Simon Anger

 

 

continuer le silence

Untitled 1

 

 

 

 

 

 

 

 

 

“ Tout arrive trop tard, j’imagine pour la plupart des gens. ”

Jane Fonda dans La Poursuite impitoyable d’Arthur Penn, 1966.

 

 

à  Wolgang et Natascha

 

« Il n’y a jamais de fin définitive à une relation – tout ce qui n’a pas été résolu, tout ce qui n’a pas été dit doit se retrouver dans une existence seconde. C’est dans cette « reprise », dirait Kierkegaard, qu’est le plaisir le plus profond : celui de vaincre le temps par le jeu de l’autre rencontre. Tous les événements essentiels se jouent une seconde fois (il n’y a justement que la mort dont l’événement est unique et non rejouable). Mais cette échéance seconde est aussi la dernière, et chaque événement « repris », symboliquement rejoué, nous rapproche de la mort. Une fois tous les événements récapitulés par le souvenir et annulés par cette évocation, le destin est scellé, la fin est imminente. »   Jean Baudrillard, Cool Memories III, 1991-1995.

 

Préface

 « Comme on le sait, ou comme on ne le sait pas, la perte d’un être cher provoque un bouleversement qui se déroule en trois phases : d’abord le choc, puis la dépression et enfin l’adaptation par renoncement à l’être cher. »     

Philippe Muray, « Y a-t-il une vie sur terre ? » dans Moderne contre moderne, Exorcismes spirituels IV, 2005.

Ce livre est une erreur, si vous le trouvez quelque part, ne le lisez pas s’il vous plait. Il n’aurait jamais dû voir le jour mais voilà, la vie dépasse la littérature qui ne peut céder parfois devant ses exigences. J’aurais dû, comme bon nombre de mes camarades, garder ça au fond de moi et laisser le temps et la mort rendre à néant ce qu’ils ont créé eux-mêmes. Mais non, l’absence en temps de vie est si solidement inscrite en nous qu’il nous faut une pioche pour la déterrer par écrit. C’est fait mais c’est bas, c’est vil, c’est mesquin, c’est vulgaire d’attaquer, de se morfondre et de parler de soi. Mais l’homme est tout cela, et le texte pour une fois ne trahit pas sa prime nature. Les hommes ont froid, on leur construit une maison ; ils ont faim, on leur procure à manger ; ils veulent s’enrichir, on crée de hautes fonctions pour cela ; une femme est absente, on écrit sur elle ; c’est banal, c’est très banal mais qui le fait encore jusqu’à s’en éponger la plume ? C’est la seule chose à faire pour les vauriens. La nécessité nous rend esclaves de nos talents. Le manque d’un être aimé est une crevasse imbibée de sang et de larmes ; les jours ne peuvent rien, les saisons, les décennies, les temps de pluie, les chiens, les ordinateurs ; même les paroles d’un ami, la guerre civile, la peur de la maladie, les chansons, le silence studieux n’y changeront rien, on vit avec et on vit sans. Ce livre tente à sa façon, d’une manière quasi transcendantale de ne plus vivre avec. C’est un échec mais comme dans le silence, notre orgueil est déplacé et envahit tout. Comme un amour perdu envahit davantage, ce livre tente d’évanouir malgré tout l’importance d’une femme absente dans la vie de chacun de nous. En échouant.

Mais ce livre est une erreur car il ne pose que de fausses questions dont les réponses sont archi rebattues depuis des siècles ; et pourtant, il me fallait l’écrire. Je le déplore. Ce livre, je le renie. 

Simon Anger, 25 mars 2007.

 

 

 

 

 

« Tout ceux qui vont dans le sens de la vie possèdent une capacité infinie d’oubli ;  aussi ceux qui ne peuvent oublier, les anxieux, les élégiaques, glissent-ils de force du côté de la mort. »   Cioran, Cahiers, 1963.

I

Julie

 « Demeure une transcendance du papier imprimé, un intouchable du mot encré, qui dépasse son usage profane. Tirer un livre qui dormait sur l’étagère, l’ouvrir, commencer à le lire, c’est réveiller une parole assourdie en lui prêtant sa voix. C’est toujours un peu le « Ceci est mon corps… Faites ceci en mémoire de moi ». C’est ressusciter, dans l’élection du livre, et perpétuer une présence qui semblait morte ou oubliée : il y a toujours un miracle de la lecture, très proche du mystère de l’Eucharistie, qui nous redonne un corps chaud et familier là où l’instant d’avant il n’y avait que silence et poussière. »                             Jean Clair, Journal atrabilaire, 2006.

 

Julie a 26 ans, elle est née en fin d’année, ce qui lui laisse un peu plus de temps que les autres. 26 c’est l’âge féroce des femmes qui savent qu’elles séduisent depuis qu’elles ont 17 ans et que ça va continuer comme ça encore un bout de temps. Mais là, et contrairement aux vœux néfastes du temps, les neufs années qui sont passées l’ont perfectionnée dans le mensonge de la beauté. Cela transpire de partout, la première chose que l’on voit chez elle, c’est sa beauté. 26 ans, c’est le sommet en alpinisme, l’acmé en rythmique, la médaille d’or aux J.O., le trophée à Wimbledon, le 20/20 en chimie, une finale de coupe du monde remportée haut la main, une chanson qui marque une époque. On ne peut que basculer ensuite, tomber en frémissant de voir ses particules se fondre une à une dans la désuétude puis dans l’oubli. La chute vertigineuse était programmée par l’ordinateur divin, rien à faire, c’était comme ça. Mais pendant un an, pas un ennemi ne pourra la concurrencer, lui faire de l’ombre, lui piquer son âge. La beauté, c’est ce que l’on voit sur un visage. Le désir repose simplement sur ce qu’on pourrait faire de cette beauté offerte au monde et au silence. A sa vue, on se surprend dans ce triste rôle d’esclave. On a l’envie subite et effrayante de transmuter la beauté atomique de Julie en plaisir cosmique. Parcourir, délivrer, pénétrer. On en arrivait inlassablement à ça, à la peau, au sexe. Il fallait passer par cet orifice pour comprendre et intégrer pour de bon la beauté d’un visage reluisant. Julie se tenait derrière son bureau officiel ; elle souriait aux adhérents, se rendait disponible pour eux, c’était son boulot et elle voulait bien le faire. En rentrant chez elle, elle ne pensait plus aux multiples visages qu’elle avait vus durant la journée, elle rentrait calmement à pieds, se lavait les mains, absorbait un verre de lait, déshabillait son corps de reine et se jetait sous la douche. Les femmes aiment se laver après une longue journée, elles veulent se nettoyer de la crasse temporelle qu’elles croient juste incorporée sur leur tissu alors qu’elle a déjà pénétré infailliblement les pores de leur peau. Elle laissait ruisseler les goûtes brûlantes qui attaquaient comme des comètes sa peau bronzée des dernières vacances de juillet. Elle prenait son temps sous le pommeau de douche car elle savait qu’après, elle disposerait de sa soirée comme elle l’entendrait. Film émission télé, lecture, peut-être une sortie branchée, un amour pour un soir, un dîner en famille. En attendant, elle fermait les yeux et se prenait l’eau chaude sur le visage, elle frottait ses cheveux, elle parcourait son corps d’un gel mousseux, ses seins, ses hanches, ses jambes, tout y passait. Elle connaît son corps sur le bout des doigts. Elle décide enfin de sortir de son bac en céramique, enfile une serviette autour de sa taille puis une autre sur ses cheveux trempés. Les femmes ont toujours besoin de deux serviettes comme un déguisement sensuel. Personne ne la voit, puis séchée, elle laisse valser les serviettes pour déambuler nue sur la carpette. N’importe quel voyeur, à ce moment là, n’aurait pu supporter tant de beauté offerte et se serait précipité sur sa victime pour la violer. Mais là personne, et lorsqu’on sait qu’on est seul, on se laisse aller à l’improvisation. Elle mit la musique assez forte et trémoussa son joli corps sur le rythme soutenu d’une musique FM, une des soupes populaires avec lesquelles on nous matraque toute la journée.

Quand on m’a présenté à elle, je l’ai subitement aimée ; du moins, c’est ce que j’avais cru au moment où mes yeux l’ont braquée tant je n’ai vu que de la beauté plaquée sur son visage ; une fois parti et séparé de son image, je ne cessais de penser à elle. Je rentrais chez moi les yeux fermés me remémorant son passage. Des femmes magnifiques, on en rencontre toutes les secondes dans Paris, mais celle dont on tombe vraiment amoureux, il n’y en a qu’une, je vous l’apprends. C’était le genre de filles dont on se disait : « Qu’est ce que je dirais d’elle à ma femme lorsqu’elle m’aura quitté et que j’aurais refait ma vie ? » La beauté ensorceleuse qui vous empoisonne des années durant. Ce type de femme, on sait qu’on va se la coltiner dans la tête pendant des années, bien après que la relation est morte et enterrée.

Pourtant ça n’a pas été simple au début. Je venais juste de la rencontrer que je la voulais déjà dans mon lit sans passer par les sempiternels jeux abscons de la séduction et du pouvoir sur l’autre. J’imaginais de suite ces moments de lueur intense en sa compagnie, et son corps se laisser cambrer par mes caresses incessantes. Je la voulais amoureuse, entière et confinée dans mes fantasmes les plus primaires. Je voyais déjà ce corps raidi par les contusions du plaisir, sa bouche capter l’espace vide du désir, et ses yeux me regarder comme si j’étais Dieu. La paresse de me fourvoyer dans des rendez-vous, des coups de fils, des attentes me paralysait de suite. Si la séduction séduisait bon nombres de mes amis : « C’est ça le plus intéressant, cette bataille de l’amour, ces instants d’attente douloureuse puis ces petites victoires atteintes au fils des jours… », ce n’était pas mon cas car j’étais paniqué par la possible défaite, le refus, le mensonge, le rejet. Je voulais qu’elle soit de suite fascinée par ma présence, et qu’elle se précipite dans mes bras de la même façon dont je voulais me précipiter dans les siens. Sans combustion immédiate, mes réflexes humains perdaient toute motivation ; et je laissais traîner le temps sans rien faire, alors qu’il fallait établir un plan d’attaque, et au plus vite. Aimer c’est revoir, et revoir c’est désaimer. Une image unique de femme finit par mourir dans votre tête si vous ne la revoyez pas très vite ; bien d’autres prennent le relais, et vous vous contentez de l’actualité. Il fallait revenir, ne serait-ce que pour vous rappeler à elle. Mais le silence continuait, comme un ventilateur, un ventricule, un poison lent. On se contente souvent du silence, tant que nos principes primaires sont encore abordables, on se laisse guider dans la moisissure et on s’y baigne sans compter le temps que l’on y a passé. Julie ne m’intéressait donc pas. Une autre aurait fait l’affaire. Pourtant, le souvenir de son visage et de ses formes encore secrètes revenait durant mes heures de réflexions. Et lorsque l’ennui ou la solitude me confrontaient à mes propres imperfections, il fallait que je sorte de chez moi pour agir auprès des trop fortes illusions de la nature. Je courais à la bibliothèque dans l’espoir d’approcher Julie. Les âmes sont fines mais le silence est la vraie matière du réel. Il ne se passe rien tant qu’il n’y a pas confession, communication, échange entre deux êtres humains. Il ne se passe donc rien ; impossible de présager le moindre souffle, le plus petit geste de cette fille banale et sans intérêt. Sa beauté seule me poussait, sexe en avant, à rentrer dans l’ère de la perméabilité. Et pour arriver à ses fins, il fallait passer par l’effort de ses moyens. Les femmes sont souriantes, faussement pudiques, faussement lointaines, elles contrôlent tout, avec une précision chirurgicale et la magie d’un prestidigitateur. Elles voient tout sans ne rien montrer ; telle est leur force, inutile de faire compliqué. Elles veulent qu’on les admire, qu’on les désire mais elles finissent par se dissimuler en jouant leur vrai rôle, leur seul, celui de fantômes permanents. La femme se caractérise triplement par son absence. La femme lointaine, inaccessible dont la vie sociale nous prive de sa présence ; la femme que l’on convoite et qui se dérobe ; enfin celle que l’on possède mais qui un jour ou l’autre va disparaître définitivement. Les femmes s’enchaînent dans l’absence de la précédente, et de la future. Il nous en faut une au moment présent, et en ce moment, seule Julie remplissait ces différents critères. Mais je savais, une fois de plus, que le silence aurait raison de nous. Je ne correspondais en rien à cette fille et si je semblais désirer son corps plus que jamais, je me doutais bien qu’il n’y avait pas d’autre ambition. Mais cela me plaisait de croire en cette terrible dette de l’illusion. Que seule sa beauté (un peu particulière), et que l’apparente inaccessibilité de ce corps bronzé et composé de façon assez troublante de grains de beauté qui remontaient jusqu’au bas du coup m’intéressaient. En tant qu’éternel contemplateur, il ne m’en fallait pas moins.

