Considérations sur un amour défunt - Adresse au fantôme.

Le Carnet Impossible

Journal des rêves

2009-2010

 

Cci00038

 

 

 

« On ne se tue pas par amour pour une femme. On se tue parce qu’un amour, n’importe quel amour, nous révèle dans notre nudité, dans notre misère, dans notre état désarmé, dans notre néant. »

                                                                                                                                              Cesare Pavese, Le Métier de vivre.

 

 

8 janvier

Dans ce rêve, tu reprenais des études et j’étais surveillant à l’internat où tu créchais. Tu m’évitais, préférant t’adresser à d’autres connaissances communes et je passais mon temps à t’apercevoir de loin, dans des couloirs sombres, sans pouvoir t’approcher. Un peu comme ces lycéennes belles et lointaines que nous n’osions approcher lorsque nous étions en terminale. De nombreux rêves depuis quelques années s’inspirent de ce schéma, celui de la distance, de la rancœur, de la fuite, et de l’incommunicabilité.

Depuis quelques semaines et l’envoi de ma lettre, je fus obsédé par le fait de te retrouver. Je scrutais tout ce qu’il y avait de présent sur Internet, à la recherche d’indices, de photos et je trouvais néanmoins quelques informations des plus déprimantes. Ta profession de directrice des ressources humaines dans une énorme boite américaine qui possédait une firme en France, dans la banlieue ouest de Paris. Sur ta fiche, on voyait ton minois d’adolescente prédatrice, requin mangeur d’hommes qui structurait, restructurait, employait, licenciait, bref, une vraie activité libéralo-communicationnello-progressiste (compassionnelle, pourrait-on rajouter au cynisme du statut !) dont tu aspirais depuis longtemps et dont on connaît mon abjection philosophique.

13 janvier

En deux jours j’en apprends plus sur toi qu’en quatre ans. Et quelles nouvelles ! Si l’on réfléchit, les deux plus dures à entendre puis à concevoir, du moins pour la seconde. La première est donc que tu es mariée. En fouinant sur Internet, j’ai appris ça, en rejoignant deux noms de familles cinglants. Un tour sur un forum de rencontres et hop j’aperçois la tête du type. Loin de mon idéal masculin mais que voulez-vous, j’ai tellement maugrée dans ma vie sur les goûts de chiotte des femmes que tout espoir est permis. Je cherche un peu sa profession et là je tombe encore sur du solide. Bref, de quoi pavoiser encore des années.

La seconde information est que j’apprends par Edouard qu’à l’époque où j’entretenais une relation privilégiée avec mon oreiller et les murs de ma chambre sur lesquels je me frappais la tête comme pour expurger le tourbillon putride qui l’alimentait de fond en comble depuis ta sentence expiatrice, ce dernier, démuni et inquiet des tournures éventuelles que cela allait prendre,  t’avait appelée pour te raconter un peu la situation et peut-être faire appel à tes dons de gentillesse. Et tu n’as même pas réagi, lui demandant simplement de lui donner des nouvelles et de te rappeler. Il n’en fit rien mais surtout tu ne le rappelas jamais pour savoir si la cause de tes malheurs avait fini par se jeter par la fenêtre. Ce coup de fil, ce dernier lien qui nous unit à présent, il me l’avait caché depuis cinq ans. Et quelle annonce. Mon Dieu ce que je t’ai fait pour que tu ne daignes réagir au moment où mon visage se boursouflait entre les beuglements, les pleurs et les cris. J’avais gonflé comme une baudruche aseptisée et je sentais mon visage se liquéfier à chaque endroit où je te retrouvais en rêve. Après ça, je comprenais mieux pourquoi ce silence durait, et surtout pourquoi, et selon les dires d’Edouard (qui ne te reconnut pas durant ce coup de fil révélateur de ta belle nature), l’amour que tu me portas fut directement changé en haine. Pas d’indifférence (ce que je croyais), car quand on est indifférent, on vient aider son prochain. On n’en a tellement rien à foutre qu’on peut faire encore le déplacement. Mais quand on est touché par la grâce de la haine, on reste enfermé dans son propre corps avec le sang qui flagelle en soi, mimétiquement attaché à l’objet de son rejet. Un nouvel amour pouvait naître. Tu devais être sacrément atteinte pour en arriver là. « Tiens moi au courant », as-tu dit ! Ok je te rappelle dès que je le retrouve titubant au bout d’une corde! Invraisemblable mais pourtant authentique. Plus de quatre ans après, je me dis que tu as dû fouiner dans mon Journal où fleurissaient trop de prénoms féminins. Et maintenant, que vais-je faire ? Ecrire, encore écrire.

25 janvier

En fouinant sur Internet donc, je découvre le prévisible, le logique, le consensuel. Tu es mariée. Puisqu’aujourd’hui les gens de ton espèce laissent traîner des informations à la vue de tout le monde, il m’a été facile de raccorder les faits les uns avec les autres. J’ai eu même accès à la photo du mari. Pas terrible. Il ressemble à un technicien de chez Darty, gros gabarit, la barbe fraîche, des kilos en trop, bref, je ne sais pas où tu nous l’as dégoté celui là ! Dire qu’il doit se prendre pour un artiste. M’enfin, je suis certain que c’est un type sympa. Sur cette photo que l’un de tes contacts d’un forum a publiée, on te voit avec lui. Vous sembliez être à un mariage. Tu es engoncée dans une robe dorée qui fait ressortir avec tes formes généreuses quelques sérieux kilos en trop. Tu parais enflée, vieillie, une vraie dinde de Noël ! Puis l’autre gorille pas loin triomphant dans son costard trois pièces. Deux gros beefsteaks postmodernes comme ta mère en raffolait le dimanche en sortant de chez son boucher chéri ! C’est le fric et le luxe qui vous ont engraissés comme des oies ou quoi ? L’abondance et les restaus, ou le stress permanent de vos deux métiers abêtissants ? Dire qu’il y a cinq ans, tu complexais comme une folle à l’idée de dépasser d’un gramme le poids autorisé par les mass médias et là je te vois comme un rôti de bœuf saucissonné dans son filet doré. Quelle parure ! Dans dix ans, tu ressembleras comme un cheveu à ta mère. Un vrai filet mignon bourré de gras ! Dire que quatre ans plus tôt, au mariage de mon frère (qui depuis a divorcé, logique aussi), tu resplendissais dans ta robe rouge, ton bronzage des mers du sud et ta jeunesse d’un autre âge. L’amour ne fait pas tout, il faut le croire.

31 janvier

Ça y est, j’ai montré ton visage à la femme qui partage mes jours. Aucune réaction de sa part. Tu n’es plus personne dans notre vie, et ce n’est pas faute de t’avoir évoquée à maintes reprises.

En juin 2004, alors que j’étais affalé sur le canapé de A. dans un état de légume conscient de son état larvaire, elle a dit tristement: « C’est de ma faute si tu es comme ça, et si j’ai fait souffrir Caro… » Tu vois un peu l’immensité de cette personne, qui a l’époque soufflait ses 19 bougies. Elle te piquait ton mec involontairement et employait ton diminutif, proche de toi et accablée par le cataclysme qu’elle avait déclenché. Compassion dans la compréhension non pas d’une rivale mais d’une sorte de double mimétique. Humaine à en perdre contact avec les vivants, elle me laissait repartir vers toi et fut là pour m’accueillir en pièces détachées le jour où tu me renvoyais dans le néant. Force et droiture de la femme. De vous deux, en quelque sorte. L’une qui fracture par souffrance et l’autre qui réunit par amour… Deux mêmes amours exprimés par deux opposés extrêmes.

Mon oncle est mort. André, le frère de mon père. Te souviens-tu de lui ? J’en doute. Et toi, de ton côté, qui (à part nous deux) a disparu ? Il a contracté un cancer de la plèbe en ayant dans les années 68-69 travaillé au contact de l’amiante. Inguérissable. Il avait 72 ans. C’est encore jeune, peut-on dire. Huit mois plus tôt, on le lui avait annoncé sans aucune chance de rémission. Il se savait condamné depuis huit mois. Puis en dix jours, son état s’est aggravé au point de le faire agoniser, entouré des siens, jusqu’à ce qu’il rende son dernier souffle. Mon père était présent dans la chambre quand son frère a expiré. Il lui tenait la main pour l’accompagner dans la mort. Le petit frère tenant la main de son grand frère qui étouffait, rattrapé par cette saloperie de cancer. Tu imagines vivre ça ? Quelle horreur cette existence.

J’ai encore rêvé de toi il y a quelques temps. Un rêve imparfait où nous nous parlions, tout simplement. Mais c’était un rêve tellement fou quand on voit le fossé qui le sépare de la réalité.

16 février

Au badminton, au centre Jean Sarrailh, Salle 2. Là même où nous nous sommes rencontrés en 1999. Je ne cesse de fixer ce poteau central d’où tu m’adressas ton premier sourire, ton premier acte d’amour. Tu installais un filet puis tu t’es retournée à mon arrivée. Marion évoque les années où nous jouions comme des demeurés, le vendredi soir. « Il y avait Clément, Edouard, puis Caroline », dit-elle. Puis elle me regarde en souriant. « Tu as quand même des nouvelles d’elle ? » demande-t-elle. Non. Nous avons cessé de nous voir dès lors que nous nous sommes séparés, réponds-je. « C’était de ta faute, je suis sûre », dit-elle timidement. Oui, suis-je obligé de lui rétorquer, en réfléchissant à ma réponse et à ta décision. C’est de ma faute.

1er mars

A l’enterrement de mon oncle, j’ai bien fixé son cercueil. Je l’ai imaginé dedans, immobile, les mains croisées sur son ventre, les doigts enchevêtrés, le corps aussi étendu qu’inerte, la peau gelée et durcie. Ma mère me l’a décrit avant la mise en bière. « Il était comme on avait l’habitude de le voir, un pull en laine bleu clair au col en V, une chemise blanche et une cravate sobre. » Mon père l’a embrassé une dernière fois, sur le front. Des gestes comme cela, mon père de 10 ans plus jeune faisant un dernier adieu à son frère mort, rendent la vie foudroyante. Lorsque Stéphane lui a demandé ce que cela faisait d’embrasser un mort, il lui a répondu que la sensation rappelait le contact de la bouche et d’une pierre froide. En fixant ce cercueil qui nous rappelle à chaque enterrement, à chaque disparition d’un proche, que la vie est une belle fumisterie, et bien je me suis dit qu’il fallait que je te rappelle, juste avant qu’on finisse dans un trou et qu’on se fasse becter par des moucherons dans le noir et la terre. Se dire bonjour, comment ça va, simplement puis te laisser à nouveau, te laisser rejoindre ton mari, te laisser faire tes enfants, te laisser virer tes employés. Mon oncle André que tu as vu au mariage de mon frère (maintenant divorcé, je le rappelle à la jeune femme mariée) voulait être incinéré. Et son urne a été déposée dans le caveau familial. Il repose avec ses parents dans une petite boite remplie de ses cendres. J’ai juste pensé aux cinquante années qu’il a passées avec sa femme qui occupe à présent cette maison trop grande qu’ils avaient achetée l’année de notre séparation et que j’ai découverte pour la première fois lors de mon passage aux obsèques. Dans cette maison propre et vaste où tout le monde s’est retrouvé pour se goinfrer, j’ai regardé les photos où l’on voyait André habillé comme dans son cercueil, souriant, imposant, délicat, séduisant, posant devant son jardin ou sur sa terrasse une belle après-midi d’été, avec ses petits enfants ou avec son frère, mon père, le rescapé. J’écris cela parce que je sais que nous allons mourir, sans ça je ne l’écrirais pas. Je t’écris parce que je sais que nous allons mourir.

17 mars

Ces temps-ci je me suis procuré un tome des Carnets de Paul Gadenne, Le Rescapé. Je me souviens que c’est le seul écrivain que tu m’aies fait découvrir par l’intermédiaire d’une de tes collègues qui avait écrit un mémoire sur lui. Et comme moi, Gadenne, a été rongé par la perte d’une femme et l’impossibilité de poursuivre son existence amoureuse normalement.

Naïvement, je pensais te retrouver l’année de mes 30 ans. Je ne sais pas, encore l’un de ces mauvais pressentiments qui ne se réalisent jamais, un peu comme ceux que j’avais la veille d’un de tes nombreux voyages en voiture. A chaque fois, j’avais l’intime conviction que tu allais te tuer ; et du coup, je passais les veilles de tes départs en imaginant que c’était les dernières avec toi, que je ne te reverrais plus autrement qu’en pièces détachées. Je fixais ton visage d’enfant avec en tête l’idée que je te retrouverais morte, défigurée, disloquée, déglinguée, ne ressemblant plus à celle que j’aimais et qui bougeait devant moi, devant son plat de nouilles. A présent, les nouilles, c’est nous.

Mais comme d’habitude, le réel sans pitié continue son chemin de croix. Il ne se passera jamais rien si je ne bouge pas le petit doigt, si je ne décide pas de sonner chez toi, de foutre l’autre dans le couloir cinq minutes pour pouvoir discuter avec le requin que tu as dû devenir. En lisant l’imperturbable Nicolas Gomez Davila, j’ai pensé à toi : « L’indépendance intellectuelle est aujourd’hui inaccessible à qui choisit une profession libérale. La société moderne déprave l’intelligence qui se donne à elle, ne fût-ce qu’en location. »

A moins que ton mari t’ait confisqué la lettre que je t’ai envoyée en décembre 2008, tu as dû lire cette missive, et tu n’as rien fait. Rien. Quelle désespérance. Quelle lâcheté permanente à persister dans l’oubli de son prochain et cela sur une étendue de milliers de jours ouvrables. Si tu savais le temps que j’ai mis à pondre cette lettre et à la relire et à la relire encore.

