conseils de lectures

Amicalement vôtre de Roger Moore

Une vie d’acteur

Issu d’une famille modeste, Roger Moore (né en 1927) a gravi les échelons tout seul. Un parcours hors du commun pour quelqu’un de commun semble nous dire, à travers cette autobiographie tout à fait singulière, l’acteur britannique.

Après une enfance des plus banales, le fils unique au physique avantageux, décide de devenir acteur après qu’il a fréquenté assidûment le cinéma de son quartier et admirer les plus grands comédiens de l’époque. Après quelques figurations et publicités pour les magazines, il est vite repéré pour son charisme et son charme dévastateur. Son premier rôle significatif arrive en 1954 dans La Dernière fois que j’ai vu Paris de Richard Brooks avec Elizabeth Taylor et Van Johnson. Excusez du peu ! Il enchaîne les seconds rôles avant de « triompher » dans la série télévisée Ivanhoé en 1958. Forcément, les producteurs de télévision se l’arrachent et l’acteur accepte des projets comme Maverick, Le Saint (durant sept saisons de 1962 à 1968) puis Amicalement vôtre avec Tony Curtis au début des années 70. Sa carrière semble faite et limitée aux séries télé de plus ou moins bonne qualité jusqu’à ce que les producteurs de James Bond lui proposent le rôle de l’agent secret britannique délaissé par Sean Connery. Et à 44 ans, Roger Moore commence sa véritable carrière cinématographique en endossant le costume de James Bond à sept reprises, de 1973 à 1985. Bien évidemment ce rôle mythique fait monter sa côte et les projets s’enchaînent avec une rapidité déconcertante : durant ces treize années, il tourne pas moins de 19 films parmi lesquels Gold (1974), Les Oies sauvages (1978) ou encore Le Commando de sa Majesté (1980). Parallèlement à sa carrière d’agent secret pour le cinéma, il tourne dans des films d’aventure ou de guerre typiques de l’époque, et que tout le monde ou presque a oubliés aujourd’hui ! Il faut dire que ces films sont réservés seuls aux amateurs de l’acteur ! Entre la série B et la série Z, il campe des personnages d’aventuriers, de commerciaux ou encore de mercenaires aux prises avec des dictatures militaires, des conflits financiers ou autres prétextes à l’aventure. L’Afrique, l’Amérique du Sud étant les principaux continents où se déroule l’action.

Curieusement, Moore n’a tourné dans aucun chef d’œuvre du septième art si l’on oublie ses apparitions durant sa jeunesse dans deux ou trois films majeurs. De cela, il ne dit rien, ne regrettant rien. Du coup, le lecteur assiste, durant près de 400 pages, à la carrière de l’acteur où s’accumule une série d’anecdotes souvent sympathiques. On y voit un acteur doué, enthousiaste, mais conscient de ses origines modestes, jamais colérique et tentant de faire son métier le plus simplement possible. Bien évidemment, le succès aidant, il a connu la gloire, les femmes et l’argent, au point de séjourner dans les hôtels le plus luxueux du monde et de commettre quelques caprices de star, notamment gastronomiques, James Bond aimant plus que tout la bonne chair. Mise à part cela, Moore le modeste ne parle que très peu de lui, s’attachant à décrire ses partenaires de scènes, les producteurs ainsi que les réalisateurs de ses films. C’est donc un panorama global du cinéma américain et européen que l’on découvre, et curieusement et à part deux ou trois noms très connus, on s’intéresse à bon nombre de personnalités au final restées dans l’ombre ou totalement oubliées.

Que retient Moore de ses tournages ? Et bien pas grand-chose sur l’esthétique du cinéma ou encore sur telle ou telle porté d’un film mais les bêtises qu’il faisait entre deux prises, les farces qu’il faisait à ses collègues, ses accidents lors de scènes à risques, ou encore ses maladies à répétition qui l’empêchèrent souvent de faire un film en bonne condition. Et qui dit tournages, dit voyages, et rencontres, notamment féminines, mais là encore Moore reste évasif ou elliptique, sans cacher tout de même son inclination pour la gent féminine ! Restent quatre mariages, des enfants, puis, après Dangereusement Vôtre en 1985, une carrière qui s’essouffle littéralement avec des navets improbables de Jean-Claude Van Damme ou des Spice Girls ! Exemple sidérant de la loi du marché puisque la carrière cinématographique de l’acteur n’a réellement existé qu’entre le premier et le dernier James Bond qu’il ait fait!

C’est ensuite son engagement auprès de l’Unicef en tant qu’ambassadeur qui le conduira une fois de plus à voyager et à s’intéresser aux problèmes majeurs de l’enfance dans les pays en voie de développement ou autres dictatures militaires. Là aussi, problème d’interprétation : il raconte visiter des camps de réfugiés, des hôpitaux appauvris ou encore des bidonvilles pour se retrouver le soir en compagnie des présidents et des ministres des pays respectifs autour d’un bon dîner… Si l’engagement de l’acteur semble sincère, il ne dit strictement rien de négatif sur ses homologues politiques, sauf pour y dénoncer une injustice généralisée.

Hormis ces précisions, c’est un livre tout à fait sérieux, fourni, détaillé, complet, et souvent amusant. Moore est un rigolo, jamais très loin des personnages qu’il a incarnés, et dont l’humour pince sans rire n’est jamais de trop. Un type subtil qui aime la vie et qui s’est servi de son métier à des fins toujours identiques : l’argent, tout d’abord, puis les rencontres et le plaisir de tourner. L’amitié avec des collègues puis le bonheur de se retrouver devant un bon plat entre amis. Un homme finalement simple ce Roger Moore.

Novembre 2008

Barbey d’Aurevilly le Sagitaire de Michel Lécureur

Le Dandy masqué

Il y a deux sortes de lecteurs de Barbey d’Aurevilly (1808-1889), ceux qui ne l’ont jamais lu et qui ignorent jusqu’à son existence (La majeure partie du peuple français.) et ceux qui l’ayant lu, ne peuvent s’empêcher de se représenter, en ouvrant les pages de ses romans, l’apparence mystérieuse et imposante de ce grand écrivain.

Avec Villiers de l’Isle Adam et Huysmans, il compose le panorama étrange, secret et décadent de la fin du XIXè siècle. On imagine ce trio infernal vivant dans d’obscurs manoirs arborant redingotes funèbres et s’adonnant à des mœurs étranges. (Barbey, dans sa jeunesse, se baladait avec un poignard et cultivait le secret auprès des autres !). Or c’est ignorer que leurs cœurs saignaient en permanence et que leur style s’épanchait de manière feutrée sur la nature douloureuse des hommes souffrants. Cette biographie revient sur l’existence d’un homme de son temps. Exigent, polémiste, dandy, et solitaire.

Michel Lécureur tente d’explorer de manière quasi exhaustive l’œuvre et la vie de l’écrivain notamment à travers la correspondance importante qu’il eut avec le libraire et ami Trebutien. On n’y apprend bon nombre de choses grâce aux extraits cités et surtout les dominantes qui ont porté Barbey jusqu’à son dernier souffle. Artiste exigent, emporté, mais sensible et délicat, il accompagnera le siècle d’articles littéraires et politiques, d’essais majeurs (Du dandysme et de G. Brummel) et de romans puissants (L’Ensorcelée, Un prêtre marié). Curieusement, c’est le Barbey critique que Lécureur va relever. En effet, et c’est peut-être l’aspect méconnu de l’écrivain qui ne vivra que de sa plume de journaliste en publiant des papiers politiques ou des critiques littéraires dans Globe, Le Journal des débats, Le Constitutionnel, La Revue de Paris, ou encore Le Pays où il se fera à la fois polémiste redoutable et défenseur acharné des causes qui lui tiennent à cœur. Catholique fervent (Il se convertit en 1846.) et absolutiste convaincu (Après une brève période républicaine qui n’était due qu’à la fraîcheur de son âge !), Barbey défend De Maistre, Napoléon III, Chateaubriand, Balzac, Baudelaire et s’en prend à la démocratie, à Hugo, à Zola et à Flaubert qui devient, entre autres, sa bête noire, lui reprochant notamment son hyperréalisme qui mésestime la puissance sanguine de l’homme. Flaubert « le terre à terre » forcément ne pouvait rentrer dans le panthéon romanesque de Barbey où vivent en osmose l’étrange, le fantastique, le mystique et la passion dévastatrice. En cela son œuvre jouera beaucoup sur les discordances : entre fulgurance et minutie, réalisme et fantastique, catholicisme et immoralité.

Contemporain de Maurice de Guérin (1810-1839), son camarade de collège et ami disparu prématurément à l’âge de 29 ans, Barbey portera le deuil toute sa vie et pour lui rendre hommage, parviendra non sans mal à publier son œuvre poétique.

Malgré les documents que l’on possède sur lui, sa vie reste passablement mystérieuse et Lécureur avoue les lacunes la concernant. Vivant comme un dandy, amateur de jolies femmes, mais sujets à des problèmes financiers, Barbey a une œuvre singulière dans la littérature du XIXè siècle, entre tradition et modernité, réaction et scandale. Il écrit son premier roman à 33 ans sans connaître le moindre succès. Il faut attendre dix années pour voir le suivant, toujours boudé par les critiques. Ce n’est qu’avec L’Ensorcelée, il a alors 46 ans, qu’il commence sa carrière de romancier. C’est aussi pour cela que Lécureur s’attarde longuement sur son activité de polémiste dans les diverses revues de l’époque ainsi que les foudres ou les silences qu’elle déclenchât en fonction des papiers. Il a publié en moyenne deux à trois articles pas semaines durant plus de trente années. Vinrent ensuite Un prêtre marié (1864), Le Chevaliers Des Touches (1864) Les Diaboliques (1874) qui mirent Barbey dans le cadre réservé des auteurs classiques. Sa filiation avec Baudelaire (qu’il admirait) n’est pas sans rappeler les procès qu’ils connurent tous deux, jugeant et condamnant leurs œuvres d’immorales.

Le travail d’un biographe consiste à retranscrire subtilement l’existence et l’œuvre d’un auteur. En quelle mesure l’une entraîne l’autre et participe de son évolution esthétique et morale ? Le genre étant limité (A quel point la vie d’un être mérite d’être racontée ?), le danger est de trop pencher dans un sens, ou pas assez dans l’autre. Si la vie de Barbey est évoquée de façon assez rigoureuse, sans tomber dans des détails inutiles (D’ailleurs, son enfance est assez vite expédiée.), il n’en est pas de même de son activité de journaliste, finalement secondaire a posteriori dans son oeuvre, même si elle l’a occupé de manière quotidienne. Or ici, Lécureur s’attarde trop sur cet aspect des choses. Cela ne serait rien si l’activité romanesque de l’écrivain était analysée. Mais sur ce point le lecteur reste en demande. On ne sait pas ou presque dans quel cadre l’œuvre romanesque de l’auteur a été créée. Cette biographie s’adresse d’avantage aux universitaires s’appuyant sur le mémorialiste que sur d’autres aspects de l’écrivain, notamment romanesque. Les querelles politiques et littéraires qui, si elles renseignent sur les positions radicales de Barbey et le climat idéologique de l’époque, rendent peu compte de son esthétique bien particulière. Il aurait peut-être fallu appeler ce livre, Barbey d’Aurevilly Critique.

Lécureur propose donc une biographie minutieuse, richement documentée, mais il reste elliptique sur l’œuvre romanesque. A noter, si l’on veut aller plus loin dans la connaissance de cet auteur sulfureux que son journal intime existe sous le titre Memoranda, Journal intime 1836-1864 abondamment et justement cité ici.

Juin 2008

Céline au Danemark 1945-1951 de David Alliot et François Marchetti

L’après guerre de Louis Ferdinand Destouches

L-F Céline (1894-1961) a fui la France en 1945 pour traverser une Allemagne à feu et à sang afin de se refaire une santé à Copenhague après un court séjour (trois mois) à la prison de Sigmaringen où il s’était rendu avant de se faire coincer avec le gouvernement exilé de Vichy. Toujours décidé à rejoindre le Danemark où l’attendent des économies soigneusement placées, il va connaître six années d’exil, d’emprisonnement, de solitude et de misère, loin, isolé de tous.

Comme beaucoup de ces camarades, coupables ou non d’ailleurs d’intelligence avec l’ennemi, Céline a très vite été recherché par les autorités françaises à la libération suite à ces pamphlets virulents et antisémites : Bagatelles pour un massacre (1937), L’Ecole des cadavres (1938), Les Beaux draps (1941). Que ce soit à Sigmaringen ou à Copenhague, certains voulaient sa tête, ce qui a conduit l’écrivain à être incarcéré. Le 17 décembre 1945, dénoncé par le journal Samedi Soir, et après que le mandat d’arrêt français a pris effet, le couple Destouches est placé en détention provisoire. Il ne sortira de prison que le 25 février 1947, alors très diminué et déprimé. Lucette, elle, est libérée sur le champ et l’attendra durant plus d’un an dans un habitat gracieusement prêté par des amis danois, ne pouvant lui rendre visite que de temps en temps…

En 1947, il rejoint sa femme, après un séjour à l’hôpital de la prison. Là, c’est quatre années d’exil, de souffrance, de replis sur soi-même, d’angoisse et d’ennui qui l’attendent. Jusqu’à ce que le gouvernement français, après deux procès retentissants, le disculpe et lui permette de revenir chez lui.

C’est un Céline moins virulent que durant l’occupation que nous présentent Alliot et Marchetti. Diminué, malade, dépressif, l’écrivain va se confondre avec le cadre qu’il occupe : une campagne danoise sombre, glaciale, austère et mélancolique. Les très belles photos de l’ouvrage dressent le tableau de manière saisissante : On y voit un Céline vieilli, triste, déboussolé, passant son temps à promener chien et chats (il aimait beaucoup les animaux), à rester des heures à sa table de travail, envoyant des lettres à ses amis, ou tentant de prolonger son œuvre littéraire. En compagnie de sa femme ou de voisins, ces photos permettent de se rendre compte de l’exil contraint de l’écrivain. Persuadé que les communistes iraient jusqu’à sa tanière pour le débusquer et l’exécuter sur la place publique, il se cachait en quelque sorte, n’osant ouvrir à quelques curieux qui venaient lui demander secours (Céline exerçait encore la médecine), ou conseils, comme ce médecin danois venu lui faire traduire un article scientifique.

Il est intéressant de revenir (brièvement) sur cette étape de transition, au final logique, entre la fin de la guerre et la reconstruction du pays. Céline a choisi son camp, en faisant son métier d’écrivain et en développant ses idées, même s’il n’a pas ouvertement collaboré avec les allemands. M’enfin, Brasillach a été exécuté sur un seul motif : ces écrits de dénonciation. S’apitoyer sur les conditions de vie de l’homme Céline après la guerre quand on sait comment ont été massacré quelques millions d’innocents dont certains, déjà par sa plume, reste un problème de poids et de mesure. Céline, d’ailleurs se plaint à son avocat dans une lettre manuscrite reproduite dans le livre, qu’on ait reçu à l’académie française un collaborateur de renon, un certain Mr Aubry, et que lui soit traité comme un coupable et emprisonné comme n’importe quel détenu. Soit, mais en repensant à ce qu’il a produit dans ses pamphlets, dont la verve n’est plus à démentir, des écrivains de sa trempe auraient dû assumer un minimum les conséquences de leurs textes, sinon, à quoi bon écrire. Passons donc sur le Céline victime de la purge ou de ses pamphlets et retenons surtout le parcours de l’écrivain avec cette étape pour le moins curieuse et austère dans quelques villages danois désertiques.

Reste un livre tout à fait passionnant (mais trop court, qu’a véritablement écrit Céline lors de son exil, qui est venu le voir ? Marcel Aymé ? Qu’est devenu Le Vigan qui les accompagnait au tout début de leur départ de France ?) aux documents inédits et aux photographies en noir et blanc tout à fait enrichissantes. Un ouvrage de collection à ranger précieusement et à ressortir, histoire de se remettre dans l’ambiance glaciale de cet exil forcé.

Novembre 2008

Cœur double - Le Livre de Monelle Par Marcel Schwob

Réalisme irréel

On oublie souvent que Marcel Schwob (1867-1905) a connu un destin tragique, s’éteignant prématurément à l’âge de 37 ans après quelques années difficiles où sa santé fut précaire. C’est ce qui expliquerait en partie la relative méconnaissance de l’écrivain et de son œuvre auprès du lectorat français. Or, il fait partie de ces symbolistes indépendants qui ont marqué la fin du XIX è siècle, annonciateur d’un André Gide et contemporain d’un De Gourmont, d’un Wilde ou encore d’un Mirbeau.

Ces deux textes réunis pour l’occasion dans cette édition représentent de manière assez évidente l’esthétique de Schwob. Celle-ci revient sans cesse sur le thème du double (ou plutôt de l’autre) sous la forme moderne du poème en prose, de la nouvelle ou encore de l’allégorie.

