certains envoyés dans l’espace ou mourant dans une caisse de transport), la technique au service du vivant, l'hégémonie du sport et de la starification, l’importance des sciences occultes, etc. L’idée est de se focaliser sur un élément particulier pour en tirer une morale universelle, souvent tragique mais que la littérature a pour but de révéler.

Si l'écrivain est nettement plus percutant dans son œuvre littéraire, ces chroniques n'en sont pas moins un fabuleux document pour plonger dans sa pensée et son sens aigu de l’observation et de l’interprétation. Buzzati ne déçoit jamais, même s'il peut lasser, d'où l'importance des textes courts que l'on peut interrompre et reprendre. Buzzati plait car il met sa sensibilité au service de la sobriété de son style. A l'instar d'un Bove ou d'un Dabit (pour citer des romanciers français du XXè siècle), il va directement à l'essentiel en optant par touches humanistes ou extra-sensibles. La chronique qui décrit la chapelle mortuaire où reposent les corps de petits enfants noyés est insoutenable de vérité et de pudeur délicate. Buzzati, en observateur attachant, décrivant à la fois la douceur des corps morts et l'horreur de la tristesse ressentie par les proches, touche au plus profond de l'être et insiste sur ce qu'est la douleur de vivre. Un subtil mélange de beauté tragique et de trivialité funeste représente un monde au final très visuel (son écriture permet souvent une représentation très précise du lecteur). C’est ce monde pétri de contradictions qui l’intéresse, vecteur de tant de richesses par ailleurs.

A l'heure où le terme « chroniqueur » est utilisé souvent à contre-emploi, il est bon de lire les chroniques à la fois réalistes, étranges, délicates, culturelles et passionnantes du grand Dino. Auteur subtil du détail qui frappe et de notre fragile condition humaine.

Février 2017.

Friedkin Connection de William Friedkin

 

Confessions cinématographiques passionnantes.  

Que l’on apprécie ou non le cinéma de William Friedkin (né en 1935), réalisateur des célèbres French Connection (1971) et L’Exorciste (1973), deux films à succès qui lui permettront de commencer une carrière longue bien que contrastée, cette autobiographie passionnante nous emmène dans des aventures rocambolesques durant quatre décennies de cinéma américain.

Et Friedkin, en inlassable conteur, ne lésine pas sur les moyens (à l’image de certains de ses films) en racontant sur plus de 600 pages les enthousiasmes et les péripéties rencontrés durant ses différents tournages. D’abord technicien pour la télévision, puis réalisateur de documentaires (The People vs. Paul Crump réalisé en 1962 sauva la vie d’un condamné à mort), il débute par Good Times en 1967 mais ne rencontre aucun succès jusqu’à ce que l’on fasse appel à lui pour French Connection, où il signe un bon polar urbain et nerveux. Artiste exigent et esprit très alerte, il correspond aux talents fougueux des années 70 capables de réaliser des films efficaces.

Doté d’un esprit curieux mais au caractère intransigeant, le cinéaste connut des hauts mais surtout des bas à partir du Convoi de la peur (remake du Salaire de la peur de Clouzot) en 1977 alors que le film à très gros budget devient maudit suite à la difficulté du tournage et surtout à l’insuccès critique et publique qui plomba quelque peu ses ambitions. Suivirent tout de même Cruising avec Al Pacino puis Police fédérale Los Angeles dans les années 80 qui lui permirent un temps de renaitre. Mais la carrière de Friedkin perd de son envol et ses longs-métrages sortent ensuite plus discrètement. Capable du meilleur (French Connection, Police Fédérale) comme du pire (Killer Joe), le cinéma de Friedkin est un mélange des esthétiques de Paul Verhoeven et de John Frankeinheimer : A la fois cinéma d’auteur et commercial, profond et divertissant, soigné et bâclé ! Son sens de la réalisation est très abouti mais parfois gâché par une ambition trop hollywoodienne. Du coup, on frôle souvent le chef d’œuvre comme la série Z. L’Exorciste en est un peu l’exemple frappant. D’un côté, il répond aux codes du genre, non sans humour et étrangeté mais de l’autre, il se perd dans des poncifs liés à la faiblesse du projet.

