Chair-obscur(e)

 Simon Anger

 

CHAIR-OBSCUR(E)

roman

 

 

“ Les vents sont forts, la chair est brève… ”

                                                                Dominique De Roux, Lettre à G. Londeix , 6-7 février 1966.

 

 

Préface

Il est important (dans le cadre d'un livre j'entends) en ce début de XXI ème siècle de composer un roman sur la jeunesse. La jeunesse de cette fin de siècle est totalement méconnue de la littérature contemporaine, des médias et du cinéma. La vie étudiante a été schématisée outrageusement au XXe siècle (cinéma, littérature parisienne) ou alors totalement ignorée. On nous présente aujourd'hui soit le riche diplômé parisien couvert d'aventures sexuelles ou le stagiaire boutonneux qui signe son premier contrat d'apprentissage dans une usine de chaufferie conscient de l'exploitation terrible dont il sera la victime consentante. Non, les études universitaires ne sont qu'ennui répété, désirs difficiles, amours impossibles, indifférence sévère, solitude contrariée, temps libre, échecs divers; bref, rien de ce qu'on lit ou de ce que l'on voit habituellement. Cette période (la plus bâtarde de la vie) peut durer longtemps (de cinq à huit ans), puis projette ses victimes dans un monde prédéterminé: vie active ou inactive.

En ce qui concerne l'auteur de ces pages, ses études n'ont été qu'un prétexte plus ou moins douloureux pour découvrir la littérature, des femmes et quelques amis. Rien de plus. L'enseignement des lettres à l'université n'est qu'une grande mascarade qui n'apporte rien sinon, la présence d'étudiantes à des cours assommants qui doivent supporter quelques professeurs imbus d'eux-mêmes, endormants et incompétents. Ce roman essaie de montrer au lecteur ce qui préoccupe un jeune homme des années 80, amoureux d'une femme énigmatique durant des études quelque peu soporifiques puis d'un travail contraignant. L'attrait de la chair va prendre le dessus sur un amour impossible et le jeune personnage va se perdre entre obsession du corps en tant qu'objet de plaisir, passion amoureuse qui fait de l'acte de chair l'acte essentiel par excellence, celui qui unit deux êtres dans un amour sur-puissant, et surtout l’impossibilité d’une telle union. Cet amour en fait purement spirituel qui va s'étaler durant quelques années va plonger notre héros dans une espèce d'euphorie morbide, terme correspondant, à mon sens, à l'enthousiasme amoureux mêlé de renoncements et d'absence de l'être chéri. Cet amour impossible va se greffer à la poisse existentielle, au marasme métaphysique, au sordide de la vie. A l'heure de la médiocrité multipliable à échelle universelle, un homme, prisonnier de ses contradictions insolubles va se donner la mort pour sortir d'un malheur affectif dont il se croit victime. Ce roman raconte l'histoire d'un homme prisonnier de lui-même et engourdi par et dans ses propres obsessions qui vont l'empêcher de vivre la vie quelconque que chacun espère pourtant connaître. Devant tant d’illusions et la rançon de la défaite et de la souffrance, devant ces failles bien réelles, bien profondes et la lourdeur du silence et du bruit de l’indifférence, on ne peut rien faire, sinon un livre. Une poussière.

 

Lorsque Emmanuel déposa son manteau sur le dossier d'une chaise, il comprit que c’était la dernière fois qu’il devrait répéter ce geste sempiternel. Sa décision, prise une bonne fois pour toute, le transforma véritablement en un homme dont le courage le surprenait lui-même. Il s’affala sur le sofa comme un désemparé que rien ne pouvait rattraper, sortit enfin l’arme du tiroir, déposa le chiffon sur la petite table en bois encombrée de babioles en tout genre, braqua le canon glacé à sa gorge, ouvrit grandement les yeux, ne prit pas la peine de voir un peu plus loin la portée mystérieuse d'un tel geste et appuya d'un coup sec sur la gâchette. C’est ainsi qu’Emmanuel mit fin à ses jours ce 27 octobre 1986 ensoleillé vers les dix-sept heures de l’après-midi.

Ce qui frappa tout d’abord les pompiers, alertés quelques minutes plus tard par un voisin, lorsqu’ils pénétrèrent dans l’appartement, ce fut l’apparente puissance du coup qui peignit le mur blanc du séjour de véritables fresques sanglantes. Le corps d’Emmanuel était, quant à lui, recroquevillé sur le sol comme un enfant brisé par une injustice, les yeux encore brusqués par la violence de la décharge qui avait perforé son visage blafard. A la vue de son état physique déplorable, on avait du mal à s'imaginer que ce type avait été un jour vivant (tant il s'était abîmé), qu'il avait vu, parlé, bougé, aimé. La mort dévisageait déjà ses anciens traits et mettait un voile définitif à son ancienne apparence. Ainsi finissait l’existence tumultueuse et banale d’un homme de 26 ans qui n’avait pas eu la patience de voir ce qu’apporteraient la trentaine, puis la quarantaine aux types de son espèce.

Sur le moment sa mort choqua tout le monde (entourage et famille scandalisés, vagues connaissances choquées, inconnus perturbés par la nouvelle) puis très vite, c’est-à-dire quelques semaines après qu’on l’eut enfoui sous la terre ferme, bien planqué sous la dalle de marbre, sa misérable escapade sur la planète fut reléguée au rang de vagues souvenirs dans l’esprit de ses proches et le visage d’Emmanuel s’éteignit dans la conscience collective comme si chacune de ses actions (parfois menée durement) n’eut servi strictement à rien. Son statut d'ami, d'amour, d'amant, de fils, de frère, de confrère, d'étudiant, de collègue, de vague connaissance, d'oublié, de méprisé devint subitement celui moins éphémère de mort. Chaque parole, chaque acte, chaque infime souvenir que l'on ferait en son nom le ramenait inexorablement à son départ définitif, à sa fonction d'inexistant, à sa nature d'absent, à son statut de mort; bref à sa place profonde de disparu ancré dans la mort. Et le temps pour édifier l'oubli.

Et pourtant rien ne prédisait un tel constat d’échec quand deux ans plus tôt, Emmanuel rejoignit son lieu de travail mais chaque petite vie d’un jour l'avait mené inexorablement à la grande mort d’une nuit.

I Jusqu'à elle

Le suicide l’avait toujours accompagné. Depuis dix ans, il le cultivait à toute heure de la journée. Chaque acte le plus infime, le plus banal, le plus routinier lui inspirait l’acte fatal.

Un homme ne se suicide pas un jour J, il cultive ce jour durant des années d’intenses surgissements morbides puis il arrive à terme en mettant le mot “ FIN ” à son étrange roman. Chaque pas sur la chaussée mouillée des jours de pluie, chaque trajet infini sur quelques voies trop rouillées, chaque silence accompagné de vide inspiraient puissamment l’acte d’autodestruction. Emmanuel était passé par ces stades que seuls les vrais suicidaires avaient vécus depuis des lustres. Sa mort surprit tout le monde alors que cela faisait dix ans qu’il était pour ainsi dire inexistant. Mais la seule vision d’un corps mobile suffit à faire croire qu’il y a encore de la vie. La mort est avant tout physique. La mort est un corps étendu offert aux embaumeurs et aux croque-morts. Rien de plus. Un corps vidé de toute substance dont on se sépare pour l’éternité. Le suicide est le dernier acte, la signature du vivant qui décide de ranger son manuscrit et de le laisser aux descendants. “ Faites-en ce que vous voulez, disposez de mon corps comme vous l’entendrez. ”

Nombre de fois, le jeune Emmanuel avait pensé sa propre mort. Nombre de fois, il avait songé disparaître à 15, 19, 20, 22, 24 ans, certain de la fameuse date qu’on inscrit sur les dalles blanches et noires : 6 mars, 31 mai, 2 juillet. Et puis les années passaient malgré tout quand il avait jugé bon d’aller fouiner un peu plus loin dans le temps pour finalement choisir ce 27 octobre 1986. Plus que la période estivale ou les fêtes de fin d’année, l’automne était propice aux cafardés du bitume parisien. Personne n’est là pour vous sermonner sur votre attitude trop pessimiste, sur votre jeunesse ; ils sont tous occupés à leurs affaires de bureau. Vous disposez de votre temps et celui des autres. Vous braquez l’arme contre votre gorge et vous tirez la sonnette d’alarme ; celle que l’on entend toujours trop tard.

Le suicide résout les problèmes du défunt mais annonce implacablement ceux des témoins impuissants. Culpabilité, tristesse, questionnements, rejets ; bref le même scénario se répète incessamment. Restait qu’Emmanuel, jeune homme fragile de 26 ans avait fini par se détruire, se supprimer de cette triste façon. En plus de faire exploser sa vie pourtant acceptable aux yeux de tous, il s’était volontairement saccagé la tête. Il avait sûrement voulu qu’on le retrouve ainsi, maculé de son sang, le regard ouvert, le visage fermé et les membres pliés. D’une certaine façon, il était parvenu à son but. La mort le disculpait de tout, son suicide surtout, la mort héroïque des lâches (ou la mort lâche des héros). Dans tous les cas, il en était un, un héros, un vrai, déchu.

Son suicide, il l’avait porté jusqu’à sa mort. Il s'était incrusté en lui comme la crasse se fige sur la peau ou sous les ongles. Jamais il ne l’avait lâché, même en plein bonheur, même en plein instant de grâce, celui-ci ressortait toujours plus triomphant, comme indompté. Il était, avant d’être celle de sa mort, la condition même de son existence. D’une certaine façon, le suicide qu’il entretenait en pensée l'avait maintenu en vie durant 26 ans ; une vie parfaitement bancale s’il en est mais une vie quand même. La tentation du suicide le disculpait de toute faute morale. Tout gosse, alors que ses parents le prenaient avec eux pour un voyage interminable en direction du soleil, il s’accoudait sur la vitre de la portière arrière et s’abandonnait à la pensée de la mort. Il laissait derrière lui, à l’intérieur des murs de brique de son collège, quelques visages, quelques mots, quelques souvenirs qui déjà prenaient la forme d’un malheur. Le regret fut sa marque de fabrique. Le manquement, la solitude, le dépérissement. Lorsque la nuit tombait sur ces routes désertes que dévisageaient les faibles lumières de phares ainsi que d’obscures forêts d’arbres touffus tout à coup révélées parmi les ombres, un sentiment d’étrange malaise venait le harceler de toute part. Il fixait alors les traits de délimitation qui défilaient sous le véhicule, les comptait, les emballait pour la nuit dans son sac de songes en les additionnant. La nuit recouvrait les passagers des véhicules et le silence envahissait ces vagues fantômes immobiles. Sans penser véritablement à la mort mais en ayant tout de même à l’esprit la peur qu’elle l’emporte d’un coup, ce paysage mélancolique et froid le perturbait. Il aurait voulu serrer quelqu’un dans ses bras, à l’arrière de la grande voiture mais il était seul et il avait froid. D'une certaine façon, il fut toujours seul et il eut toujours froid.

La solitude l’avait bercé depuis sa tendre enfance ; de tout temps, il s’était senti à l’écart, presque rejeté des siens. Ses souvenirs d’enfance se résumaient à sa morphologie d’alors : maigreur, pâleur, astigmatisme, asthme. L’école l’avait ennuyé au plus haut point. La crainte du professeur venait s’adjoindre à l’incommunicabilité issue d’une timidité quasi maladive. “ Tu finiras sous perfusion ! ”, ne cessaient de dire ses parents lorsqu’il rejetait un aliment ne lui convenant pas alors que c’était son âme qui avait besoin de perfusions. Il était à peu près vide de l’intérieur, ne se posant tout d’abord aucune question, se laissant vivre, mais en souffrant du lendemain qu’il passerait enfermé, loin de sa tendre mère et de son foyer qui les longs soirs d’hiver se baignait des belles flammes de la cheminée. Réchauffement des pieds et de l’âme avant d’aller rejoindre quelques heures plus tard les durs élèves. La maladie, fréquente, venait le ramener à sa triste condition d’enfant victime d’un corps faible et capricieux. Alors, il restait des jours couché, brûlant de fièvre, cherchant quelques gouttes d’oxygène que l’asthme cherchait à annihiler. Déjà, ses cris dans la nuit, ses coups dans le plâtre des murs annonçaient l’intense crispation de son corps fragile. Plus il poussait en âge et plus ses certitudes d’enfant insouciant remplissaient ses jours. Il voyait, peut-être avant les autres, les failles, les silences et les pleurs des “ Sacrifiés de Dieu ”, comme il les appela plus tard. Devant la déchéance de certains gosses, il se faisait juge silencieux ; ni d’un côté, ni de l’autre ; il observait tristement les uns profiter des plus faibles ; et les miséreux s’enfuir sous les coups des gamins orduriers. Et dans le silence, il rentrait chez lui avec ces images cafardeuses en tête. Il prenait le dernier disque acheté et l’écoutait en boucle sur le vieux tourne disque qui lâchait parfois ses décharges jusqu’à ce que sa mère, toujours dévouée, l’accompagnât pour la seconde moitié de la journée passée entre les murs de l’école. Sérieux plus que doué, ses résultats étaient ceux d’un élève lamda à qui les professeurs ne font pas vraiment attention : il y a les élèves brillants, les cancres et la masse indifférente du centre. Il faisait partie intégrante de cette masse. Il n’existait pour ainsi dire pas. “ Elève inquiet. ”, nota un jour un professeur. Ce fut la seule remarque à peu près personnelle qu’il reçut de toute sa scolarité. “ Assez Bien. ”, “ Peut mieux faire ou j’attends mieux. ”, “ Des progrès mais en baisse.” constituaient durant ces quelques années ingrates les seuls commentaires sur son attitude à l’école.  “ Elève désinvolte. ” fut le seul compliment à peu près pertinent d’un professeur à son égard. Son esprit vague n’en était pas moins assidu, généreux et surtout attentif aux fêlures de l’existence.

Il se disait quelques fois qu’il était déjà mort tant la vie ne lui apportait jamais ce qu’il désirait au plus profond chaque jour. Or, il souffrait de cette envie de continuer, de prospecter, de trouver chaussure à son pied, de tomber nez à nez sur quelque chose d’enchanteur, de secret, de physique, de perturbant. Sa souffrance était sa maîtresse, il trompait tout le monde avec, elle ne le lâchait pas ; elle se suffisait à elle même et progressait de façon obscure. Elle lui laissait quelque temps mort mais restait vigilante, prête à intervenir rapidement.

Du haut de son jeune âge d’écolier en instance d’adolescence, l’institution scolaire telle qu’il la subissait au quotidien lui pesait plus que tout au monde puisqu’elle lui prenait 90% de sa vie. L’ennui mêlé au travail et à la fréquentation de ses contemporains. Il fut patient, très patient quelques soient les barrages annoncés : devoirs, examens, camarades.  Même s’il s’en sortait toujours avec les honneurs, il sentait qu’il y laissait des plumes à chaque fois ; que chaque jour qui passait le rattrapait finalement en l’affaiblissant. A 16 ans, rescapé du collège, c’en était déjà trop ; la mort violente était son seul recours. Face aux horreurs des classes de cours, des filles aux seins qui gonflaient, des garçons aux visages ravagés par la peur et la bêtise, et à sa vie qu’il ne reconnaissait que trop peu, il se sentait en trop, en rade. Il fallait agir mais quand ? Telle fut l’éternelle question jusqu’à ce jour d’octobre 1986. En attendant, il fallait bien poursuivre le cours de son existence et commencer son éducation.

Son éducation amoureuse ne devait pas lui apporter les certitudes qu’il cherchait tant, au contraire. Pourtant, entre les exposés usants, les fiches de lecture, les devoirs ingrats de mathématiques appliquées, son esprit restait en alerte devant certains visages féminins que l’Education Nationale lui permettait de rencontrer entre 8h et 16h30. La vue de Delphine, une jeune écolière gracieuse au visage de garçon manqué l’obséda un certain temps jusqu’à ce qu’il finisse par abandonner lorsqu’il rentrât dans le secondaire. Florence prit la relève durant deux ans ; mais rien de bien sérieux n’unirent ces deux fantômes. Une danse les colla le temps d’une chanson qui parut l’éternité aux yeux du jeune homme maladroit mais bouleversé. Les longues vacances d’été lui apprirent ce qu’était l’ennui, le véritable ennui, celui qui s’incruste jusque dans les pores pour ne jamais plus en ressortir. Ses parents, deux monstres archaïques endeuillés par leur propre condition de salariés tributaires d'un système inégalitaire qui s’était implanté dans la quasi totalité de la planète terre, ne faisaient que remplir leur ignoble contrat de géniteurs, c’est-à-dire, qu’ils assuraient à défaut d’une éducation subtile, les denrées essentielles à son accomplissement physique : trois repas par jour, quelques cadeaux les jours de fêtes religieuses, et une bonne claque de temps en temps pour remettre les idées en place ; et lorsque celles-ci étaient bien trop révolutionnaires à leurs yeux, un petit coup de ceinture calmait l’esprit progressiste du jeune Emmanuel. A part ces menus détails, sa vie ne ressemblait que trop à ses chers collègues de l’école. Des billes à l’argent de poche, des spasmes sportifs aux premier émois sensuels, il passa finalement par tous les stades ingrats non sans mal pour certaines catégories plus difficiles. Ces chemins traversés quatre fois par jour, ces repas du soir qui réunissaient toute la famille, le père difforme assis en face de lui qui ne s’entendait pas déglutir comme un brontosaure le moindre aliment. Tout cela formait son misérable quotidien d’ado boutonneux.

Lorsqu’il eut 14 ans, il fit une découverte immense dont il ne put plus se détacher. Somnolent comme une endive un soir d’hiver, son esprit s’échappa pour se retrouver auprès de son professeur d’anglais, une femme filiforme d’une trentaine d’années. Très vite et on ne sait par quel subterfuge, celle-ci se découvrit puis s’offrit en caresses au jeune homme éberlué par tant de beauté compacte. Ses seins discrets provoquèrent au toucher une montée d’adrénaline qui se termina en une évacuation liquide d’un plaisir suprême jamais imaginé même en rêve par le jeune collégien. Lorsqu’il revint à lui, encore sous le choc d’une telle expérience, il comprit alors ce dont beaucoup parlaient, souvent en riant, dans la cour de l’établissement. Il se leva discrètement et nettoya la bulle de plaisir qui luisait encore sur le drap fraîchement lavé par sa mère. Sa vie devait changer de façon radicale. Lorsqu’on survit dans cet enfer, le plaisir amoureux reste le seul atout que l’on possède. Lorsqu’il aperçut son professeur le lendemain, il l’observa de plus belle pour passer une nouvelle nuit d’extase amoureuse.  Plus il refaisait le même rêve et plus son plaisir décuplait. Il n’allait tout de même pas avouer cet amour illégitime à une femme qu’il ne connaissait pas, qui plus est son professeur d’anglais. Comme souvent dans ces cas-là, il faut abandonner, mais Emmanuel comprit très vite que bien d’autres femmes pouvaient l’amener à ce genre d’extrémité. 

Déjà à cet âge, l’ennui vint s’immiscer au plus profond de son quotidien bâtard de collégien de banlieue parisienne. Les jours se répétaient, les mêmes, les mêmes sons de cloches, les mêmes sermons de professeurs frustrés d’avoir échoué dans ces collèges miteux, d’être jamais assez payés, etc., des mêmes camarades boutonneux. Patient, il passa ses classes comme un militaire et décrocha sa place dans le lycée du coin. On disait souvent que c’était dans ce genre d’enceinte carcérale qu’on se forgeait une personnalité. Ces trois années furent d’une tristesse sans précédent. Les cours éreintants le vidaient de jours en jours, les professeurs étaient pour la moyenne des mini-dictateurs qui assouvissaient leur minable pouvoir sur ces adolescents encore trop apeurés pour se révolter. Les filles étaient difficiles d'approche et Emmanuel se contenta de quelques amis chers qui lui permettaient d’enfreindre les maigres codes de vie morale qu’on inculquait en ces lieux. Contrairement à beaucoup de pays européens, la France de la banlieue parisienne a permis la construction d’écoles à la manière de véritables camps concentrationnaires. Pas d’espace naturel ni de terrains de sport ; les lycéens doivent se contenter comme en prison d'une cour centrale munie de quelques bancs de pierres pris d’assaut par les durs à cuire et le tout entouré de fils barbelés. Parfois, Emmanuel et Régis s’évadaient en direction du centre commercial qu’ils percevaient déjà comme le temple du capitalisme sauvage. Ils n’avaient pas vu grand-chose mais leur vision était juste. Un déjeuner au Fast food leur permettait de sortir de cet endroit glauque où ils ne connaissaient finalement que labeur et solitude. Leur chasteté contrainte n’arrangeait rien à leur idée de bonheur mais leurs rares permissions dans les galeries du centre commercial les libéraient un moment de la pression scolaire et professorale. Et puis ils revenaient dans ces salles obscures et attendaient patiemment que l’heure tourne en ne participant nullement à la vie de la classe. Pour dire vrai Emmanuel était bien trop préoccupé par sa misérable condition pour écouter le moindre mot prononcé par ces savants ratés. Il se contentait de noter comme un mouton les maigres informations transmises pour l’examen final. Le soir, il s’affalait en se nourrissant d’amour et de vie purement virtuels.  Et le lendemain, il patientait sous la pluie en attendant l’éternel bus qui le conduisait à l’échafaud ; un échafaud quotidien de trois longues années. En trois années passées le cul sur une chaise à écouter déblatérer ces chameaux de professeurs, on a le temps de penser à tout autre chose, notamment à la grande affaire de la vie : la mort. Il voulait arrêter cette grotesque mascarade, cesser de souffrir sans l’être aimé (et elle existait bel et bien), de travailler, de supporter la solitude et la multitude imposées. Ses rêves d’enfant étaient à balancer aux ordures, ceux de son adolescence à faire. La découverte du corps féminin n’était pas sans encombres. Aucune ne semblait vouloir l’offrir simplement. Il fallait passer par des codes plus ou moins secrets, paraître détaché et surtout ne jamais rien tenter. Il y parvenait du reste sans mal et se contentait de regarder ces quelques beautés en silence. Ces trois ans, il les passa avec quelques rêves enfouis en lui pour l’éternité. Ses souvenirs de professeur d’anglais aux seins nus devenaient soudain désuets. La vue de certaines camarades lui inspirait les pires aberrations (aberrations pour son jeune âge) sexuelles. Sous leurs airs de sainte vierge, il les imaginait dans des positions les plus scabreuses, offertes et noyées par le plaisir. Il broyait du noir dans ses désirs de chair et de peau. Mais tout lui était refusé comme interdit. Il se contentait du mince butin qui lui restait. Sa vie ressemblait à ce qui lui était imposé. Rien de plus. A 18 ans il étouffait et cherchait une porte de sortie. La porte de sortie lui fut promise huit ans plus tard. Elle l’entraîna dans la mort à la fleur de l’âge. Devant un certain manque de motivation vitale due à sa misérable existence, il comptait en finir le jour de sa majorité qu’il fêta avec son ami Régis au quatrième étage du lycée sous leur escalier de prédilection. Il s’embrassèrent comme des gamins promettant de s’entre aider en cas de coups durs. Ils auraient besoin l’un de l’autre, assurément. L’amitié était la chose à vivre sur terre ; elle permettait un semblant de continuité, sans jalousie ni haine. L’entraide faisait partie du jeu et les deux acolytes se juraient, comme des amants interdits, fidélité dans leur malheur respectif. Régis écartait toute idée morbide et se contentait de vivre l’absurdité en grappillant les minces plaisirs qui étaient offerts ci et là à sa jeunesse dorée. Sans but apparent, loin des théories freudiennes ou kantiennes qu’il avait du mal à ingurgiter en cours de philosophie, il prenait la vie telle qu’elle était même si elle s’apparentait à une prison. Du coup, Emmanuel reprenait peu à peu goût non pas à la vie mais à sa propre condition de puceau lettré. Il vivait entre les déboires de son ami intimidé les jours de piscine lorsqu’il devait affronter en maillot de bain les jeunes adolescentes de sa classe, les revues de charme qu’on lui refilait gentiment pour son éducation et les lamentations d’un Dostoïevski, d’un Maupassant ou d’un Tourgueniev. Il passa des heures à comprendre ceux qui cent ans plus tôt avaient enduré peut-être les mêmes labeurs de l’âme. Après avoir quitté l’enceinte du lycée et salué son ami, il s’engouffrait dans l’autobus, grimpait dans sa mansarde, s’adonnait au plaisir que les femmes lui refusaient puis plongeait dans le dix-neuvième siècle russe. Les perpétuels drames intérieurs que vivaient Raskolnikov ou tout autre personnage dostoïevskien le confortaient dans sa perception morbide de l’existence sous toutes ses formes. Il s’empressait de résumer les malheurs de Dosto à Régis mais celui-ci restait de marbre aux pages de bible russe. Il ne croyait pas en la puissance de la littérature. Il préférait ignorer les grandes pages de ce temps. Il avait tort mais son ignorance le maintenait en vie ; du moins en parfaite santé. Pendant qu’il gambadait dans une insouciance post adolescente et s’apprêtait à rencontrer la femme qui le sortit définitivement de son enfance, Emmanuel sombra dans la solitude la plus totale. Très vite, les 18 ans atteints, il ne s'intéressa plus qu'à l'essentiel: l'amour, l'art et l'amitié; le reste lui était devenu totalement superficiel. Il ne faisait soudain plus partie des gens qui partaient en vacances, sortaient le soir, visitaient les aquariums géants, les zoos espagnols, les campagnes, les châteaux forts, les calanques, les marchés, les bars parisiens, les clubs de danse, les cinémas pornos. Il restait seul à contempler le seul temps dont il disposait. Sa vie se consumait dans un excès de réflexions intimes qui le prédisposaient déjà à une sorte de folie. L'amour, l'art n'étaient que subterfuges à l'ennui qui étouffait ses jours et ses nuits. Son corps, déjà atteint par une adolescence lointaine, le torturait de toute part. Ses amours n'étaient que pages plastifiées dont l'utilité première servait à sa nouvelle sexualité; une sexualité honteuse, cachée, quasi mystifiée. Chaque éjaculation était le réceptacle de sa pauvreté affective. Devant l'absence d'une femme qui l'eût pris dans ses bras pour le remonter comme une pendule, il se ferma à la tendresse, à l'amour spirituel et commença une véritable chasse aux corps. Devant son incapacité à comprendre l'esprit féminin, il décida de se saisir de leur corps et d'oublier sa tristesse à l'intérieur des entrailles des femmes qui se donneraient à lui. 

En attendant d'expier ses misérables désirs d'homme mûr, il fallait patienter souvent jusqu'à l'endormissement de tous ses organes. Ses principales activités se résumaient à la triste observation de l'autre. Il restait pantois devant ses parents immobilisés par des journaux télévisés présentés par des imbéciles heureux, sa mère tournant de cette façon si maternelle la salade dans ses drôles de machines en plastique, son père s'adonnant aux calculs les plus savants pour voir ce qui lui resterait à la fin du mois. Entre ses lectures quotidiennes et ses devoirs surveillés, il se perdait dans l'écriture de ses passions dont lui seul connaissait le secret et l'inexorable attente. Lorsqu'il eut son bac, il décida de s'offrir quelques vacances bien méritées sur la côte basque où il pouvait souffler loin du monde indigeste qu'il fréquentait au quotidien. Loin des siens mais hébergé par quelques parents lointains, il se perdait dans la contemplation poétique de la mer en furie et de ses petits ports de pêche où l'on ne pêchait pas. Les marées influaient sur son ennui, les matins se succédaient dans le silence austère des belles solitudes, il passait le portail de la propriété semée de graviers, et se perdait dans le dédale submergé des rues encombrées de touristes pressés de ne rien faire. Il s'enfonça dans le sable fin des plages belliqueuses. Il affrontait les vagues comme on défie un barbare et s'y abandonnait telle une femme surprise par des désirs de chair. Il se fatiguait utilement puis s'effondrait en priant de ne jamais revivre de telles journées. Elles s'accumulèrent et mirent le jeune homme dans cette disposition tragique: une liberté qui le disculpait de toute faute morale. Il était enfin prêt à tomber.

 

II Jusqu'à lui

Hélène ouvrit ses petits yeux le trois septembre 1962. On découvrit très vite que le bout de chou aux yeux clairs transpercerait plus tard le regard médusé de désirs des garçons. Ce gros bébé né au tout début d'une décennie sans charme ni mystère passa ses quinze premières années à essayer de s'accepter, telle qu'elle était au fil du temps. Tout d'abord, ce fut ce visage plutôt sans grâce particulière qui lui posa problème. S'ajoutèrent des problèmes de poids (pourtant ridicules), quelques boutons placés aux endroits stratégiques puis sa sexualité qui lui remontèrent à la gorge. Tout va très vite chez une femme; ce que l'on compte en années chez un homme, on le recense en mois, si ce n'est en semaines chez une femme. Lorsqu'elle décide de tout changer, de rentrer de plein fouet dans une vie qu'elle n'accepte pas, sa transformation fait mouche. Hélène, à 16 ans, et après une enfance a peu près calme et sans grand souvenir, décida de passer tous les caps de l'évolution féminine. Elle se perdit très vite entre première expérience sexuelle, première cuite, première cigarette, premier amour, premier orgasme vaginal. Lorsqu'elle passa son bac, ses bagages étaient pleine des expériences limites dont chaque adolescent qui se veut à l'heure se doit de passer. Les garçons s'inclinaient devant sa frimousse de jeune ado rebelle, ses caprices de future femme fatale, ses pleurs de gamine qui a grandi un peu trop vite. Ses silences masquaient le trop plein d'absence. Très vite et sans véritablement le vouloir, elle se déplaça avec sa cour autour d'elle. Elle pouvait ainsi se confier à sa grande amie Clémence, le fantôme au corps de louve, et lui pleurer toutes les larmes de son corps pour des broutilles de son âge. Puisqu'une femme n'a qu'un but sur cette terre, c'est de plaire, elle comprit la puissance qu'elle dégagea dans son lycée silencieux de proche province. Elle enlaça les quelques ados boutonneux qui rêvaient déjà de son corps lors de ces soirées ennuyeuses qui prennent tant d'importance aux yeux de ces sous-hommes. Elle entourait ces cous de ses mains transparentes et posait son doux visage sur une épaule, parfois même sur un torse lorsque celle-ci s'affalait, la chope de bière moussant encore à la surface. La tendresse fut sa grande sœur. Elle s'abandonna dans le travail autant qu'elle fréquentait les mâles rugissants et forcément plus vieux qui s'empressaient de la mener au soi disant plaisir de la vie. Les vacances étaient des parties de cache-cache avec le temps qui formait son visage aux grandes expériences physiques. Ses regards transperçaient la lumière du jour comme ils cloisonnaient les rares rayons nocturnes. Elle grandissait dans l'indifférence et la stupeur de voir le temps se noyer si vite. Elle se perdait sur des catamarans toujours avec les bouseux du coin qui la désiraient férocement et elle se laissait faire comme une sirène impuissante pensant que tout fonctionnait ainsi. Il y avait néanmoins chez elle, hormis sa grande intelligence, cette incroyable beauté qui avaient paralysé beaucoup de victimes innocentes. Ceux qui, timides, n'avaient pu approcher la créature, les autres dont le physique injuste ne laissait aucune chance, enfin, les observateurs qui se contentaient d'assister à son évolution subite. Elle s'affichait d'ailleurs, le rire indiscret, les robes affriolantes, les talons bruyants, les cheveux hirsutes. Sa blancheur respirait sa douceur et chaque désir devait se placarder automatiquement sur une partie visible de son corps. Mais rien de bien violent ne la transperçait. Elle rentrait le soir boire la soupe du lundi quand il fait encore moins un dans la rue noire et que père, mère et sœurs sont attablés comme des pantins, chacun racontant la journée qu'ils oubliaient gracieusement le lendemain dès la levée du premier pied. Rebelote,  et ainsi de suite, etc. La belle Hélène ne ressemblait ni à une héroïne, ni à une poire, elle était bien la jeune fille qui allait devenir une femme admirable. Admirable parce qu'elle dégageait physiquement et non moralement quelque chose de foudroyant. Car si l'on s'attachait à son faciès admirable, son comportement de jeune femme, lui, irritait quelque peu. Son discours superficiel, son hypocrisie, son hystérie la conduisaient dans des contrées pas toujours glorieuses. Abonnée aux manquements les plus scandaleux, aux notes toujours satisfaisantes, et aux magazines féminins, elle semblait traverser la vie avec un zèle à faire pleurer une mouche. Elle avançait sans savoir véritablement pourquoi mais les questions essentielles de fuite du temps, de solitude, de dépérissement ne lui étaient pas adressées. Elle vécut ses premières années de majorité en exhibant ses formes honnêtes et en commençant des études de lettres dans la capitale. Entre temps, elle s'était fixée avec un type assez vague nommé Alfred, futur ingénieur et futur friqué pour qui elle sembla éprouver un amour assez puissant mais encore vague pour qui savait la fréquenter. Ils emménagèrent ensemble et finirent leurs études ensemble. A 23 ans, elle pouvait débuter une petite vie pépère entre ses occupations d'enseignante moderne, de musicienne amatrice, et de fidèle compagne dévouée et sensuelle.

Mais sa vie demeurait un mystère; du moins elle demeurait un mystère aux yeux de qui ne l'approchait pas comme le dit Alfred. Lui, matheux et naïf, se contentait de lui faire l'amour aux heures creuses dans le grand lit qui trônait dans la chambre nuptiale. Alors qu'Emmanuel se démenait avec son existence poisseuse, la belle Hélène se perdait dans les activités sexuelles de son couple.

Y pensait-elle à cet ovni? Quand est-ce que son esprit obtus daignerait penser à cet être morbide et polymorphe?

Emmanuel, la première fois qu'il l'aperçut, sut qu'il l'aimerait jusqu'à la fin de ses jours. Sa beauté à la fois cruelle et accessible la rendait de suite passionnante. Il s'était foutu dans la tête qu'il la rencontrerait et qu'ils vivraient un peu plus qu'une banale histoire d'amour. Mais il en était loin.

 

III En attendant

Il fallait bien tuer le temps; remplir ses cahiers d'écolier, répondre aux exigences de sa jeunesse. A son retour de Biarritz, il intégra une classe préparatoire qui devait à priori l'occuper durant deux années de labeur assuré. Allergique à tout travail lorsque celui-ci n'avait pas pour but premier la satisfaction personnelle, il fut largué dès les premières semaines. Le discours totalitaire des professeurs abjects qui sermonnaient les élèves de fausses vérités et de vraies débilités l'incita presque à commettre son premier meurtre prémédité. Quelle ignoble création ces écoles préparatoires! Il sécha très vite, fut expulsé puis intégra les bancs de l'université où la liberté s'offrit à lui. Autant il n'avait pas le temps de s'ennuyer auparavant, autant l'université lui laissait l'occasion de s'épancher ouvertement sur sa misérable condition d'étudiant solitaire et peureux. Les femmes de vingt ans pullulaient partout et sa vision de voyeur professionnel les repérait toutes les trois minutes et il empochait ainsi quelques images saisissantes qui s'effaçaient le soir venu.

A l'époque où la jeune élève convulsait au rythme frénétique de ses premiers amants, le pauvre Emmanuel se battait comme un chien pour approcher la moindre donzelle consentante. En vain, ses soirées finissaient soit sous la flotte, soit dans un RER vide ou, les nuits de chance, dans le lit chaste de celle qui le permettait juste à ses côtés. Prénom Clémence. Il avait dégoté cette jeune étudiante en cours de phonétique historique du latin, le mercredi de huit heures à dix heures; matière ô combien intéressante qui lui permettait d'arpenter le public féminin. La rencontre eut lieu sur une table de classe, les deux acolytes durent suivre sur le même manuel et leurs doigts feutrés se croisèrent entre les déclinaisons improbables de la langue morte et de ses évolutions consonantiques. Leur langue, bien vivante, se délièrent sur un banc de marbre quelques heures plus tard puis se perdirent au fil des jours pluvieux. A 19 ans, sa vie ressemblait plus à un court métrage muet noir et blanc façon années 10 qu'à une comédie musicale hollywoodienne à la Jerome Robbins. La peur de l'autre, le contact des peaux, les lèvres qui se sèchent de désir calfeutré jusqu'aux os, tout ce petit monde intérieur était le quotidien de l'élève timide alors que Clémence, étudiante plutôt boulotte mais non dénuée de charme attendait le signal départ d'une course fantasmée. Une femme ne sait faire qu'une chose avant de demander des certitudes à son amant: attendre. C'est ce qu'elle fit durant quelques mois avant de se détacher totalement d'Emmanuel qui devait se rendre compte trop tard de son attachement profond à cet être fuyant. Dépité par tant d'absence ressentie comme un trou dans la poitrine, il passa le reste de l'année à compter les jours de supplice.

Il s'employa ainsi à rêver de la belle Hélène sans savoir qu'au même moment la jeune femme tourmentée par trop d'action adhérait aux phobies typiquement féminines de l'anorexie existentialiste dont même Sartre n'eut su prévoir les tristes méfaits dans ses essais. Psychiatres et médecins se succédèrent et s'adonnèrent à leurs œuvres pour sauver la petite d'une décroissance certaine. La pauvre fille, refusant de s'alimenter, voyait son corps perdre la grâce d'antan, cette grâce qui la rendait si désirable aux yeux des jeunes veaux qui se l'arrachaient jadis. Alors que l'un souffrait du trop peu d'amour que les femmes lui accordaient, l'autre perdait pied sous le trop plein d'affection qu'elle recevait de sa famille et de ses amis.  A son retour sur les bancs d'école, on aurait cru à la réincarnation d'un fantôme tant la jeune fille se tenait debout sur des échasses de verre. Sa maigreur invétérée faisait ainsi ressortir tous les minuscules tissus visqueux qui déforment totalement la bonhomie d'un être. Sa blancheur cadavérique peignait sur son visage ravagé un masque mortuaire et lunaire. Porter un stylo durant quatre heures de composition relevait du supplice de l'haltérophile un jour de finale olympique, rentrer chez elle, celui du 500 mètres nage papillon. Il fallait bien se nourrir pour ne pas clamser d'un seul coup mais la vue des aliments lui fichait la nausée, nausée absurde car vide de déglutition. Alors son père, patient comme un vrai psy, la bichonnait d'amour et la jeune fille mastiquait les rares morceaux de viande en l'écoutant s'étendre sur son amour pour elle quand elle ne restait pas des heures aux toilettes à hurler de douleur à renvoyer la bile inexistante mais douloureuse qui matraquait horriblement ses entrailles. Que c'est beau l'amour d'un père pour sa fifille. N'empêche que le type lui fit reprendre quelques forces et la jeune Hélène s'en sortit courageusement à coup de séances d'analyse et de perfusions en tout genre. Et puis entre temps, son père la prenait dans ses bras alors que blanche comme la neige, fatiguée d'avoir vomi du vide toute une nuit, la bouche desséchée et rugueuse, Hélène à en perdre haleine appelait quelqu'un au secours. A 19 ans, elle pouvait renaître de cette phase avec laquelle on ne plaisante pas. Elle revit quelques têtes connues, puis s'amouracha lors d'une soirée visant à fêter la nouvelle année du dit Alfred, tombeur et séducteur sans peur et sans reproche qui filait à ce moment-là un mauvais coton romantique, voulant, à 21 ans se ranger définitivement. Comment cet être ni beau ni laid, ni intelligent ni bête, ni sinistre ni drôle, ni grand ni petit, put-il capter l'attention de cet être unique? Mystère. Toujours est-il que les deux tourtereaux se touchèrent de leurs lèvres champagnisées ce premier janvier 1982. Les séances de sevrage terminées, Hélène reprit une vie quasi normale avec en plus un charmant garçon qui la rendait heureuse au point de se concentrer sur ses études comme jamais elle ne l'avait fait auparavant. Le travail comme moyen d'exister; voici le lot des femmes pour qui l'amour ne suffit pas; ou devrais-je dire, pour qui l'amour est acquis. Deug, licence, maîtrise; voici torchés en un rien de temps trois cycles d'études approfondies en littérature. L'ennui, c'est qu'il ne fallait pas parler de Suarès, d'Elie Faure ou encore de Maurice Sachs à celle qui n'avait étudié que Louise Labé, Rousseau, Balzac et Céline. Non, c'était trop demander aux professeurs émérites des universités françaises. Il n'y avait que Proust et bien évidemment Apollinaire à se mettre sous la dent. Bref, décidée à conquérir la capitale, tel Attila sur son cheval de bataille, elle débarqua à Paris pour la rentrée 1983 avec pour seule intention: la réussite. Inscrite au concours abject du professorat second degré, elle se mit à bachoter avec une aisance et une obsession à couper le souffle. On aurait dit qu'elle éprouvait un plaisir enfoui à ingurgiter les salades littéraires programmées pour le concours. Alors qu'Alfred s'adonnait au péché terrible de la réussite sociale et intégrait une école prestigieuse d'ingénieur, la jeune effarouchée se contentait de diphtonguer les voyelles et écouter les grands de ce monde disserter sur leurs exacts contraires. Elle croisait de temps à autre la silhouette d'Emmanuel, qui par dépit sûrement, par lâcheté peut-être aussi, en tout cas par défaut, suivait le même enseignement après quelques années tumultueuses passées dans la même maison. Car si sa vie n'avait pas puissamment changé, les années avaient défilé sur sa jeune majorité et c'était un gamin de 23 ans que l'on pouvait apercevoir sur les bancs d'amphithéâtres. En bossant à droite à gauche le soir, il avait pu quitter le cocon maternel et s'installer rue Lacépède dans un trou de souris qu'une souris elle-même aurait déserté. Mais il était entouré de poutres, de cages d'escaliers vieillottes ou encore de penderie désaffectée. Tout était bon pour passer une année d'angoisse existentielle et de solitude acharnée. Les femmes étaient toutes des fantômes qui se distinguaient entre eux; il y avait d'un côté les fantômes que l'on ne regardait même plus, qui ressemblaient aux étagères poussiéreuses des bibliothèques et qui vivaient entre les rayons des livres amoncelés et de l'autre les fantômes d'actrices érotiques qui se trémoussaient en faisant fantasmer notre ami jusque dans sa turne où il ne pouvait renoncer à rêver de ces créatures célestes. Parmi celles-ci Hélène trônait en haut de la pyramide; non pas qu'elle eut un corps qui prêtait à ce genre de cinéma proscrit, mais elle dégageait l'amour que n'importe quel poète plus ou moins doué recherchait pour son inspiration dans un premier temps, son bonheur dans un second. Son regard de feu dévisageait les jambes, seins, fesses, lèvres pulpeuses et visages de garces qui peuplaient les parquets des salles obscures. Non, Hélène était l'ange à dégoter, à trouver, à ramener à la maison pour une soirée d'ivresse. En attendant l'illumination, l'étincelle, bref ce pourquoi on se battait comme des chiens chaque maudit jour de cette vie sans sens, Emmanuel accusait le triste coup. Son ennui décuplait au fil des jours qu'il vivait sur le fil du rasoir. Ses poils robustes noircissaient son jeune faciès et ses cheveux rebelles ne disaient rien de bon pour son avenir dans cette école. Il revenait penaud des interminables séances scolaires auxquelles il fallait participer, se dénichait un maigre repas du soir et allait s'enfoncer dans sa turne pour n'en sortir que le lendemain matin. Que faisait-il, seul, durant ces sempiternelles soirées à contempler les minces étoiles qu'il apercevait de son vasistas? Car si l'ange hélénien obsédait notre jeune poète, cela ne suffit guère à combler le malaise existentiel qui a touché Rigaut, Bove, Drieu et Sartre bien avant lui. Il tentait d'analyser sa situation d'anonyme face à cette déesse indifférente. Celle qui devait prendre son pied aussi bien avec un corps sculpté qu'avec une monophtongaison du XIII è siècle après J.C. devait vivre sa vie sans connaître l'immense carence affective de ne pas l'avoir encore rencontré? Il s'endormait alors devant la rediffusion émouvante d'un Truffaut ou d'un Wise. Nourri d'art en permanence, il laissait tomber, lorsque le sommeil l'envahissait d'un coup, sa lecture de Nizan ou de Daumal. Ces chers auteurs qu’ il était le seul à lire parmi ses dits camarades. Et Hélène, telle une colombe en instance de divorce avec elle-même, réapparaissait aux heures creuses du matin fringuée de ses sempiternels jeans et de ses hauts aussi légers que ses bas. Emmanuel, qui, il fallait bien l'avouer, était fin stratège et ne laissait rien de ce qu'il pouvait prévoir au hasard, organisait ses révisions là où il pourrait rencontrer la belle. Queneau a magnifiquement décrit la bibliothèque de la Sorbonne pour ne pas avoir à le faire ici mais c'est bien dans cette enceinte que l'étudiant en lettres aurait bien engrossé la perruche. En attendant, il se contentait d'observer sa victime en tentant inexorablement d'avaler les couleuvres amères du programme officiel: Horizon d'attente à la Jauss, Réception créatrice à la Blanchot, Création réceptive des palimpsestes à la Malraux sans oublier tortures sadiques de la langue d'un Machaut ou d'un Ronsard que Mme Sorbonne se refusait à traduire. Hélène s'engouffrait dans ses lectures avec une fougue qui faisait assez rêver pour la suite. Elle transformait ainsi huit heures de bachotage en un combat loyal dont elle devait sortir gagnante. Rien n'existait autour d'elle, ni le bruit des étudiants maladroits, ni le fond sonore des chaises instables, ni le regard perdu d'Emmanuel qu'elle avait à peine remarqué. Alors que lui notait heure par heure les diverses attitudes de son impératrice inspiratrice: 9h45, arrivée – 11h10, pause cigarette dans la cour – 11h32 reprise, ancien français, lecture d'Aragon (Aurélien ), de Proust (Contre Sainte-Beuve ) et de Chateaubriand (Atala ) – 13h01 déjeuner avec quelques connaissances – 14h00 cours de méthodologie – 15h00 cours d'histoire littéraire – 16h00 retour en bibliothèque, anglais – 18h00 pause café – 18h22- dernière ligne droite de grammaire ancienne – 19h32 retour au bercail. Il n'était pas allé jusqu'à la suivre car la moindre erreur pouvait lui être fatale. Mais après cet emploi du temps plus que chargé, le ministre de la rencontre impossible devait tirer les volets et prendre le chemin terrible du retour parmi la foule. Seul, adossé contre la vitre du bus, la solitude la plus mesquine s'emparait de tout son corps. Cette impression de n'être rien dans la solitude condamnait tout espoir de jours meilleurs en lui. Qui était-il? Un jeune homme dont l'aspect trop peureux faisait fuir ou ce type d'intellectuel que peu approche faute de goût et de courage? Peu importait et Emmanuel buvait la pluie, essuyait ses semelles, disait un timide bonsoir à la logeuse, grimpait les escaliers comme un pinson, pénétrait la serrure et s'enfermait derrière sa porte en bois. Un mort touche du bois aussi…

Il y a un mystère indéfinissable à la vue d'un matin. Il nous fait oublier tous les précédents. Chaque jour est une ampoule supplémentaire au rayon global. Un peu plus et on gambaderait comme des asticots heureux de se tortiller sur l'hameçon fatal. Emmanuel scrutait sa penderie, sortit l'écharpe du froid du chaud et se vêtit comme le curé du coin, puis rejoignit les salles de tortures. Il avait néanmoins, par je ne sais quel hasard bienheureux, rencontré deux-trois camarades féminines qui le dégrisaient de temps en temps. L'une d'elle, une certaine Audrey, voulait même lui prêter son corps en cas de coups durs. Plutôt sympa. Il finit par accepter car si l'on trouve la femme de sa vie un jour, on ne fait que chercher des corps en l'attendant.