II

Le silence

 

-         T’es-tu remis de cet amour ?, me demandait frauduleusement, alors que je ne m’y attendais le moins du monde ; et du coup sans avoir préparé une réponse nette sur la question, une jeune lycéenne alors que j’évoquais, en dépit de ma volonté profonde, un amour perdu à jamais.

-         Bien sûr ! ricanais-je enfoui dans mon blouson comme un gagnant ringard et anciennement déglingué par la souffrance. Ce « Bien sûr » sorti tout droit d’un réflexe psychique sonnait pourtant juste alors que l’ombre de cette femme évoquée et perdue résonnait tragiquement en moi à chaque seconde depuis les lustres de son départ. Sa simple évocation me ramenait direct dans un passé infranchissable, entouré de fils barbelés (un vrai camp de la mort), son visage de jeune fille souriante et fragile perdu à jamais revenait comme un spectre morbide et mon cœur saignait du jus concentré de douleur vraie comme traversé par un glaive de barbare.

-         Non, parce que certains ne s’en remettent pas aussi vite ; ça fait combien de temps ? enchaîna-t-elle du haut de ses 17 ans, comme si elle était déjà experte sur ces questions cruciales.

-        Trop longtemps à mon sens, aurais-je pu lui rétorquer pour conclure cette discussion qui me faisait bouillir comme une truite rôtie au soleil. Je lui mentais ; je dis quatre ans. J’en étais encore loin. Je déviais cette fois-ci la réponse en l’incitant plutôt à réfléchir sur son avenir de petite insolente, le tout en reluquant sa poitrine déjà prête aux années de caresses qu’elle recevrait furieusement de mains plus ou moins rêches ou de sexes dressés comme des buildings. Son visage, d’apparence sympathique ne reflétait quasiment rien par rapport à la beauté mystique de ma Julie (qui du reste et pour en finir sur cette aspect important des choses, ne pouvait rivaliser en matière mammaire) qui trônait sur son piédestal de silence.

On ne se remet jamais d’un amour perdu. Ça c’est la première chose. La deuxième, si l’on décide de vivre après cette perte, c’est en se reposant uniquement sur la beauté effective des femmes, de celles qui restent. Sur un tout autre plan notre Julie ne m’aurait jamais intéressé. Elle était presque un objet sacrificiel ; car il était hors de question d’envisager une minute de lui apporter un quelconque confort amoureux, une occasion qu’elle se sente heureuse, bref, la moindre sûreté en matière affective. Avec moi, elle morflerait, ça c’était cousu d’avance mais peu importe, pour une fois, je m’en ficherais, tiens, c’était comme ça et on partirait de ce principe fondateur du libertin. De toutes les manières, j’en étais incapable, quelque soit la femme qui se trouvait en face. L’ennui, c’est que j’avais du mal à concilier ma théorie avec les réflexes de mon cerveau. Quelque part, j’avais honte de me mentir sur les agissements et les calculs que je me proposais de faire chaque jour pour arriver à mes fins avec la belle ; c’est-à-dire, pour parler crûment mais vrai, la pénétrer en gros et plus si affinité. Je devais passer par le discours, la gentillesse, la séduction, bref, le langage avant la prise.

La première fois que je la vis, je me mis dans la tête qu’il me la fallait. La seconde fois, que ce serait tout bonnement impossible, et la troisième que je n’y renoncerais pas ! Non pas physiquement curieusement, mais que les mots déjà ne la pénétreraient jamais, même en y mettant le baratin habituel. Elle était d’une superficialité des plus banales, typique des femmes de son style ; brune, taille moyenne, petits seins bien formés, fesses dodues, et surtout visage sexué. Rien de bon pour moi qui ne m’intéressais qu’aux anges. Les anges doux venus tout droit d’un romantisme anachronique, poussé par un peu de désir féminin. Rien de cela avec elle ; je savais qu’elle avait des aventures à droite à gauche, de temps en temps et qu’elle n’était pas insensible aux invectives franches et bestiales de mes contemporains et néanmoins ennemis voraces.

Le dimanche, au mois de juin, je m’ennuyais comme un vautour ou un vaurien. Alors je flânais boulevard Montparnasse observer les années 2000 me filer sous le nez sans que je bronche. Généralement, j’entrais par l’entrée principale du cimetière de Montparnasse pour aller me recueillir sur quelques corps sans vie. Jean Seberg tout d’abord à qui je rendais souvent cet hommage, sa tombe étant située juste à l’entrée ; puis lorsque j’avais à la fois force physique et morale, E.M. Cioran, Pierre Louys, Emmanuel Berl, Emmanuel Bove ; enfin je revenais sur mes pas, sortais brutalement de la ville aux morts et me retrouvais face à des vivants à l’aspect très méchant. Je pensais machinalement à Julie sans parvenir à rien de constructif. Je m’arrêtais à Port-Royal, me reposais un temps au jardin de l’observatoire puis repartais à contre sens me satisfaire du non-sens de tout cela : vie, mort et promenade comme une sorte de renouveau mortifère.

Lorsque je retrouvais Julie, je faisais celui qui revenait d’un truc important, un peu en âge, la peau reflétant mon inanité, un peu essoufflé. Elle me tendait sa joue pour que j’y dépose un baiser, puis deux plus deux qui font quatre et nous parlions de trivialités navrantes auxquelles nos aspects réciproques semblaient s’intéresser. Il fallait placer à tout prix un mot qui la fasse lever de sa chaise, de ce bureau, de cette bibliothèque pour fuir avec moi loin de tout ça mais il ne venait jamais.

-          Bon bah j’y vais, salut, à bientôt.

-          Salut.

Et rebelote. Des milliers d’heures à redéfinir un plan d’attaque, même le plus sordide. J’allais même jusqu’à oublier l’existence de la jeune employée tant nos deux vies ne commutaient le moins du monde dans une direction à peu près plausible. Tout reposait une fois de plus sur un caprice et je m’enfermais dedans comme un détenu. Quand on espère un amour avec une femme, on n’imagine pas la jouissance sexuelle dont on peut en tirer mais un je ne sais quoi de sensation esthétique probable à ressentir, comme une sorte de confort charnel, voire bourgeois. Avec elle, c’était avant tout embrasser ce délicieux visage, caresser ces seins imaginaires, puis voir comment son corps ondulerait sous les soubresauts que je lui imposerais, mais en aucun cas l’impact fatal. Bizarre quand on réalise parfois où celui-ci nous entraîne extérieurement et intérieurement. La petite paressait tellement intouchable que je préférais ne pas imaginer de telles situations et me concentrer sur les moyens dont je disposais. Je savais qu’elle devait s’offrir facilement à n’importe quel blaireau qu’elle devait rencontrer en soirée, et qu’en aucun cas, un intellectuel grognon comme moi l’exciterait à fortiori. D’où ma délectable entreprise.

Le matin, je me levais souffreteux. La nuit venait une fois de plus me siffler dans les oreilles la marque de l’absence au fer rouge. En ouvrant les yeux, je procédais au petit rituel que j’accomplissais quotidiennement depuis 26 mois. Oublier : prénom, visage, époque, rue, numéro, appartement, métro, digicode, et surtout les trottoirs de mots que nous avions échangés durant ces temps d’intimité devenus en une seconde et demi, un vague instant décuplé en années enfouies dans je ne sais quelle conscience. La mémoire n’invente rien, elle stocke ce qu’elle a vu puis s’arrête définitivement si l’épisode s’interrompt brutalement. Alors durant ces 26 mois, elle reprenait dans le désordre du jour ou de la nuit, certains chapitres laissés en vrac ; ou bien pire, elle permettait à mon inconscient nocturne de se servir des matériaux restants pour en faire de petites fictions horrifiques, ignobles, dégoulinantes de souvenirs mal digérés et/ou d’envies refoulées. Bref, ma petite gymnastique du matin consistait à oublier les délices médiumniques de la nuit pour me concentrer un minimum sur chaque entreprise de la journée. Il fallait revenir à cette Julie et ne pas replonger comme un demeuré dans ces années lointaines. Entreprise apparemment impossible. On venait me réveiller la nuit rien que pour me faire chier !

Durant les heures creuses que nous sommes tous amenés à vivre ; la survie fatale des héros anonymes, rescapés du silence et de l’indifférence ; je me souvenais lamentablement et surtout soudainement de mon ancien amour parti au fin fond de l’oubli le plus ignoble, celui qui existe vraiment en nous ; meurtrissure définitive, coma parfait, vie défaite, tranchée en deux comme un saucisson. Je la revoyais collée par la glue sentimentale de l’amour vrai, me regardant amoureusement, se serrant contre moi pour épuiser le froid alors que nous étions coincés dans la cave d’un bâtiment sordide de banlieue sud, commençant à se préparer mentalement à coucher sur le sol de béton parmi les gravats durant une nuit glaciale. Je ne faisais quasiment plus attention à elle, à ses mimiques, à son extrême gentillesse, à sa patience de parent sans enfant, et à sa bonté d’enfant orpheline qu’elle était. Son père s’était suicidé de vieillesse en faisant ce beau cadeau à sa femme, une petite fille blonde aux yeux très bleus. A peine née, le voilà qu’il renvoyait au néant son dernier soupir, sa dernière note obscure. J’étais occupé à frapper désespérément sur l’escalier de secours pour qu’un probable locataire nous entende sans observer la femme qui se trouvait tout près, à mes côtés. Il était tard, j’étais fatigué par la trop longue soirée que je venais de supporter, la célébration d’un PACS d’homosexuels qui ne s’ignoraient pas, deux vieilles tarlouzes ridicules puant l’éducation nationale et le système de points, qui nous avaient invités pour partager avec eux leur émotion de vieux défroqués qui pouvaient maintenant s’enculer en toute légalité. J’y étais allé à contre cœur, l’avais regretté, et m’étais retrouvé dans cette cave pour des raisons obscures dont il est inutile de parler ici. Je ne la voyais plus enfouie dans son manteau d’hiver mais je la ressentais inconsciemment comme un chien donc sans m’en rendre compte réellement ; cela je ne m’en aperçus que trop tard. Son absence bien réelle elle, depuis plus de deux ans me pesait comme aucune présence ne m’avait été révélée. La souffrance, au début insoutenable, traitée par cachetons, s’était diluée au fur et à mesure des mois, se modifiant en une espèce de bouillie organico-névrotique qui m’envoyait des relents de dégoût à tout moment de la journée, parfois en fonction des événements, des coïncidences insidieuses, en tous cas sans prévenir. Ici ma voisine de palier qui me réveillait en pleine nuit ne pouvant plus rentrer chez elle après une soirée trop arrosée, ayant perdu son trousseau de clefs. Nous étions tous deux dans la cour de l’immeuble et je pensais à Proust et sa saloperie de madeleine, me disant que ce vieux pédé avait vu juste sur la nature humaine. Ma voisine, jeune mère esseulée et droguée profitait de la situation pour m’embrasser furtivement dans le cou ou me caresser les fesses que je savais attractives sous leur petit caleçon d’été. J’essayais avec mon tournevis de faire levier sur le volet bloqué en tentant tant bien que mal de ne pas me péter la rate. A défaut de l’orifice qu’il fallait atteindre pour permettre à ma jeune voisine de réintégrer ses appartements, ma madeleine proustienne me renvoya d’office à l’office des souvenirs marécageux et à cette cave d’appartement de banlieue parisienne perdue dans un mois de novembre qui comptait à présent ses années. Nous avions réussi à nous en sortir, un voisin attentif, alerté par le boucan que je faisais en cognant une barre de fer contre le mur, était venu nous ouvrir. Je débloquais le volet sous un raffut pas possible, refusais ses avances, la poussais dans sa cuisine lui souhaitant bien le bonsoir, je rentrais me coucher. J’étais dégoûté d’exister.  