18 mars

A ce cours de Marion, cette fille arrivée en début d’année. Elle s’appelle Alice, ne doit pas avoir plus de 20 ans. Cette fois-ci on ne peut pas dire qu’elle soit véritablement ton sosie mais elle a les mêmes expressions que toi au même âge. Elle est brune, la peau très blanche, son visage respire la bonté et la gentillesse, et elle doit faire ta taille. Comme toi, elle est souriante, très scolaire, volontaire, motivée. Elle a ta façon de papoter avec ses camarades en allant disputer une partie, avec ce côté un peu bourgeois, mais jamais de manière démonstrative, quoiqu’on ait parfois l’impression d’une pure convenance d’éducation. Par contre, elle débute. A mon écoute, elle retient les quelques conseils que je lui prodigue. Durant toute la séance, je ne peux m’empêcher de l’observer, de penser à ce que tu es devenue après la seconde partie de ces années 2000, après le badminton et les séances auxquelles nous assistions ensemble. Elle s’habille de la même façon. Un bas de jogging noire et large, des Nike blanche et verte, puis un t-shirt généralement blanc avec un motif inscrit dessus, bref, rien à voir avec ces filles qui étudient la façon dont les vêtements de sport vont habiller leur corps. Marion me le fait même remarquer, qu’elle a tes airs, qu’elle nous fait penser à toi. Nous discutons un peu du coup, me voyant plaisanter là-dessus, et parler de toi comme un fantôme plus ou moins proche encore. Elle me demande ce que tu es devenue. En 2004, lorsqu’elle m’apercevait de temps en temps dans ses cours, elle avait dû remarquer l’épave que j’étais devenu, (je passais les séances à fixer les poteaux sans jouer une seule minute ou à rester allongé sur les bancs du vestiaire) et elle m’en reparle aujourd’hui. Elle me dit que j’ai l’air du type encore atteint par cette histoire de mort. Elle rajoute qu’à l’époque j’étais distant à ton égard alors que tu montrais une certaine attente envers moi durant ses cours… Bref, elle te voyait amoureuse quand moi je devais encore jouer le mec blasé. « Mais tu étais jeune. », rajoute-t-elle comme pour excuser mon attitude infantile. Discussion courte, simple où l’essentiel est dit. Durant le cours, je me retrouve avec Alice en double et je ne cesse de repenser à l’époque moyenâgeuse où nous jouions ensemble. Déconcentré, je ne parviens pas à remettre une balle, ou un volant plutôt. Etudiante en droit, elle part subitement pour un cours. Elle me salue timidement, puis disparaît. Ce soir, j’ai 31 ans et je joue encore au badminton comme quand j’en avais 21. Edouard est parti vivre aux Pays-Bas, Alexis à Bangkok. Mickaël sera là, comme à chaque fois. Il vit à Bastille avec une jeune femme. Et j’attendrais encore un signe invisible de toi, une loupiotte, un frottement, un murmure, une ombre, une note, une pensée. Je sais que mardi, je reverrai Alice, et je me connais trop pour ne pas savoir que je vais l’inviter à boire un verre un jour. Elle ignorera que c’est toi que je veux revoir à travers elle. Que c’est toi que je veux entendre, que c’est toi que je veux (re)connaître, que je veux (re)trouver. Que son histoire, son passé et même son physique m’indiffèrent. Je veux entendre dans sa bouche les dernières années de ta vie, goûter dans sa salive l’odeur de tes cendres. J’espère qu’à 40 ans, tu seras le souvenir qu’on raconte à une femme en passant, rien de plus, sinon, ça va être compliqué.

24 mars

Comme tu n’es plus rien pour moi, au sens où tu as disparu de la circulation comme toute femme qui se mérite, mon imagination inconsciente déborde en tout sens lors de ces heures cruelles où la nuit s’empare de notre dignité. Cette nuit donc, pendant que tu ronflais paisiblement dans ton F8, asphyxiée par ton boulot de chaque jour, tes réunions de travail, tes plans sociaux, tes embauches du moment, ton journal interne, ta revue externe, tes statistiques fiables, tes bénéfices bruts, tes projets d’aménagement, tes restrictions budgétaires, tes problèmes financiers, tes relations d’affaires, tes courses, tes collègues, ton chef, tes esclaves, tes câlins, tes séances de cinéma, tes voyages touristiques, tes soirées télé, tes nuits festives, bref, durant tout ce temps précieux que tu utilises pour ramener le ronron à la maison, puis te faire attraper de temps en temps quand le cœur t’en dit ; bref, durant tout ce temps, j’essaie de me reposer et lorsque le sommeil me kidnappe, je rêve sur ton compte. Cette nuit donc, je te relate le cauchemar. Nous étions restés vaguement en contact après notre ignoble rupture. Je savais où tu créchais, un immense appartement un peu sombre avec des mezzanines, une moquette bleue, et des bibliothèques en bois vernis partout. J’appris que tu avais été séquestrée par une bande de voyous qui t’avait contrainte à les embrasser un à un. Pas plus pas moins, pas de viol ni de torture, il avait fallu que tu embrasses chacun d’eux à pleine bouche pour qu’ils te laissent partir. Libérée, tu avais porté plainte contre moi, pensant que j’en étais le subtil instigateur. Je débarquais chez toi mais tu ne voulais rien entendre ni savoir. Tu persistais à m’accuser et je me retrouvais d’un coup convoqué chez les flics qui faisaient tout leur possible pour me faire cracher le morceau. J’avais beau leur jurer que je n’y étais pour rien, il n’y avait rien à faire. Tu ne retirais pas ta plainte tout en continuant à me mépriser ouvertement en restant à ton bureau, occupée à quelques dossiers et je me réveillais à cinq heures du matin dans le silence glaçant d’une nuit de printemps. Comme à chaque fois dans ces rêves c’était ta persistance à garder le silence qui me heurte. Cette façon d’annihiler l’autre de sa propre condition d’humain. De me repousser dans l’insignifiance la plus totale. Et après une telle expérience, il fallait prendre son baluchon, aller trimer sept heures sans surtout penser à toi.

25 mars

Pendant que tu t’agites comme une dératée à ton travail, je continue à vivre. Je me lève aux aurores, parcours la ligne 5, puis la 4, rejoins un bureau puis tente de supporter la journée. Comme je te l’avais signalé la semaine passée, j’ai commencé à approcher Alice. Je l’observe beaucoup jouer au badminton. Elle semble fragile physiquement, elle a du mal à taper dans ce volant et elle a adopté des gestes maladroits qui ne lui permettent pas de gagner un match ! C’est curieux, elle a l’air intelligente et réfléchie mais elle ne pense pas à corriger ses erreurs alors que je les lui ai signalées. Hier, il m’a été impossible de l’approcher. Marion ne nous fait pas jouer ensemble, encore moins en mixte et lorsque nous nous reposons de nos efforts, elle ne se trouve pas à mes côtés. Alors il a fallu compter sur le hasard et son infortune, pourtant j’étais un peu dépité de ne pouvoir rien échanger avec elle. A la fin du cours, je discute souvent le coup avec Marion et Alice s’est approchée pour nous saluer. J’ai écourté la discussion puis l’ai suivie, discrètement jusque dans la rue. Puis comme souvent chez moi, je fais un petit pique comme un « Tiens, c’est Mademoiselle Alice. », et hop nous voilà à marcher côte à côte sur le boulevard Saint Michel. J’avais au préalable regarder sa carte du Suaps que les étudiants déposent sur la table de Marion et j’avais enregistré l’adresse. Rue Lacépède. En 1999, j’avais connu une fille qui habitait là-bas. J’avais même dormi chez elle ! Ça n’est pas très loin de la place Monge, donc je savais où la petite se dirigeait. Histoire de paraître naturel, je lui signale que je dois passer dans une boutique près du Panthéon… Très naturellement, elle me demande ce que je fais dans la vie, paraissant plus vieux que les autres équipiers du cours. Oui, Caroline, physiquement, je ne fais plus 22 ans ! Je baragouine la vérité et lui explique ma profession actuelle. C’est à elle ensuite de me raconter le B-A-BA de ses occupations. Master 1 de droit social. Un truc que tu aurais pu faire. Elle rajoute qu’elle a vécu quelques années à Budapest, puis en Belgique avant d’atterrir ici à l’université. Elle me fait penser à toi, c’est une catastrophe. Au même âge, cette jeune fille est née en 1987. Elle compte passer le barreau en septembre prochain pour devenir avocate. Drôle d’expression quand on y pense, être de l’autre côté du barreau pour aider ceux qui y sont derrière ! Comme souvent dans ces cas-là, on ne sait pas trop quoi faire et que dire de bien spirituel. L’inviter à boire un verre est trop prématuré, trop risqué aussi, il faut donc se contenter de ces quelques minutes pour créer le déclic, jusqu’à la prochaine fois, toujours indéterminée dans le temps. La rue que l’on a empruntée se stoppe à un moment. « Je vais à droite, dit-elle, pour toi c’est à gauche, le Panthéon est au bout de la rue ! » Je m’arrête, tétanisé par cette ressemblance de chaque seconde. Je pensais faire un mince signe de la main et me retourner puissamment, mais nous restons une demi seconde face à face, un peu démunis par ce temps mort, cette pause, cet interstice, cette zone neutre. Elle s’approche soudain de moi, met sa main droite sur mon bras gauche et me fait la bise de la séparation. Il y a des gens qui ont cette coutume de mettre leur main sur le bras pour accompagner leur étreinte. Alexis fait souvent ça, j’ai remarqué. J’ignore ce que cela signifie précisément. Une sorte de semie accolade, voilà tout et en même temps un signe de tendresse naturelle et volontaire. Puis elle a disparu. Elle a dû rejoindre son petit studio rue Lacépède comme toi il y a dix ans rejoignais ton appartement, rue Frémicourt avec mon visage en tête lorsque nous nous sommes séparés un soir de décembre 1999 au RER Port Royal. On ne sait jamais quelle forme donner à ce type de rencontre car nous méconnaissons totalement ce que la fille a dans la tête à ce moment. J’avais remarqué lors des séances précédentes qu’elle me regardait de temps en temps mais rien pour épancher des certitudes. Mais là, on ne sait pas si on lui plait ou si on l’importune. A 30 ans passés, je reste encore un ignorant sur ce plan. Les femmes sont si surprenantes, dans l’ignominie comme dans la gentillesse, dans l’indifférence comme dans l’obsession. C’est peut-être une rencontre informelle pour elle ou le début d’une belle illusion. Une chose est sure, elle m’intrigue bien que physiquement, elle ne correspond pas du tout à mes critères sélectifs draconiens. Et puis ne l’oublie pas. Il y a toi qui se cache partout. Quand elle parle, quand elle sourit, c’est toi ; lorsqu’elle marche ou qu’elle embrasse, il y a toi derrière.

Tu vois, il n’y a pas utilité de composer un roman pour raconter notre histoire. L’existence entre deux périodes immensément ennuyeuses nous place toujours quelqu’un qui va vous transcender. Une rencontre catégorique, implacable, terroriste. A nous par la suite de faire baver ensuite l’encre avec les muqueuses.

31 mars

Mon père a 62 ans. Il y a deux ans, pour ses 60 ans, nous étions chez mon frère pour lui faire une surprise. Il y avait là André, Marie-Agnès, Isabelle, son ami, puis toute la clique, c’est-à-dire le reste de la famille. Deux ans plus tard, André n’est plus, et mon frère est séparé. Quant à nous, nous ne nous sommes pas retrouvés.

Cette après-midi, il y avait badminton. J’avais prévu d’inviter Alice boire un verre. Mais comme les femmes se ressemblent toutes, elle a fait comme si nous n’avions pas échangé un mot la semaine passée et m’a cordialement ignoré toute la séance. Pire, elle était avec un type que je ne connaissais pas durant toute la séance, une espèce d’asperge qui jouait comme un gland. Dans ces cas-là, il faut avaler son orgueil et compter sur le temps. Invaincu depuis octobre dernier, j’en perds la finale du tournoi de Marion. Il y a des femmes qui ne doivent pas nous échapper, comme si l’on pressentait une histoire logique avec. Qu’aurais-je fait si tu m’avais fait faux bon dès le début ? Si tu m’avais ignoré, à 22 ans, j’aurais lâché l’affaire. A 31, c’est précisément le début qu’il me faut avec une fille née en 1987 !

10 avril

Il y a deux ans, nous étions chez mon frère pour fêter les 60 ans de mon père. André était là, toujours discret. Il nous a raconté qu’à son retour d’Algérie, mon père, 13 ans, attendant son arrivée, a couru comme un dératé pour le rejoindre dans l’allée qui conduisait à la maison. Le bruit de la voiture l’a alerté et il a dévalé les marches de l’escalier pour se blottir dans ses bras. Cette confession bouleversante, jetée au cours du repas 47 ans plus tard, a laissé un blanc, un silence que l’on identifie vite… Et mon père de détendre l’atmosphère en remarquant qu’il était à deux doigts de verser quelques larmes…

Qui parlera de nous Caroline, si je ne le fais pas ? Qui était là pour voir comment tu as pleuré le jour de tes 20 ans alors que nous étions corps contre corps dans la moiteur de la chambre rouge ? (Je l’appelle la chambre rouge maintenant, cette pièce où nous dormions de temps en temps. On y savourait la chaleur du chauffage mis à bloc, du silence qui contrastait avec notre appartement qui donnait sur la rue, enfin la présence des toutous qui ronflaient à même le sol, affalés comme des serpillières, l’odeur de bave fraîche en prime.) Tu pleurais la mort de ton père, du moins son absence en ce jour d’anniversaire. Tu pleurais parce que tu passais à l’âge adulte, laissant ton enfance et ton père loin derrière. Et j’étais là pour voir ça. Tel était le rôle que tu m’as donné à ce moment. Et aujourd’hui, celui qui ne sait plus rien.