Dans Cœur double, écrit en 1891, Schwob interfère un cadre réaliste avec une situation proche du fantastique, en tout cas du trouble et de la déviance humaine. En de nombreux récits très courts, il mêle l’étrange, l’angoisse, la peur, et même l’horreur ; ces éléments intervenant puissamment dans un quotidien banal, quotidien ou plus étrange. A chaque fois, le protagoniste principal de l’histoire qui nous est contée rencontre une espèce de double, de miroir, de semblable, etc. qui va interférer sur son existence, la définir ou la réduire, la révéler ou la briser, la sublimer ou l’anéantir. Nous sommes là encore dans l’esprit de Poe avec ce que Schwob appelle la terreur et la pitié, fondements tragiques pour lui présents au cœur de chaque être humain. La morale n’est jamais loin, et Schwob, à travers une écriture poétique extrêmement travaillée, veut nous transmettre directement l’impact brutal d’une sensation, d’un constat, d’un sentiment. Là une femme confrontée à deux « gueules cassées » dont l’une est son mari, ici un homme discutant avec un ancien ami devenu squelette ou encore un cheminot ramenant dans ses rames un virus destructeur.

Le Livre de Monelle (1894) est une espèce de bréviaire où l’impression domine, la touche qui lie écriture et sensation. Livre théorique, poème en prose, manifeste littéraire, ce long poème flamboyant touche avant tout par son écriture délicate, sensuelle et philosophique. Les paroles de Monelle, si elles sont souvent allégoriques et symboliques touchent parfois au cœur de l’être, comme cette ultime instance que nous conseillons à tous :

Je te parlerai des moments.

Regarde toutes choses sous l'aspect du moment.

Pense dans le moment. Toute pensée qui dure est contradiction.

Aime le moment. Tout amour qui dure est haine.

Sois sincère avec le moment. Toute sincérité qui dure est mensonge.

Sois juste envers le moment. Toute justice qui dure est injustice.

Agis envers le moment. Toute action qui dure est un règne défunt.

Sois heureux avec le moment. Tout bonheur qui dure est malheur.

Aie du respect pour tous les moments, et ne fais point de liaison entre les choses.

N'attarde pas le moment: tu lasserais une agonie.

Vois: tout moment est un berceau et un cercueil: que toute vie et toute mort te semblent étranges et nouvelles.

On aurait néanmoins préféré un peu moins de théorie littéraire et davantage de pulsions créatrices (Cf la préface problématique de l’auteur.). Parfois la théorie enfreint les codes narratifs, rendant la lecture difficile ou peu accessible. Restent quelques chapitres surprenants et convaincants, en particulier la nouvelle Sur les dents, petit modèle de récit horrifique dont l’écriture précise et imagée laisse sans voix (ou sans plume !)

Octobre 2008

Désenchantement de la littérature de Richard Millet

La Nuit de la langue

Alors que 600 romans paraissent chaque année durant la rentrée littéraire, Richard Millet, lui, publie ce que l’on peut appeler un pamphlet (Même s’il refuse cette dénomination.) contre le roman contemporain, responsable selon lui du déclin de la littérature. Il livre dans ce court essai un constat implacable, amère et lucide sur le destin et la mort probable de cette dernière. Une mort annoncée, voulue, déterminée par l’esprit actuel même si les professionnels de l’édition publicitaire se vantent de dire le contraire.

Sa réflexion s’appuie sur les causes de ce désenchantement, pour ne pas dire décrépitude ou déchéance, en revenant à la fois sur le contexte éditorial actuel, la politique culturelle édifiante, l’enseignement dévalorisant de la langue et sur sa vision personnelle (du coup contestable) de la littérature. Il récuse de manière véhémente le nihilisme actif (et d’un cynisme remarquable) qui domine dans ce monde moderne basé avant tout sur le mensonge. Il écrit : « L’inversion des valeurs est une fiction non pas en tant que source de nouveauté ni parce qu’elle se fonde sur la mort naturelle de l’ancien, du révolu, mais parce qu’elle est la voix même, et rien d’autre, du nihilisme actif : au sein d’une civilisation rongée par le mensonge, le roman serait donc une des voies d’accès à la grammaire du monde. »[1]

Car son cheval de bataille, c’est la langue, l’expérience profonde de la langue que la civilisation actuelle tend à dénigrer, à dévaloriser, à réduire en contaminant du coup le style littéraire par sa médiocrité. Millet cite les grands auteurs : Montaigne, Bossuet, La Bruyère, Montesquieu auxquels il oppose les décadents d’aujourd’hui, sorte de saboteurs opportunistes qui se disent écrivains alors qu’ils ne sont qu’auteurs, et encore, c’est leur rendre hommage ! Mais ces questions semblent dépasser le simple cas de la littérature car elles brassent tout un changement idéologique, économique et religieux qui conduit inexorablement à un bouleversement de la civilisation. Millet parle de la post humanité qui rabaisse ces domaines artistiques.

Loin de la querelle des anciens et des modernes (On la regretterait presque !), Millet expose sa théorie avec soin, dévoilant son amour de la belle langue, du style soigné, de cette grammaire qui lui tient tant à cœur et qui est en train de disparaître des programmes scolaires qui se basent sur l’offre et la demande du relativisme culturel plutôt que sur son histoire linguistique et morphosyntaxique. La littérature s’inscrivant aussi sur ce constat. Sous cet angle de vue, Millet écrit un peu plus loin : « Une doxa qui caractérise notamment une production littéraire semblable à des eaux mortes où se réfléchit le ciel vide – ces eaux fussent-elles l’écran de la télévision dont on ne rappellera jamais assez qu’elle est vulgaire par nature, et par fonction pernicieuse, ce panoptisme tautologique ne pouvant qu’être réducteur, consensuel, donc totalitaire (...)»[2]

Le débat fait rage depuis quelques décennies. On regrette que Millet ne cite pas ses collègues écrivains qui partagent cet avis sur la question. Il se dit seul, il ne l’est pas (Clair, Finkielkraut, Muray, Duteurtre, même Nabe développent des idées allant dans ce sens.). Le problème est si évident qu’une opposition nette entre écrivains commence à se faire.

En fait, si le libéralisme libère à dose planétaire le consumérisme, le divertissement de masse, la mort de l’art et l’ère de « la festivisation », le débat sur le genre romanesque et les sous-genres fait rage depuis des siècles. Même s’il a quelque peu permuté – Scarron était considéré comme un ringard parce qu’il écrivait des romans, considérés comme un sous-genre, et Hugo dans une célèbre préface, tentait de remettre les choses en ordre. L’ennui c’est qu’aujourd’hui le roman (en particulier le roman anglo-saxon) a fait éclater les autres genres littéraires, effaçant du même coup la richesse de la langue et ne permettant qu’un seul et unique genre. Or Millet, s’il s’appuie sur des faits d’une exactitude indéniable, fait d’une certaine manière de l’idéologie en vantant schématiquement le christianisme (par opposition à l’islam), l’hétérosexualité, la nation (par opposition à l’Europe), la race, et la seule littérature moderne qu’il apprécie (Céline, Green, Claudel, Kafka, Cioran…), en excluant le reste et jugeant trop vite certains grands noms de la littérature (Comme Philippe Roth.). Si repérer et critiquer cette dégénérescence culturelle est la bienvenue, on peut reprocher à Millet d’appartenir lui aussi à une caste littéraire qui ne voit que par la religion catholique, l’hétérosexualité, la nation, la race et l’élitisme. Ce qui l’engage à sa manière dans un point de vue qui peut être discuté, voir réfuté.

Bien évidemment et en pleine idéologie du relativisme culturel, un pareil livre ne pouvait que soulever les foudres de la classe bien-pensante et du politiquement correct. Ces chiens de garde de la littérature nombriliste, se ventant de leur grande tolérance, n’ont pu s’empêcher de lancer contre Millet les attaques traditionnelles de réac, de raciste et autres quolibets sympathiques. Attaques auxquelles a répondu ce mois-ci l’écrivain en publiant un très bon recueil d’aphorismes : L’Opprobre.

Millet est un cas intéressant dans la littérature actuelle, significatif, unique presque. Et on le suit volontiers dans cette démarche car l’on préfère défendre ceux qui tiennent la verticalité comme valeur (Expérience de la langue, élitisme, beauté esthétique.) plutôt que l’idéologie dominante de l’horizontalité, qui au bout du compte, méprise ses lecteurs pour en faire de bon vieux consuméristes incultes et réduire à néant l’art tel qu’il pouvait encore exister jusque dans les années 50.

Mars 2008



[1] P. 26

[2] P. 29

L’opprobre de Richard Millet

La Mort de la littérature

Le ton monte, les écrits se multiplient, les réactions commencent à se faire entendre sur l’époque douloureuse que nous vivons. Tel semble nous montrer le dernier livre de Richard Millet (né en 1953), recueil d’aphorismes et de pensées sur trois-quatre sujets bien précis, tous intimement liés, car il vient compléter une série d’ouvrages traitant de ces questions de société. Epoque nouvelle et hypocrite (Mensongère, écrit Millet.) que seule la littérature permet de décrypter précisément, faisant remonter à la surface les aberrations que l’on ne cesse de glorifier ou de cacher aux fonds des eaux troubles de la modernité. Millet, l’écorché, nous en parle ici d’une écriture élégante au vocabulaire parfois savant.

Tout part d’un court texte sorti en septembre 2007 : Désenchantement de la littérature où Millet se désolait de voir à quel point la production romanesque (Et une majeure partie de la littérature avec.) contemporaine est pitoyable. Sur cet avis radical, on peut tout de même lui reconnaître une place privilégiée pour émettre ses critiques, il est directeur de collection chez Gallimard. Forcément, la foudre de ses contemporains se déchaîne dans la tempête parisianno-éditoriale déclenchant une vaine polémique. Millet le réac, le raciste, le catho, l’intolérant, le poussiéreux, etc. Insultes classiques pour qui défend, sans le savoir souvent, ce monde posthistorique que Ph. Muray fustigeait avec brio. Mais Millet prend la mouche (Il ne le devrait pas, c’est donner trop d’importance à ses contradicteurs) et compose un petit recueil de réflexions sur les questions de littérature, de nation, de grammaire, de consommation, de religion, de journalisme, de progrès, de racisme, et du système néo-libéral actuel.

Millet appartient clairement à l’ancien monde. Ecrivain chrétien, solitaire, misanthrope, sa mission est de défendre ce que fut la grandeur de la littérature avec sa langue savante et savoureuse, sa sagesse, sa puissance et sa magnificence. L’ennui, c’est que la culture contemporaine n’est plus que relative, et qu’elle brasse sous ses discours bien-pensants, d’avantage de billets de banque que de savoir et de vrai talent. Pour elle tout se vaut, réduisant le livre à un simple objet de consommation. Millet, lui, préconise le retour à la grammaire de la langue plutôt qu’à l’enseignement actuel de cette dernière qui s’abaisse à un public (pour ne pas dire à une population) de plus en plus illettré et au vocabulaire indigent. En s’en prenant à la grammaire, il s’attaque en fait la politique sociale libérale qui domine dans l’enseignement et la culture depuis les années 60 au moins.

Ce livre part de ce constat, mais puisque Millet est un grand écrivain, il offre dans ce recueil des axes de réflexions sur la place d’un écrivain aujourd’hui. Et oui, même dans son bureau de la rue Sébastien-Bottin, Millet est seul, incompris et ne dispose apparemment pas de pouvoir suffisant pour éditer des écrivains intéressant (Si tant est qu’il en reste, ce qui à le lire, n’est pas certain.).

La littérature est le produit subtil d’une sensibilité et d’un savoir. En cela, L’Opprobre reflète assez cette tentative de définition car Millet parle clairement de son éducation, de sa croyance toute puissante en la chrétienté, de sa vision de la littérature tout en réglant ses comptes à ces démons-journalistes-critiques qu’ils méprisent. Il s’attaque aussi au genre romanesque, symbole de cette littérature actuelle triomphante et vaine, qui pullule aujourd’hui. « Notre époque est la première où voir détruire des livres nous console de ce qu’ils ont été écrits. » écrit-il… On apprécie la provocation.

Ecrivain catholique, Millet ne pardonne bizarrement pas ! Et c’est le seul aspect qui dérange un peu dans le livre. Car en affirmant le rejet dont il est l’objet involontaire, en se dressant comme une espèce de martyr de la littérature, et bien on adopte souvent une posture en y parlant de son ego, de son Moi désolidarisé de l’espèce humaine. Certes, l’époque post-moderne est une aberration, une mine d’exemples les plus insupportables les uns que les autres en témoignent, mais l’écrivain, le sachant, doit continuer de souligner ces contradictions, parler de ses ennemis, et de commenter son époque. Girard et Cioran sont cités, ce qui inclut Millet dans cette lignée de grands penseurs. Citons là un aphorisme pour rendre hommage à ce dernier, grand amateur de fragment radical : « La communauté de mes lecteurs ne les lie à moi (et moi à eux) que par le lien qui suppose l’anonymat : je reçois d’eux l’offrande silencieuse de leur lecture. » Voici une autre tentative de définition de la littérature, ce lien anonyme et silencieux, rare vestige qui reste aux lettrés, contaminés par une catégorie de plumitifs qui perd ses ailes devant le succès, le bruit, le vacarme de son ego que permet le tapage médiatique incessant.

Mars 2008

Ennemis publics de Michel Houellebecq et Bernard-Henri Lévy

Amis intimes

Ce genre de livre pose deux types de questions : l’un sur la matrice d’une telle entreprise et l’autre sur le texte à proprement parler. Ce qui est problématique en littérature car l’on doit s’appuyer sur le texte, et rien que sur le texte. Mais que voulez-vous, l’époque actuelle est tellement perfide qu’on en vient à gloser sur ce genre de parution. On a beaucoup parlé sur les motivations de chacun à produire un tel ouvrage : auteurs, éditeurs, distributeurs, etc. Résultat, on se jette comme des bêtes sur le livre (c’est ce qu’à priori souhaitent les éditeurs, réunis en confraternité pour l’occasion !) pour avoir une réponse qui bien sûr ne s’y trouve pas. Donc passons mais posons nous d’autres interrogations : Est-ce un ouvrage de commande ? Pourquoi six mois de correspondance ? Ces deux éléments sont intimement liés, d’ailleurs Lévy avoue à fin regretter la fin de leurs échanges, ce qui traduit vite la commande préalable. Pourquoi ces deux écrivains et non deux autres ? Réponse prudente : faire un coup d’éclat dans le secteur littéraire, coup d’épée dans l’eau au final car ce microcosme est minuscule et n’intéresse que les gens y participant.

Ce qui est clairement regrettable, ce sont les six mois d’écriture, de janvier à juillet 2008, suivis de la publication immédiate. Pourquoi n’avoir pas entrepris une véritable relation épistolaire sur le long terme ? Espérons que les deux hommes ne l’ont pas interrompue. De plus, cette œuvre de commande, s’adresse avant tout à un lecteur potentiel plutôt qu’à un correspondant, en témoignent les phrases maladroites de Houellebecq qui pense parfois au futur lecteur plutôt qu’à son interlocuteur. Julien Green avait signalé la problématique lorsqu’il a su que son journal serait publié désormais sous forme de tome. Forcément, on n’écrit plus les mêmes choses lorsque l’on sait qu’il y a publication derrière. Or, on est ici dans de la littérature de l’intime où la publication apporte un degré différent de réception. Vu la célébrité des deux intellectuels, on devine aisément ce que sera l’horizon d’attente d’un tel livre.

Cet échange de lettres (d’email apparemment, l’époque est ainsi, plus de lettres manuscrites mais des messages sur Internet.) permet tout d’abord de s’intéresser à deux visions différentes d’un même monde à feu et à sang, deux esthétiques opposées, deux morales distinctes. Nous avons d’un côté Michel Houellebecq (né en 1958), l’écrivain dépressif qui décrit un monde capitaliste qui vient s’immiscer jusque dans les rapports privés pour y semer les mêmes enjeux de concurrence, de puissance et d’exclusion. De l’autre Bernard-Henri Lévy (né en 1948), chef de file de ce qu’on a appelé à la fin des années 70 « Les nouveaux philosophes », humaniste de gauche, prêcheur des grandes causes perdues et intellectuel engagé contre toutes les injustices. De ces deux existences contrastées naissent des textes forts : Les Particules élémentaires (1998) qui a propulsé Houellebecq, Plateforme (2001), La Possibilité d’une île (2005). La Barbarie à visage humain (1977), L’Idéologie française (1981), Eloge des intellectuels (1988), Qui a tué Daniel Paerl ? (2003) pour ne citer que quelques essais de B-H L. Un lien unit ses textes, les polémiques qu’ils ont créées, les tempêtes qu’ils ont soulevées, les critiques qu’ils ont subies. Mais le succès leur a permis de continuer leur œuvre et leur métier. Œuvre et métier, source de beaucoup de discussions entre les deux écrivains. Entre Houellebecq misanthrope et ennemi du genre humain et B-H L au ton professoral croyant encore en l’homme, les échanges sont clairs et courtois. Chacun défend son beefsteak avec son style, sa lucidité et cette envie de faire partager son expérience (plus que ses connaissances) à l’autre. On pense un peu au maître et à l’élève parfois, mais relevons que dix années séparent les deux écrivains. En fait, chacun y va de sa petite confession, de ses souvenirs d’enfant qui ont déclenché peut-être les carrières que l’on connait, puis de ses théories sur les conflits internationaux, les politiques du Proche Orient, ou encore les relations internationales. Si Houellebecq déploie une vision personnelle souvent tirée de sa vision de simple être humain qui va au contact de la réalité, Lévy lui se sert de ses lectures, des philosophes qui ont jalonné sa carrière : Pascal, Spinoza, Sartre, Levinas. Puis, ils reviennent sur leur condition d’écrivains martyrisés par la critique et des pressions dont ils sont les objets constants depuis dix ou vingt ans (calomnies douteuses, biographies éhontées, révélations fausses). Lévy sur ce point conseille à Michel de laisser faire la meute, qu’elle est par définition la plus faible et la plus à plaindre et cela en quelques pages foudroyantes qui ne manquent pas de régler ses comptes aux journalistes peu scrupuleux dont les noms sont maintes fois cités.