A la sortie Des Hautes Solitudes, film expérimental de Philippe Garrel tourné en 1974 que la Cinémathèque diffusait pour un soir, je ne pus rentrer chez moi directement en prenant métro et chemin de fer comme à l’accoutumée. Non, il me fallut traverser le parc de Bercy, arpenter un pont nouvellement construit, bref, flâner comme une âme en peine avec en tête le visage de Jean Seberg qui ne me lâchait pas. Je ruminais en traînant des pieds : « Ils t’ont oubliée toi aussi ; tu étais la beauté même, la beauté rayonnante enfermée dans une grâce, tes meurtrissures se voyaient profondément dans le film que Garrel a fait pour toi. Pour cela, on le remercie. Comment ignorer que tu souffrais alors ? Mais les gens t’ont oubliée ; qui l’aurait cru, ils n’ont pas oublié Marilyn mais toi ils t’ont oubliée. Tu étais pourtant si troublante, ta beauté se confondait avec ta tristesse, cette souffrance que tu ne parvenais plus à dissimuler te permettait encore d’avancer. Alors les réalisateurs de films parvenaient à la contempler en filmant en noir et blanc ton visage de femme de 36 ans. Cet incroyable visage dont la bonté creusait les cernes de cette injustice dont tu ne parvenais plus à te démêler, toi qui t’empêtrais dans des causes impossibles. Tu semblais moins souffrir parce que tu redevenais le temps d’un tournage l’actrice que tu n’avais jamais cessé d’être. Mais ton malheur devait être bien pire que cette femme passant du rire aux larmes, du silence au déchirement, de la solitude à la foule ; en témoignent ces plans sur ton visage d’ange malade rongé par l’alcool et les médicaments. Durant la séance, je ne cessais de me répéter : « J’ai déjà vu cette femme, je l’ai déjà vue ou elle ressemble à quelqu’un que j’ai bien connu. » Mais ils t’ont oubliée les salauds, tu es morte pour rien, comme quoi il ne faut jamais mourir, c’est tellement plus facile ensuite pour les autres qui restent en vie de ne plus y songer. Si tu te retires du jeu, ils ne feront pas l’effort de venir te rechercher même en pensées. Durant cette longue promenade, j’ai beaucoup pensé à toi, beaucoup, comme si l’on s’était connu brièvement. On a quarante ans d’écart, mais tu me sembles si proche à présent que j’ai ton visage en moi inscrit pour de bon. Je reviendrai te voir, je te le promets, même si c’est dans un cimetière et que tout le monde ne fait plus attention à toi. Je te serais infidèle le plus souvent, mais jamais je ne t’oublierais. Car le cœur inscrit dans ses ventricules le visage des absents pour longtemps. Tu n’aurais jamais dû partir. »

Continuer le silence. Pourquoi pas ? Si la vie ressemble à un assez gros brouhaha absurde et sans trop de consistance, c’est aussi pour nous préparer au silence. Sauf qu’en vie, on l’entend, j’en doute lorsque l’on meurt. Je décidais de renoncer et de laisser Julie se préparer à vivre une vie sans moi. Mais en passant quelques documents que je voulais emprunter pour l’année entière (Oeuvres complètes de Cioran ainsi que le tome 1 des Nouvelles complètes 1942-1966 de Dino Buzzati, ce cher Dino, cet incroyable observateur de la mesquinerie humaine), je me trouvais nez à nez avec elle. Dépité par tant d’acharnement du destin, je me lançais tête la première dans le vide en l’invitant au resto le plus rapidement possible. Elle accepta avec un tel naturel que j’eus aussitôt l’impression de prendre rendez-vous chez un psy et de me retrouver sur liste d’attente. Mais très vite, je me rendis compte que son emploi du temps était aussi vide que le mien en ces longues soirées de juin. Nous convînmes d’une date (c’était dans trois jours), d’un lieu (un restaurant italien à Montparnasse), d’une heure (20h00), et d’un rendez-vous (Métro Edgar Quinet). Trois jours pour ne penser qu’à ça. A quoi pensait notre héroïne en rentrant dans son deux-pièces moderne ? Le dîner que j’orchestrais pour elle prenait-il une importance à ses yeux ? Ça on ne le saura jamais car les femmes sont impénétrables, c’est pour cela qu’il existe un vagin et un pénis, c’est pour nous faire croire qu’on pénètre enfin quelque chose. Terrible leurre. On dissout son angoisse entre les jambes d’une femme que l’on croit désirer. Rien à voir avec sa connaissance profonde.

 «  Pourquoi Dieu a permis la trisomie 21 ? », telle était la question que je me posais soudainement alors que j’observais un petit groupe atteint de ce mal lors d’un spectacle auquel j’était contraint d’assister. Encadré par deux jeunes éducatrices spécialisées (c’est ainsi qu’on les nomme je crois), le groupe était composé de trois hommes et de cinq femmes. Si de suite, j’eus une vue d’ensemble du groupe, mes yeux s’arrêtèrent plus précisément sur l’un des trois, un grand type bancal, très laid, assez maigre et aux oreilles symétriquement décollées. La musique devait intégrer directement son erreur chromosomique et sa sensibilité s’en trouvait d’un coup troublée à tel point qu’il ne pouvait rester en place plus d’une minute. Il se levait, se mettait à improviser une triste danse tout en agitant ses énormes paluches décharnées. « Quel courage, me disais-je, assis tout péteux, avec ma chemise en flanelle et mon gel qui maintenait fermement mes cheveux en l’air, quel courage oui mais pour qui ? Ces femmes qui s’occupent de ces débiles mentaux ou ces trisomiques qui sont exclus de ce monde pourri et qui doivent le vivre un peu mieux que nous à défaut de le percevoir de façon réelle ? » Le grand fou commençait à me foutre les jetons, il se balançait en tout sens, reluquait en bavant les seins d’une assistante de direction et les musiciens, comme le public, faisaient comme si de rien n’était et continuaient hypocritement à jouer leur rôle. Je pensais à Julie, elle me manqua terriblement à ce moment là, toujours sans savoir pourquoi. Qu’aurait-elle pensé de cela? Alors revenons à la question essentielle : pourquoi Dieu a-t-il orchestré pareille injustice génétique ? Vous me direz, il a permis tellement de choses immondes alors pourquoi pas celle-là ? En plus, ils ne se rendent pas compte de leur handicap. Mon cul oui, ils le savent, ils sont moins cons que toi pauvre pomme. Non, mais pourquoi infliger à quelqu’un une malformation durant une vie entière ? Ça, c’est une vraie question. Ces gens auront toujours une autre perception de la vie et la société, telle qu’elle existe, ne les intégrera jamais puisqu’elle ne sera jamais la leur. Dépité, je quittais la salle, laissant notre grand fou dans un état de surexcitation démente. Je me retrouvais seul à l’extérieur de la salle en attendant que mes amis me rejoignent.

Durant ces 27 mois de veuvage intensif, j’étais passé par divers stades dont il serait bon de commenter pour vous faire une idée de ce qu’est que vivre la disparition brutale d’une personne la sachant encore bien vivante. Quand on perd un être cher, le travail du deuil consiste à se souvenir de lui, à prier pour qu’il soit mieux là où il est, à pleurer, pleurer par ce que l’on sait qu’il ne reviendra jamais et que l’on vient justement de l’enfouir sous terre pour l’éternité. Alors que là, le schéma est quelque peu différent. Pendant qu’on se roule par terre, qu’on refuse de s’alimenter, qu’on hurle à la mort pour que la souffrance cesse, l’autre gambade comme un vautour, concentré comme un perroquet à refaire sa vie. La dualité est là, sans équivoque, implacable, aussi compacte qu’une pierre tombale. Je me suis quelque fois recueilli sur des tombes, souvent d’artistes trop tôt disparus et amèrement regrettés; et, pour leur signaler que j’étais venu (et me signaler que la mort est d’une solide réalité) et aussi pour mettre un peu de vivant dans ces zones fréquentées par le silence que cette dernière impose avec une de ces forces, je m’approchais de la dalle, la caressait fébrilement, puis partais rejoindre les vivants. Lorsqu’une personne vous quitte pour quelque raison que ce soit (ce sont souvent des bonnes malheureusement), vous ne caressez plus rien, vous n’avez plus rien à effleurer. Vous n’avez rien pour vous apitoyer. Je ne dis pas que la mort est mieux, elle est pire, immonde, inacceptable parce qu’injuste. La séparation, elle, est juste, et c’est cette justice tranchante rendue à l’homme et à la femme, incapables de s’aimer durant une vie, qui provoque cette crise profonde. L’être n’est plus, or il est bien là et c’est bien fait pour ta gueule !

27 mois, c’est long ; 10 ans passent plus vite car l’oubli assaisonne les saisons à sa guise. En 27 mois, l’oubli a du mal, il flanche un peu, s’égare en zone neutre, et s’oublie lui-même face à une mémoire encore en grande forme. Pour un peu, on la croirait en ces temps insubmersible. La seule survie possible pour moi, après trois semaines passées à tourner en rond dans ma tronche ce que mon corps tournait lui-même en bile : suicide, ou tentative de suicide ou encore tentative de tentative, consistait justement à essayer de survivre. Mais la marque de l’absence venait me foutre la nausée n’importe quand et à chaque micro tentative de micro renaissance, elle me fichait un grand coup de batte dans la nuque et m’affalait à terre comme un goret qu’on égorgerait et qui beuglerait durant trois bonnes heures, son hurlement de porc trucidé raisonnant à des kilomètres à la ronde. J’étais paralysé par l’inaction et l’absence de l’être chéri était tout bonnement insupportable, même si sa présence jadis, était souvent peu supportable. Triste condition que de n’être bien nulle part et de regretter ce qu’on n’a plus alors qu’on semblait pouvoir (et vouloir) s’en défaire facilement quand on l’avait.