22 avril

Jean Clair est un écrivain passionnant. Une plume alerte sur les menus détails de notre vie qui tombe en lambeaux ou qui s’élève merveilleusement. Il a donné pour titre Autoportrait au visage absent à l’un de ses ouvrages. Quel titre magnifique il aurait fait à celui-ci. Tu devrais le lire un peu, ça te changerait de tes lectures libérales et de ton Psychologie mensuel.

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24 avril

« Mépriser ou être méprisé, c’est l’alternative plébéienne des relations humaines. » écrit Davila, ce maître du fragment lapidaire auquel il faut toujours se fier, même en période douloureuse. Et bien, au nom de sa littérature, c’est à moi de briser les chaînes. Je vais te provoquer encore. Je te donne rendez-vous le 24 mai sous le Panthéon.

28 avril

Toi qui me traitais de faignant (ce qui était vrai du reste), voici ce que je réécris pour toi, après lecture de Jean Clair.

Mais s’éprendre de quelqu’un, ce n’est pas se fondre en lui par un élan de curiosité que l’on voudrait d’admiration ou d’amour. Ce n’est pas non plus s’imposer à lui par l’idée avantageuse que l’on se fait de soi. Ce n’est pas aimer être aimé. Ce n’est pas non plus se porter infatigablement et indistinctement vers ce tout qui n’est pas soi.

S’attacher est chose si grave, parfois si douloureuse qu’elle est d’un autre ordre que la curiosité, la rencontre, le hasard du moment, et moins encore le mélange des organismes. On congédie le temps qu’on croit inépuisable et propice à la richesse de la contradiction, pour un temps qu’on sait limité, mais unique en chacun des instants.

Car la liberté, cette liberté qu’on affiche aujourd’hui pour refuser de s’attacher, n’est qu’une subtile illusion. Bienheureuse servitude au contraire, celle qui nous attache à ceux dont nous avons été épris, lors même que le désir, la passion se sont éteints ou sont morts, ou simplement que les hasards de la vie les ont éloignés de nous. Quels qu’aient été les joies, les plaisirs, mais aussi les griefs ou les souffrances, nous demeurons en quelque sorte les dépositaires, les responsables, les témoins de ceux dont nous avons partagé la vie. On ne reprend pas ce qui a été donné. Nous demeurons responsables. Jusqu’à la mort, on appartiendra à ceux qu’on a aimés.

                                                                  La Tourterelle et le chat-huant, 2009.

8 mai

Il y a dans mon boulot des après-midi entiers d’ennui. Cela faisait partie de mon contrat, avoir du temps à l’intérieur même de mes zones de travail. Mais lorsque la lecture ou les conversations de salon de ma collègue me pèsent, je tape ton nom sur Internet, à la recherche de surprises, d’informations de taille ou encore de photos surgissant de l’au-delà virtuel. Pas difficile d’être dirigé à la vitesse de l’éclair par le moteur de recherche. Je sais depuis un an maintenant que tu fais partie de ce site de crétinisation généralisée qui en français répond au joli sobriquet d’ « album des visages ». (Dire qu’un si joli titre nomme ce site immonde !) J’y suis moi-même, planqué derrière un pseudonyme rendant hommage à un type de pâtes, afin de mieux disséquer cette génération connectique, infantile, narcissique et mégalo que ce site rend visible d’un clic ignoble. Et que vois-je ? Une nouvelle photo de toi. Habitué à l’ancienne, je ne t’ai pas reconnue de suite, pensant à quelques homonymes, mais un rapprochement oculaire a très vite identifié ton petit nez en troussette, puis tes oreilles, toujours vierges de boucles du même nom. Tu es photographiée dans un restaurant ou un bar en train de siroter un cocktail. J’imagine que c’est l’autre poilu, spécialiste en photomaton, qui a pris le cliché. Dieu que j’ai pris encore un coup sur la tête. Je t’observe sur mon ordinateur, avec le zoom de mon logiciel qui te grossit en te faisant prendre toute la place de l’écran pendant que l’autre truffe me sermonne sur les erreurs quotidiennes que je fais tant ce boulot, parfois, me pèse sur les nerfs. Quoi que faisant encore enfant, les traits de la trentaine viennent se greffer sur ta peau colorée par l’ambiance tamisée de la salle. Je reconnais tout. Tu as mis tes cheveux en arrière, tu as l’air heureuse. A ta main droite, je vois une bague de fiançailles, ou une alliance que l’on n’a pas dû t’acheter chez Agatha cette fois. Un gros diamant offert par l’homme des cavernes qui doit se trouver à tes côtés. Dans ton ventre doit pousser, j’imagine, un condensé gluant de cet être, de toi, et des géniteurs qui t’ont conçue. Un gentil mutant que tu baigneras d’amour. Tu es élégante sur la photo, presque touchante, une petite robe d’été qui fait de toi cette femme que je ne connais pas. J’avais prévu de te donner un rendez-vous secret le 24 de ce mois, mais je renonce une fois de plus, comme j’ai renoncé à toutes les entreprises que je voulais faire pour te retrouver depuis quelques années. Je n’y crois plus. Quel intérêt de faire revenir quelqu’un qui se fiche comme de l’an 40 d’un type avec qui elle en a vécu 4 ? Quatre années qui ne comptent pas dans une vie de requin, 20-24, qu’est-ce ? Une étape déjà lointaine et reniée. Sans oublier la souffrance infligée durant la même période. Alors le 24 mai, lendemain de mon tournoi Balavoine, je fêterai les 5 ans d’absence chez moi devant Michel Drucker, comme chaque année, avec un gâteau différent et un an de plus au compteur.

9 mai

Et voilà qu’un an après A. je croise au même endroit P.S. On s’arrête, on se fait la bise, et en deux mots elle me balance que tu t’es mariée l’année dernière sans que j’aborde le sujet. Heureusement que depuis un an j’ai commencé à enquêter sur ton compte sinon la claque m’aurait achevé net. Pas de nouvelle en cinq ans, et Paf ! prends toi le mariage en pleine gueule ! Donc, j’étais armé pour réapprendre cette fausse nouvelle qui n’a fait que se confirmer. Si je l’avais laissé continuer, elle m’aurait raconté ta vie. Ton boulot, ton enfant, ton appartement, ton mari, tes jouissances sexuelles et financières. Mais je la stoppais clairement. Ça n’est pas du jeu d’apprendre tout en un instant. Il faut que je bosse un peu tout de même.

Deux choses, néanmoins, m’ont interpellé : ce qui me plait dans l’idée du mariage, c’est le divorce inévitable qui s’ensuit. Pour toi comme pour les deux tiers des ménages qui s’effondrent la tête la première, les statistiques font mouche après les belles promesses des mariés devant Monsieur le Curé. C’est décapant et tragique. Et puis, j’ai confiance dans ta manière de quitter les gens, un sens de la rupture d’une acuité terrifiante. Dire que ce jour de rupture où je t’ai réclamé ta main (au sens propre du terme, j’entends bien), tu m’as lancé un Non d’une violence uniforme et que quatre ans plus tard et devant témoins tu as dis Oui à un électricien de chez Darty qui te la demandait au sens figuré. Quelle misère…

Bref, sur le mariage, je digère bien la pilule que tu ne dois plus trop prendre, copulant comme une mouche au moment fatal d’une improbable ovulation. Toi qui haïssais la pratique sexuelle autant que la guerre en Irak, j’imagine les moments abscons où tu dois te précipiter sur la verge tendue du technicien-géniteur pour que pousse en toi le fruit de tes entrailles. Et qu’est ce que cela donnera de terrifiant ? Qui sait, peut-être un enfant magnifique qui aura tes yeux.

La seconde chose, plus intéressante, c’est la manière qu’elle a eu de me dire cela, au bout de 10 secondes. On voyait parfaitement qu’elle ignorait le dixième de souffrance qui m’a aspergé la tronche au moment où tu me faisais la male et le silence qui gonfle depuis 5 ans. On n’annonce pas le sourire aux lèvres à un homme qui a été amoureux d’une femme et qui s’est fait éjecté en plein vol qu’elle s’est mariée alors qu’on n’a plus entendu parler de lui pendant des années. Ce qui n’a rien d’étonnant à cela car tu as dû tout cacher à tes amies, faisant passer cette rupture tout à fait inhumaine comme une lettre à la poste, en taisant ou en édulcorant la véritable situation. Mes hurlements de loup-garou sur le portable de Célia, mes lettres de rappel, et surtout le jour J du débarquement à Saint-Lazare. Pour le coup, ce jour là, je me suis pris pour Lazare, en me levant, (alors que je ne pouvais plus marcher) et dévalant les trottoirs qui m’éloignèrent à jamais de ta funeste présence. En traversant le boulevard où fusaient les voitures, je voyais tout trouble, je n’avais ni conscience du danger, ni peur de mourir, je courais comme un éperdu, comme un vaurien, comme un vautour. Non, rien de tout cela, P. me raconte cela comme elle le raconterait à son voisin de palier, sans imaginer la couche de souffrance qui compose mes jours depuis cinq ans. Va-t-on savoir tout ce que tu n’as pas raconté à ce sujet ? Elle m’a clairement annoncé cela comme si nous nous étions séparés à l’amiable, sans heurt, sans pleurs, comme des personnes responsables qui ont mieux à faire ailleurs. Un peu plus, et elle s’étonnait de mon absence parmi les convives de la célébration ! Je vais être dur mais j’imagine assez bien ta mère se satisfaire du gentil bonnet qu’elle a récupéré le jour du mariage, un nouveau gendre qui ressemble à un poteau télégraphique. Avec moi, elle devait craindre mes allergies à ce genre d’erreur fatale. Je savais ne pas correspondre aux attentes maternelles d’une belle-mère conformiste sur ce plan-là. De même, lorsque mon prédécesseur s’est jeté par la fenêtre à l’âge de 24 ans, sa première confidence sur le sujet, le lendemain du drame, a été de me dire : « C’est mieux pour elle… », avec son petit sourire en coin qu’on lui connaissait bien. Autrement dit, ma fille chérie n’aura plus à faire à ce dégénéré, il est refroidi pour de bon ce coup-là. Cette scène ignoble qui en disait beaucoup sur l’humanité de ta mère, je peux encore te la situer, j’avais rendez-vous avec elle et sa collègue (tu sais celle que tu trouvais laide et qui te parlait comme à un môme de 5 ans) pour signer le contrat du festival de musique sacrée auquel nous allions toi et moi participer (Te rappelles-tu ce curé qui un soir où nous nous disputions avant un concert, faisait son oraison sur les couples : « prions pour les jeunes couples », répétait-il, à croire qu’il n’a pas assez prié pour nous ou que le Christ n’en a eu que faire.). Sûr qu’elle a dû être rassurée de voir cet ogre informe en costume trois pièces lui piquer sa fifille plutôt qu’un type dans un genre qui ne serait pas celui-ci…

Puis, on a bifurqué sur autre chose, sur Célia que je tenais à remercier pour tout ce qu’elle a fait pour moi durant le mois de séparation, puis nos boulots respectifs, mais elle était pressée, elle avait rendez-vous. Comme toutes les femmes que l’on ne croise plus depuis cinq ans, elle était pressée… Je n’étais pas fier, j’avais les pieds qui tremblaient de nous voir discuter comme de bons camarades sur ce boulevard Saint Michel, en voyant combien cette période de nos vies est différente à présent pour nous. Du passé pour moi, de l’oubli pour toi. Quand je suis rentré chez moi, je me suis couché jusqu’au soir.

15 mai

Quelques lignes écrites à ton intention par ce genre d’écrivain qui doit encore te faire hérisser les poils. Sans te connaître, il brosse ici un portrait de toi d’un réalisme implacable !

« J’ai souvent observé qu’une femme, surtout quand elle est très jeunette, pour aimer durablement un homme, a besoin de l’admirer. Si elle l’a dans la peau, si la fascination érotique joue entre eux un rôle cardinal, elle inclinera dans les premiers temps de leurs passionnées amours à lui pardonner ses malignités et ses frasques ; mais à la longue les honteuses faiblesses de son amant la désenchanteront, et sachez, mon cher filleul, qu’une femme désenchantée devient promptement implacable : ses yeux se dessillent, soudain elle voit clair, elle cesse d’être la dupe des fallacieuses protestations de celui à qui elle avait voulu se vouer, elle juge.

Elle vous juge, et dès lors vous êtes perdu.

Tout ou tard la rupture surviendra. Une femme qui n’a plus pour son amant ni confiance ni estime, très vite cessera également de ressentir de la passion. Survivra sans doute encore un ambigu de désir, de tendresse et de pitié, mais à ces sentiments se mêle le mépris, et le mépris ne tardera pas à étouffer dans le cœur de cette jeune personne la pitié, la tendresse et le désir.

Elle vous quittera et opérera cette rupture avec une froideur qui vous choquera, une dureté qui vous stupéfiera, un cynisme qui vous consternera. Brutalement, la petite fille éperdue d’amour que vous connaissiez s’est métamorphosée en une inconnue à la voix glaciale, aux yeux moqueurs, à la tête pleine de pensées qui ne sont déjà plus vous. »

                                                                     Gabriel Matzneff, De la rupture.

