conseils de lectures

Articles et chroniques de Barbey d’Aurevilly

 

Pensées et visions critiques.

Garnier Flammarion propose depuis quelques années des anthologies sur le travail de journalisme de nos grands écrivains du XIXè siècle. Balzac, Baudelaire, Gautier, Hugo, Zola et maintenant Barbey d’Aurevilly (1808-1889) font parties de cette collection originale. Il est assez intéressant de voir l’œuvre critique de ces auteurs (ici surtout des romanciers) et le contexte littéraire dans lequel ils évoluaient. Les polémiques, les louanges, les critiques violentes, les coups bas, les éloges, les best-sellers faisaient parties des enjeux artistiques et journalistiques de l’époque. On s’en doutait mais il est cocasse de revenir deux siècles en arrière pour voir que rien n’a vraiment changé ! Barbey détruit Hugo et Zola avec méchanceté et intelligence alors que ce sont deux monuments de la littérature française.

L’œuvre de Barbey d’Aurevilly est assez puissante. Des romans et nouvelles (Le Chevaliers Des Touches, Un prête marié, Les Diaboliques), des essais (Du Dandysme et de Georges Brummel,), un journal intime (Memoranda) composent cette œuvre littéraire exigeante et quelque peu gothique. Son style très feutré indique sa marque d’écrivain doué et chaleureux. Va-t-on le retrouver dans ses pages ? Barbey était un dandy solitaire libertin et réactionnaire, en rejet profond avec la modernité et l’idée de progrès technique voire sociale. Et les articles sélectionnés vont effectivement dans ce sens. Le style romanesque en moins, évidemment : écrire dans un journal était avant tout un moyen de gagner de l’argent.

Barbey a publié plus de 1000 papiers durant cinquante ans dans des journaux aussi variés que Le Nouvelliste, Le Moniteur de la mode, L’Opinion publique, La Mode, Le Pays, Le Réveil, Le Nain jaune, L’Eclair, La Veilleuse, Le Constitutionnel, Le Triboulet ; journaux d’anciens temps tous disparus aujourd’hui. Pierre Glaudes qui a préparé cette anthologie a mis en lumière des critiques purement littéraires (sur Hugo, Stendhal, Zola, Sand, Lamartine, De Maistre, Balzac, Baudelaire, Flaubert, Furetière), des analyses plus générales sur certains livres importants de l’époque (Christophe Colomb de Roselly de Lorgues, Histoire de la révolution française de Thomas Cartyle), ou encore des critiques plus sociales et politiques.

Si Barbey loue les talents de Stendhal, Balzac et Baudelaire de manière totale, il reste sceptique sur Flaubert, et demeure sans pitié pour Hugo et Zola. Il serait trop long de rentrer dans les détails d’analyse d’œuvres (Madame Bovary, L’Assommoir, Ruy Blas), mais pour faire court, Barbey refuse assez frontalement le naturalisme et se moque de la mode de l’occultisme tant représentée (et souvent de façon totalement ridicule) par l’auteur des Misérables (roman qu’il assassine au passage !). Si le Barbey critique s’attarde sur des détails stylistiques et refuse certaines esthétiques (Il ne veut pas connaître la vie des bouseux dans L’Assommoir ! Il trouve cela vulgaire et trop bas de décrire à ce point la saleté.), on ne peut pas dire que ses articles soient celles d’un journaliste mais plutôt d’un artiste dont les goûts, Furetière, De Maistre, Balzac, restent affirmés. Il faut rappeler que ses chroniques étaient un gagne pain très intéressant à l’époque où les journaux se vendaient énormément.

Du coup cette lecture (quelque peu passée de mode évidemment) ne surprend pas beaucoup, parfois lasse et n’est pas très facile d’accès. Le romancier nous manque au détriment d’un critique courageux certes, mais parfois dépassé par quelques maniaqueries propres à sa nature. Ce qui n’excuse en rien les censures dont il a été l’objet…

Février 2016.

. Sur ce thème, lire Le XIXè siècle à travers les âges de P.Muray, œuvre magistrale sur l’occultisme dans la littérature française du XIXè siècle.

Ça s'est fait comme ça de Gérard Depardieu

Itinéraire d'un acteur gâté.

 

            A 65 ans, Depardieu décide de reprendre la plume (après Lettres volées en 1988) pour raconter son enfance, ses débuts dans la profession, puis évoquer sa famille et la difficulté d'élever ses enfants dans ces milieux à part que sont le cinéma et la célébrité.

Fils de Dédé et La Lilette dont il héritera subtilement des qualités et des défauts (mélange confus de lourdeur et de légèreté, d'ignorance et d'instruction, de boisson et de discrétion, de délinquance et de culture), Gérard (né en 1948) n'était pas franchement désiré. Ce qui explique son destin quelque peu mouvementé puisqu'il dut éviter (très tôt!) les aiguilles à tricoter que sa mère utilisait pour interrompre sa grossesse non souhaitée... Il passe son enfance à Chatouroux où il fréquente davantage la rue que sa classe d'école, à trafiquer plutôt que de lire Molière. Mais l'adolescent sait s'entourer et ce sont des rencontres impromptues qui vont le conduire sur les bancs de la réussite plutôt que sur ceux des tribunaux. Des gens qui croient en son potentiel, d'abord humain ensuite artistique.

On connait la suite: sa venue à Paris et la rencontre de Jean-Laurent Cochet le mettra assez vite sur les planches. Au théâtre puis au cinéma avec des premiers succès tel que Les Valseuses (1973), film de Bertrand Blier avec Patrick Dewaere et Miou Miou. C'est ainsi que l'instinctif qui ne comprenait rien au mot mais pour lesquels il ressentait une passion peu commune grâce à la diction et à la tonalité, devient l'acteur français le plus important des 40 dernières années!

Viennent le mariage avec Elisabeth, la naissance de ses enfants, la maison de Bougival, les succès qui s'accumulent dans des incarnations passionnantes: Olmo Dalco, le docteur Jean-Pierre Berg, Danton, Martin Guerre pour ne citer que les propres références de Depardieu.

Comme dans toute vie, la naissance d'un enfant change considérablement un homme et la confession de Depardieu se scinde sur cette réalité. La première partie du livre parle de fougue, d'envie et de dévoration quand la seconde, avec la naissance de Guillaume en 1972, est plus tragique (et on le comprend aisément). Le passage à l'âge adulte annule cette liberté du début et la célébrité vient se confondre avec la personnalité plutôt entière de Gérard qui tourne comme il mange, comme il boit, et comme il conçoit la vie. C'est-à-dire avec frénésie et boulimie.