Je savais que Julie arriverait à l’heure, ce n’était physiquement pas le style à se pointer avec une heure de retard. J’avais situé le rendez-vous pas loin de son lieu de travail. Je voulais qu’elle y repense tous les matins en allant cravacher. Je me pointais comme un rôdeur dans un entre coin, là où je pouvais voir sans être vu, c’était mon petit côté psychopathe. Je m’adossais sur les barres qui séparaient le parvis du vide et contemplais les rues de Paris qui s’agitaient comme à l’accoutumée, c’est à dire sans charme ni envie d’y fourrer les pieds. Le bruit des moteurs se perdait dans l’air pollué quand ce n’était pas celui des taules qui s’entrechoquaient en faisant gicler les corps comme des pantins surpris d’être aussi débiles derrière leur volant avant d’en être projetés. J’étais tellement fasciné par ce spectacle de l’ennui que j’en oubliais mon rendez-vous et lorsque je me retournais machinalement, je la vis m’attendre, debout, droite, elle ne devait pas mesurer plus d’1m 65. Emu par ce spectacle un peu plus touchant que la circulation routière, je me dirigeais lentement vers elle. Elle me sourit, me tendit sa joue, et bises et bises. Puis il fallut vite vaincre le silence. Nous choisîmes un restaurant italien à Montparnasse. Elle commanda une pizza trois fromages (tout ce que je déteste), je pris des spaghettis bolognaises sans parmesan. Dieu qu’elle était belle en ce début juillet. Elle avait mis une espèce de robe avec un décolleté timide mais assez affranchi pour que mes yeux y passent environ le plus clair de leur temps pour envisager la forme de ses seins. On était assis, face à face, elle mit ses mains sous son menton ; tout restait à faire. Je désirais l’être placé par la vie en face de moi. Ça c’était le premier point. Le second consistait à alimenter la conversation le mieux que je pus. Parler de son travail pour lui faire croire qu’il pût être intéressant aux yeux des autres, un peu de sa famille pour la situer de ce côté là et de son passé sentimental pour étudier le sujet et savoir ce que ce repas signifiait pour elle. Mais j’étais trop occupé à me trouver des postures de type sympa se forçant à être attentif pour l’écouter dans un premier temps, et pire, être crédible en l’écoutant afin de paraître naturel à ses yeux. Du coup, je ne suivais plus du tout le cours de la discussion: le nombre de sœurs, ses études de lettres à Paris, sa formation musicale, du piano je crois, et je séchais même sur ses dernières relations amoureuses. Je n’avais rien écouté ! J’avais ce que j’avais voulu, la retrouver face à moi, piégée. Et de ce fait, je m’ennuyais presque à écouter ces sornettes qui lorgnaient tragiquement du côté de la banalité la plus confondante. Mais, tout comme Flaubert, l’insignifiance me passionnait et je soupçonnais son corps d’être bien plus intéressant que les mots qui en sortaient. Néanmoins, et après ce terrible constat sur nous deux, je la trouvais touchante par ce qu’à l’opposé totale de moi. Sa sincérité, sa spontanéité et son sourire l’avaient d’un coup emporté sur mon attitude désastreuse. L’ennui, c’est qu’elle perçût plus vite que je ne l’aurais cru mes intentions libidineuses, et surtout que j’étais un manipulateur se montrant trop sûr de lui, exhibant du coup un lamentable aspect de pauvre type n’inspirant d’emblée aucune confiance. Troublé davantage par l’ennui que me procurait un tel épisode, je décidais, en payant l’addition, c’était mon côté gentleman désabusé, de me retirer, un coup de bises et le tout séparé en un rien de temps, rentré chacun au bercail. Je la désirais trop pour le lui avouer. Il me fallait attendre, mais quoi ? Une raison ? Sûrement, il y en a toujours de bonnes même pour les pires crapules. Ça motive une raison, surtout quand il n’y a aucune raison d’en avoir.

L’empire du silence est gouverné par les femmes. Je le sais, elles seules m’ont contraint à être silencieux durant leurs éternels reproches et elles me l’ont rendu en quantité gigantesque. J’ai suivi en pensée des femmes durant des années, en me promettant de les annihiler la trentaine entamée. Jusque-là, je pouvais les garder en moi encore un peu. Revoir leur visage s’ouvrir lorsque je rentrais dans leur peau ou sourire timidement à l’impact d’un mot bien prononcé. Les femmes ont une faculté pour écouter les hommes se plaindre, c’est étonnant. Elles doivent tellement s’écouter elles-mêmes… Elles ont aussi la faculté de se tirer pour de bon. Lorsqu’elles me hurlaient dessus, me reprochant maintes et maintes choses, je leur tournais le dos, ne répondant rien, m’affalant sur le premier lit trouvé en me cachant sous les couvertures. Ça les mettait dans un état d’hystérie folle. « Tu t’en fous de ce que je te dis hein, mais réponds quelque chose ! » Généralement, ça finissait en crise de larmes, portes qui claquent et insultes à répétition. Autant on peut ne pas ressentir la présence de quelqu’un autant on peut l’entendre. Je pensais déjà à boucler mes valises de tout le vide que j’avais accumulé durant ces dernières années mais je finissais toujours par renoncer. Je ne savais pas partir ; comme j’ai toujours craint les départs en vacances, de peur de ne jamais revenir. Alors je restais tant bien que mal, me promulguant quelques préceptes importants. Je pouvais caresser de temps en temps un corps en attendant d’en trouver un mieux. Telle fut ma conduite odieuse pendant des années. Je me mis à vouloir séduire quiconque correspondrait un minimum à mes attentes en la matière. Je commençais une lutte acharnée contre moi-même et la gent féminine. Les bibliothèques où j’étudiais durant mon parcours universitaire étaient de vrais champs de mines pullulant de ces petits êtres diaboliques. Un véritable supermarché de petites bourgeoises lettrées au corps de prostituées. Je relevais la tête toutes les quinze secondes de mes cours de latin pour observer une jeune étudiante s’asseoir ou lever son petit popotin pour aller reposer un Gaffiot. Cette ambiance de mort-vivants me rendait de plus en plus fou. Je finis par rencontrer entre deux Robert spécialisé « Langue française » une femme aux seins vertigineux.

Je laissais une semaine défiler comme une étoile filante avant de revoir Julie à son travail. Elle faisait comme si ma présence ne lui provoquait rien, intrépide dans le jeu du chat et de la souris, elle semblait s’être totalement remise de ce dîner qui pour moi avait été une pointe de lueur dans ma vie sordide. Non, pour elle, il avait semblé paraître comme un déjeuner au Fast-food, la pause café vite torchée et à oublier. Je ne dormais plus depuis sept nuits qu’elle avait repris de la pire des façons son petit schéma routinier de boulot à la con. Ses collègues masculins la collaient comme des sangsues, le sexe à la main et le clitoris dans leur bouilloire. Ces pauvres abrutis étaient comme moi. Quelle désillusion. Il fallait se retirer et vite. Je l’invitais néanmoins à boire un verre quelque temps plus tard, rongé par l’échec de notre début d’histoire. Elle se débusqua. J’insistais vaguement, la réprimandais de tant de mensonges dissimulés, je renonçais très vite. Je ne devais plus la voir pendant un bon petit bout de temps. Et c’est ainsi qu’on met un terme à une histoire avortée.

III

Sandrine

« Si tu veux être heureux, si tu veux être homme de bien, laisse les autres te mépriser. » Sénèque

« On ne regrette pas la perte de tous ceux qu’on aime. »  Vauvenargues

Elle réapparaissait chaque jour, à peu près à la même heure, enfin tout dépendait de l’heure à laquelle je vautrais mon corps dans mes draps de satin ; je tournais la tête vers la gauche, le bide collé au matelas, et je la retrouvais ainsi, le temps d’un songe, d’un rêve permanent qui s’allumait à horaire fixe. Je revoyais ce visage d’étudiante qui aujourd’hui devait s’asseoir le cul sur le cuir noir d’un énorme fauteuil, le tout derrière un bureau immense embarrassé de dossiers en tout genre, l’ordinateur high tech, écran plat, dernier cri de chez Apple, et surtout un versement automatique de quelques milliers d’euros par mois sur son compte courant. Je l’avais laissée entre deux zones, elle avait dû entamer la seconde sur les chapeaux de roues. Le travail, le travail, rien que le travail ; c’était pour cela qu’elle avait consacré des milliers de soirées à cravacher sous la loupiotte de son bureau d’écolière pendant que je me paluchais dans le noir en attendant qu’elle daigne me rejoindre dans le sommeil. En m’efforçant de me comprendre un peu, je remuais ciel et terre dans les méandres débiles de ma conscience qui l’était tout aussi. Pour ainsi dire, j’éprouvais une sensation d’apaisement fragile à me remémorer cette jeune femme aux heures creuses de la nuit. Cela me berçait invariablement, me permettait de m’endormir en pensant à son fantôme avant d’être inévitablement réveillé, suite aux cauchemars répétés que je faisais sur son compte. Le jour apparaissait, quelques rayons subtils parsemaient ma chambre de lumière en bandoulières. Je réapparaissais à ma propre vue. Il fallait apparaître à celle des autres pour quelques huit heures préparées avec soin par un employeur, un système, une corporation, un patron, un supérieur, une instance, une société, une fondation, une unité, une prison.

27 mois sans elle devaient correspondre insidieusement mais le plus logiquement pour elle à 27 mois sans moi. Si mes calculs étaient bons, l’égalité était parfaite ! Or, si je bouffais mes gants de douleur de ne plus la voir, de m’en être totalement départi, de n’avoir plus aucune chance de la (re)fréquenter un jour, de ne plus être concerné à quelque niveau que ce soit par son existence ; elle, de son côté, grâce au silence qui me parvenait depuis deux années, semblait me prouver glacialement le contraire. C’est long 27 mois, ça peut être un désert ou une succession de deuils ; or, la femme qui m’avait dit, prouvé, montré, démontré par A+B qu’elle m’aimait, m’oubliait avec une facilité qui me brisait en deux. Elle qui appelait à chaque courte séparation, s’endormait sur mon torse soyeux, se laissait parcourir de fond en comble, me prenait la main avant de trouver son sommeil, n’avait donné, depuis son ultime sentence, aucune espèce de signe insignifiant de larve de micro-élément de vie. Pas un mot, une virgule, une emprunte oubliée dans un sous-sol, pas un seul indice laissé aux enquêteurs. Elle avait fermé boutique, balancé la clef, et était rentrée chez elle à jamais. J’étais absent moi aussi, absent et elle s’en cognait. Si elle avait fait preuve d’un indéniable mépris, il n’en restait pas moins que je la suivais derrière à la trace en lui rendant l’appareil avec une semaine de retard. Durant cette courte période, j’avais remué ciel et terre pour qu’elle revienne, envoyant signes, messages, appels et hurlements véridiques. En vain, elle était solide comme un roc et lointaine comme quelqu’un qui a décidé de partir. Je m’enfermais dans une tristesse insurmontable, et me mis à me détester furieusement puisque j’avais commis le crime en premier, celui de « dégorger mon poireau » (selon son expression favorite) dans d’autres orifices plus vibrants. Deux bras solides m’empêchèrent de me défenestrer. Ce fut le dernier acte de révolte. Je restais en vie, et il fallait me soigner. Dans ces cas-là, on parle de reconstruction. Rien de tout cela en fait, la maladie était logée en moi et personne pour me la faire quitter. Enfin si, quelqu’un mais la maladie resta enfouie jusqu’aux muqueuses gastriques. J’étais infesté par ce maudit virus. Aucune femme ne pourrait m’en enlever le germe. Il me rongeait. Je devenais de plus en plus atteint au moment même où je m’en croyais détaché. Je libérais téléphone, carnet, notice, archive de son prénom en massacrant page par page ; rangeais lettres, documents, papiers, photos, vidéo dans une boite métallique fermée à bloc. Je planquais à côté cadeaux, livres, habits, bibelots, installais deux trois dossiers bien consistants par dessus, puis fermais la porte du cagibis. Une fois les reliques assassinées, je m’écroulais dans un lit que je ne pus quitter qu’au bout d’un mois plein. Un mois, 31 jours et quelques poussières à refaire le scénario, à gamberger, à penser l’immuable, à s’épuiser la rate, à vomir sa  bile, à pisser du sang, à hurler sa dépendance, le tout dans une transpiration putride de draps emmêlés, de traversins désordonnés, d’oreillers perforés, de couettes mouillées et de fenêtres cloisonnées. A terre, je posais le traitement testament. Anxiolytiques, calmants, antidépresseurs, magnésium, et bien d’autres pilules de trepalium vitales à ma résurrection.