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Autrement dit ta rupture a été d’une banalité confondante. Tu as réagis comme toutes les mégères de ton cas depuis la nuit des temps. Alors qu’une rencontre amoureuse a au moins le mérite d’être unique. Tu as obéi à un code féminin où l’amour propre prédomine, en valeur, à l’amour de l’autre. Matzneff, conseille ensuite l’éconduit de vivre profondément sa souffrance, d’en écrire un livre s’il le faut et qui fera revivre cet homme et cette femme séparés à jamais mais qui un jour ont connu ce rapprochement indéfectible qui restera inscrit quelque part, pour toujours. C’est ce que j’ai fait et il est rassurant de voir que j’ai fait le bon choix, du moins philosophique.

17 mai

Je me souviens, je cuisinais un petit plat pour nous tout en me déployant sur ma théorie de l’amour. Je te disais sommairement que les hommes et les femmes couraient après l’amour. Peu importe la personne aimée, ce qui compte par-dessus tout, c’est de trouver l’amour, et en cela les gens étaient interchangeables. Plutôt que de s’attacher à un être de manière véritable et profonde, on s’attachait à l’amour qu’un être pouvait représenter durant un moment, mais que c’était temporaire au final. Et tu me disais bien sûr que j’avais tort. C’est drôle maintenant que j’y pense.

Et tu m’as donné raison. Aussitôt le vilain petit canard disparu, tu as trouvé l’amour en quelqu’un d’autre, sans le moindre mal affectif pour ton ancien colocataire. Et tu vois à présent comme il est interchangeable ce fameux amour. Dans dix ans, tu trouveras encore quelqu’un d’autre qui t’offrira un gros diamant, enfin ce n’est pas certain, les femmes à 40 ans intéressent qui en fait ? Les soixantenaires ?

19 mai

Je ne connaîtrais pas Alice, du moins pas avant octobre prochain. Elle n’est pas venue au dernier cours et je n’ai pas eu l’occasion d’amorcer une tentative de rencontre depuis l’épisode dont je t’ai fait part. C’est peut-être mieux, me servir d’elle à travers toi, la pauvre ne comprendrait rien et risquerait de m’en vouloir l’apprenant ! Il n’empêche qu’en partant, elle m’a envoyé ce regard qui à la fois surprend, trahit, et ne dit strictement rien sur rien.

En réfléchissant, je préfère rester sur cette séparation sans foi ni loi plutôt que de se revoir et de n’avoir tellement rien à se dire que l’on se perdrait de vue par indifférence véritable. Le mirage de la haine ou de l’amour ayant passé, nous sortirions encore davantage de nos esprits respectifs. Pour le coup, nous serions vraiment morts. Alors que là, on reste encore sur de l’atrocité, du reniement, de la littérature, voire du souvenir.

24 mai

Hier c’était le tournoi Balavoine, le huitième, le sixième sans toi. A chaque fois que je débarque le matin, avant tout le monde pour le préparer, je pense à ton absence. Ce tournoi, on l’a créé ensemble, et de le refaire sans toi chaque année me fiche un mal de chien. A 31 ans, on ne joue plus en simple, et avec Clément, on a été sorti en quart de finale du double devant des petits cons qui étaient à peine nés quand on s’est rencontré ! Logique puisqu’on s’est mis l’un et l’autre à jouer comme des fous au tennis en délaissant le badminton. M’enfin, le tournoi existe toujours avec les éternels fidèles : Patrick, Claire Balavoine, la bande de Jussieu, et quelques nouvelles têtes.  Mais toi, tu n’y es plus. Pour me faire encore plus mal, je pense aux photos que nous avions prises les deux premières années où tu y as participé. Je ne peux les ressortir comme ça, elles sont enfouies sous un tas d’autres affaires, mais elles sont bien là. Tu souriais, tu semblais heureuse. Ce qui est certain, c’est que tu ne dois pas avoir le même problème que moi. Sur combien de tes photos ai-je été présent ? Trois, quatre ? Pas plus. Chez moi, c’est quatre albums bien garnis de tes portraits qui, tel un mausolée, attendent je ne sais quoi. Paris, Courchevel, Saint-Malo, Barcelone, bref, les quatre années perdues de ta vie qui existent bel et bien dans mon armoire.

Le 24, c’est aussi un anniversaire particulier qui nous occupe intimement toi et moi, dans le silence des 1800 jours qui rompent notre union, reléguée au rang des aventures sans lendemain. Sauf que chez moi, il y aura toujours un lendemain pour t’évoquer. Il y a cinq ans, vers 12h00, tu m’invitais en terrain neutre pour me montrer de quoi tu étais capable face aux pauvres types de mon style. Et cinq ans, plus tard, te voilà mariée, autre preuve de tes capacités… Comme quoi, je t’ai rendu un grand service en te préférant une jeune femme plus sensible, plus gentille, et plus belle à ce moment. La rencontre de ton futur mari, qui si j’avais été encore avec toi, m’aurait peut-être évincé lui aussi de ta compagnie. Qui dit que tu ne m’aurais pas écarté du jeu à ce moment là, hein ? Ho, de manière peut-être plus douce mais tout aussi définitive ! Tu aurais eu mauvaise conscience, alors qu’il y a cinq ans, tu t’es de suite portée en victime, donc pas de remord, non, ç’aurait été encore du travail pour toi que de te remettre en cause cinq minutes. Bref, un excellent anniversaire à celle que je n’ai toujours pas revue depuis son incroyable prestation de férocité naturelle. Et demain, un autre bien sûr, celui des 29 ans !

 

25 mai

Comme d’habitude, je ne me manifeste pas, pourtant j’ai toujours des plans foireux en stock pour me faire remarquer. Mais depuis la lettre de décembre, j’hésite vraiment (devant tant d’enthousiasme de ta part ! pourtant cette lettre, je l’ai écrite avec mon sang). A cette heure, tu dois être au resto, alors j’aurais pu glisser cette magnifique chanson de Stewie Wonder que nous chantions ensemble, mais si tu décroches le téléphone, que faire, que dire ? Et puis tu ne comprendrais pas. Tu es mariée. Donc concentrée sur toi, ton mari et le petit mutant qui va naître de notre désamour. C’est encore un truc d’écrivain que de faire ressurgir le passé. Mais toi, l’énergique d’Acergy, Madame La Directrice des ressources inhumaines, l’humaniste libérale, la lavandière du crépuscule, qu’est ce que tu peux bien en avoir à foutre ? Pétrole, poltron, pognon. Voilà ton mot d’ordre, ton slogan capitaliste, ton âme de rebelle, ton faciès de progressiste au grand cœur ! Alors, ce soir, après une journée à mettre sur mon patrimoine personnel de l’ennui le plus anéantissant, je compose encore quelques lignes sur ton compte.

M’enfin 29 ans tout de même. Si tu t’es bien fait remarquer pour mes 30 ans, c’est à mon tour de faire le malin en 2010 pour les tiens. Un an encore pour évaluer la prise de risque et penser à la fête. Ensuite, c’est dix ans d’attente, quoi que non, 4, pour les dix ans de la rupture, ça se fête cela aussi. J’aurais 36 ans, et toi 34.

Je crois qu’il n’y a pas une année depuis 2000 où je n’ai pensé à toi un 25 mai. Même le lendemain où tu me jetais comme une soupière, j’ai dit à Célia lorsque je l’ai vue de te le souhaiter de ma part. Et bien, je te le souhaite à nouveau ce soir. Un excellent anniversaire.

29 mai

Le rêve de la nuit dernière. Encore un nouveau dans le genre. Je venais sonner directement chez toi. Gonflé et remonté à bloc, je bravais toutes les angoisses des dernières années et me présentais sauvagement à ta porte. Tu ouvris et j’aperçus ton visage. Tu avais terriblement changé. Très sophistiquée, tu laissais apparaître une silhouette assez fine et tu t’étais maquillée comme pour masquer les premières rides qui allaient creuser tes traits. Mais tu restais belle, reprenant à ton compte les composantes qui m’avaient fait t’aimer lors de ta jeunesse. Si tu acceptais de me parler devant ta porte d’entrée, tu refusais de m’accompagner là où je te le suggérais. Tu m’appris la disparition de ta mère, me reprochant par la même mon comportement durant les années où nous nous fréquentions. Tu étais triste mais apaisée. Puis le réveil a sonné. Il m’annonçait sur France Inter les qualifications pour le troisième tour de Roland Garros de Tsonga, Federer et Robredo (Tu te rappelles Tommy Robredo, mon joueur préféré.) et une nouvelle journée sans toi.

6 juin.

Promets moi un truc, que l’on se retrouvera après ton divorce. Ce serait logique non ? Retrouver un amour de jeunesse après avoir rencontré ton mari, lui avoir fait deux mômes très mignons, puis vous être séparés. A 34 ans, et encore sortables, nous discuterions de tout ce temps passé l’un sans l’autre. Et je t’offrirai ce carnet en guise de preuve de ma fidélité lointaine.

18 juin

Depuis 2004, mon sommeil a drôlement été secoué. Avec toi, je pouvais ronfler jusqu’à tard. Depuis ton départ, je me réveille tous les jours à 6h00, instinctivement, quotidiennement, mécaniquement, comme pour marquer mon repos au fer rouge. Et ton absence sur l’oreiller.

29 juillet

Retour de Vendée où je n’ai rien fait de plus que d’habitude. Cette maison dans laquelle je séjourne chaque été depuis cinq ans, tu aurais dû toi aussi t’y retrouver, du moins au début. Comme par un hasard bienheureux, elle a été achetée juste au moment où nous nous séparions, comme pour me donner un endroit où partir en vacances au moment où je n’avais nulle part où aller. Avant c’était les colos, puis avec toi, en Bretagne ou ailleurs.

Pas étonnant que tu n’aies pas repris un appartement dans le XVè. Quand j’y repense, je trouve que c’est un hommage tenace de ta part. Impossible de se fixer dans ce quartier quand notre passage, notre odeur, notre époque y ont séjourné durant quatre ans. Non, le XVè, c’est notre quartier, notre maison, notre vie, les remplaçants n’y ont pas droit ! Aujourd’hui que tu t’es embourgeoisée jusqu’à la racine, il est logique que tu aies emménagé, en jeune mariée, chez les bobos de Montmartre. Qui sait, tu avais peut-être peur de croiser mon ombre. Surtout que j’y étais jusqu’en 2008.

2 août.

Rêve incroyable. Comme quoi quelqu’un ne meurt jamais dans une conscience en prise avec le réel de sa vie profonde. Tu avais à peu près l’âge où tu m’as laissé. Tu portais ce tee-shirt bleu que je t’avais offert un soir où nous parcourions les rayons de Monoprix. Tout de suite, il t’avait plu et je te l’avais acheté ! Nous étions dans une fête foraine, je sortais des auto-tamponneuses (J’avais, il y a peu de temps, évoqué avec un ami ce jeu que j’affectionnais étant enfant.), et je t’aperçus me faire un petit signe. Tu étais très belle, souriante bien que timide face aux événements. Nous nous mîmes un peu à l’écart, dans une espèce de couloir neutre, pour nous embrasser. Comme dans beaucoup de mes rêves, je restais encore parfaitement trouble, incapable de quitter celle qui m’accompagnait mais j’éprouvais à l’instant où je te prenais dans mes bras, un bonheur proche de l’extase amoureuse. Je redescendais d’un enfer encore tout proche. Nous nous retrouvions enfin, débarrassés du poids du silence et de la rancœur, de l’indifférence et de la détestation. Je remarquais le polo que tu portais, tes cheveux qui avaient poussé, ta blondeur et ton regard sincère. Et comme à chaque fois depuis cinq ans, je me réveillais en sursaut, encore contaminé par la foudre du rêve.

6 août

Je vois beaucoup Clément car nous nous entretuons régulièrement sur les courts de Roland Garros où il a trouvé depuis deux ans un emploi au service édition. Et de tous les amis à qui je parle occasionnellement de toi, c’est le seul qui reste sans concession à ton égard avec une bonne dose de mépris aussi. Lorsque je lui ai appris l’an passé ton activité de DRH dans une grande entreprise capitaliste, il a dit qu’il n’était pas étonné de la part d’une « science politiqueuse » ambitieuse comme toi que tu sois arrivée à ce poste de tueuse en habit d’humanitaire (ça c’est moi qui le rajoute). Il est médisant, critique, condescendant, comme s’il t’en voulait encore, alors que vous vous entendiez si bien. Hier, je lui apprends que tu es mariée, et rebelote, il pérore sur ton compte. « C’est n’est pas étonnant vu le profil de cette fille. Avec un type de Science Po, j’imagine ? », renchérit-t-il. Et pour défendre ta cause, je le rassure rapidement. « Non, avec un technicien de chez Darty ! »

Or pourquoi te raconte-je tout ça ? Et bien, parce que tu m’as confié un jour que de tous mes amis, Clément était le seul que tu regretterais après notre relation. Or de tous ces fameux amis, c’est le seul qui te détruit à chacune de tes évocations. Les autres sont soit indifférents, soit respectueux à ton égard. Et pourtant lorsqu’il t’évoque, il ne peut s’empêcher d’employer naturellement ton classique sobriquet : Caro. Comme si tu étais encore parmi nous.