Perdu dans son confort morbide, il se décida à inviter la jeune étudiante à un petit dîner courtois qu'il organisait dans sa cave du cinquième étage. Réglée comme une horloge aux heures d'hiver, Audrey pointa sa jolie frimousse à l'heure convenue. On voyait à son accoutrement qu'elle n'était pas seulement venue pour picorer mais qu'elle comptait bien prolonger le dîner de caresses substantielles et peut-être un peu plus. Elle ôta son manteau et prit place sur le petit sofa prévu à cet effet. Elle croisa ses jambes, fit semblant d'être à l'aise en déployant un petit sourire narquois et se perdit dans un déluge de questions propres aux études qu'ils partageaient. Dissertation, exposé, lecture de Fromentin, version, traduction, oral, séminaire, conférence, fiche technique, partiel, examen, vacances de Noël; bref, on n'en sortait plus. C'était le genre de filles qui ne parlait que boulot pour éviter les questions tranchantes. Emmanuel, bien que fou de désirs pour ce corps offert, resta de marbre et fit l'insensible jusqu'au dessert. Toutes les femmes boivent, et Audrey ne dérogeait pas à la règle en ayant ramené un petit blanc qu'elle était seule à goûter et qui déjà la désinhibait (mais avait-elle besoin de ça?) grandement. Emmanuel qui n'avait vécu que quelques maigrichonnes expériences charnelles dont il était néanmoins fier, se dit que le jour tant attendu était devant lui en la personne d'Audrey ce jeudi 10 novembre 1983. Jusqu'ici, il n'y avait eu que la divine nuit clémentienne qui luisait dans ses rares souvenirs et il avait tant souffert de ne pouvoir mettre un trait définitif à ses soirées de chasteté contrainte. Néanmoins, il avait pu expérimenter les seins d'une lycéenne un après-midi dans un parc de Villejuif, la bouche d'une vacancière ainsi que le haut de son corps une nuit lors d'une soirée festive; enfin, il avait découvert le sexe d'une femme sans jamais avoir osé l'explorer plus en détail. En deux mots, il était encore aussi pur qu'un enfant de CM1 avec ces maigres expériences de dortoir. Audrey avait dû s'en rendre compte (les femmes savent cela) et le rassura comme seule une future mère sait le faire. La table restée en chantier, la loupiote éclairant la vitre noire, tachée de petites gouttelettes hivernales, Audrey découvrit son corps d'ensorceleuse et prit Emmanuel en elle. La sensation qu'il ressentit fut comme celle du poussin sortant de sa coquille brisée et s'effondrant dans du coton. Alors c'était ça, c'était ça qui rendait la planète folle depuis des lustres. Audrey, pensant sûrement que c'était de l'amour, s'abandonna magnifiquement et Emmanuel, tout d'un coup rassuré, prit les commandes et se perdit dans la quête du plaisir jusqu'à ce que le trésor fut découvert puis recouvert. Autant, la femme ne comprend rien au désir de l'homme, autant elle sait le prendre dans ses bras après l'échange de muqueuses, de semences, et de spasmes. C'est à ce moment là qu'elle donne son amour, rarement avant. Il s'endormit sur elle comme un enfant abandonné, essoufflé du manège auquel il s'était donné durant ces quelques instants. Pour la première fois, il avait compris qu'il n'y avait pas que la douceur de la peau d'une femme, qu'il y avait aussi la possession et qu'il ne devait jamais s'en remettre. Au réveil, la belle ensorceleuse remit le couvert et plongea net dans les bras d'Emmanuel à peine remis des soubresauts de la veille. La prise d'otage fut plus courte, plus dense et plus violente. Il la pressa de toute part, s'abandonnant sur ses lèvres, ses seins, ses jambes et la chevaucha irrésistiblement, ce qui le conduisit vers la libération des sens. Il s'affala sur elle, resta un moment dans cette position peu confortable puis se détacha de son plaisir pour reprendre une activité un peu plus banale. La belle le remercia de la charmante soirée puis quitta l'appartement une fois rassasiée, coiffée et maquillée. “ On se revoit en cours. ”, lâcha-t-elle un peu niaise. Une fois seul, Emmanuel rangea le foutoir qu'ils avaient provoqué puis descendit boire un peu la pluie qui célébrait sa première journée véritablement intéressante de sa vie. Les plus beaux moments pour un jeune inconscient s'épuisent dans ce genre d'expérience si riche que leurs absences répétées peuvent rendre fou. Emmanuel ne s'était pas trompé. Il pleuvait sur le sol parisien et la fraîcheur du matin attaqua après les caresses d'Audrey sa jeune peau d'étudiant encore remuée par ce qu'il venait de vivre. Il faut à l'homme ces moments d'intime solitude pour comprendre les grands plaisirs fugaces de l'existence capricieuse. C'est effectivement à ce moment précis que le jeune homme voulut profiter de la sienne. Il se sentait soudain pousser des ailes et les femmes qui passaient sous ses yeux devenaient d'un coup des proies potentielles à son charme vénéneux. Ses pas le conduisirent directement en bibliothèque où il fallut qu'il aperçût Hélène pour se prouver à lui-même qu'elle n'était pas plus inaccessible qu'une autre, qu'elle aussi devait prendre du plaisir à écarter ses jambes jusqu'aux ciel et se laisser envahir par le second cordon ombilical, à hurler son plaisir à l'oreille de celui qui d'un va et vient permanent oublie qu'il est au centre du monde avant d'en être éjecté par le simple dégoût qui suit le plaisir. Il se disait en gros ces quelques réflexions lorsqu'il vit apparaître la jeune Hélène, toujours aussi impeccable dans son manteau de daim beige et son jean serré. Elle s'assit comme à l'accoutumé depuis quelques semaines et se perdit dans son travail solitaire. Alors, comme à son habitude, il oscillait entre l'observation assidue de l'être aimé et l'ingurgitation des lettres détestées. Mais l'horreur de l'indifférence, la déesse ne levant son museau qu'une fois toutes les heures, envahissait son âme déjà triste de cette distance infranchissable. Lui qui était devenu un grand garçon depuis la veille au soir redevenait un orphelin devant le mutisme de la jeune fille. Audrey changea le paysage en apercevant Emmanuel et en se précipitant en direction de sa table de travail. La malheureuse se baissa, toute souriante, pour embrasser notre héros quand ce dernier simula une douleur soudaine pour esquiver ce qui aurait pu être sa perte, Hélène se trouvant en plein dans sa direction. Audrey ne remarqua pas son jeu tactique et prit place à côté de lui. Elle était toute souriante la jeune étudiante. Elle avait changé ses fringues froissées de ses frasques nocturnes et s'était habillée façon jeune bourgeoise parisienne, ce qui déplaisait considérablement à notre ami qui n'avait de yeux que pour l'indifférente blonde qui siégeait en face. Le sexe devrait rattraper les pulsions de l'âme; lui qui avait souffert d'une solitude douloureuse jusqu'à récemment aurait dû plonger tête baissée dans le bonheur gratuit, le plaisir de la chair qui s'offrait à lui; mais non, les intellectuels de ce type sont promis à une existence absurde et terrible. Il était retourné pêle-mêle dans une espèce d'angoisse amoureuse dont Hélène était la principale cause. Ça y est, il était aimé d'une ravissante fille qui s'offrait à la demande, qui riait devant une glace à la vanille et qui voyait d'un mauvais œil l'approche des concours; bref, elle était a priori ce qu'il attendait depuis des années et sa conscience alambiquée lui prétextait déjà un plan auquel il fallait se tenir pour conquérir l'ange démoniaque, l'illusion féminine par excellence, le règne de la souffrance, le monde de l'absence, la proie du démon, le goût de l'absolu, le corps de la rivière, la souffrance charnelle, la peau de l'ange. Mais ce plan traînait en longueur et en impossibilité. Alors Emmanuel rentrait chez lui, s'abandonnait dans le plaisir solitaire qui le sortait quelques instants de ses pensées tout aussi malsaines. Ah! L'onanisme, quel pis-aller mais quel sauvetage quotidien. Emmanuel le savait: ce qui définit un homme c'est avant tout son plaisir charnel; c'est son obsession de la chair, du corps de la femme et quand celle-ci reste en inadéquation avec la réalité sordide, l'onanisme arrive à la rescousse. Alors le jeune homme se perdait dans les fantasmes les plus obscurs, enfin, les plus clairs plutôt et essayait de dépasser à chaque fois l'abandon le plus ultime, la prière charnelle. Cela le libérait de ce qui était devenu son obsession: Hélène. Alors que celle-ci devait être toujours attablée devant Ronsard ou Du Bellay, Emmanuel se pliait en quatre dans son propre désir. Et puis à l'heure où il comptait les minutes sur son réveil digital, la belle devait se faire pénétrer violemment par son gentil fiancé. Que de tristesse, mais quand était-il véritablement? Emmanuel avait exactement les mêmes desseins que ce rival virtuel au désir assouvi. Lui aussi aurait fait la même chose si la douce colombe avait succombé à son charme. Il aurait joué les romantiques à deux sous durant une soirée débile arrosée et garnie, une promenade de digestion, un dernier verre chez lui avant de la chevaucher, d'abord doucereusement, ensuite en hennissements, en croassements, en hurlements, en jouant de son corps comme une vulgaire carpette de salon. Il l'aurait prise dans tous les sens, ses mains auraient pressé ses seins gonflés, il aurait fourré sa langue alcoolisée dans son palais un peu sec, aurait manipulé ses hanches avec délectation, aurait fouiné son sexe avec introspection puis se serait vidé en elle en soufflant timidement l'incontrôlable plaisir avant de finir essoufflé, avachi sur son corps brillant de sueur. Il l'aurait prise dans ses bras en se disant vulgairement que le bonheur avait pris enfin ses marques dans ses entrailles de jeune inconscient. En attendant les guirlandes de Noël, il fallait bien se contenter de ce que l'on avait et il ne put, dépendant comme il était, s'empêcher d'appeler la seule fille de la terre qui aimait son corps. Audrey mit trois quart d'heures à débarquer toute fraîche dans sa cage à rat. Au début, il n'eut pas envie d'elle puis l'ennui prit le pas sur la paresse et les deux tourtereaux se perdirent l'un dans l'autre. L'une pensait à la magnifique union qui allait débuter entre eux pendant que l'autre ne voyait qu'un corps qui succombait à ses caresses un peu gauches tout en pensant à sa misérable carcasse qui se décarcassait sous les coups revêches du corps adverse. Puis l'explosion phallique vint mettre un terme à toute cette comédie incendiaire. Ils s'endormirent comme deux baleines échouées sur les plages normandes. Il fallait se lever là encore et recommencer la scène en plus tragique car le temps pose son veto dramatique à chaque liaison qui naît sur une plaie. Combien de femmes ignorent à quoi pense son partenaire lorsque l'amour physique les accapare? Souvent à tout sauf à la principale intéressée et Emmanuel ne réfléchissait jamais autant que lorsqu'il était dans les bras de la jeune étudiante. Il était bien tombé, se disait-il malgré tout, il aurait pu tomber sur une madone. Or, la petite Audrey avait une soif de sexe qu'il comprenait avec peine. Elle aimait se faire caresser, lécher, frotter, fouiner, enfoncer. Que voulez-vous, il y avait des femmes comme ça. Alors qu'il avait peiné pendant 22 ans pour arriver à ses fins, il se mit peu à peu à décliner ses invitations refusant brusquement que son corps soit trop souillé avant la rencontre fatale d'Hélène. Prenant le mauvais prétexte d'être lui aussi une victime de l'amour impossible, il se mit à séduire toutes les moches qui solitairement baissaient les yeux à son passage. Comme avec Hélène, son bureau des observations se situa à la bibliothèque de l'université. Lui si timide devant une beauté scandaleuse, se laissait totalement aller devant les physiques ingrats dont certaines filles avaient le secret. Parfois, des seins ou des jambes masquaient le physique difficile de certaines curiosités. Il jeta son dévolu sur Alice, jeune fille de 23 ans qui préparait l'agrégation de lettres après avoir essuyé deux mentions très bien en maîtrise puis en DEA et qui déjà travaillait sur sa thèse en même temps que le concours qu'elle aurait assurément à coup des douze heures quotidiennes de bachotage intensif. Voyant qu'elle avait à faire à une espèce de guignol un peu trop sûr de lui, elle le rejeta assez vite avant de se rendre compte et après un harcèlement tout en subtilité de l'étudiant, qu'il n'était pas dénué d’intelligence et de gentillesse. Elle accepta au bout de quinze jours de travaux acharnés de boire un verre avec le jeune homme qui devait jouer serrer, la présence d'Audrey en ces terres étant parfois dangereuse. Alice était une fille moche et terriblement ambitieuse. Elle aspirait à devenir professeur de lettres à Paris I, II, III, IV ou V mais pas plus. Sa vision de la littérature était d'une platitude théorique qui aurait fait fuir n'importe quel bon poète; elle vénérait Guillaume de Machaut, Ronsard, parlait l'ancien français, le latin et le grec couramment et s'habillait comme une none du XVIIIè siècle. La jeune agrégative en formation habitait un deux pièces que ses parents provinciaux lui louaient depuis deux ans dans le VIIè. Tant de clichés réalistes donnaient des boutons au jeune héros et le labeur était de faire semblant de s'intéresser à cette mégère. Inutile de lui parler de Nodier, Barbey, Lautréamont, Drieu ou Nizan, ils n'étaient pas inclus au programme du concours et puis de toute manière elle n'avait jamais lu autre chose que les programmes officiels de l'Education nationale. Bien sûr, Proust avait grâce à ses yeux, ce qui était normal, Emmanuel à 23 ans n'avait encore jamais entendu quelqu'un en dire du mal. Bref, le tout n'était pas de se faire une amie de plus dans son agenda des échecs sexuels, il fallait passer à l'action et vite. Après une très courte réflexion, il se dit que la petite n'avait jamais eu de relations plus poussées que la marelle ou un chat avec un homme. Il se mit à lui mentir des mots d'amour, mais Alice ne se trouvait pas du tout au pays des merveilles. Malgré toute l'hypocrisie du type, son jeu d'acteur assez crédible pour une inexpérimentée, elle avait encore des doutes sur ses motivations. Elle savait qu'elle était loin de la star hollywoodienne qu'il disait qu'elle était et son style, quelque peu classique (chemisiers blanc, pull en laine bleu, jean gris, chaussures basses vernies, nœud dans les cheveux, lunettes marrons, barrettes, etc), rebutait un grand nombre d'obsédés du sexe. Au bout d'un mois et demi alors que son histoire virtuelle avec Hélène fuyait à grandes enjambées, il perdit patience et vitupéra ainsi: “ Putain, mais qu'est-ce qu'elles ont bordel; elle est moche comme un poux, ne se fait jamais draguer, et rechigne devant un type pas trop con, mais c'est pas possible, qu'est ce qu'elles ont dans la tête ma parole, dans le même cas qu'elle j'aurais plongé tête baissée, une telle chance ne se reproduira pas! Ou alors, je ne lui plais pas, et oui, ça aussi c'est possible! ”, mais il n'était pas elle et encore moins une femme. Il ne savait pas de quoi celle-ci était constituée. La grande tirade du moment des femmes, c'était de dire: “ Ecoute, je prépare un concours difficile et qui demande toute mon attention, je ne peux donc pas rentrer dans une relation sérieuse maintenant, priorité aux études, je suis désolée mais que ça ne nous empêche pas de nous voir en amis et de continuer une relation. Salut! ” “ Mais qui te parle de relation, je veux juste te serrer pour répondre à mes contradictions. ”, aurait-il pu lui répondre s'il n'avait pas été qu'un lâche. Et c'est ce qu'Emmanuel reçut en pleine poire un mardi vers 19h00 à la sortie d'un cours sur La Bruyère (qu'il appelait La Gruyère tant ses maximes étaient inégales). Il était éberlué. Il venait de se prendre un coup de massue par une fille qu'il ne désirait pas et pour cause. D'une certaine façon, justice était rendue mais bon, Emmanuel était prêt à sacrifier son désir pour combler les rejetées sexuelles. Tu penses! Mais ça ne marchait pas comme ça. Il évita la jeune intello jusqu'à la fin de l'année; celle-ci, d'ailleurs n'ayant montré aucune prise de contact avec son prétendant. Il rappela Audrey qui au bout d'un mois de silence le renvoya sur les roses, lui avouant par la même occasion qu'elle avait trouvé un type un peu plus mature de 34 ans. Les femmes voyaient ainsi avec les hommes. Leur grande maturité apparente préconisait un mâle souvent plus vieux d'une décade. Sa chambre de bonne lui revint à la face, triste, seule comme lui, lugubre, puant l'ennui et la télé en marche cinq heures par jour. Son moral était au plus bas. Le concours approchait à grands pas et il n'avait quasiment rien fichu. Il fallait revenir à Hélène, il avait déjà perdu beaucoup trop de temps. Il la revoyait de temps en temps à la même place, bûchant comme une malade la phonétique historico-débile du programme d'ancien français. Sa chevelure de seigle, ses bras nus sortant du tee-shirt, ses bracelets argentés, sa peau blafarde, son corps de jeune femme trop occupée renvoyaient Emmanuel aux confins du désespoir solitaire. Paralysé par l'inintérêt croissant de la somme abjecte de travail à fournir, il se perdit dans quelques lectures jamais pratiquées dans l'enceinte de la bibliothèque. René Crevel, Julien Green, Jacques Rigaut, bref, les écrivains hors concours. Ces visages étalés là, ces figures de jeunes prostituées professionnelles, d'enfants qui ont grandi trop vite, de tapisseries vivantes, de meubles neufs mais poussiéreux lui rappelaient inexorablement sa condition identique. Qu'était-il lui aussi? Un meuble, une étagère, un fantasme, un fantôme, un bouffon aux yeux de ces jeunes femmes? Aux yeux d'Hélène qu'il lui arrivait de fixer à l'entrée d'un cours d'ancien français dont il aurait bien assassiné à coup de pieds le gros porc qui en était l'instigateur et le prédicateur féroce, dans un amphithéâtre, dans le hall de la bibliothèque ? Il l'apercevait devant une porte de salle, quand les étudiants sont agglutinés comme des moutons, prêts à s'ennuyer devant un faux génie de l'éducation nationale. Emmanuel, qui n'espérait rien de plus qu'une place au fond de la salle fixait la jeune femme en grande conversation avec une de ses camarades, du reste laide, grosse et déprimante. Il essayait, toujours en vain, d'attirer son regard dans sa grotte honteuse de ses yeux désirants. Il y parvint une seule fois; c'était en début d'année; il l'observait bouger dans son manteau, ses sacs en tout genre traînaient par terre et elle continuait de parler, de jacasser comme une pie. Entre deux syllabes émises par ses douces lèvres rosées, son regard toucha celui d'Emmanuel qui ne put lutter plus d'un dixième de seconde contre celui de la belle ensorcelée par la grâce. Un regard pour une année et on remballe ses affaires. Dire que certains vivent d'un regard, d'une parole, d'une caresse. Tout ça n'était pas pour notre ami poète qui lui voyait à plus long terme: embrassades, corps en génuflexion, sentences sexuelles et soutiens-gorge flanqués à terre. Il entra dans la salle et se perdit dans l'observation amoureuse de la brutale indifférente. Le pire pour le jeune homme était d'assister impuissant à la fin d’un cours, de voir les fantômes quitter l'enceinte, emmenant la jeune fille pour vingt-quatre heures encore. Il parvenait à s'immiscer derrière le groupe de la belle qu'il pouvait tristement suivre jusqu'à la porte principale de l'université. Vingt heures sonnaient le journal télé qui giclait des appartements, et Emmanuel rentrait seul dans la nuit d'hiver. Le Panthéon, la piscine du coin, le bar qu'il croisait tous les jours et dans lequel il ne fichait jamais les pieds et il arrivait devant son perron triste et glacial. Plus les soirs passaient et moins il n'arrivait à se faire à cette condition d'assoiffé permanent. Quelques livres, quelques films le faisaient survivre mais c'en était déjà trop. Il agirait. En attendant, il s'affala sur son divan, mit la télé, puis suivit une émission pseudo culturelle devant laquelle il perdit connaissance. Il se réveilla tel quel le lendemain en prenant conscience de sa misère humaine. Il commençait tôt ce jour-là, et il fonça en direction de l'abattoir. Aux yeux des vagues connaissances, il passait pour un être déprimé certes mais tout de même heureux, équilibré, souriant même, parfois. Il n'en était rien. Les rues commençaient à s'agiter. On voyait les tenanciers des cafés ouvrir leur grille infestées par le tabac et l'alcool. Quelques balayeurs, portant bien leur fonction, balayaient. Emmanuel salua Rousseau, puis dépassa le Panthéon pour s'engouffrer rue Victor Cousin où l'ennui l'attendait de pied ferme. La vue d'Hélène assise sur les marches de la cour, clope au bec et yeux éteints manqua de le faire trébucher. Elle était là, seule, peut-être même esseulée, ayant sûrement peu dormi, marquée par les traces de nervosité, de stress, et d'angoisse dues au concours auquel elle devait sûrement rêver la nuit. Elle regardait dans le vide, le vit sûrement passer mais ne broncha absolument pas. Lui qui s'endormait toutes les nuits en pensant à elle dut faire une nouvelle fois l'acteur en passant comme un fantôme. Audrey se confondait avec la foule qui scrutait la porte d'entrée. Vu la tête qu'elle tirait, Emmanuel hésita à l'approcher et puis qu'avait-il à perdre? Il ne pressentait rien de bon quand même. Elle détourna à peine le regard quand il se fut approché. Il savait de quoi il était coupable, son indifférence, son détachement progressif; une femme sent tellement cela quand elle ne le constate pas elle même. Il essaya tant bien que mal de détendre l'atmosphère, putain, lui aussi souffrait le martyr à rêver une existence inaccessible. Mais Audrey ne supportait plus l’instabilité de sa nouvelle situation et sa position d'autruche sexuelle dans leur relation, relation qui n'existait plus d'ailleurs. Même le mensonge ne l’avait pas fait revenir. Rien n'y fit, elle se précipita dans l'amphithéâtre et se mit au premier rang, là même où elle savait qu'il ne la rejoindrait pas. Il n'insista pas et se plaça stratégiquement. Deux heures à détailler de fond en comble la jeune muse le ramenèrent de suite à la raison, enfin la raison pour laquelle il s'était levé si tôt ce matin. Elle arriva entourée de ses pots de colle habituels, des filles sans classe dans sa classe de filles, sans beauté, sans rien. Elle se trémoussa comme à son habitude avant de trouver la place idéale en plein centre de la salle. Elle observa le temps d'un quart de seconde l'assemblée avant de sortir son feuillet afin de noter les absurdités maintenant bien connues des épaves professorales. Il observait ses cheveux colorés, sa taille qui rappelait l'enfance pas si lointaine de la jeune femme, sa tenue légère, son regard de cendre encore bouillante. Mais à force de s'étendre sur un sujet, on s’en lasse. Que lui apportait une telle obsession ? Tant que les deux êtres étaient séparés par l'inconnu, la frustration enveloppait le tout et le malheur chronique s'abattait comme un char d'assaut coincé dans une embuscade. Il quitta le cours puis s'affala en bibliothèque où il pouvait reprendre le cours de ses lectures. “ Et puis qu'elle aille au diable celle-là ! ”, se disait-il alors qu'il pensait vainement au corps d'Audrey. “ Ses boucles aux cheveux, ses seins proéminents, son Rimmel qui dégouline, tout ça passe en un clin d'œil dans l'esprit d'un pauvre type dans mon style. ”, se disait-il encore. Heureusement que midi sonnait, il pouvait parler sandwich avec le boulanger ou météo avec le guichetier de la SNCF. Comme il aimait paraître gentil, aimable, souriant avec ces êtres condamnés à souffrir sept heures durant dans leur cage confinée, ça le remettait d'aplomb pour affronter les coriaces et les durs. Un petit sourire par ci, un regard tendre par là; tout était bon pour rester en vie sans trop toucher du doigt la déprime morbide qui pointait sa truffe. Assis sur son banc de prédilection, il s'enfilait son menu à 20 francs tout en scrutant les portes de la prison qu'il fréquentait cinq jours sur sept. On ne savait jamais, Hélène pouvait débarquer d'un moment à l'autre pour lui avouer son amour secret. Il n'en était rien et Emmanuel passait l'heure à se protéger du vent et à balancer les miettes de son pain aux rares pigeons venus lui souhaiter la bienvenue. Walkman stéréo, son dolby sur les oreilles, il passait en boucle les quelques chefs d'œuvre du moment. Heureusement qu'ils étaient là ceux-là, les chanteurs, pour égayer et comprendre les traumatismes métaphysiques de notre étudiant. On était en plein dans la vague New Wave, des titres déprimants chantés par des hommes aux voix de femmes le tout sur des sonorités synthétiques. Puis il rentrait dépité dans l'obscure bibliothèque et se remettait au travail. Il avait l'après-midi entière pour penser à son malheur. Il finit par s'endormir comme un veau sur la table avant de se réveiller soudainement avec la trace de bois verni inscrite pour la vie sur la moitié de son visage. Il rentrait alors chez lui, se mitonnait un bon petit plat puis regardait Patrick Sabatier. La télé, le walkman, le livre, tant de supports artificiels pour occuper et occuper le jeune homme. Plus tard, ce serait son travail de professeur de français qui lui prendrait toutes ses heures, ses rêves, ses soucis, ses dépits. Pour l'instant, il fallait user sa jeunesse à l'intérieur des universités et des écoles. Comme il ne sortait jamais le soir sauf pour quelques vagues rendez-vous, il se demandait parfois à quoi la jeunesse servait véritablement dans ce bas monde. Alors, pour se donner bonne conscience, il griffonnait quelques idées philosophiques sur son Thomson Mo5 à crayon optique que son père lui avait gracieusement offert pour ses 21. Au moins, il laisserait ça à quelques esprits curieux, des notes, des pensées directement soufflées d'un Montherlant, d'un Sachs ou d'un De Roux pour ne citer que quelques-uns de ses maîtres à vivre. Parfois, il se laissait aller et tapotait sur son clavier des heures durant. Mais la paresse et la noirceur de sa solitude le coupaient net dans son élan et il retrouvait Patrick resté en plan entre deux chansons de variété. Non, cela devait suffire, il était fait pour vivre les plus grandes passions. Il fallait rencontrer cette fille, il fallait lui baver son désir à la gueule. Il fallait la culbuter par le verbe. Son langage serait son sexe et il prit la décision fatale de lui parler en éteignant sa loupiote, il était 23h46.

 

IV L'Attaque

            Il y a parfois des aides célestes même si elles ne débouchent sur rien. Emmanuel s'était dit qu'il fallait réviser au moins une journée avant de tenter le concours. C'est ce qu'il fit la veille de la bataille. Remplie de superstitieuses étudiantes mesquines, la bibliothèque ancestrale et archaïque de mademoiselle Sorbonne était aussi vide qu'un parking de supermarché un dimanche de Pâques. Il s'installa quand même à une table qu'il choisit vide de tout étudiant (il y en avait tout de même, des premiers et seconds cycles) pour être à peu près tranquille et commença à dépouiller les quelques notes prises lors de ses rares moments d'attention. 1984, voyons, de qui fêtons-nous la naissance ou la mort, se demanda-t-il? Il fallait faire attention, les auteurs des sujets étaient friands de la fausse actualité littéraire. Ils aimaient piocher une citation d'un type qui fêterait un anniversaire cette année. Un centenaire de calendrier ou quelques décennies de silence définitif. Attention aux 1884, 1914, 1934, 1944, 1954. Emmanuel piocha quelques dates dans sa mémoire: Alain Fournier était oublié, rien à craindre de ce côté-là, Anatole France, pourquoi pas mais un peu vieille France sous l'ère Mitterrand. Charles Péguy, il y avait un sérieux risque mais il était trop anti-scolaire pour ces vieux profs, n'était-ce pas lui qui critiquait l'usage de l'explication de texte, mais ce n'était pas ça qui arrêterait les correcteurs vicieux? Max Jacob mort il y a 40 ans dans les camps de la mort? Non, ça n'intéressait pas les profs. Romain Rolland? Trop stalinien. Saint-Exupéry? Trop populaire. Giraudoux? Trop collabo. Le centenaire de Duhamel, de Supervielle? Ces deux-là n'étaient jamais évoqués par les sommités qui ne voyaient la littérature qu'à travers Proust.  Aie! Colette mourait il y a 30 ans, les profs aimaient cet écrivaillon mais 30 ans se fêtaient-ils? Bon, il se mit vaguement à se renseigner sur la vieille sorcière féministe avant l'heure. Devant tant d'enthousiasme, il ne pouvait s'empêcher de lever la tête sur tout ce qui passait. Un déhanché féminin, une poitrine rebelle, un derrière passant devant, tout était bon pour se déconcentrer. Il rangea assez vite Sidonie Gabrielle, de toute façon, il se fichait pas mal du sujet de la dissertation, c'était toujours de fausses questions de théories fumeuses. Il déblaya ses fichiers d'ancien français pour s'initier quelque peu à la langue de Ronsard. Il ne comprenait rien. Encore une passante, cette fois, c'était la chevelure d'un blond dégradé qui surprit notre élève. Un millionième de seconde fut nécessaire pour qu'Emmanuel reconnut Hélène qui rentrait en force dans la bibliothèque. Un milliardième pour s'apercevoir qu'elle rodait autour de sa table. Et puis le choc quand celle-ci choisit la place qui se trouvait en face du débutant en la matière. Il fut estomaqué par ce clin d'œil du destin. Non sans l’avoir vu, elle s'assit le plus tranquillement du monde sans regarder le seul type présent à sa table. Vingt-cinq secondes d'une lenteur terrible ne s'étaient pas encore écoulées que la jeune fille était plongée dans une marrée de feuillets griffonnés, annotés, coloriés, sur-lignés. Elle nageait dans un flot de cours, de livres, de manuels, de fiches, de chemises cartonnées, de stylos, de brouillons, de bloc-notes, de classeurs, de spirales, bref, tout l'attirail nécessaire à la bête rugissante pour une bonne réussite scolaire. Emmanuel, lâche comme à son habitude, faisait le type concentré sur une diphtongaison qu'il jugeait bien compliquée. Mais au bout de dix minutes, son corps tout tremblant ne put faire autrement que de répondre aux directives furieuses que son cerveau lançait comme des épées furieuses. Parler à la belle inconnue. Il n'eut pas fini de potasser les informations agitées de son cerveau en ébullition, que sa voix toute éraillée par la peur sortie seule des limbes de son inconscient, interrogeait déjà l'étudiante sur la diphtongaison en question, diphtongaison dont il se fichait éperdument, on l'avait compris, mais qui foudroya d’un coup le silence. Ravie qu'on fît appel à ses connaissances, la jeune ensorcelée déploya un sourire de rigueur, presque flattée, sinon enthousiaste et leva son joli corps pour le poser à côté de notre ami bouleversé par tant de bonheur probable. Elle avait emmené ses fiches et commença un long cours théorique sur l'évolution phonétique du e tonique libre après le VI è siècle après J.C. au contact d'une consonne qui changeait de son, etc., bref on n'en n'avait rien à foutre, de toute façon Emmanuel n'écoutait rien de ses explications, il se contentait simplement d'entendre sa voix mielleuse se fondre dans les pires vocabulaires de la phonétique historique. Quel terrible oxymore, ces sons débrayés dans la voix douce d'Hélène. Mais la leçon prit fin, Emmanuel acquiesçant comme un imbécile à chaque démonstration n'avait pu prolonger le cours particulier. La belle inconnue se leva puis reprit place en face du jeune homme effondré intérieurement pour reprendre le cours de ses exercices grammaticaux. Il resta bien cinq minutes sans bouger, comme asphyxié par l'ouragan Hélène. Mais comme il était stupide et lâche, et voyant l'heure tourner, il partit suivre un cours de morpho-syntaxe en souhaitant un ultime bon courage à l'étudiante en lettres. Elle lui rétorqua de même. Dans le couloir, il éprouva une solitude inédite à ses yeux, un mélange de satisfaction mêlée à une espèce d'incertitude violente qu'il ne parvenait pas à maîtriser devant Audrey, sortie de l'anonymat et venue le retrouver pour une dernière après-midi studieuse. Cette heure de morpho-syntaxe fut d'une longueur insoutenable et Audrey reconnut là un homme amoureux. Elle voyait bien Emmanuel bouger dans tous les sens, se prendre le visage à mains perdues, soupirer, souffler, insuffler du vide. Elle voulut lui tirer les vers du nez mais il ne céda pas. Il mentit un prétexte quelconque pour se séparer de son emprise et courut en bibliothèque pour voir si elle était encore là. Sa place était aussi vide qu'elle avait été occupée une heure plus tôt. Midi sonnait, il fallait donc se contenter de cette rencontre admirable, furtive, de ses quelques mots susurrés et de son sourire angélique pour combler le week-end interminable avant de se plonger dans les épreuves. Il rentra en sautillant, comme un enfant perdu, ne sachant pas qu'il passerait avec celle qu'il aimait des heures belles et tragiques dont le souvenir impossible le mènerait deux ans plus tard tout droit dans un cercueil.

En attendant la mort, il passa deux jours d'ennui, de rêveries, de solitude morale prévoyant déjà un amour impossible et usant. Il annula les amis prévus, les repas de famille et resta dans sa mansarde à faire les quatre cents pas ou à s'affaler devant la télé à refaire la rencontre dans sa tête. Il n'écoutait pas Drucker présenter l'avenue des Champs-Elysées, ni sa mère qui l'appelait au téléphone pour la réunion de famille du dimanche, sa sœur montant sur Paris exprès. Non, tout cela était impossible à supporter. Lorsqu'un amour rentre dans une vie, il faut fermer ses persiennes, boucler sa porte et ne rien laisser entrer qui pourrait contaminer la pureté d'un tel sentiment. S'enfermer, comme pour un suicide ou une nuit d'amour. Se calfeutrer et attendre que le désordre des choses se fane de lui-même. En attendant: souffrir sa misérable condition d'homme dépendant d'un sourire, d'une main et d'une bouche. Attendre qu'une femme, prise par je ne sais quel désarmement, s'effondre sur votre corps présent et disponible. Audrey voulait comprendre son comportement de fuyard et il ne sut trop se justifier de sa pusillanimité. De toute façon, elle l'excusait déjà, lui racontant qu'elle avait finalement rencontré un type et qu'il fallait mettre une croix définitive sur le sexe entre eux. Il s'en fichait, contaminé qu'il était par l'amour fou qui venait frapper comme un tambour à sa porte. “ Qu'elle aille se faire prendre ailleurs, quelle importance, je suis face à l'amour, désarmé, perdu mais je l'ai rencontré bordel de bordel. ”

Le lundi des festivités, son destin était scellé. Alors que tout ce beau petit monde (monde très petit) présentait des faciès desséchés, que le silence traversait les mascara et que l'angoisse de l'échec se lisait sur les fronts plissés, Emmanuel traversait les deux grandes cours qui séparaient les quatre immeubles prévus pour les milles étudiants venus bûcher le concours avant d'y griller avec l'image de sa nouvelle rencontre en tête. Il se trouva vite face à face avec Hélène qui attendait patiemment devant la salle des tortures qu'ils occuperaient, par un autre hasard, tous deux. Elle le vit à son tour et lui envoya un sourire qui le rassura sur les sentiments qu’il lui portait. Après avoir été enterré tout un week-end, il ressuscitait dans un sourire. Mais comme un bonheur n'arrive jamais seul, il s'accouda sur le mur désaffecté et tendit l'oreille pour entendre la belle parler à une camarade. Elle lui racontait sa nuit lui disant qu'elle avait peu dormi, etc. et qu'Alfred l'avait réconforté, tout gentil qu'il était le mec. Le concurrent s'appelait Alfred. Il fallait s'en douter, une femme comme ça ne peut que vivre avec un gars. Quel nom horrible pour accompagner une telle créature. Alfred contre Emmanuel. Alfred de Musset contre Emmanuel Bove; le combat était perdu d'avance. Jamais on avait étudié Bove à l'université alors que les déboires d'Alfred en Pléiade, on les avait potassés pour les oraux. Mais bon, il fallait assumer son statut d'écrivain maudit et Bove assurément avait pris la relève. S'il était le plus grand romancier du vingtième siècle, il n'était pas encore le séducteur invétéré dont les femmes s'amourachaient à la seconde. La porte s'ouvrit sur le groupe d'étudiants. Chaque numéro de table attendait son condamné. Emmanuel vit passer Hélène, déterminée dans la réussite, qui rejoignit sa place alors que la sienne était tout au fond. Sept heures de composition étaient donc nécessaires à un sujet littéraire dont l'intérêt, lui, se voyait au bout de trois secondes de lecture. Il n'y en avait pas. Emmanuel ne serait pas professeur de français en collège-lycée, second degré, Paris-Ile de France, France. Il escamota néanmoins quelques tours de passe-passe littéraires dont il avait le secret en ne citant que des auteurs abandonnés. Il n'y allait pas de mains mortes en ne citant que Maurice Sachs, son idole; Bove, son maître; Berl, sa référence; Soupault, son poète; Rigaut, son ombre; Huguenin, son contemporain; et Nizan, son père spirituel. Bien évidemment, il fallait placer de temps en temps les écrivains des autres siècles alors il cita au hasard Diderot, Restif, Voltaire et Flaubert (il fallait toujours évoquer Flaubert ou Proust). En six heures, vingt-six minutes et quarante trois secondes, il mit le point final à son petit chef d'œuvre et disparut du centre d'examens. Les trois autres jours d'épreuves, il les passa sans trop comprendre ce qu'il faisait là. Les écrits étaient finis. Les cours aussi. Comment revoir Hélène?

Il s'accorda quelques jours pour récupérer. Cette semaine avait été terrible car dans un concours de lettres, il est clair que la littérature est mise de côté. L'annonce de la mort de son grand-père stoppa net son congé et il prit le train pour Nantes afin de rejoindre sa famille déjà présente sur les lieux. La santé précaire du vieux monsieur annonçait depuis quelques mois l'irrémédiable disparition du papi. Il y a une dignité sur le visage des survivants lors des célébrations morbides auxquelles on ne réchappe pas. Lui qui trouvait parfois son père un peu fade ou sa mère trop portée sur la réalité bassement matérielle, il les voyait à présent extrêmement dignes, conscients du rôle à jouer en pareil cas. Son père vint l'accueillir à la gare en compagnie de sa sœur toujours impliquée dans ce genre de situation. Il lui serra chaleureusement la main lui demandant en même temps comment s'étaient déroulées les épreuves. “ Moins pire que celle-ci ” lui dit-il d'un ton mélancolique. Son père serra les dents et lui prit son sac à dos. Le trajet jusqu'à l'hôpital fut d'un silence respectueux jusqu'à ce que la sœur d'Emmanuel fit écouter à tout le monde la chanson Vivre ou survivre de Daniel Balavoine (diamant de la chanson française 1982) que le grand-père avait prévu pour la cérémonie en l'inscrivant sur les réglementations à respecter. Effectivement, le message du grand-père avait été celui-là depuis des lustres; la guerre, la résistance, puis sa famille, sa femme disparue quelques années plus tôt d'une attaque cardiaque l'avaient durci pour adopter cette philosophie positive du courage, de la force et de l'amour de la vie. Durant la cérémonie, la voix de Balavoine résonna dans l'église au point de perforer le cœur des survivants. Emmanuel ne put retenir un flot de larmes qui jaillit de ses yeux qui ne pouvaient s'empêcher de fixer le cercueil triomphant devant l'autel. Un homme est dedans, ses mains sont pliées, déposées sur son ventre, son regard est dans l'au-delà, ses yeux sont fermés et son teint montre la pâleur de la mort. Il imaginait cela puisqu'il n'avait voulu voir le corps de son grand-père avant tout le tralala. Il imaginerait ensuite la descente du cercueil dans la fosse. Un corps va reposer sous la terre, dans un linceul, dans le froid d'une caverne alors que quelques jours plus tôt, il était sur le sol des vivants en train de suivre un programme à la télé. Après la cérémonie religieuse, il prit sa sœur par le bras et accompagna, avec la famille réunie, le cortège jusqu'au cimetière. Il refusa de faire le signe de l'eau bénite sur le cercueil. Le pire lorsque l'on rentre d'une célébration mortuaire, c'est d'imaginer sans mal le corps immobile d'un homme coincé dans un cercueil puis dans une tombe quand les chanceux vivants rentrent se restaurer en se forçant à bouffer ce qui a été préparé la veille, des croissants au fromage, des tartelettes à la framboise. Les gens se parlent pour ne pas se dire grand-chose quand le grand-père dont l'absence vertigineuse se ressent à chaque brin d'herbe du jardin commence son long travail de disparition totale de l'univers dans un caveaux familial et silencieux. Emmanuel décida de rentrer le soir même sur Paris. Il écouta l'album entier de Balavoine en pensant à cette saloperie d'univers. Pourquoi fallait-il crever comme des rats à tour de rôle? Quand il pénétra dans sa mansarde, une lettre d'Audrey lui fit décrocher un sourire. Elle lui demandait comment s'était passé le concours, lui qui n'avait pas lâché Hélène des yeux pendant ces quatre jours tombait des nues en voyant que la petite Audrey ne l'avait pas oublié. Sans rancune finalement. Il s'affala sur son lit en repensant aux soirées fiévreuses où leur corps enlacé avait laissé échapper de la douceur enivrante. Ce soir, il était seul, les draps avaient été changés depuis belle lurette et il ne restait rien de leurs passages sur les couettes, pas une odeur de crème hydratante, ni une peluche inerte restée telle quelle. Rien. Il sombra avec en musique de fond, le dernier titre de Police dont on disait que le groupe allait se séparer. Il resta tout le dimanche à tourner en rond, lisant, écrivant, mais surtout ne faisant rien que penser au temps qui fuyait pour rien avec sa peau de jeune esthète qui allait elle aussi foutre le camp. Hélène était alors loin de ses préoccupations. Il avait même décidé d'abandonner la quête de l'amour vu le raz-de-marée qui l'attendait sagement. Il passa ainsi la semaine à flâner, à voir Audrey qui le réconfortait car les femmes savent faire cela. Puis, résigné, il prit le chemin de la bibliothèque et n'aperçut qu'une chose en entrant dans l'enceinte: la femme aimée pliée en quatre en train de bûcher comme un bûcheron. Le cauchemar pouvait commencer.