Depardieu dans ce livre autobiographique écrit comme il respire. Sans retenue, "comme une grosse vache" dit-il! C'est vivant, c'est déstabilisant mais c'est humain et sans filtre ou presque. L'homme qui a failli ne pas naitre à cause d'aiguilles à tricoter a eu un destin unique dans ce pays; celui d'être le plus grand acteur de sa génération ainsi qu'un personnage fantasque qui s'est construit sur un talent formidable. Ça s'est fait comme ça est à l'image de son auteur: un livre brutal et intelligent. Noyé dans ses contradiction d'artiste bourrin qui joue mieux que personne la subtilité, le tragique ou le comique, Depardieu livre sa vision du métier, et de sa position dans ce milieu. Capable de la plus grande sensibilité artistique comme de la plus grosse bêtise (notamment lorsqu'il titre à un chapitre: La famille cette saloperie.), il ressort comme étant l'artiste par excellence; total et indépendant. Un livre un peu choc mais tout aussi bouleversant qu'il faut découvrir pour mieux intégrer les frasques du Grand Depardieu.

Avril 2016.

Ebauches de vertige d'mil Cioran

Traité du désespoir.

"Au Zoo. - Toutes ces bêtes ont une tenue décente, hormis les singes. On sent que l'homme n'est pas loin." E.C.

            Hasard des rééditions, cette nouvelle collection de chez Folio (Sagesses) édite ce mois ci Ebauches de vertige, recueil d’aphorismes du philosophe Emil Cioran (1911-1995), tiré de son ouvrage Ecartèlement écrit en 1979.

Emil Cioran est le grand penseur moderne du désespoir. Auteur prolifique de fragments : Sur les cimes du désespoir (1932), Le Livre des leurres (1936), Des larmes et des saints (1937), Le Crépuscule des pensées (1938), Syllogismes de l’amertume (1952), Le Mauvais démiurge (1969), De l’inconvénient d’être né (1973), Aveux et Anathèmes (1987), il décrit l’existence comme une souffrance immense où la mort, le dépérissement, l’absurdité de vivre, l’ennui et le temps qui passe empêchent tout épanouissement, et par conséquent entraînent un désespoir total. Vivre pour mourir est une absurdité insupportable, conduisant à une œuvre immense qui tente de décrire cet état d’attente.

Ces pensées, qui n'échappent pas à la règle, intègrent à la fois la culture mythologique, l’expérience personnelle du néant, l’analyse d’un monde absurde, la description du malheur humain, l’anecdote tragique, dans un style très épuré, non dénué d’humour noir ou d’ironie grinçante. Cioran (mort à 84 ans) s’est interrogé toute sa vie sur le suicide et a fait de son œuvre un immense traité du désespoir en poussant la thématique jusqu’auboutisme. Ses fragments sont très puissants, donnent à voir et à réfléchir sur notre condition, totalement fracturée entre grandeur et misère, envie et renoncement, élan vital et obsession de la mort. Mais la conclusion qu'il en tire reste clairement l'impossibilité de ne pas en souffrir, le malheur écrasant toute sorte d'espoir. Et c'est bien parce que le philosophe témoigne d'une extrême sensibilité vis à vis du vivant, qu'il s'en trouve foudroyé par sa violence et sa douloureuse agonie.

Ces carnets d'un homme vieillissant (il a 68 ans au moment de la rédaction) ne dérogent pas à la règle. Le philosophe franco-roumain est glaçant, déprimant, précis dans sa manière d’écraser toute lueur de vie. Et ce n’est pas qu’une posture puisque l'âge aidant, il a pu constater, par son expérience, la clairvoyance de ses réflexions et la lucidité de son regard sur l'existence. Ses analyses froides, détaillées reflètent un univers existentiel apocalyptique, voire incompréhensible. Il est curieux de voir l’homme continuer bêtement sa vie, voire même en profiter, lorsque le détail de ce qu’il l’attend est cauchemardesque, absurde, incompréhensible. Dans Ebauches de vertige, nous abordons essentiellement le renoncement  à tout par faute de l’ennui, du temps qui passe, de la décrépitude physique et de l’inanité de tout (même les moments doux comme l’amitié, la lecture ou la promenade solitaire n’ont plus de cause à ses yeux). Tout se meurt et disparait dans le néant, alors pourquoi s'acharner? Et comment ne pas en souffrir durement?

Ce petit livre est donc précieux en ces temps où l’on vante l’activité, le profit, la vitesse, la technique, la rapidité. Cioran est là pour nous rappeler les fondamentaux, bien plus misérables et vains que ce que nos agitateurs veulent bien prétendre. Cioran agite aussi, mais notre esprit et notre lucidité afin de bien nous renseigner sur le non sens de la vie certes, mais sur son côté insaisissable, et profondément déprimant.

Comme quoi, un auteur peut nous donner du plaisir de lecture en écrivant des choses sinistres. (D'où cette ineffable contradiction à laquelle Cioran peut-être n'avait pas pensé!)

Un très bon recueil à (re)découvrir en ce début d’automne pluvieux et froid… " Il faudrait vivre, disiez-vous comme si l'on ne devait jamais mourir. - Ne saviez vous donc pas que tout le monde vit ainsi, y compris les obsédés de la Mort ? "

Octobre 2016.

Hanns et Rudolf de Thomas Harding

  

Quand le Bien pourchasse le Mal.

            L’un fut chasseur de nazis après les avoir d’abord fuis puis combattus durant la guerre. L’autre fut l’un des persécuteurs de juifs avant d’avoir été poursuivi par ces derniers ! Destin croisé de deux allemands symptomatiques de l’entre deux-guerres : Hanns Alexander, soldat juif sous le drapeau britannique puis organisateur de la traque des dirigeants SS dont Rudolf Höss, tristement célèbre pour avoir dirigé le camp d’extermination d’Auschwitz de 1940 à 1944.

Thomas Harding (né en 1968), journaliste britannique est le petit-neveu de Hanns Alexander (1917-2006) ; et c’est à sa mort qu’il découvre le passé de soldat puis de traqueurs de nazis de son oncle. Il apprend notamment qu’il fut à l’origine de l’arrestation en 1946 de Rudolf Höss (1900-1947), officier SS et haut dignitaire nazi.

Harding s’intéresse donc à ces deux trajectoires, à la fois parallèles et antinomiques. Alexander est l’un des fils d’un riche et puissant médecin berlinois qui doit fuir en Angleterre devant la politique anti-juive d’Hitler dans les années 30. Höss, lui, est un paysan qui épouse assez rapidement l’idéologie nazie après avoir été soldat durant la première guerre puis avoir fait partie du corps-franc Rossbach pour lutter contre le bolchévisme. Il assassinera d’ailleurs un communiste et sera condamné à 10 de prison. Sorti  pour bonne conduite au bout de 4, son destin prit sa forme définitive en rencontrant Himmler qui l’enrôla dans le parti nazi avant de lui proposer la direction de plusieurs camps (Il officiera à Auschwitz et Bergen-Belsen). Ces deux êtres se croiseront en 1946 lors de la traque (Hanns arrêta Rudolf alors caché depuis un an) et eurent un destin singulier directement en prise avec les événements tragiques de la guerre en général et du génocide juif en particulier.