Qu’apprend-on à la lecture de cet entretien préfabriqué ? S’il y a de belles pages sur Céline (Que Houllebecq le Shopenhaurien assassine au passage, ce qui est rare tant ce dernier fait l’unanimité chez les écrivains.), Gary, Malraux, Aragon ou encore Baudelaire, référence permanente des deux écrivains, on regrette que les deux intellectuels s’intéressent si peu à l’œuvre de l’autre. On nous parle de ce moment cosmique où l’écriture transporte le corps (« On ne peut pas faire l’amour toute la journée », scande BHL), mais les deux trublions de notre monde littéraire abordent trop peu les romans ou les essais de leur correspondant. L’actualité vient s’en mêler lorsque la mère de Michel publie un témoignage sur son fils ou encore lorsque ce même Michel réalise l’adaptation de son roman La Possibilité d’une île avec l’échec commercial que l’on connaît depuis.

Restent deux auteurs symptomatiques de l’époque dont la correction et la bonne éducation empêchent peut-être le rapport de force ! Au final, ils semblent d’accord sur bon nombre de points alors que tout devrait les séparer. C’est cela aussi qui sépare les idées des personnes qui les expriment : une amitié qui se construit malgré les différences. Mention spéciale à Bernard Henri-Lévy qui, dans des pages moins lyriques qu’il n’y parait, propose une vision assez juste de ce qu’est un intellectuel en 2008, finalement, nœud de la question, de cette œuvre de commande et de ces emails un peu curieux de ce début d’année. Ce livre reste au moins une bonne introduction à l’œuvre des deux compères qu’il faut à présent relire afin de vérifier leurs dires.

 

Octobre 2008

Festivus Festivus de Philippe Muray

Le Monde confuso-onirique

Sapiens sapiens, c’était celui qui savait qu’il savait. Festivus festivus, c’est celui qui festive qu’il festive. Et qui ne fait que cela. Avec l’aide de la technologie à laquelle il est désormais asservi. Voilà en quelques mots, tout ce qui est urgent de rejeter ; ou tout ce dont il est urgent de ne rien faire d’autre que rire.Ph. Muray, Mars 2003.

Reprenant le fil de ses Exorcismes spirituels (quatre tomes parus de 1997 à 2005), Philippe Muray (1945-2006) se livre une fois de plus à l’observation minutieuse, à l’analyse pertinente, enfin à la critique radicale d’un monde qu’il nomme, dans ces conversations avec Elisabeth Lévy, confuso-onirique. Ce monde qu’il s’est attelé à décrire dans la seconde partie de son œuvre littéraire ne ressemble plus à rien de ce que l’on a pu connaître, ce monde de « l’après-l’histoire » tel qu’il l’a décrit dans son livre éponyme durant le passage à l’an 2000 a subi une mutation anthropologique absolument prodigieuse et sans comparaison. Et c’est le rôle de la littérature, dernière rescapée de l’ère hyper festive actuelle, de relever ce bouleversement métaphysique que Homos Festivus, le garde champêtre postmoderne, tend à conserver de manière à le contempler à sa guise.

Philippe Muray gênait bien évidemment les bien pensants festifs, les progressistes en rollers, les politiques au nez rouge et aux dents longues, les humanistes de Paris-plage ou encore les artistes factices de La Nuit blanche. Ces non-événements qui ont construit soit un quai, soit une ville, soit un monde en immense parc de jeu pour adultes infantilisés ou autres minorités triomphantes, parcourent ses conversations au gré de l’actualité qui ont solidement inscrit les années 2000 dans l’ère posthistorique où le réel est à bannir de peur qu’il réduise à néant l’artefact festif galopant.

L’idée est de ne jamais se laisser envahir (du moins convaincre tant l’invasion semble inéluctable) par l’aspect apparemment « sympa », tolérant, humaniste, écologique ou social des nouveautés concoctées par nos dirigeants publicistes tel Jospin ou Chirac, nos animateurs de quartier tel le cauchemardesque Delanoë, ou encore nos pleurnicheuses crépusculaires telle Aubry le soir du 21 avril 2002. Car sous couverts de discours populaires(istes), de respect de l’autre, ou encore d’amélioration des conditions de vie des citoyens, se cachent le plus féroce des censeurs, le plus virulent des progressistes, le plus violent des clowns qui, non seulement croient dur comme fer aux avancées conceptuelles, mais les appliqueront malgré les votes contraires ou les sursauts, parfois en pure perte, du réel qui vient se coller impunément aux manifestations virtuelles et uniformes de Festivus festivus. En un mot, Muray décrit ce qu’est le nouveau totalitarisme actuel, auréolé de plantes vertes, d’associations militantes, de procédures en tout genre, d’exhibitions narcissiques, de créations festives sans oublier les dernières aberrations politiques et posthistoriques de ce début de millénaire.

De 2001 à 2004, période où le livre a été conçu, les cauchemars posthistoriques ont pu alimenter la verve, l’étonnement et l’indignation de Muray: De la farce électorale d’avril 2002 à la guerre « de merde » (dixit Muray) en Irak, en passant par Paris-Plage et la Nuit Blanche Muray revient de manière précise sur quelques faits marquants de l’actualité française, symptomatiques de ce nouveau monde confuso-onirique : La déconfiture du journal Le Monde, le livre de Lindenberg sur les nouveaux réactionnaires, l’affaire Cantat, les inepties de Josianne Savigneau, le militantisme politique et associatif, La Passion du Christ de Mel Gibson, ou encore les combats autoritaires de la gauche jospiniste, bref, les composants permanents (même s’ils sont souvent triviaux) de ce qui aujourd’hui définissent une époque. Reposant sur le vide, Muray tente de nous faire comprendre que l’on peut analyser le vide qui recouvre l’ancien réel, surtout en le faisant ressortir par quelques grands penseurs qui, déjà, présageaient un tel enlisement : Balzac, Péguy, Bernanos, Aymé. D’un œil ultra performant, d’une conscience extrêmement lucide servis par un langage toujours imagé, souvent drôle, aux multiples néologismes permettant du même coup de se ficher de ce nouvel empire du Bien qui les utilise à profusion, Muray décrit un monde ruineux qui s’auto célèbre en autant de concepts avilissants avec toujours comme marque profonde le refus de toute critique négative qui lorsqu’elle existe est taxée de réactionnaire. Lisons plutôt p. 248 : « La Nuit blanche, comme Paris-plage et comme tant d’autres choses, est une opération de lavage cérébral. Quand on a méthodiquement installé le vide là où il y avait un cerveau, il n’y a plus non plus de capacité de jugement. C’est le but recherché. On peut alors faire croire à de pauvres gens qu’ils vont se réapproprier la ville, et ces pauvres gens sautent de joie car ils sont persuadés qu’on la leur avait volée, quand en réalité on vient tout simplement d’achever de l’anéantir. Comme eux. » Muray déconstruit avec talent les discours éhontés des politiques afin d’en révéler les présupposés, et surtout d’en dénoncer l’enjeu métaphysique dissimulé.

Comme dans ses précédents livres, les exemples les plus édifiants du festivisme ambiant affluent. Ce nouveau totalitarisme que cet nouvel Empire met en place avec la fougue de ceux qu’il se plait à combatte pour la forme, développe une conception de l’homme des plus infantiles : pression des associations minoritaires, obsession du pénal, engagement philosophique à infantiliser la ville, industrie de l’éloge, mutation sexuelle, indifférenciation généralisée, bref, nous vivons un cauchemar sur fond de barbe à papa. Sauf que la barbe devient vite bleue si l’on se permet la moindre critique allant contre le sens dit progressiste du « neo homulus ». En témoigne cet exemple sidérant (un parmi d’autres) que Muray révèle lors de la Nuit Blanche où un responsable du Père Lachaise, refusant d’inclure le cimetière durant leur fameux banquet nocturne s’est fait purement et simplement licencié par la mairie ! Derrière ces réconciliations aberrantes avec la Seine (« Pourquoi ? Nous étions fâchés avec elle ? », se moque Muray !) ou ces aménagements ludiques pour trottinettes en cravates, se cachent les pires censeurs, les pires ploutocrates, les pires citoyens dont l’ego et la volonté de jouissance grossissent de jour en jour.

Un livre brutal pour deux types de lecteurs : celui qui découvre, médusé, les multiples exemples concrets que Muray commente sur ce nouvel homme sans dialectique. Et pour Festivus festivus, qui tel son lointain ancêtre Sapiens Sapiens, en prend pour son grade, ridiculisé à chaque page par la verve, le savoir et le point d’honneur que met Muray à décrire concrètement ce qui se cache derrière ce monde privé de réalité. Un nouveau régime totalitaire qui, sous couvert de ses penchants obsessionnels pour la fête (elle-même abêtissante et idéologique), est le nouvel autoritarisme pour celui qui aurait l’ultime idée de se dégager de ce système néo-libéral. En cela, Muray, bien évidemment, n’est pas un idéologue, mais il relève, notamment dans les journaux, organes collaborateurs du pouvoir ou du contre-pouvoir lisse et consumériste, des faits inédits, porteurs de sens de cette époque glaciale où dit-il : « La fête est la bave qui coule sans répit des babines des Nérons enragés de la modernité modernante. » P.249.

Novembre 2008

Ils ont tué Pierre Overney de Morgan Sportès

Gauchistes contre gauchistes

Morgan Sportès (né en 1947) nous plonge avec ce nouveau livre dans les années 60-70, au cœur des conflits idéologiques inscrits dans le monde du travail, et plus généralement des grandes entreprises publiques. Grèves, manifestations, séquestrations, affrontements, enlèvements, assemblées générales, bref, ce monde bien connu des syndicats et des politiques tel qu’il se pratiquait il y a trente ans revit le temps de cette enquête très documentée bien qu’un peu fouillis.

Mais comme dans toute lutte de classes et de pouvoir, les facéties idéologiques qui consistent à se dresser devant l’augmentation du ticket de cantine, peuvent dégénérer en exécution sommaire. C’est ce qui arriva à Pierre Overney, militant maoïste de première heure, un dur à cuir connu pour sa détermination dans les interventions musclées, bourlingueur et grande gueule, qui s’écroula sous l’impact de l’arme de Jean-Antoine Tramoni officiellement vigil de son état, ce 25 février 1972 devant l’usine Renault de Billancourt durant une manifestation qui dégénéra en émeute. Comment en est-on arrivé là ? Qui manipulait qui ? Overney était-il condamné ou s’agissait-il d’un accident tragique ? C’est ce que Morgan Sportès tente de nous expliquer (en ne rien dévoilant) en plongeant dans les faits et en interrogeant les contemporains du syndicaliste abattu.

Son livre est construit sur la base d’un regroupement plus ou moins bien agencé de faits chronologiques, de témoignages d’acteurs de l’époque (surtout des ouvriers), de coupures de presse, d’extraits de livre et de réflexions de l’auteur sur l’histoire récente du gauchisme en France. Cette plongée dans l’univers clairement idéologique du monde du travail parait aujourd’hui d’un autre âge vingt ans après la chute du communisme. Or, ces événements se sont déroulés il y a seulement trente ans. Si les recoupements historiques finissent par se perdre dans un magma d’actions symboliques ou de faits-divers marquants, ils ont au moins le mérite de nous faire comprendre les antagonismes réels qui persistaient entre politiques et syndicats, entre la branche maoïste radicale et les « libéraux » de la CGT, enfin entre les intellectuels engagés et le gouvernement de Georges Pompidou. Sportès montre bien les rivalités qui existaient entre ces deux mouvances (Maoïstes et Cégétistes) qui étaient censées représenter le droit des travailleurs. Mais les ambitieux ne font pas de cadeaux quelle que soit la cause défendue. Ambitieux de droite comme de gauche, le pouvoir est toujours le but recherché, surtout lorsqu’il est teinté d’idéologie primaire. Si Overney était d’abord un agitateur qui militait et cassait du flic pour la frime, d’autres avaient les dents plus longues, ce qui conduisait à des arrestations, des échauffourées ou encore des actes de violence saisissante.

C’est aussi l’occasion de redécouvrir les discours radicaux et démagogiques des Sartre, De Beauvoir, Foucault, July et Gluxmann (Qui si on lui avait prédit qu’il soutiendrait un candidat de droite pure trente ans plus tard, vous aurait balancé un pavé en pleine tête !), représentants plus ou moins légitimes de la cause ouvrière révolutionnaire. Sportès tente donc de nous expliquer durant ces années 1968-78 les conflits entre gauche et droite, ouvriers et patrons, prolétariat et bourgeoisie, communisme et capitalisme, Chine et URSS, France et Amérique mais aussi entre maoïstes et cégétistes, révolutionnaires et socialistes, bref, une sacrée pagaille idéologique au cœur même des réseaux de la gauche prolétarienne. Tout est prétexte à la manifestation et à l’occupation forcée des usines : Racisme, expulsion, licenciement, lutte des classes, refus du bourgeois, etc. qui ont conduit en 1972 et 1977 à l’exécution de deux hommes : le martyr Overney puis le bourreau Tramoni exécuté par deux hommes cinq ans après les faits.

Reste que cela nous laisse sans voix lorsque l’on se rappelle la mobilisation énorme qui existait pour défendre (même si des abus étaient souvent mis au compte de la lutte idéologique) le droit des salariés (Licenciements abusifs, précarité du travail, renvoi des immigrés, gel des salaires, inégalité sociale, augmentation des prix, etc.) quand aujourd’hui on envoie des gens en Turquie ou en Inde sous peine de licenciement pour un salaire divisé par trois et que l’on prend ça comme une fatalité.

Sur le travail de Sportès, on peut saluer l’enquête impartiale, conduite sur un rythme quasi documentaire (D’ailleurs on s’étonne de la désignation « roman » portée sur la couverture.), ce qui ne dénature pas le tableau dressé de ces années de gauchisme violent. Si l’on divague parfois devant tant d’informations, parfois non pertinentes, on revit avec intérêt ces années où régnait à la fois une sorte de chaos social intégré dans une France assez prospère d’un point de vue économique et social. Et après tout ce tapage, on revient au silence et à l’oubli lorsque l’écrivain, 35 ans jour pour jour après l’assassinat d’Overney, se rend sur la tombe du syndicaliste, au Père-Lachaise et qu’il ne voit personne saluer la mémoire du martyr.

Avril 2008

Jean Seberg, La tentation de l’échec de Jean-Lou Alexandre

L’Absence d’une femme oubliée

« Tu ne sauras donc jamais qui tu es, Diane ? Tu as besoin d’être protégée par d’autres ? Par la Secte, les gens du monde, la jet-set, les Panthères Noires, les révolutionnaires, n’importe qui pourvu qu’il y ait du bruit, des pleurs, de la joie, de l’agitation et un sentiment d’appartenance ? »

                                                                                                                                                                    Carlos Fuentes

L’intérêt premier de ce livre consacré à l’actrice américaine Jean Seberg (1938-1979) est d’exister. Effectivement, depuis la parution en 1981 de la très bonne biographie de David Richards, Jean Seberg, une vie, on attendait qu’un auteur s’intéresse à l’œuvre et à la vie de cette actrice à part afin de révéler un certain nombre de choses. Carlos Fuentes et Alain Absire l’ont tous deux représentées en personnage littéraire, le premier dans un récit autobiographique Diane ou la chasseresse solitaire (1994) où l’écrivain mexicain raconte la brève histoire d’amour qu’il a vécue avec elle en 1970 et le second dans un roman Jean S. (2004) où l’auteur revient de manière assez précise sur l’histoire mouvementée de l’actrice. Mais 30 ans après sa mort, le mystère plane sur l’existence de ce personnage tragique que fut Jean Seberg.

Durant vingt années, Seberg occupa les écrans américains et français, parfois en tant que star internationale, d’autres fois en tant qu’actrice à la dérive, à la recherche d’un rôle à la mesure de son talent ou encore par nécessité matérielle. Dans cet essai, Jean-Lou Alexandre nous livre ce qu’il est resté de cette actrice engagée, passionnée, dépressive et solitaire.De Sainte Jeanne d’Otto Preminger en 1957 au Grand délire de son troisième mari Dennis Berry en 1975, il retrace la carrière remplie (35 films) mais clairement inégale de l’actrice en passant par les grandes rencontres de sa vie, ses drames personnels (notamment la perte d’un enfant mort né) qui s’amoncelèrent au fil des années jusqu’à lui devenir insupportables.