Face au deuil qui l'envahissait, il prit son courage à deux mains bien serrées, dépassa la première, la deuxième, puis la troisième table pour longer la quatrième jusqu'à la place que le destin avait laissé vacante à côté d'Hélène. Il s'appuya sur le dossier de la chaise en lançant un “ Bonjour ”  frontal à la douce qui eut juste le temps de se retourner et de lui montrer un visage des plus exaspérés. Tombant déjà sur sa chaise, il ne put arrêter sa chute vertigineuse tout en voyant le regard fermé de l'étudiante qui étudiait jusqu'à ce qu'il arrive. La jeune fille ne souffla pas un mot. Il s'écrasa sur sa chaise en se disant qu'il avait commis l'erreur fatale de l'audace indécente. Puis, au bout de quelques secondes de battements, elle lui sourit en lui demandant comment s'était passé le concours. L'honneur était sauf. “ Très mal, je n'ai pu me consacrer normalement à ces épreuves, tu étais à quelques mètres devant, impossible de se concentrer plus d’une minute lorsqu'on voit une telle beauté dans une salle d'examens sans âme, oui, je dois l'admettre, j'ai raté mon année par ta faute, alors tu me dois bien une soirée en tête à tête. ”, aurait-il voulu dire pendant qu'il lui disait qu'il attendait surtout de voir les résultats bien qu'il ne fût pas très confiant. Elle renchérit sur ses doutes quant à ce qui l'attendait elle aussi. Depuis l’âge de raison, Emmanuel fut le témoin exemplaire des filles douées qui se remettent toujours en question devant leur potentiel; hypocritement en cause, devrait-on dire si l'on était moins hypocrites nous aussi. Qui n'a pas enduré durant sa scolarité ces éternelles jeunes esthètes se lamenter en sortant d'une salle de cours sur leur prestation et récolter un 18 une semaine plus tard en affirmant toujours “ Je t'assure Francis, je pensais avoir raté, la prof a dû me noter large. ” “ Mon cul! Et mon 3 et demi, elle l'a noté large? ” Et oui, car les vrais mauvais comme Emmanuel sortaient de la même salle en ayant la certitude qu'ils s'étaient plantés. Ils récoltaient la confirmation une semaine plus tard, quelques fois en dessous même de leurs maigres espérances. Quelle importance avait-on donné aux notes, c'était à désespérer. Emmanuel, avant de s'exploser la tronche une après-midi d'automne, avait failli se balancer du pont Alexandre III un soir de janvier 1981 alors qu'il sortait d'un cours d'allemand au Grand Palais avec un 1/20 en version comptant pour son partiel de première année de fac. Tiens, c'est à cela qu'il pensait en faisant semblant de sortir ses affaires et en écoutant la jeune cancre disserter sur ses compositions. Elle avait une tête à obtenir un 16 en ancien français, un 13 en anglais, un 10 en stylistique, un 9 en dissertation. Il en était même persuadé, elle passera l'oral haut la main et la voilà partie pour 40 ans d'enseignement. Quelle chance d'être parvenu après quatre ans d'études à cette place, à côté d'Hélène. Elle lui demanda son prénom avant de lui confier le sien. “ Hélène. ” Hélène, Hélène, Hélène, quel magnifique prénom, quel splendide prénom sur ce visage incroyable d'ensorceleuse. Quelle aventure de parcourir son corps, d'embrasser sa peau, de mouiller ses lèvres. Mais on n'y était pas et très loin même. Ils discutèrent de choses vagues et sans intérêt. Le tout était qu'ils ne travaillent pas et qu'il lui parle, lui posant un déluge de questions. La maligne n'évoqua pas sa vie privée. Les filles pourtant raffolent de glisser dans leur conversation l'existence du pénétrateur. Elle se distingue d'emblée d'une future proie possible pour l'interlocuteur. Elle non, pour un peu, on eût pu la croire célibataire. Mais la clairvoyance d'Emmanuel, bien que bouleversée par l'amour, ne fut pas ébranlée par tant de brutalité émotionnelle. Il savait que la petite s'endormait chaque soir sur De Musset, le poète maudit. Mais elle ignorait qu'il le subodorait. Puis, sans pitié, elle se mit à se plonger dans Marcel Proust, le plus grand écrivain de tous les temps. Ce qu'il y avait d'assez drôle en regardant les étudiantes de lettres, c'est qu'elles paraissaient se gargariser de pareilles lectures alors qu'une fois le concours en poche, elles ne liront plus que le dernier prix Goncourt, et encore lorsqu'elle n'auront rien à faire le week-end. Il resta comme un flan, se voyant contraint de l'imiter. Comment préférer lire Marcel Proust (qui restera comme un flan à son tour une fois le concours en poche) à savourer une discussion avec un être vivant? Vous me direz, rien de plus logique, il est à 95% préférable de lire Proust que d'écouter une personne. Mais là, non, Emmanuel ne pouvait faire cela alors qu'à sa droite se tenait la plus belle femme vivante au monde. Il le fallut bien, alors il sortit Etes-vous fou de René Crevel qu'il abandonna le soir même tant il n'y comprit rien. Il ne parvenait à se consacrer à autre chose qu'au souvenir de cette journée où il avait pu en apprendre sur la jeune inconnue. L'amour pour Hélène ne ressemblait à rien d'humain. Il était fasciné par une chose qu'il ignorait lui-même. Etait-ce son incroyable visage, sa façon d'être présente comme un vautour, sa façon d'être absente comme un aigle des Cévennes, sa couleur de cheveux, son teint cadavérique, sa joie de vivre, ses névroses obsessionnelles qu'elle caractérisait au moyen d'un rictus exubérant? Emmanuel n'en savait rien. Il savait par contre que c'était bien de l'amour car aucun désir fulgurant ne venait saborder son imagination. Lorsqu'il la voyait, contrairement à quelques autres objets sexuels qui traversaient la cour de la Sorbonne, il n'éprouvait aucun désir, pire une volonté nette de pureté, de chasteté, de poésie des corps. Cette distance physique qu'il y avait entre eux entérinait son amour pour elle. Mais le temps ne vous prépare pas grand-chose en matière amoureuse et c'est à vous de vous bouger le derrière pour que quelques mots vous atteignent. C'est à nous de faire cracher les mots des autres, de les provoquer. L'autre ne restitue que ce que vous avez bien voulu qu'il vous dise en le bombardant à votre tour de mots. Il comptait sur de nouvelles séances de bibliothèque pour s'infiltrer dans la vie de la belle inconnue. Lui qui savait qu'il échouerait au concours ne fréquenta jamais autant la bibliothèque. Elle était toujours là, à l'heure, prête à passer ces journées d'extrême jeunesse enfermée à travailler des inepties. Et lui, malin comme tout, venait le plus tôt possible pour la voir entrer et peut-être s’asseoir à ses côtés. Mais jusqu'ici, de simples saluts amicaux remplissaient ses journées vides. Hélène arrivait, scrutait la salle, allait s'asseoir, puis, au détour d'un livre qu'elle allait chercher, apercevait le jeune looser, le saluait, puis repartait. Emmanuel dut se contenter de cela durant quelques semaines. Parfois, ils échangèrent quelques mots. Il passait alors entre euphorie stupide et désespoir forcé. Il passa son anniversaire à peu près dans cet état. 24 ans sonnaient beaucoup trop tôt et en même temps le temps dont il disposait le sonnait, marquant un poids métaphysique que peu de poètes supportent longtemps. Les soirs se succédaient comme autant de tombes alignées, silencieuses et immobiles. Il n'en pouvait plus de ce même chemin à parcourir et reconnaissait déjà ses pas incrustés dans la pierre parisienne. Hélène était une femme pressée, il le voyait bien, les gens en mouvement sont des gens pressés, pressés de ne pas faire grand-chose mais pressés quand même. Elle était placée dans ce concours comme un cheval de course sur son hippodrome. Elle courait tous les jours dans la catégorie “ étudiantes en concours ”, ne pas déranger, merci. Qu'est-ce qui intéresse un poète romantique lors de son existence si ce n'est la perpétuelle recherche de la femme aimée? Rien. Emmanuel l'avait trouvée à 24 ans. Il fallait s'atteler à cette quête 24h/24. Le reste n'avait aucune importance: le concours, son avenir, la famine en Afrique, Andropov, Jean-Luc Godard, Laurent Fabius, Scarface que voulez-vous qu'il y fasse. On se sentait assiégé par l'actualité qu'il fallait ingurgiter pour ne pas se sentir dépaysé. Foutaises, Emmanuel se fichait éperdument de l'Histoire qui passait sous ses yeux. Un seul prénom: Hélène et elle martelait sa vie de cabot abandonné. L'ennui, l'usure, la solitude, le manque d'amour; voilà les thèmes qu'ils cultivaient en 1984. Sa jeunesse allait passer comme ça, sans exaltation, dans un système rongé par l'argent, le chômage et la mort. Cette femme, Hélène, allait aussi mourir un jour. Les siens l'enterreront un matin dans un petit cimetière de province, là où elle avait aimé passer son enfance, là même où petite, on l'avait emmenée chaque 1er novembre sur la tombe de ses arrières grands-parents. Qu'allait-elle faire? Une jeunesse emportée par un accident d'avion ou une vieille petite femme défigurée par un cancer. Qui y aura-t-il dans son cercueil de chêne? Cette toute jeune femme toute abîmée par la violence du choc et qu'on aura à moitié reconstruite ou cette mémé boulimique qui faisait si bien les clafoutis aux cerises et que le cancer aura rendue tout jaune, toute rabougrie? Qui engendrera-t-elle, des petits enfants qui pleureront mamie ou des amants en deuil qui soulèveront son cercueil ? Telles étaient les pensées du jeune homme finissant ses soirées seul et cafardeux dans le noir brumeux de sa mansarde d'étudiant. La vie dans ses manifestations quotidiennes de bruit, de déplacements incessants, de visages mouvants, de silhouettes passagères, de cris d'enfants, d'aboiements de chiens, de silence studieux masquait la mort qui rodait. Pourtant elle était bien là, dans cette bibliothèque, dans sa mansarde, dans cette boîte de nuit où quelques amis l'avaient emmené pour égayer son samedi soir, dans la tête de ses filles aux seins agités qui trompaient leur ennui en se dandinant comme des vautours autour d'une carcasse. Non, décidément, il fallait rentrer, se coucher, et attendre qu'un rayon lumineux pointe sa lueur dans le rare espace de sa chambre. La vie était belle, tel était l'avis des siens. Oui, elle est belle par rapport à ce qui nous attend. Emmanuel prépara le lendemain ses affaires; réviser l'occupait, il fallait se le répéter pour y croire un petit peu. Il s'affala dans sa lecture de corrections diverses quand il sentit un poids occuper la chaise de droite. Hélène l'avait aperçu avant d'aller s'asseoir à côté du jeune esthète. Et comment du vide intersidéral on peut passer à la présence essentielle. Hélène lui décocha un sourire qui le mit KO au premier round. Elle tendit sa joue de velours afin que sa bouche vienne l'effleurer dans un rituel de caresses et de frottements furtifs. Il ne se rendit pas compte de la douceur échangée. Il allait rentrer dans sa vie. Il ne voyait pas plus loin. Il ferait désormais partie de sa vie, jusqu'à la fin. La journée dura huit heures, pas plus, tout ce qui l'avait précédé et suivi n'était que silence, obligations du temps, abnégations, saveur de l'inexistence. Chaque syllabe envoyée de la bouche d'Hélène aux oreilles d'Emmanuel, chaque regard de la femme reçu par les yeux de l'homme était de multiples constellations merveilleuses qui s'accrochaient dans la mémoire amoureuse de l'étudiant. Tout ça ne partirait qu'avec l'impact d'une balle dans un crâne. Et encore, ça n'était pas certain tant ces éclats de beauté inondaient les parois perméables du pauvre type qu'Hélène découvrait en face de ses yeux dans lesquels on ne percevait rien. Qui dit qu'une fois mort, le médecin légiste ne retrouvera pas ces souvenirs d'amour encore bien vivants dans le cerveau bousillé du jeune homme ? Ces images d'une femme merveilleuse restées dans le cervelet, entre les circonvolutions visqueuses et sanglantes du centre nerveux encéphalique heurté par la balle fusante. De la Hélène partout constatera-t-il; on la retrouverait bien vivante dans ce corps mort, dans le corps calleux, en plein thalimus et ailleurs: ses sourires restés enfouis dans la scissure de Rolando, sa voix emmêlée dans le lobe pariétal, son corps accroché dans l'épiphyse, ses seins coincés dans l'aqueduc de Sylvius, son sexe à jamais immortalisé dans le chiasma optique et enfin son visage de reine imprégnée dans le quatrième ventricule. Même mort, Emmanuel emporterait Hélène avec lui, pour l'éternité.

Il n'y avait pas une seule idée de désir dans les yeux d'Emmanuel qui discourait avec élégance et fragilité sur les grandes questions de ce siècle finissant: travail, famille, patrie; il savait qu'il pouvait toucher la belle par sa touchante éloquence d'intellectuel encore boutonneux alors qu'il ignorait qu'elle se posait déjà la question de son attirance vis à vis de ce genre de paumé touché par la douceur. En rentrant dans sa suite rue Lacépède, il se perdit dans un fantasme purement sexuel pour oublier la grâce qui l'avait touché. Il s'endormit tôt ce soir là alors que le printemps allait toucher de près ses futures proies.

Comme souvent dans les cas de quête incessante, il ne faut pas compter sur le hasard, ni l'emploi du temps des étudiants. Il ne vit pas Hélène pendant deux jours et déjà son état mental fut quelque peu soumis à des épreuves d'ennui assez terrible. Prisonnier des jours comme des gouttes d'eau, Emmanuel était aussi un animal perpétuel. Les femmes que l'on quitte restent coincées dans ce jour que l’on leur abandonne. “ Tiens, voilà ton dernier jour. ” Pourtant, elles se sont réveillées, elles se sont lavées, elles ont embrassé, elles ont pris le métro, elles se sont laissées envahir par d'autres hommes, puis elles ont repris leur coussin en pensant à leur beauté qu'on leur réclamait à chaque coin de rue. Hélène, pendant ces deux journées, avait fait l'amour, s'était peut-être même empressée de sombrer dans un plaisir fugace puis s'était maquillée, avait rejoint des salles de classe, des restaurants universitaires, des bancs de bibliothèque, elle avait ouvert des livres dont elles ne se souvenait pas de la moindre ligne le soir venu mais elle avait passé comme Emmanuel 48 heures à se mouvoir et à occuper l'espace que cette saloperie d'existence nous proposait avant de se faire emporter à jamais. Il la revit pourtant, quelques heures entre d'autres heures. Elle parlait déjà de l'intégrer dans son petit groupe de groupies étudiantes. Il déclina, il méritait mieux, il mangerait seul aujourd'hui, comme tous les jours puis il la rejoindrait l'après-midi pour bachoter. C'est lors de ces séances de travaux intensifs qu'il apprit sans souffrir l'existence d'Alfred, le fameux Alfred, le grand Alfred, Alfred l'encombrant. Si ce poète des mathématiques appliquées n'avait pas été là, peut-être que leur amour aurait commencé entre deux verres de diabolos fraise, puis dans sa turne estudiantine après un cinéma aux Halles et une promenade romantique jusqu'à Saint Michel. Pensez-vous. Non, elle l'aimait, elle envisageait même une vie de couple, tout ce qu'il y a de plus banal avec ce gringalet. Mais Emmanuel s'en fichait, il était ailleurs, sur un terrain que l'amant même ne pouvait atteindre. Il planait à chaque rencontre, à chaque effleurement de leurs joues, de leur bouche, de tout ce qui était amené à s'effleurer lorsqu'ils s'apercevaient le matin. Hélène H., 21 ans, 1 mètre 68, 55 kg, taille 38, blonde, mèches colorées, cheveux mi longs, ondulés, yeux marrons, peau blême, voix langoureuse, caractère entier, séductrice, imprévisible, intelligente, souriante, mystérieuse, doucement hypocrite, aucune mémoire. Elle n'était pas très curieuse mais posait les questions essentielles à son caractère de femme. Elle apprit l'existence d’Audrey avec qui elle l'avait vu travailler, lui demandait ce qu'ils trafiquaient ensemble puis apprit son lieu de résidence, son passé universitaire. Bref, toutes les questions importantes n'avaient pas été posées: âge, famille, nom, intérêt à vivre. Peu importait, il fallait faire avec les moyens du bord. Mais le travail obsédait la jeune blondinette, et elle se plongeait dans les matières du concours avec une délectation telle qu'il pensait à chaque immersion dans ces eaux troubles abandonner la lutte. Mais il en fallait plus pour l'arrêter, l'ennui par exemple qu'il n'éprouvait jamais en sa compagnie. Avec elle, ses troubles existentiels, ce temps poisseux qui défilaient en le diminuant disparaissaient, ce dernier était même une aide qui l'amenait de 10h à 18h00 avec bonheur. Les beaux jours avaient sonné et le petit couple d'étudiants descendait les marches de la bibliothèque pour celles de la cour de la Sorbonne où le café d'Hélène était le prétexte à une pause délicieuse. Elle affalait ses jambes, laissait ses bras nus aux attaques du soleil et trempait sa voix dans l'air parisien. Emmanuel jouait le poète à deux sous en prenant une pause très travaillée, soulevait son visage avec sa main inclinée sur sa joue, regardait le fond de la cour et acquiesçait au moindre son que produisait l'haleine caféinée d'Hélène qui se perdait en visions pauvres et ridicules sur son avenir de professeur des collèges. Mais très vite, la vipère balançait son gobelet et reprenait place au chaud. Alors, Emmanuel, parfois orgueilleux, refusait de se laisser entraîner sur ce genre de pente, et pliait bagages. Il traînaillait alors dans les librairies, trouvait une perle rare, un Julien Green en poche ou alors un André Breton réédité et l'emportait en se disant qu'il le lirait plus tard. Ce qu'il ne faisait quasiment jamais, un an et plus passaient avant qu'il ne se décidât à le lire; il en était ainsi pour les trouvailles de ce style en librairie. Quand ce n'était pas une recherche précise, il se laissait entraîner par l'envie future de parcourir un auteur; et l'envie finissait par arriver, un soir, sur un coup de tête, il se lançait dans ce fameux livre dormant depuis des mois sur son étagère. Se comporter avec un livre comme avec une femme. Pâques sonna la fin des festivités d'Emmanuel. L'université fermait ses portes pour quinze jours, et Hélène disparut avec. Quinze jours à porter le poids d'une absence insupportable, quinze jours à compter ceux qui restent, quinze jours à tourner en rond. Quinze jours à de dire: ce n'est pas le lundi de la semaine prochaine mais celui d'après; impensable; si loin ce lundi. La chaleur envahissait Paris. Les femmes avaient senti le printemps et les rues n'étaient que musées d'histoire naturelle. L'on ne voyait que ça: des femmes. Bras, jambes, seins, visages masqués, fesses se dandinant sous les projecteurs solaires. Le Jardin du Luxembourg était une fourmilière, un repère d'étudiants en art plastique. Emmanuel déambulait en chemisette, les chaussures poussiéreuses arpentant le sable des allées du jardin. Rien ne lui échappait, l'indifférence ou un regard, il acceptait le tout en enregistrant les minables sentences de l'âme humaine. Baladeur à fond les bastringues, il noyait son spleen dans la flânerie apollinairienne. Chaque bouche lui inspirait une histoire d'amour ratée. Il en aurait bien rencontré une durant l'absence de sa promise, lui aurait même payé un verre puis lui aurait fait l'amour durant toute cette saloperie de nuit qu'il passerait seul à observer la nouvelle génération de moustiques déjà opérationnelle pour l'été 1984. Les femmes étaient si belles, tous les jours depuis sept ans il se le répétait sauf qu'il avait l'impression de les découvrir à chaque fois pour la première fois. Leur beauté dépassait tout ce que l'on pouvait imaginer de beau sur cette terre si triste. Une femme était un musée à elle seule, on y trouvait de tout, chaque parcelle de peau renvoyait à un charme, une douceur, de la grâce, de la bonté, de la beauté. La seule beauté visuelle de ce monde. La sexualité embrouillait quelque peu le tableau; cette féroce prise de l'objet déclenchait les déraillements les plus fous. On ne pouvait se contenter de les admirer, la chair devait être heurtée, leurs jambes écartées, leurs seins pressés, leur sexe pénétré. Il n'y avait pas d'autres moyens finalement de connaître véritablement une fille, l'attirance venait tout foutre en l'air, tout détruire pour quelques instants de cérémonie douteuse. Il en était de même avec Hélène. L'admiration théorique ne durerait qu'un temps, il se laisserait envahir par le désir de la toucher, de se frotter à elle comme un chat à un muret. Il se réveillerait le lendemain le bonheur assis entre eux. Et puis le recommencement jusqu'à leur propre destruction, leur propre guerre interne, leur propre génocide. Leurs ébats sexuels ne seraient plus que de vagues souvenirs de situations, de lieux géographiques (canapé, salle de bain, parquet, table de séjour, chambre, parfois un lieu plus exotique, Paris, Londres, Biarritz, Sainte Maxime), de phrases qui avaient tout déclenché, voire de disputes réconciliées dans la chair. Il marchait sans but en déblayant ces quelques généralités sur ce qui unit deux personnes. Il rentra chez lui, le cerveau débordant de visages de passantes, de corps gesticulant sous les ombres, de frimousses d'adolescentes fabriquées pour ensorceler les types de son style. Il appela Albert, fraîchement revenu d'on ne savait jamais où. Ils iraient siroter un lait fraise dans un fast food en se racontant leurs déboires tout à fait banals. Peut-être qu'il allait enfin évoquer Hélène à ce vieil ami. Albert, plus jeune et plus stable que son compère menait une vie des plus tranquilles. Il commençait ses études en anglais, fréquentait une dénommée Linda rencontrée en Belgique lorsqu'il n'était qu'un adolescent rebelle aux cheveux longs et qu'il pratiquait le football dans son club de Lièges en fumant quelques pétards par ci par là, pour faire comme les copains du lycée. Ils avaient voulu poursuivre leur vie en France ainsi que leurs études. Il parlait peu d'elle tant elle semblait lui convenir. C'était Linda, une petite femme curieuse au caractère difficile. Bien avant de devenir le grand ami d'Emmanuel rencontré sur les cours de tennis de leur université, il concertait toujours Linda avant de s'engager dans une sortie ou un dîner. Mais ce jour-là, et après quelques années de vie passées ensemble, il compta à son jeune ami un problème qu'il rencontra et qu'il croyait insoluble: il lui parlait donc de cette jeune fille qu'il avait embrassée la veille alors qu'elle rentrait d'une soirée passée avec ses amies. Avec son étonnement juvénile et sa sincérité naturelle, il entama un monologue bien particulier: 

-    Je n'arrive plus (mais y suis-je déjà arrivé ?) à capter son visage tel qu'il m'est apparu la première fois, ce visage qui m'a fait l'aimer, je ne le retrouve pas dans le contact de nos bouches, je rentre en contact avec de la matière, avec des muqueuses, voilà tout, sans intercepter le contour de son visage. Avant, son visage était comme aimant, je voulais m'y approcher, le frôler, le sentir contre moi et maintenant que je me suis habitué à elle, je me sens loin de cette image que je m'étais créée comme si j'embrassais quelqu'un d'autre dont je ne parviendrais pas à reconnaître le visage. Il y a cette différence entre ce visage qui m'attirait et la sensation que j'ai en l’embrassant et que je n'arrive plus à capter. Quand je l'embrasse, je ne retiens rien, je ne réussis pas même à me représenter l'image de ce visage qui m'attire.

Emmanuel, surpris d'une telle révélation, fit acte de sentence.

-    Arrête tout, c'est déjà un début d'absence, tu n'as pas trouvé ce que tu cherchais à partir de la représentation de Linda. Il n'y a pas eu cristallisation comme dirait ce bon vieux Stendhal, cet oubli perpétré dans l'acte de la présence même vous sépare d'ors et déjà. T'es dans la merde, tu embrasses déjà un fantôme.

 

Ils évoquèrent après cette grande question du désir appauvri par l'assouvissement. Chaque petit événement de leur vie d'étudiant prenait une ampleur considérable. Mais leur entrevue leur donnait le sourire. C'était déjà beaucoup. Albert était ce que l'on appelle un type formidable. Un garçon charmant toujours partant pour tout, disponible, sensible, dévoué, attentif et se refusant au moindre découragement. Il n'encaissait pas les coups, il semblait les éviter un par un tel un boxeur et repartait de plus bel en envoyant un gauche puis une droite aux adversaires de sa vie. Il était plus de minuit sur le boulevard Saint–Michel, les réverbèrent trahissaient les ombres qui planaient sur eux, leur envie de vivre était pressante, on les sentait disponibles, différents, enclins à la passion que la nuit étale sur les visages mais il fallait rentrer sagement et solitairement. Ils se serrèrent la main, puis chacun prit la direction de son repos éphémère. Albert allait rejoindre son fantôme en essayant de reconquérir son visage. Lorsque Emmanuel rentra chez lui, la seule chose qu'il se dit, c'était que la première journée était passée, finalement vite mais qu'il en restait quatorze à tuer. Si on lui avait demandé deux ans plus tard ce qu'il avait fait durant cette quinzaine, il aurait été incapable de vous répondre. Sur le moment l'ennui vous dévore, vous martèle, vous harcèle et puis quand le temps a fait son œuvre, il n'en reste plus rien, une vague idée, une impression comme après la lecture d'un roman moyen. Qu'avait-il fait? Pas grand-chose et certains sur cette planète s'en contentent grandement toute une vie. Il est ainsi de ne rien faire dans cette vie de chien, se contenter de peu, de lire quelques livres, de voir quelques films, de s'empiffrer de chocolat, de descendre faire un tour dans le quartier, de regarde Patrick Sabatier, de téléphoner, de fantasmer sur des créatures vagues, d'éjaculer dans la solitude et de se lever le matin et de voir sa peau toute fraîche une fois rasée. Tout ça est si rassurant. Rien ne sert de se lamenter, on vous a réservé ça. Jamais vous ne toucherez aux plaisirs ultimes de la vie. Ils vous passeront sous le nez, peut-être même qu'un jour, vous les rencontrerez le temps de quelques heures d'oubli. Tout est conditionné pour se préparer au repos, à la mort, au tombeau. En attendant contentez vous de vous bouger les fesses pour pas un clou. Et le lundi suivant le suivant, il déboulonna boulevard Saint Michel et tomba nez à nez sur Hélène qui gravissait les quelques marches du métro qui la ramenait à la surface. Elle l'embrassa chaleureusement, déblatéra quelques indices cruciaux sur ses quinze derniers jours et tel un bolide au départ d'une course, démarra la journée par huit heures de boulot intensif. Les retrouvailles correspondaient aux fameuses règles conduites par la vie. Surtout ne jamais enfreindre le marasme social et sentimental prévu pour les vivants, accepter et se la boucler. Il s'en fichait quelque peu, se contentant d'observer la créature de son ennui.

-          Tu ne révises pas? Demanda-t-elle quelque peu interloquée de le voir regarder le plafond.

-          Non…  Non… Non…

-          Tu comptes les mouches? Lança-t-elle, incertaine de sa réaction.

-          Non, les secondes.

Voyant l'attitude quelque peu sauvage de son voisin, elle le laissa maugréer dans son coin et reprit le cours de son livre, les programmes officiels de la sixième à la troisième. Les femmes sont souvent comme ça; devant les malaises existentiels des hommes, elles abandonnent et se concentrent sur la seule réalité qu'elle touche, souvent le travail. Mais que reste-t-il sinon l'amour à un être désœuvré? Devant l'impossibilité de croiser cette femme en dehors d'un concours externe, Emmanuel sentait la terre se briser sous ses pieds. La chaleur commençait à atteindre ses neurones. Il n'en pouvait plus, il quitta la salle et s'en alla voir Fort Saganne. En la quittant, il prétexta un rendez-vous, il appliqua ses lèvres sur sa joue gauche, puis droite et quitta la salle. En une minute trente, Hélène passa du stade de la présence de l'autre à la solitude de soi. On ne saurait dire si elle en éprouvait une quelconque amertume.

Et les jours passèrent ainsi jusqu'au moment ultime où Emmanuel proposa le premier rendez-vous hors contexte. Une heure, un lieu, un prétexte. Il resta toute cette matinée d'avril 1984 à se bichonner comme une vraie adolescente la veille de sa première soirée, peut-être de son dépucelage. Il vint la chercher à la Sorbonne et ils marchèrent jusqu'au jardin du Luxembourg où un banc vide fit office de témoin. Il apprit plus précisément les activités d'Alfred qui était tout sauf un poète. Un type très maigre, fade, sans saveur et dont le charme enfoui avait envahi notre Hélène, mais elle passa très vite sur lui pour évoquer l'amant avec qui elle l'avait trompé quelque temps puis les hommes qui gravitaient autour de sa personne depuis son adolescence. Elle plaisait la vipère se disait notre héros tout tremblant de faire partie du tableau si touchant. Pour un peu, le promeneur du Jardin du Luxembourg, en passant devant les deux tourtereaux, aurait pu croire à une probable union entre ces deux jeunes gens. Qui les en empêchait? Leur vie respective, certainement; mais leur physique s'accommodait assez bien. Elle envoûtante, exubérante, blonde, le visage blême, lui ténébreux, blafard, les cheveux reflétant au soleil, la pâleur, une certaine douceur émanant de sa part féminine, pourquoi pas? Elle lui parla de ses névroses de jeune femme active, la vingtaine, la jeunesse, l'amour et l'amitié, ces grands thèmes qui finissent par échouer un jour dans le port de l'oubli et de la mort. Elle gesticulait comme une pieuvre, riait d'un rire strident, et laissait aux gens le loisir d'admirer son visage à faire excommunier le premier moine venu. Sa beauté rayonnait dans ce lieu où l'on semblait un peu plus vivant qu'ailleurs. En entendant Hélène, Emmanuel était persuadé qu'on ne pourrait rien changer en elle, ni son humeur exubérante, ni sa vie amoureuse tant, et malgré son jeune âge, elle ne subissait rien des autres; elle menait seule le dessein de sa vie, il savait que la moindre déclaration d'amour lui ferait décocher un sourire, rien de plus et qu'elle retournerait chez elle, la perspective du concours de lettres en tête. Mais l'heure tournait et il eut le courageux réflexe d'interrompre ce moment d'illuminations en lui proposant de la ramener à ses devoirs de classe. Etonnée, elle lui demanda s'il venait travailler avec elle et il déclina l'invitation. Et oui, il fallait se remettre d'une telle épreuve, d'un tel bonheur possible et improbable sur cette terre, de ce croisement de regards, de cette voix qui se parachutait d'une cellule à l'autre de son cerveau, de ces oiseaux mélancoliques, de cette jeunesse à deux vitesses, de son avenir qui soudain prenait forme en la personne d'une femme inaccessible, imprévisible et qu'il fallait conserver sous peine de malheur et de souffrance incessante, de ces chemins broussailleux à franchir, de cette ombre qui planerait sur sa tombe. Pouvait-on ressentir un amour supérieur à celui-là, voilà une question qui définissait l'amour. Ai-je ressenti cela un jour? Certainement pas, il avait 24 ans et sa vie était scellée par cette femme énigmatique qui dès qu'elle prenait le large, devenait son unique préoccupation. Qu'avait-il fait avant? Il n'en avait pas la moindre idée. Qu'allait-il devenir avec l'empreinte de son visage dans son cerveau en permanence? Ce jour allait-il compter ou allait-il s'additionner aux autres, sans but ni conséquence. Il arpentait les allées où fleurissaient des jeunes filles en fleurs. Il était envoûté, et il savait qu'il en baverait. Trois jours durant, il ne sortit pas de chez lui. Comme dans les films de loosers, il se promena dans son cagibi avec sa peau mal rasée de son lit à sa table toute émiettée de pain et engluée de sirop. Il ne décrocha pas le téléphone même lorsqu'Hélène envoya son premier signal électrique sur son répondeur. Il fût tétanisé d'entendre sa voix ce lundi soir vers 22h30 alors que Patrick Sabatier présentait une de ses meilleures émissions de l'année. La voix suave disait: “ Salut Emmanuel, c'est Hélène, et bien c'était pour savoir ce que tu devenais n'ayant pas de nouvelle depuis la semaine dernière et ne te voyant plus en bibliothèque. J'espère que tu vas bien et que l'on se verra bientôt. Je t'embrasse, salut. ” Ces quinze secondes de messages qu'il écouta en boucle presque toute la nuit le poussèrent au réveil le lendemain. Cette première victoire, il la savoura bien qu'intérieurement. Il n'était pas de ceux à s'emballer au premier signe d'intérêt. Néanmoins, les passants qu'il croisa eussent pu déceler chez lui une certaine jubilation et c'est en héros qu'il traversa le hall de la bibliothèque pour rejoindre l'ange déjà affairé à son travail. Un sourire sincère lui perça à blanc son cœur d'adolescent. Elle ne posa aucune question sur ces quelques jours de silence et le motif de son absence, son message de la veille était déjà trop criant d'intérêt mais elle accueillit le jeune homme avec une certaine tendresse. La bibliothèque qu'ils avaient connue gelée en ces durs jours d'hiver était le terrain d'une journée estivale où chaleur, sueur et fureur grognaient à l'intérieur de chaque peau. Les bras nus, les bracelets reflétant les rayons des vitraux, Hélène reprenait son travail consciencieusement, sérieusement, impitoyablement. Mais l'ambiance du printemps décomplexait les pathologies. Emmanuel en chemise courte, à son tour, parcourait ses livres avec une délectation qu'il ignorait jusqu'ici. Midi sonna et les deux amis libérèrent les lieux le temps d'un déjeuner ensoleillé. Hélène, très à l'aise, se laissait aller aux confidences. Elle crevait l'écran solaire de l'existence en se mouvant comme une actrice de cinéma. On n'avait l'impression qu'elle était faite pour la célébrité tant l'anonymat ne lui correspondait en rien. En même temps, elle était connue d'un certain nombre de types qui un jour ou l'autre s'étaient déclarés piteusement, la queue entre les jambes devant cette fille extrêmement intimidante. Emmanuel, en captant ces réelles informations se retira d'emblée de cette brochette de frustrés qui avait espéré une offrande de la jeune fille. Lui n'espérait rien sinon la fin de son espoir. Les jours rallongeaient et ils quittaient la bibliothèque de plus en plus tard, jusqu'à la fermeture. Il l'accompagnait à la boulangerie acheter son pain, celui qu'elle partagerait le soir avec Alfred devant un bon vieux steak grillé. Elle lui parlait de lui de temps en temps lorsqu'elle prévoyait un ciné ou un pique-nique aux Buttes-Chaumont. Emmanuel, un semblant détaché, lui souhaita le bonsoir et s'engouffra dans son métro pour rejoindre Albert dans le XIIIè arrondissement où ils s'adonnaient comme des brutes au squash. Ensuite, ils allèrent se rassasier chez un japonais. Albert n'avait toujours pas réussi à retrouver le visage de sa bien-aimée mais il ne désespérait pas. Quant à Emmanuel, il évoqua pour la première fois l'existence d'Hélène dans sa vie. Albert, en l'écoutant avait pressenti le malheur à venir. Il voyait son ami se perdre dans un discours cohérent mais terriblement contaminé par une passion que lui-même ne soupçonnait pas autant. Il aimait à parler d'elle surtout qu'Albert questionnait, revenait sur certaines informations, reprenait des chapitres entiers d'événements. Emmanuel se sentait vivre quand il parlait d'elle, il se disait qu'elle était l'élément indispensable à sa lutte quotidienne contre les maux de cette terre. Ils parlèrent longtemps puis Emmanuel invita son ami chez lui. Les deux compères aimaient se perdre dans des discussions cruciales comme l'amour, la sexualité féroce, la nomination de Fabius au poste de premier ministre, les résultats surprenants d'Ivan Lendl qui prenait la relève de Borg, la possible réussite de l'équipe de France en coupe d'Europe, la rupture avec les femmes, etc. Ils n'évoquaient jamais leurs études, leur futur métier, leur future vieillesse tant tout se passait ici et aujourd'hui. Puis ils s'endormirent et s'évadèrent chacun de leur cauchemar respectif. Le lendemain, Albert ne demanda pas son reste et fila pour rejoindre la belle Linda, la femme sans visage. Emmanuel accusait le coup de nuits trop courtes et repartait de plus belle en direction d'Hélène. Il comptait les jours jusqu'aux résultats, sachant qu'il faudrait ramer pour pérenniser sa relation avec la femme qu'il aimait. Hélène commençait à ressentir cette amitié passionnante que l'on peut éprouver avec un garçon. Elle le questionnait sur Audrey qu'elle avait vue à ses côtés, souvent, dans les amphithéâtres. Elle l'invitait parfois à la rejoindre chez elle pour un dîner avec Alfred mais Emmanuel se rebiffait, il n'était pas encore assez mûr pour becter le rosbif avec Rimbaud, son amour pas assez cultivé pour admettre qu'il existait entre lui et elle un être vivant, plus que vivant même qui, aux heures de pluie, à la tombée du jour, un midi de dimanche, possédait froidement le corps d'Hélène à sa guise, sans comprendre que ce corps qu'il caressait était un objet de souffrance pour un autre, étouffé par son absence. Emmanuel, lorsqu'il souffrait de l'absence de cette femme, ne pouvait l'imaginer, à quelques kilomètres de lui, vivre sa vie de tous les jours: un réveil brutal, un baiser à l'amant, une douche chaude, une culotte qu'elle faisait remonter au dessous du nombril, un haut qu'elle faisait coulisser au dessus, ce visage qu'elle maquillait, et puis lorsqu'elle rentrait, un dîner avec lui, une soirée télé, une heure et demi de révisions supplémentaires puis le pire du pire, quelques minutes d'amour où elle vivait son plaisir de la façon qu'Alfred le lui permettait. Non, lorsqu'il ne la voyait pas devant ses yeux, Hélène s'effaçait de la réalité basse et pourtant si essentielle à son maintien. Sans elle, lui vivait mais elle non comme si elle ne réapparaissait sur terre qu’en sa présence. Terrible illusion de l'homme souffrant à la fois de l'absence d'un être et d'un orgueil non maîtrisé. Il savait néanmoins qu'il devrait précipiter cet amour car les révisions touchaient à leur fin. Les résultats des écrits allaient sonner et les deux jeunes gens allaient être séparés. Il est plus facile de voir ses collègues (dont la plupart nous sont indifférents) tous les jours que la femme que l'on aime. On enlève les structures sociales aux gens et le monde serait dépeuplé en vingt ans. La fin de l'année universitaire signifiait pour Emmanuel un été long et une solitude quasi monastique. Audrey avait lâché son amant et commençait à revenir vers lui, le voyant bien préoccupé, occupé et indisponible. Elle finit par convaincre le jeune homme de dîner avec lui. Ils restèrent dans le quartier de leurs études et elle comprit sans trop le montrer que son ancien amant était à des lustres de la réalité. Il allait être recalé et il s'en fichait éperdument. Déjà ses parents lui menaient financièrement la vie rude voyant que leur fils avait délaissé ses études. Audrey, touchée par la tristesse de ne jamais le récupérer, mais dotée d'une vraie bonté, lui conseilla deux trois échappatoires mais ce dernier laissait tout choir. Rien ne le motivait et la crainte de perdre un jour Hélène l'anéantissait.

-          Pars en vacances, partons ensemble à la mer, trouve toi un boulot, fais un stage, écris un livre, investis toi d'une mission, quoi d'autre…

Audrey séchait devant l'absence de motivation de son jeune ami.

-          Qu'est ce que tu veux que ça me foute? Lui répondait-il à chaque fois.

Lorsqu'ils se séparèrent tard dans la nuit, Emmanuel ne pensait qu'à un seul recours: une vision assez violente bien que vague de la mort. 

L'écriture d'un livre sur Hélène était envisageable tant sa passion était digne des plus grands conteurs de son temps. Mais comme tous les bons écrivains, il avait grand besoin de vécu pour asseoir quelques mots sur une chronique amoureuse. Il pouvait broder un portrait de la jeune femme, la célébrer, la décrire de la plus belle des façons mais le déclic littéraire dépendait à son sens d'une relation véritablement charnelle. L'écriture découlerait de son corps nu (à défaut de couler) qu'elle lui offrirait. Le livre est bien plus important qu'une conquête aussi merveilleuse soit-elle pensait-il. Que reste-t-il après la vie: des livres. Rien de plus, les femmes passent et trépassent d'êtres trop caressées. Et puis le livre gardait un prestige bien plus audacieux. Emmanuel était sensible aux discours parfois émus de certains professeurs lorsqu'ils évoquaient un livre né d'une expérience douloureuse. Emmanuel pensait à Nadja, Sylvia, Mademoiselle de Maupin pour illustrer son propos. Un livre sur Hélène, quoi de plus normal pour un penseur émotif comme lui. Il s'attela à la tâche et très vite sécha. Il fallait passer par le corps. Il rangea son manuscrit. Tout restait encore à faire.

 

V L'Escapade du temps

            Les résultats devaient tomber ce soir. Le Minitel était branché à toute heure et les 5000 candidats oscillaient entre un semblant de pause et une fréquentation obsessionnelle de l'écran lumineux. Emmanuel quant à lui était allé voir en avant première Paris-Texas, le véritable chef d'œuvre de Wenders qui venait juste d'être couronné au festival de Cannes. Il sortit de la salle dans un sale état. Il y avait de l'Hélène dans la Kinski et de lui-même dans le Stanton. Il sentait venir le voyage solitaire pour retrouver ou perdre définitivement cette femme. En même temps, Emmanuel ne pouvait pas se vanter d'avoir partagé un jour la vie de cette fille et pire de lui avoir fait un enfant. En attendant, il fit le trajet Paris-Paris. Sa mère lui apprit par message sur son répondeur que l'Education nationale ne voulait pas d'un branleur comme lui à son service et c'est trois mois de farniente estivale qui s'étala soudain au large de son front. Hélène appela, mais il ne décrocha pas. Il savait qu'elle était qualifiée pour la finale et qu'elle se ferait sans lui. Pas de double mixte. Voilà la déception de son échec. Ne pas être professeur lui passait bien au-dessus de la tête, c'était de ne plus suivre Hélène dans sa quête professorale qui le désespérait. Il trouverait bien autre chose à foutre: facteur, employé de mairie, vendeurs de ski, gardien de stade, trieur de courrier, geôlier, appariteur, chômeur. C'était même une chance de ne pas devenir comme ces crapules qui avaient bousillé son enfance en l'enfermant des heures dans des salles de classe. Audrey le rejoignit chez lui, elle non plus n'était pas prise. Une lubie le prit d'un coup et ils firent l'amour pour se vider de toutes les saloperies qu'ils avaient ingurgitées pour rien durant huit mois. Ils envoyèrent valdinguer bibelots, coussins, fringues et communièrent dans le silence consternant des étouffements, des spasmes, des réflexes charnels. Ils s'emmêlèrent en s'immolant dans le feu du désir toujours plus grand, envahissant leur parure, leurs soupirs et libérant leurs attentes dans un brouhaha tempéré par le retour à la réalité d'une pièce en chantier. Ils restèrent peut-être une heure, gonflés par la fatigue et le contrecoup des caresses de plus en plus infiltrées, à regarder le plafond, collés l'un à l'autre en tentant d'effacer la moindre pensée qui délierait le tout. Ils s'endormirent pour se réveiller alors que les radios-réveils pointaient l'ombre des derniers métros. Elle ne resta pas et partit précipitamment.  Ils se virent souvent en ce temps-là. Les cours avaient cessé, les uns bûchaient quand les autres commençaient leurs vacances. Ils étaient de ceux-là. Audrey avait trouvé un travail d'hôtesse l'après-midi. Elle passait chez Emmanuel, se déshabillait vite puis entraînait dans son plaisir le corps de son amant. Ce fut un rituel pendant une quinzaine de jours. Emmanuel prenait conscience de cette passion sexuelle, ce confort devrait-on dire, qu'il vivait avec Audrey. Leurs corps se mêlaient inlassablement dans la torpeur de ce début d'été et ils restaient au lit jusqu'à ce que la jeune femme se douche, enfile ses vêtements puis disparaisse jusqu'au lendemain même heure. L'après-midi, il partait se promener, s'inventait des excuses intellectuelles pour fouiner de-ci, de là, puis la rejoignait parfois le soir pour un dîner reposant. Elle n'évoquait que très peu ce petit travail d'étudiante, ne parlant d'ailleurs que très peu. Emmanuel savait que leur union allait mourir un jour mais ça ne l'affolait pas vraiment. Il sentait que c'était comme ça, qu'il n'y pouvait rien et qu'il la laisserait partir avec un autre un jour, sans trop de regret, peut-être si mais il n'était pas assez expérimenté pour éprouver une fois l'étendue du malheur dans un seul corps lorsqu'il s'abat comme un génocide dans ses propres cellules. En attendant, il rentrèrent, attendirent la nuit et les jours avec. Hélène avait disparu. Il la croisa place de la Sorbonne un midi, la veille de son départ pour le stade final. Elle déjeunait. Ils se parlèrent, évoquèrent les notes désastreuses du poète puis la jeune étudiante lui promit de le rappeler les épreuves orales une fois terminées. En attendant qu'Audrey apparaisse après son travail ingrat, il s'ennuyait ferme. Il était même asphyxié par l'ennui. Chaque petit acte qu'il accomplissait, il l'analysait en fonction de ce qu’il lui apportait en bien ou en mal. On reconnaît les gens qui s'ennuient à cela. L'ennui les submerge en permanence, chaque petit acte sans importance est pesé, ressenti, puis relégué dans un coin du cerveau. Il s'enlisait ainsi de jour en jour, perdant parfois la boule tout en acceptant que le temps passe ainsi. Qu’y pouvait-il? Que lui proposait-on d'autre? Il espérait néanmoins qu'un événement capital le tirerait de là. Mais l'attente dans ces cas-là peut durer des mois, des années aussi. La présence d'Audrey devenait à son tour ennuyeuse mais il l'acceptait néanmoins. Que me propose-t-on à la place? Rien, alors ne faisons pas la fine bouche et vivons ce que l'on à vivre en attendant. Telle était sa philosophie. Alors qu'Hélène planchait ses oraux dans une pauvre ville de province, Emmanuel planchait son plaisir avec cette fille. Elle passait à l'oral quand lui passait sur son corps avec la même fougue. Puis, lorsqu'Hélène revint sur Paris, Audrey se tira définitivement avec un type qu'elle avait rencontré sur un salon. Elle lui annonça avec un naturel, un manque de pudeur et un naturel à couper le souffle d'un bon vivant. Il fut si estomaqué, lui qui n'avait jamais entendu parler de ce type-là, qu'il la laissa partir sans broncher, se jurant d'oublier cette femme-ovni. Hélène appela à ce moment-là. Ils convinrent de se promener dans Paris avant qu'elle ne fuie la capitale pour des vacances bien méritées.