Depuis ces mois écoulés, je n’avais mis volontairement le nez sur une photo de nous. J’étais juste tombé sur une vidéo de nos vacances passées à Biarritz. Elle avait 21 ans, elle riait, elle semblait tant me connaître. J’effaçais la bande et me mis à pleurer. Cette femme que jamais je ne pensais perdre un jour, était partie sur une décision qu’elle avait prise après vingt et un jours de réflexion, pas un de plus. Une fois inscrite sur ses cordes sensibles, elle ne revint plus sur ses paroles. Tout l’inverse de moi qui n’avais pu la quitter que six heures et encore pour une autre, plus belle et plus sensuelle. Elle me quittait pour personne ; elle rentra chez elle, fût aidée par quelques amies, pleura quelques minutes puis fit mes cartons avec une dextérité de professionnelle de la rupture brutale. Elle oublia seulement une veste, laissée un soir d’hiver à la cave, une douzaine de timbres détachés, ainsi que quelques photos d’écrivains que je comptais mettre sous verre. Même le savon usagé dont je m’étais servi le dernier jour avait été remis dans son emballage d’origine et mes gants de toilette rigides comme du carton séché me rappelaient la dernière douche froide que j’avais prise chez elle. Ce fut tout, le lendemain, elle allait passer ses oraux devant un jury de politiciens véreux.

Deux jours plus tard, une de ses confidentes m’appela pour me signaler que mes affaires étaient prêtes à être rapatriées et qu’elles m’attendaient chez elle, que je pouvais passer à tout moment, qu’il n’y avait pas de problème. Je mis deux mois à profaner ma tombe en carton.

J’avais rencontré Sandrine, non pas à l’université, ni en soirée étudiante, ni dans la rue. Non, elle m’était tombée dessus alors que je venais de trouver un CDD de quatre mois dans un secrétariat administratif qui s’occupait de diverses choses sans aucune espèce d’intérêt. Elle avait 19 ans, avait eu son bac avec mention, mesurait un mètre soixante neuf, avait des yeux verts, les cheveux bruns, la peau très blanche, se mettait le plus souvent en jean, pesait 54 kilos, mettait des soutiens gorges supportant parfaitement le 90 B, ne montrait pas ses jambes ; et surtout émanait une gentillesse rarement rencontrée jusqu’ici, gentillesse qui n’allait pas, d’un premier abord, avec le look des midinettes basiques de son âge prises dans les clichés les plus sordides des années que je vivais comme le prototype terrifiant de la lycéenne rencontrée dans le RER à La Défense et qui rejoint le domicile parental perdu en banlieue sud. Il me fallut que quelques secondes pour me rendre compte que le destin s’acharnerait assez vite sur moi en m’offrant ce job, que j’allais tout perdre en un instant, moi qui cherchais juste à gagner une situation, quatre années de vies balancées par la vue d’une jeune fille à peine majeure. Elle, était saisonnière durant l’été, sa tante connaissait très bien le chef de service qui connaissait très bien le chef de la DRH qui connaissait très bien le vice président qui connaissait très bien sa grand-mère, etc.. Je savais que je ne tiendrais pas longtemps et que pire, j’accélérerais ma chute en me précipitant sur ma proie, en devenant ainsi sa victime. Je dus la former aux quelques logiciels, nous passions les trois premiers jours sans nous lâcher d’un poil, et puisqu’elle ne connaissait que moi pour le moment, elle accepta les trois invitations à déjeuner. J’étais cuit. Lorsque je rentrais, je ne voyais plus la personne avec laquelle je vivais depuis quatre ans. Pire, sa présence devenait une gêne à mes intentions de séducteur acharné. Je me dissimulais derrière quelques préceptes qui n’étaient que prétextes sordides pour arriver à mes fins. Je rentrais au domicile dépité, prisonnier de mes désirs libidineux, de mon envie bestiale, de mes fantasmes saisonniers. Je traînais des pieds pour revenir au bercail et prenais une heure de plus dans la douche pour me bichonner le matin. Je cessais du jour au lendemain de fréquenter mes amis, refusais tous les repas à plus de deux, je ne parlais plus à celle qui m’attendait avec des petits plats mitonnés pour que notre couple reparte de plus belle. Même son corps, je n’en voulais plus. Son gros corps de canasson blafard, son visage de jument, ses dents de sanglier, ses cuisses de dinde de Noël, tout ça me répugnait à un point qu’il m’arrivait parfois de m’arrêter sur elle, dans la rue, ou lorsque je faisais les courses en sa compagnie, pour me dire : « Mais qu’est-ce que je fiche encore avec ce gros tas ? » Rentré au foyer, je lui adressais deux ou trois mots pas plus, par politesse, puis lui tournais tête et corps avant de plonger dans mes rêves de tromperie porno. Elle le voyait bien, les femmes voient ce genre de choses, mais dans mon égoïsme, je ne le voyais pas et ne prenais même pas la peine d’imaginer ce qu’elle consolidait dans son âme privée d’un coup de mes preuves d’amour ; bref, je ne voyais plus rien. Je bouffais mon bifteck en pensant à mon RER de 8h33 et à la jeune fille que j’allais retrouver au bout du tunnel.

« Nous te convions au silence. » Tel fut à peu près le rendu sérieux qui m’était fait une fois le protocole de rupture consumé. Il ne fallait pas que j’exprime le moindre sentiment à présent. J’étais fautif. Je n’avais plus qu’à me repentir ou me pendre. Ses amies me reprochaient même de lui écrire, de vouloir lui parler, elles semblaient me dire au plus profond de leurs convictions religieuses: « Maintenant c’est fini les conneries, tu vas rester silencieux. Tu lui as pourri la vie pendant quatre ans maintenant les singeries ça suffit, on l’avait pourtant prévenue, elle méritait mieux que toi, on lui disait que t’étais un tordu, qu’un jour ou l’autre t’irais déconner, maintenant elle s’en mord les doigts, ça lui apprendra tiens mais tu dois arrêter de l’ennuyer, et de nous ennuyer par la même occasion, laisse lui sa chance de rencontrer quelqu’un de bien, au revoir, on se tient au courant tout de même pour les modalités… »

Deux mois plus tard, je grimpais les deux pentes qui menaient jusqu’à chez Francis bardé de valises et de sacs en tout genre. Je m’assis sur l’une d’elles, en plein milieu de la rue invisible sous la nuit de Paris ; on était en plein mois de juillet, j’étais en sueur. J’avais 26 ans. Je priais pour que le cauchemar cesse enfin ; j’en étais à mon soixante-dix-huitième jour sans elle. Je n’avais plus que l’ombre de Sandrine qui n’avait pas encore décidé de me lâcher. Elle essayait tant bien que mal de recoller les morceaux, eux-mêmes déchiquetés en un millier de brisures sacrées. On nageait en pleine tragédie. L’idée du suicide est à ce moment la plus solide, la plus éclairée, la plus réaliste, la plus créative, la plus lucide mais sûrement la moins pertinente. Car il fallait l’être pour oser se balancer sous un train, sauter d’un septième étage pour s’écraser comme une crêpe et éclater en lambeaux de chair. Combien de types avaient repeint les cours sordides des immeubles en se prenant pour des volatiles de pacotille, des serpentins de plastique ? J’étais monté sur les toits de l’un d’entre eux pour me rendre compte de la hauteur puis de la vitesse d’un corps lancé d’un balcon et son impact brutal sur le béton gris. Impossible d’envisager une mort aussi spectaculaire ; il fallait rester dans le sordide mais caché, honteux, miséreux. Je finis par oublier de me tuer. J’avais trop mal pour penser à autre chose qu’à ma souffrance. J’avais tellement à faire pour tenter de refaire surface que l’idée me passa finalement au-dessus. C’est elle que je finis par jeter d’un toit. J’avais atterri, maintenant, il fallait rentrer à la maison. Dans ce cas, les gens deviennent soudain soit très sympathiques, soit inexistants. Je décidais de me laisser entraîner par les sympathiques. Francis que je connaissais bien me prêta la moitié de son appartement comprenant chambre et nécessaire de toilettes. Cuisine et salon communs, une autre vie s’ouvrait d’un coup à moi. Je le remerciais chaleureusement en contemplant le vide qui m’attendait. Une femme m’était échangée contre de la solitude. Je ne semblais voir qu’un seul visage, celui disparu et pourtant se prêtant à chaque apparence féminine croisée au moindre pas. J’avais encore les veines gonflées de remords et de remontrances.

Ne pas penser à celle qui s’en va mais contempler toutes celles qui pourront s’offrir à nous en gémissant, en écartant leurs jambes comme des funambules expérimentés, celles qui profiteront de votre bouche sur leurs seins gonflés à bloc, et qui même se cambreront pour se laisser enfouir comme des bêtes affamées par leur désir insatiable. On se trouve d’un coup un peu plus disponible devant la beauté des femmes ; plus aucune ne vous intéresse autrement que par leur corps et l’impression que vous êtes le roi de la planète vous permet en un temps record de vous endormir avec la tronche bourrée d’espoir de ce genre.

Sandrine, comme beaucoup de femmes qui aiment, culpabilisa. Elle se sentit responsable de mon état lamentable, de la ruine de mon couple, et de sa ruine personnelle par la même occasion. Touchante confidence laissée entre deux pages de pub mensongère alors que j’avalais les images de prostitués de luxe qu’on me proposait pour un shampoing antipelliculaire qui, pour l’avoir testé, ne marchait pas : « J’ai fait du mal à cette fille, tout ça c’est de ma faute… » Elle prononça même le diminutif que l’on lui affublait couramment, la particule initiale de son prénom, chose touchante car cela montrait que le drame rapprochait ses deux femmes dans la souffrance et la compréhension de l’autre. Car grâce à mes talents de séducteur tragique, j’avais réussi à ce que la petite stagiaire tombe assez vite amoureuse de moi. Généralement elles se méfient de mes invitations, de mon ironie acerbe, de mon humeur désabusée mais surtout de mes désirs véridiques. Elles se voient déjà à poil et à quatre pâtes sur la carpette en peau de tigre du salon… Rien de tout cela, j’étais tellement fasciné par ce petit bout d’être, par cette beauté d’une pureté sans nom, de cette personnalité tellement forte nuancée malgré tout par son jeune âge, que je lui proposais des vrais rendez-vous sans caresses et sans baisers. Je me contentais de la voir, de la fréquenter, de l’appeler, de lui écrire, de lui concocter sur cd mes chansons préférées, pour un peu j’aurais fait une pétanque avec elle trouvant cela au delà du bonheur suprême. Puis un soir, dans le lit conjugal, les corps s’unirent dans une buée de désirs, de tendresse, et d’amour vrai. Un mois plus tôt je soufflais les quatre bougies d’un amour usé par mégarde, ce soir-là, je consumais le fruit défendu dans l’odeur même de celle qui s’était absentée pour quelques jours. La situation sentait le souffre, le mensonge, l’ignominie pour celle qui était trompée, la puissance de deux êtres se rencontrant parce qu’il le devait pour des amants interdits. Mais Dieu ne l’entendit pas ainsi. Pourquoi Dieu ? Parce qu’il n’y a pas de hasard, c’est le boss qui décide et on abdique. Oh ! Ce ne fut pas la découverte subite, « le défroquage » soudain, la bavure d’un soir, la connerie du siècle ; non, j’étais à cent lieux de prévoir la façon dont j’allais avouer mes quinze jours d’intense mensonge.