L’intérêt du livre (trop court, malheureusement) est de restituer, au moyen de larges extraits de critiques de l’époque, le cinéma des années 60 où Seberg explosa littéralement, rendant à la mode, et faisant du coup contre poids au style Bardot, le côté garçonne au charme dévastateur, les cheveux courts, la simplicité féminine. Quelques films considérés comme des chefs d’œuvre jalonnent néanmoins son parcours dont les trois premiers qui la rendirent célèbre : Sainte Jeanne (1957), Bonjour Tristesse (1958) et A bout de souffle (1959) font d’elle une star incontestable de l’époque et lancent sa carrière. Revers de la médaille, ce sont les seuls films que l’inconscient collectif retiendra d’elle, qui plus est en France où le film de Godard sera l’unique opus qui rappellera la frimousse à l’accent prononcé de Patricia-Seberg, icône impromptue de la nouvelle vague jouant au côtés du charismatique Belmondo. Le reste s’est quelque peu émoussé. Alexandre revient aussi sur l’aspect plus privé de l’actrice, son admiration pour les écrivains notamment (Gary, Fuentes, Malraux) ainsi que sur la manière dont elle les a inspirés dans quelques romans célèbres. Un certain nombre de citations expliquant la personnalité de Seberg et son rapport aux hommes figure dans l’ouvrage d’Alexandre.

Toute la dualité du personnage réside dans ces différentes caractéristiques de ce que fut cette « star inconnue » : Seberg, la femme de Romain Gary, l’actrice fragile, l’amante des libérateurs mais aussi et surtout la femme engagée aux côtés des opprimés, défenseuse des causes perdues. Elle fut une activiste parfois radicale qui oeuvrera aux côtés des Black Panthers, des révolutionnaires mexicains, des Algériens persécutés ou encore des drogués notoires. L’injustice fut son combat, et comme souvent lorsqu’une lutte est menée de front, de manière impulsive, sans la distance nécessaire, et bien l’âme s’essouffle, le cœur lâche, et l’on est plus que l’ombre de soi-même. Seberg, durant les années 70 fréquenta autant les maisons de repos et les hôpitaux psychiatriques que les plateaux de tournage. Il est vrai qu’à l’époque le FBI ne la lâchait pas d’un pouce et l’actrice se sentait persécutée en permanence. Instable en amour, menant une vie dissolue, sujette à la dépression et aux drogues, elle ne put se consacrer pleinement à sa carrière, les réalisateurs préférant engager d’autres célébrités : Audrey Hepburn, Grâce Kelly ou encore Jane Fonda.

Le livre d’Alexandre revient donc sur ce parcours tragique et atypique d’une femme que la beauté et le talent ont mise au premier plan avant qu’elle ne « survive » dans l’univers cinématographique des années 60-70. Il rappelle tout de même qu’elle tourna plus de treize films à Hollywood, et qu’elle fréquenta les plateaux aussi bien français, qu’italiens ou allemands. Un film néanmoins, Lilith de Robert Rossen, injustement boudé à sa sortie en 1964, montrera tout le talent et la grâce de Seberg. Jouant une femme atteinte de schizophrénie, la prestation de l’actrice est saisissante. Sur sa mort survenue en août 1979 dans des conditions obscures, Alexandre ne nous dit rien. Meurtre ou suicide, le mystère plane toujours.

Il est de certaines vedettes trop tôt disparus un mystère qui plane sur eux, des années après leur mort. Ni stars, ni inconnus, ces hommes et ces femmes ont laissé une emprunte, une marque indélébile où il y a toujours quelques chose à rechercher, à trouver, à puiser. Ces artistes maudits par le sort et dont l’œuvre reste inachevée émettent une lueur lointaine qui permet encore à leur œuvre de briller. Il est aussi des beautés qui ne se fanent pas. Mais elles ne touchent qu’une partie infime des gens (Que reste-t-il de Seberg devant des monstres tels que Monroe ou Dean ?). Leur mort ne les a pas mythifiés, elle a juste rappelé ce qu’était la tragédie de vivre. Jean Seberg, avec d’autres (Wood, Dewaere, Balavoine) fait partie de ces destins curieux, profonds, indispensables à une société, mais tristes, malheureux, tragiques.

Février 2008

Jésus-La-Caille, L'Homme traqué de Francis Carco

Les Bas-fonds

La particularité de Francis Carco (1886-1958) est d’avoir décrit dans son œuvre la vie des malfrats, des petites frappes, des prostituées et des proxénètes en rendant compte d’un monde de la nuit, des quartiers populaires, et des cafés parisiens. Crimes crapuleux, viols, chantage, trafics, Carco détaille dans ses romans ce qu’était la vie de ces voyous et de ces péripatéticiennes des années 20-30 dans le Paris nocturne et trouble des Halles ou de Montmartre. Il décrit ainsi sa propre vision romanesque : « Un romantisme plaintif où l’exotisme se mêle au merveilleux avec une nuance d’humour et de désenchantement. » Pas faux, sauf qu’il y inclut également une touche de naturalisme froid non dénué de sordide et de sentiments bon marché.

Dans Jésus-La-Caille (1914), son œuvre la plus célèbre, il raconte l’amour impossible de la prostituée Fernande pour le proxénète Jésus. Entre désirs et scènes de ménages, le couple improbable ne s’en sort pas. Et pour cause, ils vivent dans un monde où l’on assassine en pleine rue, où l’on pousse les femmes à faire le trottoir, où on les bat, où l’on boit, où l’on manigance des affaires louches sans que personne ne se fasse confiance et où l’on se méfie des uns et des autres. Malgré un terrain quelque peu difficile, les sentiments ne disparaissent pas tout à fait et les cœurs souffrent de ne pouvoir vivre un amour simple et heureux. Du coup Fernande passe de mains et en mais, non sans violence à son égard, et Jésus continue ses trafics, ses trahisons et ses coups bas.

On n’est pas passionné par cette histoire un peu décousue, aux dialogues permanents et à la psychologie parfois inexistante. On varie ici entre une espèce de naturalisme social mêlé à une veine populaire qui fleurissait durant les années 20. Mais Dabit était plus sensible, Guéhenno plus pertinent, et Queneau bien plus drôle ! Ici, on touche parfois au sordide, à la saleté et le premier degré des situations lasse et ennuie. Le langage populaire pour ne pas dire oral et vulgaire que Carco utilise à foison dans la bouche de ses personnages permet une fois de plus de s’immiscer dans le quotidien de ces petits malfrats sans foi ni loi. Mais au jeu des comparaisons littéraires, d’autres ont su exploiter la veine orale avec bien plus de phrasé, les Céline et les Queneau en tête ont imposé leur trempe et Carco, pourtant plus âgé, n’a pu rivaliser. On le sent nettement dans ce roman.

Maturité oblige, L’Homme traqué, lui, est plus abouti. L’histoire est moins décousue et s’apparente plus au roman noir qu’au roman social. Lampleur est un boulanger solitaire qui décide de tuer une vieille femme afin de récupérer un joli petit pactole, la vieille ayant un sacré sens de l’économie (Comme on dit !). Mais il est persuadé qu’une prostituée, Léontine, qui travaille en face de sa boulangerie, était là la nuit du meurtre, arpentant le trottoir, et qu’elle a remarqué qu’il n’y avait personne dans la boutique. Tous deux, méfiants et en proie à la peur, vont s’attirer mutuellement pour former un duo peu commun avec son cortège de méfiance, de disputes, d’attirance physique et même d’amour. La tension étant trop forte, le poids de la culpabilité envahissant  tout, le couple va se désagréger jusqu’à la chute inévitable. Reprenant la trame de Jésus-La-Caille sur les rapports houleux, voir impossibles entre hommes et femmes, Carco produit ici un récit où le trouble vient s’immiscer à chaque paragraphe. En fin psychologue, il pénètre de manière assez vive la conscience de Lampleur, pauvre type torturé mais n’ayant pas l’intelligence lui permettant de réagir sereinement face à son crime, et du coup à sa propre bêtise. Léontine, toute en mystère et en douceur ne révèle en fait que la part contrariée de l’artisan, alors qu’il devrait tout simplement partir avec elle et se racheter de son crime crapuleux. Bref, Carco écrit un récit psychologique qu’il modifie en roman policier où l’enquête est avant tout intérieure. On assiste aux questionnements permanents d’un homme traqué par lui-même. Bref, lorsque l’on parle de bas-fonds, Carco examine aussi les recoins de nos consciences.

Juin 2008

Journal atrabilaire de Jean Clair

Croquis décapants

 « Dans les combats de la vie publique comme dans ceux de la vie quotidienne, le pouvoir est du côté des médiocres : médiocres de l’esprit d’un côté, médiocres du cœur de l’autre ; car celui qui prend au sérieux les choses et les hommes est toujours le plus faible. »

                                                                                                                                Arthur Schnitzler, Relations et Solitudes.

 

La particularité de certains grands écrivains est de distiller leur savoir avec sobriété, le raffinement du style et le sens de la concision. C’est ce que Jean Clair, fin connaisseur d’art et d’esthétique, fait ici de façon admirable en commentant son époque à travers ce journal douloureux, intime et fragmentaire (Genre littéraire se prêtant bien à la pensée spontanée.). A l’instar de ses collègues (Finkielkraut avec L’Imparfait du présent ou Muray et ses Exorcismes spirituels), il pratique le fragment et dresse un portrait acerbe et féroce d’une époque qui, petit à petit, se vide de son sens, ne cessant de glorifier sa médiocrité tout en ridiculisant les grandeurs d’un passé encore récent.

Comme dans une balade ou lors d’une discussion avec un ami, Clair passe du coq à l’âne avec une cohérence lucide et imagée, le tout écrit proprement, sans lyrisme ni manière, afin de montrer le ridicule, les tares de son époque mais aussi les beautés, les souvenirs littéraires, les gens attachants, les expériences quotidiennes qui mènent à la réflexion, à des questions universelles, parfois à la vérité, à la sagesse.

Inutile d’aligner les thèmes amorcés ici par l’écrivain mais tâchons de rendre hommage aux rares résistants qui, dans le silence de l’écriture, rendent à la littérature actuelle ses lettres de noblesse. Littérature, dernière arme possible face à la bêtise institutionnalisée par l’Etat, les ministères, les associations, les entreprises, les médias tous ligués pour effacer au nom d’une ère festive généralisée et inégalitaire les derniers vestiges de l’homme. Clair remarque donc ces faits qui déterminent une époque en pleine mutation, en la bouleversant insidieusement puis en la rendant insupportable, infantile et médiocre.

Il est d’usage pour un écrivain de critiquer son temps. Voltaire ne disait-il pas que le XVIIIè siècle était le plus épouvantable des siècles. Et que dire du XXè siècle ? Mais n’oublions pas le rôle de l’écrivain. Rester en contact avec le réel, et le transcender par l’écrit afin de le  rendre saisissable. Lorsqu’en pleine guerre, Montherlant dans Textes sous une occupation (1944), critique virulemment l’état français qui encense la loterie nationale alors que les délations affluent, on est en droit de se demander s’il n’y a pas plus important à écrire. Mais Montherlant, écrivain mais aussi citoyen des années 40, voyant l’état pousser la masse à parier et à jouer à tout va en faisant une publicité incroyable autour de ce vice qui a pour but de remplir les caisses et de tromper les pauvres gens, ne peut rester insensible devant une telle preuve de manœuvre politique. Clair fait de même dans ces chroniques en relevant ces détails qui n’en sont plus en s’accumulant ainsi autour du projet post-moderne, libéral, festif et médiatique dessiné par les gouvernants, et du coup perçus par la masse comme une libération des mœurs ou autres subterfuges progressistes. Cet homme, à qui l’on ne donnera jamais la parole à une heure de grande écoute, a pour rôle de relever ces contradictions qui font mal, ces énormités qui passent tranquillement, ces bassesses que l’on croit humanistes, ces petites ignominies qui, au nom de l’idée d’une liberté bien particulière, envahissent le dernier espace vacant, le dernier carré de pelouse.

Clair nous laisse donc ses impressions, états des lieux concrets transfigurés par l’écrit, devenant d’un coup objet d’art, pensées philosophiques sur un monde qui ne laisse plus de place à ce qui le rendait jusqu’ici vivant et singulier. Homme raffiné, il rappelle aux incultes qui sont aux commandes du pays de quelle histoire est constituée une nation et comment on est en train de tout éliminer au nom d’un seul projet possible. Du simple fait de ne plus pouvoir fumer tranquillement à la politique compassionnelle des musées en passant par le nouveau langage de la RATP, Clair souligne, souvent avec humour, les aberrations durement pensées par la modernité. Chaque paragraphe du Journal atrabilaire serait une sentence à marquer au fer rouge sur les programmes des illettrés qui nous gouvernent tant sa vision est lucide et toute en délicatesse. Devant l’énormité de cette petite époque, la lecture du livre laisse un arrière goût d’amertume mais aussi de plaisir devant cette balade littéraire contemporaine où chacun peut y retrouver une saveur oubliée, un endroit où souffler, un livre d’art, un secret enfoui, un ami disparu. Car fort heureusement, le livre est peu théorique et s’arrête de nombreuses fois sur les plaisirs futiles mais si importants pour un fin lettré comme Clair, du reste touchant et profond lorsqu’il s’attarde sur tel ou tel aspect de sa vie d’artiste saisi par les mystères insolubles du quotidien.

Février 2008

 

La Culture des idées de Remy de Gourmont

Articles, critiques, chroniques…

 « La bêtise humaine est la seule chose qui donne une idée de l’infini. »

                                                                  Ernest Renan

Qu’il est bon de retrouver Remy de Gourmont (1858-1915) après un siècle de silence littéraire des plus scandaleux. Car de Gourmont c’est avant tout un tempérament : un homme solitaire, indépendant, libre, terriblement fin, férocement intelligent et grand passionné des lettres, des arts et des gens. Rendons grâce à Charles Dantzig, spécialiste de l’écrivain, auteur d’un très bon essai Remy de Gourmont, Cher Vieux Daim ! qui ressort ces temps-ci, qui signe la préface de l’ouvrage qui regroupe tous les essais du premier symboliste français. De Gourmont en 1000 pages, c’est avant tout une écriture efficace et limpide qui parcourt 25 ans du paysage culturel et politique français avec à chaque fois une volonté de se démarquer de ses contemporains tout en louant les grands génies de son temps. En chroniqueur subtil et percutant, il aborde toute une palette de sujets aussi divers que la sexualité des insectes, la mélancolie de Leopardi, l’affaire Dreyfus, l’art de vivre des anciens, la bêtise des journalistes, la culture de masse, la réforme de l’orthographe, le capitalisme, la linguistique, la philosophie kantienne, l’actualité littéraire, Sainte-Beuve, etc. On peut y piocher ce que l’on désire pour s’approprier une époque déjà lointaine et pourtant si proche de la notre, car à lire certains textes de de Gourmont on voit bien que la bêtise des dirigeants, des pouvoirs, des lobbies ou encore de certains travaux littéraires est universelle et demeurait de la même manière il y a plus d’un siècle. On le savait mais il est bon de relire Gourmont pour s’en assurer et voir comment un tel esprit devait supporter les bassesses de son époque qui demeurent inchangées aujourd’hui. De Gourmont analyse, critique, rend compte en fait de ce qu’a été la modernité de son temps sur laquelle s’est établie, et avec quelle tristesse, notre époque actuelle. Les similitudes avec notre époque sont extrêmement fortes malgré le siècle qui nous sépare.

Comme tout bon écrivain, Remy de Gourmont est une sorte d’accompagnateur magnifique avec qui se balader sur des thèmes universels ou plus spécifiques transcende la simple lecture. On ne lit pas de Gourmont, on se promène avec tant son style est un savoureux mélange de grâce, de hauteur et en même temps de simplicité et d’intimité avec le lecteur. Pas de grandiloquence ou d’artifice avec lui, aller à l’essentiel tout en montrant une panoplie d’expressions imagées, telle semble être sa démarche. A partir de ce postulat, on peut aller partout et même s’intéresser à ce curieux essai, Physique de l’amour (1903) qui relate les formes diverses que prend la sexualité des animaux et qu’il étudie avec la minutie d’un chercheur en biologie. Ardue, certes, mais tellement passionnant d’approcher un de Gourmont proche d’un scientifique. Mais c’est à la littérature que de Gourmont a consacré sa vie. De La Culture des idées (1900), son premier essai à Pendant la guerre (1916), en passant par les célèbres Promenades philosophiques, la matière littéraire est bien là, variée, diverse, toujours lucide sans pour autant tomber dans la théorie, la lourdeur et la morale. On devine à ces lectures que de Gourmont, malgré ses problèmes de santé inquiétants, aimait la vie car ses textes sont baignés d’un humour caustique souvent savoureux dont l’intérêt est de montrer sa réelle indépendance face aux événements puérils ou tragiques de l’Histoire.

Difficile de résumer une œuvre aussi riche et variée. Mais pour faire simple, disons que De Gourmont est l’auteur sceptique par excellence. Durant l’affaire Dreyfus, quand deux camps identiques s’entretuaient pour abattre ou sauver l’officier, De Gourmont, en deux ou trois articles bien pensés, dresse le portrait d’une époque, suspend les commentaires idéologiques et apporte sa contribution philosophique à la polémique.