Harding a beaucoup enquêté et dresse le portrait d’une époque en même temps que celui des deux protagonistes : l’un positif et l’autre mortifère. Les rôles finissent par s’inverser dans un destin qui se ressert en même temps que le conflit : Höss puissant et indestructible commandant durant cette période de guerre, organisant minutieusement l’exécution de millions de prisonniers devient à son tour traqué et démuni pour finir pendu à l’endroit même où il a organisé ses massacres (Auschwitz). Pareil pour Hanns qui doit fuir l’Allemagne, se battre pour être accepté dans les rangs britanniques pour finalement triompher lors du débarquement, revenir en Allemagne pour retrouver les criminels de guerre qui ont également contribué à la perte des siens. Le destin sait être juste et ironique (malgré l’horreur du massacre perpétré par les nazis), semble nous dire Harding dans cette passionnante enquête où descriptions minutieuses des faits historiques et présence de photographies saisissantes (notamment celles où la famille Höss joue dans le beau jardin fleuri de la maison d’Auschwitz) dressent un panorama complet de cette période tragique de l’histoire européenne.

Difficile équation que de mettre sur le même plan ces deux prénoms si opposés. Mais Harding a su équilibrer les deux trajectoires pour rendre à chacun des deux protagonistes ce qui leur appartenait. Bien sûr, la question classique est de se demander comment un type comme Höss a pu contribuer à l’anéantissement d’une ethnie sans véritablement le regretter (sauf pour des raisons familiales). Le mal est fascinant et Höss reste le grand malade mental mystérieux de l’affaire. Mais Harding a réalisé une bien belle exploration des crimes nazis et des actes de résistance durant ce récit où la chronologie est très bien respectée. A lire absolument.

Juin 2016. 

La Seule exactitude d'Alain Finkielkraut

 

Chroniques de la gravité.

La France est totalement embrasée dans un débat qui a surgi dès 1968 mais qui s’est aggravé depuis une quinzaine d’années. Le pays est en train de se séparer en deux clans. D’un côté et pour simplifier : les progressistes nourris aux cloches des droits de l’homme, de l’antiracisme et du libéralisme forcené et de l’autre, les sceptiques dont les références se basent sur des principes de fermeté, de tradition et de culture. Péguy contre Bourdieu dirait Alain Finkielkraut (né en 1949) qui fait partie du second groupe, celui qui s’oppose de manière frontale et rhétorique à l’atmosphère ambiante, à l’époque actuelle telle qu’elle est orchestrée par nos dirigeants, à cet « Empire du Bien » tel que le définissait Philippe Muray. Et à lire ces chroniques 2013-2015, le lecteur s’aperçoit que notre système politique et social tend vers le tragique (avec deux attentats meurtriers sur le sol en moins de 6 mois et des centaines de morts) plutôt que vers la paix sociale.

Si le titre, emprunté à Charles Peguy, est quelque peu présomptueux, les chroniques suivant l’actualité de ces deux dernières années sont à la fois pédagogiques, instructives quoique polémiques. Avant de passer aux textes idéologiques parfois trop marqués  ou non exempts d’erreurs d’interprétation, rendons hommage à un homme qui nous parle de culture, de savoir, de profondeur existentielle et dont les références empruntées à la littérature permettent une élévation et non une rétrogradation de l’esprit humain. Esprit qu’il remet en cause dans ces pages où la bassesse, la démagogie et la superficialité des différents pouvoirs (politiques, médiatiques et religieux) font froid dans le dos.

Les thèmes se suivent et se ressemblent dans un climat non pas « nauséabond » mais délétère : l’identité nationale, l’immigration massive, l’islamisation de la France, la déroute de l’école républicaine, l’abêtissement de la société, la compromission capitaliste, la marchandisation de la culture, le pouvoir médiatique, la question juive, l’antisémitisme,  la Shoah, l’extrême droite française, la littérature contemporaine, les attentats, etc.

L’idée n’est pas de reprendre une par une les analyses, souvent fines et justes de Finkielkraut, mais de se poser la question qu’il sous-entend dans ce recueil – l’auteur est adepte du genre, celui de la chronique brève – c’est-à-dire le problème anthropologique que soulevaient déjà Muray et avant lui Pasolini qui consiste à passer « après l’Histoire » et de se compromettre définitivement avec la médiocrité et le laxisme afin de tout déconstruire au nom d’un libéralisme à la fois déstructurant et endémique. La société que nous vivons n’est pas une fatalité et elle est magnifiquement orchestrée par une classe dominante, soucieuse d’écraser ce qui reste de passé en Occident. (Ce passé qu’on sait utiliser lorsque cela arrange les gouvernats, notamment avec la Shoah).

Mais en dénonçant l’idéologie ambiante, Finkielkraut y participe de son côté en mettant en avant, alors que la question ne se pose pas forcément, son identité juive en prenant souvent partie pour sa communauté.  Même si le philosophe fait très attention de ne pas froisser telle religion en choisissant expressément ses termes, il est souvent curieux de lire que la France est un pays antisémite alors même que les actes antisémites (exceptés les attentats islamistes, certes meurtriers) ne sont pas si fréquents (pas plus que les actes racistes) et que de revenir sans cesse (y compris en parlant de la Shoah) sur son identité juive ne fait qu’envenimer un débat redondant sur ces questions.

Toujours est-il que ces écrits sont indispensables et décrivent une époque tragique (tragi-comiques à la fois par ces massacres et ces idioties politiques et sociales) où la violence des actes est annihilée par la collaboration au système froid et implacable de l’économie libérale. La réalité est violente et brutale mais le discours est aseptisé par la classe dominante qui prône à la fois l’indifférenciation, la tolérance, la liberté (tout en condamnant toute critique à ce système, et dont fait partie Finkielkraut). C’est ce monde, totalement inconsistant et brutal que nous décrit au travers de l’actualité l’essayiste au regard de ce qu’écrivaient nos penseurs il y a moins d’un siècle et qui seraient aujourd’hui totalement médusés. D’où peut-être cette nostalgie d’une époque révolue mais encore proche.

Septembre 2016.

Laëtitia ou La Fin des hommes d' Ivan Jablonka

Vie et mort sous tutelle.

 

            Le 18 janvier 2011,  Laëtita Perrais, jeune fille placée depuis 8 ans en famille d’accueil avec sa sœur jumelle Jessica, vivant à Pornic en Loire Atlantique, accepte de prendre un verre avec un homme qu’elle connaît vaguement. Croisé quelques mois plus tôt, mais s’intéressant à lui véritablement que ce jour, elle passe la journée avec, entrecoupée par son travail, et la fréquentation d’un autre jeune homme. Le soir, elle accepte après quelques verres et un peu de drogue dure, de venir chez lui. Après avoir (probablement) consenti à un début d’acte charnel (buccal pour être précis), elle se rétracte et demande à l’homme (bien éméché par l’alcool, les drogues et la situation) de la ramener chez elle en le menaçant de porter plainte pour agression. Il accepte et la dépose à son scooter resté sur son lieu de travail, un hôtel-restaurant. Elle démarre mais l’agresseur l’a rejoint très vite avant de la renverser à quelques mètres du domicile familial. Sonnée, blessée mais consciente, Laëtitia est séquestrée dans le coffre de la voiture avant d’être violée, puis assassinée dans un terrain vague. Elle est étranglée par son ravisseur qui la poignarde en même temps. Plus tard, il découpe le corps avant de le répandre, muselé dans un sac, dans deux étangs différents. Membres et tête d’un côté, tronc de l’autre. On retrouvera les morceaux du cadavre à quelques semaines d’intervalle.