Elle semblait satisfaite de sa production devant le jury de Tours où elle avait montré ses talents de futur professeur de français de second cycle. Son appartement était clair, bien rangé. Emmanuel inspecta la chambre nuptiale. Le lit était fait, pas un pli, la senteur du propre parvenait jusqu'aux naseaux du oisif. Ils s'installèrent sur le canapé, elle voulait lui montrer une BD qu'elle s'était procurée pour le voyage du retour. Elle riait en lui montrant les dessins soi-disant comiques quand lui n'écoutait, ne voyait strictement rien que le visage resplendissant de l'écolière. Un peu plus et il se renversait sur elle pour embrasser cette peau qui suintait cette odeur de nacre et de pureté. Mais il ne fit rien. Le seul acte qu'il accomplirait un jour dormait encore en lui. Il se contentait d'avaler les bruissements de lèvres, la saveur de ses mains qui tournaient les pages de la BD dont le monde entier se fichait sauf elle. Il avait la journée pour lui. Des heures qui allaient s'étaler en sa compagnie. Pas de Balzac, de diphtongaisons, d'Alfred pour enrayer le paysage. Ils allaient être deux pour une après-midi de juillet. Deux à passer le temps d'une courte durée qui s'en ira dormir dans les limbes de l'oubli. Mais pour le moment, cette journée était devant. Elle les attendait au bas de l'escalier de l'immeuble de ce XIXè arrondissement de Paris. Il était vêtu de blanc, un pantalon large et un pull marin. Elle était habillée d'un pantalon noir large et d'un haut bleu qui faisait ressortir ses formes discrètes; pour un peu, on les aurait crus jeunes mariés. Ils longèrent le canal de l'Ourcq, évoquèrent leur vie piteuse dans laquelle ils se croyaient épanouies et heureux. Emmanuel parlait du départ d'Audrey quand Hélène évoquait ses multiples expériences sensuelles avec certains hommes et parfois quelques femmes. Son sourire décrochait les rayons du soleil. Emmanuel entendait cette femme lui parler de sa libido alors qu'il ne pouvait toujours pas effleurer la peau de la jeune certifiée. Mais il continuait à marcher auprès d'elle. Ils s'arrêtèrent devant le passage d'un bateau attendant que l'écluse fît son travail.  Il aurait pu lui prendre la main, sa petite mimine qu'elle laissait tomber sur son corps, nonchalante, douce et feutrée par la brise de ce doux mois de juillet 1984. L'amour étant entre deux personnes qui vont s'unir, une main confiée à une autre, le reste étant le rituel des corps qui s'échauffent et le cycle effarant des sexes qui se prennent mutuellement. Rien de cela dans la pression d'une main. Mais Emmanuel avait toutes les peines du monde à faire le vide dans sa petite tête et il se contentait de regarder ce bateau attendre la montée de la marée parisienne. Hélène luisait tant le soleil reflétait ses milles rayons de beauté convulsive. Hélène, c'était la convulsion dans une circonvolution. Emmanuel gravissait toujours autour à la recherche du moindre soubresaut sans jamais parvenir au centre de la sphère. Le bateau reprit son flux, les deux inconnus leur route. De fil en aiguille, ils parvinrent jusqu'à la Place des Vosges où ils passèrent les derniers instants de rapprochements réciproques. Emmanuel, comme à son habitude, sentait l'heure tourner, l'heure où il faut se dire adieu, l'heure qui nous pousse dans le vide, l'heure où il faut rentrer chez soi même lorsqu'on n'a pas envie, même lorsque rien ne nous attend. Il fit un bout de chemin avec elle. Dans le métro maléfique qui allait les séparer, Emmanuel observa pieusement la femme qu'il allait abandonner à sa vie, à son mari, à ses gosses. Elle était immobile, les voyageurs contaminaient le wagon de leur fantomatique présence et les deux amants avaient été séparés par le flux des ombres. Un flux qui rapproche et un autre qui foudroie. Emmanuel avait été projeté au fin fond de la rame alors qu'Hélène, toujours résistante, s'était maintenue à la barre centrale, dressée comme une statue. Pas un mot, pas d'horizon, pas d'espoir. Il scrutait ce regard d'ange fermé, voulant qu'elle comprenne enfin les sentiments qu'il tentait d'exprimer en la fixant du regard. Mais elle restait étrangement stoïque, perdue dans ses pensées. Avait-elle fait les courses pour ce soir? Restait-il encore du pain? Peut-être qu'Alfred allait l'emmener au cinéma ce soir, qui sait? Ils descendirent à la fameuse station, celle qui allait les distancer de jours en jours. Elle lui demanda ce qu'il comptait faire le lendemain. Je t'appelle, lui dit-il. Ils s'embrassèrent tendrement. Hélène partait dans deux jours en vacances, une randonnée pédestre prévue entre amis. Quand il rentra chez lui, il s'affala devant Patrick Sabatier, c'était la dernière émission de la saison. Et il se disait que durant cette interruption, il n'aurait plus de nouvelle d'elle. Il s'endormit avant la fin et se leva le lendemain, formaté pour ces deux mois d'intense solitude, de tristesse et de pensées obsessionnelles. Il savait qu'il pouvait l'appeler pour ce dernier jour, qu'elle lui avait demandé ce qu'il comptait faire mais il renonça. Pourquoi? Je vous le demande. Par pusillanimité. Et parce qu'il avait peur de s'imposer. La journée passa sur les quais, à flâner (ça sert à ça les quais, à flâner), à faire semblant de chercher un livre essentiel à son savoir et qu'on ne lira pas. Mais au fur et à mesure de ses pas, c'était la journée de la veille qu'il reconstituait pour l'occasion. Il semblait n'avoir jamais été aussi malheureux. Il n'était pas loin de la vérité. Quand il rentra, il s'affala. Il ne fera que ça durant ces trop longs mois: s'affaler et attendre que la vie s'occupe un peu plus de sa carcasse dégonflée. Il comblait sa plaie comme il le pouvait en tapant dans une balle de tennis sous 40 degrés à l'ombre, ainsi, il pouvait s'épuiser physiquement, montrer son corps de jeune athlète aux nombreuses passantes qui fréquentaient les endroits publics; puis il allait dîner au resto avec Albert avant de finir dans une salle de cinéma. Une vraie vie de pacha tronquée par la souffrance d'un amour absent. Alors que faisait-elle loin de lui, qui voyait-elle ou plutôt qui prenait-elle plaisir à voir, qui la lui arrachait? Qui? Elle qui savait être si présente, si disponible lorsqu'il la voyait, devenait un fantôme de l'ombre prisonnier d'une absence toujours un peu plus longue. Or qui y a-t-il dans l'absence? La souffrance de l'attente et l'ennui qui vient se greffer comme une algue. Il avait beau se concentrer sur d'infimes éléments qui lui faisaient passer le temps, il retrouvait inlassablement le même point de départ: l'absence, la véritable absence les gars, comme il se plaisait à se le dire, paraphrasant quelques répliques de cinéma. Pas d'adresse où lui écrire, pas de téléphone où elle put être jointe, le néant, le vide, le silence, la peine, la solitude, l'ennui, la mort. Il y pensait pour se l'enlever de la tête, un coup dans la tronche et c'est fini, retour au bercail, rideau, ciao. Mais non, on aurait dit que ça lui plaisait encore de voir sa mimine de déterré dans la glace après son petit déjeuner aux flocons d'avoine. Lorsqu'il sortait pour une course, un verre avec son ami, un tennis avec ce même ami, il savait désespérément que c'était en pure perte d'attendre encore un peu plus l'échéance pénible des retrouvailles avec Hélène. Et sur le chemin du retour, il cogitait de plus belle sur ce qu'allait être sa soirée. Comment allait-elle prendre forme cette fois-ci? Il s'endormait d'ennui après avoir tenté de lire, de s'intéresser un peu à l'art. Toute sa vie depuis son enfance se situait en dehors du travail. La contrainte des leçons à apprendre, des exercices à rendre puis du bachotage classique des études supérieures avaient fait partie de l'Ennui comme toutes occupations inintéressantes et contraignantes. Alors, et contrairement à beaucoup qui trouvaient leur compte dans une activité professionnelle ou estudiantine, il avait dû puiser ailleurs, chercher dans d'autres contrées les soi-disant plaisirs de la vie. Or lorsqu'on est amoureux d'une femme, le seul plaisir possible est d'aimer cette femme, le reste peut pourrir dans l'oubli. Emmanuel aimait éperdument cette femme comme il savait qu'il n'en aimerait aucune après elle. La souffrance était de mise. La vie avait prévu ça sur le planning de ce jeune homme. Souffrance de l'amour. Pendant qu'un tas de types plus cons que lui s'envoyaient en l'air avec la femme qu'ils aimaient, il restait seul à puiser dans les réserves de sa patience et de la croyance en cette vie. Hélène ne se manifestait que dans son absence.  C'était ainsi, il fallait accepter sans broncher ces jours perdus pour toujours à maugréer. On a tant de mal à s'imaginer la vie de celle qui ne donne la moindre nouvelle, on peine à se dire qu'elle est vautrée dans un fauteuil, un verre de vin rouge à la main, souriant à ses amis, caressant de la main, les doigts filiformes d'Alfred. Et pourtant c'était tellement simple. Elle ne pense tout simplement pas à vous quand d'autres ne pourraient faire autrement. En attendant, Emmanuel respirait l'air du pire été de sa vie. Il n'y avait plus rien qui puisse le motiver un tant soit peu sur cette terre. Tout lui paraissait sans intérêt, inutile, vain, difficile. On se suicide par malheur et par ennui. Or l'ennui s'étalait partout, mêmes dans ses activités de prédilection. Se lever pour taper dans un volant lui paraissait au-dessus de ses forces, le cinéma: une perte de temps, la lecture des grands: du blabla, le travail: une dépossession de soi, une soirée entre amis: la preuve de l’absurdité de vivre. Alors, il restait vautré sur son canapé, à capter le moindre globule d'intérêt de la vie qu'il imaginait stagner dans son salon. Ce fut dur, mais le temps voulait bien passer ainsi. Et Emmanuel passait avec le temps. Il atteint le mois d'août, il ne sut même pas comment tant sa vie côtoyait celle des fantômes.

Combien de fois il aurait dû lui dire qu'il l'aimait; durant les séances de bibliothèques, les promenades au bord de l'Ourcq, sur son répondeur téléphonique, partout, il aurait dû lui dire; qu'y a t il d'autre à foutre dans cette vie que de le dire lorsqu'on le ressent? Je vous le demande, et pendant que la jeune fille arpentait les montagnes des Pyrénées ou autres massifs français en dandinant ses fesses, Emmanuel pensait à se procurer une arme qui puisse effacer d'un trait l'ombre mortelle qui planait dans son crâne. Lorsqu'il voyait une fourgonnette se diriger vers lui alors qu'il sortait acheter une demi baguette de pain, il priait pour que ce soit un kidnapping, qu'il soit séquestré des semaines, ne serait-ce que pour s'occuper quelque temps, se vider l'esprit, se concentrer sur d'autres intérêts de la vie, la survie. Trouver une échappatoire et s'évader du trou une nuit vers quatre heures du matin, les mains encore ligotées. Voilà une expérience qui recentre durant un temps les cavités cérébrales. Pas besoin de penser à la femme de ses rêves, survivre prend tout son temps. Mais la camionnette se dirigeait plus souvent sur deux ou trois fillettes de 13 ans, beaucoup plus intéressantes en termes de viols, de meurtres, de sang, de rançons, de pages dans les journaux. Il rentrait chez lui, faisait son sandwich et repartait pour dix heures de vide. Si on lui avait demandé un an plus tard ce qu'il avait fabriqué durant ce mois d’août, il aurait été incapable de vous le dire tant il paraît difficile de passer autant de temps à ne rien faire sans finir à l'asile de fou ou dans une boîte en bois. Or, il avait surmonté, il était passé avec le mois comme un vieux colis arrive au bout d'un mois au fin fond de la jungle amazonienne et que l'on dépose entre deux arbres. Il avait été étonné, une fois, alors qu'il se trouvait en randonnée avec un groupe d'adolescents de son âge en train de camper à la sauvage en plein milieu d'un champ, de voir l'animateur lui remettre un colis de ses parents. C'était la gourde qu'il avait oubliée à Paris que sa mère lui remettait et sa première réaction fut de se demander comment ce fut possible qu'en pleine cambrousse française, cette gourde lui était parvenue en l'espace de deux jours. Il ouvrait le paquet et découvrait sa gourde magnifique alors qu'aux alentours il n'y avait rien qu'une vieille ferme et un chien qui beuglait. Et bien, il était lui-même ce colis qui avait surmonté le temps perdu. Il débarqua en ce mois de septembre comme un naufragé qui n'aurait pas pris la mer. Tout était devant et qui n'était pas encore né: son travail et Hélène. Là où on loue l'été pour la floraison sexuelle et les amourettes d'un soir, il n'avait été pour lui que douleur et abstinence. Hélène n'avait pas donné le moindre signe de vie. S'il avait été un peu naïf et confiant en l'être humain, il aurait pris un fusil de chasse, aurait débarqué chez le couple et aurait explosé la tête de la jeune femme de haine, de déception et de tristesse. Mais sa lucidité naturelle le cloisonnait dans une position d'attente, de patience et de fatalisme. Il fallait agir mais comment? Les femmes étaient si décevantes. On misait tellement sur elles, nous disant qu'elles nous feraient oublier la souffrance quotidienne, que leur beauté n'avait d'égale que leur gentillesse. Que leur douceur était leur marque de fabrique. Pensez-vous, elles étaient la dégénérescence de l'espèce humaine. Sous leur carapace de velours et de nacre, de beauté parfaite se cachait le pire démon qui souhaitait notre mort. Emmanuel ruminait ses pensées tout en cherchant un emploi quelconque pour payer son ennui. Puis devant tant d'abattement, de vide de sa vie, de ses soirées où plus rien ne l'attendait, il décrocha le téléphone et composa le numéro resté en plan depuis deux mois. C'était lui, l'ennemi numéro 1 qui décrocha, j'ai nommé ce bon vieux Alfred qui lui n'avait rien à se reprocher, il vivait sa vie, en ne demandant rien à personne, il ne trompait pas Hélène et faisait risette lorsque celle ci accomplissait son devoir sexuel. Il resta concentré et demanda Hélène. “ Mais pourquoi appelles-tu? ” lui dit-elle lorsqu'elle apprit qui était au bout du fil, en train de se pendre, avant de se reprendre! Au moins, elle était vivante, se dit-il en voyant déjà la dépression s'installer au cœur de sa peau. “ Ta carte était très courte ” empila-t-elle, (le jeune poète n'avait pu s'empêcher d'envoyer une petite carte à la belle lors d'un très court week-end en Normandie), elle qui depuis deux mois vivait dans le silence le plus confondant. Emmanuel était estomaqué. Il voulait pouffer de rage mais c'était le dégoût trop connu de sa part qui faisait palpiter ses membranes. “ Ne crois pas que je ne veuille plus te voir, c'est pas ça du tout, j'ai été très prise ces derniers temps tu comprends, la rentrée scolaire, le déménagement, la préparation des cours, le nouveau collège, mes nouvelles fringues, ma trousse, mes stylos, ma gomme, mon crayon à papier, mes classeurs à spirales, la vaisselle qui traîne depuis deux jours, la poussière qui s'incruste, l'ampoule que je dois changer, ma petite sœur qui m'appelle au téléphone, mes amants à qui je dois mentir, ma peau à qui j'applique cette nouvelle crème hydratante, les séances chez le coiffeur, et les nombreux coups de fouet que je reçois d’Alfred, tout ça ne me laisse pas beaucoup de temps… ” Emmanuel n'écoutait plus les fausses excuses de la jeune enseignante et il faisait le dialogue à lui seul. Ce charabia aurait été encore plus acceptable à ses yeux que ses véritables arguments qui sentaient à plein nez la femme blessante qui veut se faire passer pour quelqu'un de bien. C'en était trop. Je crois que ce qu'il y a de difficile pour un homme, ce n'est pas d'être abandonné, ça on finit par s’y faire, on aimerait tellement s’abandonner soi-même, c'est surtout d'ignorer les vraies raisons de cet abandon, ce désintérêt soudain. La vicieuse termina par: “ Bon, il faut qu'on se voie et au plus vite (on aurait dit une femme politique s'expliquant sur une réforme urgente à faire voter), je t'appelle d'ici là fin septembre. ” Il raccrocha, il s'assit sur son fauteuil de roi, mit les mains sur son visage qu'il laissa tomber. Il ne pleura pas, car dans chaque larme se trouve de l'espoir, il resta muet d'indignation. Toute cette souffrance pour entendre ça. Il déchira le calepin et s'enterra jusqu'en janvier 1985. D'ici la nouvelle année, il avait trouvé un petit travail d'assistant à la mairie du Vè qui consistait bassement à faire toutes les tâches ingrates de l'administration du cabinet du maire. Il s'ennuyait à mourir mais disposait d'un confort et d'un emploi du temps respectables et il pouvait, lorsqu'il était à l'accueil, lire à sa guise quand le public était en baisse. C'est ce qu'il fit quatre mois consécutifs avant de démissionner par paresse intellectuelle et vrai désespoir existentiel.

Durant ces mois, il s'était gavé de littérature au point d’en avoir la nausée le soir et de faire une série de cauchemars grotesques sur les personnages de Rosenthal chez Nizan, Maupin chez Gautier, Guéret chez Green, Blaise Alias chez Sachs ou Costal chez Montherlant. Il s'abreuvait de connaissances, de phrases qu'il oubliait dans la seconde, d'histoires qui ne concernaient plus personne sinon les fantômes de leurs auteurs disparus. Il aurait aimé qu'un auteur partage véritablement son existence, qu'il soit fidèle comme un ami sait être décevant. Il voulait que leurs œuvres structurent sa vie, sinon son âme, son cœur et toutes les petites fibres sanguines de son être. Ainsi, il s'essayait à l'oubli en lisant les plus grandes phrases de l'humanité, celui tant pratiqué durant cette époque dégoulinante de solitude et d'ennui. Il oubliait ainsi Hélène. Enfin, il faisait tout sauf oublier ce qui le maintenait curieusement en vie. Si ce n'est pas à 24, ce sera 25 ou 30 ans qui verront la fille revenir dans sa vie. En attendant, il fallait bien faire semblant de tomber amoureux; pour toucher la peau d'une fille, pour s'infiltrer dans son corps, pour percevoir le seul plaisir dictateur de cette planète. Audrey était bien loin à présent. Combien de fois avait-il changé ses draps, fait ses courses, s'était-il rasé, avait-il rencontré Albert, changé de chaussette, bu de verre d'eau, changé l'eau des poissons, dit bonjour à la gardienne, aidé un vieux à monter sa valise, pris le RER, fréquenté les rayons de sa bibliothèque de quartier, pris la direction du sud-est de Paris pour aller visiter ses vieux chnoques de parents, répondu au téléphone, tourné de pages, vu de films, allumé la radio, écouté le dernier Michel Berger, descendu ses poubelles, ouvert sa boite aux lettres, consulté son répondeur, écrit dans son carnet, joué au tennis, regardé Patrick Sabatier, rangé ses pantoufles, pissé, pensé à Hélène? Tous ces petits actes que l'on est contraint de répéter jusqu'à la tombe, combien de fois les avait-il répétés depuis ces mois perdus dans le néant qu'il vivait au quotidien. Et combien de fois, la garce d'Hélène les avait accomplis à son tour sans se poser la question de les comptabiliser depuis la dernière fois qu'elle avait embrassé le jeune garçon. Et puis entre deux insomnies, deux films américains, il se voyait renaître le temps d'une journée, fraîchement rasé, prêt pour le défilé des moutons fonçant vers leurs leurres d'activités absurdes. Parfois, des femmes captaient son charme de jeune type fringant, des coups d'œil venaient le distraire de son ennui récurant. Il se retournait mais elles poursuivaient leur chemin en dandinant leur petite croupe de cocotte. Il poursuivait alors vers d'autres terres savoureuses mais revenait toujours seul dans sa cage à poules sans poulettes. La vie se répétait ainsi. Dieu avait prévu pas mal d'heures de vie pour ne pas trop s'inquiéter sur la suite. Il avait le temps. A 24 ans, on pense que tout doit se passer ici et tout de suite mais les années sont là et vous attendent. Donc, il se contentait d'attendre son heure. L'heure où, peut-être, il pourrait baigner dans la volupté confondante et le romantisme amoureux qu'il exhiberait à la vue des passants, un soir d'été où il se promènerait Place des Vosges avec la femme de sa vie. Seulement, il avait du mal à y croire véritablement. Il savait qu'il était seul à souffrir de cette exigence métaphysique. Quand d'autres se levaient le matin sans broncher de leur inextricable condition de mouton, lui pleurait l'absence totale de plaisir dans cette vie. Ajouté à cela, l'ennui le plus confondant, et il se baladait en permanence avec un magnum 44 virtuel braqué sur la tempe. Il comptait ses moments de solitude en milliers d'heures, baignait dans la paresse intellectuelle des jours entiers et devenait totalement incompétent en matière sociale et affective. Le vide glaçant de sa vie le transformait en glaçon. Il s'amenuisait de jours en jours, effleurait le sol des parvis, avalait de l'eau plate en guise de repas frugal, et se lamentait dans le silence impérieux de chaque pièce qu'il occupait. Il approchait à grands pas des 25 ans, dernier opus de la jeunesse, dernier acte de la possible passion de la jeunesse, âge des possibles dans un monde impossible. Son regard, toujours hagard de chair et de lettres, dictait ses désirs mais tombait dans le refus du plaisir. La vie avançait, son corps stagnait et son âme végétait. Son histoire privée était un ramassis d'échecs violents, de renoncements insidieux et de souffrances latentes. Le temps semblait si long, si incroyablement étendu dans le mystère des années pas encore achevées. Il n'était qu'un pion qu'il devait supporter en permanence, un rat, une larve, un insecte bizarre dont les commandes vitales étaient totalement déréglées. Sa vie végétale croupissait sous les délices de la souffrance infligée à soi-même, une espèce de sadisme non maîtrisé, involontaire, qui le paralysait dans l'immobilisme psychique et le deuil vital. Dans ces cas, seul le plaisir charnel pouvait le sauver un tant soit peu. Des rêves véritablement sexuels venaient le harceler aux pires heures de la nuit. Il créait ainsi des femmes splendides qu'il salissait des pires actes pervers venus tout droit de son inconscient déréglé. Il se croyait fou alors qu'il n'était que trop conscient de sa folie passagère. Or que l'on s'ennuie à mourir ou que l'on vive dans l'illusion du mouvement, la vie passe à grands pas; et Emmanuel n'échappait pas à cette règle stricte de l'existence. Le passage éclair de la vie d'un homme. C'était aussi pour cela qu'il se forçait à vivre comme un mort. Pour s'habituer au véritable état d'un être, sa mort. Plus rien ne lui suffisait, il oscillait en bon borderline entre exaltation instantanée et fureur morbide du neurasthénique. L'immobilisme de sa condition le plaquait directement au sol et il ne se relevait que pour éructer ses maigres désirs aux yeux même de sa faiblesse. Il n'entreprenait plus rien dans le pays même où l'on glorifiait l'acte formateur du capitalisme: entreprendre.

Puisqu'il fallait consommer, il allait consommer, mais en s'offrant gratuitement les plus grands plaisirs que l'univers avait créés pour l'homme pour un sou. La femme à l'échelle du libéralisme. Il allait se lancer dans la grande quête sexuelle du corps féminin. Hélène n'était plus qu'un fantôme dans son esprit; il allait en construire d'autres, des femmes qu'il construirait en fantôme après les avoir parcourues comme un vacancier. Durant toute cette période de solitude et de neurasthénie, il avait bien observé le schéma débile des femmes face aux attaques masculines. Mais pour cela les sentiments (qu'il n'avait plus pour aucune girouette de cette maudite planète) étaient à exclure. Il se précipiterait sur tous les corps qu'il jugerait convenables pour saisir ce que finalement tout homme cherche à atteindre. L’artifice extérieur que les femmes mettaient au plus haut, il le ferait sien. Il sortirait dans les soirées mousseuses, se dériderait les lèvres en souriant à gogo, toujours courtois tout en restant mystérieux. Il se débectait déjà mais le plaisir des peaux, des seins, des lèvres, des jambes écartées, des fesses retroussées, des muqueuses humides, des cris de l'intime l'attendaient de pied ferme. Il sortit de chez lui.

 

VI L'Eternelle étreinte

La femme, je le sais, n'a jamais été pour toi qu'une distraction ou un souffre-douleur; tu ne l'as pas comprise, tu as dédaigné de l'élever jusqu'à toi sans t'apercevoir que souvent tu t'abaissais au-dessous d'elle. Obéissant à l'impulsion de ta nature maladive, tu as recherché en elle ce qui pouvait augmenter encore tes dispositions chagrines, mais jamais tu n'as essayé de trouver les consolations qu'elle garde pour ceux dont elle se sent vraiment aimée, et tu lui as rendu au centuple la tristesse que tu savais en tirer.            

        Maxime Du Camp, Mémoires d'un suicidé, 1853.

 

Lorsqu'on s'attelle véritablement, tel un artisan, à ce type de travaux, on s'en trouve récompensé un moment ou un autre. Les femmes dégagent une espèce de folie sexuelle qu'il faut réussir à capter dans un premier temps mais qui lorsqu'elle est atteinte débouche sur des aberrations d'abandon à rendre fou n'importe quel stagiaire en la matière. L'ennui est qu'il faut s'y atteler et la drague permanente s'adresse aux bosseurs; si l'on est paresseux, on n'est pas fait pour ce boulot et renoncer reste la meilleure solution. Il faut se faire mythomane sans se perdre dans ces jeux absurdes mais croire un minimum en cette formation. L'obsession sexuelle est d'abord sévèrement pathologique. Emmanuel passa par une transformation non pas radicale mais progressive de sa personne. Un sourire était une arme de séduction massive. Il l'emploierait à tout va devant de belles inconnues déjà échancrées pour l'occasion de baveuses soirées d'étudiants bavant de tune et de bonne humeur dignes des pires espèces de crétins obsédés par leurs études, stressés du gland devant la peur de rater leur concours à Science-Po! Emmanuel devait passer par ce genre de fréquentation insipide pour approcher la gazelle en rut. Il y parvint et ce fut la première: Stéphanie Rainouvaux. Elle fréquentait déjà les hautes écoles, et planait depuis sa naissance en 1960 à des plafonds de moyenne s'élevant jusqu'à 17. Du CP à Science-Po, elle n'avait baissé que d'un point et demi! Déprimant. L'ennui lorsqu'on rencontre une greluche de ce type, c'est que l'on ne peut pas faire autrement que de lui trouver quelques qualités, d'être touché par son charme, et ses petits sourires timides et de s'attacher d'emblée à ces petites bêtes; mais Emmanuel, autour d'un gros travail de préparation psychologique, se centrait sur le corps de la jeune fille. Une poupée. Pire une poupée gonflable dont les seuls attributs rappelaient les pires actrices X du moment. Des seins à faire couler un cadavre ligoté dans les pires étangs de Charente, une bouche à aspirer la trompe d'un éléphant d'Afrique équatoriale, des jambes comme des échasses de cirque populaire style Pinder, et des fesses à rendre jaloux certains trampolines olympiques; et surtout, la phrase qu'on aime entendre lorsqu'on tombe sous le charme de ces parures, pas de mec rampant pour le moment dans sa vie, d’où peut-être sa présence ici. Stéphanie était seule et ce soir après la fête, elle rentrerait seule pour se coucher seule dans son canapé lit, lui-même trônant seul dans son petit studio du XIVe arrondissement. Emmanuel parlait convenablement de ses fraîches études, de son travail à la mairie du 5è, des quelques actions sociales qu'il avait accomplies jusqu'ici (il fallait montrer à sa proie qu'on avait une conscience humaniste, les femmes bourrées de fric se sentent souvent concernées par les problèmes sociaux), des écrivains importants du moment, des élections européennes et la montée inquiétante du Front national tandis qu'elle lui parlait études, vacances, famille et pots de fleurs. Qu'importe, celle-là, il ferait tout pour l'avoir. On était dans une société de consommateur et il allait consommer comme un fou. Mais bon, il ne fallait pas tout de suite qu'elle ne voit en lui qu'un prédateur de plus et qu'elle se sente à son tour un produit consommable (la petite savait que ses seins attiraient en moyenne deux à trois mecs par heure, surtout  depuis ses quinze ans où ils avaient gonflé comme des ballons de baudruche), non, il fallait lui montrer son éventuel retrait des ces choses bassement sexuelles, faire celui qui n'est pas troublé par autant de chair humaine, bref, faire le Parisien friqué à lunette tranquille (sauf qu'il n'avait pas de lunettes). La soirée s'étendait, il s'ennuyait à mourir surtout qu'il n'était pas toujours en compagnie de la petite célibataire qui se déplaçait avec une vivacité qu'on sentait habituelle chez elle. Elle partait se servir un verre, discutait le coup avec un collègue de sa promo, revenait repartait, riait, jouait la star; il était déjà écœuré par le boulot énorme qui l'attendait encore. Parler à une autre fille était injouable devant sa proie; elle fuirait blessée dans sa vanité de femme déjà trompée avant d'être cocue. Alors il attendait, adossé sur le mur près du canapé où quelques minettes pavoisaient à en perdre leur haleine infestée d'alcool, un verre de Sprite à la main. Son cerveau travaillait dur à cogiter sa condition de noceur quasi identique à celle du fossoyeur, lui qui était de noir vêtu. Dire qu'il détestait les soirées serait écrire dans le vide tant n'importe quel lecteur à peu près conscient de ce genre de célébration mondaine doit se l'imaginer, l'ayant vécu lui-même et ayant vu l'horrible faune qui s'y trouve en permanence. Il haïssait ces types fringants à la mèche rebelle mais au comportement surtout très pépère de droite bien bourgeoise. Eux aussi draguaient; au fond, leur but était le même, séduire la jeunesse de leur pays, sauf que ces abrutis étaient dans leur élément, ils brillaient de leur ignominie chronique, de leur assurance bidon, et de leur charme de riches futurs riches. La soirée touchait à sa fin; il était deux heures du matin et tout le monde commençait à s'organiser pour appeler un taxi. Panique à bord, telle était l'angoisse du noceur parisien en ces samedis de fête : “ Qui rentre avec qui, qui habite où, qui est venu en bagnole, qui rentre à pied, qui peut loger qui? ” Emmanuel était épuisé par tant de brouhaha autour de ces questions existentielles, épuisé par le sommeil aussi mais surtout par cette fête idiote et tous ses participants. La petite Stéphanie lui avait préféré un jeune esthète coiffé à la nouveau philosophe et l'avait totalement effacé de son esprit. Elle ne le salua même pas lorsque les convives quittèrent l'appartement cossu transformé en capharnaüm emprunt de tabac et d'alcool. Il rentra à pied sans regret mais ayant quelques doutes sur ses éventuelles qualités de séducteur. Peut-être avait été il trop distant, trop blasé. Les femmes aiment aussi qu'on leur montre qu'on les désire comme des bêtes sauvages. Il avait trop joué l'intello sensible, ce qui parfois faisait fuir la gazelle; trop sensible, se disaient-elles, elles qui sortaient aussi pour se faire tripoter un soir, donnant à leur journée un sens qu'elles acceptaient de temps à autre quand leur corps souffrait trop de l'absence masculine. Non, il fallait jouer le brutal, la bête en chaleur, l'acteur américain. Mais il en était loin, pire cela lui paraissait au-dessus de ses forces. Il rentra assiégés de désirs sans fin mais le sommeil s'empara en premier de son corps et il s'affala sur son lit comme un koala s'agrippant à sa branche et perdit le sens des réalités. La nuit fut tourmentée, son corps prisonnier des images de la soirée défiait la paresse et le jeune homme, bien qu'assommé par le sommeil, bougeait comme un type refusant d'aller se faire pendre. Au réveil, et encore soumis au charme de la veille, il décida de précipiter les choses. Mais pour tout dire, il se doutait que la petite Stéphanie n'était pas rentrée seule hier, et pire, qu'elle s'était peut-être offerte à son B-H L de service. Il voulut en avoir le cœur net. La pusillanimité qu'il trimbalait depuis l'enfance le stoppa net. Il aurait l'air d'un imbécile éconduit s'il apprenait qu'elle était effectivement avec Bernard-Henri et qu'au moment où il se posait la question d'appeler l'amie commune, les deux tourtereaux s'envoyaient en l'air en éructant comme des endimanchés. Non, il renonça. Et en ce dimanche glaçant de février, il préféra émietter sa condition d'homme excité sur les bandes vidéo qu'il possédait chez lui en s'imaginant un amour absent.

Mais Emmanuel connaissait très mal le diable qui sommeillait en lui. Y avait-il véritablement un démon qui rodait entre les mailles de ses entrailles? Il le croyait pourtant lui qui était toujours à l'affût des poitrines gonflantes comme des marécages, d'un beau fessier en forme de dos d'âne, d'un bras découvert dans un RER un jour d'été et dont chaque grain de beauté était comme le galet d'un ruisseau ensoleillé par un matin de brise et de sang. Que leurs voulait-il? Que voulait-il à toutes ces femmes qu'il désirait comme un imbécile heureux?  Leur peau, leur âme ou leur temps? Il ne le savait lui-même, alors en ce jour férié, il se laissa guider seul par les tendres méandres de ses désirs d'homme déchu. Qu'en aurait-il fait de la petite Rainouvaux? Sincèrement, comment aurait-il attrapé sa proie? L'aurait-il transformée en quadrupède végétarienne le temps d'une nuit de débauches maîtrisées? Pff, que nenni, il en était bien incapable, plutôt dirons-nous que les choses ne se passeraient pas exactement comme ça pour la simple et bonne raison qu'il cherchait un peu d'amour dans ses fantasmes de sexe et que le sexe n'était que l'aboutissement névralgique, voluptueux et morbide d'un possible amour s'il en est. Ils se seraient enlacés tout doucement au début, il aurait senti cette incroyable douceur de peau envahir ses muqueuses avec la découverte d'une senteur jusqu'ici inconnue, un peu par peur ou par honte, puis le petit diable obsédé sexuel et pervers aurait senti non seulement son petit cœur s'accélérer mais surtout la peau merveilleusement tendre et douce de la jeune femme qui d'un geste brusque aurait effleuré certains endroits de son corps laissés vacants par l'impossibilité de tout recouvrir d'un coup. Des passages de bras, de doigts sur une gorge, de souffle blessé sur un front dégarni par le désir. Ils se seraient allongés et tout doucement leur bouche se serait émiettée dans l'odeur amère des lèvres décharnées par l'abandon, le repli sur l'autre, le terrain adverse et la soirée de sévères enchevêtrements phoniques. Ensuite, et sans qu'ils s'en souviennent, leurs vêtements auraient disparu du cadre et leur corps comme traversé par l'origine du monde se serait enveloppé jusqu'à l'extension des fumées vaporeuses de leur machinerie physique. Ils auraient couché ensemble aurait-on dit. Peut-être. Il aurait traversé l’entrejambe de Stéphanie en un va-et-vient systématique mais timide, s'assurant de voir les yeux de la petite coulisser dans la maigre sphère blanche et humide qui leur est impartie. Et peut-être que le désir de voir son corps se convulser l'aurait pousser à faire plus, à la retourner délicatement pour apercevoir d'autres plaines, d'autres vaguelettes à émousser et le plaisir l'aurait éconduit jusqu'à ce qu'il s'écroule et qu'il se trouve heureux un moment d'avoir pu pénétrer l'insondable, d'avoir mis un nom et une couleur sur cette peau de femme. Ils auraient échangé des banalités puis se seraient perdus une fois de plus dans leur propre corps, leur propre substance chimique portée à ébullition, recroquevillés dans leur sommeil. Au réveil, elle aurait mis sa liquette, celle un peu froissée qui traînait au bord du lit défait par l'agitation; Emmanuel, du lit, aurait aperçu ses deux jambes splendides fouler la moquette du studio et lui aurait répondu: “ Ah non, pas de café merci, un jus d'orange si t'as. ” comme si leur corps dans l'enfer des liquides avaient sauvegardé leurs âmes et permis à leurs yeux de se connaître à la perfection. L'amour physique remplace alors des tiroirs de discussion; tu te réveilles et tu connais la personne à jamais, t'as percé son secret par son secret. Ça, notre héros le savait plus que tout. Chaque femme a le même secret et la réponse est planquée pas bien loin, sous ses habits ou dans l'odeur de son ventre et de ses replis. L'on caresse une femme uniquement pour sentir l’odeur de ses mains ensuite, une fois qu'on l'a délaissée et qu'on est dans le métro ou derrière son bureau en face des collègues qui ne comprennent rien à rien. Vous sentez l’impact de sa chair sur vos doigts et vous vous dîtes que c'est ça le secret, et vous recommencez jusqu'à ce que ce secret devienne un poids trop lourd à porter, une plaie ouverte saignant comme un bœuf qu’on égorge, une senteur infecte pour l'âme. Trop fragile, vous passez le relais ne croyant naïvement jamais que quelqu'un d'autre le redécouvrira après vous. Là commence le malheur, le vrai, celui de croire, à tort bien sûr, que vous serez à jamais le seul détenteur du secret. Les femmes, malgré leur discours, n'ont qu'une obsession, passer le mot et dévoiler leur secret à qui voudra le découvrir, puis le recouvrir de ses empreintes. Vous, vous serez loin, sûrement à la recherche d'un autre déjà découvert puis remis en jeu et votre secret passera de mains en mains sans vous. Et vous pourrez chialer et vider vos tripes de tristesse et de dégoût, le sort sera passé par votre oubli. Vous serez oublié.

En attendant de vivre l'amour passion avec Stéphanie, il rentrait chez lui le soir, souvent sous la flotte; la nuit tombée depuis une vingtaine de minutes seulement laissait tout de même présager l'apparition de nuages blafards comme engourdis sous le poids de l'obscurité. A quoi pensait-il? A beaucoup de choses, comme à chaque fois qu'il marchait seul vers son dortoir. En fait, il ruminait, toujours des mêmes choses, les mêmes absences, les mêmes solitudes. A force de faire les mêmes parcours, de monter les mêmes côtes, de pénétrer les mêmes serrures, il en oubliait le passé douloureux qui l'accompagnait depuis tant de jours. A la rencontre d'amis qui le questionnaient sur son état, il répondait finalement que ça pouvait aller quand même, que tout ça n'était pas aussi catastrophique, le croyant lui-même au moment où il confiait tant d'optimisme. Mais dès qu'il était seul, loin de toute l'agitation des soirées et des rendez-vous, du travail en mairie ou des cours de tennis, il ruminait en murmurant dans sa barbe qu'un jour il se ferait sauter le caisson, qu'une balle dans la tempe était le seul remède miracle à ses épanchements poétiques. Que de le retrouver vautré sur son parquet, la tête penchée sur l'épaule et le corps avachi sur la vitre de la fenêtre gavée de sang bien rouge mettrait un point définitif et sûr à ses lamentations; en fait, surtout, ce serait la solution, obscure soit, mais bien plus profonde et forte que n'importe quelle analyse psycho-pathologique de son mal être. La tristesse n'a pas de mémoire, l'ennui de souvenirs et la douleur de photo de vacances. Au mieux elle s'inscrit dans un journal, une conversation, une scène pathétique, un plan cinématographique où l'acteur s'effondre sur un entresol. Chaque matin, une image violente sillonnait l'épaisse membrane de sa boîte crânienne. Il retardait chaque jour la mise en œuvre de son grand scénario, son grand projet pour l'avenir. Il espérait en chaque matin un renouveau qui le porterait loin de ces idées confuses. Il se voyait mort parmi la foule tout en se montrant à l'autre (l'autre, cet inconnu) toujours plus fort et toujours plus séduisant. L'approche de ses 25 ans y était. Il devenait un adulte, un type dont on commence à dire qu'il y a un passé qui traîne derrière, que chaque propos n'est pas gratuit, qu'il a la vie devant soi mais que celle qui l'a projeté jusqu'ici n'est plus anodine, plus mêlée d'obligations scolaires et familiales. Son destin prendrait forme bientôt. Ce qu'il y a d'incroyable avec le temps, c'est qu'il y a toujours un jour pour se lever. On a beau désespérer, se morfondre dans son lit, laisser ses bras sur son corps, se perdre dans son reflet, il y a toujours une journée qui vous attend, et qui, de façon illusoire mais peut-être miraculeuse, peut vous pousser l'arrière-train pour les 24 heures à suivre. On oublie ce temps qui ne passe pas, ce téléphone qui ne sonne pas, cette femme qui ne vient pas et l'on prend son bus, on se remarque observer ses condisciples. Les vieilles qui se jettent sur un siège comme un glaive sur la gorge du gladiateur vaincu, ces étudiantes à la peau trop douce pour croire vraiment que quelqu'un les touche, ces enfants perdus dans leur silence. Vous vous trouvez autour de ça, vous descendez des marches, vous pénétrez dans l'enceinte d'une salle, vous apercevez votre visage fraîchement rasé dans la vitre de la porte, vous entrez, vous vous sentez libre, disponible, pour un peu vous vous sentiriez heureux. Et bien c'était cela qui permettait à Emmanuel de tenir bon. L'illusion d'un départ sans cesse reporté par le sort et la météo. Le temps était porté par les minutes, les corps par la destination des cieux. On était les commanditaires d'une vie qui nous était appliquée avec une violence telle qu'elle en créait des kamikazes. Emmanuel, d'une certaine façon, était un kamikaze, un kamikaze de l'aboulie prêt à se faire exploser pour y échapper. Sortir de l'ennui, c'est oublier les déflagrations de la peau, c'est miser sur son propre corps en gestation permanente, c'est balancer un revers long de ligne, agiter ses mains au-dessus de la tête, s'envoler sur une musique trop douce, rentrer dans l'insondable cavité humide et frôler un instant l'indicible. L'on pouvait trouver ça dans le regard d'une femme agitant une tequila, les yeux d'un chien qui vous ramène une balle, les coussinets d'un chat qui d'un coup de patte vous saisit doucement votre joue, il y avait cela chez Hélène lorsqu'elle apparaissait dans ces cauchemars. Elle desserrait les joues en plissant sa peau comme un hérisson; elle sautillait, elle essuyait les quelques gouttes qui ruisselaient sur son corps pendant qu'Emmanuel, amoureux jusqu'à la perdition, se tailladait le visage à coup de couteau d'être à ce point rejeté par son indifférence massive. Et lorsqu'il émergeait, les yeux bouffis par la sueur, la peau gonflée par la chaleur et la nuit en feu, il s'affalait, sortait sa lampe de poche et la braquait sur son visage enlarmé. S'il y a de l'espoir dans les pleurs, il y a aussi là-dedans, le dernier acte avant de s'effondrer parmi les morts. Il n'en était pas loin. Son cerveau était martelé par ces cauchemars où il se voyait toujours en retard, en retard d'une vie pour approcher cette femme absente, pléonasme qui le torturait au point de ne voir dans sa survie que le retour aux sources, loin des attentes et des remords qui vous rongent la rate comme les dents d'un rat sur la carcasse d'un chien crevé. Ce mal le rongeait, parfumé d'une solitude quasi monastique, il prenait peu à peu toute la place dans son corps; ses organes se serraient pour laisser place au fantôme, et le vide se faisait de plus en plus grand et impénétrable. Il souffla les 25 bougies dégoulinantes de cires sur la tarte aux citrons achetée le matin même par sa mère dans la boulangerie de quartier. Elle était tellement gentille sa mère, immense dans ces petits actes de la vie quotidienne. Parfois, lorsqu'ils faisaient les courses tous les deux, il contemplait ce petit bout de femme prendre son temps pour choisir une pizza congelée, se demandant laquelle préférerait la petite troupe prévue pour le dîner du soir. Il détestait la tarte aux citrons, trop amère et en même temps sucrée pour l'artiste fragile qu'il était. Tout le monde était réuni, sœur et frère s'esclaffaient au petit jour quand lui pensait à renvoyer ses tripes dès qu'il fallait se justifier sur ce qu'il faisait en ce moment. 25 ans, et rien de fait. Lorsqu'il rentra chez lui, ce dimanche glacial de mars 1985, il s'effondra sur son canapé et finit par tout rendre, les pomme-frites, le poulet, la gelée au citron qu'il s'était forcé d'ingurgiter. Son front déneigé suait à grosses gouttes. Il n'avait pas de fièvre, il était juste en phase de décomposition psychique. Il avait beau se repasser la scène pathétique d'Hôtel des Amériques que sa mère venait de lui offrir en VHS où Patrick Dewaere esseulé sur le quai de la gare de Biarritz, dans un monologue magnifique, conjurait Catherine Deneuve, définitivement partie et ayant l'intention définitive de l'oublier, de revenir dans sa vie. La salle du bistro où ils s'étaient rencontrés était vide, leur deux chaises bien rangées, et le personnage laissait couler une larme d'immense acteur amoureux sitôt le texte achevé. Emmanuel n'était pas loin d'en faire autant Gare Montparnasse mais Hélène n'était pas partie, elle n'était simplement jamais venue. Il y avait trop de références pour illustrer sa misérable vie qui s'étendait dans des journées de silence et de désir. Parfois, lorsque les jours défilaient et qu'il se surprenait lui-même à descendre dans la rue, chercher un bus, courir pour un rendez-vous auquel il serait inévitablement en retard, commander un livre chez un libraire sympathique, il se plaisait à croire un peu à tout cela, à croire au sens erroné d'une vie à construire ici-bas. Il savait qu'il se plantait droit dans le mur de l'absurdité mais la Nature avait ainsi crée son monde. Un cerveau pour se rendre compte mais un corps pour endurer physiquement l'air pollué et les combustions. Lorsqu'il prit le train et qu'adossé contre la fenêtre du TGV, il aperçut cette petite maison au bord d'un lac où quelques cygnes agitaient leurs palmes dans l'eau transparente, il s'imagina un instant vivre dans ces contrées, à l'abris des souvenirs de morts et des espoirs de vivants; reposé, disponible, affable; recevant une fois le mois quelques amis venus passer du bon temps dans la région et à qui il ferait un bon petit plat pour leur montrer toute son attention et son bonheur de les voir si heureux, si souriants. Le reste du temps serait consacré, enfin! à la littérature. Lectures diverses et variées, recherche, rédactions d'essais sur la force narrative d'un Buzzati, la décharge poétique d'un D.H. Lawrence ou encore l'effet psychologique pur d'un Emmanuel Bove, le Balzac inconnu de l'entre-deux-guerres. Puis un jour, il remarquerait que la jeune factrice lui amenant ses factures depuis un an était dotée d'un charme qu'il n'avait jamais remarqué jusqu'ici. Il mettrait six mois à le lui dire jusqu'au jour où la jeune postière descendrait de son vélo pour siroter un diabolo menthe en sa compagnie avant de laisser tomber son uniforme et de dévoiler un corps somptueux et insoupçonnable sous les plumages bleus et jaunes des vêtements. Combien de rêves d'amour peut faire un homme durant toute sa vie? Car même quand l'amour est aussi présent qu'une sangsue sur un ventre ou encore une balle de calibre 20 logée en pleine tête, et bien l'homme se surprend à en rêver encore et encore comme si l'union de deux êtres n'était qu'une vague réalisation de ce que l'on se représente de l'amour et surtout pas assez pour s'en contenter. Puis il se réveillait, la joue gonflée d'être restée collée une heure à la vitre en plexiglas. Il passerait une petite semaine en Normandie, chez un ami marié avec qui il ramasserait des coquillages à défaut de faire trempette dans l'eau gelée d'un dimanche de Pâques. Il lui raconterait ses lectures, son travail, ses activités avec sa femme, le prêt qu'ils avaient fait pour l'appartement acheté en banlieue proche, banlieue relativement bourgeoise afin d'éviter si possible les tracas habituels dont l'actualité reflétait trop les méfaits quotidiens. Il l'écouterait parler de sa petite vie, ses copies à corriger, ses cours à préparer, ses conseils de classe auxquels assister, etc.; à l'entendre le métier de professeur était plus intensif que celui d’un chercheur à la NASA ou qu'un pompier du sud-est confronté à la canicule estivale. Il le verrait s'affaler dans son fauteuil et cela à 25 ans tout rond comme un vieux chnoque un verre de bordeaux à la main. Au bout d'une semaine, il repartirait épuisé de n'avoir rien fait, certain de préparer sa vie misérable à celle qu'il avait vue en Normandie. Il rentrerait dans son vide à lui mais dans lequel il y avait tout à construire. Il fuirait au bout d'un moment ces contacts qui le ramenaient trop brutalement à la réalité occidentale, moderne, citadine du XXe siècle.