Il est du côté des Villiers de l’Isle-Adam, Huysmans, ou Barbey d’Aurevilly et méprise Zola ; on comprend aisément pourquoi Zola ne pouvait rentrer dans le schéma sceptique de l’écrivain. On lui pardonne d’appartenir à une famille de pensée malgré son indépendance, surtout que le Symbolisme ne revient quasiment jamais dans ses articles, ses fiches de lectures ou ses critiques littéraires.

Parallèlement, il fonde Le Mercure de France en devenant involontairement le chef de file du mouvement symboliste, mais l’une des rares définitions que l’on trouve dans l’ouvrage montre à quel point De Gourmont était avant tout un écrivain solitaire, et loin des spirales des écoles littéraires puisque il affirme dans Le Chemin de velours que le symbolisme s’appuie avant tout sur la liberté de ton. « L’Idéalisme signifie libre et personnel développement de l’individu intellectuel dans la série intellectuelle ; le Symbolisme pourra (et même devra) être considéré par nous comme le libre et personnel développement de l’individu esthétique dans la série esthétique, et les symboles qu’il imaginera ou qu’il expliquera seront imaginés et expliqués selon la conception spéciale du monde morphologiquement possible à chaque cerveau symbolisateur. »[1]

Réunir les conceptions philosophiques, scientifiques et littéraires d’un auteur injustement boudé, permettra aux plus curieux de jeter un œil dans la prose gourmontesque ! Il y verra que l’écrivain a été le subtil intercesseur entre « L’impasse du naturalisme » que souligna Huysmans en 1903 et l’ère de la modernité avec l’arrivée de talents comme Jarry ou même Gide. Mais puisque tout bon lecteur est un insatisfait chronique, il réclamera à présent les œuvres romanesques complètes de ce grand écrivain français.

Août 2008



[1] . Le Chemin de velours, p. 235.

La Grande époque de John Dos Passos

Malaise d’après-guerre       

La Grande époque n’est pas le roman le plus célèbre de l’écrivain américain John Dos Passos (1896-1970) qui connut une gloire littéraire assez incroyable avec la fameuse Trilogie USA qui comprend le 42è parallèle (1930), 1919 (1932) et La Grosse galette (1936). Manhattan Transfer écrit en 1925, et qui décrit la vie à New York au début du siècle dernier, avait déjà lancé la carrière de l’écrivain. La Grande époque a été écrit en 1958, c’est-à-dire durant la seconde partie de la carrière de l’écrivain.

Artiste sensible (il était aussi peintre), Dos Passos rendit célèbre ce que l’on a appelé la technique littéraire du « courant de conscience », sorte de monologue intérieur qui montre en gros la pensée d’un personnage en même temps qu’elle s’opère. Et c’est le cas dans le roman auquel nous nous intéressons pour sa parution dans la collection Imaginaire de chez Gallimard.

Roland Lancaster, dit Ro, est ce que l’on appelle un journaliste sur la fin. Approchant de la soixantaine, il sait pertinemment que sa carrière est derrière lui, mais son travail est tout ce qui lui reste de tangible, sa femme étant décédée ; et l’homme vieillissant n’est plus que l’ombre de lui-même. Lors d’un voyage à Cuba où il embarque avec la jeune Elsa, femme un peu superficielle et frivole qu’il a rencontré il y a peu, il espère relancer un peu son existence en faisant un dernier bon reportage. Mais rien de tout cela n’arrive. Et entre deux verres avec la jeune femme ou avec d’autres protagonistes locaux, il va se souvenir des années de guerre auxquelles il a participé en tant que reporter, années de conflits qu’il a couvertes de près, toujours en phase avec un événement militaire ou diplomatique de premier ordre. C’est ainsi qu’il va replonger dans l’atmosphère des combats fluviaux ou aériens, de la bombe nucléaire, de l’Europe dévasté, du procès de Nuremberg sans pour autant oublier son passé familial et privé ; sa femme Grace et ses collègues journalistes Roger Thurloe ou Mortimer Price qui ont influé sur l’homme brisé qu’il est aujourd’hui. Ces souvenirs tournent à l’obsession, et le lecteur remarque cette tragique rupture qui existe entre son passé d’aventurier et son présent marqué par la désillusion et une sorte de déchéance morale.

Tout le livre est construit autour de ces ruptures : passé/présent, guerre/paix, mariage/célibat, quotidien pauvre/souvenirs intenses. Son voyage à Cuba ne se déroulant pas comme prévu, il se remémore sempiternellement, le temps de longs chapitres, ses souvenirs de guerre dans le Pacifique, ses drames personnels, la couverture du procès de Nuremberg ou encore son influence durant le dernier mandat de Roosevelt. Ses analyses personnelles sur les situations décrites sont celles d’un journaliste audacieux, catapulté par son métier dans des zones dangereuses, au cœur des conflits et des décisions politiques. Cette vie trépidante, qui le dépasse en fait, est perçue comme un exemple qui s’éloigne petit à petit de sa vie de pré- retraité. Le livre est construit sur cette dichotomie : une narration faite à la troisième personne du singulier lorsque Lancaster se trouve à Cuba à la fin des années 50 et le passage à la première personne lorsque ce dernier évoque son passé de reporter de guerre. Cette distinction grammaticale insiste d’autant plus sur la distance que met Lancaster sur son présent afin de revivre un passé révolu mais nostalgique.

Roman du désenchantement, de la nostalgie, et de la mélancolie, La Grande époque n’est pas le grand roman de Dos Passos. On se noie un peu dans cette accumulation de souvenirs de guerre et de ce présent peu reluisant. Le style, volontairement journalistique, s’il peut émouvoir en décrivant de manière sensible et directe un événement historique ou intime, finit par lasser et se perdre dans une accumulation d’anecdotes parfois peu convaincantes. C’est dommage car l’on devine que Lancaster pourrait être le double de Dos Passos qui a couvert véritablement le conflit entre 1942 et 1947. Peut-être que la conversion de ses souvenirs en roman n’a pu s’adapter pleinement au genre. Des mémoires de guerre auraient peut-être suffi. Restent quelques passages à saluer et qui n’appartiennent qu’aux grands écrivains comme l’était Dos Passos.

 

Janvier 2008

L’agent secret de Joseph Conrad

Une longue désintégration

Que l’on ne s’attende pas ici à un roman policier, ou encore à une fiction politique dans L’Agent secret de Joseph Conrad (1857-1924), long roman rédigé durant l’année 1907, mais plutôt à un portrait d’une société méconnue et sombre de Londres de la fin du XIXè siècle.

A l’heure où le terrorisme de masse a installé le chaos partout où les inégalités planétaires et les aberrations religieuses font rage, il est intéressant de se replonger dans un fait divers authentique, la tentative avortée de faire sauter l’Observatoire de Greenwich en 1894. Le mépris évident de Conrad pour le terrorisme idéologique (quelque soient ses motivations) et les anarchistes (puisqu’il s’agit ici de groupuscules d’extrême gauche), comme il l’explique dans sa courte mais touchante préface, n’est en fait pas le vrai sujet du livre : « Je me rappelle toutefois que je fis des remarques portant sur la futilité criminelle de tout cela : doctrine, action, mentalité, ainsi que sur le mépris que mérite cette attitude insensée. Selon moi, elle s’apparente à une impudence escroquerie, celle d’exploiter les souffrances poignantes et les crédulités passionnées d’une humanité toujours si tragiquement avide d’auto-destruction. C’est là ce qui à mes yeux rendait les prétentions philosophiques de l’anarchisme si impardonnables. »[1] Vision claire et sans concession du monde qu’il s’apprête à décrire.

Car après ses considérations politiques, il nous dresse un portrait à la fois social (donc historique pour nous lecteurs de 2008) et psychologique des diverses classes dominantes (commerçantes, terroristes, politiques, policières, etc.) de l’Angleterre de la fin du XIXè siècle.

Rien ne sert d’y relater l’histoire dans ses détails les plus troublants, seuls les personnages de la cause révolutionnaire (Monsieur Verloc l’agent secret, Mme Verloc la femme amoureuse, Heat le policier ou encore Ossipon le terroriste) agissent pleinement, croyant fermement à leurs idées, et foncent tête baissée dans leur quête absurde de vérité, fatalement incomplète et polluée d’idéologies primaires et d’idéalisme avorté.

Conrad apparaît d’avantage dans ce roman dense et âpre comme un « technicien » de la narration que comme un conteur, ce qui parfois perturbe le récit en l’enlisant dans un ensemble extrêmement compact. Si l’intrigue policière est rudement menée au moyen de dialogues ciselés et imprégnés des codes du genre (Le policier Heat répondant la plupart du temps à cette approche littéraire, et c’est tout à l’honneur de Conrad d’avoir créé ce personnage.), le drame familial, qui est le vrai sujet du livre, aussi douloureux soit-il, finit par prendre le pas sur les motivations de tous les personnages, tous enlisés dans l’échec de leurs tentatives. C’est évidemment volontaire chez Conrad, mais la lecture en pâtit : trop de romance tue le romanesque peut-être…

Reste un roman méconnu du célèbre auteur de Lord Jim, écrivain prolifique et un peu fou, qui doit figurer dans toute bonne bibliothèque qui se respecte, de par son idée novatrice et sa construction romanesque alléchante.

Le livre est présenté avec le film Sabotage d’Alfred Hitchcock réalisé en 1936 avec Sylvia Sidney et Oscar Homolka, directement inspiré du roman que nous commentons. Et il est amusant de constater que le réalisateur ne s’est attaché qu’à l’intrigue seule en méprisant (De manière outrageuse !) toute l’intensité psychologique du livre de Conrad. Une scène en est le triste exemple. Alors que l’écrivain anglais a pris soin de ne pas détailler la scène de l’attentat en ne l’évoquant qu’à travers les propos des personnages avant et après son déroulement afin de la rendre tout à fait mystérieuse aux yeux du lecteur, Hitchcock, en maître obsessionnel du thriller, décide de la détailler et d’en faire le moment clef de son long métrage avec quelques rebondissements et une bonne dose de suspens ! Si Conrad a fait jouer l’ellipse romanesque, ça n’était pas pour rien ! Mis à part cet écart artistique, le film ne vaut que par ce qui est montré et ne serait être mis sur le même plan que l’œuvre littéraire, autrement plus forte, dont il s’inspire. D’où le décalage évident entre le roman pré-existentialiste de Conrad et le film à suspens d’Alfred.

Août 2008



[1] P. 12-13.

Le Train - Les Innocents de Georges Simenon

L’espace psychosocial

On a beaucoup glosé sur Georges Simenon (1903-1989), écrivain  prolifique et énervant qui a traversé le XXè siècle en laissant une œuvre colossale. Un moment donné, on en a même fait un objet de foire en lui demandant de produire en 24 heures un roman dans la vitrine d’une librairie, et donc aux yeux de tout le monde. S’il ne l’a pas fait, on évoque tout de même cette légende. Son succès mondial, ses centaines de romans, sa vie dissolue alimentent, presque vingt ans après sa disparition, la polémique quant à son statut d’écrivain. Comment juger Simenon ? La sortie en poche de deux romans singuliers écrits dans les années 60 et 70, Le Train (1961) et Les Innocents (1972), permet de se replonger dans une œuvre dont les qualités sont indéniables et la vision puissante. Simenon répond à l’un des rôles de l’écrivain : celui qui déconstruit pour mieux faire éclater la vérité, aussi amère soit-elle.

Dans Le Train, Marcel, le narrateur, est un bon père de famille, vivant avec sa femme enceinte de sept mois. Sa vie est partagée entre son travail de technicien-réparateur dans son propre atelier et son amour pour sa femme. Mais voilà, le pays est envahi par les allemands et la famille va devoir émigrer. Le convoi qu’ils trouvent est bondé et on sépare les couples. Marcel va se retrouver seul dans un wagon et perd toute trace de sa femme. Anna, une jeune fille secrète s’éprend de lui et les deux personnages vont vivre une passion intense durant ce long voyage qui les conduira de la Belgique à la France. La fin des hostilités entraînera inéluctablement la fin de leur union, et chacun retrouvera son ancienne existence en dissimulant ce lourd et beau secret.

Les Innocents est de facture plus classique, du point de vue l’intrigue du moins. Célerin est artisan et fabrique des bijoux. Sa vie est, elle aussi, très figée entre femme, enfants et son atelier où il travaille avec son équipe. Mais ce qui apparaît banal est pour Célerin une vie de bonheur bien remplie, d’autant plus qu’il se l’est construite de ses propres mains. Sauf qu’un drame terrible va le secouer : la mort de sa femme Annette, renversée par un camion. Là, tout s’écroule et Célerin va commencer à analyser les vingt dernières années passées avec elle. Passé l’enterrement, il va se replonger dans ses souvenirs et découvrir au final qu’il a vécu sans approfondir les questions qui, à présent, tombent sous le sens. Annette était une femme difficile, égoïste, froide et frigide alors qu’elle était assistance sociale et que tout le monde l’appréciait. Pourquoi y a-t-il un fossé entre la personne qu’il a connue et celle décrite par d’autres ? Oui mais que faisait-elle ce jour-là dans un quartier de Paris qui ne relevait pas de son secteur ? Des témoins l’ont vu sortir précipitamment d’un immeuble. Puis elle a glissé sur la chaussée et s’est fait renversée. Célerin, de plus en plus atteint moralement va enquêter et découvrir la triste mais logique vérité.

Chez Simenon, le cadre parait solide mais les passions, les mensonges et les bassesses du quotidien vont révéler la vraie nature des êtres et montrer que l’homme se dissimule sous ces conventions. Il est intéressant de rapprocher ces deux romans que sépare une décennie car ils proposent au lecteur de suivre les deux angles d’un même problème : L’adultère (Et Dieu  sait si Simenon était un spécialiste !). Nous suivons dans le premier roman celui qui trompe sa femme et dans le second celui apprend qu’il l’a été. Dans Le Train, Marcel vit une passion charnelle en temps de guerre, oubliant femme et enfant, s’adonnant pleinement à ses pulsions et ne reculant pas devant le charme énigmatique d’Anna. L’adultère lui révèle une sensualité qu’il croyait étouffée par son mariage. Il rend possible une libération des sens et des mœurs restés enfermés dans l’institution du couple et de son quotidien. Si la situation parait absurde, Simenon fait en sorte, au  moyen d’un style très simple, d’une description concrète, et d’une analyse psychologique prudente, que l’amour que ces deux personnes éprouvent l’un pour l’autre,  que cette courte histoire dans l’Histoire soient vécues comme un moment de grâce où toute affaire morale est  proscrite. Entre deux gares, Marcel, recherche sa femme sur des listes de réfugiés, mais rejoint Anna pour se cacher et profiter de sa présence. Sa femme n’en sera rien, Marcel reviendra chez lui et Anna restera dans sa mémoire. C’est ainsi. Que peut-on y faire ? L’adultère ne serait-elle pas une affaire si privée qu’elle ne concernerait jamais ceux qui en sont les victimes indirectes? N’impliquerait-il pas uniquement les deux amants ? Quelle explication donner à sa femme qui ne serait jamais la même ? Vastes questios non ?

C’est aussi ce que semblent nous dire Les Innocents (D’où le titre, les trompeurs et les trompés sont innocents…) où Célerin apprend qu’il a vécu 20 ans dans le mensonge et que sa femme n’était qu’un leurre. M’enfin, il a été marié durant toutes ces années avec une femme qu’il aimait, qui lui a apporté le bonheur qu’il recherchait depuis le premier jour où il l’a rencontrée. Pire, ayant une vision assez simpliste du bonheur (ressemblant davantage à une satisfaction personnelle plutôt qu’un un état de grâce.), la mort brutale de sa femme lui le lui a fait comprendre, et n’est-il pas tout aussi responsable de sa situation ? Bien sur le coup est énorme et Célerin est un homme brisé mais Simenon ne juge personne ici. Il en va de l’amour et de la violence qu’il entraîne. Célerin, comme le lecteur, s’apitoie sur l’incroyable vérité. Mais la scène finale insiste sur la complexité d’une telle affaire où les gentils et les méchants n’existent pas. Il n’y que des êtres de chair et de sang, prisonniers des conventions sociales, morales, religieuses, et en même temps terriblement libres de vivre un amour fort.

Romans à la fois populaires et psychologiques, ces deux œuvres témoignent avant tout d’un savoir faire simenonien. Si ces les deux personnages centraux sont des artisans, l’écrivain en est un aussi, car on sent de manière très forte la technique narrative, le sens du dialogue très cinématographique, ainsi que la chute qui laisse le lecteur sur un était de fait implacable. On part d’une situation qui parait solide comme du roc pour mieux la ruiner et terminer sur une nouvelle base, cette fois-ci difficilement modifiable. Le tout dans un cadre qui rappelle les romans de l’entre-deux-guerres. On pense à Emmanuel Bove parfois, même si ce dernier était plus profond et plus intéressant. L’écrivain est celui qui révèle. Deux lectures sensibles à redécouvrir.