Ce fait divers atroce (considéré comme une affaire d’état par l’auteur) soulève le cœur et contribue à diviser la société. Le criminel est un récidiviste de 31 ans qui a déjà passé la moitié de sa vie en prison pour des faits de vols, de violence, de viol (mais jamais de meurtre, en tout cas avéré). Nicolas Sarkosy accuse les juges de ne pas avoir fait leur travail de suivi et du coup d’être en partie responsables de ce crime abominable. La stupeur est grande, des têtes vont sauter (sans jeu de mot), les marches d’hommage sont éprouvantes et l’enquête devient éreintante. Le type est très vite retrouvé puis inculpé mais pas une once d’humanité ne sort du meurtrier qui se moque et des enquêteurs et de sa victime en scandant des propos délirants et provocateurs. Il sera condamné en 2015 à la réclusion criminelle à perpétuité.

Ivan Jablonka (né en 1973) est historien et se passionne pour cette affaire. Il enquête et rencontre les familles d’accueil et biologiques. Il interroge les juges, revient sur les lieux du crime avec les enquêteurs et il assiste au procès de l’assassin. Il tente, à travers cette sordide histoire qu'il s'approprie, d’analyser la société périurbaine, celle de l’enfance malheureuse de deux sœurs suivies par des acteurs sociaux, de l’adolescence subventionnée par des écoles adaptées, de l’assistance publique et des assistantes maternelles. Filles d’un père violent, frappant sa femme, les deux jumelles sont très vite retirées, placées en foyer avant d’être accueillies par les Patrons, famille d’accueil salariée. Malheureusement, le père, grande gueule et esprit manipulateur, s’adonne à des attouchements sexuels sur Jessica (et sûrement sur Laëtitia) et certaines de leurs amies qui finissent par porter plainte. Après la mort de cette dernière, celui qui voulait qu’on enferme les délinquants sexuels en le déclamant haut et fort aux funérailles, écopera de 8 années de prison. L’histoire avortée de cette jeune fille est teintée d’ironie tragique et de réalité sordide.

Jablonka, d’une écriture serrée, précise, obsessionnelle se documente et nous ouvre les portes de l’enfer. Celui du meurtre crapuleux, sanglant, terrifiant et de ses conséquences sur la santé mentale. Dans la veine des De Sang Froid (Capote), Le Chant du bourreau (Mailer) qui s’intéressaient aux criminels mais aussi de Ma part d’ombre (Ellroy), ou encore Omar la construction d’un coupable (Rouart) qui retracent des enquêtes sur des victimes, il écrit un essai qui rend aussi hommage à Laëtitia en tentant de retracer sa vie puis ses tout derniers instants (En jouant parfois d’un suspens douteux lorsqu’il sépare des chapitres pour créer une attente durant les passages effroyables de cette dernière journée. Curieux réflexe pour celui qui page 146 se distingue des médias qui transforment, selon lui, les faits divers en « spectacle de mort ».). Sous couvert de son statut d’historien (par opposition au « rapace journaliste ») qui semble le déculpabiliser de tout, il écrit une enquête policière, un essai sociologique, un récit à suspens, une biographie de deux personnages, le tueur et sa victime. Ce livre très dense, très fouillé, est tout cela à la fois : un gros travail de recomposition et de décomposition. Il démonte également la récupération politicienne du crime en montrant comment ce même gouvernement, qui a accusé les juges de laxisme, est responsable de la baisse de leur effectif en bloquant les budgets ;  sans quoi le dossier du criminel aurait été traité bien plus précisément. Dans cette histoire, c'est souvent celui qui accuse qui est coupable...

Mais au delà de l’aspect polémique, c’est celui plus sociologique qui glace le sang. Laëtitia, jeune fille courageuse (elle finit ses études secondaires, trouve un travail où elle bosse dur pour pouvoir s’émanciper), est le symbole tragique d’une certaine jeunesse maudite : Difficile renaissance sociale et familiale, peu d’instruction (ses messages déposés sur Facebook témoignent d’une écriture phonétique où la faute d’orthographe triomphe à chaque mot tout autant que la mièvrerie de ses propos), peu de liberté, peu de bonheur, peu de marge financière. Sa vie n’est que survie dans le travail et, l’âge avançant, l’amour des garçons et la recherche d'une famille. Elle, si sage et sensible (si l'on en croit les recherches de Jablonka) plonge dans une transgression totalement inconcevable le jour même où elle est assassinée. En premier lieu, elle trompe son ami avec un jeune homme en couchant avec lui à l’arrière d’une voiture avant de passer l’après midi puis la soirée avec l’assassin qui l’a fait boire et prendre de la drogue. Elle accepte de l’accompagner chez lui et succombe à son charme jusqu’à ce qu’elle se reprenne (la drogue et l’alcool participant à ce demi-suicide) et décide de revenir dans le droit chemin. Mais il est trop tard, elle a péché et elle doit mourir. Mais quel dieu vengeur permet de périr à 18 ans massacrée par un homme qui parallèlement à la strangulation lui assène 40 coups de couteau ?  

Le livre tend tout de même à dissimuler les motivations premières de l'auteur. Soit ! Le système est à la fois pauvre et efficace. Soit ! Les hommes sont des bourreaux tiraillés par le viol et le meurtre. Mais décrire ce genre de fait divers permet-il vraiment de renseigner sur l’âme humaine (laissant davantage de questions que de réponses) ? Comment analyser l’esprit du tueur de Laëtitia (dont le parcours est plus chaotique que sa victime) ? Pourquoi massacrer une fille que l’on désire et qui se refuse au dernier moment ? Précisément parce qu’elle se refuse?  Pourquoi la trucider alors que quelques secondes plus tôt, elle acceptait de mettre un sexe dans sa bouche ? Parce que ce corps effleuré nous a échappé et qu’en le trucidant la pénétration est totale ? L’amour sexuel n’est pas moins qu’une possession du corps féminin dont le meurtre serait l’ultime assouvissement ? Une prison intime où les sens s’expriment entre douceur et sauvagerie ? Une percée dans le corps qu’on aimerait détruire car il nous a permis l’absolu et qu’il n’y a plus rien après ? Il n'y a rien après le sexe si ce n'est la recherche du sexe, encore et toujours. Il n'y a rien après le meurtre si ce n'est la recherche d'un autre meurtre. Le tueur est allé au bout de cette démonstration.

Pourquoi établir alors une biographie d’adolescente fluette dont seule la mort involontaire rend l’existence fascinante ? Laëtita, non morte, ressemble à des milliers d’autres. Elle est belle, elle est volontaire, elle veut s’en sortir malgré son peu d’éducation et de culture ? Facebook, son travail et son téléphone représentent 80% de sa vie (et c’est d’ailleurs par les réseaux sociaux que Jablonka réussit à se fournir en matière biographique). Jablonka décrit la vie d’une femme qui n’a rien choisi en terme de destinée et qui se plie à celle de sa génération (celle du travail précaire, des réseaux sociaux, des séries télé, des bars de province, des relations sexuelles rapides, et du vide intellectuel).