Friedkin est aussi apprécié pour ses scènes de violence et de course poursuite infernale. Il y a beaucoup de réalisme (lié à la couleur âpre de ses cadres) dans les plans qu’ils filment et la violence qui émane de son cinéma se fige aussi bien dans le visage de ses acteurs (Pacino, Scheider, Peterson souvent saisis d’effroi) que durant les scènes d’action pure. Rappelons également qu’il fait partie des cinéastes qui se séparent d’un coup et souvent brutalement de leur personnage principal (L’Exorciste, Le Convoi de la peur, Police fédérale) !

Si Friedkin détaille avec brio et beaucoup d’intensité les tournages de ses quatre premiers films, il n’aborde pas sa vie privée (sauf à la fin) et encore moins ses rencontres avec les acteurs (A part Hackman et Pacino avec qui les relations furent tendues). Passée l’évocation du film Cruising, Friedkin ne revient que très brièvement sur le reste de sa filmographie (en frôlant le catalogue). Le lecteur est tout de même invité à participer aux tractations, aux financements, aux montages, aux descriptions des tournages souvent malmenés, mais il reste éloigné des relations humaines. C’est ce qui manque à ces mémoires tout à fait passionnantes d’un réalisateur américain singulier. A recommander vivement à toute personne s’intéressant à la carrière d’un réalisateur (au final statut secret et peu diffusé par les médias). Un tournage est une aventure considérable et Friedkin de nous en apporter tous les ingrédients.

Juin 2017

Monstre de Gérard Depardieu

Innocent, tome II.

Dans la ligné de son précédent ouvrage (Innocent, paru en 2015), Gérard Depardieu continue sa diatribe virulente contre le monde contemporain. Par un long poème en prose à valeur de traité moral (On pourrait presque extraire chaque phrase pour en faire une maxime universelle.), l'acteur infatigable y va de sa verve et de son talent d'écrivain insoumis.

A travers une cinquantaine de petits chapitres thématiques, Depardieu expose à la fois sa vision du monde, disserte sur la morale en vie publique et raconte quelques anecdotes artistiques pour illustrer son propos. C'est un homme en colère qui a décidé de reprendre la plume en mettant en lumière le reste d'authenticité qu'il retrouve en ce monde corrompu.

La fracture est clairement exposée. Il y a "le monde d'hier" (auquel appartient le comédien), titre des mémoires de Zweig auquel il rend un hommage vibrant, pas si lointain, mort il y a à peu près 20 ou 30 ans, et le monde actuel pollué de toute part (par les gaz toxiques, certes, mais aussi l'argent, les médias, le numérique, la religion, la culture de masse, le politique, la précarité, etc.). Ce système bien-pensant et obsessionnel qu'il critique avec virulence et cohérence.

Depardieu revient aux fondamentaux en faisant intervenir quelques grandes figures du monde cinématographique et littéraire: Truffaut, Pialat, Bertolucci, Ferreri, Duras, Zweig, mais aussi Barbara avec laquelle il a collaboré. Des artistes importants qui ont contribué à "changer la vie" avec talent et vision esthétique et non à collaborer avec le pouvoir en place. Dans un style brutal et sans autocensure, il expose toute la "saloperie" de ce monde-ci et la perte de cette "Innocence" tant convoitée.

Le retour à la simplicité, à l'échange humain (Depardieu se définit par les rencontres qu'il a faites grâce à son métier), à l'instinct et au refus des distinctions. "Faire un film ne m'a jamais intéressé" confie d'acteur aux 200 prestations! Ce sont les rencontres et les échanges qui l'ont construit et enrichi.