Juin 2008

Les Aventures du Roi Pausole de Pierre Louÿs

Pausole Roi

Les Aventures du Roi Pausole a été écrit en 1901 et est d’abord paru en feuilletons dans Le Journal. Ce sera le seul ouvrage que Pierre Louÿs (1870-1925) verra publier de son vivant. Il raconte les péripéties du Roi Pausole, de son fidèle valet Taxis et d’un page nommé Giglio qui partent à la recherche de la princesse Aline, la propre fille du roi, qui a quitté le royaume en compagnie d’un étrange inconnu.

Très vite, l’on comprend que Pierre Louÿs, écrivain à la fois érudit, sensuel et provocateur, réputé pour ses qualités de styliste, prend le prétexte de raconter cette histoire un peu folle pour distiller ses théories littéraires, ses critiques sociales ou ses réflexions politiques. Prenant le parti du roman picaresque, il va déployer toute une armature langagière afin de nous conter son histoire toute en imagerie symbolique (Louÿs, d’ailleurs n’évoque pas ce rapprochement littéraire et parle davantage d’un conte au sens du XVIIIè siècle. ).

Pausole est un roi aimé, intelligent mais paresseux et fantasque qui n’applique aucunement en son royaume les règles qu’il prône en société, comme la liberté individuelle, l’autonomie ou l’amour libre. S’il gouverne son pays, Tryphême, de façon juste et équitable, il s’adonne à des pêchers qu’on peut lui pardonner mais qui empêchent aux femmes de son harem de profiter de leur liberté et de leur statut social… Sa fille, elle aussi, est contrainte de rester au palais. C’est le motif de son départ avec une jeune actrice déguisée en homme. Durand tout le chemin où de multiples aventures conduiront l’équipe de Pausole, notamment le page libertin Giglio, à des situations cocasses mais toujours pleine de sens, la quête de la princesse sera l’enjeu principal.

Pierre Louÿs dans un style extrêmement vivant et ironique place de pures scènes de comédie où quiproquos, situations grotesques, et dialogues fins se succèdent dans un rythme qui s’associe à la promenade de Pausole. Chaque personnage tente de représenter les thèses de Louÿs. Pausole et Giglio répondent aux préoccupations politiques de l’écrivain quand Taxis incarne le rigorisme total. Mais Louÿs ne caricature pas ce dernier en montrant parfaitement sa lucidité malgré le fait que Giglio fasse en sorte de l’écarter en permanence des situations périlleuses. En fait, c’est Giglio le personnage central du roman. Page libertin, amoral, et poète, il est la figure du libertaire manipulateur et sensible. C’est lui qui va entraîner les siens dans son plan de conquêtes féminines incessant et permettre à tous de revenir au royaume avec le sens du devoir (et du plaisir) accompli.

Plus qu’un écrivain sensualiste, Louÿs était ce que l’on appelle un obsédé sexuel. Il y a des passages dans le livre qui, bien que suggérés par un style toute en ironie et en métaphores filées, laissent place à des scènes d’orgies gigantesques, de déflorations peu morales, de parties douteuses ou encore d’adultères en masse ! Giglio doit coucher avec une dizaine de femmes durant la cavale, sans compter qu’il finira par séduire la reine et la fille à quelques heures de distance ! Il est curieux que certains passages n’aient pas été censurés tant les scènes suggérées sont scabreuses et peu conformes avec la morale de l’époque. M’enfin c’est une chance pour le lecteur car chez Louÿs la distance et la beauté l’emportent sur la provocation. La bonne préface de Jean-Paul Goujon insère une lettre de Louÿs qui permet d’y voir plus clair sur sa vision des femmes et des passions: « Un des regrets de ma vie,  c’est que je n’ai jamais pu être amoureux d’une seule personne à la fois. L’amour ( et je parle de l’amour le plus sentimental) est chez moi une petite maladie qui m’égare de temps en temps et me fait trouver deux ou trois personnes supérieures à tout le genre humain pour les motifs les plus divers. J’aime généralement mon amie, plus la personne avec qui je trompe cette amie, plus une passante à qui je ne parle pas et qui est quelquefois une ancienne maîtresse. C’est très fatigant, moralement. – Et ne croyez pas qu’il s’agisse de désirs passagers ou de songeries vagues : non, ce sont toujours des passions violentes. »[1] Même si Giglio semble s’en satisfaire, ce besoin maladif de femmes présuppose une souffrance intérieure indéniable qui ne va pas forcément à l’encontre d’une certaine forme d’ultra sensibilité chez lui.

Les Aventures du Roi Pausole est le Ubu Roi de Pierre Louÿs. D’ailleurs Jarry salua le livre à sa sortie, y voyant sûrement une réplique, voir un hommage à sa célèbre pièce de théâtre. Roman symbolique, érotique, libertin, antireligieux, mais aussi de la liberté de ton et de mœurs chère à Scarron auquel on peut penser parfois, Les Aventures du Roi Pausole a été écrit dans la douleur. En effet, Louÿs traversait une période difficile et la rédaction de son roman lui prenait des jours entiers de travail incessant. Il avoua n’avoir jamais été aussi malheureux que durant la période où il composa ces chapitres pour Le Journal. C’est la force du grand écrivain que de produire un roman faussement léger, vraiment drôle et puissamment fécond durant ses crises de désespoir.

Octobre 2008



[1] Lettre à Mme Bulteau, 17 septembre 1898.

Les Enquêtes du Père Brown de Gilbert Keith Chesterton

Le Genre policier selon Chesterton

« Votre théorie, Mr Bohun, est la seule qui tienne compte des faits et qui semble absolument irréfutable. C’est pourquoi je me crois obligé de vous dire que je tiens de source certaine que ce n’est pas la bonne. »

                                                                                                              Chesterton, Le Marteau de Dieu.

Les amateurs de l’écrivain anglaisGilbert Keith Chesterton (1874-1936) et plus précisément les lecteurs des fameuses enquêtes du Père Brown seront ravis par ce volume qui reprend la quasi totalité des nouvelles policières de l’auteur avec dans le rôle principal son héros fétiche, le petit prêtre catholique Brown ! En cinq « parties » qui sont en fait des volumes à part entière, et cinquante trois nouvelles, le lecteur aura l’occasion de constater le talent littéraire de Chesterton et par conséquent l’esprit coriace et raffiné de son personnage charismatique. Rappelons que l’auteur a composé ses nouvelles de 1911 à 1935. Il n’est pas rien de signaler que le personnage de Brown aura marqué son œuvre entière.

Car Chesterton est avant tout un conteur où plaisir du texte et intrigue policière vont de pairs, ce qui crée une sorte d’alchimie tout à fait implacable. Chaque nouvelle possède son cadre approprié où les descriptions, souvent bucoliques (à la frontière du romantisme parfois), informent de manière saisissante l’intrigue à venir en y prenant une part conséquente. L’écrivain a pour motivation première un attachement à ses personnages : Brown, le petit prêtre sarcastique et discret, et Flambeau, le détective sympathique, l’ex-criminel un peu naïf. Les deux acolytes participent, souvent de manière impromptue, à une enquête a priori difficile. Avec ou sans meurtre, la scène de crime, (ou de non crime !), parait très coriace à explorer. Puis au fil des pages, l’aspect apparemment fantastique, incroyable, mystérieux ou inédit, devient beaucoup plus accessible, puis réaliste aux yeux de tous, et cela grâce aux observations minutieuses de Brown qui commence par rester en retrait pour mieux intervenir par la suite, écrasant les théories simplistes ou folkloriques des uns ou des autres. Ses déductions écartent toute idée saugrenue pour mieux faire ressurgir le réel dont certains ont la fâcheuse tendance à annihiler ! Là est la force de ces nouvelles, laisser fantasmer le commun des mortels et sa soif de vengeance pour faire triompher une vérité beaucoup plus simple et brutale, montrant par la même la cruauté de l’homme et de son époque. Chesterton use souvent d’un ton léger et ironique pour mieux laisser entrevoir la perversité et la noirceur de l’âme.

Durant plus de mille pages, les crimes s’enchaînent et les révélations de Brown closent la nouvelle après qu’il a pu opérer en toute tranquillité. On suit donc les aventures du prêtre avec intérêt puisque même lui peut être sujet au doute, à la fatigue morale, à la tristesse parfois. Il y a véritablement l’idée de créer un personnage fort qui revient en permanence sans pour autant que l’écrivain révèle son intimité, son passé ou sa psychologie. Le lecteur est le témoin privilégié et indiscret de chaque enquête.  

Comme Chesterton l’affirme dans son article L’Art d’écrire une histoire policière, l’intérêt de la nouvelle criminelle est de révéler l’élément singulier de l’enquête au lecteur en l’incluant parfaitement dans l’intrigue et non pas d’en inventer un qui n’aurait pas de prise directe avec la narration. En cela, l’auteur passe de la complexité d’une affaire (Meurtres, suspects, indices peu clairs, témoins.) à la simplicité de sa résolution (Dénouement logique et compréhension de l’acte.) de manière à créer un effet encore plus déconcertant sur son lecteur. « L’inattendu n’a pas de valeur s’il surgit du néant », écrit Chesterton dans cet article. Il ajoute justement : « Le roman criminel n’est rien d’autre qu’un jeu, et dans ce jeu le lecteur n’affronte pas le criminel, mais l’auteur. » C’est aussi ce qui explique la force narrative de ces textes ; on est presque dans du ludique, ce qui peut parfois altérer l’ambition littéraire de l’auteur.

Recommandons ce gros volume où l’on retrouve à la fois l’esprit de la nouvelle policière populaire et le raffinement littéraire de ce début de siècle qui s’attache à déconstruire de manière furieuse le romantisme noir anglais du XIXè siècle en proposant à travers le prêtre catholique Brown, une vision beaucoup moins surnaturelle et en prise directe avec le concret et le réel. Même si le prêtre catholique prêche pour sa paroisse, ses déductions n’ont strictement rien de religieux, ni même son discours. Chesterton le catholique ne pouvait créer une caricature à travers son personnage phare, ce qui explique l’absence de toute visée religieuse dans ces textes, qui sont du reste très peu théoriques. A travers le prêtre Brown, Chesterton a d’abord voulu rendre hommage à la sagesse, vertu essentielle pour défendre l’opprimé et résoudre de crapuleuses affaires. Un plaisir de lecture renouvelable cinquante fois. Borges ne s’y était pas trompé en déclarant : « La littérature est une forme du bonheur ; et aucun écrivain, peut-être, ne m’a procuré autant d’heures heureuses que Chesterton. ».

Novembre 2008

Les Morts concentriques de Jack London

Croc-Noir

Fidèle à sa démarche éditoriale, Borgès nous propose dans cette édition quelques nouvelles symptomatique du talent de Jack London (1876-1916). Même si l’on n’a jamais lu London, l’on sait que chez lui les espaces sont grands, la nature importante et l’aventure permanente. Borgès, en réunissant cinq nouvelles très différentes les unes des autres, a voulu montrer toute l’étendue du talent de l’écrivain américain. Sa vie se mêlant inexorablement à son œuvre, il est difficile de définir London : Journaliste, écrivain, aventurier, politique, bref, ses diverses casquettes vont lui permettre de vivre pleinement. Ce qui le conduira au suicide.

Les Morts concentriques donnent le ton avec un désespoir lucide et visionnaire sur le système libéral. A l’heure où l’on spécule médiatiquement sur la spéculation financière, London dresse un constat terrible sur les fondations mêmes du capitalisme mondial ! En ce début du XXè siècle, il a vu qu’il conduirait à l’exécution pure et simple du moindre concurrent, et même si la nouvelle est une parabole édifiante de ce système abjecte, les tenants et les aboutissants sont pour le moins très clairs. Un petit bijou qui distille un message d’autant plus fort qu’il passe par une fiction policière et psychologique. London signe là une véritable œuvre prophétique en se jouant des codes instaurés par notre maître à tous : E.A Poe !

Les autres textes sont moins aboutis mais restent tout à fait intéressants : L’Ombre et la chair conduisent deux frères à s’entretuer au nom de la vérité scientifique quand La Loi de la vie est une sentence sombre et douloureuse sur le renouvellement des générations chez d’anciennes tribus du Nord des Etats-Unis. Un vieil homme, ayant fait son temps, est abandonné dans la neige par les siens et dévoré par les loups. Il réfléchit à sa vie, et intègre le fait qu’il a agit de même avec ses aïeux et que son temps est venu, telle est la loi implacable de la Nature. Il mourra apaisé malgré les durs crocs des carnivores ! La Maison de Mapouhi est elle aussi une fable sur la nature. Alors que s’exerce un commerce de perle dans une île du Pacifique, un véritable tsunami tel qu’on n’en verra plus jusqu’en 2004, anéantit une population entière. London décrit le cauchemar physique et morale de ses gens avant de montrer la cupidité des uns et des autres malgré la catastrophe, à moins que cela soit la simple survie humaine qui prend le dessus sur le malheur.

La Face perdue est un réel cauchemar. Un homme est capturé par ses ennemis et assiste à la torture de son compagnon de fortune. Il sait qu’il sera le prochain à endurer pareille abomination et réussit par un subterfuge à éviter la séance de souffrance tout en acceptant sa fin imminente. Cette nouvelle tout à fait saisissante a été adaptée par Eric Barbier dans les années 80 dans un court métrage qui a su très bien restituer l’atmosphère absolument terrifiante de la guerre et des tortures d’une brutalité sans nom infligés aux condamnés.

Cinq nouvelles donc pour tenter de rentrer dans le monde pour le moins exotique de London qui a aussi bien connu la prospérité que la pauvreté la plus humiliante. C’est peut-être ce qui explique l’éclectisme de son œuvre et de son écriture, s’aventurant toujours au plus profond des êtres confrontés à des situations extrêmes.

Octobre 2008

L’œil d’Apollon de Gilbert Keith Chesterton

Elémentaire mon cher Brown

On connaît mal Gilbert Keith Chesterton (1874-1936). Connaît-on davantage sa littérature? C’est ce qu’a tenté de faire Jorge Luis Borges en recueillant cinq contes importants puisés dans son œuvre romanesque. On y croise des illuminés, des détectives privés, des prêtres, des maîtres d’hôtel ainsi que des preux chevaliers. Mais chacun d’entre eux cachent quelque chose de louche !

Dans la lignée d’Edgar Poe, le maître incontestable de la nouvelle fantastique, mais aussi proche d’un Villiers de-l’Isle-Adam, Chesterton d’une plume extrêmement vivante et visuelle introduit dans ses contes deux personnages passionnants : le détective privé Flambeau (On apprécie le jeu de mot puisque ce dernier se fait doubler en permanence par son acolyte sur les énigmes.) et le père Brown, petit homme en noir pertinent qui, tel un Sherlock Holmes catholique ne parle jamais trop vite et finit, par des déductions d’une logique implacable, à trouver les solutions aux problèmes qui paraissent pour le moins très curieux.

Dans L’Oeil d’Apollon, c’est un gourou stupide qui pousse sa femme aveugle dans une cage d’ascenseur afin de récupérer son testament. Dans L’Honneur d’Israël Gow, Brown et Flambeau enquêtent sur la disparition du propriétaire d’un manoir terrifiant et des objets luxueux qu’il possédait. Le Duel du professeur Hirsch met en scène l’histoire d’un dédoublement de personnalité tout à fait surprenante. Les Pas dans le couloir est un bijou de résolution logique et de démonstration rigoureuse, quand Les Trois cavaliers de l’Apocalypse est une réflexion sur le destin et la providence.

Borgès ne s’est pas trompé en disant dans sa préface : « La littérature est une forme du bonheur ; et aucun écrivain, peut-être, ne m’a procuré autant d’heures heureuses que Chesterton. » On le croit aisément tant les nouvelles se lisent avec un intérêt qui ne décroît jamais.

L’idée dominante des nouvelles de Chesterton est de proposer un cadre obscur et singulier, de dévoiler une histoire apparemment mystérieuse, de divaguer sur diverses pistes qui peuvent paraître fantastiques et d’échouer sur l’implacable solution d’ordre logique du sympathique père Brown. Entre temps, le lecteur partage les interrogations des enquêteurs, mais surtout est emporté par l’intelligence du nouvelliste, sa richesse linguistique, son monde extrêmement visuel agrémenté de métaphores toute à fait saisissantes. Plus que le symbolique catholique, son ironie politique, ou ses savantes enquêtes mondaines, c’est le plaisir du texte que l’on retient avant toute chose. Une espèce de saveur rare que l’on retrouve que chez les grands auteurs, débarrassés de l’école réaliste mais conscients qu’il faut passer par elle pour dresser quelques beaux portraits d’une époque. Cette simplicité déconcertante que présuppose le travail du grand écrivain visionnaire, prend ici tout son envol. Comme chez Villiers, Chesterton privilégie le retour au réel, et déconstruit toute fantasmagorie fantastique au profit du raisonnement basé sur des faits concrets (Rappelons que l’on flirte ici avec le genre policier.). C’est toute l’originalité de ces nouvelles que Borgès nous présente et de la force d’un écrivain, toujours concerné par tout ce qui touche l’ambiguïté humaine et les troubles de son comportement, généralement relayés par les vices usuels et communs de chacun d’entre nous. La forme même des nouvelles est singulière, ce qui peut le distinguer de ses maîtres à penser ou de ses contemporains. Un livre haut en couleurs présenté dans une édition de qualité. Chesterton est un écrivain à redécouvrir de toute urgence !