A défaut de la voir en tête à tête, je croisais Julie dans les rayons de sa bibliothèque. Je feignais de consulter les nouveautés en matière de chanson française, Brassens, Brel, Ferré, tout en reluquant son petit corps de déesse bien trop humaine. On s’aperçut un court instant, elle me salua, je renvoyais un maigre signe. Je me souvenais soudain de sa tenue vestimentaire de l’autre soir, l’imaginant devant sa glace, se maquillant subtilement, serrant sa ceinture décorative, s’ajustant le décolleté, se brossant le poil propre d’une bonne douche se disant : « Vais-je lui plaire à ce charmant jeune homme ? » ; et là plus rien, deux inconnus rivés sur le vide de leur existence. Je m’installais sur une table, me plongeais dans une revue musicale l’ignorant copieusement, en espérant qu’elle vienne s’excuser de son comportement typiquement féminin, me disant qu’elle en adopterait un masculin ; pff , à 27 ans bien tassés, j’en étais là et elle ne vint pas implorer mon pardon. L’ennui, c’est que cette fille sans intérêt aurait pu jouer le rôle d’intérimaire dans ma vie tout aussi précaire qu’un vulgaire contrat d’apprentissage. Je décidais de fuir ces endroits bien trop lisses pour moi mais, ne sachant pour aller où, je me décidais finalement à ne plus rien faire de ma vie. Tout en vivant, cette résolution me parût très vite difficile voire impossible à réaliser. Deux mois quasi pleins que nous avions dîné ensemble et aucune manifestation sensible de sa part. Je provoquais les choses sans m’impliquer outre mesure, laissant les conséquences, parfois inéluctables, choisir à ma place. Or, lorsque ces dernières ne rattrapaient pas les causes que je créais, je m’en prenais aux personnes qui ne suivaient pas mes volontés refoulées. Julie savait tout cela, elle savait que je n’en voulais qu’à son corps, et sans autre manifestation de ma part visant à lui avouer mes sentiments, elle, la maligne, trouvait la porte de sortie dans le renoncement. L’homme ne connaît le malheur qu’après avoir agi. La femme le devance en sachant pertinemment que son bonheur dépend de la maîtrise de ses sentiments ; et du coup de sa volonté d’agir ou pas. Sandrine me promettait amour et fidélité que je ne pensais qu’à coucher avec telle ou telle copie de femmes à peu près potables.

Je n’avais pas imaginé cette seconde partie de vie sentimentale. La première fut longue à se manifester, mais lorsque Dieu me mit quelques femmes entre les mains, la vie prit ce chemin qu’on trouve logique et sans leurre. J’avais bâti quelques relations saisonnières avec dextérité, un peu de passion post-adolescente, quelques discours sur un probable avenir à deux, des spéculations alternatives, des séparations lucides et réfléchies sans haine aucune, « On restera bons amis, allez va te faire tringler ailleurs, ça ne me fera ni chaud ni froid. », bref, l’extase. Ensuite, lorsque je crus avoir dénicher la perle rare, hormis l’envie très rapide de la tromper, je n’imaginais pas une suite aussi radicale, dénuée de sens, ou alors témoin du vrai sens des rapports avec une femme blessée dans son orgueil, je ne saurais dire amour. L’amour n’est pas l’absence, là dans cet appartement que je partageais avec Francis, appartement que lui-même avait hérité après que sa dulcinée l’eut gentiment éconduit au bout de 1825 jours de bons et loyaux services en s’envoyant en l’air avec son voisin de classe de CE1 (qui avait bien grandi depuis le coquin). C’était l’appartement des reconduits de la politique de réintégration des femmes sans cœur un peu trop influencée, à mon sens, par l’actualité médiatique de notre cher et beau pays de droite. Mais nous n’étions pas du genre, Francis et moi, à nous pleurer dessus tous les soirs en espérant qu’elles reviennent un jour, et si nous les évoquions autour d’un bon cassoulet toulousain, c’était surtout pour exorciser nos démons qui surgissaient en pleine nuit et repartir sur des bases solides. Une nuit, il me réveilla faisant un raffut pas possible. J’émergeais, le caleçon froissé, puis me dirigeais vers la salle de bain le découvrant blafard, habillé d’un long manteau d’hiver et d’une écharpe multicolore. «  Où vas-tu à cette heure tardivement nocturne ? », osais-je lui demander la tête encore dans un cauchemar bien à moi… « Ecoute moi Christopher Walken (c’était le gentil surnom qu’il me donnait car il trouvait certains de mes gestes semblables au jeu scénique de l’acteur), me dit-il d’un ton grave, je pars rejoindre Y, je sais qu’à cette époque de l’année elle passe ses vacances à C., Gare de Lyon, TGV, Motel, et je la retrouve comme au premier jour… » Il n’eut pas le temps de finir son parcours qu’il s’effondra en sanglots. Je le pris par l’épaule, le raccompagnais jusqu’à son lit qu’il avait pris le temps de faire, l’aidais à s’allonger et lui envoyais un coup de massue dont j’ai le secret pour écraser mentalement quelqu’un en lui disant de manière compatissante : «  Recouche toi Francis, elle ne reviendra pas, je le sais, tu le sais, elle le sait, tout le monde le sait. Alors retire tes après-skis et remets ton caleçon, tu verras demain ce que tu feras de tes chaussures de marche. » Francis, plutôt docile, inclina légèrement sa tête sur son oreiller et s’endormit comme un enfant fatigué d’être déjà adulte. «  Laisse-là continuer le silence, c’est ce qu’elle veut, tu ne peux enfreindre cette loi essentielle. », répétais-je dans le silence de sa mansarde, le corps de mon ami allongé et enfin apaisé. Bien évidemment, je ne pensais qu’à ma gueule durant ce genre de confidence nocturne.

Car il était important, à mon sens, de ne jamais briser le silence qu’une femme vous met dans les pattes. C’est non pas notre honneur qui est en jeu mais bel et bien le sien. Elle n’a pas d’autres défenses. Physiquement, une gentille baffe l’aplatirait d’un coup, des insultes, etc. Non, ignorons cela et laissons-la nous mépriser ; là est son unique langage. Regardez dans la rue, leur timidité n’a d’égal que leur indifférence. Il y a ces deux fossés en elles et lorsque Y ou X prenaient la décision de se faire la malle en faisant nos valises, et bien il fallait s’incliner, comme un boxeur tombant au tapis sans la moindre ecchymose. Pas de victoire au poings mais un KO réglementaire, autorisé par la FFR (la Fédération Française des Ruptures). Et respecter le silence, c’est encore se faire accepter d’elles, dans cette absence qu’elles ont voulue, décidée, inspirée, interprétée, désirée, honorée. Francis l’avait bien compris, sauf au début où il avait revu Y dans un café puis chez elle. Il ne l’avait jamais suppliée, ni réprimandée sur son choix, il voulait juste l’accompagner un temps dans l’au-delà de leur amour qui ne sentait plus que bois mort, cendres séchées, et déchets brûlés. Puis elle s’était éclipsée doucement de sa vie sans qu’il le remarque, espaçant d’abord les jours, puis les mois, puis les ans. Il avait eu ce sursaut un soir, alors que la troisième année sans son visage pointait sa tête. Après un mauvais sort réservé aux rêves douloureux. Maintenant, il ronflait à poings fermés, et ne devait plus songer qu’à son réveil matinal qui le conduirait uniquement au troisième étage de son bureau de stagiaire en master 2 d’anglais.

Le 28 è mois fût dès son commencement un mois salvateur. Jusqu’ici, passons « la grossesse » des antidépresseurs qui, cessant d’agir au bout de neuf mois par ma simple volonté, m’avaient replongé direct dans le trou durant quelques sept à huit mois supplémentaires, je pesais, disons vingt quatre heures sur vingt quatre, le pour et le contre. Il m’arrivait de gambader comme un lièvre de Garenne après des femmes aussi splendides les unes que les autres, dévorer un grand roman, me surprendre à aimer tel ou tel film sans penser à elle ; mon cerveau me poussant même à me persuader que ma vie sans elle avait pris une autre dimension, plus concrète, plus intéressante, plus fiable, plus profitable. Que le corps de Sandrine, toujours présente dans ma vie, était de loin, le plus beau corps qui m’avait été donné de toucher, et surtout loin devant l’orang-outang avec qui j’avais gâché quatre années. Et puis, comme un nuage peut briser en trois secondes la puissance de la lumière en y mettant une pénombre assommante, je sombrais sans aucune raison apparente dans les confins d’une tristesse sans borne en ne dominant rien de son absence, de son image et de quelques souvenirs d’une violence insoupçonnable. Un sourire figé sur VHS, un pique-nique sur un banc isolé à 3550 mètres d’altitude, une crise de pleurs après un refus de stage à la clef comptant pour les éliminatoires de DESS, ses larmes 10 ans après la mort de son père alors qu’elle fêtait dans la maison familiale le début de sa seconde décennie, la joie d’un visage illuminé par la surprise qu’elle me faisait pour mes 23 ans, pourtant un âge qui ne signifie rien, enfin, les derniers temps, les dernières heures qui voulaient encore de nous. Elle me voyait défaillir, prêt à me barrer avec la première venue, elle s’assit sur un tabouret, elle était engoncée dans ce jean dont je lui disais qu’il était laid et de ce sweet-shirt marron à capuche. On était un dimanche, on avait regardé le journal télévisé, puis je m’étais éclipsé dans la pièce d’à côté, elle m’avait appelé au bout de cinq minutes, puis me dit : « Tu es la personne la plus importante de ma vie, je voudrais que ça marche entre nous… », elle ravala les derniers mots que je ne pus comprendre. Je la fixais, lamentable pantin de mes désirs et de mes mensonges, sans bouger. Je ne la prenais pas dans mes bras, je restais muet, avec peut-être un bruissement de lèvres visant à la rassurer puis m’en retournais à mes pénates. Il nous restait plus que 28 heures à nous fréquenter pour le restant de notre vie.

Pourquoi ce 28 è mois avait été plus clément que ses petits frères morts et enterrés ? Les jours de ce mois de septembre avaient défilé sans la moindre nuance de noir après un mois d’août des plus chaotiques. Je vivais pourtant toujours chez Francis même si j’étais parvenu depuis un an à payer un loyer, je me débinais toujours face à Sandrine, et Julie ne se sentait absolument pas concernée par ma présence dans sa vie.

Je commençais à me faire à son souvenir, à la destruction de sa structure physique, à sa situation de simple fantôme qui allait rejoindre une tripotée d’autres aussi oubliés que dilués dans mon inconscient qui avait parfois du mal à faire le tris parmi tous ces squelettes. Ses faits et gestes quotidiens étaient relégués au rang d’abstraction informelle, les cris de ses ébats dans des combats perdus à jamais, et le grain de sa peau éventré par une longue liste de femmes disponibles, sa voix perdue dans le jacassement de toutes les autres, son amour dans celui de Sandrine qui étalait ses sentiments comme on construit un building, en allant toujours plus haut, pour mieux se précipiter dans le vide.

Le 28 è mois, je me prenais pour un séducteur, et j’envoyais valser tout ce que je pouvais pêcher sur ma route. Autant, je devenais un vrai sprinteur lorsque je tombais sur une perle rare aux multiples diamants, seins, bouches et fesses à ma convenance, autant je m’ennuyais dès qu’il fallait dépasser le stade de leur corps, rentrer dans leurs sandales et arpenter le sol parisien en jouant les couples amoureux. Depuis que j’avais décidé d’abandonner « la lutte Julie », je m’étais aperçu qu’un paquet de filles jeunes et un peu moins, cherchait à défaut de l’âme sœur, un frère sexuel pour tromper le vide de leur vie misérable qui allait s’essouffler et leur beauté avec.