Monstre se lit avec un grand plaisir. Le propos est intéressant et s'envole dans des contrées brutales grâce à la verve qui le porte. On aurait souhaité davantage de portraits de réalisateur ou de comédien car Depardieu, en formidable conteur, sait nous captiver. Mais l'homme reste malgré tout pudique et secret, conscient qu'il n'écrit pas là ses mémoires, mais qu'il pousse un cri d'alarme dans un pamphlet sans concession. Celui d'un homme écœuré par notre époque qui prône l'inverse des valeurs à défendre. C'est plutôt courageux de la part d'un artiste à qui tout réussit depuis 45 ans. De montrer à quel point notre société a changé et s'est pervertie par l'image, la superficialité et la bêtise (symboles de l'information continue selon lui). Il faut méditer ce manuel de civilité en monde postmoderne durant cette promenade littéraire et contestataire incontournable en cette fin d'année.

Novembre 2017.

Pitou et autres récits de Henri de Meeûs

Prix de la Fédération Wallonie-Bruxelles 2018.

Le Cauchemar ordinaire.

Henri de Meeûs (né en 1943) publie son premier recueil de nouvelles. 15 récits plus ou moins longs qui imposent une atmosphère et une esthétique tout à fait singulières. Docteur en droit, licencié en criminologie, de Meeûs est aussi écrivain puisqu’il est connu en Belgique pour être le spécialiste de Henry de Montherlant (1895-1972) à qui il a consacré un site extrêmement bien documenté (http://www.montherlant.be/) et une monographie en sorte d’hommage,  Pour Montherlant, en 2011. Un travail titanesque à conseiller et qui devrait ravir les amateurs de l'écrivain.

Dans ces nouvelles, toutes aussi savoureuses les unes que les autres grâce à un style précis et sans ornement artificiel (on pense à Bove, à Dabit, mais aussi à Buzzati pour la minutie des faits), Henri de Meeûs, en auteur à la fois sceptique, ironique et tragique dresse un portrait aussi saisissant que terrifiant (souvent par sa banalité) de l’homme moderne. Il décrit, la plupart du temps, des êtres seuls et installés, qui voient leur vie perturbée par une intrusion (Pitou, La Rue Verte, Mariage, Les sœurs Moreels). Cette dernière, trame de l’intrigue, conduira souvent son personnage dans les décombres. La vision de de Meeûs (en cela son côté racinien est visible ou comment décrire de manière très clinique dans un style sobre les tragédies effroyables de l’existence) est très froide ; les hommes semblent fuir toute passion (souvent par déception) au profit d’une vie biologique installée mais l’altérité, la présence de l’autre (souvent néfaste) viennent tout envenimer. Ces cauchemars (une nouvelle porte logiquement ce titre) nous touchent directement car c’est de nos passions, nos égoïsmes et de nos mensonges dont il est question; et le narrateur de nous les plaquer violemment au visage avec son petit rire grinçant d'observateur lucide et moqueur.  

Mais de Meeûs n’est pas que l’auteur du cauchemar intrusif. Dans Poupée, même si c’est encore un cauchemar ou Mariage (qui peut en être un !), il explore nos propres natures, nos malaises devant la réalité, nos défiances face aux évidences, nos méfiances face aux ravages de la modernité. Dans cette nouvelle, un homme est soudain touché par un curieux virus le jour de son mariage. On l’isole, on le soigne, mais dès que sa vie matrimoniale reprend, le virus l’envahit à nouveau ! Toute l’ironie grinçante de l’auteur apparait dans ces pages tragi-comiques. Mais où va-t-il chercher tout cela se dit le lecteur, assez impressionné par la représentation visuelle de ces nouvelles, toutes magnifiquement écrites ? De Meeûs fait partie de ces stylistes naturels tels Montherlant bien sûr, mais aussi Bost, Perret ou Bove qui donnent à voir.