Restent ces mystères qui toujours font réfléchir. Laëtita a laissé un testament écrit quelques jours avant sa disparition dans lequel elle dit vouloir mourir. Ironie du sort, elle voulait léguer son corps à la science. Ses organes qui ont reposé dans l’eau et qui sont donc inexploitables le seront néanmoins durant l'autopsie pour retracer sa propre agonie. Double présage de sa mort et de ses dernières volontés respecté en peu de temps...

Ce 18 janvier, elle, qui est très sensible et peu enclin à l’infidélité, trompe son ami avec deux autres types avant d’être assassinée par l'un d'eux.

Enfin, Jablonka, écrit la vie d’une femme portée par les aides et les services du système, de l’enfance à la tombe. Toute sa vie, l’état a encadré la petite, lui donnant des chances de croire en l'Homme en dépit de sa condition de femme maltraitée par ce dernier. Foyer pour enfants retirés, famille d’accueil subventionnée, lycée publique d’éducation prioritaire avec diplôme professionnalisant. Même morte (sur ce point Jablonka insiste souvent sur des détails scabreux de corps mutilé), et devant le mutisme du coupable, l’état est contraint de mettre en place un dispositif de recherches jusqu’à ce que le corps soit autopsié puis mis en bière pour une concession éternelle offerte par la mairie. Là encore l’état déploie ses ressources, mais il n’a pas empêché l’inéluctable : la pulsion violente et mortifère. Laëtitia, dont le calvaire a duré toute sa vie avec en prime une mort abominable, a été une enfant portée (sauvée et victime à la fois d’un état imparfait, tout comme l’être humain qui le compose) par un système qui doit accuser toutes les failles d’une vie d’homme. Surprenante mise en abîme que Jablonka met en lumière avec précision, conférant au tout un aspect terrifiant.

Laëtita, belle jeune fille et martyre, est le personnage involontaire d’un livre qui vous hante, vous interroge, vous choque, vous blesse, vous déprime, vous passionne, vous harcèle, vous scandalise, vous écœure, car c’est la peinture mise au grand jour de ce qu’aucune personne, quelque peu sensible et inquiète, ne souhaite découvrir en face (d’où le biais obligée de la lecture et de la représentation). Jablonka a composé là un livre terrifiant, et pourtant il rend hommage à quelqu’un qui, au vu des cicatrices retrouvées sur ses mains (symboles sanglants de celles qui ont parcouru sa courte existence), a voulu se protéger des coups de couteau qu’elle recevait tout en perdant la vie. La Fin des Hommes (nous mettrons plutôt un H majuscule) n’est jamais finie. Et c’est pourquoi la littérature décrit le Mal.

Novembre 2016.

Le Monde d’hier de Stefan Zweig

Testament littéraire.

            Stefan Zweig (1881-1942) fait partie de ces écrivains qui connurent la gloire de leur vivant puis une célébrité posthume assez saisissante. La Confusion des sentiments, Vingt-quatre heures de la vie d’une femme, Le Joueur d’échecs ainsi que des biographies sur Verhaeren, Romain Rolland, Marie-Antoinette, Balzac, restent extrêmement appréciés de nos jours, notamment des lectrices.

Avec Le Monde d’hier, écrit en 1941 alors qu’il vient d’arriver au Brésil après être resté en Angleterre pour fuir la guerre, Zweig décrit avec une effroyable nostalgie l’effondrement d’un monde pourtant prometteur. Jusqu’à 1914, l’écrivain se souvient de sa jeunesse éclatante, baignant à la fois dans une extrême liberté et une culture permanente. Doué mais solitaire, il décide après le lycée de voyager, de lire et de se former à la vie autrement que sur les bancs de la faculté. Déjà son esprit indépendant se révèle, son audace et son courage intellectuel sont prêts à affronter un monde tellement prometteur qu’il s’écroula au final sur lui-même. Il rencontre ses maitres spirituels, Romain Rolland, Emil Verhaeven, s’intéresse à la peinture et dévore les œuvres de ses contemporains. La guerre le brutalise, il est exempté mais décide d’apporter son aide aux blessés. Puis peu à peu, la société se reconstruit jusqu’à ce que le fou hurlant Hitler vienne coincer à tout jamais le destin de l’écrivain autrichien et accessoirement celui de l’Europe entière.

Durant 500 pages passionnantes parce que enlevées par un style à la fois ample et pudique, Zweig, écrivain généreux, humaniste, homme de goût et de justice,  revient sur ces années historiquement chargées. Il dresse le portrait d’une époque contrastée, partagée entre grandeur et décadence et revient sur des personnalités qui l’ont fortement influencé. C’est beau, c’est fluide, c’est élégant, c’est intelligent, c'est convaincant; Zweig est l'ami autrichien qui vous compte dans une sorte de fresque à la fois brutale et simple une époque précise. L’écrivain embrasse ainsi 60 ans d’histoire européenne (en cela, nous parlons ici de mémoire et non d’autobiographie) en mettant en valeur la société politique, économique et culturelle de son temps  tout en plaçant son existence entre parenthèse. Les grands bouleversements comme les anecdotes ironiques témoignent indéniablement de son sens de l’observation et de son analyse sociale. C’est donc le mémorialiste ici qui touche d’autant plus que sa modestie lui fait parler davantage des grands hommes qui l’ont marqué (Rolland, Freud, Gorki, Verhaeven), des capitales qu’il a fréquentées (Paris, Berlin Londres, Viennes), et des grands bouleversements sociaux qu’il a endurés (deux guerres mondiales tout de même) que de sa notoriété publique (Zweig vivait de son écriture en vendant énormément de livres. Il faisait partie des grands écrivains respectés et influents de l’entre-deux-guerres.).

L’écrivain met en retrait le créateur, voire le mondain afin de mieux saisir toute la destinée d’une époque marquée par deux guerres mondiales et une monté des périls unique dans l’histoire du monde. Enfin la persécution des juifs dont il fut également victime et son exil au Brésil où avec sa seconde femme, il décidera d’en finir. Esprit gai et positif, la médiocrité et la cruauté nazies lui firent perdre tout espoir au point de commettre l’irrémédiable. Ce livre-testament, n’en est pas moins un objet littéraire de toute beauté et un document historique de premier ordre. Pas l’ombre d’un mot suicidaire ne raisonne pourtant dans ces pages qui furent parmi les dernières que l’écrivain publia. Rappelons son suicide le 22 février 1942 à l’âge de 60 ans.

Mai 2016.

Lettres à Jacques Doucet d'André Breton 1920-1926

Breton bibliophile.

            Amitié peu commune entre ces deux hommes. Le premier, Jacques Doucet (1853-1929) est un couturier qui a fait fortune et qui s’est passionné pour l’art moderne en collectionnant les manuscrits et les tableaux des plus grands artistes. Le second, André Breton (1896-1966) est écrivain et pour gagner sa vie, recommande et recherche des trésors pour la bibliothèque et le fond de son employeur. Du coup, de 1920 à 1926, les deux hommes vont avoir une relation de travail, et de complicité puisque l’art moderne est au centre des recherches des deux passionnés.