13 août

En vacances à Marseille pour quelques jours, je pensais rendre visite à ton oncle, qui s’était gentiment occupé de moi il y a huit ans, pour le saluer. Mais je n’ai pas réussi à retrouver son adresse. En continuant un peu bêtement à parler de toi à l’ami mélomane qui m’accompagne, je tombe sur une page Internet que ta mère a dédiée à ton père. Grand connaisseur de musique classique (il m’a expliqué ce que signifie « Scherzo », le nom du chien de tes parents), je lui montre les photos avec Messian et puis Boum ! La musique s’efface d’un coup pour laisser place à la petite famille unie autour du maître, du mourant pourrait-on dire aussi. « On dirait un membre de la Sluzba Bezpieczenstwa, la police secrète polonaise ! » dit en riant bêtement mon ami, plutôt caustique en règle générale en voyant une photo plus ancienne de lui. « Un style à la Jaruzelski! », rajoute-t-il. Moi je reste planté sur la photo puisque je connaissais déjà le profil un peu KGB de ton père (Mon ami, grand amateur de Kieslowski dont nous revoyions les films magnifiques durant ce séjour, avait opté pour la police polonaise, chacun ses références, que veux tu !) Un magnifique cliché noir et blanc où l’on vous voit tous les trois dans le séjour de l’appartement de la place Breteuil. Une photo qui a vingt ans et qui en parait 60. Ton père dirige son regard éteint, tête inclinée, dans une toute autre direction, dans ce néant noirâtre qui était le sien depuis sa naissance. Ta mère, au visage inchangé, est fière de poser à côtés de ses deux amours. Sa progéniture chérie et son génie de mari. Et puis il y a toi, petit être inoffensif de dix ans que j’ai connu dix ans plus tard, et me trouvant dix ans après notre rencontre devant elle. Ça fait beaucoup de dix effectivement. On te reconnaît si bien, même en noir et blanc, tes yeux bleus transpercent l’écran de mes souvenirs et de l’apparition impromptue de cette photo en pleine soirée caniculaire, dans ce Marseille inconnu, avec un ami et dans le silence de la chambre que nous occupons. Et puis tu as ce geste si doux envers ton père, cette petite main posée délicatement sur l’épaule du vieillard aveugle et rabougris. Tu fixes le photographe (dont j’ignore l’identité) avec ce naturel bouleversant et ce respect tactile envers le compositeur mourant. Quelle belle photo que n’importe qui d’à peu près sensé n’irait pas afficher sur l’une des pires créations virtuelles modernes, ce site de rencontres globalisant, débile, infantile, voyeuriste et pervers que je n’ose pas citer tant il dénote avec la poésie de ce cliché aperçu un soir d’août dans ce quartier de Castellane que je découvre depuis quelques jours. J’avais en souvenir cette autre photo que ta mère avait inclue dans la biographie qu’elle avait consacrée à ton père. On t’y voyait enfant là aussi, peut-être un peu plus petite encore, avec lui, sérieuse et potelée, fixant de profil l’objectif avec douceur.

Cette année, j’ai pu visiter tranquillement Marseille en ne parvenant pas à identifier les coins que nous avions parcourus ensemble en 2001. Il fait cinquante degrés, la plage est bondée, il y a ces femmes du sud aux seins nus, et il y a toi qui apparais en pleine nuit sur l’ordinateur du salon de cet appartement que l’on nous prête pour la semaine.

15 août

Il y a dix ans, nous ne nous connaissions pas. Aujourd’hui non plus. Alors pourquoi ces quatre années où par erreur nos chemins se sont croisés ? A quoi correspondent-elles pour nous ?

16 août

Un passage du Memoranda du jeune Barbey d’Aurevilly, cet écrivain si puissant que tu n’as jamais dû lire et qui m’accompagne durant nos séances de plage aux seins nus.

I. Quand tu me reverras au milieu du monde, ne me regarde plus et écoute moi moins encore. Ce n’est pas ainsi que j’étais autrefois, ce n’est pas ainsi que tu m’as aimé. Le monde ne m’a appris qu’à être un esprit léger et frivole. Pour vivre avec ses favoris et à l’abri des coups trop tôt reçus, il m’a fallu railler sur tout et mentir avec grâce, il m’a fallu me croiser quatre griffes de lion sur le sein.

II. Quand tu me reverras seul, ne cherche point dans l’amer dédain du sourire les vestiges d’un changement qui ne menace pas ton amour. Je serai heureux auprès de toi – heureux d’un bonheur comme tu sais le donner, quoique je l’aie reçu avec plus d’ivresse. Ce n’est ni ta faute, ni la mienne, si les jours passés ne sont plus. En s’en allant, ils ont emporté toutes les joies, n’en laissant qu’une, mais la rendant amère, celle-là, – que ni le temps, ni le monde, ne pourrait à présent nous ravir.

III. O Clary ! toi qui m’es restée quand l’oubli entraînait tous ceux que j’aimais loin de moi, si tu ne me retrouves plus tel que j’étais, pleure sur moi, pleure sur nous deux, mais ne pleure pas sur notre amour, puisqu’il habite encore ce cœur déchiré et froidi. Quand la mort nous aura frappés, il pourra disparaître comme nos poussières, mais il ne cessera pas de subsister. Dussions-nous ne pas nous revoir, ce qui fut moi te restera fidèle, et si c’est un rêve, je veux rêver que nous nous aimerons.

                                                    29 septembre 1836.

 

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23 août

Avant, durant tes stages à la noix, tu t’occupais du Journal interne de la boîte. Moi, en stage pour la vie, je m’occupe de mon propre Journal interne. Le tien avait pour but de souder l’équipe en place, de permettre une certaine cohésion au sein du groupe, d’adopter des projets, de faire passer l’information, de parler des employés, bref, de faire croire par le biais d’une gazette interne que l’entreprise se souciait du genre humain ; alors que (et tu n’en étais pas dupe) le principe était bien plus trivial et brutal. Il s’agissait de souder les gens entre eux, de faire croire à une entente conviviale et humaine de manière à ce que chacun exprime dans un climat de sérénité factice et désuète le meilleur de lui-même pour qu’au final le chiffre d’affaire explose. On parle de cohésion capitaliste, d’entraide libérale ! Tu parlais de communication interne. Et t’avais tout bon. « La Com interne », cette expression figée et abréviée entamait avec toi le second millénaire. A 21 ans, lorsque je venais te chercher de temps en temps à la sortie de ton travail durant l’été 2001, tu faisais de la « Com Interne. » A 31 ans voici ma Com interne, un journal de bord qui parle de toi et moi. Sa fonction n’est pas de nous unir ou de nous réconcilier dans un but sournois, non, c’est plus tragique, c’est de confier nos vérités à l’absolu et au néant. Ma Com interne va nous détruire encore plus que ton monde libéral chéri sans un sou au compteur !

7 septembre

Je me suis toujours demandé pourquoi cette vie était finie et que j’en vivais une autre ? Et que cette autre finirait un jour pour en laisser une prochaine, etc. Pourquoi la vie à Cambronne est morte et enterrée, pourquoi je ne peux plus sortir dans le XVè arrondissement et rentrer te voir comme je l’ai fait durant quatre ans ? Pourquoi je n’entendrais plus tourner cette clef qui annonçait ton retour tard le soir ? Pourquoi il nous est impossible de se revoir, pourquoi nous sommes redevenus des ombres avant d’êtres des spectres, des souvenirs avant d’être des tombes ?

18 septembre

A. rentre dans la pièce, son visage est blafard. Je sais ce qui la tracasse depuis quelques jours. Elle traverse en ce moment une crise dans son travail, crise qui lui met une pression redoutable, parce que purement humaine. Elle n’a pas grand-chose à se reprocher mais que veux-tu, ses supérieurs ne vont pas se gêner pour lui en faire baver, ces pauvres abrutis. Elle rentre et s’effondre sur moi, pleurant comme un enfant sur mes genoux. Je l’enlace parce qu’à ce moment, elle a besoin de mon corps pour alléger le poids de la souffrance, comme moi, il y a cinq ans où j’avais besoin du sien pour que la douleur s’apaise de ton absence. De suite, j’ai eu un épisode de notre vie en mémoire. Ce jour, je t’avais donné rendez-vous dans la cour de la Sorbonne où devaient nous rejoindre quelques amies étudiantes. Très gaie, tu avais dit « bonjour » à tout le monde, t’empressant de participer aux discussions du jour. Puis au bout d’une vingtaine de minutes, le groupe se sépara et nous nous retrouvâmes dans la rue pour rentrer. Mais à peine sortie par le petit passage de la rue Victor Cousin, tu te mis à pleurer à chaudes larmes en te blottissant contre moi. Décontenancé, je t’avais demandé ce qui se passait et tu me pris dans tes bras pour pleurer à nouveau. Je me rappelle que tu portais cette veste en jean bleu foncé ! En fait, tu venais de perdre une offre de stage (soufflée par une amie à toi, ta grande rivale mimétique…) et cela t’avait déprimée au point de douter de ton profil devant un employeur. Mais tu t’étais contenue pendant vingt minutes comme si de rien n’était, en faisant usage des sourires de convenance. Un peu comme là, ça fait cinq ans que tu te contiens.

7 octobre

Un rêve au matin que je voulais noter mais le soir arrivant, il m’est sorti de la tête.

12 octobre

J’aurais pu titrer ce nouveau livre : Extase de l’indifférence. Mais je me plais à garder des titres plus simples. Par humilité peut-être. Par souci du style direct aussi.

Baudrillard, un auteur que tu dois haïr sans le connaître ! Il écrit ainsi dans Cool Memories I : « Il faut, du fond d’un silence définitif, guetter l’événement définitif. » C’est ce que je m’apprête à faire depuis presque quatre ans!

20 octobre

Un jour, Edouard viendra te voir et te donnera le roman impossible tout simplement parce que nous avons été séparés et incapables de nous retrouver. Tu le refuseras, lui disant que cela ne te regarde plus, mais il insistera pour que tu le gardes. Et tu le liras.

27 octobre

Petite déception. Je retrouve le cours de Marion à Sarrailh et pas d’Alice à l’horizon. J’aurais aimé connaître cette petite pour qu’elle me parle à travers toi. Qu’elle me dise à ta façon des choses que tu ne m’aurais jamais dites. A la place, des filles de 18 ans dont je me sépare temporellement d’années en années. En jouant avec l’une d’entre elles, je me suis souvenu très brièvement de nos rencontres et de la manière dont tu tapais dans le volant. Avec panache et motivation, toujours. Est-ce que tu pratiques encore un peu le badminton ? Y re-jouerons-nous un jour ensemble ? Hum compliqué.

12 novembre

C’était donc il y a 10 ans, et je sais que tu n’y as pas pensé parce que dans ta tête, ça doit être dur de situer la première rencontre avec un homme que l’on a renié. Alors je vais t’éclaircir la mémoire. Le 11 était férié et j’avais demandé à Patrick si je pouvais venir au cours du vendredi, ne voulant pas passer quinze jours sans jouer au badminton. J’avais rencardé Clément et nous pénétrâmes dans la salle comme deux matadors. Je ne sais plus moi-même si je t’abordais dans ce premier cours. Mais la semaine suivante, tu t’empressas de me saluer en te retournant sur moi, alors que tu étais occupée à attacher un filet, debout sur le socle du poteau de badminton. J’ai cette image pour la vie. Tu souriais. C’était il y a 10 ans. Fou comme c’est loin tout ça, dans une autre vie et pourtant tout passe en mépris et en souvenir.

Je voulais comme à chaque date importante pour moi faire quelque chose qui changerait de la monotonie quotidienne, puis j’ai renoncé, par paresse, par peur de prendre froid et surtout que tu ne réagisses pas.

Ce soir, c’était Robredo qui jouait Nadal en huitième de final de Paris-Bercy. Perdant ses faces à faces 5 à 0, il fallait croire à l’exploit. Et à 5/4 pour lui service à suivre dans le troisième et dernier set, Tommy a craqué après un match magnifique de sa part. Il perd ainsi 5/7 au dernier set. Nous aussi ce 12 novembre 1999 il s’est passé quelque chose, mais comme Robredo on a craqué au moment fatidique. Le soir, impossible de dormir, j’étais triste pour Robredo. Un match gagné contre Nadal l’aurait relancé, et surtout donné une confiance supplémentaire pour les dernières années de sa carrière. Au lieu de cela, il part tête baissée du court conscient qu’il a craqué mentalement et qu’il vient d’écoper d’une sixième défaite d’affilée.

16 novembre

Je me souviens t’avoir écrit un poème début 2000 alors que nous vivions ensemble depuis peu de temps. En cherchant l’autre jour un document administratif primordial, j’ai tout retourné chez moi et suis tombé sur une feuille volante qui était coincée entre deux dossiers. C’était un poème, écrit le 21 mai 2004, trois jours avant que tu me ruines la santé, et que je n’avais recopié nulle part, sur aucun cahier comme j’ai l’habitude de faire avec les autres textes du même type. C’était un vendredi, ce jour où je t’avais envoyé plusieurs messages te demandant de te voir le plus rapidement possible. Tu ne voulais pas que je te rejoigne à Saint Malo, d’où ton rendez-vous cinglant du lundi suivant. Un poème pour commencer et un second pour clore une histoire. Pourquoi pas ? Le premier, je te l’avais remis en main propre en 2000. Le dernier, le voici :

 

à Caroline,

Les ombres ont glissé sur nos toits

des images de toi, des envies placardées sur des couvents.

Au dessous des rues sans toi, des placards, des ruines disparues

des maigres affaires, comme déballées dans des tiroirs.

et sur les trottoirs, ces instants délabrés, ces silences qui ne font qu’un.

 

Une partie de moi s’est envolée, immolée par le froid

transportée par l’émoi.

 

On envoie quelques signaux, des écharpes noyées, des coups brisés, des

appels, des meurtrissures.

 

Tu es partie te reposer, te vider du mal, te protéger des salauds.

Je prends chaque sourire et le recompose sur ton visage, ce merveilleux

visage qui se perdait en amour.

 

Ton nom me manque comme chaque appel dans la nuit.                

                                   comme chaque jour qui nous dicte ses lois.

Comme cette union qui me rappelle à toi.

 

Il ne me reste plus qu’à t’aimer.

 

21 mai 2004

 

 

27 novembre

Encore un poème retrouvé, il date de 2005, de ce jour où j’ai croisé une amie à toi dans un RER.