Les thèmes s'inscrivent dans une réalité actuelle, souvent triviale mais peu à peu le drame apparait et obscurcit la scène. Une petite fille qui accuse son père, militaire de carrière, d’attouchement. Un neveu qui se travestit et qui est retrouvé assassiné. Un enfant agressé ou malencontreusement accidenté qui perd la parole, une femme qui meurt d’une crise cardiaque suite à la caresse d'un convive, un vieux monsieur placé par son fils dans une maison de retraite s’en libère suite à la mort de ce dernier; bref, ces nouvelles réalistes au contour toujours bien définis et lisses sombrent dans ce cauchemar ordinaire qu’est l’existence étriquée et menacée de toute part. La difficulté des rapports humains, la médisance et l’hypocrisie des milieux, l’impossibilité d’aimer, la solitude choisie mais contrainte à la fois sont des approches assez récurrentes et qui dressent un panorama assez désespéré de notre condition (décrite dans ces 635 pages de pure délicatesse !).

En cette rentrée littéraire synonyme de vacuité intellectuelle, Pitou et autres récits s’inscrit dans une lignée tout à fait sérieuse de l’esthétique de la nouvelle. De Maupassant à Marcel Aymé en passant par Papini, de Meeûs, en conteur qui sait nous faire apprécier une histoire qui nous touche directement par la précision de sa connaissance de la nature humaine et ses représentations visuelles fortes, sait nous faire frémir, avec intelligence (le lecteur imagine l'auteur ricaner en écrivant ses textes) et un réel plaisir de lecture. On a du mal à choisir la meilleure nouvelle tant la suivante est tout aussi surprenante!

Pitou et autres récits nous plonge donc dans les abymes (assez visibles) de l’être perdu dans ses contradictions et acculé par la société (qui se définit souvent par son entourage proche). Ce recueil raffiné et soigné témoigne d’une certaine bourgeoisie belge étriquée perdue dans un environnement  figé où les passions refoulées finissent par tout détruire.

Octobre 2017

Pour Bernard Menez de Richard Millet

Le Dernier authentique.

« Corps si français au cœur de notre mémoire menacée par l’hyperconnexion et par le renoncement. » R. Millet.

Depuis quelques années, alors qu’il est écarté par Gallimard, Richard Millet (né en 1953) publie chez des éditeurs moins prestigieux bien que parisianistes pour certains (Léo Scheer, Pierre-Guillaume de Roux) des textes aussi surprenants qu’inattendus. Des portraits qui font contraste avec notre époque, des manifestes radicaux qui dressent une pensée exigeante critiquant  la doxa culturo-médiatique. Avec Pour Bernard Menez, nous sommes dans la continuité littéraire et socioculturelle des Eloge littéraire d’Anders Breivik (2012) et de Le Corps politique de Gérard Depardieu (2014). On met en lumière un symbole fort et singulier pour mieux analyser notre époque (qui généralement s’y oppose bien que construit par cette dernière).

Depuis l’opus sur Depardieu, Millet s’intéresse au cinéma français et déploie sa vision esthétique, tout en mêlant son intérêt du septième art à l’évolution de la société culturelle. A l’époque où Depardieu est critiqué pour ses positions politiques et fiscales, Millet prend sa défense en montrant que le gros Gégé, c’est avant tout la France, celle qui meurt sous la lourdeur moralisante et dépressive de la bien-pensance post-historique. Pour Bernard Menez est en quelque sorte la continuité de cette réflexion. En moins polémique, en plus pédagogique, s’amusant d’avance de ce que les lecteurs penseront de cet exemple cinématographique peu commun (et catalogué « ringard » par les profanes).

Millet se veut davantage cinéphile mais prend l’exemple canonique de l’acteur « franchouillard » Bernard Menez (né en 1944) pour parler de la culture d’aujourd’hui. Evoquer Bernard Menez à un postmoderne, c’est craindre la critique et la moquerie du système globalisé et mondialisé. Or Menez, c’est le dernier des mohicans, le dernier authentique dont les films tournés par Rozier (Maine Océan) ou Thomas (Le Chaud Lapin, Celles que l’on n’a pas eues) sont les derniers vestiges d’un monde ancien (d’il y a à peine 40 ans) où le cinéma d’auteur  populaire apportait ce je ne sais quoi de puissant, de fort, de bouleversant, d'ironique, de sensible et de vrai. Par opposition aux mièvreries idéologiques césarisés des 15 dernières années. Réflexion sur l’importance de l’incarnation faite par l’acteur, sur l’écran vidéo mais aussi sur l’époque qu’il traverse ; telle est aussi l’ambition de l’auteur dans ce court essai.  