Beaucoup de respect mutuel règne dans ces échanges épistolaires. La période 1920-1926 est la pleine expansion du surréalisme et Breton, qui doit rechercher des fonds pour la bibliothèque Doucet, se fait une joie de lui conseiller les œuvres de ses amis poètes : Aragon, Desnos, Péret, Eluard, Tzara, Soupault qui à cette période publient énormément. Parallèlement, la recherche de manuscrits plus anciens occupe le jeune homme qui lui propose ceux de Sade, de Restif, de Rimbaud. Enfin, les toiles de Picabia, Picasso ou encore Braque occasionnent des négociations et des discussions passionnantes. Le poète surréaliste veut d’ors et déjà faire partie de l’histoire littéraire en appartenant à cette filiation.

Quelque part, la naissance et les influences du romantisme sur le surréalisme baignent dans ces pages, certes policées et annotés de toute part par l’éditeur actuel. Breton propose une certaine définition du surréalisme à cet esprit curieux et avant-gardiste qu’est Doucet (ami de Suarès, à des années lumières de l’esprit révolutionnaire de Breton et qui s’occupe lui aussi de fournir la bibliothèque). On y parle littérature, on détaille les œuvres importantes de ce début de siècle, y compris dans le monde pictural. Picasso (délaissé par la suite par les surréalistes) est ici encensé par Breton.

Quelques surprises aussi car l’on apprend que Breton est un fin lecteur de tout ce qu’il reniera dans ses manifestes. Il recommande notamment à Doucet quelques ouvrages de Maurice Barrès (pourtant étrillé lors du procès parodique du même nom) qui l’ont fortement influencé.  Breton se révèle d’ailleurs énormément dans ces correspondances (déjà dans celles à Aube et à Simone) laissant parfois de côté l’écrivain intransigeant et subversif pour un être plutôt sensible et fragile. L’homme est donc moins tranchant, moins vindicatif, moins radical que dans ses manifestes ou certains autres de ses essais surréalistes. Un Breton plus humain donc, sujet à la tristesse des déceptions et à la mélancolie d’une âme poétique. C’est ainsi qu’il se confie parfois à son ainé.

Passés les fastidieux passages obligés de politesses ou d’occupations triviales rapportés dans ces correspondances, le lecteur replonge une nouvelle fois dans l’esprit de l’époque. Et ces correspondances inédites (autorisées à la publication par Breton 50 ans après sa mort) donnent un goût assez précis des préoccupations littéraires du « pape » du surréalisme. Nous attendons avec impatience les échanges épistolaires à l’intérieur même du groupe. Avec Aragon, avec Péret, avec Eluard. Cela devrait être plus intense !

Décembre 2016

Lettres à Simone Kahn (1920-1960)d' André Breton

Breton Intime.

Comme il était stipulé dans son testament, les correspondances d'André Breton (1896-1966) seraient révélées 50 ans après sa mort. 2016 marque donc ce cinquantenaire, et voici publié un premier volet: Les Lettres à Simone Kahn qui fut la première femme du poète surréaliste de 1921 à 1929.

En 2009, paraissait pour le première fois un recueil de correspondances de Breton avec Lettres à Aube: sa fille (et sa mère Jacqueline Lamba) ne faisant pas partie de cette close testamentaire.

André rencontre Simone (1897-1980) au Jardin du Luxembourg en 1920 par l'intermédiaire de Bianca Maklès, fiancée à un ami de Breton: Théodore Franekel (1896-1964). Ils se marient en 1921 et fort heureusement pour le lecteur, ils seront de temps en temps séparés, ce qui occasionnera une belle et dense correspondance. Seule celle d'André est éditée ici, ce qui pour la compréhension de leur vie privée n'est pas forcément aisée. Mais c'est la prose du poète surréaliste qui prime pour l'histoire littéraire, celle qui le montre très attentif à son épouse, délicat, romantique et amoureux (même lorsque la tempête menace!).

Qu'il s'agisse du style ou de la typographie de Breton, le lecteur n'est jamais en reste. Jolie écriture, belles constructions de phrases, Breton le surréaliste est un prosateur on ne peut plus classique (lecteur surprenant de Dostoïevski!). Même si son esprit est traversé de merveilleux et d'images puissantes, la restitution épistolaire n'en reste pas moins extrêmement fluide et construite. De 1920 à 1929, les deux tourtereaux passeront par tout ce qu'un couple subira de la rencontre à la rupture: Des mots doux (beaucoup) aux noms d'oiseaux (fort heureusement rares) en passant par le quotidien d'un couple jamais à l'abris des trahisons ou des problèmes financiers. C'est la rencontre de Suzanne Muzard (compagne d'Emmanuel Berl pour le moins fragile, passionnée et instable) qui mettra le couple en péril et Breton de demander le divorce (sans pour autant épouser cette dernière) en 1929. Ensuite, les lettres deviennent rares puis s'estompent...

Exceptés les problèmes de cœur (où l'on voit un Breton sensible, humain, parfois victime de ses passions mais jamais malhonnête), ces lettres marquent également la fin de Dada et la naissance du Surréalisme. On y croise Soupault, Aragon, Eluard, Desnos, Péret, Rigaut, Artaud et Crevel mais toujours de manière vague ou elliptique. L'auteur de Nadja (écrit durant ces échanges épistolaires, en 1928) décrit assez peu à Simone l'intérieur du mouvement mais seulement quelques événements, visites, bagarres ou rencontres. Il en est de même de son œuvre littéraire qui est très peu détaillée ici. C'est toute la limite de ce type de publication. L'on parcourt avec plaisir et intérêt la vie privée d'un auteur (qui chez Breton est assez triviale) mais la littérature n'est pas forcément le sujet central. Surtout qu'après 1929, les lettres se font de plus en plus rares voire inexistantes! Simone pourtant participait aux activités du groupe. Mais les portraits y sont bien rares. Rien sur les activités ludiques du mouvement, pas grand chose sur l'œuvre des camarades (sauf Aragon qui impressionne Breton), et rien sur les grands événements (Le Manifeste de 1924, Soupault exclu en 1926, Rigaut mort en 1929 etc.). Le couple évidemment était davantage ensemble que séparé et pouvait en discuter le soir dans la chambre du 42  rue Fontaine!

Reste à redécouvrir une époque riche en créations, en rencontres, et en amour! Breton est très entouré, très actif et très fragile (de nombreuses grippes parcourent ces quelques années).

 Il est prévu que Gallimard publie deux recueils par an. La correspondance avec ses amis surréalistes devrait être bien plus enrichissante.

Juillet 2016

Mémoires de Balthus recueillis par Alain Vircondelet

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Impressions de peintre.

"Conserver le plus longtemps possible l'émerveillement des jours et des mouvements de la lumière." Balthus, cité pat Vircondelet.