Alors comme ça l’âme d’une femme et son souvenir se diluaient plus facilement que la matière d’un corps dans la tombe. 28 mois pour qu’elle soit putréfiée, qu’il ne reste que poussière, vagues restes parsemés ça et là dans ma petite cavité cervicale. Alors comme ça on oubliait, difficilement, je vous le concède, avec un travail d’entassement lugubre, je vous l’accorde, en hurlant à la mort, je vous le permets, mais on oubliait, on renaissait même de l’oubli, d’un gigantesque oubli. Ne s’oubliait-on pas dans une femme pour donner vie et mort ? Le vingt-huitième mois venait libérer mes vingt-huit ans passés à dormir, à survivre, bref, à ne pas mourir encore. A la mort, il fallait au moins huit ans pour endommager totalement un cadavre. A un être vivant 28 mois pour en oublier un autre. La nature faisait bien les choses, vraiment, 28 mois c’est scandaleusement long et ridiculement petit dans une vie de chien. 28 mois, on peut en faire des choses en 28 mois. J’avais couché avec trois femmes (ce qui représentait en tout et pour tout, tout orifice confondu, 221 coïts), essayé d’en avoir deux de plus (de femmes), en vain, j’en avais perdu quelques autres en passant (trois), des amoureuses, des hystériques, des indifférentes, chacune avait rejoint son état originel sans moi, j’avais obtenu un travail où je n’en fichais pas une, lu 107 livres, vu 659 films, m’était acheté quatre paires de pompes, la raquette de Tommy Robredo, une télé d’occasion, trois montres, sept chemises, huit pulls, j’étais parti trois fois en vacances, j’avais disputé 93 parties de tennis dont seulement 8 gagnées, je m’étais converti non pas à l’Islam mais au format MP3, bref, je m’étais bien emmerdé durant ces longs mois mais c’était à cela qu’on occupait sa vie avant de s’étaler comme un chien et de crever comme un rat. Et puis après son départ, il fallût s’occuper deux fois plus, le temps sans une femme devenant l’essentiel du temps à abattre, et du coup, l’un des pires ennemis (avec les cauchemars et l’absence). A 28 ans, Jules Laforgue était mort depuis un an, cela faisait belle lurette que Rimbaud n’en avait plus rien à carrer de la littérature, Balzac n’avait rien publié, André Breton écrivait le Manifeste du Surréalisme, Patrick Dewaere tournait avec Claude Miller, Daniel Balavoine faisait son premier Olympia, Joëlle, du groupe Il était une fois, était retrouvée morte, et moi je surfais comme un mauvais patineur entre ces différentes carrières (non exhaustives…) en passant tout de même par le rien, le vide, le refus, le néant tout en arrivant à destination creuse. De temps en temps, on m’invitait à une soirée où je m’ennuyais puissamment ou à un dîner mais la fille en face n’était pas belle. 28 mois merdiques définitivement enterrés.

Si la petite Natascha Kampusch avait passé huit ans enfermée dans une cage à souris aux prises avec son ravisseur, j’avais passé 28 mois dans ma propre prison aux prises avec mon impossible fantôme. J’avais été saisi (comme tout le monde d’ailleurs) par cette belle histoire sordide sortie de nulle part, sinon de l’absurde post-moderne et des écrans télés à paillettes. Apprendre que cette petite avait échappé à son bourreau au bout de huit ans de captivité et la voir réapparaître comme une fleur un jour (en pleine période de rentrée) devant les caméras autrichiennes une couverture sur la tête, me renvoyaient moi et mes ridicules 28 petits mois à mon propre dortoir misérable. On la voyait quelques jours plus tard parler de son Wolfgang Priklopil chéri avec toute la délicatesse du monde, lui pardonnant de lui avoir bouffé dix ans de sa vie et pleurant sur son tragique destin ; ce cher Wolfgang, à la coupe de cheveux impeccable, une raie remarquable, la mèche plaquée et luisante, remarquant son énorme boulette, était allé se balancer sous le premier train, suivant, comme il était de toute manière convenu dans son ignoble scénario en cas de coup dur, un plan de replis efficace. Contrairement à Natascha, ce triste et lugubre personnage avait depuis le début prévu sa sortie. Le drame de ce type se lisait sur son propre visage d’ouvrier taré et secret; une tête commune perdue dans un regard de chien battu, de faon en détresse, d’homo sapiens en bleu de travail, « d’homos festivus » tragique. Natascha libre et le pervers Wolfgang en bouillie, le petit téléspectateur occidental pouvait souffler et sécher ses larmes. Or si je me félicitais de la libération de la petite, je m’indignais sur le cas Priklopil. Le grand Wolfgang, dépendant de l’immense Natascha, sans elle, n’avait plus aucune espèce d’envie de vivre ; d’autant plus qu’il aurait vécu derrière des barreaux au moins pendant huit ans ; ça ne lui disait rien à lui… Changement de cage pour les deux tourtereaux, qui dit que la petite Kampusch ne serait pas venue visiter l’ogre doux Priklopil ? Bien moi, je vous parie mes 28 mois chéris que la jeune fille lui aurait rendu visite, en quittant son lycée à quatre heures et demi, habillée comme une jeune baguette viennoise, les cheveux aux vents, ayant pris le temps de se maquiller puis de parfumer son joli corps, munie d’une boite de calissons à trois étages trônant dans son panier d’osier. «  Tiens Wolf, c’est pour toi, ils sont faits maison… » Mais comme toutes les belles histoires qui se terminent, le tragique fait implacablement surface. Une vraie coulée de lave. Le discret Wolfgang décide courageusement d’en finir avec cette vie qui ne lui a pas fait de cadeaux. Le seul cadeau aura duré 8 ans, 8 ans de bonheur, de 36 à 44 ans, notre ami autrichien aura vécu son rêve d’enfant, avoir une princesse à la maison. Les frères Grimm auraient écrit un compte sur cette histoire digne de deux siècles passés. Wolfgang, lui, l’a vécue. Mais toutes les grandes histoires d’amour finissent un jour et souvent en cinq minutes, la mienne (qui n’en fut pas une car il y eut moins d’amour que d’histoires), celle du tchekhovien Priklopil, la votre, toutes les histoires. Les femmes finissent toutes par prendre la fuite et se tirer pour de bon, même en vous regrettant. Et la gentille Natascha comme les autres. Alors que dire aux deux héros autrichiens alors que sonne le glas de mes 28 mois de souffrance ? Longue vie à toi Natascha qui t’es recueillie devant la dépouille de ton bourreau à la morgue, les larmes plein la vue, et toi Wolfgang, le doux sadique, paix à ton âme, j’espère que vous vous reverrez tous les deux. Elle t’a pardonné, et c’est en cela que cette petite est grande. Reste que le monde continuera à salir ta mémoire, ta mère t’a même enterré sous un faux nom dans un cimetière perdu de Vienne pour ne pas qu’un malade s’en prenne à ta dépouille. Il s’en est fallu de peu que l’on ne t’exhume pas dans le cimetière des animaux du coin entre le bouledogue Sultan et le perroquet Balthazar. La terre n’aura pas besoin de huit années pour éliminer ton corps de la surface de sa mémoire. La vie se passe en cage, pour tout le monde. On doit s’y habituer. Tu y as habitué Natascha, toi-même, tu y étais, dans ta propre cervelle de bourreau d’enfant, et maintenant dans ton caveau où il doit faire bien noir. Qui es-tu Wolfgang Priklopil-Kampusch, le dostoïevskien ?

Allez parler d’une telle aventure à Julie, et vous reviendrez chez vous la queue entre les jambes. Je pensais que ça exciterait un peu mon employée chérie d’entendre un peu parler de la vraie vie, et non de ses cours de Salsa ou de ses congés payés. Comme Wolfgang, je voulais être un peu compris et notamment par Julie l’illettrée qui intellectuellement ne valait pas mieux qu’un gosse de CM1 en échec scolaire. Je brûlais mes chances définitivement bien qu’un sexe ne sache pas lire, mais elle n’avait pas la patience de Natascha. Je la relançais au moyen d’un message ou d’une petite carte postale, elle me promettait l’Himalaya en se rétractant dans un silence à présent assimilé par mes soins. Julie n’aurait rien compris aux motivations de l’autrichien, elle m’aurait répondu de sa bouche sensuelle :

-          Quel malade ce type, dire que l’on peut tomber sur des malades comme ça. 

-          Mais il est mort, tu le sais ça, il est mort et pas un ne le pleure, sauf sa mère et la petite Natascha.

-          Comment veux-tu pleurer une ordure de cette espèce, non mais tu te rends compte de ce qu’il a fait à cette fille ?

-          Il l’a préservée d’une éducation à la noix, ses vieux étaient en train de divorcer et passaient leur temps à s’engueuler devant elle. Ce qui l’attendait, c’était une vie avec sa mère et un week-end sur deux avec son père, et cela à 10 ans. A la place Wolfgang lui a proposé une vraie vie de petite fille solide en lui confectionnant une petite chambre de bonne, peut-être pour la préparer à la vie adulte…

-          Arrête, tu me dégoûtes, t’es vraiment barjo, tu n’as pas le droit de dire ça. On ne le sait pas encore mais ce satyre a dû la violer, j’en suis sûr… Pff, rien que d’en parler, j’en ai la nausée.

-          Mais il ne l’a pas zigouillée, et aujourd’hui elle est bien vivante et lui refroidi. Et les rôles ne sont pas inversés, c’est toujours lui le méchant. Personne n’a essayé de comprendre pourquoi un type de 36 ans en vient à séquestrer une fillette de 10 ans. Non, ce qui intéresse les psychiatres, c’est comment elle a fait pour survivre et comment elle va faire pour oublier maintenant qu’elle est sortie de sa cellule. Lui, on se fiche de ses motivations, c’est un fou, c’est tout. On reste scandaleusement elliptique sur sa nature, ellipse qui justement grandit inconsciemment l’intériorité complexe et riche de ce type qui a enlevé puis séquestré huit années une fillette devenue adolescente, puis quasi adulte. Or, l’être humain a la survie en lui, elle ne pouvait pas faire autrement que survivre parce qu’il y a au bout l’espoir du retour à la liberté. Pendant ces huit années de bagne, elle n’a pensé qu’à ce jour où elle retrouverait la liberté puis les siens. C’est un sacré moteur même si encore une fois cette fille a fait preuve d’un courage immense. Mais plus qu’elle, c’est lui le nœud du problème, sans Wolfgang pas de Natascha. Son espoir à lui, il était déjà consumé par son acte infâme. Il était derrière lui ; devant ne restait que la crainte de se faire goler. Tu parles d’une vie pour ce mec. Un enfer oui, tous les jours la trouille qu’elle finisse par lui échapper ou qu’on la découvre. Il l’avait prévenue de toute manière, si tu te sauves, je me tue ; ça c’est de l’éducation paternelle !

-          Arrête, tu m’énerves. Tu prends quoi ? Moi j’hésite entre celle aux anchois et celle aux quatre fromages.

-         Je prends rien, j’aime pas les pizzas et je dois renoncer à ton corps parce que pour y avoir accès, j’ai besoin d’un minimum de compréhension, et tu ne comprends rien.

Que c’est bon pour le moral de laisser en plan ce genre de filles à qui personne ne fait ça. Elle ne me croyait pas au début, avant que je remballe veste et sacoche. Evidemment, je savais que je viendrais lui lécher les pieds plus tard pour qu’elle me pardonne ce manque de civilité, mais sur le moment, j’étais plutôt content de moi. Elle prit son sac aussitôt, par fierté malhabile et prit le sens opposé d’un pas un peu stressé (La discussion l’avait quelque peu ébranlée et elle craignait de rencontrer au coin d’une rue le pauvre Wolfgang échappé du néant.) mais déterminé à m’oublier, elle aussi.

L’ennui, lorsque j’ai pris mon métro et que j’ai pénétré dans mon appartement, c’était de voir que rien ni personne ne semblait m’attendre ; mon colocataire et néanmoins ami Francis assistait à sa 103 è soirée en un an, et je passais une soirée de plus à me regarder dans une glace en me demandant ce que je trafiquais sur terre. Je venais de me priver d’une soirée avec une fille que je convoitais sans roue de secours derrière. Si je ne souffrais plus trop de l’absence au bout de ce 28 è mois, j’en n’étais pas moins esclave d’un ennui et du coup d’une sorte de tristesse indélébile et inéluctable à mon tempérament contradictoire. Je me forçais donc à penser à elle, me remémorant les mois de septembre que nous passions ensemble, parfois, le soir, lorsque, fatigués par la rentrée, toujours inutile mais usante, nous nous affalions sur le lit, en nous prenant dans les bras, en nous endormant d’un trait pour nous réveiller tendrement en pleine nuit, tout habillés… Nous nous préparions un petit plat sous une lumière tamisée pour ne pas nous abîmer les yeux, puis nous mangions l’un en face de l’autre en prenant conscience de notre bonheur et de notre jeunesse. Là, je me réveillais seul, Francis n’était pas rentré, 23h45 était bien trop tôt pour un noceur de son style, je n’avais pas le goût de me préparer un repas, je préférais le sécher. Tout avait tellement changé. Je regardais la rue, quelques passants se précipitaient sur une bouche de métro, des femmes sur des bouches d’hommes, des clochards sur des bouches d’égout, et le dégoût déboulait dans ma gorge ; j’en pris une bouchée l’idée de m’imprégner encore un peu plus de la soirée. Rien n’était vraiment fini même si l’on commençait à respirer. Je me recouchais.