 

Nous n'entendrons plus rien;

au rythme des saisons, nos voix, identifiées,

n'émettront plus

Au coin d'une rue, tes pas sur un horizon

de la pluie sur tes yeux et l'ombre de nos jours, comme si

c'était toi.

Le cœur en larmes, ne cesseras-tu pas

de tomber.

j'ai l'odeur du silence, et le timbre d'un azur constellé

qui ne reviendra plus

Sur ces mots, que glisse la poussière,

Je me souviens d'une douceur de peau,

de tes cris lorsque l'animal se meurt, et mes

os craquent de ton absence

Dis-moi, était-ce bien toi?

 

22 août 2005.

Il y a tant de souvenirs dont je ne parviens à te faire part. L’oubli les ayant enterrés et ton corps avec. Alors il reste les poèmes.

9 décembre

Par contre la nuit reste active. Trois rêves consécutifs. Trois jours de suite, trois nuit d’affilées. Le premier rêve me faisait assister à un concert de musique classique où l’on jouait la musique de ton père. Nous étions au Panthéon, puis à la sortie, je vous suivais en remontant derrière le gros mausolée. Je vous voyais de dos, toi et ta mère. Je fixais tes chaussures qui semblaient accélérer, comme pour m’éviter. Puis, à un croisement, tu disparus d’un coup. Ta mère m’aperçut, et vint me parler. Très gentiment, elle me parla de ton père et des conditions durant lesquelles il composa la musique que nous venions d’entendre.

Second rêve. Je me tenais sur une de tes devantures de fenêtre que tu avais laissée ouverte. Elle donnait sur un salon à la moquette verte. Au loin, je voyais ta silhouette qui semblait travailler à son bureau. Je ne craignais qu’une chose, me faire démasquer et que tu prennes peur de me voir vautré dans un sac de couchage sur le rebord de la fenêtre en posture de clodo-voyeur. Il n’en fut rien, tu m’aperçus puis tu te dirigeas vers moi. Je n’ai plus de souvenir ensuite.

Dernier rêve, je n’ai pas de souvenir, si ce n’est que tu étais enceinte. Sûrement une discussion avec Edouard à ce propos qui m’a fait faire ce rêve d’un réalisme insoutenable.

11 décembre.

« Tu comptes pour moi. » Cette phrase magnifique capable d’assommer le bœuf le plus insensible d’un troupeau de salauds, tu l’as prononcée deux fois en sanglotant en mai 2004. Je pensais que tu disais vrai, et que malgré ce que j’avais fait, elle permettrait de nous reconnaître un jour dans la rue, de s’arrêter et de se serrer dans les bras. Comment peut-on dire une telle phrase en pareille circonstance si on ne la pense pas viscéralement ? Et pourtant tu n’as rien fait pour me retrouver, pour venir me parler, pour te réconcilier avec toi-même ? Pire, en tant que femme qui maîtrise son destin, puis femelle perdue dans son horloge biologique, tu t’es mariée et à l’heure qu’il est l’autre singe a dû t’engrosser pour faire comme M. et C., les deux mamas de trente balais ! Un enfant va naître de vous et là accroche toi Gertrude pour que je puisse venir un jour te parler de mon roman ! Tu aurais en tête à peine un centième de notre relation, et tu me regarderas avec les yeux de la mort, puisque tu auras donné la vie à un petit être qui n’aura rien demandé, et surtout pas de disparaître un jour.

24 décembre

Trois évocations. La première hier au resto avec Edouard. Une jeune femme descend avec son ami pour rejoindre la salle où nous nous trouvions. Sur le moment, je ne fais pas attention à elle, mais en partant, je demande à Edouard à qui lui fait penser cette blondinette qui se tient au fond de la salle. La ressemblance avec toi est telle qu’il ne met pas deux secondes pour s’en apercevoir. Avant de quitter la salle, je la fixe quelques instants, juste pour me rappeler ton visage.

Ensuite j’avais rendez-vous avec une ancienne lycéenne de Fénelon, Julie, 19 ans, blonde aux yeux bleus qui fait tourner quelques têtes, y compris la mienne parfois. Elle me fait penser à toi pour diverses raisons. Physiquement déjà, même type que toi à son âge, sauf que la petite est un peu plus fluette. Grosse bosseuse, ambitieuse, déjà complètement dérangée par le travail, elle a aussi cet accent bourgeois qui te caractérisait jadis. Elle vit dans le cinquième arrondissement, ses parents sont avocats et fréquentent du beau monde. Cet accent si stressant que cet enfoiré de Cyril avait critiqué le jour où je vous avais présentés. « Elle fait un peu pimbêche », avait-il dit dès que tu as eu le dos tourné. Je crois qu’il ne t’a jamais trop portée dans son cœur lui non plus, remarque, il ne m’en a jamais parlé, et je n’ai la moindre nouvelle de lui depuis plus de cinq ans. Depuis mon ultime séjour chez lui, une semaine après notre séparation ! En une semaine je perdais ma fiancée et mon meilleur ami. Je me souviens, j’avais passé ces deux ou trois jours à observer les canards sur la rivière qui coulait non loin de chez lui pendant qu’il était au lycée à faire de la physique. Toutes ces journées assis sur un banc à écouter Balavoine et à regarder ces petits canards insouciants qui se contrefichaient du drame qui s’abattait sur mon lieu de vie.

Enfin, cette nuit, agitée de spasmophilie et de tranquillisants, j’ai rêvé qu’on s’enlaçait par terre aux yeux des autres.

Joyeux Noël.

27 décembre

Hier, chez mes parents, je suis tombé sur des albums photos dont celui du mariage de mon frère, le 7 août 2003. Je t’ai cherchée tout de suite en faisant défiler les pages. Tu apparais sur quelques clichés dans ta robe rouge, souriante et gracieuse. On nous voit sur l’une d’entre elles, attablés et contents. J’étais tout bronzé. Je nous ai trouvés beaux sur le moment. 25 ans et toi 23. En pleine jeunesse. Nous revenions de vacances. Et il nous restait moins d’un an à supporter notre médiocrité. Est-ce que nous avions réellement vécu cela ?

1er janvier 2010

Trop de rêves sur toi. C’est de ma faute, j’ai photocopié des photos de nous pour le roman que je veux t’envoyer, et mon inconscient a dû en prendre plein la mémoire. Résultat, une série de rêves où nous retrouvions. Et pourquoi pas te revoir en 2010. Les dix ans, tes trente ans. Et puis six ans sans nouvelle, ça fait déjà longuet, en plus d’être inhumain.

24 janvier

Je relis les Carnets 1978 d’Albert Cohen. Je me souviens que tu aimais cet auteur. Je crois même que je te l’avais offert celui-là parce qu’il y avait un lien avec mon année de naissance. Pourtant il raconte, dans ce livre-testament bouleversant, des choses que tu dois avoir du mal à entendre : sur la mort, sur Dieu, sur les femmes. Je vais enchaîner quelques livres de l’auteur de Belle du seigneur pour te retrouver un peu en 2010.

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26 février

Rêve véritablement renversant. Il était 4h26 ce matin lorsqu’il me réveilla d’un coup.

Nous marchions avec M. dans Paris lorsque nous te croisâmes subitement. Tu étais habillée comme à ton habitude de jadis : Jean clair (Pas l’auteur, le vêtement !) et sweat marron avec capuche. Il semblait faire assez chaud, disons que nous devions être en plein mois de mai. Tu me fixas de suite mais je n’en arrêtais pas ma marche pour autant. J’étais un peu secoué par ce hasard mais pas au point de frôler l’arrêt cardiaque. Puis en me retournant pour t’apercevoir encore, je te vis arrêtée net, un peu figée, renonçant en quelque sorte à poursuivre ton chemin. Renonçant à ce que tu fais depuis six ans maintenant. C’est alors qu’en un centième de seconde je compris que tu t’arrêtais pour que l’on se parle enfin. Je regardais M.l qui d’un geste ferme du visage me conseilla à son tour de te rejoindre. J’arrivais jusqu’à toi et d’un geste ancestral que le temps ne parvient à véritablement annihiler malgré les années, tu me pris dans tes bras. Nous étions de nouveau ensemble, le temps de ce contact. Je crois me souvenir que tu pleurais, mais je n’étais pas fier non plus. Puis le réveil brutal, en sursaut, qui me rappelle que je suis en vacances et que ça va faire dix ans que nous avions marché toute la journée dans Paris avant que nos corps s’unissent quelques jours plus tard, un soir de mars.

Cet épisode nocturne, sorte de cryptesthésie lyrique des bas-fonds comme le dirait André Breton, m’a ramené en fin de journée, et après y avoir repensé, à ces deux moments à la fois funestes et silencieux, perforants et vides, cataclysmiques et désertiques, bref, à ces deux dates où fin 2004 nous nous sommes croisés involontairement. Le Dieu séparateur voulant me montrer en vrai ce qu’est une femme séparatrice dans son quotidien ; car se savoir quitté est une chose, mais voir la femme qui vit sans vous en est une autre, bien plus violente au demeurant. Je l’ai déjà mentionné dans le roman, mais puisqu’ici il n’en s’agit pas d’un, revenons-y. En septembre 2004, en sortant d’un café avec Clément près de la fontaine des Halles, et au moment où nous allions nous séparer, je t’ai vu arriver en ma direction, la tête basse mais la démarche soutenue. Je m’écartais au plus vite pour te voir passer devant nous, déterminée dans l’indifférence ou indifférente dans la détermination. Jamais je ne saurais si tu nous as vus ce jour là. Je ne le pense pas, même s’il fut difficile de passer à côté de nous sans nous voir. Clément, me voyant assis sur le rebord de la fontaine complètement atteint par ce que je venais de voir m’a de suite conseillé d’aller à ta poursuite pour te parler, mais je ne pouvais plus marcher, ni parler. J’étais paralysé par la tristesse de te voir vivre tranquillement, d’être à Paris, et d’aller là où je ne saurais jamais. Je te voyais comme une femme trop connue qui se conduisait comme un simple fantôme. Rien n’avait changé chez toi, et pour cause, nous étions en septembre, et nous nous séparions en juin. Tu réapparaissais d’un coup le temps d’une seconde puis re-disparaissait à jamais. Je me souviens, dans le RER qui me ramenait, j’envoyais un message d’amour à une autre femme, à défaut de ne pouvoir te l’envoyer à toi. Mais il fallait qu’une femme aimée reçoive un mot d’amour ce jour où j’ai compris ce qu’un amour perdu fait au corps et à l’âme. Seule la tristesse d’un morceau de musique pouvait exprimer ce que l’on ressent à ce moment précis. Une incompréhension mêlée à de l’impossibilité humaine. Suivies d’une décomposition morale et physique. Je rentrais ce jour là me coucher pour tenter d’oublier cet enfer.

Puis, comme pour remettre le couvert, moins d’un mois plus tard, alors que j’avais rendez-vous avec S. qui voulait fêter je ne sais trop quoi et qui avait insisté pour que je vienne, je te croisais une nouvelle fois du côté de Belleville, quartier que je déteste, dans une rue banale accompagnée par un type très laid. Là tu me vis et je fonçais tête baissée dans le resto pour ne pas avoir à lutter. T’apercevoir, reconnaître ton visage me flanquait d’un coup une douleur nauséeuse aux entrailles. Tu vins te poser avec ce gars à l’entrée et ce coup-ci nos yeux perdus se percutèrent en silence. Puis j’allais me cacher le plus loin possible pour pleurer, du moins exprimer une sorte de rage incontrôlable. Quel choc terrible là encore. Différent du premier. Je m’imaginais rapidement que tu te rendais à une soirée, mais qu’importe, nous ne pouvions même plus nous parler. Après 4 ans, la rupture de deux êtres achevait d’annuler le reste de leur humanité et de leurs préceptes les plus basiques. Notre mutisme était la métonymie concrète et rare de notre haine instinctive et putride. Nous nous rabaissions à des rapports qu’aucun de nous n’eûmes imaginé un jour. Toi trompée, moi méprisé, et c’était le carnage de nos consciences humiliées qui s’étalait méprisamment. Au-revoir les baisers, adieu les câlins et les mots d’amour indéfectibles. Nous étions descendus au rang des caniveaux de l’âme. Ce soir-là, je ne mangeais pas et, durant un temps, S. me prit la main. Je ne la tins pas longtemps et j’allais m’allonger dans l’escalier du bâtiment où Edouard créchait à l’époque, pas très loin de là en fuyant assez vite ce maudit endroit. Il m’accueillit chez lui et lorsqu’il fallut partir je te vis encore au métro, sur le quai d’en face. Malheureusement pour ma pomme, le métro arriva vite et tu montas dedans sans m’apercevoir. Quelle soirée encore. Puis depuis six ans, rien ; enfin je crois puisque j’ai cru te voir en 2006 rue Desnouettes.

5 mars

10 ans. Il y a 10 ans, j’étais naïf, inexpérimenté et inconstant. Tu m’accueillais chez toi puis tu me proposais et ton lit et ton corps, et je te repoussais bêtement jusqu’à te réinviter dans tes propres draps, te prenant la main pour te donner le signal départ de notre union. Tu l’avais glissée sous l’oreiller et j’étais venu jusqu’à elle en m’infiltrant tout doucement sous le tissu jusqu’à ce que j’atteigne ta peau. Comment oublier cela ?