Saluons cette très belle entreprise de rééditer en format de poche ces Mémoires du peintre Balthasar Kłossowski, dit Balthus (1909-2001) peu avant qu'il ne disparaisse à l'aube de ses 93 ans. Alain Vircondelet (né en 1947), biographe de son métier, a recueilli durant ces trois cents pages les confidences de son ami Balthus au cours d'un très long travail de rencontres et d'entretiens.

Connu pour ses toiles de jeunes adolescentes quelque peu dénudées (entre autres), Balthus, homme discret et secret, révèle sa profonde nature de peintre intransigeant. Loin du vacarme du microcosme mondain, il avoue être un artiste solitaire, besogneux, croyant et retranché dans son atelier. En 107 chapitres très courts, Balthus ne résume pas sa vie, mais évoque en points décousus, son enfance, ses rencontres, ses influences, sa vision de l'art (et de la peinture évidemment), sa femme et son travail quotidien d'hédoniste rigoureux, grand amateur d'art et contemplatif de la nature bienveillante.

Sceptique sur les écoles, égratignant au passage le surréalisme, qu'elle soit picturale ou littéraire, Balthus se veut loin des dogmes et partage avec le lecteur ses admirations pour Rilke (son beau père) tout autant que ses contemporains: Jouve, Malraux, Camus, Picasso, Giacometti pour avoir été indépendants et libres comme lui. (Par opposition à Bataille, Breton, Dali, etc. qui ont mêlé leur travail au groupe et à leur carrière.)

Défendant les grandes traditions (respect de la nature, de son prochain), il donne cette impression du vieux sage retranché en Suisse en 1977 au Grand chalet de Rossinière, havre de paix, de lumière et de silence après avoir été directeur de l'académie de France à la Villa Médicis. Loin du bruit des moteurs et de la pollution moderne qu'il exècre, il tente de définir ainsi son travail de peintre reclus et sceptique.

"La vocation magnifique du peintre, son destin fatal pourrait-on dire, est d'être en accord avec la mélodie du monde. Il faut sentir le frémissement des choses, au climat des lumières, biaisées, rasantes, qui traduisent l'histoire du temps, aux divers plans qui se relient entre eux. C'est un travail essentiellement religieux, dont l'issue est l'exultation de ce monde, vaste et divin."(p270)

Cette promenade picturale et historique avec Balthus est un plaisir de lecture. Vircondelet a su s'effacer pour reproduire, on imagine fidèlement, les propos du peintre peu à l'aise avec l'écriture. Chaque évocation est un souvenir frappant où passent et repassent Picasso et Giacometti, ses deux maitres en peinture. Contrairement à ce que la conscience collective pouvait éventuellement croire, Balthus a fait œuvre de discrétion, de retrait et de tradition. Ses adolescentes n'étaient pas dévergondées mais représentaient la pureté de la jeune femme, au croisement mystérieux de l'enfance et de la puberté. Sa peinture est à la fois représentative, mystique et interrogative du monde où l'artiste s'efface pour appréhender la nature.

"Peindre, c'est sortir de soi-même, s'oublier, préférer à toute chose l'anonymat et prendre le risque quelque fois de ne pas être en accord avec son siècle et avec les siens. Il faut résister aux modes, tenir coûte que coûte à ce que l'on croit bon pour soi, et même cultiver ce que j'ai toujours appelé à l'égal des dandies du XIXè siècle, "le goût, aristocratique de déplaire". Connaitre cette fine jouissance de la différence qui, de toute façon, vous appelle à des tâches très inouïes, stupéfiantes. Le peintre, comme je l'entends du moins, a contre lui tous les marchés, toutes les tendances, tous les snobismes. Il est hors des modes." P.311.

Nous recommandons la lecture de cet ouvrage où l'art (exigeant et incorruptible) domine et surpasse les évocations moins passionnantes d'une simple biographie.

Mai 2016

Ne pars pas avant moi de Jean-Marie Rouart

Ebauches, esquisses, portraits.

On ne présente plus Jean-Marie Rouart, académicien sympathique né en 1943. Des essais dont le dernier : Ces amis qui enchantent la vie : passions littéraires, des romans Avant-guerre, prix Renaudot 1983, des pamphlets Omar la construction d’un coupable et des récits La Guerre amoureuse composent une œuvre riche, souvent passionnante, jamais décevante, parfois énervante. Rouart est le type même de l’académicien des années 2000 qui s’inscrit dans une certaines filiation littéraire. Entre réaction et modernité, parisianisme et éclectisme, en digne descendant de ses pères littéraires, avec une cause à défendre et une œuvre prolifique.

Et ce nouveau livre de mémoires ne déroge pas à la règle. Si l’auteur prend des libertés circonstanciées avec la forme – le livre est composé de petits paragraphes évoquant des souvenirs plus ou moins épars avec comme leitmotiv la jeunesse du lycéen qui peine à décrocher son bac et à conserver son premier amour – il n’en demeure pas moins fidèle au genre en évoquant sa jeunesse parisienne dorée (qu’il considère comme un ratage).

Et qu’on aimerait rater sa jeunesse comme il la dépeint ! Même si sa condition sociale n’est pas celle du noble rentier, il croise les chemins de D’Ormesson, Jean Guitton, De Beaumont; puis plus tard de Nourissier, Vergès ou Giesbert dont il nous dresse des portraits très inspirés. Le tout en tentant de séduire les petites bourgeoises du 7è arrondissement qui lui font la vie dure. Surtout Solange, celle qu’il dénigre plus ou moins au début de son amourette puis qui lui fait subir les pires humiliations en le trompant à tout va. Chaque historiette se lit avec grand plaisir car Rouart utilise son style à la fois simple et ample, direct et élégant pour évoquer des souvenirs vieux de 50 ans qu’il nous fait revivre avec âpreté. Ses descriptions sont imagées, sans débordement ; ses visions sont celles d’un expert littéraire et ses analyses collent bien à sa préciosité académique. Homme lettré et écrivain raffiné, on accompagne ce parasite mondain dans ses circonvolutions amoureuses et littéraires avec beaucoup d’attention. Chaque portrait est subtil, chaque esquisse renvoie à un passé encore vivant et chaque ébauche nous fait attendre la suivante. La guerre littéraire (celle de la reconnaissance éditoriale) côtoie la guerre amoureuse (Rouart aime les femmes et le dit avec sincérité, sans vulgarité, et avec passion). Il est vrai que l’écrivain est, par définition, celui qui, déçu par les femmes, les connaît en fin de compte très bien. Il parle de ratage donc. 50 ans après, le bac ne se rate plus mais la reconnaissance est bien plus rude à gagner ! Rouart est donc un contre-exemple actuel mais peu importe, l’écriture permet de raviver des souvenirs enfouis.

A l’heure des autofictions où le contenu frôle la pornographie assumée et des romans autobiographiques qui règlent leur compte avec les psychanalystes à la mode, Ne pars pas avant moi ajoute de la fraîcheur et de la légèreté (intelligente) dans un monde qui s’essouffle littérairement. Rouart a un style d’académicien au rictus assumé, tel un polisson institutionnalisé. Et à 70 ans, il revient sur ce qui crée le souffle de la jeunesse parisienne (ici des années 50). La fascination pour les écrivains et la quête obsessionnelle (mais joyeuse même si elle mène à la souffrance de la solitude) de la jeune femme aimée. On aime et on en redemande.