 

A son retour, (mais était-il parti?), Paris avait sombré dans la désuétude, les gens avaient disparu, vous savez, ces gens qui n'ont aucune importance, ceux des rues, des trains, des bus, des cours d'immeuble, des restaurants, des plages, ces gens qui meublent pour vous prouver à échelle quotidienne que vous êtes en vie, comme eux, que vous pouvez continuer à vous déplacer sereinement puisque eux le font bien; et quand ces gens à qui vous ne parlerez jamais, et dont vous vous foutez royalementt, manquent, un vide se crée à l'intérieur de vous, comme si vous les connaissiez tous. Lorsqu'il rentra, ces gens n'étaient plus là. Dans la salle d'attente, eux qui étaient si encombrants de vous faire poireauter pendant trois heures, n'étaient pas là non plus, les chaises étaient vides, ces belles chaises en osier qui vous détruisaient le coccyx d'attendre des plombes, et le médecin souriant ouvrait la porte de son cabinet en vous serrant la main avec fermeté en vous disant nonchalamment comme si déjà ce n'était pas grave: “ Ben alors, qu'est ce qui vous arrive jeune homme? ” Rien, les gens sont partis.

 

Un qui était toujours là, c'était Albert qui prospectait sérieusement de passer une vie heureuse et sans remords. Lorsqu'il voyait son compagnon après une absence sensible, il parlait. Il commença ainsi:

-          Vois-tu, à notre âge, il ne faut pas s'encombrer de pareilles déconvenues. Pas de précipitation, vas-y doucement, avec un alibi, sans sourciller. A la limite tu nies, tu t'effaces sur l'instant pour que dans l'expectative d'une vie commune, tu puisses, avec les éléments qui font ton quotidien, envisager définitivement un aménagement avec dextérité et je dirais même avec sûreté. Les gens vont trop vite; ils se rencontrent et se tassent comme des fauves dans des espaces conditionnés mais trop précaires pour nos sociétés modernes. Ne grillons pas les étapes s'il te plaît, pense avant tout à toutes ces prérogatives qui permettent éventuellement un retournement de situation. Ils se rencontrent et se jettent les uns sur les autres comme des fauves, pourquoi? Parce qu'ils n'ont que ça; en fait non, bien sûr que non, ils n'ont pas que ça les malheureux, mais ils l'ignorent. C'est Dosto qui disait ça: “ Les gens sont malheureux parce qu'ils ne savent pas qu'ils sont heureux. Ils sont méchants parce qu'ils ne savent pas qu'ils sont bons. ” Prends ton mal en patience et construis-toi, au moyen d'outils convenables, la demeure qui correspondra à tes attentes. En ce qui me concerne, je ne me précipite jamais, tel le chat en chasse, je me sers de mes pattes de velours, de mes petits coussinets roses pour tâter le terrain.

Mais Emmanuel n'écoutait rien.

-          Tu parles à une tombe, on est déjà mort.

Albert, conforté par les bases saines de son ami, préféra abréger la séance, le laissant dans une solitude confondante mais d'un autre point de vue, salvatrice pour chacun, du moins pour ce soir.

 

Sur des terrains pittoresques, des ouvertures de grillage vert, dangereux pour les promeneurs qui se prenaient toujours le short dans les fils barbelés, des plages aménagées par des rochers vernis d'algues glissantes, le vent justifiant les bourrasques et les quelques mèches blondes rebelles qui fichaient le camp et qu'Hélène remettait soigneusement, avec l'habitude d'une femme qui remet souvent ses mèches derrière l'oreille gauche, se trémoussaient des touristes, un peu jeunes, qui n'avaient rien d'autre à faire de leur temps que de l'utiliser dans une promenade sympathique dans un coin perdu de la Vendée. Elle tenait, sans serrer, la main moite d'Alfred, dont l'allure flippée correspondait toujours à ce qu'il émanait de gentillesse et d'attention pour sa petite femme. Toujours aux petits soins, non pas de l'assisté éperdu, mais du type qui aime véritablement sa compagne, sans chichi, ni honte, peut-être avec un peu de stupeur cachée dans le crâne, vu ce qu'il morflerait si un jour la belle se faisait la malle pour aller se frotter comme une gazelle dans les bras d'un autre, mâle… En attendant de souffrir comme quelqu'un qui ne voit qu'un suicide expéditif et violent pour mettre un terme définitif à ce type d'état, il arpentait le petit chemin aménagé par le conseil général de la Vendée pour les touristes spécialisés dans les balades troisième âge. D'ailleurs, ça l'avait effleuré ces considérations sur le troisième âge en passant ces vacances de vieux pépère. Il avait remarqué depuis peu qu'à 25 ans, il faisait un tas d'activités qu'un grand-père de 85 faisait tout autant. Balade interminable, cuisine en conserve, lecture de journaux de droite, plantation de chaise longue dans le sable de la plage surveillée, matage de deux trois corps accompagnés parfois de grosses poitrines bien rassurantes, courses à n'en plus finir, Hélène gueulant : “  Il nous reste des noix de cajou? ”, vaisselle au Pec citron, balayage des grains de sable, émission de variété (d'ailleurs, il n'aimait pas l'air faux cul de Sabatier qui pourtant crevait l'écran, il n'y avait pas à rechigner), Scrabble, promenade au port de plaisance, photos des proches, discussion sur les législatives, notamment sur l'impossibilité de voir un président de gauche gouverner avec un premier ministre de droite; mais si, De Gaulle l'avait prévu ce visionnaire, c'est possible, putain, il était balèze ce De Gaulle, quel homme de génie, non vraiment... il pensait aussi comme les vieux, zut, ça il ne l'avait pas remarqué jusqu'ici. Par contre, et c'est ce qui le différenciait un peu de ses aïeux, il perdait toujours au Scrabble, décidément, il était nul et il se faisait massacrer par les autres, ne dépassant jamais les 45 points à chaque fois, non qu'il fût ignare en vocabulaire, mais trouver des mots avec des lettres mélangées, c'était assez gonflant mais bon pour faire plaisir à Hélène, qui elle, se glorifiait de score énorme, il jouait. Non, ce qui le faisait supporter une telle vie, une vie de misère de riche, c'était le moment où il se couchait et où il pouvait enfin mettre ses sales pattes sur le corps de la femme aimée. Au début, il y allait doucement, faisant croire à l'autre, qu'il était tendre et tout et tout, mais il savait bien qu'un moment ou à un autre, il rentrerait pleinement dans la ronde de la danse de la mort, et que plaisir ou pas pour elle, il comptait bien arriver à terme en la prenant de toutes les manières, en s'exténuant dans la sueur, afin de pouffer un risible murmure au moment du terme incroyable. Il dormirait bien cette nuit.

Les vacances étaient finies. Tout le monde rentre à Paris pour ne pas laisser Emmanuel tout seul.

Ils auraient pu être potes tous les deux, batailler la même balle jaune sur le gazon vert, siroter le même champagne et s'enlacer en pleurant de vraies larmes de désespoir devant une épreuve, un deuil, une rupture s'ils ne se bagarraient pas la même femme sans le savoir. Sous ses airs de flan se cachait un type solide, calme, dévoué, tolérant et s'il votait encore à droite (ça lui passerait), c'était la faute de son éducation bourgeoise-provinciale classique des années 70. Il n'y pouvait rien, son éducation parentale nulle et débile était scellée à l'intérieur de ces fameuses micro globules qui forment en général un crétin de droite. Mais il ne l'était pas curieusement, sa nature personnelle avait pu surmonter la bêtise pourtant bien inculquée durant des lustres par ses géniteurs. Lorsqu'il partait tôt le matin pour aller trimer, il s'amourachait de deux-trois mendiants lui réclamant à chaque fois un ou deux francs pour rester propre ou pour payer la chambre d'hôtel du soir. “ Comment en est-on arrivé là,  moi qui suis pété de tunes et eux qui comptent leurs cigarettes à chaque fin de déambulation? ” Ça l'affectait, au début, ça le rendait même morose, irascible. Aujourd'hui s'il s'y était habitué malgré tout, il ne supportait toujours pas de voir ces hommes réduits à cet état de chat errant. Mais il ne pouvait pas faire grand-chose, si ce n'est servir à titre bénévole, la soupe populaire aux déshérités les jours d'hiver sous le pont de Malakoff. Il aimait prendre son cache-nez, embrasser Hélène, et partir chaque soir, ou un sur deux, aider ses collègues à mettre tout en place puis servir les bols de bouillons et de soupes chaudes. Un bon petit bouillon pour Francis, le clochard du coin. Voilà qui est une bonne initiative. Lorsqu'il rentrait, il était un peu vanné. Il fallait se lever tôt demain et il rejoignait ses draps pendant que la jeune prof corrigeait quelques copies à la lampe de bureau. Il régnait parfois une telle sérénité dans l'appartement parisien qu'on aurait cru qu'elle durerait à jamais. Les loupiotes dégageaient leur faible éclat et reflétaient les ombres des deux jeunes gens sur les devantures des portes et des façades. Les pas silencieux de l'homme respectaient on ne peut plus le travail de la jeune femme, dont la tête quelque peu penchée de côté, aidée par son poing fermé, tentait de suivre le fil de la rédaction de Pauline Durand, élève de quatrième, qui dissertait sur le sens de la vie. Lorsqu'on se concentrait quelque peu sur cet état des lieux, on ne percevait pas l'étendue glaciale qui régnait dans la vie de ce couple charmant mais une atmosphère de calme et d'attente. Mais le temps fait son œuvre en n’oubliant personne. Dans le silence le plus confondant, dans l'indifférence apparente, dans l'absence de craintes, il construit son outil avec une perfection artisanale ahurissante. Même lorsqu'Alfred serrait contre son torse le corps bouillonnant d'Hélène, même lorsque celle-ci puisait dans les entrailles de son ventre ses petits cris qui rassuraient l'amant, même lorsqu'elle s'épuisait les hanches à former l'ébullition chimique du type la brinquebalant dans tous les sens afin de trouver l'échappatoire finale, et bien même durant ces actes d'une intimité feutrée, le temps mettait à rude épreuve le couple sans qu'il le sache pour autant. Mais au réveil, chacun réfléchissait dans son petit coin, chacun prenait ses dispositions, autrement dit, chacun se mentait. Devant sa tasse de thé, Hélène ruminait ses envies de partir, sa tête voulait du calme, cherchait le repli, et son corps un autre épiderme. Le mensonge, affaire essentielle de toute vie à deux, libérerait ses tentacules un jour ou l'autre, et dans l'enfer des pleurs (souvent courts, je vous rassure, il faut sa part de théâtralité), puis du silence (généralement long, je vous rassure, il faut sa part de réalité), les deux tourtereaux ne seront l'un pour l'autre qu'un vague souvenir, une pensée furtive un soir de pluie lorsqu'ils rentreront en métro d'une journée de travail ou pire, lorsqu'ils se croiseront par hasard dans une rue et qu'ils tourneront respectivement leur dos après un ultime regard furtif en direction de l'ex-aimé qui, de silence, hurlera devant l'immensité des passants impuissants: “ Et les gars, nous avons vécu ensemble cinq ans, je connais ses odeurs par cœur, ses angoisses, ses désirs, sa façon d'observer un oiseau, de dire bonjour au facteur, de déplier une valise, de ranger une brosse à dent, de pointer ses seins vers le ciel, d'ouvrir une lettre, de fermer les yeux à la lueur d'une bougie qui s'éteint, de prendre ma main lorsqu’on se dirige à la maison, de respirer devant une fenêtre, d'attendre une remontrance, de verser dans le pathétique, de s'évanouir à la vue de son propre sang, de serrer ma main lorsqu'on lui enfonce une aiguille, d’accepter en souriant comme un nourrisson son cadeau après une prise de sang, d’appeler sa mère juste après l’amour, de faire le bébé pour obtenir un service, de signer “ ton amour ” sur le bas d’une liste de courses à faire pour le soir, de dire “ chut ” lorsqu’une émission l’intéresse, de presser ma main lorsqu’elle s’endort, de m’amener au plaisir lorsqu’elle n’a pas envie du sien, de réserver un billet pour deux, en me faisant une surprise d'inviter le tout Paris, en me promettant de ne pas rentrer trop tard, de ne jamais me quitter, de couler des larmes sur mes joues après un malheur… ”. L'homme et la femme poursuivront leur chemin comme si de rien n'était, comme si tout ce cirque de vie à deux n’était que la preuve de l’immensité du silence qui recouvre le tout, de la dureté de la pierre qui recouvre un corps mort; c'est ce qui est beau dans l'amour, enseigne le sage à son enfant. Mais on n'en était pas là, le terrain n'était pas encore balisé et l'on y travaillait dur pendant qu'Emmanuel, sans nouvelle depuis quasi un an d'elle, se lamentait sur son non-sort, le couple vivait son dernier compte à rebours de bonheur.

La vie d'Emmanuel suivait son cours desséché des étés arides comme devait l'être quelques mois plus tard l'été 1985. Il festoyait à perdre haleine, se rendait de temps en temps dans les soirées dont le principal intérêt était de séduire sans trop de réussite. Stéphanie n'était plus qu'un fantôme intouchable dans sa mémoire éventrée par trop de visages féminins aperçus depuis. "Une de perdue, dix de retrouvées" est une expression tout à fait mensongère. Une de perdue et ce sont des centaines, des milliers de femmes magnifiques qui vous passent sous le nez. Chacune avec ce petit quelque chose qui ferait que vous passerez bien un moment avec. De 17 à 40 ans, soyons larges, les femmes pullulaient dans Paris, chacune trémoussant ses hanches à sa façon. Emmanuel captait ces instants essentiels avec une dextérité de professionnel. Il n'y avait pas Hélène, certes, mais que faire de toutes ces femmes méprisantes et glaciales qui déambulaient comme des vers au bout de l'hameçon vital? Mais son humeur massacrante ressassait immanquablement les mêmes rengaines. Il se croyait une victime de ce monde trop injuste, trop dégoûtant, trop égoïste pour que son petit être puisse encore subsister. Il en voulait à tant de gens que la quête de l'amour se faisait avec une ironie qui mettait seul le plaisir sexuel sur un piédestal. Il se prenait parfois pour Montherlant en plaçant la création littéraire et le plaisir charnel en haut de l'échelle des valeurs. L'ennui c'est qu'il ne créait ni ne touchait. Il n'y avait que la veste noire qui pût lui donner un semblant de crédibilité. Les femmes le sentaient bien et fuyaient, de peur de n'être que trop certaines de ce genre de caractère indépendant et hautain. Et pourtant… Albert essayait tant bien que mal de promener son ami, de lui rappeler le bon temps passé. Mais ce dernier se plaignait de rester sur ce genre de souvenir infructueux. Il lui fallait du neuf. Et il ferait tout en sorte pour l'obtenir. L'ennui lorsqu'on prend ce genre de résolution idiote, c'est que ça vous tombe dessus au moment où vous vous y attendez le moins. Et ça lui tomba sur la tête un beau jour.

Finalement, il prenait un réel plaisir à vivre seul. Scruter les corps des autres, les traits sur des visages, des hommes perdus dans des pensées inconcevables, des enfants qui se chipaient des gâteaux et qui caressaient leurs semblables comme pour s'excuser de s'être ainsi comportés. Dans les bus blindés qui le déposaient à trois rues de chez lui, il aimait frotter son bras contre celui d'une étudiante coincée, aux lèvres cisaillées par le froid et le rouge de ses babines, la peau immaculée par la poudre et l'haleine par le tabac, il bénissait les jours où il se trouvait juste derrière une trentenaire bourrée de charme. Les virages alternés du conducteur précipitaient l'entre jambe du poète sur l'arrière cuisse protégé simplement par quelque pantalon bien serré qui laissait ressortir les formes de l'inconnue. Leur parure se frôlait, parfois quelques infimes secondes, et se mêlait le temps d'une secrète collision. Ah! Dieu seul savait si elle ressentait le contact de l'homme sur ses habits qui mijotaient déjà pour le mari qui l'attendait dans leur appartement cossu du cinquième arrondissement. Mais pour l'instant, c'était Emmanuel qui en profitait, non pas comme un pervers catalogué par les médias, non, mais comme un stoïcien qui prendrait le plaisir là où il se trouve. Il voyait ainsi son visage faussement indifférent dans le reflet de la glace du bus alors que secrètement, elle devait apprécier ces touches charnelles qui font bien plus de bien à l'âme qu'une simple liaison pendant que le bus égrenait les stations. Lorsqu'il rentrait chez lui, dans sa mansarde de bonne, le bon vieux jeune homme imaginait une histoire d'amour avec cette femme qui se finissait étrangement en bon vieux combat singulier. Ses rêveries de chair, de bouches inclinées et de corps ondulés pouvaient durer des heures. Et puis la fontaine amoureuse de Guillaume de Machaut, qui dès le XIIè siècle avait bien senti la métaphore, jaillissait dans un brouhaha mêlé de silence gêné. Il éteignait la lumière lorsque son corps, lui-même éteint, aspirait au repos. Mais le lendemain, pourtant identique à la veille, annonçait dans son crâne l'effet du suicide effectif. Dans le même bus où il avait pu frôler la même inconnue, il imaginait d'un coup l'effet inverse de la vie sur les pauvres gens. Il ne supportait plus le moindre jour qui passait sans une ombre; il ruminait la force d'un coup de feu, la puissance d'un tel départ, la solution même de la vie. Les chemins qu'il prenait, parsemés de passants en tout genre, ne soulignaient que la perspective de la mort imminente. Mais si l'idée du suicide taraude à volonté l'esprit des âmes intelligentes, la question essentielle est la date qui est inscrite dessus. On ne sait jamais quand on va mourir, même le futur auto-mort. Son âge l'obsède, sa situation actuelle aussi. Pouvait-il se tuer sans connaître l'amour qu'il cherchait tant; n'était-il pas similaire de vivre dans cette mortitude plutôt que de supprimer définitivement ce sentiment morbide en s'effaçant à jamais de l'espace temps? Et puis il y avait Hélène, mourir dans l'indifférence de ses souvenirs et de son corps; quelle singulière absurdité. Alors il prolongeait le chemin, passait la passerelle, esquivait le mendiant, les panneaux publicitaires, montrait ensuite sa carte d'employé au vigile en lui souriant timidement, passait deux-trois portes, glissait sur le parquet impeccable lustré le vendredi soir, pénétrait dans l'enceinte des bureaux, reluquait sa chaise, déposait son manteau, sa sacoche, puis s'installait durablement, durant huit heures sans mouvoir les trois quarts de son corps. Une journée débutait puis toutes les autres. Il commençait ainsi, le visage transformé le temps d'une annonce: “ Bonjour Monsieur, je vous écoute. ”

Certains soirs semblent uniques alors que tout s'enchaîne le plus automatiquement du monde. La télévision sauvait des millions de gens d'un ennui récurent tous les dimanches finissants. Tout le monde sait qu'il n'y a rien à faire le dimanche que dormir tard, manger tard et se coucher tôt. Entre temps, la télévision fonctionnait durant des heures. On y voyait des chanteurs chantant leur chanson, des comédiens vanter leur dernier film (super tournage, histoire incroyable, grand réalisateur, sûrement son meilleur film), et des animateurs se faisant de plus en plus de fric. Hélène rodait, on ne savait vraiment pourquoi, dans la tête du jeune homme. Combien de fois, en rentrant d'une soirée tardive, d'un match de tennis, d'une conférence sur la littérature de l'entre-deux-guerres, il avait imaginé la présence de la jeune fille à ses côtés. Ils auraient pu tellement discuter en brassant de l'air sur les pavés parisiens. Il aurait fait un détour (c'est tellement beau les détours lorsque l'on raccompagne une femme que l'on aime) pour la déposer au seuil de son bâtiment. Et combien de fois, il était rentré seul avec pour seul espoir de soirée, un Patrick Sabatier présentant Porte Bonheur. Car il faut savoir qu'à part travailler, faire ses courses, et procréer (pour le plaisir ou pour conforter la Nature dans sa lamentable reproduction) l'homme civilisé ne sait rien faire. Emmanuel en était conscient même si cela l'attristait d'en faire partie. En rentrant, il se jetait sur son fast food, allumait sa télé portative et oubliait sa vie d'assisté pathétique dans l'écoute d'une interview. Heureusement pour lui et pour quelques millions d'êtres, le sommeil venait s'emparer des corps et des âmes pour leur faire avaler un semblant d'anesthésiant et qu'ils oublient leur misérable condition de mammifères inutiles pour au final les faire lever séance tenante le lendemain matin et aller au turbin. Tout était programmé par Dieu et la Nature; il y avait, on le sait quelques grosses incompréhensions ou erreurs techniques, mais dans l'ensemble tout était agencé avec une force et une dextérité somptueuses. Et il se levait comme des millions de pingouins et prenait la direction de son arrêt de bus préféré. C'est dans ce même bus, qu'il croisa Hélène. Ce fut un choc, autant vous le dire, mais il fut si surpris que le sort se mêle de sa vie, qu'il passa son chemin, du reste très court puisque dans un bus, on a vite fait le tour. Il trouva une place vide en face d'une gamine très sage, et reprit le fil de sa lecture. L'ayant vu, elle mis sa main, délicatement, sur la tranche du livre pour qu'il le baissât. Ce qu'il fit. Elle lui sourit d'une façon si sincère qu'il ne put tenir très longtemps. Après les phrases devenues classiques depuis que les femmes oublient les hommes, Hélène disparut du bus, ayant rendez-vous chez son médecin traitant. Rien n'avait été fixé, ni rendez-vous, ni communication. Emmanuel joua l'amant meurtri, bourré d'orgueil, sinon de rancune vis-à-vis d'elle durant leur maigre conversation. Il savait néanmoins qu'elle vivait toujours au même endroit et qu'une rencontre, cette fois-ci réglée, préparée, organisée, pouvait peut-être être tolérée par la femme fatale. Ce fut un autre homme qui rentra dans son bureau en ce mois de mai. Il faisait beau comme pendant un vrai printemps, les oiseaux gazouillaient, et Emmanuel restait des heures dans la rue à caresser des chats de gouttière. Sa vie pouvait reprendre, pouvait reprendre du sens et qui sait de l'intérêt, du plaisir, du bonheur. C'est vrai qu'il avait été sec avec la princesse de ses rêves, mais il fallait se faire respecter nom d'une pipe. Rien de son attitude n'avait montré un quelconque mépris de sa part. Huit mois les séparaient, voilà tout et il fallait marquer d'une pierre blanche ce coup de main du destin. Deux soirs plus tard, il lui adressait un message auquel elle répondit assez vite. Ils convinrent d'un rendez-vous pour la fin de la semaine, c'est-à-dire une semaine après la scène du bus. Durant ces jours d'une longueur sans borne, il devint fou à l'idée qu'il lui arrive quelque chose. Il ne voulait plus mourir. Il ne prenait plus le bus mais le métro, bien qu'en ces périodes d'attentats, ce ne fût pas très sûr, ne se risquait pas à traverser en dehors des passages cloutés, refusait toute invitation de peur de se faire agresser après 20h00; bref, il surveillait tout. Son apparence extérieure, ses habits, ce qu'il mettrait, bref, n'importe quoi. Le samedi arriva. Il refusa de se rendre au cours de tennis où Albert l'attendait pour lui mettre une raclée. Il fit les quatre cents pas dans l'appartement rangé au scalpel au cas où elle y mit les pieds (soyons fou), passa et repassa mille fois devant la glace, se brossa les dents à chaque gorgé d'eau; bref, n'importe quoi. Ils avaient convenu d'un rendez-vous sur les marches de l'Opéra. Parfumé, à l'humble avis d'un passant, à l'excès, il attendit quinze minutes la femme de sa vie qui, chose curieuse, arriva à l'heure. Des marches de l'Opéra, on a une vue, comme chacun sait, sur l'avenue complète et l'on aperçoit parfaitement les têtes faisant surface et sortant du métro. De suite, il aperçut les mèches blondes de la femme qui l'obsédait depuis tant de temps. Elle le rejoint, traversant prudemment, pour lui proposer de s'affaler dans un café chic dans lequel ils pourraient parler d'eux à leur guise. Et c'est ce qu'ils firent. La présence d'un être le rend tellement normal, banal presque alors que son absence permet les pires combinaisons de fantasmes, de rêveries, de manque et de souffrance. Là, on aurait dit deux vieux amis qui s'étaient quittés la semaine précédente et qui se retrouvaient tranquillement pour évoquer la semaine passée. Le jeune homme, pourtant méfiant et quelque peu distant, écoutait la jeune femme évoquer ces premiers mois d'enseignement secondaire quand ce n'était pas elle qui l'écoutait sagement lui parler de son travail de bureau et de ses rares écrits théoriques sur quelques écrivains morbides. Mais le moment tant attendu passa furtivement comme tous ces moments que l'on attend et Emmanuel embrassa la jeune professeur de lettres sachant pertinemment qu'il coulerait beaucoup de flotte sous les ponts avant que le destin les réunisse pour la phase finale. En rentrant, il s'affala dans le métro, faussement persuadé qu'il ne craignait maintenant plus rien, que toute cette frustration passée avait été diluée dans le diabolo fraise qu'il avait sifflé durant la conversation et qu'il était guéri, qu'Hélène, aussi belle soit-elle, n'était qu'un mirage, que sa superficialité était flagrante, son manque d'honnêteté encore bien présent et son mensonge sur sa longue absente trop clairvoyant. Il se sentait libéré, prêt à aimer une autre femme durant quinze ans et lorsqu'il tourna les clefs dans la serrure de sa porte, il balança tous ses fringues polluées par l'odeur du tabac et s'affaissa sur le divan la tête plaquée sur le dossier, zyeutant le plafond comme un type sorti d'une longue peine de prison qui profite des premiers instants de liberté dans la chambre d'hôtel que la justice a mise à sa disposition. Il se croyait libre. Et Hélène lui rendit cette liberté. Mais en voulait-il?

 

 

VII Sandrine

Il pouvait recommencer à vivre, une semaine était déjà passée qu'Hélène avait disparu de son cerveau. Il avait sa vie à faire; et reprendre des études semblait lui convenir, lui qui n'en pouvait plus de ses horaires de fonctionnaire précaire. Il avait décidé de fréquenter vaguement des cours de maîtrise sans être inscrit en travaillant à mi-temps à côté. Il était ainsi projeté d'un lieu à un autre, d'une salle à un bureau sans se préoccuper le moins du monde de construire sa vie. Il se laissait guider par les bus, les métros, les RER et les grands boulevards de la géante Parisienne. Comme à son accoutumé, il observait les jeunes étudiantes studieuses gratter sur leur calepin les inepties des émérites professeurs, la tête penchée sur leurs petits carreaux. L'une d'elle foudroya notre poète non pas qu'elle fût magnifique mais sa beauté tranchait avec les reste de la salle. Tout d'abord, il ne fit rien; puis laissant défiler les semaines, il tenta l'approche en type désintéressé. Il la laissa parler. Elle vivait avec sa mère et sa petite sœur, elle bossait sur Maupassant, elle écoutait Alain Souchon dont elle avait recopié les textes dans un petit carnet, regardait les émissions de variété ainsi que celles à caractère social ou informatif, type Les Dossiers de l'écran qu'elle affectionnait tout particulièrement. Elle attachait ses cheveux bruns de manière à laisser son visage vierge de tout artifice. Elle avait un air simple et son apparente gentillesse (les femmes ne le sont jamais, elles s'adaptent selon les cas, mais la gentillesse n'existe pas chez une femme, sa cruauté, son orgueil détruisent tout cela) laissait Emmanuel un peu sur le tas. Il se demandait si celle-ci lui ferait mal comme les autres. Au début, il la laissa venir, ne proposant rien, jamais de café entre deux cours, ni de téléphone avant un week-end, non, puisqu'il vivait comme un pingouin, il n'y voyait pas un intérêt immédiat puisque la semaine le guidait tel un automate. Que viendrait faire Sandrine dans son emploi du temps? Sandrine avait 24 ans en ce mois de mai 1985. Elle était mystérieuse, du moins c'est ce qu'il crut au début avant de s'apercevoir qu'elle n'avait pas grand-chose à dire sur son enfance, sa famille, sur son passé ni sur elle. Elle apparaissait chaque jour devant une salle, sortait ses petites affaires d'étudiante en lettres et prenait des notes qu'elle ne lirait jamais. Le samedi, elle tentait d'écrire son mémoire, ne sortait pas, et regardait Michel Drucker avec sa mère et sa petite sœur. Lorsque Souchon passait, un petit bruissement faisait claquer le tempo de son cœur. Les hommes avaient remarqué sa beauté depuis déjà pas mal d'années mais elle n'en jouait pas trop. Elle savait que sa poitrine laissait rêveur pas mal de passants, et que sa jolie frimousse devait faire du bien à celui qu'elle embrassait. Emmanuel avait besoin de pas mal de temps pour s'apercevoir qu'il plongeait dans la passion ultime et il se mettait des barrières tout en maudissant les jours passés pour rien. Sandrine envahit petit à petit l’espace immense laissé par Hélène quelques semaines plus tôt. Sa liberté retrouvée se changeait petit à petit en servitude mélancolique. A chaque fois qu'il la voyait, car maintenant, il déjeunait avec elle ou prenait un verre après un cours magistral vers les 17h00, et qu'il rentrait, il s'affalait chez lui ne pouvant se délier de sa pensée. Les journées qui le séparaient d'elle n'étaient que longues heures multipliables en inutiles missions. Le midi, lorsqu'il devait boulotter ses raviolis en sauce devant la tronche de ses collègues, il se renfermait dans sa coquille, espérant que les 17h00 salvatrices le tirent vite fait de là. Et lorsqu'il s'en allait prendre son métro bondé un livre de Maupassant à la main, il ne désirait qu'une chose, un message sur son répondeur mais à l'heure où il était, il était bien trop tôt pour que la belle célibataire (car elle l'était depuis un an) daignât l'appeler sans raison apparente. Du coup, il baignait dans l'intranquillité permanente. Sa vie n'était que brides à peine soutenues, commencements incertains, et il gémissait sans fin de cet état de fait. Il l'aurait bien possédée la petite Sandrine, elle avait le visage d'une speakerine et le corps d'une présentatrice. Combien de types ne passaient pas par tous ces chemins broussailleux pour elle alors que lui attendait sagement comme un idiot un indice, une marque d'attention, le signal départ. Les femmes aimaient tellement qu'on les brusque, qu'on les désire avec le sang; rarement, elles se contentaient de petites touches de désirs, de romantisme corpulent, de timidité angoissée. Elles savourent la prise de contact autant que leur corps demande les soubresauts du sexe opposé durant l'acte de chair. Sous leur aspect angélique dont sont parées les plus belles femmes, s'agitent dans leur caverne souillée, les pires désirs sexuels. Il le savait bien le bellâtre mais il ne bougeait pas le petit doigt. Il restait enfermé dans ses contradictions les plus meurtrières, les plus immobilisantes. Il s'enfonçait dans le refus de l'autre et le dégoût de soi. Il avait beau écouter Alain Souchon en boucle, il ne parviendrait pas jusqu'à elle par l'opération du saint esprit mais bel et bien par l'esprit du sein. Il les lui fallait ses deux beaux seins blancs pleins de graisse. Il en ferait de la pâte à modeler de sa belle peau de furieuse étudiante en lettres. En attendant, il pouvait passer les jours ainsi et masquer les propres ombres qui pesaient sur son compte, il n'arriverait à rien de bien concret. On fantasme à tout va, on parle des femmes comme des ordures mais devant les corps tout habillés, on fait moins le malin, on se sent d'un coup un peu plus trouillard et romantique. Pas de toc ici, la réalité finit par nous rattraper et Emmanuel, bien qu'à l'aise devant Sandrine, devait ravaler sa salive et se contenter de discussions plus sages. Parents, enfants, anciens amants, appartement, week-end et révisions, bibliothèque et concours. Et si l'on devait s'accorder une petite anicroche à nos emplois du temps, on n'évoquait certainement pas une bonne partie de sexe dans le salon parental mais un ciné à Odéon ou une soirée sympa chez l'autre là qui faisait sa crémaillère pour fêter son installation avec son cher et tendre. Il y alla, la possibilité de se rapprocher de Sandrine valait toutes les excuses et il s'habilla sobrement pour faire éclater une bonne fois pour tout les sentiments obscurs de la belle étudiante.  Et puis un jour, les désirs se décuplent et déplacent les paroles des gens vers des espaces plus feutrés, plus incisifs. Il l'aborda de fond. Elle était assise sur un canapé satiné de l'appartement cossu où se déroulait la petite sauterie. Elle s'était habillée tout de noir, laissant à Emmanuel le soin de deviner les courbes de son corps dessinées par le tissu implacablement plaqué sur sa peau immaculée. Son visage de poupée laissait encore les marques d'une enfance pas si lointaine. Ses cheveux bruns étaient renversés en arrière jusqu'à l'élastique qui retenait le tout en une queue de cheval qui balayait les visages lorsqu'elle se tournait pour parler. Emmanuel était subjugué par tant de beauté ainsi constituée et mise à sa disposition. Elle lui parla du type un peu bizarre qui l'avait laissé tomber pour une autre un an plus tôt. (“ Comment peut-on abandonner une telle merveille, et surtout comment devait être la nouvelle maîtresse du type? ”, ne pouvait s'empêcher de penser le nouveau conquérant de la belle.) Depuis, à part quelques contacts gardés avec le gars, elle n'avait rien connu. Puis, entraînée dans la confidence, elle lui avoua le plus naturellement du monde son inclination pour lui; chose à laquelle il ne s'y attendit pas du tout, lui qui gardait en tête depuis des siècles les ineffables opérations de séduction qu'un homme doit faire à une femme pour espérer, ne serait-ce qu'une fois, pouvoir la toucher. Là, il était fixé, en disant cela, en avouant son désir (les femmes sont non seulement orgueilleuses pour ne rien dire de cela, mais aussi timides), il savait que son corps lui appartiendrait, pire, qu'à leur âge, la nuit pouvait prendre des allures de scènes scabreuses avec les ingrédients habituels mais non dénués d'intérêt. Langues adipeuses se mélangeant dans un bain de salive usée et en proie à l'assèchement, mains fouineuses qui aspirent les mètres cubes de chair, sexes dirigés vers le ciel ou accueillant dans la terre s'auscultant les orifices dans un ballet de prise de position, de cris effrénés, de retournement de situation, de combat gratuit, de silence, de suprématie et de soumission pour finir dans l'éclat des liquides et le repos des draps jusqu'ici frottés et plissés par la nature furieuse du désir. Lui qui avait été en proie à des sentiments d'ordre amoureux lorsqu'il pensait à la belle, se voyait soudain et devant l'annonce de Sandrine en simple acteur du désir, prisonnier du plaisir qu'il pouvait étreindre sur la peau satinée de la princesse. Ce qui partait d'un sentiment d'amour pour la femme (on verra plus tard que non, comme quoi, il faut se méfier) lancé avec attendrissement et sincérité, devenait pour l'homme une occasion de se taper vulgairement une femme dont il croyait qu'elle ne lui serait jamais toute me reste de la soirée, se faisant prier, désirer, jouant le macho de service, le faux subtil, le jeune type secret, faussement modeste. C'était pitoyable. Son désir était féroce, mais c'est en jouant les types tranquilles qu'il se croyait encore plus invulnérable. Il n'était pas encore atteint par cette fausse assurance qu'ont les vrais pourris, et s'octroyait des moments où il l'admirait juste. En fait, et il fallait l'avouer, Sandrine était davantage une femme dont la beauté surprenait qu'une fille avec laquelle on pouvait avoir une relation dite de couple. Sa conversation était mince et ses envies allaient de pair. Son caractère était son corps et il régnait à l'intérieur un grand vide. Elle ne s'intéressait à rien sinon à sa famille, et semblait vivre avec le temps, c'est-à-dire en passant avec lui. Alors que lui prenait parti pour toutes les causes désespérées, se révoltait devant l'immondice du système, elle acquiesçait bêtement en se fichant royalement de tout ce tintouin. Peu importe, elle le désirait, et lorsqu'une femme désire, il est difficile de l'arrêter. Il le savait et se laissa entraîner dans la spirale de la chair, qui, si l'on y réfléchit deux secondes était l'essentiel dans la fréquentation d'une fille tant ses défauts propres à sa constitution psychique relèvent d'un véritable combat où l'homme perd lamentablement à chaque fois. Au moins, dans le corps de la femme, le combat est réglé et l'homme libidineux y trouve son compte. Ça aussi il le savait, pas bête le mec. En sortant, elle l'invita gentiment chez elle, c'était encore plus excitant pour Emmanuel qui avant de s'infiltrer dans un corps aimait s'infiltrer dans l'intimité d'un intérieur de femme célibataire. Ses parents lui avaient loué un petit studio rue de Vaugirard. Bleuté, moquetté, soigné, la chambrette respirait le silence et l'odeur du sommeil. Elle en avait dû en passer des heures à ronfler dans son canapé-lit en serrant son nounours. Les femmes sont encore des bébés, et finie la séance de sexe, elles retournent en enfance se blottissant, renfermant leur rancœur, oubliant leur poitrine, laissant s'échapper des sourires de joie. Sandrine était quelqu'un de tellement calme qu'elle paraissait dormir la moitié du temps. Enfin, là, elle avait tout autre chose dans la tête que de s'affaler et de faire la grasse matinée. Il savait que c'était à lui de dresser le plan de table et d'allonger les cartes. Il lui prit la main, l'installa sur le lit, l'embrassa doucement sur la joue, puis les choses se précipitèrent en quelques secondes. Tout vola en éclats, et ils se retrouvèrent dénudés en un rien de temps, puis l'un dans l'autre plus vite qu'ils ne l'eussent pensé même en rêve. La logique apparaissait claire, leur corps se combinait bien, les codes confidentiels étaient ouverts avec une précision chirurgicale. Chacun savait ce qui faisait plaisir à l'autre et ils s'évanouirent dans des pelotages usuels mais d'une efficacité redoutable. Parfois, il l'entendait gémir et éprouvait une sensation d'horreur. Il ne s'habituait toujours pas au couinement de la part d'une femme aux apparences timides. Tant pis, il fallait continuer. Elle se laissait parcourir sans rechigner, au contraire, elle se cambrait au bon plaisir de l’animal qu'il était devenu. Leur corps roulait dans leurs propres bras. On distinguait juste le mâle de la femelle aux différentes couleurs et à la pilosité qui contrastait avec la peau. La pâleur invétérée de la blanche colombe contre le bronzage sauvage du gorille des montagnes. Les heures passaient mais ne suffisaient toujours pas au franchissement ultime de l'autre, au sot de la barrière. Le sommeil les submergea sans que les deux tourtereaux n’eurent finalement atteint le point subliminal. Un poids énorme les envahit d'un coup et ils s'affalèrent usés par la gestation et les contradictions de leurs envies bestiales. La nuit les enveloppa durant des heures d'immense calme. Leurs esclandres supposés les avaient anéantis et il n'eut pas le temps, chose pourtant admirable en pareil cas, d'observer son ange embrasser de plein fouet le songe d'Orphée. Ils émergèrent en même temps et reprirent dans l'instant les choses là où le sommeil les avait laissées. Ils se prirent de nouveau le corps dans la chaleur étouffante du matin. Les mèches du soleil transperçaient les rideaux et tachetaient la moquette de reflets subliminaux. Emmanuel, plus en confiance, prit les commandes du corps de Sandrine, magnifiquement offerte et libérée des instances de la veille. Ils s'empalèrent très vite, et se vidèrent de leur sang. L'hémorragie du vide coula de leurs quenottes, s'échappa de leurs pores, fila de leur âme puis se répandit dans les interstices de leur intimité avant de s'évaporer définitivement. Il finit par accomplir le rite pour se retrouver l'un à côté de l'autre, le plafond comme seul panorama possible, les yeux perdus dans le vague. Ils promirent de se revoir très vite, tu m'appelles, je t'appelle, etc. On connaît la chanson. Mais parfois le téléphone se met à sonner.