Aujourd’hui, je suis incapable du moindre geste. J’ai commencé à t’envoyer un message sur Internet puis je l’ai effacé. J’ai pris ton numéro de fixe sur les pages blanches mais je ne t’ai pas appelée. Je voulais t’envoyer ce carnet par la poste puis je ne l’ai pas fait. Moi qui attendais cette date avec une certaine impatience, j’ai vécu ce jour comme un autre. J’ai regardé Welcome, film profondément touchant du reste, j’ai joué au tennis avec des mecs, j’ai gagné des points, j’ai regardé un peu la Coupe Davis, et je suis là, à t’écrire des mots que tu ne liras sans doute jamais. 10 ans, c’est long, et pourtant j’ai encore l’impression de débuter quelque chose. Quoi ? Je ne sais pas encore.

18 mars

Qui parlera de nous si je ne le fais pas ? Mais ces mots tout en silence n’ont pas le sens que leur donne la musique. Ces mots, je crois que tu ne les comprendras pas.

24 mars

Tu m’auras fait vivre une véritable acédie. Cette forme aiguë de la mélancolie issue de ta négligence (renvoyant elle-même à l’acédie), a non seulement disparu de nos mœurs, mais en plus du dictionnaire. Peut-être parce que ce mot désigne ce que l’on ne peut plus exprimer au risque de paraître pour un désenchanté ou un fou.

26 mars

Je me souviens, lorsque tu as décidé que nos chemins devaient se séparer (telle était ton expression la dernière fois que tu t’adressas à moi dans un mail des plus inhumains que j’ai eu à lire de ma vie), il faisait beau dans les rues de Paris. J’étais quelque peu SDF, et si mes parents inquiets, compréhensifs et silencieux m’offraient l’hospitalité en me faisant réintégrer ma chambre, je passais la quasi-totalité de mon temps à me rendre à des lieux distincts, et par conséquent à rester à l’extérieur. Si une jeune femme, tout en voulant rester discrète le plus possible, comprenant mon malheur infranchissable, prenait des nouvelles de mon état quotidiennement tout en tentant de passer ses partiels de fac, je restais seul une bonne partie du temps. Je me souviens donc qu’en remontant le chemin des Lyonnes pour retrouver la tranquillité du cocon familial, mon téléphone retentit dans le silence de mes pensées qui te retrouvaient à chaque seconde. C’était M. à qui je ne répondais plus depuis quelques jours, par pusillanimité, par lâcheté, parce que je me disais qu’il n’aurait jamais accès à la compréhension d’un tel malheur, au degré d’une telle marque de souffrance qu’il n’y comprendrait rien. Ce coup-ci je décrochais. Il me dit vivement qu’il fallait que je passe à autre chose, que je devais cesser mon rôle d’amant éconduit, de trompeur relaxé, de menteur déjoué, de cynique névrosé et que je t’oublie. Pire, combien m’ont dit que tu n’en valais pas la peine, des gens qui t’avaient fréquentée pendant quatre ans, certains dont tu avais passé des vacances avec, des nouvels ans, des soirées entières te répudiaient en te faisant passer pour une fille sans cœur, une petite bourgeoise méprisante et incapable de voir plus loin que le bout de son cocufiage. Nous étions tous deux critiqués par mes amis. Moi pour le fait de ne pas  vouloir m’en sortir en pensant sempiternellement à toi, et toi pour m’évincer avec la facilité d’une femme fatale frigide. Un seul ne dit rien sur ton compte. Après avoir répondu à Edouard avec la froideur des femmes trompées et humiliées dans leur propre hystérie chronique, il appela C. qui me rappela de suite. Choses que je ne sus que des années après, je pensais que c’était un hasard, mais sous le coup des anti-dépresseurs qui changeaient mon état d’heure en heure, je n’avais pas l’esprit alerte. Bref, pour me changer les idées de ton obsessionnelle absence, j’acceptais d’aller lui rendre une petite visite, mais il ne me parla jamais de toi. Ni de tes motivations, ni de ton rejet, ni de rien du tout. Il ne me parla de rien en fait, et c’est aussi pour cela que je pris le train du retour illico pour ne plus jamais le revoir. Il était davantage préoccupé par ses soirées à la piscine et ses cours de saxo que par nos retrouvailles un an après avoir traversé la France en vélo. Nous mourrons, je pense, sans plus jamais nous revoir.

Les amis ne comprenaient donc pas qu’on ne puisse pas dresser un trait sur une femme même après l’éjection de cette dernière suite à une tromperie masculine.

Un autre truc qu’on aurait tendance à oublier. Tu m’appelais souvent avant. Le portable est véritablement né au moment où notre union a commencé. Donc on s’appelait. Tu avais un numéro illimité sur le mien. Parfois même, alors que tu étais en cours, tu m’envoyais des messages. Je savais que ça allait me manquer cette accoutumance au téléphone. Un truc terrible, alors que je me trouvais avec A. en plein Paris, tu m’appelais pour savoir si tu pouvais emprunter le disc-laser que tu m’avais offert juste après mon éviction du Capes, pour ne pas que je sois trop triste d’avoir foiré une année à cravacher. Lorsque j’écoutais ce message où tu te confondais en excuses de m’appeler pour cela pour m’emprunter ce truc, je pinçais mes lèvres de dépit. Je ne voulais pas t’imposer cela mais je ne pouvais pas lutter, c’était plus fort que mes principes en la matière. 

11 avril

J’ai passé les trois dernières semaines dans un état d’inquiétude peu vécu jusqu’ici. Du sang se libérait par des conduits peu habitués à cela, et je commençais à penser à une fin éventuelle de mon existence. Mon docteur m’avait prescrit un traitement mais sans résultat probant, pire, cela tendait à s’accentuer. Enfin, un gastroentérologue a su me rassurer même si, pendant quelques jours, le sang coulait à flot. Aujourd’hui, sans en être bien sur, le sang tend à se calmer voire à disparaître totalement. M’enfin durant cette période, j’ai pensé intimement au fait que si la mort devait nous emporter plus tôt que de coutume, je n’aurais pu t’envoyer tous ces textes qui te sont destinés. Quelqu’un l’aurait fait pour moi peut-être mais sans que j’en eusse le moindre retour. Tu vas avoir trente ans, pour toi aussi la vie s’écoule à vitesse variable. Et il faut que tu lises ceci, par compassion, et en souvenir de ce que l’on a vécu, même si tu t’en fiches.

16 avril

Voici ce qui ouvre mon roman Continuer le silence. Dans le doute, voire l’impossibilité que tu l’ouvres un jour après avoir reçu ce texte-ci, je le mets tout de même parmi ces lignes.

« Il n’y a jamais de fin définitive à une relation – tout ce qui n’a pas été résolu, tout ce qui n’a pas été dit doit se retrouver dans une existence seconde. C’est dans cette « reprise », dirait Kierkegaard, qu’est le plaisir le plus profond : celui de vaincre le temps par le jeu de l’autre rencontre.

Tous les événements essentiels se jouent une seconde fois (il n’y a justement que la mort dont l’événement est unique et non rejouable). Mais cette échéance seconde est aussi la dernière, et chaque événement « repris », symboliquement rejoué, nous rapproche de la mort. Une fois tous les événements récapitulés par le souvenir et annulés par cette évocation, le destin est scellé, la fin est imminente. »

                                                                                                             Jean Baudrillard, Cool Memories III, 1991-1995.

20 avril

En voici un autre extrait lu aujourd’hui. De Jean Clair dans Lait noir de l’aube.

« As-tu jamais constaté, me disait cet ami, combien les odeurs intimes persistent sur les doigts ? Quelque soin qu’on prenne à les laver, elles reparaissent toujours. C’est comme si, d’avoir connu les entrailles, leur avait donné un semblant d’éternité. Par quelque maléfice ou bien quelque grâce, elles collent à la peau. Une femme jalouse devrait toujours demander à son amant de respirer ses mains : un ou deux jours après, léger et singulier, un parfum s’en dégage, qui trahira la rivale. »

Ses mots n’allaient pas sans nostalgie. Ils évoquaient le nard que Marie Madeleine avait répandu, « dont la senteur se répondit dans toute la demeure », et que des siècles après on sentirait encore. »

Je me souviens, au tout début de notre relation, voire même de nos premiers accrochages corporels, compliqués à ce moment-là, je travaillais à la médiathèque le samedi. Je dormais chez toi le vendredi soir, et lorsque nous faisions l’amour, je sentais le lendemain mes doigts contaminés par ton odeur turgescente. Elle s’était imprégnée sur ma main et ne lâchait prise de la journée. Alors, entre deux passages d’adhérents à mon bureau, je respirais ton liquide incrusté dans ma peau et dont l’odeur était forte et souvent difficile, et il me rappelait de suite à ton souvenir. Mais avec l’atténuation du temps et de la transpiration, elle en devenait agréable. Longtemps, j’ai senti mes doigts après t’avoir fréquentée. Et à présent, il m’arrive de comparer car, le précise Jean Clair, l’odeur du sexe des femmes est parfois éternelle. Aucune odeur ne m’est restée dans la tête aussi fortement que la tienne.

26 avril

« Dans tous les arts, il semble que le talent soit un rapprochement de l’artiste vers l’objet à exprimer. Tant que l’écart subsiste, la tâche n’est pas achevée. » M. Proust.

Mon talent n’est pas abouti et ma tâche n’est pas achevée.

28 avril

En préparant ton diaporama et en laissant défiler la musique, j’ai compris que ces photos n’appartenaient ni au passé ni au souvenir, mais seulement à l’idée que l’on s’en fait. Pour moi, elles sont inscrites en nous, du moins en moi, et peu importe le temps, les rancœurs et l’indifférence qui aujourd’hui les parsèment. Elles sont. Elles existent car deux êtres se sont approchés assez longtemps pour cela, même s’ils font tout depuis pour que rien ne reste d’eux-mêmes.

En repensant au fait qu’Edouard a caché le coup de fil qu’il t’a passé en juin 2004, et encore, parce que j’ai réussi à lui tirer les vers du nez sans ça il aurait gardé ce secret jusqu’à la fin, je me suis rendu compte de l’amitié qui nous unit, malgré nos différences, et parfois nos problèmes de communication. Cet ami a fait silence sur tes derniers mots finalement, ceux que je cherchais désespérément à capter depuis le point de rupture, il les a enfouis en lui pour me montrer qu’ils n’existaient pas, non par intérêt, mais par amitié. Il m’a épargné leur connaissance car en raccrochant il a dû se dire que je ne devais jamais entendre cela, jamais savoir cela. Lui-même a dû être abasourdi par tant d’incompréhension. D’un côté, il assistait à la plongée dans les ténèbres de son ami, et de l’autre au gouffre infranchissable de la fille qui avait partagé son amour. Même remis debout, il ne me parla jamais de cela, jamais de ce qu’une femme peut en finir avec un homme. Il a jugé bon de mettre cet épisode de côté, voire même de l’annihiler tant il a dû lui paraître ignoble. J’aurais fait l’inverse si j’avais été à sa place. Lui couché en hurlant, moi écoutant sa mégère ne pas décocher une parole d’apaisement, je serais venu lui dire de l’oublier devant le peu d’humanité de cette grognasse, histoire de le convaincre de l’oublier, voire même de très vite se consoler de ce genre d’erreur en s’en choisissant une autre. Lui, non, dans sa pureté, peut-être même dans son trouble, il a évacué cela, il l’a gardé pour lui, et ne m’en a jamais fait part. D’ailleurs, même en le cuisinant pour savoir au mot près ce que tu avais bien pu lui dire, il est toujours resté évasif, prétextant qu’il ne s’en souvenait plus. Lui qui la veille avait essuyé les coups que je voulais lui porter sans répondre, en encaissant, avait apporté une seconde carte à son acte d’amitié héroïque. Epargnons-lui cela, il n’en a pas besoin. Ne jamais lui dire que la femme qu’il a trompée mais qu’il a aimée, le méprise jusqu’au plus profond de son âme. Surtout pas au moment où il voulait en finir définitivement, médusé par les médicaments, écœuré par la moindre nourriture, halluciné par les antidépresseurs. Laissons-le dormir un peu… Et il garda ça pour lui. Peut-être aussi pour toi ! Oui, pour que je ne pense pas trop de mal de toi. Le silence est réconciliateur, on ne sait pas ce que pense l’autre finalement. Là, sans la connaissance du coup de fil, je restais sur mes positions. Elle souffre, il est normal qu’elle reste en retrait, loin de tout ce fumier, laissons-lui reprendre ses esprits, faire son deuil même si elle n’en a pas besoin. Jamais je ne lui ai demandé de t’appeler, j’avais compris par tes messages quelle position tu adoptais. C’est Edouard qui ne sachant que faire pour moi a eu cette idée naïve ? Que ne lui fut-elle pas ? J’imagine sa tête quand il a raccroché. Bref, même ça, il ne voulut pas que je l’apprenne sur toi. Il préservait nos deux cœurs. Comme la tombe qui à présent devait les enfermer.