Septembre 2008

L’Inconnu et autres récits de Julien Green

Le dernier sommeil

Après la sortie en 2006 de ce qui fut le dernier tome de son immense journal intime retraçant les deux dernières années de sa vie, Fayard, qui publie les romans de Julien Green (1900-1998), propose sa toute dernière nouvelle, L’Inconnu, datant de 1998, ainsi que six autres textes écrits entre 1922 et 1946 afin de composer un recueil plus ou moins cohérent. Déjà 10 ans que l’écrivain américain de langue française disparaissait dans l’indifférence la plus totale à l’âge de 97 ans. Discret de son vivant, ce compagnon de Gide, de Maritain, de Cocteau n’en était pas moins un écrivain solide et important du siècle passé. Diariste, romancier, dramaturge, essayiste, Green a dressé une œuvre immense par son nombre de pages et par sa diversité. Mais s’il fallait cerner le personnage en trois mots, les épithètes « solitaire », « clairvoyant » et « indépendant » lui iraient comme un gant. Il faut lire les pages essentielles de son journal à la veille de la seconde guerre mondiale ainsi qu’une série de romans écrits dans les années trente pour tenter de capter ce qu’a voulu signifier Julien Green en cent ans de vie et comprendre par là même sa position (assez atypique) dans l’univers intellectuel français.

L’Inconnu est à la fois une œuvre qui répond aux obsessions de Green, et un texte qui sent la mort approcher à pas de loup. En effet, si les thèmes chers à l’écrivain restent de marbre : Univers du rêve et de la réalité / Frivolité et Ascèse /  Double Tonalité / Amour et Solitude / Déchirement intérieur et libertinage, le ton est parfois surprenant de la part d’un vieil homme, et le récit semble indécis, pris au piège de l’inspiration qui se fait page après page, sans construction préétablie, sans plan fiable. (Green a toujours avoué composer ses romans à l’instinct, à partir d’une vision de départ et sans savoir avant d’écrire la forme que prendrait son récit.) S’il n’est pas à revenir sur ce mode de composition romanesque (que Breton, lorsqu’il discuta avec Green alors tous deux émigrés aux USA durant la seconde guerre mondiale, reprit à son compte en ventant les mérites de l’écriture automatique !), il est dommage de voir ce dernier récit être la pale copie de ce qu’on a déjà pu lire chez Green, et qui ici manque, non pas d’imagination, mais justement de prise directe avec la fracture réelle du héros. Vivien est un jeune étudiant libertin de 20 ans, occupé d’avantage à séduire les filles qu’à penser à son avenir. Un homme étrange, Maxime, l’aborde dans la rue, lui expliquant d’une certaine façon qu’il veut observer sa jeunesse, à défaut de la lui prendre. Interloqué, Vivien tente d’échapper à son emprise, tout en étant attiré par cet être mystérieux. Là, sa vie va peu à peu s’enliser dans les frasques du plaisir et du remord, changeant par la même sa propre vision de la vie, et le conduisant dans des contrées inconnues mêlant en permanence rêve éveillé, réalité et irréalité. Vivien se dédouble totalement, ignorant en permanence lequel des deux hommes agit. Si la morale est méchante, ce texte écrit par un homme qui a bien vécu, se consume un peu dans son propre univers. On comprend vite que ce Maxime n’est que le miroir de ce que vit Vivien, un double, cet inconnu à lui-même qui peine jusqu’à la fin à se réveiller. M’enfin, Green laisse le mystère planer, ne donnant finalement que très peu de clefs.

Les autres nouvelles sont inégales. Certaines, ne faisant que deux pages, invitent également le lecteur à se plonger dans ce que l’on a appelé cette « inquiétante étrangeté » propre à la littérature noire. Mais Green, et c’est sa particularité, se concentre sur l’étrangeté quotidienne, banale, qui prend forme dans une rencontre impromptue, une vision personnelle, ou encore une situation inédite. Ici, une vieille femme délaissée dont on apprend que plus jeune et dotée d’une réelle beauté, elle refusa de se marier et cela au moment de célébrer son union devant le curé. Là un intrus mystérieux qui se fait passer pour un notaire, ou encore une amitié curieuse et douloureuse qui se crée entre deux jeunes gens identiques. Les thèmes de Green réapparaissent le temps de cette lecture avec, toujours en toile de fond, la peur de l’autre, objet à la fois de désirs, de convoitise, de doutes mais surtout révélateur de nos peurs les plus enfouies, de nos petites lâchetés quotidiennes et de nos vices profonds. Cet autre (L’Autre est un célèbre roman de Green écrit en 1970.) de qui dépend notre malheur, toujours insaisissable, fuyant, incertain et qui déclenche foudre, passion et renoncement. Cet autre nécessaire à toute histoire.

Green, alors jeune étudiant à l’université de Virginie, est tombé amoureux d’un jeune homme qui ne put lui rendre cet amour. Cet épisode célèbre de sa vie devait déterminer son œuvre à venir. C’est à ce moment-là que lui est apparu la dure réalité d’aimer, confinant l’être dans une solitude redoutée, dans une impossibilité sans cesse renouvelée et une tristesse infinie, tiraillé jusqu’à la chair entre l’amour pur et le désir sordide. Dans son autobiographie, cette phrase introduira en quelque sorte l’expérience traumatisante du jeune Green : « L’amour, je le voyais bien, était un malheur. » Avec ce livre qui paraît, la boucle semble être bouclée.

 

Février 2008

Mont-Cinère de Julien Green

Le premier roman de Julien Green

Ecrit en 1926, Mont-Cinère est le premier roman de Julien Green (1900-1998). Il est intéressant de lire ce livre lorsque l’on découvre l’œuvre romanesque qui suit : Son chef d’œuvre absolu  Adrienne Mesurat écrit l’année suivante, puis Léviathan ou encore Epaves.

Green est l’auteur de la frustration. Sexuelle, sociale, pécuniaire, etc. Ses personnages vivent dans l’austérité, qu’elle soit religieuse ou familiale, mais certains, au prix de leur raison, tentent d’y réchapper. La plupart du temps, ça finit mal : la folie, le suicide, la mort, l’abandon laissent les personnages dans un état de chaos. Entre onirisme et réalité, les personnages de Green tentent à la fois d’échapper à leur entourage austère et d’assumer leurs désirs de transgression. Son œuvre est imprégnée d’un réalisme psychologique associée à une exploration de l’inconscient et du rêve.

Avec Mont-Cinère, Green détaille la vie d’une famille recluse dans la maison qui porte le nom du roman. Il y a la jeune Emily, adolescente contrariée en devenir, sa mère Mrs Fletcher ainsi que sa grand-mère Mrs Elliot, venue passer ici ses derniers mois. Mrs Fletcher est le répondant féminin du père Grandet de Balzac. Elle vit dans l’obsession de l’économie au point de licencier après la mort de son mari la jeune domestique, de dissimuler tout objet de valeur de peur qu’on la dépouille ; et pire, laisser sa mère mourir de froid lui refusant d’alimenter la cheminée de sa chambre. Emily se replie sur elle-même, se confie à sa grand-mère, tombe sous le charme du pasteur du coin et finit par se marier avec un paysan. Mont-Cinère, la propriété à laquelle tout le monde tient tant finira par brûler, répandant la chaleur tant espérée mais dans un carnage glacial digne d’un Autant en emporte le vent !

Comme dans beaucoup de romans de Julien Green, cet enfer intime décrit avec minutie, tend à se libérer au fur et à mesure que l’intrigue avance ; mais Green nous montre l’envers de la médaille en dévoilant les tares de cette illusoire conquête. On est prisonnier des carcans de la tradition, mais les transgresser conduit au chaos. Green, en connaisseur de l’âme humaine, plus que de sa nature, c’est ce qui le distingue de Balzac en quelque sorte, décrypte les rêves, les désirs refoulés, les combats du corps, les acharnements de l’esprit. Emily tombe subitement malade lorsqu’elle parle pour la première fois au paysan, car toute idée de l’amour est avant tout une souffrance, une perturbation organique qui déchire à la fois le cœur, la tête et les principes moraux inculqués depuis le plus jeune âge. Chez Green, les personnages ne s’en remettent jamais. Leur passion les conduit dans un gouffre irrémédiable.

Ce premier roman, annonciateur des thèmes à venir, propose une étude psychologique assez fine. On lit Mont-Cinère de la même façon que les trois jeunes femmes sont enfermées en permanence dans leur propriété. On est prisonnier de cette écriture qui rase les murs de la maison maudite. Mrs Fletcher, de plus en plus avare, décide de vendre sa plus belle vaisselle de peur qu’on la lui dérobe ! Emily ne parvient pas plus à sortir de sa propriété qu’à échapper à l’éducation rigide de sa mère qu’elle hait par-dessus tout. Enfin, la grand-mère ne survit pas au froid et le mari-paysan devient subitement gênant. Fallait que ça crame. Et Green ne laisse aucune porte de sortie à ses personnages maudits dès leur naissance. Un livre dense et subtil qui détaille la vie d’une famille de la fin du XIXè siècle. Avec en prime un personnage féminin central qui reviendra souvent dans son œuvre avec son cortège d’innocence et de pureté contrariées par la découverte de l’amour et les pressions de la tradition.

Bien sûr, et c’est la conséquence indéniable d’une première œuvre romanesque, Green est un écrivain en devenir. Le livre aurait gagné en densité, en peinture plus âpre et en force narrative. Bernanos ne s’était pas trompé en écrivant en 1926 après la sortie du roman : « Courage, Green, votre est bonne. », ceci pour marquer la maturité qu’il faut acquérir au fil de l’écriture. Mais redécouvrir ce roman est une bonne chose pour intégrer l’œuvre puissante et singulière qui traversera tout le XXè siècle littéraire.

Juillet 2008

Omnia de Jules Barbey d’Aurevilly

Notes de travail

Parallèlement à son œuvre romanesque, Barbey d’Aurevilly (1808-1889) a recueilli dans plusieurs cahiers des notes diverses et variées qu’il a réunies sous le nom de Memoranda et Disjecta Membra. Si certains volumes étaient destinés à des proches (Maurice de Guérin et Trebutien pour ne cîter que les deux grands amis de Barbey), d’autres sont des carnets de notes, de réflexions éparses, de rappels historiques, de portraits d’hommes importants, voir de pense-bête ! Omnia, qui a été retrouvé après le décès de son propriétaire qui ne voulait pas rendre publique ce carnet, parait à son tour 200 ans après la naissance de l’auteur sulfureux. Probablement rédigé entre 1855 et 1858, quelques années avant la parution du Chevaliers Des Touches, ce recueil laisse le lecteur relativement sceptique quant à son contenu bien trop vague. On comprend l’enthousiasme éditorial à publier ces notes inédites sous cette forme. Mais à la lecture, qu’apprend-on ? Pas grand-chose de très prenant.

C’est avant tout un texte indéfinissable, oscillant entre notes de travail, agenda personnel, recueil de réflexions, pensées écrites brutalement, abréviations, citations d’écrivains, portraits et rappels historiques, etc. Chaque ligne diffère de la précédente. Ne cherchez donc point de cohérence ici. La présence de phrases totalement inutiles pose un certain nombre de questions ? Fallait-il publier ce cahier constitué de trois parties à peine distictes ? N’était-il pas préférable de recueillir les pensées intéressantes de ce dernier dans un recueil, certes plus court, mais logique ; ou encore les inclure dans des notes de fin de volume ?

Difficile de critiquer un tel livre tant chaque phrase est autonome. Que faire des : « Janissot Albert parfumeur 63 rue St Anne. » ou encore « Ecrire à M. Thévenin rue St Jean Montmartre. » ?

Restent le style de Barbey ainsi que ses réflexions sur l’histoire récente qu’il restitue de manière à être au point sur les différents romans qu’il entreprend. De nombreuses observations sont faites sur le siècle de Louis XIV, d’un point de vue historique et philosophique. Ces évocations servent avant tout à la matière de ses romans à venir.

L’on connaît le style de ses œuvres de fiction : emphatique, métaphorique, gracieux, élégant. Ici, genre intime oblige, l’auteur écrit simplement, allant directement à l’essentiel, remplissant, et de belle manière, sa fonction d’essayiste. Ce qui laisse quelques pensées diaboliques comme par exemple : « Les enfants nous consolent de tous les chagrins, – en attendant les épouvantables qu’ils ne manqueront pas de vous donner. » ou encore « Il n’y a de vrai dans la vie que les chimères que nous rêvons… aussi finissent-elles toutes en douleurs. »

Un recueil de réflexions et de notes de travail pour les chercheurs et les spécialistes de l’œuvre de Barbey. Les autres, les curieux,  iront puiser les quelques idées nécessaires à la lecture et la compréhension de cet immense artiste. A lire par curiosité ce livre hybride qui se trouve à la frontière des genres littéraires répertoriés.

Décembre 2008

 

Un château en forêt de Norman Mailer

Le dernier Mailer

Mailer est célèbre pour avoir touché un peu à tous les sujets forts ou scandaleux qui ont traversé le siècle dernier, et cela d’une plume toujours féconde et féroce. Seconde guerre mondiale, peine de mort, assassinat de JFK, féminisme international, modernité urbaine, faits divers sanglants, etc. Dans son dernier roman, il s’attache à l’enfance pour le moins perturbée du jeune Hitler en composant un roman fantasmé de ce qui échappe depuis un demi-siècle aux biographes du dictateur. Partant des lacunes concernant la vie de ses parents puis des premières années de l’existence du jeune Adolphe, Mailer dresse un portrait familial atypique des Hitler, eux-mêmes observés et influencés par un démon qui nous narre sur une vingtaine d’année cette « drôle » d’histoire.

Tout commence par la théorie de Himmler qui stipule que le père d’Adolphe, Alois Hitler se serait marié avec sa nièce, qui serait en fait sa fille, et avec laquelle il aurait eu entre autres, le garçonnet Adolphe. Pire que le drame d’être un enfant illégitime, Adolphe serait le fruit d’une relation incestueuse où la sexualité tordue du père pèse lourd dans le destin familial. Coureur de jupons insatiable, petit fonctionnaire rustre et ambitieux, père sans éducation et violent, c’est en fait Alois le véritable personnage du roman. Il est le noyau dur de la déchéance familiale, le responsable principale de la dégénérescence globale, même si Mailer prend le lecteur en otage pour lui faire éprouver une certaine compassion pour cet être primaire. Dieter, le narrateur, est un démon-SS envoyé par le Diable pour espionner le jeune « Adi », sobriquet mignon pour nommer le gosse Hitler, et faire du garçonnet le terrible dictateur qu’il a été, voyant en lui, les signes et le caractère exceptionnel du Mal universel. Durant une quinzaine d’année, il va influencer tel ou tel personnage, incliner au mieux telle ou telle situation pour que le jeune Hitler devienne ce qu’il est devenu. Un monstre. La représentation assez unique de ce qui sépare un être de toute humanité. S’ensuit une collection de portrait les plus affreux les uns que les autres, de situations naturalistes, de psychologie sauvage, de sexualité animale que Mailer, pas toujours fin, se plait à décrire, souvent d’un ton grinçant.

Mais pour qui s’intéresse au cas Hitler, rien d’intéressant ne lui sera rapporté. Ce roman est avant tout l’œuvre d’un écrivain où réalité et fiction se mêlent pour aboutir à un objet esthétique, une vision somme toute personnelle qui ne fait en rien figure de document. La prose puissante d’un écrivain qui joue sur les tares du jeune Adi, des excès d’Alois et de cette famille rongée par la mort des frères et sœurs ou par l’échec de toute une généalogie, ne sert en rien l’Histoire, mais apporte une réflexion mystique qui lui est personnelle, notamment sur le caractère exceptionnel du Mal, peut-être aussi pour contrecarrer de manière brutale les thèses d’Anna Arendt. Le fait que Adi soit sans arrêt sous influence démoniaque sans le savoir, et que sa famille n’agisse jamais sous le libre arbitre, font que le roman n’a aucune incidence historique. D’ailleurs, c’est au lecteur, au moyen de très rares exemples concrets, d’imaginer ce qui a pu porter Hitler au pouvoir des années après. Mailer avait comme projet d’écrire deux autres romans qui s’intéresseraient plus précisément aux années de jeunesse du Nazi puis de son ascension personnelle. Ici, c’est plutôt la genèse familiale qui est abordée.

Mailer garde son sens de la formule brute, de la description chirurgicale et son style imagé. Des chapitres entiers et très documentés concernant l’apiculture ou encore l’appétit sexuel d’Alois Hitler rentrent parfaitement dans son domaine de compétence littéraire. Il touche souvent juste sur les pulsions primaires des hommes, de l’humiliation, de la violence et du sacré. Reste que le lecteur peut se perdre dans cette vision mystiquo-naturaliste de la jeunesse d’Hitler où le Diable a sa large part dans la construction d’un homme. Mais pourquoi aller choisir un autre personnage qu’Hitler lorsque l’on veut écrire un roman sur le Mal. Le personnage existe déjà malheureusement; aux romanciers d’exploiter cette source tragique. C’est ce qu’a fait Norman Mailer tout juste avant de s’éteindre en novembre 2007 à l’âge de 84 ans.