Tout allait bien, comme à chaque début. Chacun attend l'appel de l'autre. On convient d'un rendez-vous dans une brasserie sympa du quatorzième arrondissement. Les rues sont infestées de spectres en tout genre; pour peu qu'on soit vendredi, les rues sont bondées de couples, des vieillards infirmes et des militaires qui sont en permission. Sandrine et Emmanuel cherchaient l'endroit parfait pour un petit dîner. Ils ne s'étaient pas vus depuis leur première nuit et comptaient bien réitérer l'expérience avec plus d'assurance, et peut-être d'amour dilué. Ils trouvèrent une place, s'installèrent, dînèrent, rentrèrent, baisèrent, se couchèrent, se levèrent. Emmanuel prenait conscience du bonheur qu'il devait éprouver mais ne semblait s'attacher qu'aux déconvenues, qu'aux petits tracas quotidiens, qu'aux manques qui rongeaient ces heures de communion avec l'autre. De Sandrine émanait une beauté à couper le souffle. Elle n'était pas la femme fatale dont l'élégance pourrit les pires visions des estropiés de l'amour mais elle avait cette fraîcheur, ces formes généreuses, ce silence entre deux exclamations, cette tranquillité à fleur de peau et un visage d'une pureté pénétrante. Elle montrait son corps sous tous les angles. Emmanuel, lorsqu'il embrassait ce doux visage, le prenait dans ses mains, baissait le regard et surprenait l'ange se soulever, se reposer sur ses dix doigts de pieds pour tenter de l'égaler à même hauteur. Son sexe, dressé vers la Grande Ourse, trouvait son ventre et elle avançait son corps jusqu'à ce que le désir vienne les combler tour à tour. Il aurait dû être heureux, mais ne le fut jamais. Parfois, il préférait espacer les rencontres de quatre, cinq jours alors que l'un et l'autre n'avaient rien de prévu. Il restait seul à batifoler dans l'amertume, le désarroi, cherchant autre chose, un autre désir, une autre fenêtre. Les semaines passent terriblement vite lorsque l'amour entre dans nos vies. Le couple passa le mois et ce fut tout. Elle lui annonça un soir qu'elle voyait un autre type, depuis quelques jours et qu'elle avait l'intention de se donner à lui. Au début, ça ne lui fit rien. Dans un certain sens, c'était mieux comme ça, il avait d'autres projets en tête et ne demanda pas d'explication mais ça ne dura qu'un jour. Le lendemain, il perdit pieds en voulant la récupérer. Il savait qu'elle le voyait, qu'elle voyait ce type sorti de nulle part et qu'elle lui offrirait son corps. Il ne put le supporter, la harcela de coup de fil, en vain. Il sortit sous la pluie, carillonna à son interphone, implorant timidement qu'elle descende pour discuter. Elle venait à peine de sortir du lit et l'autre de son vagin. Elle mit une heure à enlever les traces de sexe qu'elle avait reçues pour se présenter à Emmanuel avec l'air des vraies professionnelles du mépris. Le sperme lui coulant encore des cuisses, elle lui dit sèchement qu'elle regrettait la situation mais que selon elle, Emmanuel ne montrait pas assez d'attention pour elle et qu'elle recherchait une histoire sérieuse, etc. Un ami aurait pu lui dire que les femmes sortent à tout va ce genre d'ineptie, qu'il ne faut même pas les écouter, rentrer chez soi, se faire une bonne bouillotte, respirer l'eau bouillante et repartir d'un bon pied mais cet ami était absent. Elle lui proposa de monter cinq minutes (l'amant avait eu le temps de sortir ou quoi?), puis de discuter calmement devant une tasse de café dans la brasserie qui faisait l'angle mais Emmanuel, estomaqué par tant d'indécence, ne prit pas le temps d'insister plus lourdement. Il voyait bien que la petite biche ne reviendrait pas sur sa décision et que son corps, une fois son ancien amant parti, rejoindrait le nouveau fauve, prêt à lui bondir dessus. Trois jours plus tôt, ils avaient fait l'amour chez elle. Emmanuel avait joui dans son corps avec l'abandon d'un boxeur parvenu au quinzième round. Il s'était épuisé en versant son liquide blanc dans son corps qui rebondissait à chaque attouchement. Son sexe avait éclaboussé la beauté de cette femme qui s'était laissée faire, perdue dans je ne sais quel tourbillon. Aujourd'hui elle se donnait à ce type qui avait eu le malheur de lui proposer un ciné alors qu'elle avait à peine commencé un stage dans une petite maison d'édition du quartier latin. C'était pitoyable et Emmanuel ne le savait que trop bien. Voyant qu'il n'avait plus aucune chance de la récupérer, il décida de couper court à la discussion. Ils prirent deux directions opposées. Ils n'avaient pas vraiment prévu de se revoir. Sur le coup, on a tellement les boules qu'on pense qu'on va tenir, qu'on ne la rappellera plus cette garce, qu'elle ne le mérite pas et qu'elle peut crever en vieillissant bêtement, ça nous fera ni chaud ni froid. Mais au bout de vingt-quatre heures de silence, cette théorie tombe à l'eau. La souffrance paralyse le corps de l'amoureux délaissé. Très vite la solution facile, en la personne du suicide, vint le travailler au corps comme un piranha qui déchiquette en émettant ce petit cri affreux la peau dodue de sa victime. Elle ne le lâcha plus jusqu'à ce qu'il apprenne finalement à vivre avec, c'est-à-dire sans. En attendant, Albert, prévenu à temps, avait accouru au plus vite. Il savait que son ami allait s'en remettre, que leur histoire était courte et que les souvenirs ne se manifesteraient plus qu'au travers de vagues anecdotes. Lui-même sentait la poudre lui monter aux yeux. Il n'était pas loin de se faire larguer comme du poisson pourri par sa dulcinée qui jugeait qu'il fallait laver les poêles aussitôt après utilisation tout comme le panier à linge qu'il ne fallait pas remplir à ras bord. En même temps, elle se tapait un autre type mais ça il ne le sut que bien plus tard… Emmanuel restait des journées entières planqué au fond du ravin de son sommier. Son oreiller absorbait des torrents de pensées qui fonctionnaient dix-huit heures sur vingt quatre dans son cerveau dont le liquide encéphale bouillait au plus haut point. La surchauffe orchestrée par de tels uppercuts cérébraux envoyait l'âme d'Emmanuel au tapis. Et s'il daignait se relever, c'était pour aller aérer ou avaler les cachetons qu'Albert lui administrait de force. L'absence soudaine de Sandrine laissait place à la présence d'un vide quasi insoutenable. Il appela la mort nombre de fois. Albert, demandait à Camille, puis Laurent (deux amis fidèles) de venir le relayer quand celui-ci ne pouvait rester pour essuyer les remontrances de Linda. Entre mai et août 1985, Emmanuel était passé par tous les stades du dépressif chronique à tendance suicidaire. Sandrine n'avait évidemment pas donné la moindre nouvelle et reposait dans la tête du désespéré avec la mort gravée sur son front. Pour lui elle était morte mais il savait qu'elle gambadait sans aucune espèce de remords et que surtout, à l'heure où il priait Dieu pour ne pas se plomber, se faisait culbuter à la renverse par le stagiaire. On lui avait prévu ça en 1985. 1985, c'était Gorby qui remuait un peu l'énorme masse du parti, une famine gigantesque en Ethiopie et dans les pays limitrophes, et il y avait un homme, un jeune homme, une poussière dans l'humanité, une micro globule de ce monde qui pleurnichait un amour perdu dans l'occident. Quel égoïsme hypertrophié. Et pourtant, il croyait qu'il n'y avait pas pire souffrance au monde que celle qu'il vivait depuis trois mois. Quand d'autres crevaient la gueule ouverte de ne pas pouvoir bouffer, se faisant ensuite dépiauter par les mouches qui ne laissaient que des carcasses pourrir au vent de sable, Emmanuel voulait mourir parce qu'une femme qu'il avait aimé avait disparu de sa vie. Quand des gosses de cinq ans se battaient comme des chiens pour survivre dans l'enfer de la faim en tétant les seins décharnés de leur mère à moitié morte à la recherche d'une goutte de lait, Emmanuel, planqué au fin fond de sa chambre du quartier Mouffetard placardait sur les murs de sa détresse l'image de cette femme dont le sourire, l'attention, l'affection, la gentillesse n'avaient eu d'égales que sa beauté et sa douceur. A chacun ses problèmes. Il se souvenait de la fois où l'un sur l'autre, il avait senti son regard le scruter comme si elle ne devait jamais effacer son visage de sa mémoire. Elle lui souriait, et il croyait dur comme fer à l'éternité d'un tel acte, plus fort que tout. Balivernes sentimentales, mensonges des femmes, comédie de l'amour, aujourd'hui il n'existait plus rien de tout ce foutoir de baisers, de caresses et de cris lancés dans la nuit. Sa mémoire, en même temps qu'elle déposait ce genre d'image sur la conscience du grand blessé, commençait à faire le tri dans les centaines de petits moments passés en un mois de relation. Bob Geldof venait secouer un peu Emmanuel lorsqu'il délaissait son oreiller pour sa télé, montrant qu'il fallait se bouger les fesses, que la vie, c'était ça aussi, des moments d'intense tragédie humaine mais aussi de solidarité, d'événements positifs et qu'au bout du compte, le but était là, se remuer pour que les choses changent. Ça ne ferait pas revenir Sandrine, mais sa vie de grand gamin n'était pas finie. Il fallait se remuer, quelque soit la cause. Son premier geste fut d'envoyer du fric à Bob Geldof. S'il pouvait donner à bouffer à un môme pendant qu'il gerbait son amour, c'était toujours ça de fait. Ses amis eurent peur un certain moment qu'il ne se relève pas et ils eurent raison. Emmanuel s'était levé un soir pour sortir avec eux mais il vivait couché. Pas un sourire, pas un regard furtif en direction d'un corps de femme, on aurait dit une souffrance dressée par un corps lent qui se mouvait au fil des rues et qui prenait place à une table de restaurant. Même les émissions de Sabatier n'avaient plus de grâce à ses yeux, il ne les regardait plus, préférant végéter devant des séries américaines. Il comptait les jours qui le séparaient d'elle en faisant des calculs savants, en dénombrant l'absence, en empilant les instants de solitude, en multipliant les cauchemars, en additionnant les heures où elle devait vivre quand lui respirait de la poussière. Il perdit dix bons kilos, se bourrait de tranquillisants, et repartit travailler. Il se mit à haïr cette femme comme jamais il crut haïr quelqu'un dans sa vie, quelqu'un qu'il avait aimé; le passage était simple, logique mais tellement difficile à avaler. Hitler, à côté, était un enfant de cœur. Attila un gentil guerrier, Staline un grand humaniste. Elle était coupable, coupable tout d'abord de son indifférence, puis d'être une femme dont la dureté et la fermeté lui déchiraient les entrailles. Et même Le Pen qui commençait à apparaître sur tous les plateaux télé semblait être un gentil papi à côté d'elle. Elle était la femme à éliminer et lorsqu'il parlait d'elle, ne jurait qu'en termes de traînée, poufiasse, salope. Albert toujours aussi diplomate tentait de le ramener à la raison, mais Emmanuel dont les bouffées d'angoisse fragilisaient sa réflexion ne parvenait plus à produire la moindre modération phonétique. Il dissertait sur l'efficacité du suicide dans ce monde de pourritures, s'imaginait entre quatre planches respirer la sérénité et le vernis, vomissait les femmes dans ce qu'elles représentaient de plus nuisible pour l'homme. L'internement n'était pas loin de lui pendre au nez. Ses parents, mis au courant après un certain temps par son entourage, avaient contacté des centres psychiatriques devant l'état légumaire de leur fils chéri. Sa mère était même venue à Paris pour tenter d'apaiser son fiston et lui prendre la main, chose qu'elle n'avait faite depuis 1979 lors d'une mauvaise grippe qui avait envoyé quelques hallucinations au jeune étudiant qui dans la nuit croyait voir s'approcher de son lit douillet Marguerite Duras et Paul Claudel en personne, tous deux au programme de ses cours de première année de Deug. Les rares fois où il sortait, il croyait la voir de dos, ou un visage lointain lui rappelait celui de Sandrine. Son cœur se mettait alors à battre la chamade, et il manquait de renvoyer son traitement d'antidépresseur dans le caniveau. Il rentrait chez lui dans un état proche de la démence et s'envoyait une nouvelle dose de tranquillisants pour éviter de sombrer dans l'incommensurable douleur. Là, il regardait les heures se déloger et attendait le moment propice pour espérer rejoindre un sommeil salvateur. Inutile de signaler qu'il ne fréquenta plus les cours de lettres durant toute cette longue période. Il restait vautré au lit, s'endormait d'impuissance, de fatigue douloureuse, se levait et croisait dans le miroir des toilettes un visage bouffi par les marques profondes et durables de l'absence. Il regardait son sexe uriner, c'était la seule chose qui lui rappelait l'homme qu'il était avant de sombrer et l'animal tragique mais opérationnel qu'il était devenu depuis. Là, à cet instant, il ne pensait plus à rien, il attendait la fin du flot, tirait la chasse et le cauchemar recommençait lorsqu'il se retrouvait à poils face à son lit décharné par la maladie. Il sentait le bébé malade, une odeur attendrissante mais que personne ne pouvait à la fois respirer, deviner et comprendre. Un homme qui sent le bébé ne peut plus rien faire de mal, il est inoffensif et son peu de vice restant n'est que soif, paresse et fatigue. On lui disait qu'il s'en remettrait, comme tout le monde, tout le monde s'en remet bon dieu de bon dieu. Sauf que cela ne passait pas; lorsqu'il croyait voir poindre une lueur, elle s'effaçait aussi sec quelques heures après. Il rêvait sans cesse à se plomber la carcasse. Des images de fusil braqué dans sa bouche, de canon de revolver plaqué sur la tempe, de couteaux tailladant ses veines, de cordes recouvrant sa gorge, de fenêtre ouverte sur le sol, de médicaments prenant acte d'ordonnance fatale, d'égorgement, d'écrasement cervical, de noyade infernale, d'asphyxie glaçante, d'auto-lapidation, de décapitation électronique  passaient en trombe dans sa conscience affectée, bref, il cherchait un moyen d'en finir. Ses cauchemars venaient couronner le tout. Elle était là, disponible mais fuyante, proche mais méprisante; et lui sentait cette énorme distance s'installer entre eux. Il se réveillait en sursaut, se bourrait de somnifères pour émerger quinze heures plus tard. La chaleur paralysait les corps, et c'était un zombie moderne qui se rendait aux toilettes renvoyer sa bile de chagrin. Albert restait des heures à assister le sommeil d'Emmanuel, à l'empêcher de se défenestrer, à le sortir au Jardin du Luxembourg comme un toutou neurasthénique. Mais l'autre se traînait comme un vieillard, restait planqué au fin fond de sa chaise en métal et ne pipait mot. Il ne craignait qu'une seule chose, croiser la responsable de son mal accompagnée en laisse par l'autre toutou malveillant. Du coup, il repartait assez vite et retrouvait le noir de sa chambre, de son tombeau. Il aurait pu se buter à ce moment-là, tout le monde supposa son retrait définitif. Il ne voulait voir personne, refusait la moindre consultation, il renouvelait juste son traitement médicamenteux. Mais Dieu avait réservé quelques mois de plus à sa victime. Il avait quelqu'un à retrouver avant de finir son histoire. Justement une histoire laissée en plan trop vite et qu'il fallait reprendre au plus tôt. En attendant le miracle, il se guérirait peu à peu avec l'aide du temps, des amis, et de sa propre volonté. Albert et Linda lui prirent un billet pour Biarritz et les voilà partis tous les trois sur la côte atlantique pour quelques jours de tranquillité. Là-bas, Emmanuel commença à changer. Lui qui ne dormait plus depuis quatre mois, restait des matinées vautrer dans ses draps à se prélasser dans un sommeil un peu artificiel mais bon, il y avait du progrès. L'appartement qui appartenait à la mère de Lucie était situé comme on dit à quelques mètres de la plage et du balcon, on entendait même l'écume cogner brillamment sur les rochers lustrés par les saisons. Lorsqu' Emmanuel piétina sur le sable mouillé, on aurait dit un gosse de quatre ans qui voyait pour la première fois la mer. Il courait à travers le vent, plongeait tête baissée dans les rouleaux compresseurs marins, s'allongeait comme une carpe sur sa serviette et laissait reposer son corps fouetté et rougi par les flots délaissés. Albert et Linda, réunis pour l'occasion, assistaient magnifiquement leur ami, trop peut-être, ce qui lui rappelait sans cesse le pourquoi de sa présence ici. Partir, on part toujours pour oublier. Oublier sa vie routinière, sa vie citadine, c'est certain, mais d'autres partent pour oublier quelqu'un, une personne, un être vivant, un mort. Mais, d'une certaine manière, il se sentait revivre. Il plongeait ses loupiotes de survivant dans les lignes étouffantes d'un Thomas Mann avec délectation, reprenait Victor Hugo ou s'amourachait d'Un soir chez Blutel, peut-être aussi pour se replonger tête baissée dans sa condition.  Les médicaments pompaient la machine suicidaire de son cerveau en annihilant presque totalement le souvenir de la jeune fille. D'ailleurs, il se remettait à leur sourire, à ses filles que le sable lui présentait au quotidien. Il fît même la rencontre de l'une d'elles lors d'une soirée un peu arrosée qu'il passa avec ses amis. La petite s'appelait Sylvie et il la prit dans ses bras le temps d'une valse lente, le temps de reposer son corps fragile, le temps de guérir un peu la plaie envenimée, le temps de serrer contre lui un corps de femme, ces corps qui sont disposés à l'amour comme le verre à la brisure. Il ne fit rien, sachant que deux personnes, si elles peuvent se rencontrer un jour, ne sont pas forcément destinées à la  moindre nuit. Elle lui sourit, elle avait compris. Lorsqu'il prit le train du retour en laissant les deux tourtereaux poursuivre, cette fois ci de vraies vacances, il prit la décision ultime de rappeler Hélène et de l'aimer jusqu'à la fin de ses jours, qu'il savait déjà courts. Ses médicaments épongeaient son activité cérébrale en laissant couler en fines gouttes les déjections putrides de son malaise de cœur. Il se savait plus seul qu'une autruche mais tentait de se balader en regardant les autres se mouvoir autour de sa carcasse. Et de la carcasse, il reviendrait peut-être à la caresse. Et les éléments autour de lui le confortaient dans une solitude qu'il ne croyait que sociale alors qu'elle était avant tout morale. Emmanuel, bien qu'entouré, quasi emmitouflé dans sa propre chair, vivait dans une bulle hermétique à laquelle personne n'avait véritablement accès. Même sur le corps d'une femme, perdu dans son ventre, dans l'extase du renoncement au désir, il se savait seul avec ses démons dont il ignorait la nature précise, et les risques qu'ils lui faisaient encourir.

 

VIII Hélène

Quand il l'aperçut de dos, assise sur les marches devant la gare Saint-Lazare, il crut bêtement qu'une nouvelle vie s'offrait à lui. Hélène avait accepté naturellement le rendez-vous. Elle avait un peu reculé l'échéance, que voulez-vous, sa vie de professeur de français en collège lui prenait plus de temps que les activités de politiciens véreux. Même Fabius semblait plus dispo que la jeune certifiée de lettres modernes qui prétextait de multiples choses à faire et à penser durant ses semaines de 58 heures. Mais Emmanuel, bousté par les drogues qu'il ingurgitait chaque matin pour ne pas penser à celle par qui le malheur était survenu, supportait décidément tout. Il était même prêt à avaler ce tissus d'âneries. Les lâchetés quotidiennes, les mensonges, les erreurs de facturation, les absences répétées, les attitudes méprisantes des gens, il se fichait d'absolument tout. Alors qu'Hélène programme son rendez-vous trois semaines après le message de son serviteur importait finalement peu. Il patienterait dans son bureau du troisième étage de la fac de Créteil où il avait dégoté un poste de gestionnaire administratif, bouffant sa salade le midi en face de ses collègues de 30 ans et plus, comptant les dossiers, vérifiant au millimètre près chaque document signé, rangeant le tout dans de grands parafeurs, recevant les étudiants qui croyaient dur comme fer à leur avenir et pointerait sa gueule le jour J. Il la reconnut de suite. Sa chevelure orange-blonde, sa silhouette assez fine, elle était vêtue de noir et elle attendait un type qu'elle n'attendait plus depuis plus d'un an. Il resta quelques instants accoudé derrière un poteau, profitant de sa situation de voyeur débusquant sa proie. Tout ce temps pour arriver sur ces marches de la gare Saint-Lazare avec l'inconnu comme perspective. Il savait qu'à partir de ce moment, 30 septembre 1985, 17h45, il serait difficile de passer à autre chose. Que cette femme allait hanter à jamais sa vie et l'ombre qu'il laisserait sur les siens. Pour aucune raison d'ailleurs car si Hélène était une femme intelligente, séduisante, excitante même, elle était totalement dénuée de profondeur réelle, de bonté gratuite, de générosité instinctive. C'était une consommatrice de vie, rien de plus; une petite bourgeoise affairée par ses cours de cinquième, toujours pressée, n'ayant le temps de rien, hystérique à ses heures, compréhensive à d'autres, mais dont le principal souci était elle-même. Elle suivait une psychanalyse, souffrant d'une sensibilité maladroite vis-à-vis des autres et d'elle-même. Victime, peut-être, d'un manque de confiance naissant et d'un passé, comme on l'a dit, d'adolescente anorexique, elle se mettait à séduire à tout va, à provoquer les hommes afin qu'ils dégueulent leur amour pour elle, et qu'elle le rejette aussi sec, prétextant une vie de couple étalée depuis quatre ans déjà. D'ailleurs, elle était passée par quelques stades difficiles avec Alfred, toujours aussi amoureux d'elle malgré les années et le désir naissant pour d'autres corps, ayant failli rompre avec ce qui était véritablement son premier amour. Ils avaient choisi un petit café sympathique, situé pas loin de leur rendez-vous. Emmanuel, dévoré par l'idée de l'absence, apercevait de manière spectrale, le visage adoré de son seul amour. Comme à son habitude, elle gesticulait, son corps accompagnant ses mots, mais la maturité de son visage, elle avait dépassé les 23 ans, conférait à sa parure, l'air des femmes qui arrivent au sommet de leur potentiel de séduction. Emmanuel fondait dans le silence. Il l'aimait comme un détraqué et il ne pourrait jamais lui dire. Il savait qu'entre elle et lui régnait la proie de l'absence et de la frustration, de l'impossibilité du corps et de l'union. Alors il se contentait de baragouiner, souvent par des détails triviaux, les quinze derniers mois qui l'avaient porté jusqu'à cette table de café. Sandrine et la passion physique, et puis Sandrine et la destruction physique. Il avait raconté la bataille contre les murs de sa chambre, les séances de communion morbide avec Dieu, les passages à vide remplis de songes et d'obsession de l'être absent. Thèmes passionnants s'il en est mais qui ne faisaient pas avancer sa relation avec Hélène qui s'accordait de temps à autre à acquiescer, à simuler un maigre sourire ou à questionner son interlocuteur sur sa façon de gérer de tels problèmes. Trois heures durant, ils passèrent en revue les grands embryons de leur vie fade comme du lait sans pour autant construire autour d'eux une étincelle de sentiments communs. Emmanuel savait qu'après ce rendez-vous situé hors du temps, il reviendrait les deux pieds devant sur le terrain balisé de la très dure réalité. Ses copies l'attendaient, elle prit congé. Quand Emmanuel pénétra dans son petit salon, il pointa son flingue virtuel sur sa tempe trop réelle et se suicida pour de faux. Il savait qu'il fallait désormais compter sur des jours longs et douloureux pour espérer entrevoir l'espace d'un éclair de seconde le joli visage de la belle ensorceleuse. Il lassait ses chaussures puis se précipitait dans les bouches pulpeuses des métros afin de s'engouffrer entre les cuisses des bureaux administratifs pour finalement se vider la tête après huit heures de travaux forcés, le soir lorsqu'il rentrait chez lui avec l'impression tellement fausse d'avoir accompli un truc ici-bas. Le travail permet à l'homme de ne pas trop penser à sa condition de condamné à mort, de ne pas avoir le sentiment de s'ennuyer, de s'offrir une tranche de rôti et de payer le loyer qui le loge et qui le chauffe. Rajoutez un maigre tissus de relations humaines et vous avez l'apanage classique et ancestral de l'homme actif depuis des siècles. Le pire c'est que la terre continuait de tourner ainsi. Il en faisait un peu partie. Hélène appela, tiens, un moment il s'étonna. Elle venait de s'installer dans un appartement rue Olier avec son compagnon et l'invitait pour sa crémaillère. Pourquoi ne pas assister à la vie moderne de la revenante qui persistait et signait à vivre avec celui qu'elle avait failli larguer une dizaine de fois depuis un an. Il y alla avec Albert pour qu'il vît à qui était confronté son ami depuis presque deux ans. Et effectivement, il approuva la vision délirante de ce dernier lorsqu'il vit apparaître la jeune femme aussi rayonnante qu'un lampadaire de station balnéaire. Un tas de profs fourmillait dans le salon la clope au bec et la langue de vipère vitupérant contre leurs satanés élèves abscons et odieux qu'ils devaient se tartiner toute la journée. Emmanuel maugréait dans son coin, critiquant leur sale attitude qui consistait à les blâmer alors que ces gros balourds n'étaient rien sans la présence de leurs cancrelats. Quel ennui que ce genre de soirée de petits bourgeois gavés d'enseignement, prisonniers de leur sale boulot, et de leur fréquentation insignifiante. Le pire, c'était, pour une fois, les femmes seules qui transféraient leur haine du célibat par un engagement hystérique dans leur profession. On les voyait faner à vue d'œil, constipées dans leur boulot de rat des collèges, prisonnières de leurs bulletins de notes, des conseils de classe, de leur crayon rouge, des photocopieuses et des monticules de copies à rendre le jour J. Rien ne transparaissait de plus dans ces visages noyés par les préparations de cours que la décrépitude de leur jeunesse et de leur espoir. Leur visage était ravagé par les ratures de leur stylo, la pâleur de la craie et l'indigestion des plateaux-repas. Le pire, c'est que l'éducation nationale les faisait prendre pour des intellectuels, des spécialistes de leur matière alors qu'ils n'étaient que vagues vulgarisateurs et que surtout, ils ne lisaient plus un livre depuis qu'ils bossaient comme des acharnés pour l'état français et sa population de jeunes débiles mentaux. Et pourtant le fric des classes moyennes transparaissait de leurs habits, de leurs mobiliers, de leur nourriture, de leur voix, et même de leur peau satinée par les transports en commun et la saveur des cantines. Hélène se trémoussait (la vipère s'était maquillée et habillée comme une pute, il n’y avait pas d’autre mot), entre les convives et ce n'était que d'un œil qu'Emmanuel visait les formes discrètes de l'amour de sa vie qui lui souriait vite fait derrière les assiettes de chips et les boissons alcoolisées. Dieu qu'il aimait cette femme semblait deviner Albert, seul témoin rescapé de cette soirée de morts vivants. Alfred était un type sympa, vautré dans son canapé, il louchait de temps en temps sur un sein débusqué, une guibole échancrée ou quelques lèvres saillantes. C'était marqué sur son front que le pauvre type ne sautait pas régulièrement sur sa femme, en fait que très rarement et qu'une petite gâterie de la part d'une collègue lui ferait le plus grand bien. Mais le benêt aimait sa petite femme et restait aussi fidèle qu'un bon chien chien envers son maître.

-          Et bien je commence à 8h30, je pars d'ici à 7h00 puis je prends un bus. Je rentre, il est 8 heures passées, je bouffe, je m'affale devant la télé, je prends Hélène dans mes bras, puis je m'endors tout seul comme un con car elle aime corriger ses copies aux pires heures de la nuit, monologua Alfred, la clope au bec lui aussi.

-          C'est juste qu'elle n'a plus aucune envie de baiser avec toi, alors elle sort ses copies (l'alibi numéro un des profs, à coup sur) vers 23h00, persuadée que tu ronfleras dans la demi-heure et qu'elle n'aura pas à supporter tes salles pattes sur son dos puis le contact de ton sexe raidi par le désir sur sa cuisse inclinée, voulait dire Emmanuel à son meilleur ennemi mais il parvint à se contenir, conscient du mal que pouvait lui faire cette déclaration universelle des droits de la femme.

-          Alors il me reste le week-end pour profiter d'elle, nous allons au cinéma à Montparnasse, on va souvent voir des films d'auteur, Hélène aime bien Chabrol, La Guerre des Etoiles, David Lynch ou alors, on prend le 4 . 4 de mon père et on file en Normandie se taper du bon temps, ajouta-t-il en ricanant.

On aurait dit parfois le personnage Fil de fer dans Lucky Luke, un type mal rasé maigre comme un clou, un peu bancal, trop grand, et au physique ingrat, plutôt banal.

-          Se taper du bon temps, mais pas Hélène… Alors qu'elle ne rêve que d'une chose, c'est que tu rentres plus souvent chez tes vieux et que tu la laisses un peu seule afin qu'elle invite quelques amants un peu trop plantureux pour se faire enfiler comme une épingle à coudre avant de faire table rase et de te retrouver comme si de rien n'était, et t'embrasser comme une femme qui t'aimerait vraiment, réfléchissait calmement Emmanuel en écoutant son alter ego.

 

Enfin bon, il devait bien se la taper de temps en temps le saligaud alors que lui broyait du noir en fantasmant sur les déhanchés incessants de la maîtresse de maison qu'il aurait bien aimée maîtresse, tout court. Pendant ce temps, Albert, toujours très à l'aise devant l'étranger pavoisait au beau milieu d'un prof d'histoire à moustaches et d'une greluche (sûrement une prof d'anglais) qui commençait à piquer du nez, victime de ses trop longues heures passées au collège Duchmol dans le XVIè arrondissement. Albert se plaisait n'importe où avec n'importe qui. Il avait cette capacité hallucinante de s'adapter aux situations mêmes les plus désastreuses. Il disait souvent qu'il prendrait même du bon temps à parler économie politique avec Hitler. Pour lui, même les méchants étaient non seulement dignes d'intérêt (pour ça on pouvait le suivre) mais aussi digne de respect et de pardon (là on bloquait quelque peu sur sa théorie supra-humaniste). Emmanuel s'ennuyait à ne pas capter son amour. Il paraissait détaché alors que son cerveau, son corps, son sexe étaient accrochés à l'empreinte de cette femme fuyante et insaisissable. Les minuits sonnèrent et Emmanuel s'éclipsa. Elle l'embrassa chaleureusement, non qu'elle soit chaleureuse, mais elle savait le paraître. C'est ça le pire chez une femme, elle sait paraître gentille et disponible quand il n'en est absolument rien. Il y crut comme un imbécile et rêva comme un bébé dans le lit d'Albert qui n'avait pas voulu laisser son ami repasser la soirée seul dans son petit lit. “  Il va falloir qu'elle me manque, il va falloir qu'elle me manque. ”, ne cessait de se répéter Emmanuel en s'endormant. Il va falloir qu'elle lui manque. Et elle ne tardait pas à lui manquer. Il repassait ses minces paroles dès que le silence était trop fort: “ On s'appelle très vite, bon en ce moment j'ai une tonne de boulot, et puis les conseils arrivent en trombe, bref, on s'appelle vite, le mois prochain par exemple, qu'est ce que tu fais? ” Voici le genre de phrase qu'il se tapait depuis le retour de la belle dans sa vie. D'une manière, il remerciait Sandrine de l'avoir quitté comme une merde, sans quoi il n'aurait jamais rappelé la seule femme qui comptait mais qu'allait-elle apporter de neuf à la vie d'Emmanuel sinon des regrets, des remords et surtout du temps pour y penser?

Les journées se multipliaient en cycles identiques, les heures crucifiaient la moindre tentation du nouveau, de surprise et d'attente. Parfois et devant les montagnes de zones mortes qui le confrontaient à sa triste réalité, il se perdait dans le rêve éveillé. Il imaginait ainsi un coucher de soleil dans une maison blanche qui dominerait une plage sous un temps d'orage. Elle serait là, guindée de soie blanche, les cheveux déblayés par le désir insatiable, leur corps unis dans une oraison de joie et de crainte. L'impact d'une lèvre prédestinée au contact de la sienne et leur noyau vital éclosant d'une belle et durable union de peaux vierges d'eux-mêmes. Et puis il remontait à la surface se penchant sur le dossier Germain que sa supérieur venait de lui refiler. Examen complet de sa situation sociale, économique, universitaire, psychologique du cas Benjamin Germain, 25 ans qui recourait à une procédure hors délais pour espérer intégrer un cursus de biochimie en troisième cycle. La commission était passée depuis belle lurette et le cas Germain allait prendre le reste de la journée à notre ami car il fallait rencarder à la fois le chef de la division, le chef chargé des études et quelques professeurs émérites sans oublier les catégories C qui devaient tamponner le tout. Lorsqu'il eut fini sa journée, il ne pensa à rien sinon aux maigres réflexes qui lui restaient. Il parvint sain et sauf à son domicile. Pas de message d'elle, encore 24 heures à attendre puis à espérer.  Et les soirées passaient ainsi, inévitablement les mêmes et il n'y a que les esprits médiocres pour s'en accommoder. Emmanuel oubliait les précédentes pour se consacrer uniquement sur celle qu'il subissait avant de la rejeter à son tour dans le néant des années vécues pour pas un clou. Les esprits aigus comme le sien ne supportait pas qu'une condition déjà bien prise dans un étau ne soit réduite qu'à une vie semblable à celles des animaux du zoo de Touareg. Et comment Hélène, qui se plaignait sans cesse de sa vie de couple pouvait se consacrer avec tellement d'ardeur à un boulot, intéressant peut-être, sûrement même, mais avec une telle dévotion qu'elle en devenait tout simplement obsessionnelle. Devait-elle prouver quelque chose en s'engouffrant ainsi dans le vagin énorme de l'Education nationale? N'avait-elle pas de l'amour à rechercher même s'il ne se trouvait pas entre les bras d'Emmanuel? A moins que la vipère ne dise pas tout à son nouveau confident. Car au bout de quelques semaines, les deux tourtereaux impossibles sirotaient leur tasse de chocolat chaud dans un café situé à deux pas du domicile conjugal. Elle s'évaporait en éloquentes sentences sur la vie:

-          Bah oui, qu'est ce qu'on a sur cette terre si ce n'est l'amour? Hein, si ce n'est cette quête perpétuelle de l'autre? Le boulot, la famille, l'argent… Pfff, non Emmanuel, je suis née pour aimer. Qu'est-ce d'autre que la vie si ce n'est les relations entre hommes et femmes, cette sempiternelle recherche de la séduction? Qu'est ce qui nous reste sans ça? Non, c'est l'essentiel de nos vies, il ne faut pas passer à côté.

-          Et bien qu'est ce que t'attends pour venir t'accroupir et me sucer, pensait fortement et comiquement Emmanuel qui, et malgré ses attentes interminables de quelque chose à vivre dans cette vie et la satisfaction d'être en face de celle qu'il aimait, seul à seul avec elle, commençait à ne plus supporter ce type de discours puéril de la part de quelqu'un qui justement ne se comportait pas en fonction, tout en voyant ce beau visage sortir tant de banalités navrantes.

-          Et toi, t'en es où dans ta vie? T'as revu Sandrine (et oui, notre ami s'était laissé aller à la confidence), tu vas voir un psy, tu ne peux pas rester comme ça à faire des cauchemars sur elle, tu cherches du travail? Ah non, t'en a un et alors ça te plaît, est-ce que tu t'épanouis dans ton travail?

-          Je m'épanouirais davantage si tu commençais par me défroquer et à me remuer les castagnettes, pensait ensuite et toujours fortement le jeune homme, qui s'employait plus à jurer qu'à éprouver un désir de cet ordre.

L'amour paressait si simple dans la bouche d'Hélène, elle parlait ouvertement des fois où elle s'était faite vérifier les orifices, mais dès qu'Emmanuel tentait une approche sémantique de cet ordre avec des morphème empruntés au champ lexical de la séduction, elle redevenait d'un coup pudique et évitait de se rouler dans le fameux champ en sa compagnie, risquant peut-être une allergie au épis de morphèmes ou autres céréales syntaxiques. Elle bifurquait ensuite sur ses copies qui l'attendaient. Au moins on l'attendait, car lorsqu'il rentra rue Lacépède, il ne trouva que Patrick Sabatier pour lui remonter le moral. A chaque rendez-vous prévu depuis septembre, (il en était au quatrième), il se motivait en véritable sportif de haut niveau pour lui balancer à la gueule de vrais mots d'amour, de vraies déclarations, de la séduction invétérée teintée de douceur et de miel, puis tout tombait à l'eau, il ne disait rien, il se contentait de lui parler de sa vie misérable en basculant deux-trois anecdotes comiques, en lui montrant bien qu'il n'était pas à plaindre finalement, qu'il avait de la chance. Elle acquiesçait poliment mais n'importe quel narrateur, même omniscient, ne saurait dire ce que cette jeune poule pensait au fond de son impitoyable cerveau. Le week-end, au lieu d'aller taper dans un ballon ou de s'offrir une séance de cinéma, il restait chez lui en pyjama, en hostilité complète avec la population extérieure. Dehors ça défilait sec en manteau de daim, la rue Monge mangeait les passants les jours de clair obscur mais il s'obstinait à frôler le seul plancher du studio quasi insalubre. Ça n'arrangeait pas ses affaires car le temps passait deux fois plus sur sa tête et il avait l'impression de vieillir plus vite que les autres. L'obsession de la vieillesse intervient lorsqu'on n'a rien d'autre à foutre que d'y penser. Quand on est bien affairé, on s'en fout presque, du moins on n'y pense plus. Mais là, il y pensait, à sa déchéance future, à son ralentissement physique. Comment faire pour toucher le corps d'Hélène avant d'être rabougri par la vie, et qu'elle le soit aussi, par la même occasion? Hélène vieille n'avait plus aucun intérêt pour lui, autant aller fouiner du côté de la jeunesse plutôt qu'élaguer de vieux arbres. Mais malgré l'impact des retrouvailles, il sentait qu'elle n'en valait pas le coup, qu'il se cachait en elle la marque funeste des femmes trop caressées, des femmes qui claquent des doigts pour voir s'approcher dans les cinq minutes toutes les bites du quartier au garde à vous. On sentait qu'elle ne manquait de rien, qu'elle était juste siphonnée, mais que cela était dû à sa nature de femme hystérique, déglinguée par son métier de prof des collèges, ses problèmes de mecs et de maquillage, et qu'il n'y avait pas de réelle profondeur dans les marques d'attention et de gentillesse qu'elle manifestait occasionnellement. Tout cela dégoûterait même un mort-vivant; tant de gâchis. Mais la vipère était belle et elle dégageait de la douceur, et ça suffisait à notre ami pour se fourvoyer encore un peu de temps au travers de sa pensée permanente.

On allumait les rues de Paris de guirlandes féeriques, on se gelait les miches en dépensant ses sous pour quelques amis, quelques intimes. On attendait les vacances pour partir un peu au ski l'histoire d'oublier dans la neige la fonte des espérances, et puis l'on revenait bronzé mais blafard, la peau défigurée par les marques incessantes et tranchantes de l'absence. Elle s'était manifestée vaguement par un original “ Joyeux Noël ” et s'était éclipsée le soir du réveillon on ne savait où. Albert et lui se serrèrent dans les bras en se souhaitant une bonne année. Quelques amis connus ou inconnus étaient passés chez lui. Linda ne s'était pas encore barrée et elle se déployait comme une véritable maîtresse de maison en servant et desservant à tout va. Emmanuel aidait, s'affalait, discutait le coup avec deux trois couples parfois sympathiques. Il semblait d'un coup se foutre de tout, il avait pris des résolutions, celles de ne plus rien avoir à foutre de rien. Surtout ne rien espérer et se contenter d'attendre qu'une porte s'ouvre ou qu'une écharde lui soit retirée du pied. C'est dans cet état d'esprit libre et détaché qu'il entama 1986. Une chose le marqua néanmoins, la mort de Balavoine en ce début d'année. Voilà quelqu'un qui mourait dramatiquement, à l'âge christique durant une opération humanitaire. Le lendemain de sa disparition, Sabatier lui rendait un hommage ému. Emmanuel était devant sa télé, vidé par tant d'ignominie vraie. Alors ça ne s'arrêtait jamais ce foutoir, tout se cassait la gueule en grande quantité. Hélène était bien loin de ces considérations pathétiques; elle avait entamé l'année en s'amourachant de son kiné qui l'invitait de temps à autre au resto. Autant vous dire que la mort tragique du chanteur lui passait bien au-dessus. La pauvre était toute émoustillée par tant de séduction massive. Ce trou du cul pratiquait le baisemain pour l'intimider alors qu'il voulait surtout la baiser comme tous les types qui la fréquentaient. Emmanuel l'écoutait d'un œil lorsqu'elle lui racontait tout ça, le soir, au téléphone, il était bien trop préoccupé par les saloperies du destin pour prendre un réel intérêt à cette affaire. Il était ailleurs, quelque chose avait changé définitivement en lui. Qu'est ce que ça pouvait lui foutre après tout qu'elle se fasse troncher par son kiné quand lui planait sur une toute autre sphère? Qu'elle cogne son cul contre le membre raidi du spécialiste excité, hein? Ça lui faisait quoi à lui? Plus rien. C'était son corps ; elle gérait comme elle l'entendait son plaisir sexuel après tout. A la petite semaine si ça lui plaisait. Non, lui voyait plus grand, tellement grand que le vide intergalactique trouvait sa justification intrinsèque. Mais parfois son ascension spirituelle retombait dans le pathétique du réel. La vie n'était que déplacement incessant vers un but extrêmement plat. Parfois, c'était un peu plus alléchant: des seins à palper ou un orifice à contempler. Mais le plus souvent, c'était pour rejoindre un bureau, un appartement, une salle de réunion, une cantine, un boulanger, un pâtissier, bref, le problème n'était pas là. Il résidait dans ces sempiternels allers et retours en RER, métro, bus, pieds, dans la multitude fantomatique des passants. Ces visages rencontrés à profusion le laissaient pantois le plus souvent. Le visage des femmes le cisaillait subitement dans le désir sordide, des vieux dans la pitié compatissante, des hommes de son âge dans le mépris injustifié. Il prenait conscience qu'il ne pouvait pas regarder une jolie fille autrement que comme un violeur prêt à agir et un vieil os comme un historien qui décrypterait chaque ride comme un palimpseste. Justement, un jour, fiévreux, amaigri, il se laissait porter par un RER de banlieue qui devait le conduire chez un spécialiste quand vint s'asseoir en face de lui un vieux débris au regard crispant. Ses lunettes énormes lui tombaient sur le nez, ses cheveux hirsutes composaient une perruque impossible, et son visage était une véritable portée de notes ridées aux clefs de sol décharnées, de crevasses desséchées, de furoncles infectés. Mais l'aspect global du vieux était plutôt touchant, les gens remarquaient son extrême vieillesse sans tourner de l'œil ce qui signifiait qu'il gardait encore une silhouette acceptable. Ce n'était pas ce que pensait notre ami voyageur; alors qu'il aurait dû s'apitoyer devant l'état de déchéance humaine que Dieu a prévu pour l'homme, il imagina ce pauvre pépé en véritable collabo des temps nazis. “ Qu'est ce que ce vieux bougre avait-il pu bien faire durant la dernière guerre, il l’avait bien vécue, lui? Derrière son aspect gentil papi, attendrissant, sous son masque de sorcier? Je suis sûr que ce type était, dans sa jeunesse, un bourreau d'enfants juifs, un enculé de dénonciateur, une raclure de collaborateur au service de Pétain et de Laval. Il devait être bien fort, bien grand, la coupe en brosse, le faciès rasé au millimètre, sans pitié devant les hurlements et avoir la croix gammée bien en évidence sur ses manchettes, ce fils de pute. ” Le RER égrenait les stations et le pépé, immobile, les yeux blessés, en direction du vide, du néant presque, ne faisait le moindre geste, il était en plein dans ses pensées. Il avait croisé ses vielles mains et attendait sagement de descendre à sa station. Emmanuel ne le lâcha pas du regard. Son visage se crispa. Il ne tenait plus en place. Sa haine subite se renforça par le caractère purement sympathique du vieux. “ Hein, tu dis rien, espèce d'enfoiré, t'en profites bien, 40 ans après tu te la coules douce dans ton wagon, t'es bourré d'aide de l'état alors que t'as envoyé des mômes à la boucherie; tout le monde te sourit, te tient la porte, te laisse la place dans les trains et tu leurs souris en guise de remerciement mais ces gens ne savent pas ce que t'as fait. Tu es parfaitement libre de tes gestes quand tes victimes, elles, pourrissent dans l'oubli. Ta carcasse de vieux chasseur inspire l'attendrissement, la compassion, le respect; je vais t'en foutre du respect moi enculé de nazi… ” Et Emmanuel bondit comme un félin sur le petit vieux en appliquant fermement ses deux mains sur sa gorge défraîchie. Il voulut étrangler ce vieux salaud, lui faire rappeler en 30 secondes ses anciens crimes. Il le secoua comme un prunier en lui hurlant au visage : “ Tu vas crever ordure, tu vas clamser la gueule ouverte comme tous les juifs que t'as envoyés au four, espèce de bourreau d'enfants, ancien nazi de mes deux! Ah tu te la racontes moins qu'en 40 vieux débris immonde. ” Et il continuait à s'acharner sur sa victime. Sur le moment, les gens, surpris par la rapidité et la violence du jeune homme, restèrent pétrifiés, puis un, puis deux, puis trois types, s'étant concertés du regard, se saisirent d'Emmanuel qui ne put finir son travail dans les temps. Les trois hommes d'âge moyen, tout en le sermonnant, avait dégagé le garçon des genoux du grand-père,  l'empêchant ensuite d'approcher le vieux qui n'en revenait toujours pas. Il mettait ses mains sur sa gorge pour voir si elle était encore là. Ses lunettes avaient valsé. Ses yeux, rougis par l'alcool étaient devenus écarlates devant la peur. Emmanuel revint à lui, se calma d'un coup, se releva, s'excusa timidement, honteusement, puis quitta le train au prochain arrêt se disant: “  Il va falloir quand même que je prenne des vacances, des vacances spirituelles. ” Tout ça, c'était la faute d'Hélène. A défaut de vivre une histoire forte avec elle, son psychisme affecté par l'absence, tentait de se construire une histoire personnelle, unique elle aussi. Mais rien ne coïncidait et on en revenait toujours au vide, au rien, au néant. Le spécialiste donna son diagnostic: “ Vous êtes en parfaite santé mon garçon. Quel âge avez-vous? Ah, très bien, quelle jeunesse! Et que faîtes-vous dans la vie? Ah bon, c'est parfait, bonne route cher ami, vous me devez 200 francs. ”

La journée avait été rude. Il s'affala sur ce même canapé sur lequel il s'était tant de fois affalé. Il mit la tête dans ses bras, il se recouvrait de lui-même, à deux doigts de laisser couler ses larmes. Mais il n'avait pas de motif pour pleurer. Il mit la table, brancha la télé et dîna en tête à tête avec elle. Entre deux chansons de variété, il repensait amèrement à Sandrine. Six mois le séparait d'elle, de son corps et des derniers mots assassins qu'ils s'étaient échangé. Dans la seule solitude que l'homme domine au jour le jour, il se revoyait avec elle, marchant boulevard Montparnasse, la sermonnant de fermer son gilet tant on voyait ses deux splendides seins surplomber le tout Paris. Elle rechignait, totalement consciente du mal qu'elle faisait aux gens qui n'y avaient pas accès. Lui y avait accès, pour le moment, et il ne s'en rendait pas compte. Le peu de fois qu'ils firent l'amour devint une obsession qui grandissait plus les mois passaient. Autant il aimait Hélène comme un dément, autant il ne fantasmait jamais sur son corps. Elle avait le corps de tout le monde et il s'en passait parfaitement; c'était de sa présence dont il ne parvenait à se détacher, physique ou psychique. Avec Sandrine, autant son absence se confondait à présent dans l'ex-présence qu'elle lui fournissait, autant son corps lui manquait salement. Tel un hyper-mnésique (qu'il était en quelque sorte), il revoyait au détail près les esclandres de leurs scènes d'amour. Chaque caresse, chaque regard, chaque bruissement de ses lèvres ne voulaient sortir de sa mémoire; pire, ils resurgissaient en silence, lors d'une énième soirée devant la télé. Que faisait-elle? Qu'était-elle devenue? Comment une femme faisait-elle pour oublier si facilement? Elles étaient bien plus fortes, elles emmagasinaient, classaient, rangeaient puis fermaient à jamais leur tiroir mémorial. Ainsi défilaient les hommes de leur vie jusqu'à ce que l'un d'entre eux les piège et les réduise à néant. En attendant l'arrivée du messie, Emmanuel morflait comme un raton laveur. Il broyait l'inépuisable noirceur de son cerveau bouillonnant d'impuissance cosmique. Il se bourra de calmants. Il savait que demain il se lèverait quand même pour aller trimer ses huit saloperies d'heures quotidiennes; sans pour autant avoir le visage de Sandrine en lui, mais devant l'étendue sans loi de l'ennui qui allait scander sa fin de soirée, il préféra renoncer et se plonger dans l'éphémère sauvegarde du sommeil. Blotti dans ses draps, il attendait que les médicaments fassent leurs effets en l'achevant comme un vieux cheval de course que l'on conduit à l'abattoir. Dix courtes minutes leurs suffisaient pour éteindre quelques heures la course éreintante de son organisme vers le souvenir. Il revoyait Sandrine sur le canapé où ils s'étaient découverts, où il croyait être le maître du jeu et de cette nuit qui les avaient projetés dans un gouffre de douceur et de lueur. Y pensait-elle à l'heure où, elle aussi, devait rejoindre sa lampe de chevet ou son amant d'un soir? La douleur ne dépassa pas le court malaise que le sommeil profond mit fin à sa journée.