8 mai

En cours de ces six dernières années, il m’est arrivé de pleurer pour trois facteurs. Ta disparition en 2004, celle de L. l’an passé quoi qu’à moindre échelle et la crise subite d’épilepsie de mon chat cette semaine. Et des trois, je ne sais mettre encore un ordre à la douleur…  Pris d’un AVC fulgurant en pleine nuit avec convulsions violentes, miaulements éplorés, et perte de la motricité, il a fallu l’hospitaliser puis lui faire passer un scanner pour voir si une tumeur ne lui rongeait pas le cerveau. Lorsque je le récupérais après trois jours d’hospitalisation chez le vétérinaire, je retrouvais un chat grabataire de cinq ans, tremblotant, se traînant sur ses pattes, couinant, et dont les réflexes nerveux étaient totalement désordonnés. En un mot, d’un chat vigoureux, jeune et fier que j’avais jusqu’à la semaine passée, je récupérais un légume impotent et malade. Le vétérinaire, ne sachant la cause du mal, me préconisa donc un scanner afin de voir si on devait la piquer ou espérer une guérison. Il me fallut la mettre dans une caisse fermée pour ne pas que la pauvre bête ne se cogne à tous les meubles du salon, ne pouvant faire deux pas s’en s’écraser comme une larve et tomber à la renverse sous son propre poids. Quelle nuit affreuse je passais. Ne sachant véritablement pas ce qui lui arrivait, le pauvre animal couina toute la nuit, enfermé dans sa caisse, la truffe humide à souhait, ne pouvant pas se mouvoir, lui qui était habitué à se déplacer à sa guise dans l’appart, monter sur le frigo, se vautrer sur le lit, ou s’étaler sur la carpette de la salle de bain. Je la caressais comme je le pouvais pour le rassurer, obsédé par l’idée que je le voyais peut-être pour la dernière fois et que demain, je donnerai au docteur mon accord pour mettre fin à ses jours. Comme tout ce qui est soudain : rupture, mort subite, accident vasculaire, je ne parvenais à encaisser le choc. Il y avait encore cinq jours, le chat bondissait sur les meubles, filait à toute allure derrière mes courses poursuites et aujourd’hui il se mourait dans une caisse en miaulant un désespoir de bête. Le désespoir poignant et lucide des bêtes qui vont mal. Maupassant l’a écrit avant moi, il y a dans la douleur d’un animal qui souffre toute la misère du monde réunie dans son seul cri. La maison sentait l’odeur tenace du deuil, et au travail, fatigué comme tout, je pensais inexorablement à mon chat prisonnier dans sa cage dans l’attente du scanner puis, peut-être, de sa dernière injection, alors que péroraient à tout va mes collègues sur les insignifiances de leurs occupations administratives. On m’appela vite pour m’affirmer que le chat n’avait pas de tumeur. On pensa à la toxoplasmose ou à un problème cardiaque. Aujourd’hui, j’ignore encore les causes de sa crise d’épilepsie. S’il recommence à marcher sans tomber, ses réflexes demeurent fragiles et l’animal ne peut faire grand-chose que se déplacer en titubant et se nourrir comme avant. De l’état d’enfant en pleine forme, mon chat ressemble aujourd’hui à une personne grabataire. Et quelle angoisse de voir la souffrance de l’animal. Toi tu dois comprendre cela, j’ai déjà raconté dans mon roman l’épisode où ton chien, se croyant malade, s’était réfugié sous un meuble pour expirer son dernier souffle. Prise de panique devant l’état de la bête poilue, tu t’étais mise à hurler, croyant sa fin imminente, puis nous l’avions transportée chez le véto qui avait diagnostiqué une petite intoxication alimentaire. Tirée d’affaire, Roxane nous avait fait une fête en rentrant en se frottant sur nous, en aboyant et en bondissant sur ses pattes arrière. Comme si elle comprenait qu’elle revenait de chez les morts. Et pour preuve, croyant sa fin  proche, elle s’était planquée sous un meuble pour ne pas déranger. Est-elle encore de ce monde ? J’en doute.

15 mai

Ni SIDA du chat, ni toxoplasmose, le chat se remet doucement de sa crise épileptique et parvient même à se hisser sur mon lit. Elle fera une échographie dans la semaine pour voir si son cœur tiendra le choc. Entre temps, la semaine a été difficile, je n’ai pu dormir, sortant de mon sommeil au moindre miaulement suspect, rêvant de toi en passant, puis épongeant encore quelques bonnes désillusions sur le sexe féminin. Pas étonnant de ruisseler à chaudes larmes devant l’éventuelle disparition d’un animal quand on voit les rapports que nous entretenons avec nos semblables. D’une indigence et d’un mépris à ne plus s’intéresser qu’aux quadrupèdes. Du coup, j’ai hésité à t’envoyer cela, il me reste 10 jours pour en décider. Quoi que tu en penses, aussi loin que tu te trouves, aussi dure que soit ta haine, aussi forte que soit ton indifférence, aussi profond que soi l’oubli, aussi présente que soit l’absence, prends ce texte comme il se doit. Il retrace juste un parcours d’un an en pensées, rien de plus, et rien de blessant au final malgré parfois, je dois l’admettre, mon style radical. 

Loin de moi de comparer la douleur que cause la perte d’un animal avec le deuil d’un être humain, mais la tristesse est comparable au deuil amoureux. Elle naît d’une incompréhension totale. L’autre soir, pensant que c’était la dernière fois que je voyais mon chat vivant, emmitouflé dans sa caisse fermée, n’ayant qu’un mince espace pour le caresser afin de le rassurer et faire cesser ses miaulements funèbres, mes nerfs ont lâché, de la même manière qu’ils ont lâché quand tu es partie car on ne s’attend pas à cela, tout simplement, personne n’est préparé au départ définitif de l’autre. Le chat se calmant devant mes caresses, paralysé, quasi aveugle, fatigué, souffrant, reposant sa tête sur sa patte, ce fut trop pour moi. J’éclatais en sanglot, je pleurais la future disparition du félin sensible, de la bête innocente qui allait s’en aller. Et aujourd’hui, elle est là, quasi comme autrefois, affalée sur le canapé, se léchouillant les pattes.

Mes nerfs avaient lâché en 2004. C’était quelques semaines après ta dernière visite dans ma vie. Je prenais le métro, j’étais assis sur un strapontin, je tentais de lire quand ta pensée est venue interrompre ma lecture. D’un coup je me suis mis à pleurer, devant tout le monde, en silence et en larmes, transporté par le train, j’étais décomposé par cette rupture qui me privait de cette présence pourtant si familière. Je sentais les gens me regarder, puisque c’était venu d’un coup, mais personne n’a bronché et on m’a laissé pleurer durant tout le trajet.

16 mai

Un rêve que je n’oublierais jamais sur toi. Revenu chez mes parents, je logeais dans la chambre qu’occupait jadis ma sœur, celle qui fait face à la rue et où nous avions dormi le soir du mariage de mon frère, avec ses étoiles fluorescentes collées au plafond. Vers octobre 2004, victime depuis des mois d’un sommeil mouvementé, je me réveillais en sueur face au rêve le plus douloureux que j’ai fait jusqu’ici (si j’oublie celui fait sur Daniel Balavoine en 2003 où je rêvais que je veillais son corps que j’avais aidé à transporter sur son lit de mort quelques heures après son accident. Son visage était tuméfié et on lui avait laissé quelques pansements à l’arcade sourcilière), nous nous trouvions dans un camping avec Emilie, ta copine d’alors, et son copain dont j’ai oublié le prénom, ce type franchouillard sans intérêt mais sympathique au demeurant. Nous étions tous les quatre, sauf que tu ne me parlais pas, jamais. Tout en m’évitant, tu passais à mes côtés le regard fermé, presque vide, mais traversé de plein fouet par l’idée de m’en faire baver. Alors que je lavais la vaisselle dans les bacs prévus à cet effet, je t’interpellais à ton passage mais tu continuais ton chemin comme si je n’existais pas, comme si ma présence t’était aussi importante qu’un arbuste de camping. Alors que tu revenais vers ta tente, toujours en passant par les bacs à vaisselle où je me trouvais encore, je saisis un couteau à viande fraîchement lavé par mes soins en me le braquant sur la poitrine, menaçant de me scarifier si tu continuais à me mépriser ainsi. Tu ne dis pas un mot et je commençais à me lacérer la poitrine avec l’ustensile tranchant, marquant la croix des damnés. Puis je me réveillais en sursaut, conscient que le travail de deuil prendrait décidément beaucoup de temps.

19 mai

Caroline, le temps presse, tu vas avoir 30 ans, alors que la dernière fois que je t’ai parlé tu en avais 23. En 2006 ou 2007, je pouvais encore imaginer ton visage, le représenter dans mon esprit. Aujourd’hui, il m’est impossible de savoir à quoi tu ressembles. Ta peau a dû se flétrir, des rides apparaître au coin de tes yeux, ton visage s’alourdir, tes fesses se creuser, tes seins s’affaisser, tes joues se faner. Mais ta beauté doit être encore enfantine.

J’ai toujours repoussé l’échéance de m’adresser à toi. Tu me connais, je suis incapable de t’appeler pour convenir d’un rendez-vous et se voir. Il faut que je procède autrement, souvent de manière incompréhensible pour d’autres. De 2004 à 2006, je n’ai rien pu faire pour cela. J’étais en deuil. Je voulais tout oublier, surtout ne plus penser à cela et je me suis concentré sur bien d’autres choses, non sans penser à l’immensité absurde de notre silence. Je n’ai jamais tapé ton nom sur Internet ni cherché ton adresse. Puis, j’ai commencé le travail du deuil après le deuil lui-même en écrivant durant deux ans un roman. Un roman dur, d’une noirceur infinie, désespéré et meurtri. Fini en 2008, il me fallait trouver quelque chose d’autre pour m’adresser à toi, tout simplement parce que j’en éprouvais un besoin pathétique. Et surtout décider une bonne fois pour toute de te l’envoyer même si ça fait plaisir à personne. L’idée du diaporama s’est imposée aussi. Les voici peut-être chez toi. J’ai trop conscience de la mort de toute chose pour te dire à quel point il n’y a de vengeance quelconque là-dedans, même si parfois mes propos sont violents et durs à ton égard. C’est un texte de réconciliation. De rapprochement et de volonté de dialogue par le langage des faits.

C’est la seconde fois après le roman qu’il me faut mettre un point définitif à mon monologue et c’est une nouvelle petite déchirure de savoir qu’en rentrant chez moi, je ne pourrais plus y glisser mes impressions, un souvenir, une évocation, une pensée pour toi. Qui sait un jour, pourrais-je continuer mon discours à l’oral, devant toi qui m’écoutera. Ou mieux, l’interrompre définitivement pour t’écouter toi qui es restée silencieuse depuis 6 ans.

20 mai

Au final, mon chat n’a rien. Pas de tumeur, pas de problème cardiaque, pas de diabète, pas de toxoplasmose, pas de SIDA félin. Les séquelles de son AVC sont réelles, mais il n’a rien ! Après plus de 1000 euros dépensés en examens et en soin, on m’apprend qu’il n’a rien. Et bien tant mieux !

Chez le vétérinaire, ce type d’une soixantaine d’années venu déposer sa colombe atteinte d’une tumeur. Le volatile est dans un état tel qu’en le voyant dans ses mains, je me dis qu’il l’a recueilli par terre et qu’il vient ici voir s’il a des chances de s’en tirer. Mais non, il me dit qu’il a 30 ans, et que sa tumeur déjà soignée semble revenir. Il a l’air désespéré : « On s’attache à ses petites bêtes, vous imaginez 30 ans, c’est une part énorme de votre vie, donc on s’attache énormément à elle. », me dit-il avec son air peiné. Le soir, en venant récupérer mon chat après son échographie, je le vois attendre son oiseau. Me reconnaissant il me serre la main puis après 20 minutes d’attente sort prendre l’air. Quand il revient, il me dit être sorti pour décompresser devant l’attente interminable et l’incertitude de sauver son petit animal volant. On m’appelle pour récupérer le chat, et je le vois grogner comme jamais il ne l’a fait, feulant tout ce qui bouge, enfermé dans une cage à côté de la colombe. En sortant, je tente de rassurer son propriétaire en lui disant qu’elle est vivante, éveillée, semblant même aller mieux. Le type me regarde en ouvrant ses yeux comme une coquille des mers du sud et d’un coup me prend le bras pour me signifier sa reconnaissance ! Il me remercie chaleureusement puis s’en va rejoindre le vétérinaire.

Il y a des gens qui s’accrochent à ce qu’ils peuvent. Ce type, père de deux grands enfants, n’a plus qu’une colombe vieillarde pour s’accrocher au peu d’espoir qui lui reste. Ce monsieur d’un certain âge va dépenser des centaines d’euros pour revoir ce soir son oiseau en cage tout en sachant que ses heures sont comptées.

Après un tel acte d’humilité et d’amour puissant pour la vie terrestre, pourra-t-on me reprocher ce texte qui montre à quel point ton absence a pesé et pèse encore sur mon quotidien. Certains pleurent sur une colombe de 30 ans. Moi je pleure sur une femme de 30 ans. Chacun son truc, chacun sa misère existentielle, chacun sa grandeur morale. Caroline et la colombe, même combat au final, on ne voulait pas les perdre toutes les deux car elles ont occupé une étape de notre vie et on les a perdues quand même. L’une va mourir d’un cancer, et l’autre a disparu après une tumeur affective. Que veux-tu de plus ?

24 mai

En réfléchissant vaguement, je repensais au jour où tu te séparais de moi. Au téléphone, tu me proposas le 24 ou le 25 mai 2004. Ne sachant bien évidemment pas d’avance que tu mettrais fin à notre entente, je choisissais le 24 car j’étais à bout de nerfs, ne pouvant plus attendre. Mais si je m’étais douté que tu me virerais avec cette facilité, j’aurais pris le 25, le jour de ton anniversaire afin que je fasse partie de manière partielle de cette date de naissance. Et à chaque an que tu prendrais, te faire penser un tout petit peu à moi. Bon au lieu de cela, ce fut le 24. 6 ans déjà. Mais comment l’idée du 25 t’était-elle venue, sachant que tu m’expulserais au final ?

Demain, je vais essayer de poster ce texte. J’espère réussir. Le poster met un doute au fait que tu le reçoives. Quelqu’un pourrait intercepter le colis sans te le soumettre, si tu vois ce que je veux dire. De là où je suis, je ne sais rien, mais je ne peux faire que cela.

25 mai

30 ans. Le Carnet. Joyeux anniversaire Caroline.

 

 

 

 

                                                                        

 

 

 

 

 

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