En quelques paragraphes bien tournés sur cette époque révolue et celle que nous occupons, Millet, en radical pamphlétaire, brille par sa simplicité littéraire et son audace politique : Menez est notre frère, celui lointain (que l’auteur ne souhaitera pas rencontrer) d’une France perdue, mais qui parle de nous (« moisie » et « ronce » nous disent les militants mondialistes et multiculturels lorsqu’il s’agit de rendre hommage aux traditions perdues !). De cette authenticité fragile, humaine, existentielle loin du cauchemar aseptisé par la post-histoire, Menez dévoile son talent d’acteur historique régional! « Ainsi préfère-t-on l’abyssale amnésie à la profondeur, les certitudes restreintes à l’expérience intérieure, et le zombie à l’homme de qualité. » écrit Millet, témoin du désastre culturel actuel, autoritaire et médiocre.

Pour Bernard Menez, acteur-symbole très fort du second rôle des années 70-80 à travers un cinéma d’auteur ironique et sensible dont la France à travers Rozier, Thomas, Chabrol, mais aussi Seria (curieusement absent du texte) reste présente, est un manifeste pour cette histoire récente du cinéma qui tend à disparaître totalement par l’industrie financière régulée par le pouvoir des 35 dernières années. La verve de Millet fait une fois de plus mouche et le lecteur, durant cette balade avec le cinéma français de Menez, apprend, comprend et reprend de plus belle ce qui manque cruellement au cinéma actuel. De la profondeur, de la simplicité et du naturel. Mais tout n’est pas noir car Tonnerre, l’un des derniers films récents de Menez trouve grâce à ses yeux.

Un texte essentiel pour redécouvrir Menez et comprendre cette époque coupée en deux en moins d’un demi-siècle. Un portrait généreux et tout en louange d’un grand acteur qui porte à lui seul, l’image populaire du personnage français des années 70-80 : insignifiant et tragique :

« Certains acteurs ont tout joué ; d’autres ont joué leur vie ; quelques-uns n’ont été qu’eux-même : à ceux-là revient, très rare, une sorte de gloire ontologique. Tel est Bernard Menez. »

Mai 2017

Un journal de rêve de Guy Hocquenghem

Résultat de recherche d'images pour "Un journal de rêve de Guy Hocquenghem"   

L’Homo-Littérature.

Guy Hocquenghem (1946-1988) fait partie de ces jeunes écrivains météorites, morts du SIDA, et dont on ne parle guère aujourd’hui. Cette anthologie d’articles parus dans Libération (pour la plupart) mais aussi dans Gai Pied Hebdo, Le Figaro Magazine ou L’Idiot Liberté rend compte de la pensée à la fois militante et traditionnelle de cet écrivain sorti d’Henri IV puis d’Ulm à la fin des années 60. Essayiste et romancier, il est aussi l’auteur de Le Désir homosexuel (1972), L'Amour en relief (1981), Ève (1987). Il fut l’un des premiers écrivains à révéler son homosexualité publiquement et à en parler librement dans les médias, souvent de manière crue (au début des années 70).

De 1970 à 1987, les champs traités par Hocquenghem dans ses tribunes sont larges bien que centrés sur l’époque 1970-80. Outre la « culture gay » et son évolution au fil des ans, il explore le destin des universités parisiennes, il critique certains films qui sortent sur les écrans (Caligula, Cruising, Absence of Malice, Veronika Voss), il analyse des émissions traitant de faits de société (la violence contre les femmes), il parle peinture (Pollock) et littérature (Sartre), enfin, il aborde quelques faits marquants de l’actualité (Mort de Pasolini, l’arrivée du SIDA, de SOS Racisme, etc.). Mais c’est avant tout ses nombreux reportages dans le microcosme homosexuel (en France, aux Etats-Unis avec les premières églises pour « gays ») qui apportent un éclaircissement supplémentaire sur cette communauté.