Il aurait voulu tout lui dire, à l'autre, à Hélène. Lui dire que c'était parce qu'il l'aimait et qu'il l'aimerait encore des années que son comportement de femme indisponible, calculatrice, artificielle était impardonnable. Lorsqu'on est dans l'amour, les règles du jeu deviennent un peu plus strictes. Les demi-mesures n'existent pas, on met les cartes sur table, mais ça Hélène ne pouvait pas le comprendre et pire l'admettre. Elle avait autre chose à foutre, c'était clair. Ok, Emmanuel était revenu dans sa vie, on pouvait sortir les bougies et les cadeaux, mais ça n'était pas sa vie. La terre tournait tout autant. Elle n'allait tout de même pas changer ses habitudes pour obéir aux caprices passionnés d'un poète maudit. Non, elle continuerait à être occupée des mois entiers, à répondre aux messages après coup, et à finir sa grenadine au bout d'une demi-heure. En fait, son extrême intelligence devait prévoir cela. Le laisser venir mais jamais le faire entrer, lui présenter le paillasson mais jamais le canapé. Lui proposer les quatre saisons mais jamais Vivaldi. La soirée mais pas la nuit, les télésièges mais pas le ski, le départ mais pas l'arrivée, le service mais pas le retour, la lèvre mais pas la langue. Par contre, la vipère savait qu'elle pouvait compter sur lui pour deux-trois trucs: un conseil, une confidence qu'elle ne pouvait loger en elle plus de deux jours, une présence à rajouter dans une fête mondaine, ça faisait toujours plus de monde, mais l'acte gratuit jamais, ce n'était pas dans ses cordes. On aurait dit qu'elle se fichait éperdument de ce type. Malgré les rares bonheurs qu'elle s'octroyait dans un dîner, une séance chez le psy ou une course en solitaire dans les rues du XVè, elle se contentait de vivre à fond cette minuscule vie qui était la sienne composée d'ingrédients les plus banals mais dont tellement de gens se contentent. Pourquoi? On ne savait pas. D'autres s'étaient flingués pour moins que ça mais non, c'était ainsi, pas de question à se poser, comment allez-vous, à demain.

Puis Albert se retrouva un matin seul dans son lit. Elle avait fini par se tirer, en douce, avec un autre. Sur le moment, il essaya de comprendre quelque chose à ce cirque de silence et de solitude mais Emmanuel, prévenu dans l'heure le lui déconseilla fortement. Son cerveau allait réfléchir à ça pendant un an sans qu'on le lui demande, il n'avait même pas à se concentrer ni à se poser la moindre question, il fonctionnerait en sourdine mais à plein régime. Tout ça se ferait immanquablement dans l'année, de façon imminente, automatique, robotique. Le jour de façon quasi lucide et la nuit en hallucinations tronquées par les cauchemars. Maintenant, il fallait occuper l'esprit d'Albert qui, bien que philosophe, digérait relativement mal la pilule, souvent en craquant et en se mettant à sangloter comme un enfant puni. Alors il l'entourait de ses bras, attendant qu'il se ressaisisse. Ce qu'il faisait assez vite. Ils firent ensuite comme si de rien n'était; sortirent, mangèrent un morceau, puis finirent cette longue journée au jardin du Luxembourg, le jardin des amants éconduits. Voyant de nombreuses filles fort jolies, Emmanuel rassurait son compagnon sur la suite des événements. Il en trouverait une autre, plus belle, plus gentille, plus intelligente, bref les salades que l'on sort dans ces cas-là mais qui se vérifient à la longue. Les hommes partaient pour une autre, les femmes partaient pour connaître le bonheur. On en était à peu près là. On n'arrivait strictement à rien avec cette sentence mais fallait bien se dire un truc. Après ça, on pouvait aller batifoler dans son coin avec un minimum de certitudes en tête. Les femmes ont en elles des disques durs programmés pour la rupture. Elles font ça avec une telle organisation qu'on en devient presque admiratif. Préparations, petits mots cinglants, silence ahurissant, larmes pré-commandées, mépris vrai, tout est là pour vous envoyer à la potence. Ces actrices sont si vraies dans leurs rôles déchirants qu'on ne fait plus la distinction avec celles que l'on a connues dans l'amour, elles ont changé de rôle. Albert assista à ce long métrage en spectateur actif. Elle voulait non seulement garder un certain nombre d'affaires dans leur appartenant mais en plus l'expulsait de chez eux. Trop faible pour l'envoyer au tapis, la bâillonner, l'étrangler et la verser aux ordures, il plia bagages et partit s'installer chez Emmanuel avec les quelques cartons que la vermine avait daigné lui laisser. Ne pouvant pas stocker de trop gros meubles, il lui laissa l'appart quasi entier. Quatre ans de vie balayés en une phrase: “ Je te quitte et débarrasse moi le plancher. ” C'était au tour d'Albert d'accuser le coup. Il persistait dans la volonté stupide de la revoir, de devenir des amis mais un ami ce n'est pas ça, c'est même l'inverse. Elle accepta de le revoir, bah oui, pourquoi pas après tout si c'est lui qui régale. Alors ils se revirent. Elle lui proposa même de passer chez elle pour voir ce qu'il pensait de la nouvelle disposition des meubles, enfin pas longtemps parce qu'il y avait l'autre con qui n'allait pas tarder à revenir du boulot; il ne fallait pas qu'ils se croisent non plus. Comment Albert pouvait-il supporter ça? On n'a pas le choix, disent certains. C'est un peu vrai. On a juste le choix des antidépresseurs. Il y en a des efficaces mais qui s'attaquent sérieusement à la libido et d'autres qui fichent la nausée mais vous transforment subitement en acteur porno. Au choix des perspectives post-ruptures. Mais Albert ne mangeait pas de ce pain-là. Il ingurgiterait l'air du temps et parfois se délecterait d'un bon U2 pour lutter contre l'absence.  Meilleur moyen de voir enfin l'avenir se dessiner autrement que par un ciel gris, maussade et glacial. “ Et toi, t'en es où avec Hélène? ”, lui demanda-t-il un soir de lucidité, après quelques heures passées sur son matelas à compter les petits points noirs de la tapisserie dont le mauvais goût n'était plus à prouver. “ A peu près nulle part ”, répondit l'autre occupé à chercher la cassette d’A tout cœur, la fameuse émission de Sabatier sur les rencontres qui était passée un samedi après-midi de juin 1983 sans pouvoir mettre la main dessus. Et ils s'endormirent comme des bébés bien avant que Sabatier ait lancé l'invité surprise de son émission actuelle.

Et les semaines filèrent ainsi. Albert repris ses études après quelques jours de récupération quand son ami, lui, continuait sur sa lancée de l'ennui en fréquentant les mêmes bureaux de la fac de Créteil. De temps en temps, il appelait Hélène quand ce n'était pas elle qui se manifestait par un heureux hasard. Un soir, son téléphone tremblait et il entendait sa voix de belle ensorceleuse lui compter sa vie d'enseignante et de femme fatale. Ils se rencontraient dans des cafés du 5è arrondissement alors que la neige floconnait en laissant des traces sur leurs yeux en cet hiver 86. Emmanuel l'attendait parfois une demi-heure à se les geler; et elle arrivait, toute fringante, trouvant toujours une bonne excuse sur un gentil sourire justifiant en dix secondes son retard. Il manquait de mourir frigorifié mais ne disait rien, s'armait de patience et de pardon et filait en direction de sa survie sentimentale. Durant ces instants où le temps s'arrêtait, il contemplait le visage qu'il avait en face de lui, toujours dans un climat n'inspirant aucune passion.  “ Cette fille a le corps et le visage de Jean Seberg ”, se disait-il en essayant de trouver une équivalence à cette femme qui allait vivre et mourir dans le plus grand anonymat, qui n'aurait pas de destin, et qui crèverait à 85 ans dans son fauteuil de vieille grand-mère et que l'on porterait en terre aussi sec. Et Emmanuel dans tout ça, cinquante ans après son suicide, qui en pensera quoi? Cette fois-ci, il lui passerait son roman, il l'avait emmené avec lui, broché, relié, illustré. Mais non, ce n'était pas le moment, ils parlaient de bien autre chose, en fait, ils parlaient de tout sauf d'eux et de leur probable union. Leur corps aurait pu faire des artifices ensemble, ils se seraient complétés dans le gouffre violent de l'abandon. Elle aurait oublié le temps d'une embrassade les millions de copies qu'elle corrigerait dans sa vie. Emmanuel, comme beaucoup, ne foutait pas grand-chose, mais une chose était sûre, il avait été confectionné physiquement pour l'amour. C'était quelque chose d'inné chez lui, Dieu lui avait laissé du temps pour s'y préparer, plus de 20 ans, et il atteignait aujourd'hui une sensualité rare. Il savait, à défaut de se faire aimer de cette fille, la façon dont il pouvait lui faire l'amour et lui faire décrocher le néant, lui insuffler un souffle nouveau, lui faire oublier les minces plaisirs éprouvés dans les bras de ses anciens congénères. L'amour forme les corps à la volupté. Ces parties qui peuvent dévier sur de la boucherie n'avaient pas lieu d'être ici. Aucun désir physique ne venait enrayer l'amour qu'il portait pour cette femme. La communion de l'âme et du corps transportait Emmanuel dans un désir de partage et d'union qui prenait forme par une volupté envahissante; le plaisir n'étant que la marque finale de l'impact divin. En attendant, il se contentait de bavarder avec elle en regardant tournoyer la fumée de son chocolat chaud. Il pensait à toutes les choses qu'il ne ferait jamais avec elle: cette fille ne lui apporterait que souffrance et solitude. Que l'amour sous cette forme ultime n'avait pas été prévu pour lui. 18h05, il fallait rentrer, elle avait des trucs de prévu. Lui non, mais il devait rentrer aussi du coup car rester seul devant sa tasse vide n'avait pas grand intérêt. Il la raccompagna jusqu'à chez elle, il aimait assez raccompagner les femmes chez elles. De la rue, on voyait de la lumière à son étage. Alfred était rentré plus tôt, il préparait peut-être déjà la soupe aux légumes pour sa femme, qui sait? Toujours pimpante, elle l'embrassa en souriant, fléchissant sur ses petites jambes de femme fatale, remuant un peu la croupe et lui souhaita un bon retour et surtout un, devenu classique, “ à très bientôt ! ” qui signifiait à dans un mois ou deux. Emmanuel aimait assez l'ambiance de sa vie lorsqu'il rentrait chez lui après l'avoir vue. Tout lui paraissait plus douloureux, plus violent, plus dramatique, plus réel. Il fixait deux-trois visages dans le métro, s'apitoyait sur un homme seul assis sur un strapontin, reluquait le corps d'une belle adolescente, caressait le poil frisé d'un chien allongé à ses pieds et reconnaissait à ce moment-là la puissance morale de la vie. Il mettait son walkman le plus fort possible pour s'échapper à tout prix du silence de ces voyages dans les sous-sols parisiens. Il sentait qu'on lui faisait vivre ce qu'il attendait parfois de la vie, le temps d'un voyage rapide et que passée la soirée, tout redeviendrait comme avant: étanche, inflexible, et qu'il fallait remettre ça pour un mois d'intenses réflexions qui passaient dans du vent pour s'écraser contre l'oubli. Il fallait, tout en continuant à faire ce qui l'intéressait, qu'il rencontre un substitut hélènien mais c'était sans succès. Avec Albert, il sortait quelques fois dans des soirées très chiantes mais toujours chargées en jeunes filles excitantes; et même s'ils pouvaient, en se forçant un peu, arracher un ou deux numéros, un ou deux rancards, ils rentraient toujours seuls avec comme seul satisfaction personnelle, le plaisir de se raconter de vive voix, avec des dialogues imagés, leurs diverses possibilités. Il était d'une certaine façon satisfait. Il avait vu Hélène deux fois depuis le début de l'année, ce qui était un record. Mais pourquoi Hélène acceptait de venir? Quelles étaient ses attentes? Elle savait qu'elle était aimée par ce type et qu'elle ne ferait rien avec lui. Alors que venait-elle chercher durant ces heures de discussion massive? Un peu d'écoute, un avis, ou était-ce un total sacrifice de sa personne car elle s'emmerdait au plus haut point en sa compagnie? Voilà à peu de choses près ce que ruminait Emmanuel lorsque le temps lent et compact attaquait son cerveau affecté. Parfois, en rentrant chez lui, il stoppait sa marche, restait cloué sur place et pensait à sa bien-aimée. Il l'aimait, ça c'était une certitude, la seule véritable qu'il possédait sur cette terre. Et cet empaffé, bien qu'il le lui ait fait comprendre de bien des manières, ne lui avait jamais dit en face. Pourquoi hésitait on à dire une bonne fois pour tout “ Je t'aime. ” à la personne aimée. Ça on l'ignorait souvent. Par pudeur, par peur de se dévoiler, de se tromper sur soi-même, par peur du silence, du refus, du départ. Jusqu'à présent, les femmes avaient montré à Emmanuel à quoi pouvait ressembler un peu l'amour. Elles lui avaient souri, s'étaient laissées caresser calmement, embrasser avec passion, pénétrer avec raison. Elles l'avaient écouté et lui avaient parlé. Ces miettes affectives et sensuelles, il les avait connues. Mais avec Hélène, il semblait désirer plus. Peut-être éprouver lui-même de l'amour, celui dont on ne revient pas, sinon déchu, vidé, usé, paralysé, en proie à la sueur et à la volonté permanente de se supprimer dans l'instant. Il était dans cette quête masochiste de l'autre mais elle ne voulait apparemment pas porter ce trop lourd fardeau de condamner quelqu'un, de l'envoyer se perdre en lui-même pour ne plus en revenir. Elle devait se contenter d'un amour dont elle était le terme depuis plusieurs années, mais là-dessus, on possédait assez peu d'explications percutantes. Malgré ses réelles réserves sur la teneur de son couple et du chemin caillouteux qu'il parcourait depuis de longs mois, elle restait avec ce type. Le kiné qui lui massait l'omoplate semblait lui aussi ramer pour parvenir à conquérir la belle. Elle lui souriait, mettait sa plus belle robe lorsqu'il l'invitait dans un resto chic, se laissait léchouiller la main, lui laissait payer l'addition, puis il la raccompagnait à son domicile sans rien tenter d'extravagant qu'une nouvelle rencontre à programmer. Elle devait lui lancer son superbe “ On s'appelle ! ” et il la laissait s'évaporer. Lorsqu'elle pénétrait dans l'appartement sous les coups des une heure et demi du matin, il régnait un silence assourdissant. Avec n'importe quel autre homme, la gentille minette se serait fait décapiter à coup de bourrin et de hurlements mais Alfred était un type tout simplement incroyable. Bien que la sachant au restaurant avec son kinésithérapeute, il s'était préparé sa petite soirée vidéo en s'envoyant un Evil Dead  ou autre Amytiville 3  avant d'aller se pieuter et de s'endormir quelques minutes après. Il lui avait même souhaité une agréable soirée en l'embrassant pieusement sur la bouche. “ Tu diras bonjour de ma part à ce kiné qui veut te baiser. ”, aurait-il pu rajouter aussi. Quel type formidable cet Alfred. Lorsqu'elle fit couler l'eau pour se démaquiller, il était toujours en train de ronfler, pas même gêné par le sans-gêne de la princesse qui faisait un raffut pas possible. Elle prenait place à ses côtés dans sa petite nuisette affriolante en se disant: “ Je suis quand même pas très claire ”, “ voir même une grosse salope ”, aurait-elle pu, en ces termes, prolonger sa réflexion. Puis elle s'évanouit d'avoir trop plu d'un seul coup au premier venu. Le type au réveil devait lui poser les questions d'usage avant de reprendre le cours de sa vie. Il est clair que dans ces conditions, Emmanuel deviendrait simplement fou. Et dire qu'il voulait lui piquer sa gonzesse, pas sympa tout ça. Et pire, fréquenter amoureusement ce type de femme impossible. Par respect pour lui, il aurait dû s'effacer en silence et laisser durer le carnage encore longtemps. Mais bon, ce n'était pas possible, il l'aimait et quand on aime les autres ne comptent pas. En même temps, il n'avait pas besoin de s'effacer volontairement, Hélène le faisait très bien à sa place en l'effaçant des semaines entières. Mars, ce n'était aucunement les 26 ans d'Emmanuel pour elle, mais bel et bien une succession de conseils de classes plus longs les uns que les autres, et la jeune femme revenait chez elle dans les 20h00 du soir, épuisant lorsqu'on a 24 ans et que tout vous sourit. Alors il essayait encore de se construire une vie, elle même viscéralement construite sur du vide, il fallait bien, comme dans les jeux de construction, ajouter quelques pièces à l'édifice existentiel inexistant. Il fêta son anniversaire dans un métro après une partie de tennis somptueuse où Albert avait eu le dernier mot en cinq manches intenses. Il savait, après les peines qu'il avait traversées et qui s'étaient inscrites sur sa peau, qu'il vivrait un truc fort à 26 ans, qu'il rencontrerait la grâce, la chose qui le pousserait dans une seconde vie. Il pensait fort à celle qui ne se manifesta pas de la journée, il se demandait ce qu'elle faisait, celle qui ne faisait jamais grand-chose d'original à part bosser, bosser et prendre des rendez-vous avec un psy. Ils parlèrent de sexe durant le reste de la soirée. Albert évoquait la fois où il avait culbuté Linda sur la machine à laver de la mère de la petite de manière tellement amoureuse. Ils se voyaient quasiment plus et ce qu'il regrettait amèrement, ce n'était pas son entrejambe visité de fond en comble par le type qui lui avait piqué mais justement ces moments simples et doux où deux amoureux sillonnent une rue ou s'endorment l'un dans l'autre comme des enfants un peu trop grands. C'était ce qu'on retenait généralement d'une relation avec une femme; non pas ces parties de sexe infernales où la sueur vous coule même les rudes soirs d'hiver mais ces soirées pépères où, main dans la main, l'on croit naïvement que cela ne s'arrêtera jamais. Bref, on arrivait au lendemain, on se réveillait un peu vaseux, on s'aspergeait d'eau froide, on avalait des céréales, on se disait au revoir, et on repartait à l'abattoir. Durant les heures de bureau, il promenait son regard sur les infrastructures internes, plongeait vaguement son regard dans ses dossiers qui s'amoncelaient depuis des jours; pour tout vous dire, il travaillait de plus en plus lentement, perdant beaucoup de temps dans le traitement, ce qui n'arrangeait pas les étudiants qui attendaient souvent des réponses pour avancer dans leurs démarches. Mais il étouffait devant la paperasse infernale. Et lorsqu'il rentrait chez lui, après une journée ennuyeuse, il se recroquevillait lentement, comme un fœtus tout juste pour lutter contre l'ennui, celui plus difficile à combattre, l'ennui moral qui vous piège dans une toile d'araignée grotesque mais bien ficelée dans les parois solides de l'encéphale. Le désir sexuel vient généralement après coup, se disant qu'on n'a rien à foutre de passionnant, autant passer le temps à oublier qu'on ne peut pas le dépasser. Mais pas de femme digne de comprendre le désarroi numéro un des intellos. Alors il prenait son mal en impatience et se perdait en conjectures esthétiques et morales sur divers supports qu'il possédait : papier, radio, télé et rejoignait ses draps en espérant qu'il n'aurait pas trop à penser pour rejoindre très vite les gentils cauchemars que son inconscient lui avait confectionné toute l'après-midi. Et rebelote. On crachait néanmoins sur la condition de l'employé de la fonction publique sans dire que ça le faisait bouffer à sa faim et que malgré tout ça lui évitait de se morfondre dans sa mansarde à penser à Hélène, Sandrine et autres spectres infernaux qui hantaient sa vie depuis quatre ans. Le temps est la pire chose à gérer pour un être humain digne de ce nom. Passé les 25 ans, l'individu a le temps de s'épancher sur telle ou telle année, tel moment perdu ou tel autre vécu passionnément. Emmanuel, dans un résidu de délire et d'hallucination propres au dépressif-intello, tentait de remettre les pièces du puzzle en place. 1979, 1980, 1981 avaient été noyées dans un brouillard de silence et de vision plutôt pluvieuses. Il s'était gavé à l'époque d'auteurs définitifs pour s'octroyer quelques grosses théories insubmersibles pour sa vie entière. L'amour sublime chez Breton, L'engagement et la désillusion chez Nizan, l'ennui et la solitude chez Bove, l'amitié et la générosité chez Soupault, le suicide et l'amour contrarié chez Crevel et Drieu. Avec ça, il était paré pour se planter contre le mur de la difficulté existentielle. Rigaut, Sachs, Montherlant, Gautier et Louÿs devaient l'achever au fil des années. Ces millions de minutes s'étaient écoulé où? Que devenaient Marie, Lucie, Audrey, Sandrine ? Que faisaient-elles en ce mois de mars 1986? Audrey qui lui avait kidnappé ses premières gouttes de bonheur, octroyé ses premiers abandons véritables? Les avait-elle digéré à présent pour se consacrer plus sérieusement à d'autres hommes rencontrés dans des soirées chez des amis? Ces femmes pliaient-elles leur corps de la même façon qu'elles l'avaient plié devant le désir d'Emmanuel un soir de janvier à l'heure où les gens, pressés, sortent des métros en courant avec leur écharpe mal nouée? Ces questions pouvaient être les mêmes quant au devenir d'Hélène. Bien qu'étant la seule survivante du génocide sentimental de sa vie, la jeune fille se manifestait dans la tête du jeune homme par son absence de chaque jour. Il apprit un soir alors qu'il était en pleine possession de ses moyens en séduisant une jeune fille qu'Albert avait invité qu'Hélène venait de quitter Alfred. Au téléphone, l'enseignante devenait plus humble, plus fragile, plus humaine. Elle se demandait si elle avait fait le bon choix, elle qui traînait ses angoisses sur son couple depuis longtemps maintenant. Elle ne pleurait pas, mais sa voix raclait contre les roches écornées de sa tristesse. Elle racontait que le type était retourné à Lille chez ses parents, s'était couché, et devant le flot de larmes qui lui défigurait les pommettes, sa mère lui avait déposé un gant de toilette bouillant sur son petit front d'homme meurtri par la séparation d'un autre corps. De temps en en temps, ils se téléphonaient mais il maintenait fermement le gant pour confondre l'eau de pluie avec les larmes de son organisme affaibli. Emmanuel écoutait sagement le combiné téléphonique qui lui renvoyait la voix de sa princesse. “ Le temps a tourné semble-t-il ”, se disait-il comme s'il était le prochain sur la longue liste de son interlocutrice. Mais si Hélène avait appelé, ce n'était pas pour qu'il rapplique aussi sec chez elle pour la câliner mais pour lui demander deux-trois conseils post-ruptures. Alors il fit son devoir d'ami en lui préconisant quelques banalités à accomplir.  Il était disponible pour elle. Il raccrocha. Il éprouva alors une drôle de sensation qu'il ne parvint à analyser lui-même. Comme après une trop longue partie de tennis, il s'affala, le corps un peu déformé, sur la canapé, et ne s'occupa plus de son invitée que pour lui dire qu'il fallait maintenant songer à rentrer, que le dernier métro n'était plus qu'une question de minutes pour elle. Albert raccompagna la jeune fille, par pure gentillesse, et Emmanuel ne prit pas le temps de mettre son corps au lit qu'il s'endormit une nouvelle fois sur le canapé du salon. Au réveil et sans nouvelle d'elle, il reprit une activité normale, se raisonnant sur le peu de chance qu'il avait un jour d'approcher les lèvres de cette femme. Que si elle quittait l'autre, c'était avant tout pour se faire masser d'autres parties par son kiné préféré. Et ce qu'il prit de prime abord pour de la jalousie se changea assez vite en indifférence. Albert le sermonna sur son attitude de la veille, lui affirmant que la petite était plus qu'ouverte aux membres raidis et qu'il avait laissé passer sa chance de façon lamentable sans oublier son attitude peu sympathique envers cette Laëtitia.

Parfois, Albert s'emportait devant son ami qui occupait ses soirées et le temps de ces soirées à se lamenter, à se prendre pour l'unique victime du siècle finissant. “ Mais vas lui dire que tu l'aimes, bordel de bordel, tu passes ton temps à me le dire, vas lui dire, comment veux-tu qu'elle se rende compte de tout ça si elle ne sait pas comment tu vis avec ça en tête depuis trois ans. Le problème c'est que tu t'aimes beaucoup trop pour accepter d'en aimer une autre et qui plus est de lui avouer. Tu aurais trop honte du rejet, si ce n'est pas honte de t'entendre aimer quelqu'un d'autre que toi. Hélène, ou une autre, c'est du pareil au même. Les femmes qui ont sillonné ta vie ont semblé un temps t'aimer mais elles n'avaient rien en retour. C'est pour cela qu'elles ont fini par se tirer comme des foireuses. Tes épanchements physiques ne remplissent pas tout le vide qui germe en eux. Tes dons de sperme, tes va et vient de bête de sexe ne font pas l'amour. Une femme, c'est avant tout un corps qui se prête aux mots, c'est pour ça que ça ne fonctionne jamais. On les prend comme des objets en plastique mobiles et doux alors qu'elles ne sont que des esprits vides recouverts par de la peau et qu'il faut combler par tout autre chose que ce que nous faisons. Même leur foutu plaisir, c'est leur cerveau qui leur procure à ces chieuses. T'auras beau les caresser aussi lentement qu'un légiste en pleine autopsie, si leur cerveau est contrarié, tu n'auras que de la viande froide à lécher. Va lui dire, va lui dire qu'il n'y a qu'elle qui compte dans ta vie, elles adorent ce genre de salade même si elles rechignent et qu'elles t'envoient paître avec les brebis. Va lui dire que tu l'aimes et que c'est déjà beaucoup. ” Emmanuel stoppait généralement la télé pour entendre son ami le bouster un peu, mais il remettait le son dès que le discours était fini. Non, il se confortait dans la paresse de son silence. Le silence, c'est de la paresse existentielle, pas grand-chose de plus. Il avait tellement conscience de la non-importance de tout qu'il se consumait dans l'inactivisme sentimental le plus brutal en terme d'inaction, et se contentait de répéter ce schéma des mois, voir des années durant. Il était au début de sa vie alors qu'il avait l'impression d'avoir lutté un demi siècle contre le siècle. Albert, afin d'éviter le spectacle cruel de son ami se vidant de sa propre substance corporelle et intellectuelle, préférait sortir, notamment dans des soirées qu'organisait à tout va ses amis étudiants. On ne s'ennuyait généralement pas, et les filles ne manquaient jamais au rendez-vous. Il finit par rencontrer une jeune hongroise récemment arrivée en France afin de poursuivre un stage dans le cadre d'un échange franco-hongrois financé par l'université de Budapest. Elle avait 22 ans et ressemblait à Greta Garbo dans La Reine Christine. Il ne rentra pas de la nuit prétextant une gentille visite by night de la capitale. La petite hongroise fondait à chaque mètre parcouru et se précipita d'un coup dans les bras d'Albert qui se laissa envahir par son haleine de cheval malade grâce aussi à tout l'alcool qu'il avait ingurgité durant la soirée. Il ne pouvait tout de même pas ramené cette fille de l'est dans l'ouest parisien. Il trouverait Emmanuel endormi comme un fœtus sur son canapé devant la dernière émission de Patrick Sabatier. Alors ils marchèrent toute la nuit pour s'endormir dans le logement de la jeune étudiante financée toujours par sa ville natale. A son réveil, Emmanuel ne vit personne. Alors, cette fois, ça y était, il était vraiment seul et un dimanche en plus, le pire jour pour les gens seuls. Il ne s'inquiéta pas pour son comparse, il devinait aisément que la pêche avait été bonne et que le gentil Albert reposait dans les bras d'une femme à l'heure qu'il était. Bon, il fallait se remuer mais c'était une chose qu'il n'arrivait pas à faire; depuis 26 ans, il en était bien incapable, alors il prit un bon Dagerman et se consola du malheur des autres.  Il passait ainsi par des crises d'aboulie sérieuse. Ses recherches incessantes d'ataraxie ou de catharsis ne le menaient pas plus loin qu'au bout de son couloir où Albert le retrouva lorsqu'il daigna rentrer en plein bouleversement du dimanche. Il raconta de suite son aventure de la veille, de Greta Garbo. En voilà un qui ne fera pas long feu chez Emmanuel, on le verrait moins lui aussi. Emmanuel écoutait le récit très précis de la rencontre puis de leur passage réciproque sur leur corps. En voilà un qui pourrait oublier un temps les désastres opérés par Linda, véritable fantôme dans la vie du pépère Albert qui savait rebondir sur les trampolines absurdes du destin amoureux. Il ficha assez vite le camp. Il avait besoin d'air et de souffler les quelques mois obscurs passés chez son ami. Emmanuel retrouva son appartement dans un silence originel. Il put replonger à sa guise dans ses cassettes audio, ses films contemporains, ses rêves d'amour et ses branlettes à la sauvette. Il lisait et relisait de vieilles lettres retrouvées, tentait d'inscrire sa marque en composant quelques poèmes bien tristes, soulevait poids et montagnes pour retrouver un semblant d'enthousiasme à remonter sur scène et d'aller montrer sa gueule aux bonnes gens. Hélène se manifesta brièvement en lui annonçant qu'il n'était pas le prochain sur sa liste et qu'elle venait de se remettre avec Alfred. Pour quelles raisons, ça elle ne le précisait pas. Elle ajoutait juste que ce n'était pas le bon moment pour une séparation mais que fort heureusement, celui-ci arriverait bien un jour. Les mois avaient pu passer, le temps défiler, les âges des hommes changer; l'histoire d'Hélène et Emmanuel n'avançait pas. Les siècles pouvaient succomber, elle n'avancerait jamais. Le destin ne voulait pas de cet amour là. Sûrement pour protéger le jeune homme de sombrer encore plus bas. Imaginer un amour, c'est très bien, mais pense-t-on aux conséquences d'une rupture? Autant ne jamais rien commencer par esprit de conservation des espèces humaines. On nous laissait lire Cioran jusqu'à pas d'heure, se vomir dessus, assister à des combats de boxe, renifler durant des mois, fantasmer sur Nastassia Kinski, embrasser un ami qui vous veut du bien, ça oui, tout était possible, mais un amour non. Un amour stoppe d'un coup l'espace-temps. Avec lui, les rides semblent un rideau qui tombe en se baissant tranquillement sur un visage, sans lui elles ne sont que racines qui vous poussent dessus afin de vous bouffer la chair et vous précipiter dans la tombe. Qu'importe, ça tournait comme ça, et puis, il fallait l'admettre, on n'était pas mort et enterré. Il nous arrivait même d'émietter quelques rires de ci de là. L'homme ne vit que pour assister à son propre déclin, il est spectateur de sa propre interprétation. Rien de plus. Son intelligence n'est que la richesse pour un entrepreneur. Un moyen sûr de comprendre le tour ignoble dont il est la victime non consentante. Sa passivité face aux tourments crépusculaires de l'existence est là pour le maintenir en vie et du coup face à lui-même. Emmanuel se le persuadait depuis longtemps déjà et il tenait. Après tout, qu'est ce qui le ferait couler? Il a bien tenu ainsi jusqu'ici. Pourquoi décrocher un jour? Dans quel but? Mourir? Et après, il serait bien avancé. On allait dépasser Pâques. Il décida d'inviter Hélène à boire une soupe à son Japonais préféré. Elle accepta. Elle était belle, rayonnante, tellement attirante qu'il n'eut que le silence pour le lui faire comprendre. Elle déploya ses armes les plus ignobles pour un amoureux transi. Gentillesse, disponibilité, charme, intelligence, sourire. Il avait en face de lui la femme qu'il aimait et qu'il retrouvait enfin comme jamais il ne l'avait espéré. Son cœur martelait des coups, des uppercuts, des directs violents à l'intérieur de son torse. Un peu plus et Emmanuel allait se désintégrer dans une explosion sanguine rare. La brume ruisselait sur leur corps, le vent sifflait dans leur mèche de cheveux. La peau d'Hélène renvoyait la senteur de chaque pas dans les limbes d'une douceur secrète, secrète parce que sa beauté reposait à l'intérieur de la parure qu'elle exhibait depuis des heures. Emmanuel, tout en la raccompagnant comptait les regards qui l'effleuraient comme des muses impossibles. C'était maintenant mon petit vieux qu'il fallait tenter le tout pour le tout puis se flinguer ensuite. Embrasser puis mourir sur le terrain. Lui dire que tu l'aimes, lui sermonnait l'ange Albert mais non, il se contentait d'accompagner ses pas sur la rive gauche. Le temps tournait, il le savait, il le savait qu'il le regretterait une fois seul entre ses quatre murs mais il ne fit rien. Tellement rien qu'il faillit presque renoncer à son amour. Elle l'invita à monter, prendre un dernier verre comme on dit. Mais avec elle, cela signifiait quasiment rien, un rien de politesse ou quelque chose y ressemblant. Il vit le salon éclairé, les paquets de cigarettes traînant sur des copies d'élèves ouvertes. Des manuels scolaires jonchaient le sol, la nuisette d'Hélène pendait à une porte. Il n'osa imaginer la suite. Il n'avait plus rien à faire ici, il sentait qu'il gênait, il embrassa la belle sur ses deux joues de jeune fille puis fila au plus vite. En rentrant, il recula l'échéance d'une pendaison. Il fallait qu'il la voit un jour portant cette nuisette. Il reprit le travail, redevint un peu sociable, accompagna Albert et Greta à quelques dîners. Il se sentait un peu revivre. Il arrangea sa coiffure, décida de sortir de sa léthargie post-dépressive. Les jours d'avril laissèrent place aux nuits de mai. Albert lui présenta une jeune étudiante en anglais, Céline, 22 ans, taille moyenne, brune, 90 c. Absorbé jusqu'à la moelle par l'absence d'Hélène et son amour pour elle, Emmanuel se plongea tête baissée dans une relation basée à 98% sur le corps de la belle Céline qui ne pouvait, même en bossant dur, lui apporter d'autres satisfactions, disons, plus spirituelles. Mais il se sentait revivre car la petite déployait une armature sexuelle des plus décomplexées. Elle savait que les hommes bavaient sur son corps mais Emmanuel, fort d'une longue expérience amoureuse, ne se laissait jamais impressionner par l'incroyable teneur sexuelle du corps de la petite et lui faisait l'amour avec tout le respect qu'on lui connaissait pour le corps des femmes en général. De temps en temps, il se permettait, excitation extrême oblige, quelques micro-perversions qui semblaient plaire à l'étudiante en langues. Ça, je crois que l'homme n'y comprendra jamais rien quant au plaisir des femmes à assumer le désir des hommes pour elles. M'enfin, cela permettait à Emmanuel de retrouver une vie à peu près humaine depuis sa rupture avec Sandrine. 10 mois de célibat, c'est évidemment trop pour quiconque aime faire l'amour. Avec Céline, il retrouvait une vie sexuelle, ça on l'a bien vu, mais aussi un semblant de vie sociale. Elle vivait avec sa mère et sa sœur à Colombes, du coup, elle passait chez lui, et les deux jeunes gens s'épuisaient les sexes l'un dans l'autre avant de s'offrir les coutumes habituelles du dîner, de la sortie parisienne ou du ciné. Bien évidemment, Emmanuel lui présenta Sabatier, et ils ne manquèrent aucune émission le soir lorsqu'il animait un nouvel opus. Mais Hélène, bien que momentanément congelée dans son cerveau, reprenait le dessus pendant les inévitables moments de calme. Pour la retrouver définitivement un jour, il s’imaginait parfois être l’ami intime d’Alfred. Etant venu vers lui avec toutes les meilleures intentions du monde, il se serait laissé entraîner, de par sa naïveté, dans une amitié tranquille. Il se serait aventuré dans les railleries perfides des relations masculines et dans ses poncifs ; et surtout se serait fait piéger par les manigances d’Emmanuel l’utilisant à bon escient. Il lui aurait tout demandé sur Hélène, de sa pointure de pied (37 et demi) aux intonations vocales de ses orgasmes. De ses mets préférés à la cambrure de son corps durant la pénétration. A travers les récits détaillés d’Alfred, il aurait pu mettre un peu de réalité dans la fiction qu’il s’était créée. Le type, bien qu’intelligent, était un mec banal, sans grand intérêt, coulant, presque transparent. Il menait la vie à bâtons repus qu’on lui souscrivait pour 13500 francs nets par mois.  Il sortait sa quéquette tous les 10 du mois, non pour honorer sa belle qui n’en voulait plus trop, mais pour satisfaire ses besoins primaires en matière de sexualité. Ainsi, il jouissait dans Hélène de la même façon qu’il aurait joui dans n’importe quelle autre grue esseulée ramassée un dimanche soir de déprime sur les quais de Seine. Il n’était pas dupe de cela, il savait pertinemment qu’il sacrifiait des nuits entières de sexe au nom d’une jeunesse fidèlement amoureuse d’une seule et unique femme. A son âge, il aurait pu baiser, comme ses condisciples de 3 à 20 fois par semaine, en trempant dans diverses orifices les plus variés les uns que les autres. Mais non, il avait Hélène mais il fallait pas trop compter sur l'aspect sexuel de sa relation avec elle. Quelques collègues un peu brutaux lui lâchaient à 8h25 du mat lorsqu’il arrivait au bureau le lundi, la tête enfarinée d’expos et de films avalés durant le week-end : “ Putain, je me suis tapé une Espagnole de 24 ans dans les chiottes du Latino Paradise samedi soir ; la petite avait le feu au cul, elle voulait la totale en moins de 6 minutes montre en main. Elle s’est d’abord accroupie tout en se caressant, décidée à me prendre direct dans sa bouche puis s’est laissée baisée sur le rebord de la cuvette des WC en beuglant des petits cris rauques hallucinants ; ah je te jure, j’ai pris mon pied, un de ces trucs ! Et toi ton week-end ? ” “  Une expo Cézanne qu’Hélène voulait voir, le dernier Lelouch car Hélène aime beaucoup ce type de cinéma, puis un déjeuner chez les parents d'Hélène le dimanche, pas grand-chose de plus mais sympa. ” Il s'attablait alors sur ses microprocesseurs laissés en rade le vendredi soir avec l'image de l'espagnole, les pieds dans la Javel, se faisant prendre par derrière par son collègue à peine plus âgé que lui. Et dieu sait si ce gros balourd était répugnant à souhait. Mais il aimait Hélène et puis il savait qu'il était jalousée par ce même type de mecs qui vont tirer leur crampe en boîte car elle en dégageait la petite Hélène, les mecs bavaient à sa vue ou se retournaient sur son passage, et ça il l'avait rien que pour lui; sauf que le jeune homme ignorait qu'à ce moment précis de ses réflexions, Hélène, profitant d'un emploi du temps souple propre aux enseignants, s'oubliait dans les bras de son kiné. Que trouvait-elle là qu'Alfred ne lui offrait pas. De l'alternance, tout simplement, les Français en étaient friands en collant Chirac à la tête du gouvernement Mitterrand. Hélène s'amusait ainsi tout comme le peuple français inscrit sur les listes électorales. Le kiné devait bien voter RPR lui aussi entre deux séances de bites coincées elles-mêmes entre ses séances de massages. Les femmes sont si touchantes lorsqu'elles rentrent chez elles, au domicile conjugal, après une bonne séance de sexe brut. Elles se sont fait prendre par tous les trous, toucher, lécher, secouer comme des pruniers et lorsqu'elles ont fini de se faire parcourir et visiter, elles ressemblent à ses poupées maltraitées par ces petites filles lors de leurs jeux d'enfant. Elles courent à la salle de bain, se nettoient, et surtout se recoiffent avec la prudence et la grâce des démineurs. Elles ramassent ensuite leur fringues jonchant le sol depuis trois quarts d'heure, les repassent de leurs mains fermes, les remettent, font un dernier baiser à l'amant et s'échappent en vitesse. Dans la rue, ce sont celles que l'on voit tout de suite, elles se la jouent pressées et méprisantes. Elles ne lèvent jamais le regard (la culpabilité leur écrasant déjà la conscience), parviennent à leur domicile, rentrent et embrassent leur ami. Elles ont retrouvé durant cette longue marche leur dignité de femme et l'on ne soupçonne rien. Elles sont coiffées, maquillées, sentent bon et sourient de manière si sincère que l'homme amoureux leur demande affectueusement: “ T'as passé une bonne journée? ” “ Bah oui mon lapin, je me suis fait sauter par le kiné d'en face pendant que t'étais en train d'acheter les pommes de terre pour ce soir. ”

Peut-être qu'elle lui racontait ce genre de salades à lui aussi, qui sait?

Il y a parfois, même chez les pires cas de dépression chronique, des périodes de trêve, de silence enivrant et surtout de plénitude morbide qui permettent au malade de souffler un peu avant de reprendre de bon pied les malheurs de sa vie. Aucune raison valable ne pourrait justifier ce type de période mais Emmanuel la ressentait fortement en ce mois de mai 1986 ; pourtant tout devait peser contre son équilibre psychique avec ces belles journées (comme on dit) de printemps qui d’un coup dévêtaient les jeunes parisiennes qui exhibaient leur corps en échange des tristes regards des garçons malchanceux de n’offrir à ces dernières que leur simple statut de passant. Emmanuel était étouffé par ce déluge de seins, de fesses, de jambes qui pullulaient dans la capitale ; cette vraie boucherie divine et érotique à la vue de n’importe qui modifiait considérablement le désir des hommes qui passaient, en pensées quotidiennes, de 82 à 99%. Ces 17% supplémentaires bouleversaient considérablement leur seuil de résistance déjà fortement perturbé le long de l’année. Contrairement aux apparences, le printemps était pire que l’été car chaque retour du désir marque de son empreinte glacée le corps chaste de l’homme. En été, tout le monde est à poil et les gens s’y habituent presque ; et puis la drague passe plus facilement sur la plage qu’en plein bureau administratif un 2 mai.