Bien sûr, on cherche dans ce roman les prémices de ce qui conduira aux camps d’extermination et à la folie sanguinaire de cet homme frustré. Mailer traite à un moment l’incendie d’une ruche, puis insiste sur la lâcheté du jeune Hitler qui, très vite, se sent d’avantage meneur qu’acteur, stratège que soldat lors des jeux pratiqués en groupe dans la forêt. Mêmes éléments pour décrire la sexualité peu évidente du puceau. Mais Mailer déjoue ce type d’attentes faciles pour ne donner aucune thèse et rester constant dans le traitement de son roman. En cela, cet ultime roman reste fidèle à ses obsessions.

Janvier 2008

Un Léopard sur le garrot de Jean-Christophe Rufin

Un médecin dans la tourmente

Rufin est un personnage à part dans le monde de la littérature contemporaine. Tout le monde connaît son itinéraire atypique. Médecin hospitalier, puis urgentiste humanitaire, enfin écrivain, aujourd’hui diplomate fraîchement nommé au Sénégal, Rufin n’a cessé d’épouser les grandes causes humaines. Cet homme caméléon, n’ayant qu’un souci en tête : s’abreuver d’expériences enrichissantes et fortes, a vécu ainsi plusieurs vies. Là preuve et il l’affirme dans ses mémoires, se lassant très vite d’une activité, il court à la recherche d’une autre, ceci expliquant son incroyable parcours personnel. Une certaine forme de naïveté et d’opportunisme compose donc ce personnage surdoué. 

Dans cette autobiographie partielle, axée essentiellement sur ses expériences professionnelles (Médecine, humanitaire, littérature, politique.), il revient sur son parcours de jeune étudiant en médecine, d’interne à la Salpêtrière, de spécialiste en neurologie, de médecin humanitaire au travers de deux associations capitales dans lesquelles il s’est engagé : Médecins sans frontières et Action contre la faim, enfin d’écrivain et d’ambassadeur.

Mais ce livre est aussi pour lui un moyen radical d’affiner sa pensée sur l’évolution de la médecine, de l’ingérence humanitaire ainsi que de la politique internationale. Tout part de son grand-père, médecin de campagne, qui le recueille très jeune. Le jeune Rufin tombe littéralement amoureux de cette pratique d’abord mystérieuse puis passe les différents paliers universitaires afin d’accéder concrètement à son rêve de petit garçon. Tout part de ce fameux grand-père car il lui aura insufflé sans le vouloir le caractère proprement humaniste de la discipline aujourd’hui quelque peu délaissé par l’armature ultra technique. Rufin souffrira durant toute sa carrière de voir les médecins déconsidérés par l’intelligentsia française et le progrès technique n’arrangera pas les choses, les médecins délaissant souvent le seul Savoir au profit des dernières trouvailles scientifiques. Se faisant, il décide de dépasser ces contradictions archaïques en défendant sa discipline sur toutes les terres du monde puis de construire une œuvre littéraire. On ne mesure peut-être pas assez la puissance d’une telle aventure personnelle. Allier médecine et littérature ; deux activités, sinon les deux plus intéressantes qui soient données à un être  humain de pratiquer… Sauver doublement des vies… Consacrer sa vie à l’autre.

S’ennuyant très vite par son quotidien effréné, et désespéré de rencontrer des patients promis à une mort immuable lorsqu’ils mettaient le pied dans son bureau (La neurologie étant une discipline qui apportait peu de traitements au début des années 70.), Rufin décide assez vite d’exploiter à sa façon le filon de la médecine, trouvant un souffle nouveau au début des années 80. Il devient un temps médecin humanitaire, participant aux premières campagnes de Médecins sans Frontières puis d’Action contre la faim, écrit des essais sur la question, voyage énormément, devient conseiller au cabinet des droits de l’homme sous la première cohabitation, repart à Recife afin d’assurer un poste de conseiller culturel, reprend du service à l’hôpital, préside ACF, etc.

Puis, las de ses allers et retours, il décide de se nourrir de ses expériences (non pas médicales curieusement) afin de s’atteler au genre romanesque avec le succès que l’on sait.

Ses mémoires, si elles se mêlent fatalement au caractère de l’homme, plaisent pour deux raisons : la première plonge le lecteur profane dans le monde de la médecine, monde étudiant tout d’abord où Rufin écrit une chose assez rare pour la noter ici : « Les mieux armés pour franchir ces obstacles sont ceux dont les convictions médicales sont les moins assurées. (…) Au contraire, les convaincus, les passionnés, ceux qui ont déjà passé deux ou trois étés à brancarder des malades, ou à laver le sol dans des cliniques, ceux qui ont tout lu sur leur futur métier, qui tremblent d’échouer et ne voudraient à aucun prix se résoudre à embrasser une autre carrière que la médecine, ceux-là seront fébriles paralysés par le trac.[1] ». Puis monde professionnel où encore une fois, l’auteur n’est pas tendre avec la corporation, notamment celle des élites. La sincérité du médecin respecté et de l’écrivain reconnu par ses pères touche car son sens critique dénote peut-être avec son côté un peu consensuel…

La seconde raison est purement littéraire. Car le rôle et le talent d’un écrivain se confinent dans le fait de rendre saisissant, frappant, l’exemple anecdotique, le rangeant ainsi du côté des théories universelles, des fables atemporelles et de la réalité implacable. Et Rufin, d’une écriture élégante et simple à la fois, construit son texte de cette manière. S’il passe scandaleusement (mais c’est voulu, par pudeur, par secret médical aussi) sur ses expériences extrêmes de famine, ou encore de camp de réfugiés qu’il traverse de plein fouet, il s’appuie sur des grandes notions d’humanisme, au moyen d’exemples parfois légers mais la plupart du temps pertinents. Sur la mort qui l’a accompagné de manière étrangement proche durant ces vingt années de pratique et de voyages, il ne disserte pas longtemps, et décrit avec distance et force sa première séance d’autopsie : « Je ne m’étonnais plus, en regardant cette apparition humaine, de percevoir un contraste entre le moelleux des chairs et le bruit de bûche que rendait leur manipulation sur la table d’autopsie. »[2] Tout est dans cette phrase : l’aspect banal et même ridicule de la mort et puis son mystère, voir son horreur complète qui saisit l’étudiant.

Mais ce que Rufin passe sous silence, ce sont ses contradictions : Il défend coûte que coûte la médecine de son grand-père mais la fuit très vite, d’abord en intégrant MSF puis en abandonnant complètement la pratique. Se plaignant du caractère redondant de la médecine hospitalière, il fera le nécessaire pour s’occuper différemment. Ensuite, se voulant apolitique, et refusant toutes étiquettes, il ne dit rien sur les deux gouvernements de droite auxquels il a collaboré, même s’il ne faisait partie que d’un cabinet ministériel, sans oublier qu’il a été nommé ambassadeur par Kouchner (ministre de droite) à Dakar en 2007. Une idée saute aux yeux. En fait le parcours de Rufin est un exemple concret de ce que veut appliquer notre gouvernement sur le marché du travail : la flexibilité. Sauf, que chez Rufin, elle ne s’exerce que dans la sphère des élites !

Trêve d’humour noir, il faut lire ce passionnant document car Rufin a su puiser puis digérer de fort belle manière, trente ans d’expériences uniques qui forgent la personnalité d’un homme, puis d’un écrivain. Même si l’auteur ne juge pas utile de dater quelques périodes charnières, il trouve une simplicité de ton qui fait contraste avec la complexité de ses diverses activités.

Mars 2008



[1] P. 44.

[2] P. 104.

Avant que le coq chante de Cesare Pavese

Le code Pavesien

Dans les nouvelles ou les romans de Pavese, le lecteur doit faire face à une situation souvent banale. La plupart du temps, l’écrivain italien insère un personnage trouble qui vient, non pas semer la zizanie dans un cadre rigide, mais tout doucement entraîner une perte des repères dans un microcosme qui ne demandait qu’à les perdre. Ces personnages, souvent marginaux (socialement ou moralement), sont seuls, tristes, orgueilleux et en souffrance. Leur influence n’est pas sans importance sur les personnages rencontrés. Le cadre pavesien est la province italienne ou campagne et stations balnéaires sont décrites comme des lieux envoûtants, désertés, secrets et dont l’aspect étrange et unique fait partie intégrante de l’intrigue souvent dramatique.

Dans ces trois longues nouvelles, ce type de schéma se répète inlassablement: Talino, sortant de prison, est invité par son compère de cellule à le rejoindre dans la ferme familiale afin de trouver une occupation après sa lourde peine. Là, il fait la connaissance de toute la famille et s’éprend très vite de l’une des jeunes soeurs. Les rapports sont tendus, conflictuels, incertains entre les paysans ; l’atmosphère est lourde, et le drame finit par éclater : la mort d’une femme, gratuite, linéaire, conclusion sourde et quasi logique à la trame qui se dessinait. Pas d’effusion de larmes et de coulée de sang chez Pavese, le drame est bouleversant mais s’inscrit dans le quotidien moite des paysans. Dans cette nouvelle, l’oralité est de mise et Pavese, grand styliste, s’amuse à imiter le langage des petites gens des années 40. En France, Pavese trouverait son équivalent chez un écrivain comme Paul Gadenne dans le roman L’invitation chez les Stirl. Nous sommes dans le cadre du roman néoréaliste saupoudré d’intime, d’introspection et de subjectivité nécessaire à la description d’un drame, d’une fêlure, d’une conscience solitaire. Pavese dissèque l’intimité d’un être, perdu très souvent dans ses pensées, à la recherche de son passé, de ses racines, et surtout de lui-même. Mais le drame n’est jamais loin de cette prise de conscience.

La seconde nouvelle met en scène un jeune homme, Stefano, maintenu en résidence forcée dans une petite station balnéaire tranquille. (Là-dessus, on peut se replier sur la biographie de son auteur, forcé de résider à Brancaleone en 1936.) La venue du prisonnier entraîne la curiosité, et très vite, le héros est amené à rencontrer les habitants de la ville. Il fréquente une femme, Elena, plus par lassitude que par véritable amour pour elle. Scènes du quotidien, allers et retours dans la ville, parties de chasse, jeu du chat et de la souris, les amours se font et se défont dans un silence glacial, pesant, mais toujours dans un climat pondéré.

Enfin, la dernière nouvelle met en scène un narrateur qui vit en autarcie en haut d’une colline qui donne sur Turin. Là-haut, il se plait à se promener, à goûter le calme de la nature, à discuter avec ses voisines. Mais certains fantômes du passé reviennent, notamment Elvira, un amour de jeunesse, et vont chambouler quelque peu ses habitudes, quelles soient matérielles ou plus morales. Des questions nouvelles vont alors se poser, sur l’amour et la guerre qui peu à peu va planter le décor jusqu’à le ruiner et bouleverser l’existence du narrateur qui tentera tout de même de vivre comme il le faisait avant que le conflit vienne jusque chez lui, c’est-à -dire seul et en communion permanente avec la nature où le repos est possible.

Aventure spirituelle secrète, introspection constante mise en valeur par la constante du monologue intérieur, déchirement des sentiments orchestrés par un style épuré où c’est au lecteur de puiser, de découvrir les drames et les trames qui se jouent ; voici en gros de quoi est composé ce recueil où tout naît de la description. Trois nouvelles typiquement pavesiennes où la solitude, thème central de son œuvre, est l’axe central. Tout part d’une solitude forcée ou choisie confrontée à une nature bienfaitrice mais sauvage et à la rencontre d’autrui. Et pour cause, car la solitude est obsessionnelle chez cet écrivain. A la fois source de connaissance de soi, de grandeur tragique, de rigueur mais aussi d’attente, de pauvreté affective, de tristesse et de deuil. Pavese en est sûrement mort de cette solitude-là, en attendant une femme qui ne revenait pas.

Février 2008

Amicalement vôtre de Roger Moore

Une vie d’acteur

Issu d’une famille modeste, Roger Moore (né en 1927) a gravi les échelons tout seul. Un parcours hors du commun pour quelqu’un de commun semble nous dire, à travers cette autobiographie tout à fait singulière, l’acteur britannique.

Après une enfance des plus banales, le fils unique au physique avantageux, décide de devenir acteur après qu’il a fréquenté assidûment le cinéma de son quartier et admirer les plus grands comédiens de l’époque. Après quelques figurations et publicités pour les magazines, il est vite repéré pour son charisme et son charme dévastateur. Son premier rôle significatif arrive en 1954 dans La Dernière fois que j’ai vu Paris de Richard Brooks avec Elizabeth Taylor et Van Johnson. Excusez du peu ! Il enchaîne les seconds rôles avant de « triompher » dans la série télévisée Ivanhoé en 1958. Forcément, les producteurs de télévision se l’arrachent et l’acteur accepte des projets comme Maverick, Le Saint (durant sept saisons de 1962 à 1968) puis Amicalement vôtre avec Tony Curtis au début des années 70. Sa carrière semble faite et limitée aux séries télé de plus ou moins bonne qualité jusqu’à ce que les producteurs de James Bond lui proposent le rôle de l’agent secret britannique délaissé par Sean Connery. Et à 44 ans, Roger Moore commence sa véritable carrière cinématographique en endossant le costume de James Bond à sept reprises, de 1973 à 1985. Bien évidemment ce rôle mythique fait monter sa côte et les projets s’enchaînent avec une rapidité déconcertante : durant ces treize années, il tourne pas moins de 19 films parmi lesquels Gold (1974), Les Oies sauvages (1978) ou encore Le Commando de sa Majesté (1980). Parallèlement à sa carrière d’agent secret pour le cinéma, il tourne dans des films d’aventure ou de guerre typiques de l’époque, et que tout le monde ou presque a oubliés aujourd’hui ! Il faut dire que ces films sont réservés seuls aux amateurs de l’acteur ! Entre la série B et la série Z, il campe des personnages d’aventuriers, de commerciaux ou encore de mercenaires aux prises avec des dictatures militaires, des conflits financiers ou autres prétextes à l’aventure. L’Afrique, l’Amérique du Sud étant les principaux continents où se déroule l’action.

Curieusement, Moore n’a tourné dans aucun chef d’œuvre du septième art si l’on oublie ses apparitions durant sa jeunesse dans deux ou trois films majeurs. De cela, il ne dit rien, ne regrettant rien. Du coup, le lecteur assiste, durant près de 400 pages, à la carrière de l’acteur où s’accumule une série d’anecdotes souvent sympathiques. On y voit un acteur doué, enthousiaste, mais conscient de ses origines modestes, jamais colérique et tentant de faire son métier le plus simplement possible. Bien évidemment, le succès aidant, il a connu la gloire, les femmes et l’argent, au point de séjourner dans les hôtels le plus luxueux du monde et de commettre quelques caprices de star, notamment gastronomiques, James Bond aimant plus que tout la bonne chair. Mise à part cela, Moore le modeste ne parle que très peu de lui, s’attachant à décrire ses partenaires de scènes, les producteurs ainsi que les réalisateurs de ses films. C’est donc un panorama global du cinéma américain et européen que l’on découvre, et curieusement et à part deux ou trois noms très connus, on s’intéresse à bon nombre de personnalités au final restées dans l’ombre ou totalement oubliées.

Que retient Moore de ses tournages ? Et bien pas grand-chose sur l’esthétique du cinéma ou encore sur telle ou telle porté d’un film mais les bêtises qu’il faisait entre deux prises, les farces qu’il faisait à ses collègues, ses accidents lors de scènes à risques, ou encore ses maladies à répétition qui l’empêchèrent souvent de faire un film en bonne condition. Et qui dit tournages, dit voyages, et rencontres, notamment féminines, mais là encore Moore reste évasif ou elliptique, sans cacher tout de même son inclination pour la gent féminine ! Restent quatre mariages, des enfants, puis, après Dangereusement Vôtre en 1985, une carrière qui s’essouffle littéralement avec des navets improbables de Jean-Claude Van Damme ou des Spice Girls ! Exemple sidérant de la loi du marché puisque la carrière cinématographique de l’acteur n’a réellement existé qu’entre le premier et le dernier James Bond qu’il ait fait!

C’est ensuite son engagement auprès de l’Unicef en tant qu’ambassadeur qui le conduira une fois de plus à voyager et à s’intéresser aux problèmes majeurs de l’enfance dans les pays en voie de développement ou autres dictatures militaires. Là aussi, problème d’interprétation : il raconte visiter des camps de réfugiés, des hôpitaux appauvris ou encore des bidonvilles pour se retrouver le soir en compagnie des présidents et des ministres des pays respectifs autour d’un bon dîner… Si l’engagement de l’acteur semble sincère, il ne dit strictement rien de négatif sur ses homologues politiques, sauf pour y dénoncer une injustice généralisée.

Hormis ces précisions, c’est un livre tout à fait sérieux, fourni, détaillé, complet, et souvent amusant. Moore est un rigolo, jamais très loin des personnages qu’il a incarnés, et dont l’humour pince sans rire n’est jamais de trop. Un type subtil qui aime la vie et qui s’est servi de son métier à des fins toujours identiques : l’argent, tout d’abord, puis les rencontres et le plaisir de tourner. L’amitié avec des collègues puis le bonheur de se retrouver devant un bon plat entre amis. Un homme finalement simple ce Roger Moore.

Novembre 2008

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