Février 2016.

 

 

Nouvelles animalières de Guy de Maupassant

Historiettes canines.

           Guy de Maupassant (1850-1893) fait partie de notre patrimoine littéraire. Un monument qu’on a trop souvent placé derrière Balzac, Flaubert et Zola, alors qu’il devrait égaler ces génies de son temps sur les chronologies des manuels scolaires. Quelques chef d’œuvres Une vie (1883), Bel-Ami (1885), Pierre et Jean (1887), Fort comme la mort (1889), Notre cœur (1890), sans compter ses nombreuses nouvelles publiées sous forme de recueils;  et que l'on redécouvre indéfiniment, comme ici dans cette anthologie animalière.
Il meurt à 42 ans après une tentative de suicide qui lui vaut d’être interné jusqu’à sa mort après 18 mois d’inconscience…

Maupassant est beaucoup étudié au collège, et ce recueil de nouvelles fait pour les écoliers, est composé de 11 textes écrits de 1882 à 1890 où un ou plusieurs animaux sont au centre de l'intrigue. Chat, chien, mais aussi oiseaux divers, cheval, loup, poussins interviennent dans des scènes du quotidien ou lors de chasses organisées. L'animal est soit sacrifié, soit glorifié.

Un homme malade couve des œufs sans son lit, un chat empaillé porte malheur, un chien perdu est à l'origine d'une rencontre, un autre chien est sacrifié par des propriétaires avares, un loup est combattu à mort par un homme, un cheval est torturé, etc. Chez Maupassant, le cadre et l'intrigue de ces très courtes histoires sont propices au développement psychologique des situations, avec ces descriptions très réalistes et cette force de style qui pousse à ressentir les émotions des personnages (voire des animaux) tout en interpellant un lecteur qui se doit d'être critique de ce qu'il lit en étant témoin des faiblesses humaines et des misères animales. En conteur subtil et élégant, Maupassant nous brosse le tableau de la vie des mœurs de son temps où la campagne et la vie paysanne jouent un rôle important puisque ce sont ces petites-gens qui composent cette société. L'animal, plutôt noble, au centre des combinaisons humaines, prend son statut à la fois d'observateur, de victime expiatoire, et de substitut humain face à ce petit peuple, souvent mesquin et indigne.

Maupassant avait écrit quelque part que le cri d'un animal torturé était peut-être le pire symbole de la souffrance en ce monde et que cela le bouleversait au plus haut point. Il y a de cela dans cette anthologie où la souffrance animale y est représentée dans la mort du loup, du chien, du perroquet, du chat ou du cheval (les animaux meurent beaucoup dans ces nouvelles assez tragiques). Oui car l'auteur montre son attachement pour les animaux bien plus dignes (et impuissants devant les décisions de leur maitre) que certains personnages cruels, égoïstes ou médiocres. Intervenant dans des situations souvent banales, le tragique quotidien que Maupassant met en scène nous renvoie à notre propre condition imparfaite où l'homme est pris au piège de sa petitesse, de sa médiocrité, de son égoïsme et de sa cruauté. Maupassant dissèque ses contemporains avec l'œil du chirurgien (quant à la description) et du psychologue (quant à la situation); bref avec le talent de l'écrivain génial qu'il était, capable de réinventer un monde et son époque afin de les mieux comprendre, de les mieux saisir, et de les mieux dévoiler au regard de ses lecteurs, témoins passifs d'événements pitoyables. Pas étonnant qu'avec un tel constat, il soit mort fou...

Nous conseillons donc ce court recueil qui manie admirablement plaisir pur de lecture, compassion pour les bêtes, vision dramatique et lucide de l'époque ainsi que description subtile de l'Homme dans ce qu'il a de vil, et parfois de généreux face à la condition, autrement plus biologique, de l'animal.

Février 2016

 

Pensées de Joseph Joubert

Le Moraliste intransigeant.

« On est moins ennemi de ceux qui nous haïssent que de ceux qui nous méprisent. » Joubert

Joseph Joubert (1754-1824) fait partir de ces moralistes français importants mais malheureusement assez peu connus (contrairement à Chamfort son contemporain) à la croisée du XVIIIè et du XIXè siècle. Il fut  le compagnon littéraire de Chateaubriand que ce dernier édita de manière posthume en 1838 sous le titre Recueil des pensées de M. Joubert et c’est ce même recueil que publie courageusement Rivages avec un classement thématique de l’auteur d’Atala. Sur l’œuvre de son ami, François-René est éloquent : « Jamais pensées n’ont excité de plus grands doutes dans l’esprit, n’ont soulevé de plus hautes questions et préoccupé davantage. » Et en effet, l’ouvrage est construit sous forme de parties thématiques comportant la religion (il fut un fervent catholique), le Jansénisme, la politique, l’éducation, les différents âges de la vie, la littérature, les écrivains, et lui-même.

Esprit vif et éclairé, cet écrivain sans œuvre et posthume se situe dans la tradition française du moraliste total. Ses pensées construisent en fait un manuel de savoir vivre, aimer, prier, donner et recevoir. L’écrivain parle souvent de moral (religieuse souvent) mais sa biographie montre bien à quel point il a su mettre en pratique ses préceptes, notamment dans l’amour et la compréhension de son prochain.

Celui qu’on taxerait de réactionnaire catholique aujourd’hui est en fait un philosophe intègre où la retenue, la croyance en Dieu et la posture morale comptent par-dessus tout. Témoin de la terreur sous Robespierre, il sait de quoi il parle quand il écrit : Il faut aimer de Dieu ses dons et ses refus ; aimer ce qu’il veut et ce qu’il ne veut pas. Ou encore : La peine du talion n’est pas toujours équitable quand elle égalise, mais elle est toujours atroce quand elle excède.

Tout chez Joubert (qui ne brille pas par son style malheureusement) est dans la compréhension du monde (le céleste expliquant le terrestre), le respect de la vie humaine et dans une certaine mesure la critique de la pensée dominante (Chez Voltaire ou Rousseau qu’il égratigne au passage !).

Ce qu’il y a de plaisant dans la lecture d’un tel moraliste, c’est que l’on oscille entre des préceptes très stricts sur la morale : « La crainte de Dieu nous est aussi nécessaire pour nous maintenir dans le bien, que la crainte de la mort pour nous retenir dans la vie. » tout en montrant son degré de subversion quant aux mœurs rigides et archaïques usuelles :  « Si l’apathie est, comme on le dit, de l’égoïsme en repos, l’activité qu’on vante tant pourrait bien être de l’égoïsme en mouvement. C’est donc l’égoïsme en action qui se plaint de l’égoïsme en repos. »

Comme chez Chamfort, ou plus tard Cioran, il y a du révolutionnaire dans chaque moraliste évoluant dans une société qui devient de plus en plus insupportable. Joubert est un écrivain qu’il faut consulter régulièrement et ce petit ouvrage en taille (mais de 460 pages) est le bienvenu aujourd’hui.

Mars 2016

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