Mais bon, curieusement et pour la première fois depuis 10 ans en ces dures périodes de bave existentielle, Emmanuel restait imperturbable. Sa liaison avec Céline était sans trop de consistance et elle finit par le délaisser complètement, le rendant disponible à ses frustrations d’antan. A chaque fois, les femmes le quittaient pour la simple et bonne raison qu’il n’y a qu’elles qui, par leur essence, sachent prendre des décisions. A quoi bon quitter une femme se disait-il ? Au moins, aux heures creuses de l’existence, Céline pouvait lui permettre de s’étendre sur son corps, de la caresser, bref de lui faire oublier ses soucis. Même si parfois, ils n’avaient rien à se dire, et pire, qu’ils s’ennuyaient ensemble, pourquoi mettre un terme définitif à une relation quand celle-ci peut de temps en temps vous sortir de votre coma léthargique ? Mais les femmes ne l’entendaient pas de cet œil ; pour elles, l’investissement, l’engagement, l’amour devaient faire partie un minimum de leurs affaires et lorsqu’elles voyaient un type qui oscillait entre solitude et sexe, elle le renvoyait à ses chères préceptes. C’est ce que fit Céline, rendant Emmanuel enfin disponible à la mort. Curieusement, il géra bien la chose. Bien sûr, il regretterait la sexualité que cette fille lui permettait d’avoir, mais après tout, il se contenterait de se masturber, pensant tout de même qu’aucune fille ne pratiquait la chose avec la connaissance et l’entrain des garçons, et qu’il savait où aller avec ce genre de pratique. Il ne riait plus souvent, sauf avec Albert qui pouvait après ces quelques semaines de liaison avec Greta Garbo, lui raconter le côté obscur de la jeune fille et ses lubies sexuelles comme son attachement à faire l’amour bâillonnée ! Albert avait mis le temps à lui concéder ce caprice pervers puis s’y était habitué en rendant la chose très bestiale puisque là était pour elle, la source de son excitation. C’est ce qu’il y avait d’extrêmement fou dans la sexualité d’une femme. Chez un homme, elle descend du gorille en rut, rien de plus, circulez il n’y a rien à voir. On est tous grillé par nos bites décelées de nos regards insistants. Chez la femme tout d’abord, on ne voit rien qu’une illusion de pureté et d’absence de désir. Rien de ses manières quotidiennes ne prédispose à une marque quelconque de sa sexualité. Non elle se révèle lors de l’acte de chair, jamais avant où elle paraît asexuée, ignorante de l’existence de l’amour physique, des jambes écartées et des culs relevés. Sa sexualité vient tout droit de sa fêlure cervicale, utérine et anale. Elle grouille à l’intérieur de son corps comme un volcan qui n’attend qu’une irruption pour se dévoiler. Greta Garbo, la timide étudiante de soirée s’était montrée au bout de quinze jour comme une véritable furie sexuelle, une montagne d’idées sur la question, un océan de désir à combler, un désert de plaisir à éprouver. Généralement les gens qui assument leur libido en la concrétisant comme ils l’entendent sont les gens les mieux adaptés à la société, et ça se vérifiait chez cette fille. Parfaite étudiante Erasmus modèle, studieuse, disciplinée, un peu solitaire, quelques amis, sage, tolérante, amicale, polie, Greta lorsqu’elle rentrait après une journée de dur labeur intellectuel se transformait en danseuse du sexe et Albert devait prévoir la soirée entière pour satisfaire son appétit d’ogresse jamais rassasiée. Pendant qu’Albert perdait son endurance d’athlète chevronné à force de se battre des heures sur le corps de son amie dans un combat déloyal car c’est lui qui devait tout donner quand l’autre changeait juste de position, Emmanuel expérimentait la puissance de la chasteté, du non-contact charnel et de l’absence d’Hélène, sûrement partie en vacances se faire dénoyauter par quelques touristes. Et c'est aussi pour cette raison qu'il ne cherchait pas à la joindre durant les vacances scolaires. Il savait qu'elle flashait sur les beaux touristes car elle était le genre de fille à se faire draguer, inviter, baiser puis elle rentrait sur Paris, les cuisses bien essuyées, conditionnée dans l'oubli, prête à reprendre le train-train quotidien de sa vie d’enseignante. Il ne la voyait alors qu'à son retour. Elle paraissait normale, revenue de sa frivolité, intouchable, fatale, inattaquable. Il commençait à en avoir marre de ne pas voir d'autres issues dans leur relation qui ne s'éternisait dans le temps que pour mieux s'éteindre dans du silence. Il laissait alors passer un bon moment, gribouillant dans son carnet le fameux numéro qui le liait à elle. Durant ce temps absent, il s'engonçait dans des manteaux tout neufs, tournoyait sur des mirages solaires, s'envolait dans son propre paradis des mortels, s'affalait sur les défauts d'une bouche ou le sourire d'une actrice à la mode. Il conjurait le temps dans l'attente d'un bouillonnement sanguin qui le conduirait à la case départ et il l'appelait subitement pour la voir, la sachant difficilement joignable, distante et perméable au mépris. Elle ne rappelait que quelques jours plus tard, fleurissante malgré l'absence mais lui était déjà reparti dans son monde, celui qu'il s'était construit, ce monde que pour lui où personne n'avait accès, pas même la princesse de ses rêves. Du coup il différait. Il ne lui restait plus que six mois à vivre et il remettait au lendemain ce qu'il pensait avoir déjà vécu la veille. On aurait dit qu'il était prêt. Prêt pour quoi? Pour l'attente d'une vie meilleure qui n'aurait rien à voir avec la vie humaine. Et devant ce silence à peine offensant, Hélène, d'un orgueil propre aux femmes fatales se vengeait en coupant littéralement les ponts. Et lorsqu'Emmanuel, vaincu par ses sentiments qui reprenaient, du reste, assez vite, le dessus, tentait de raccommoder la plaie en lui proposant un jus de cassis place de la Sorbonne, elle ne le rappelait pas. L'attente pouvait durer des semaines, des semaines où il surveillait son répondeur, où il ne pouvait évacuer de ses pensées le fait qu'elle n'appelait pas, où il annulait tout devant la fadeur des événements à vivre. Il perdait ainsi tous ses matchs face à Albert, déchaîné par des retours gagnants ou quelques volées bien claquées. Autres claques pour Emmanuel qui ne pouvait que frimer avec sa tenue Stephan Edberg dont il détestait pourtant le style et dont la pathologie de monter au filet systématiquement cachait sûrement un trouble nerveux plus profond chez le suédois. Non, il préférait la puissance de Boris Becker, joueur plus complet qui savait aussi bien au fond qu'au filet imposer son style élégant et violent. Il remballait ses affaires et repartait chez lui se noyer dans un grand bain de solitude moussante et bouillonnante. Elle n'appelait pas; et il craint subitement qu'elle ne le fît jamais plus. Elle aussi commençait à en avoir marre de ses silences répétés, des reproches qu'il lui faisait souvent sur son attitude de merde. Elle n'avait aucunement besoin de lui, et si elle acceptait de le revoir, c'était pour combler quelques après-midi libres ou lui faire plaisir. Jamais, elle n’avait conçu dans son cerveau la moindre relation amoureuse avec ce type. Elle avait été d'abord gênée par cet amour fou avant de prendre le pli et d'apprécier son rôle de femme aimée dans l'absolu par un homme. Peut-être même qu'elle s'était un jour surprise à le trouver attirant. Mais elle n'avait jamais tenté d'aller plus loin avec lui, c'est-à-dire, faire jouer les ardeurs de son corps sur celui d'Emmanuel. Elle en préférait d'autres et ne se laissait pas prendre par n'importe qui. Il fallait qu'il corresponde au poil à ses critères. Une belle femme peut choisir un homme jusqu'au pli de pantalon, c'est son gros avantage sur les autres qui parfois ne font pas les fines bouches en se contentant du premier venu vu qu'il sera le dernier aperçu avant bien longtemps. Non, Hélène fixait du doigt quelqu'un et tendait un piège aussi sec à sa victime qui succombait dans l'heure.

Dans une relation amoureuse qui ne vit que dans un cœur solitaire, il convient un moment donné de faire le point sur ce qu'on appelle dans le cas d'Emmanuel un fiasco. Ce dernier est plutôt l'apanage des couples qui se détruisent de l'intérieur et l'on ne devrait pas nommer ainsi le sort assez morne d'un type esseulé comme l'était notre héros. Car Emmanuel était un héros. Mais tout de même, il faut se mettre un jour au boulot et tenter de contrer l'afflux malsain des sentiments trop persistants. Voilà trois années qu'Emmanuel se perdait en lamentations quotidiennes sur cette femme absente, lointaine, méprisante. Et dans ces cas, il fallait absolument se recueillir un temps, et de surcroît, entreprendre ce qu'il est convenu d'appeler le dénombrement du temps. Combien de temps passé à penser, appeler, rêver, désespérer sur l'éventuelle présence d'Hélène. Combien de temps passé avec elle et perdu à jamais devant le silence qui étirait leur relation? Il dénombra les moments où son corps, son visage, perdus dans la nuit de son appartement, étaient restés immobiles à espérer quelque chose, un rien d'elle. Parfois, ce peu arrivait dans un appel brusque mais cela ne suffisait pas à apaiser l'animal souffrant qu'il était. Un animal sexuel et neurasthénique. Combien de vies avait-il loupé à cause d'elle? D'amis passés à côté, de temps dénombré en bombes. Hélène ne suffisait pas à son labeur. Il fallait non seulement dénombrer le temps mais aussi les pièges, les erreurs, les crevasses que la vie lui avait confectionnés jusqu'ici. Il était bien évidemment passé par tant de périodes de remise en cause mais celle qu'il vivait en ce moment prédominait sur les autres. Il semblait dominer celle-ci de manière différente; prenant quadruplement conscience de la situation. La première qu'il ne pourrait jamais rien obtenir d'Hélène sinon une relation basée sur du vide, du reste assez consistant, la seconde que la solitude était de loin la grande affaire d'un être et qu'il fallait la traiter avec des gants et beaucoup de sagesse crépusculaire, la troisième qu'il fallait mourir pour stopper un impossible amour et la quatrième qu'il l'aimait. Partant de là, l'arrivée était proche; et s'il eut possédé un flingue dans un tiroir, il aurait de sa signature, écrit le point final. Mais il n'en possédait pas, et pire, ne savait comment s'en procurer. La quête d'Hélène devint d'un coup celle du flingue.  En attendant de se procurer l'arme fatale, il souffrait. A toutes heures, sans aucune préférence pour une en particulier. Les moments de manque le rangeaient du côté des zombies, des maniaco-dépressifs comme on en voit des centaines dans Paris, ces pauvres types dont c'est marqué sur le front qu'ils sont largués. Généralement, c'était après de grands moments d'efforts sportifs. Une partie de tennis acharnée, une soirée remplie de bombes nucléaires que l'on voulait recevoir pour une fois sur la gueule, un retour solitaire après des courses au supermarché du coin. Bref, de grands moments dans la vie d'un homme. Son visage inoffensif apparaissait alors en trombes de pluie, le harcelant plus que de coutume et il avait beau faire hurler son walkman, l'absence ténébreuse d'Hélène se faisait douloureusement ressentir dans ses veines. Un baiser au détour d'une ruelle encombrée aurait pu tout apaiser, mais quand il tourna dans sa rue, elle était déserte, il était 22h45 et il était seul. Lorsqu'il pénétra dans le studio, la platine disque lui traduisait en sillons mélancoliques la tristesse de sa vie. Il rêvait assez peu d'elle, mais cette nuit, son inconscient psychique mit le paquet. Elle allongeait son corps, positionné sur le ventre, balançait ses jambes de façon cyclique quand lui était à côté, totalement maître de lui, effleurant les courbes de la jeune femme de temps en temps, en se levant pour embrasser délicatement les lèvres humides de celle qui n'attendait que lui, son corps emboîté dans le sien, son sexe s'infiltrant comme un baigneur dans une marée. Elle se laissait faire, pire, elle attendait la performance de l'homme rongé par le désir. Elle faisait en sorte, en se positionnant de telle ou telle façon, qu'il ne la respecte plus comme avant et qu'il se laisse aller comme avec n'importe quelle bimbo. Qu'il la cambre, la griffe, la morde, la presse, la rejette. Les femmes développent une sexualité assez bâtarde dans ces cas-là, elles acceptent et se servent des déviances sexuelles de leur partenaire. C'est une espèce de miroir qu'elles aiment à regarder, les rendant plus fortes, plus sûres d'elle-même et de leur beauté ensorceleuse. Car que sait faire une femme dans la vie à part ensorceler et allaiter? La tendresse post-chimique réconcilie les corps pour un temps. Il se réveilla, les yeux ouverts dirigés sans expression vers un vide considérable. Il savait qu'il mourrait sans vivre le millième avec Hélène. Il ne savait lui-même que trop où il en était avec elle.  Fallait-il lui conférer toute cette importance, était-elle la véritable cause de son obsession ou inventait-il tout pour se construire un mythe, une charte, une vie? Il était tellement seul dans cette histoire, qu'évidemment, tout individu extérieur à celle-ci lui aurait conseillé d'abandonner tout ça, que cette fille ne menait à rien, et sûrement pas à ce qu'il cherchait. Au mieux, il aurait dû la séduire un maximum pour obtenir de son corps le plaisir facile; mais toute cette passion était aujourd'hui obsolète. Il fallait changer de disque, de corde, de femme. 

Il n'avait pas pris le RER depuis le jour où il s'était jeté sur le vieux SS. C'est un peu traumatisé par ce souvenir qu'il le prit en direction de la banlieue sud de Paris, déterminé à trouver ce qui lui trottait dans la tête depuis quelques semaines. Il atteint Champigny sur Marne en 42 minutes puis se dirigea vers la cité des Mordacs, endroit bien connu pour ses commerces et trafics en tout genre. Dans les couloirs lourds et obscurs qui menaient aux appartements délabrés, il croisa bon nombre de futurs gangsters de 13 ans, avachis, accoudés aux fresques des murs dégarnis. Certains l'agressèrent d'emblée, s'en prenant directement à son portefeuille. Il choisit de le remettre à celui qui lui semblait le plus dur, le plus dangereux, le plus apte au gangstérisme. Ce dénommé Jean-Pierre, né en 1972, portait sa casquette à l'envers, fumait comme un pompier et surtout semblait connaître au plus 70 mots en français. Il triplait sa sixième et en voulait à la terre entière sans qu'il put définir véritablement l'objet de ses contestations. Il insulta Emmanuel qui ne perdit pas de temps pour choper le minus par le col de son polo Lacoste en lui expliquant en des termes assez brefs la raison de sa venue. Généralement peureux, Emmanuel était dans un tel état de démence qu'il ne craint pas une minute que l’autre finisse par  appeler ses huit frères, il savait pourquoi il était là et à la façon de scotcher ce gamin pour un temps, on voyait toute sa détermination ; il déblatéra un flot de paroles suicidaires : “ J'ai besoin d'un flingue, n'importe quel flingue, c'est pour moi, je compte sur ton talent de futur bandit pour m'en trouver un dans l'heure, et grouille toi petit con, je n’ai pas que ça à foutre, ce coin est trop dégueulasse tu comprends ça, hein est-ce que tu comprends ça petit merdeux qu’il me faut un flingue et déguerpir ? ”, dit Emmanuel d'un ton cadavérique. L'expert collégien ne se fit pas prier, jamais on ne lui avait demandé un tel service, et encore moins sur ce ton. Il se sentit grand, respecté, important dans la cité. On le réquisitionnait lui et non un grand. Quelle aubaine. Emmanuel se ficha sur un banc, entre deux grandes tours, à côté du bac à sable pour chiens, attendit sans fumer une quarantaine de minutes avant que Jean-Pierre et un autre type, plus grand, plus vieux et bien plus dangereux pour la société ne lui ramènent un petit automatique ainsi qu'une dizaine de munitions. Il ne discuta pas le prix, qu'est ce qu'il en avait à faire de perdre 2000 francs quand il lui restait que quelques temps à vivre. Bien évidemment, la consigne était claire, Emmanuel n'avait jamais eu à faire avec eux, il ne les avait jamais vus, etc. Il mit l'arme dans son sac à dos et repartit comme un type qui sait qu'il va faire une connerie. Dans son RER, la foire aux mendiants commençait; il se retrouva devant une jeune fille de 18 ans tout au plus dont la beauté marqua le temps du voyage le cerveau du suicidaire. Il lui plaisait à la petite qui lui envoyait de temps à autres des regards foudroyants, mais il n'en sut rien sur son siège pliant, et si elle avait su qu'il avait l'intention de se plomber la peau, elle aurait tout fait pour l'en empêcher. Elle le trouvait touchant, les yeux dans le vide, les cheveux lui brusquant les sourcils, sa peau fraîche et rasée, ses manches retroussées. On aurait dit Christopher Walken dans Dead Zone, fragile, muet, blafard, devant reconstruire sa vie après avoir reconstruit son corps. Mais à défaut de prédire l'avenir comme le personnage de Cronenberg, Emmanuel ne pouvait qu’envisager sa mort prochaine. Il descendit avant la petite lycéenne. Puis il passa le reste du jour à observer l'arme de mort, celle que des types utilisaient pour répondre d'un coup aux questions trop brutales. Celle qui lui prendrait sa vie aussi vite qu'elle lui avait été donné. Un coup de bite finissant par un coup de feu. Deux libérations, deux infiltrations; du sperme à la poudre, il n'y a qu'un pas et chez Emmanuel, il y avait 26 ans. L'ennui, c'est qu'il n'y avait nulle part où s'entraîner à faire fonctionner l'engin. Il n'allait quand même pas faire des cartons dans un bois. Alors, il remit à plus tard l'utilisation de son matériel en enroulant l'arme dans un chiffon et en la mettant soigneusement dans le tiroir du buffet qui trônait au fond du studio.

Lorsqu’il rentrait d’un endroit, il s’enfermait de suite dans son salon, sortait l’arme, non pour l’admirer mais pour s’en imprégner. Quitte à tuer, autant connaître à fond l’arme du crime, de son crime parfait. Il braquait le canon froid sur sa tempe toute aussi gelée et tentait de ressentir le dernier soubresaut du vivant. “ Jamais je serai capable de me pointer ça sur la tronche et me la défoncer d’un coup de gâchette. ”, pensait-il devant l’horreur du geste. Pris de frissons, il rangeait de suite l’arme sans la retirer de sa cachette durant des semaines. Parfois, l’idée venait à se diluer dans ses pensées, elle prenait place avec les autres, parmi les terribles, entre les plus prospères, mais sans jamais s’en échapper plus qu’une autre. Il reprenait confiance en lui, confiance dans le système de vide qui l’entourait. Le vide d’une existence a cet avantage conséquent de pouvoir accueillir de la matière contrairement aux vies remplies qui du jour au lendemain peuvent se réduire à néant. Alors, il attendait, un train, une lettre, une femme, un chien. Et en attendant un ami, métro Vaugirard, il aperçut Alfred déambuler sur le trottoir, perdu dans la multitude anonyme, la tête dans son foulard d’ingénieur raté, les cheveux frisés comme les poils d’un caniche fuyant une tempête, le visage fermé comme une huître dont il n’y aurait rien à l’intérieur, le pas lourd, la vie triste, et le temps qui s’alourdissait comme un pont. Lui aussi devait se balader à cette période avec le sifflet du flingue dans les oreilles. Emmanuel, instinctivement, l’invectiva. Ce dernier, surpris d’entendre son prénom résonner dans la pénombre des passants se retourna puis s’arrêta d’un coup. Ils se retrouvèrent sur des passages cloutés pour se serrer brièvement la main. Apparemment ce dernier n’était pas particulièrement content de voir son ennemi intime lui sourire si gentiment, lui demandant comment il allait. Mais ce qu’Emmanuel ne savait pas, c’est que cette fois-ci, c’était la bonne. La charmante Hélène avait éconduit définitivement celui qui allait entamer sa sixième année avec la belle. Elle n’en pouvait plus de se satisfaire de cette vie sans éclat ni sexe, ces dernières semaines avaient épuisé le couple qui s’était désintégré aussi vite qu’il s’était généré. Il ne s’attarda pas, croyant sûrement qu’Emmanuel était sur la liste d’attente pour niquer sa copine. Il se retourna nonchalamment reprenant la route du domicile qu’Hélène avait quitté dans les vingt quatre heures. Sur le moment, il se douta qu’il s’était passé quelque chose dans le vie de ces deux jeunes gens mais Hélène ne l’avait pas prévenu. Qu’importe, se disait-il, il était bien loin de ces considérations intempestives. Son ami arriva peu après. Ils prirent une toute autre direction, fuyant le XVè arrondissement. Emmanuel, en observant ses pas, pensait encore à la rencontre d’Alfred, Alfred enfin éconduit par Georges la traîtresse, la garce. Le champ était peut-être libre mais le seul auquel il pensait était le champ de tirs dont il se voyait bien être la cible.

Le pire lorsque l’on ne voit plus une femme, c’est que le temps s’y met sérieusement pour se faire oublier d’elle. Les semaines passaient sans que les deux impossibles amants se soient vus une seule minute. Emmanuel, en s’arrêtant sur ce tragique constat, se sentait broyé par le temps informe qui déformait même le souvenir qu’il avait de cette femme. Il étirait leur maigre corps vers les espaces infinis de la distance, du silence, de l’absence à échelle sauvage. Mais cela ne semblait aucunement la déranger même lorsqu’elle sortait hypocritement son grand mea culpa et qu’elle rajoutait aussitôt qu’il fallait absolument rattraper le temps perdu. Le temps était définitivement perdu. Temps perdu pour lui mais pas pour elle qui savait se contenter de ce qu’elle avait.

 

IX La Ruine des évidences

On fera semblant de vous tolérer mais sans plus jamais vous parler. 

Yannick Rolandeau

 

Emmanuel décida de se prendre en main pour fuir la capitale de tout l’été. Rien de pire que cette ville de sous-spectres pour se foutre par la fenêtre. Alors il arpenta les côtes atlantiques en commençant par la Vendée et Les-Sables-d’Olonne avant de rester tout le mois d’août à Biarritz à se dorer la pilule. Là, il pouvait oublier qu’il vivait sans un amour, les roches, le sable et les dunes lui enlevaient de l’esprit la tête de celle qui devait être bien loin à l’heure qu’il était. Albert l’avait rejoint les deux fois, en Vendée et au Pays Basque. Là-bas, ils pouvaient tous deux affronter leur craintes dans de nombreuses escapades cyclistes ou pendant leurs sempiternels affrontements tennistiques. Personne pour enfreindre leurs règles estivales. Le soir, ils dînaient sous la houlette du vent du sud en sirotant thé glacé et léchant glaces chocolatées. Ils s’endormaient sur un film de guerre avec Roger Moore et Lee Marvin où en bavardant sur le sens de la vie quand une femme aimée ne s’y trouve pas. Il aimait bien Roger Moore, acteur british de grand talent, toujours impec, sympa, et au charme dévastateur non sans auto-ironie d’ailleurs mais depuis le dernier James Bond, tourné en partie à Paris, on n’avait pas revu Roger sur les écrans de cinéma. Les jours passaient un à un sans préavis. Bien évidemment, durant les séances de plage, leurs yeux bondissaient sur les formes sauvages que les femelles dévoilaient sans aucune de leur pudeur citadine, imaginaient des scènes aussi directes que suspectes quant à leurs désirs surgissant de cette vie de célibataires en vacances (Autant le célibat était mal vécu durant l’année, autant il fallait l’être durant l’été ; hypocrisie du phallus.). Affirmons-le, ce n’était pas tenable la chasteté sous 35° mais il fallait y souscrire. De temps en temps, des yeux indiscrets venaient admirer leur corps musclé et bronzé mais on en restait là et les deux amis rentraient pour l’apéro en épiloguant des heures sur le regard de telle ou telle estivante.

On y était arrivé, Emmanuel commençait à se faire à l’idée (terrible, en fait à la pire idée) de l’absence définitive d’Hélène dans sa vie. Des femmes, il en rencontrait d’autres et des belles en plus. Plus besoin de pavoiser des heures à la conquête absurde d’une femme qui ne l’était pas moins (absurde) ; d’autres femmes, ici en maillot de bain faisaient tout aussi bien l’affaire, la disponibilité et la simplicité en plus. L’ennui avec les femmes, d’ailleurs 90% des fois lassantes, c’est que l’homme a du mal à s’en lasser. D’une femme oui, c’est même plus que courant mais de l’entité féminine, jamais ; d’où la perpétuelle quête de celle qui va un jour se représenter en elle.

En attendant de ne jamais la rencontrer, ils s’en allaient courir le matin sur la magnifique plage de Biarritz, finissaient par se baigner en affrontant les rouleaux puissants qui les renvoyaient sur la berge d’un coup. Insensible jadis à ce type de moments relaxants, la dépression puis les 26 ans et demi d’Emmanuel avaient contribué sensiblement à réexaminer ce sentiment quelque peu surfait. Il savait qu’ici il pouvait se reposer des pressions qu’il faisait exercer lui-même à son esprit malade et que l’absence était plus facile à gérer sur le Rocher de la Vierge que sur la butte Ste Geneviève. D’ailleurs, l’idée de quitter Paris définitivement pour s’installer ici devenait presque obsédante dans son discours. Entre deux nuits, il pensait à la vie qu’il aurait pu goûter si Hélène avait été présente à ses côtés. Lui faire l’amour sur le Rocher de la Vierge, qu’espérer de plus pur dans la vie d’un type comme lui ? Cela faisait maintenant trois mois qu’il n’avait pas entendu le son de sa voix. L’absence pesait parfois comme un poids dans la balance bancale de son crâne. Elle résonnait dans sa tête plus encore que ses souvenirs avec elle qui n’avaient pas d’intérêt puisqu’il n’avait jamais senti chez cette femme la moindre intention amicale envers lui. Alors il fermait les yeux en pensant à cette image glaciale qu’elle laissait derrière elle. D’un côté, il pouvait partir la tête haute car il savait qu’il avait laissé quelque chose dans la conscience de cette fille. Il fallait bien se consoler et il le faisait avec les moyens du bord. Les jours passaient, sensiblement les mêmes mais cela ne les dérangeait pas. Albert savait profiter de ces moments d’intense tranquillité. Il savait aussi bien frapper dur dans la balle de tennis sous 40° que rester des heures à inspecter tout ce qui bougeait sur la plage de Biarritz, les mollusques aussi bien que les moules. Septembre approcha à grands pas. Il fallait un soir ranger tout ce que le mois d’août avait déblayé. Albert et Emmanuel rentrèrent sur Paris. L’un préparait un concours et commençait la première semaine de septembre à intégrer une classe préparatoire quand l’autre avait débusqué un contrat de travail à l’université Paris VII dans un secrétariat administratif. C’est tout bronzé, les cheveux raccourcis, la veste assortie à sa nouvelle profession qu’il prit possession de son nouveau bureau. Collègues insignifiants, boulot redondant, qu’importe, il se savait sur une nouvelle lancée, ou plutôt sur la pente descendante. Il s’était même inscrit à l’université de la Sorbonne afin de s’inscrire aux créneaux de tennis, sport qu’il voulait à tout prix perfectionner pour son équilibre personnel, et surtout avant de mourir. Maîtriser un sport, c’est aussi s’insérer dans une structure et cesser de ramer dans un domaine au moins. La semaine passait comme un train de banlieue ; le soir, il partait s’entraîner, et les jours partaient vite dans la dépense de soi-même et l’oubli. Ils croisaient tous les matins dans les transports les têtes de ceux qui vieilliront avant l’âge d’avoir passé leur vie à bosser. Ils croisaient les bombes sexuelles de 1986 qui n’en finissaient pas de décoller ses yeux hagards. Hélène disparaissait peu à peu de son esprit et complètement de sa vie. Il croyait pouvoir continuer ainsi, sans péripéties, avec des week-end lents, des soirées où il s’appliquait à croiser des volées claquées. Albert venait parfois se greffer aux entraînements puis ils repartaient tous deux en analysant les échanges remportés par l’un ou l’autre. Le soir, avant de sombrer dans un sommeil définitif, il fixait le mur de sa chambre, là même où deux ans plus tôt il hurlait de douleur, en se demandant ce qu’elle faisait bien à cette heure de la nuit, ce qui mijotait dans le cerveau d’Hélène qui avait dû comme tous les profs du pays, reprendre du service dans un collège après deux mois de glande financés par l’état. Il la revoyait dans sa robe de satin blanc, la peau très blanche et ce rouge à lèvres qui la rendait si vulgaire, si banalement féminine puis devant le trop peu d’informations dont il disposait à son égard, il finissait par s’endormir assez vite non sans faire de bons cauchemars. Mais au réveil, il tentait d’oublier les scènes absurdes que son inconscient inventait de toute pièce puis se préparait, partait, travaillait, revenait, etc.

Parfois, à l’auréole d’un moment vide de plus à accueillir, il se demandait ce qui lui manquait le plus dans la perte d’Hélène ; le fait de n’avoir jamais fait l’amour à ce corps qu’il désirait tant depuis quatre ans ou simplement la présence, même lointaine, même épisodique, de cette femme dans sa vie. Il estimait malgré tout avoir tout fait pour la récupérer. Il se mettait dans la tête que c’était maintenant à elle de se manifester, et que si elle ne le faisait pas, c’est que ces deux êtres ne devaient en aucun cas se croiser plus que cela. 1986 devait effacer Hélène de la vie d’Emmanuel, comme ça, sans raison aucune, sans drame et sans leurre, sans caresse et sans pleur, comme elle l’avait fait avec Daniel Balavoine et Coluche, tous deux effacés de la planète en une fraction de seconde. Elle lui proposait à présent de vivre sa vie sans elle sans plus donner aucune nouvelle, ça elle savait le faire la punaise, à merveille même. Alors, il exécuta dans le silence les ordres absurdes de l’absente. Il se prit d’affection pour une jeune fille de 19 ans qu’il avait ostensiblement séduite à son boulot. Elle faisait un stage dans le même service et travaillait dans un bureau proche. Approchant des 27 ans, la confiance aidant, il l’avait attirée jusqu’à lui, et déjeunait avec elle tous les midis. Ça lui permettait d’oublier Hélène. Delphine, c’était le prénom de la jeune stagiaire, habitait avec ses parents dans le XVIè arrondissement de Paris, faisait des études d’anglais, aimait le cinéma social anglais, et pratiquait la natation synchronisée. Elle n’était pas très grande, passait souvent inaperçu ; son visage était difficile à enregistrer, elle paraissait douce, sa voix trahissait une nature faussement calme, et peut-être même qu’elle n’avait jamais fait l’amour. Emmanuel, vicieux comme il était, se servit de son âge et de son expérience pour entraîner la jeune femme sur les terrains obscurs de la séduction, du désir et de l’attachement. Autant séduire une femme fatale prend dix ans, autant faire comprendre à une femme d’aspect plutôt banal qu’on s’intéresse à elle prend cinq à dix minutes, si ce n’est pas un instant. Malgré l’aspect peu convaincant des manières de la jeune fille, il savait bien, en observant sa collègue, que non seulement il lui plaisait mais qu’en plus, la jeune femme éprouvait bien plus pour lui. Il en joua durant une quinzaine de jours, établissant des plans, reculant devant des propositions plus concrètes de sa part, comme se retrouver après le travail ou se voir aux heures creuses. Le soir, lorsqu’il rentrait chez lui, il se planifiait quelques séances de fantasmes impossibles avant de se replonger dans la vie réelle et la possession future de Delphine qu’il ne semblait désirer que physiquement. Emmanuel avait franchi la phase ignoble du jeu amoureux ; pire que celle de l’amant infidèle qui veut arriver à ses fins tout en gardant sa femme. Il savait que Delphine serait la dernière, la dernière ; la dernière à qui il toucherait les seins, et dont la senteur peut-être résonnerait pendant quelque temps dans sa tombe. Mais pour le moment, il laissait jouer le temps sur leur relation. Il lui parlait beaucoup, se sentant surtout écouté par celle qui hésitait déjà à se faire une idée de son interlocuteur. Parfois, elle lui souriait comme une enfant, et cela le touchait. Il prenait alors conscience qu’il la précipitait avec lui dans le ravin sauf qu’à 19 ans, il fallait qu’elle se relève quand lui pouvait disparaître en gros égoïste désespéré qu’il était. Mais le temps ne fait rien à ça et précipite le tout en une perte irrécupérable. Elle ne savait pas lorsqu’elle riait à ses bêtises qu’elle pleurerait durant des années à essayer de comprendre pourquoi c’était tombé sur elle. Et elle savait encore moins qu’elle n’effacerait jamais son visage de sa mémoire lorsqu’elle le vit étendu comme une morue, le regard saisissant d’effroi et de vide oculaire. Emmanuel savait que le temps pressait. Le 3 octobre, il l’invita à sortir boire un verre. Il aimait les lundis, tout était possible le lundi, tout recommençait, la semaine pouvait s’ouvrir sur un peu de nouveauté. Elle accepta timidement, se demandant si elle ne faisait pas la première grosse connerie de sa vie. Emmanuel jouait le jeu du séducteur sympathique, provoquant mais prévenant, entreprenant mais doux comme une plume. A la terrasse d’un café, il la brancha comme un oiseau migrateur. Elle encaissait tout. Le désir, jusqu’ici, plutôt tranquille surgit d’un coup dans sa peau d’enfant. D’un coup, ce fut logique. Elle bouillonna sans rien montrer. Son sexe chauffait à grand courants de flux sanguins. Elle aurait aimé qu’il se lève subitement et qu’il vienne se frotter contre son corps chaud comme du granit. Mais il continuait à s’en ficher et parlait de tout autre chose que ce pourquoi elle était là, en face de lui. Et pourtant, son plan devait le mener direct au plumard avec la petite, les jambes écartées prête à recevoir le coup de pioche. Il savait que la jeune stagiaire succomberait à son charisme post-adolescent, à sa voix suave, à son regard mielleux, et ce n’est pas parce qu’il ne s’était pas tapé Hélène durant ces trois ans que d’autres femmes en feraient autant. Il savait qu’il plaisait à une certaine catégorie. Et après deux heures trente de discussion quasi unilatérale, (temps moyen pour un premier verre lorsqu’on le passe en charmante compagnie), il lui proposa la visite guidée de son trente mètres carrés. La nuit tombait à grandes enjambées pendant qu’il dévalait les rues avec la peur au ventre et le désir placardé sur tous les murs de la capitale. Emmanuel jetait un regard hagard sur la poitrine gonflée à bloc de la petite se disant qu’il mettrait la main dessus dans quelques minutes. Il l’invita à prendre place une fois dans le salon cossu de l’intellectuel. Delphine jetait un regard circulaire sur la pièce hexagonale. Il s’assit à côté et la déroute du désir qui mijotait depuis des heures prit feu en l’espace d’une esquisse de baiser déposée sur la joue profonde de la jeune femme. Elle s’emballa d’emblée à son tour et du haut de sa jeune expérience en la matière s’offrit totalement à Emmanuel qui n’en pouvait plus de découvrir à chaque passage de ses mains sur les vêtements de la petite une zone à explorer. Ses seins rebondissaient à chaque contact de sa paume puis de ses doigts fouineurs? La matière n’en finissait pas de se répandre entre les mains quand d’un coup il souleva le tout, pull, haut puis soutien-gorge pour se précipiter sur les tétons des deux gros mamelons qu’il tenait à pleine main. Il suça les deux délicatement puis plus furieusement. Parfois, et dans le grand silence qui occupe deux corps qui se percutent, il entendait un son que les lèvres de Delphine susurraient. Du plaisir semblait s’échapper en petites trombes de son palais. Elle semblait suffoquer. Son plaisir entraîna l’excitation de son partenaire qui la déshabilla totalement. Les caresses durèrent un temps, puis n’en pouvant plus, il se défit lui-même de sa panoplie, s’approcha du temple secret et l’ouvrit brutalement. Delphine serra les dents en faisant trembler ses yeux. Son visage était crispé par l’entrée du jeune homme en elle. Ça y est, il y était, au centre du monde. La chaleur envahit son sexe dur comme de la brique ; la danse macabre allait débuter. Il allait lui montrer qu’il était dans son milieu, que c’était son domaine que de l’emmener au paradis de l’esbroufe. Elle qui n’émettait jamais de son en trop, là, se laissa aller à la renverse et s’abandonna, se sentant pour une fois en confiance. Le canapé tremblait devant la pression qu’exerçaient les deux corps en transe. Il l’embrassa partout, prit ses seins comme des poignées auxquelles s'attacher et caressa tout ce qu’il put. Il la retourna d’un coup sec pour libérer son plaisir devant la seule vue acceptable en ce monde, la courbe d’une femme offerte ainsi pour le seul bonheur d’un homme. Elle tenait le dossier du canapé avec ses petites mains quand lui la pénétrait profondément observant le corps de Delphine à quatre pattes se cambrer sous les soubresauts qu’il lui envoyait. Il l’entendait murmurer des sons inaudibles quand lui lâcha le grand cri silencieux du plaisir qui met un terme fatal à la séance. Il se cambra sur elle puis s’allongea sur son corps bouillant de sueur. Il lui caressa les cheveux et l’embrassa furieusement sur les joues. Ils avaient fini. Ils se rajustèrent, se regardèrent comme des amoureux transis, puis reprirent goût à la vie civile. Il la raccompagna en métro. “ A demain, bonne nuit. ” En rentrant, il savait qu’il couperait tout contact de ce style avec elle, se privant en même temps d’une ultime coucherie. Il repensa brièvement à Hélène, il prit agendas et répondeur, effaça toute trace logistique de sa présence sur terre, adresse, téléphone, photo d’identité, griffonnage sur un calepin, souvenir d’une étreinte imaginaire. Il prit l’arme dans sa main mais ne se suicida pas tout de suite. Le lendemain, il prit plaisir à voir les bus bondés de moutons écrasés défiler dans tous les sens. Les femmes étaient belles, les jeunes, les moins jeunes, les grosses, même les laides dégageaient quelque chose de plus ce mardi 4 octobre 1986. Lorsqu’il entra dans son bureau, il ne fit d’abord strictement rien, il se laissa guider par les roulettes de sa chaise et l’inclination de son dossier. Il regardait strictement le plafond. Delphine bondit, l’embrassa tendrement, lui demandant si la nuit avait été bonne. “ Oui, j’ai plaqué un canon froid dans la gorge pour goûter l’odeur de la poudre. Et toi ? Tu as rêvé du prince charmant ?” Dialogue imaginaire, impossible, qu’il proscrit de suite en maugréant quelques banalités d’usage. Elle resplendissait la jeune employée payée une misère pour ses études. “ On se voit tout à l’heure ? Tu manges à quelle heure ? Et patati et patata. ” Il l’évita toute la journée non qu’il la méprisait ou qu’il s’en détachait ; mais il était déjà hors champ, de tous les coups. Il rentra le soir, les idées pleines de décharges et de dynamites. Elle l’appela, et il lui promit d’être plus attentionné la prochaine fois, il était simplement fatigué, pour ne pas dire à bout de souffle. Il continua ce petit jeu quelques jours au bureau. La petite était étonnée qu’il ne lui proposât plus rien de sérieux sinon l’absorption d’un verre après les heures de tripalium. Il l’embrassait tendrement, la raccompagnait à son domicile puis s’esquivait à la montée du soir. Il déambulait alors dans la nuit, flânait dans les rues animées, se concentrait sur une échelle laissée contre la devanture d’un bâtiment, il regardait les passantes foncer tout droit chez elles, le regard fixant la route, l’air hautain et suffisant. Ça le faisait marrer à présent toutes ces sornettes. Il savait qu’il ne verrait plus toute cette fourmilière d’indifférence et de vide. Il arriva chez lui assez fatigué par cette longue marche terrestre. Delphine avait laissé des traces sur le répondeur, s’inquiétant de son absence. Pour une fois, il avait peut-être trouvé une femme qui l’aimerait vraiment et il allait s’en séparer à jamais, se privant définitivement d’un amour un peu moins inutile que les autres. Qu’importe, tout le dégoûtait, et lui même avec. Il se coucha. Plus rien ne le touchait. Il attendait bêtement que les heures passent, regardait ses collègues se pavoiser comme des pantins, observait son visage prendre des allures de fantôme symptomatique. Albert, ne sachant rien de son plan de fin, l’emmena passer une dernière soirée dans un bar à deux étages, à deux pas du Panthéon. Les filles s’étaient habillées pour l’occasion, et les culs circulaient en rang serré en se trémoussant, tentant inlassablement de trouver leur chemin. Albert était friand de ce genre de partie arrosée ; il discutait avec tout le monde, souriait, buvait, se rendait disponible quand Emmanuel ne faisait que mater des derrières, des seins, des lèvres, des jambes, ce disant qu’au final, ce petit monde affamé de sexe et de tendresse ne lui manquerait pas beaucoup. Albert, si, énormément, mais il ne pouvait rien faire pour lui. Quand une rare personne venait près de lui chercher un semblant de discussion, il ironisait si vite que cette dernière préférait remonter se servir un dernier verre. Emmanuel souriait, puis exténué devant tant de vide compact, préférait retrouver son trente mètres carrés et attendre que nuit se passe. La femme qui devait le préserver du suicide ne s’était pas trouvée à la soirée, elle devait sûrement être chez elle à cette heure ci, ne connaissant pas Emmanuel et son pouvoir incroyable qui aurait pu sauver notre triste héros. Il parvint néanmoins à s’endormir en pensant à tout ce qu’il ne connaîtrait pas. Les autres femmes avaient fini par lui inspirer le même dégoût qu’Hélène, sauf que celles-ci étaient bien présentes, à son bureau, aux soirées où leurs chairs s’exhibaient outrageusement, et où le flot de leurs paroles ne dépassait pas le cadre de leur minuscule présence sur terre. Emmanuel devint allergique à toute espèce humaine, lui qui adorait les chiens, il se surprenait même à les regarder d’un mauvais œil. Il fallait en finir, et au plus vite, pensait-il en rangeant ses affaires de tennis après un énième match perdu contre Albert ; la vie lui avait progressivement destitué toutes ses réserves, et la seule qu’elle lui maintenait était la force de se supprimer.

L’ennui lorsque l’on meurt, c’est qu’on est vite relégué à la période où l’on a quitté la terre. La vie continue à vitesse grand v et les mois qui suivent votre mort s’accumulent sans défaite, ni renoncement, avec le plus grand calme et silence possible et surtout avec une vitesse inhumaine. Comme un train qui part et qui laisse esseulé l’homme resté sur le quai, le temps fait de même avec le mort resté bloqué ce jour J à telle heure. Sa mort ferait de même, sur le coup on serait un peu ébouriffé, et puis très vite on se satisferait presque d’accepter son absence. Hélène allait profiter des nombreuses années que Dieu lui avait laissées à disposition quand Emmanuel, lui, tombé sur le mauvais numéro allait se décomposer dans sa tombe. Hélène se ferait culbuter pendant 20 ans pendant qu’Emmanuel, quasi disparu des consciences, se désintégrerait en poussière. Mais il ne se suiciderait pas à cause de cette pimbêche mal léchée, non, il se suiciderait avant tout par acquis de conscience et non par désespoir futile. Il pensait avoir fait le tour de sa propre vie et d’une certaine façon, il n’avait pas tort. A quoi bon mourir vieux si c’est pour l’éternité ? L’éternité n’attend personne, elle kidnappe à vie. Delphine l’appela les derniers jours, mais il n’eut plus la force de répondre ; le cancer de l’âme envahissait son être comme le virus s’empare en quelques jours de tout un corps. Il continuait néanmoins d’aller à son travail, ça aussi, c’était s’arrêter d’une certaine façon, renoncer à vivre.

Puis ce 27 octobre 1986, après une journée des plus quelconques, sans intérêt aucun, il arriva sur son palier, gratta ses semelles sur le paillasson, il pleuvait ce jour-là et il craint de salir l’entrée, tourna une dernière fois la clef dans le serrure, ouvrit nonchalamment la porte, la referma en la poussant d’un coup sec, pénétra à pas de loup dans le salon obscur puis déposa délicatement son manteau sur la première chaise qu’il aperçut.

     

Tu es mort pour rien mais enfin ta mort prouve que les hommes ne peuvent rien faire au monde que mourir, que s'il y a quelque chose qui justifie leur orgueil, le sentiment qu'ils ont de leur dignité – comme tu l'avais ce sentiment-là toi qui as été sans cesse humilié, offensé – c'est qu'ils sont toujours prêts à jeter leur vie, à la jouer d'un coup sur une pensée, sur une émotion. Il n'y a qu'une chose dans la vie, c'est la passion et elle ne peut s'exprimer que par le meurtre – des autres et de soi-même

     Drieu La Rochelle, Adieu à Gonzague, 1931.

 

Lorsqu'on l'enterra, il y eut le monde que l'on prévoit dans ces cas-là, aux enterrements d'un grand-père ou d'un grand frère, une petite foule bien compacte, presque anonyme. L'office fut célébrée dans les règles de la religion avec les traditions, les recueillements, quelques pleurs, beaucoup de gens noyés par le silence, aux significations multiples, du mutisme indifférent à l'incompréhension apeurée. Seul Albert semblait affecté au point de prendre des médicaments pendant un bon bout de temps. Lui seul semblait intégrer au plus profond de sa chair de mortel le geste de son ami disparu. Contrairement aux relations amoureuses, l'amitié puise ses ressources dans du concret, dans du roc presque et les souvenirs reflètent de vraies aventures vécues l'un avec l'autre. D'un côté, il ne supportait pas humainement la disparition d'Emmanuel pour toujours et de l'autre il acquérait à sa grande surprise le droit de le comprendre, d'assimiler la méthode, l'emploi du temps d'une vie, le non sens d'une existence qui débouchait sur du vrai sens pour finalement entrer de plein fouet dans le non sens. Seul le suicide avait droit de cité, seul ce geste bourré d'espoir qu'accomplissait un désespéré prenait un sens ici-bas. C'est ce à quoi pensait Albert pendant les différents parcours organisés par la famille du défunt jusqu'au saut final dans le trou de la mémoire usurpée par le recouvrement de la dalle, puis de la tombe. Lorsque le cercueil verni à bloc coulissa dans l'armature caverneuse du caveau, il esquissa un timide au revoir de la main tout en remplissant son cerveau du dernier cri d'adieu à l'ami de sa jeunesse. Il lui resterait 40 années à remplir de silence, de travail et de famille à fonder et à effondrer, en attendant de le retrouver. 40 ans pour penser à son ami mort, il se le disait bien profond dans son costume noir, lui qui ne s'habillait généralement qu'en bleu.

Deux jours plus tôt, il classait et rangeait définitivement les papiers qu'Emmanuel lui avait légués. Pas mal de brouillons, de vieux poèmes d'adolescence, des lettres jamais envoyées ou pas finies et surtout des centaines de pages d'un roman inachevé ou achevé du reste, on ne savait pas trop, tant ça partait dans tous les sens, concernant la jeune Hélène, évidemment. Encore elle la pimbêche. Il réussit à la joindre, la petite étant bêtement dans l’annuaire, tomba sur elle, lui annonça la nouvelle, la cause, la date, le lieu des obsèques, ne s'attarda pas à lui parler, puis raccrocha. Il apprit juste qu'elle avait quitté définitivement Alfred trouvant l'excuse sûrement valable pour justifier ses longues absences. C'est bien évidemment avec la voix bouleversée des gens faux et bassement vivants qu'elle lâcha tristement quelques mots de circonstance à travers le combiné. Cela devait la toucher comme l'annonce d'un fait divers. Sur le moment, c'était l'explosion, les larmes, l'horreur; et puis le lendemain tout reprenait forme humaine.

Il la chercha pendant toute la cérémonie, mais apparemment son absence devait briller jusqu'à la fin, et surtout jusqu'au début de la fin. Il apprit quelques mois plus tard, sans trop chercher, par hasard, ce qu'avait fichu Hélène ce 4 novembre 1986. Ce jour-là, elle avait une grosse journée de cours qui s'achevait par deux réunions; c'était bientôt la fin du trimestre et il fallait remplir les bulletins au plus vite. C'en était trop pour elle, pas le temps de se libérer pour un mort, elle qui en était définitivement libérée; non ce boulot, c'était sa vie, elle n'allait tout de même pas sacrifier ça au nom d'un mort ; ou alors elle avait oublié, c’était peut-être ça finalement…

La foule de gens se dispersa au compte-gouttes, laissant le gardien recouvrir à jamais le corps enseveli du jeune homme. Albert s'en alla lui aussi, il le fallait bien, les mains dans les poches et la tête perdue dans les quarante-trois ans et demi qui lui restaient à contempler ce monde de chien.

Dans son tombeau, Emmanuel se trouva bien seul, peut-être même plus qu'avant.

 

Octobre 2004-Avril 2006

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