Hocquenghem plait d’emblée par sa position d’intellectuel à la fois révolutionnaire et lucide sur son époque. Il prend position assez nettement pour une homosexualité assumée mais marginale. A la mort de Pasolini (et à la façon dont le cinéaste est assassiné), il se félicite de cette mort tragique qui détermine, selon lui, ce que doit être l’existence du « pédé ». (Le terme est très souvent utilisé par l’écrivain dans ses chroniques). Proche de l’esprit de Genet, de Pasolini donc, le PD ne doit pas se confondre au système bourgeois hétérosexuel même s’il doit se battre pour ses droits et sa liberté sexuelle. Que penserait le pauvre Guy s’il vivait de nos jours… ? D’ailleurs, il est très intéressant d’observer que la rupture avec Libération intervient en 1982 et que Hocquenghem avait très bien anticipé ses effets. Avec la génération Mitterrand (qui a pourtant permis un nombre de droits bafoués jusqu’ici aux minorités), Libération s’accommode du pouvoir en place et renonce clairement à la révolution au profit d’une gauche bien-pensante et libérale. Le tournant est clair et Hocquenghem rejoint des journaux plus singuliers pour continuer d’exprimer sa vision de la société. Le cas se renouvellera quand SOS Racisme sera créé et lorsque le SIDA commencera à inquiéter la population homosexuelle. Hocquenghem écrira ses chroniques avec distance et méfiance quant à la doxa homosexuelle qui commence à s’imposer dans les mœurs, non sans être visionnaire sur le devenir de cette communauté, notamment dans le domaine sociétal.   

Sa position, radicale peut-être, n’en est pas moins littéraire et subtile : il écrit dans Masques en 1985 : « Où en est l’homosexualité ? Ah, ces homosexuels ! Quand vous étiez endormis, Arcadie, léchant les bottes de flics qui vous bottaient le cul, je vous trouvais peureux, effrayés de votre propre ombre, affolés d’un rien ; quand vous êtes devenus militants, je vous ai trouvés arrogants, bornés, staliniens dans votre genre ; maintenant que vous vous prenez pour des artistes, vous qui prétendez avoir franchi la limite d’un territoire dont vous n’avez même pas passé le seuil, désabusés et prosaïques amateurs d’une sentimentalité de consommation, pourquoi voudriez-vous que je ne vous trouve pas dérisoires, vieillis par la crainte de vieillir, stéréotypés par votre précieux petit moi sur mesure, tous semblables dans votre individualisme ? Et si on s’étonne que, dans le même texte, à quelques lignes d’intervalles à la fois je m’affirme homosexuel, et m’en abstraie, me mettant hors du nombre, je répondrai que c’est bien le moins, de ne pas se satisfaire de n’être que soi. »

Cette anthologie d’articles de journaux est une très bonne publication qui nous plonge dans l’atmosphère culturelle et sociale des années 70-80, précurseurs de ce que nous vivons de plein fouet actuellement. A cette époque, Guy Hocquenghem pouvait encore écrire « Pédé » ou « Arabe » sans être taxé d’homophobe ou de raciste. Aujourd’hui, Hocquenghem, lui-même militant pour la cause homosexuelle et ayant écrit un livre sur la beauté des Arabes, serait taxé de méchant fasciste intolérant ! Reste un intellectuel surdoué, dont l’œuvre reste à découvrir pour la plupart de nos lecteurs d’aujourd’hui.

Mars 2017

Ajouter un commentaire

Vous utilisez un logiciel de type AdBlock, qui bloque le service de captchas publicitaires utilisé sur ce site. Pour pouvoir envoyer votre message, désactivez Adblock.

×