En ce début de 29è mois, je repensais sagement à elle, la tête reposée. Elle avait sagement préparé son coup. Elle décida de l’ultime rendez-vous la veille de son 25 è anniversaire, avec en tête la décision de tout abandonner, appartement, vie commune, amour, et moi par la même occasion. Une sorte de rupture définitive et complète avec son passé de femme amoureuse. Afin de faire un peu la fête le lendemain, elle s’était réservée cette veille d’anniversaire pour commencer sur de nouvelles bases, solides cette fois-ci, nouveau travail, nouvel appart, nouvel amant ; bref un nouveau départ, une seconde chance, elle les méritait bien après tout le mal qu’elle s’était donnée avec moi. J’appris, à l’époque où j’essayais de refaire surface, qu’elle avait bien dîné au restaurant le lendemain avec quelques amies pour fêter à la fois son quart de siècle et notre rupture. En sabrant le champagne, j’imaginais au fond de mon trou à rat résonner le toast cinglant de ces cinglées «  A ma rupture ! » Schlingg ! et les coupes de champagne vacillant au centre de la table faisaient gicler quelques bulles éconduites. Vautré dans la douleur, j’avais encore la force de me remémorer son dernier anniversaire passé avec les mêmes personnes qui peuplaient aujourd’hui la salle enfumée du resto. Nous avions pris des photos indélébiles d’un amour infini, elle souriait, reprenait sa mère qui balançait à tout bout de champ des propos racistes. « Ah, ce ne sont que des bougnoules ma fille, ils ne valent rien et bouffent toutes les allocs de l’état français, regarde dans la chambre de bonnes là-haut, à cinq dans huit mètres carrés et le boucan qu’ils font, de vrais indigènes ces gens-là… ». Et sa fille tentait de l’arrêter dans sa diatribe cynique : «  Ecoute Maman, t’y vas un peu fort tout de même. » Et toutes s’exclamaient dans un fou rire gêné mais sans renoncer au bon poulet grillé qui mijotait encore dans leur assiette. Je me retenais (non pas pour avoir le bon rôle, cela faisait belle lurette que je vomissais ce type de discours de sa part) de ne pas lui cracher à la gueule en regardant mon amie d’alors qui renonçait à trouver mon regard sur son visage. Puis tout s’était terminé dans la joie et la bonne humeur, les cadeaux pleuvaient, la charlotte aux fraises n’était plus que bouillie informe avec quelques restes de boudoirs brisés qui dépassaient du monument délabré par ces bouffeurs du dimanche. Nous étions rentrés tous les deux en nous donnant la main, chose rare en ce qui me concerne, je déteste ce type de démarche dans la rue, allez savoir pourquoi. Je ne me souviens plus si nous avions fait l’amour, je ne le crois pas, car on ne le faisait jamais, même le jour des grandes occasions. Je me souviens que le lendemain, elle avait fait sonner son réveil à 6h15, une journée de concours blanc l’attendait de pied ferme alors que je ne débutais qu’à 11h00 avec un match de tennis programmé sur les courts du jardin du Luxembourg avec Francis qui était lancé par 4 victoires consécutives à mon encontre. «  Joue bien. »  m’avait-elle lancé en claquant la porte. Elle avait 24 ans, il nous restait 363 jours pour nous séparer, 363 jours pour nous trouver des raisons de ne plus se saquer, de se haïr à vie et de se mépriser à mort. Mais nous étions incapables de nous en douter, perdus dans l’inconstance du temps présent et de la méconnaissance aboutie de l’autre.

Depuis notre tragique éloignement réciproque, je l’avais croisée en tout et pour tout quatre à cinq fois. Mais sur ces cinq malheureux hasards, deux étaient certains et les trois autres beaucoup moins. La première fois, je la croisais quatre mois après les faits. Elle me vit, et passa à côté ; elle marchait d’un pas déterminé avec son sac que je lui connaissais en direction d’un cinéma. Je me retournais pour la voir s’éloigner définitivement, incapable du moindre geste, du moindre mot. Je m’écroulais sur le bord de la fontaine où tout le monde semblait attendre quelque chose, et restais là une bonne heure à en vouloir à tout le monde. Comment cette femme que je connaissais sous tous les angles, qui m’avaient pleuré des mots d’amour sous la chaleur d’une couette en plumes, comment était-ce possible et surtout acceptable de la voir passer à côté de moi, seule et sujette à la pire indifférence ? Même le nazi tombé sous les balles avait droit à plus de considération de la part de son ennemi. Là, elle passait à côté de l’homme qu’elle avait aimé et qu’elle n’aimait plus (ou alors qu’elle aimait encore, ce qui expliquerait son incroyable mépris). Au nom du bon vieux temps, un gentil coup d’œil, pas plus, aurait été le bienvenu. Mais m’avait-elle vu, le contraire me semblait impossible, je me tenais en face d’elle lorsqu’elle passa. La seconde fois, c’était dix jours plus tard, j’avais rendez-vous avec Sandrine et quelques amis pour fêter les cinq mois de mon traitement médical. Et en attendant, accoudé sur une rambarde de trottoir, je la vis arriver de loin en compagnie d’un type. Je fonçais tête baissé, non pas sur le gars curieusement, mais en direction de la porte du resto, accomplissant trois mètres en direction d’une table, n’importe laquelle, m’arrêtais, me retournais ; elle était là, à l’entrée du resto, immobile, me fixant d’un air sérieux, sans émotion, mais à la fois interloquée et d’apparence triste. On devinait qu’elle comprenait un peu le malheur qui s’était abattu sur nous deux tronches. Cela dura deux secondes, je renonçais à combattre et partis m’enfermer dans le fond de la salle. Là le coup avait été d’une dureté incomparable. J’avais appelé Sandrine pour annuler la soirée après avoir défoncé la porte des toilettes à coup pieds, puis je partis déambuler dans Paris jusqu’à plus d’heure. Cette rencontre avait été le signe définitif de la fin de notre relation. Elle remportait la balle de match ; je n’avais plus qu’à accepter la défaite et rentrer au vestiaire. Nous ne pouvions même plus nous parler. Nos âmes se rejetaient mutuellement dans un parfait accord de silence. Pas besoin de signer de documents pour officialiser notre indéniable séparation. Le seul rapport qui nous unissait à présent n’existait plus que dans le non-rapport, non pas dans une distance ni une dispute, non, une inéluctable absence réglée, organisée, déterminée, voulue et accomplie. Comble du comble, je la revis trois heures après. Elle prenait en compagnie d’une amie le dernier métro qui la ramènerait direct chez elle. J’étais sur le quai d’en face à attendre la seule personne au monde qui pouvait m’aider. Elle ne me vit pas et je vis son visage s’en aller sur le strapontin des vaincus.

Après ces deux splendides retrouvailles bourrées d’émotion, mon cerveau se détraqua quelque peu et crut la voir à peu près partout. Il suffisait qu’une fille lui ressemblât même vulgairement pour qu’il s’enflamma. Ce pyromane psychique crût la voir dans toutes les rues de la capitale ; sur les passages cloutés, chez un fleuriste, devant chez lui, à la sortie du métro et puisqu’un bonheur n’arrive jamais seul, à l’aube de ce trentième mois, elle apparût accompagnée cette fois-ci d’un véritable amoureux à la sortie d’une station de métro, sac à dos sur l’épaule, main dans la main du type (d’ailleurs plutôt quelconque), en train de rire. Elle paraissait heureuse. Je me retournais fébrilement et poursuivais ma route le cœur un peu sonné par le choc. L’absence avait tellement duré que cette part de réalité cruelle dotée d’une certaine sauvagerie amenée par le sordide du réel s’évanouit dans une espèce de dimension tellement abstraite que je parvins assez facilement à m’en détacher. Le silence, à cette échelle, est une sorte d’accoutumance à la réalité de la mort même en pleine vie, du coup ses faits et gestes n’avaient pas plus d’importance que ceux d’un fantôme. Elle s’était retirée avec une telle efficacité de mon cosmos vie que les moments où je pensais à elle n’étaient en rien différents de ceux que je passais devant les tombes de mes idoles, la tristesse en moins. Mais tout de même, l’ennui, c’est que ne voulant surtout pas m’attarder pour savoir si je la croiserais de nouveau, j’avais pris le réflexe de survie de tourner la tête tout de suite, me disant qu’elle appartenait à une autre vie et que tout cela ne me concernait le moins du monde. Elle semblait avoir pris dix bons kilos, et la journée passant, je revenais sur mes positions, me demandant si c’était vraiment elle, si ce ne n’était pas mon cerveau qui détraquait complètement ses connexions optiques. Une autre fois, j’avais suivi une fille qui, de dos, était son sosie (mais combien sont les sosies des autres de dos ?), jusqu’à chez elle. Le cœur tambour battant, je dépassais les piétons, surfais sur les trottoirs, piétinais entre les voitures mal garées pour ne pas perdre la trace de mon fantôme. Puis, lorsque la jeune femme arrivait devant son perron, magnait le cadran digital de son immeuble pour s’enfoncer derrière une grille géante, je rebroussais chemin et rentrais dépité chez Francis à qui je ne racontais pas mes déambulations de pauvre type. Elle avait décidé que le présent était bien plus important, il fallait donc suivre son exemple et se concentrer sur les moments que je vivais sans elle. A force d’accumuler les mois et les mois sans l’ombre d’un contact, je me demandais si j’avais réellement vécu avec elle, si un jour elle s’était rendue compte qu’elle m’avait aimé. Le froid du silence avait émietté quatre années de ma vie en liquéfiant toute espèce de souvenir strict. N’étais-je pas le seul mythomane de cette histoire, n’avais-je pas tout inventé pour me faire remarquer encore une fois ? Mais lorsque Francis revenu tout droit de son entraînement sportif m’annonçait comme si de rien n’était qu’il l’avait croisée dans un bus mais que je me rassure de suite, qu’il avait tout fait comme je lui avais indiqué un jour de rancœur, qu’il l’avait évitée, méprisée et qu’il était allé s’asseoir dans le fond sentant bien qu’elle l’avait elle aussi remarqué, je replongeais dans le ghetto de mes pensées tristes et mélancoliques. On était devenu ça ; des êtres de silence et de haine qui correspondaient sans le vouloir par personnes interposées, des mauvaises rencontres porteuses de référents. Les périodes de fastes débandades ne duraient donc jamais dans ce foutu monde, il fallait à chaque fois vous coltiner votre condition d’esclave de vous-même et des traces pourrissantes que vous y laissiez. Les psychiatres sont formels, faites comme si elle était morte, répètent-ils ; alors on s’abaisse à ce genre de théorie fumeuse, on y travaille chaque jour en s’imaginant des cercueils de verre, des caveaux en plastique, des tombes en papier, le tout plaqué sur des pensées en béton, mais voilà, la réalité est plus forte, elle vient vous dénicher dans votre planque de reclus, non frontalement, sans violence, ni logique, ni même pour un jour anniversaire ou de nouvel an, non, là en plein septembre, par touches estivales, l’info venant vous surprendre le lendemain en pleine après-midi alors que vous aviez déjà prévu des trucs pour la journée ; et vous voilà comme un foireux replongé 29 mois en arrière avec les trois quarts du chemin à parcourir. Futur alléchant.

Sandrine sonna à la porte. Je lui avais donné métro, adresse, code, étage, porte. Je lui ouvrais, elle était rayonnante du haut de ces dix-huit ans ; pour elle ce n’était pas n’importe quel soir, un homme plus vieux, plus expérimenté, l’invitait à dîner. Elle semblait à l’aise, naturelle, et j’étais confondu par sa beauté. Tout se déroula comme sur des roulettes. Je lui préparais le repas du siècle en faisant le cuistot professionnel, l’homme moderne qui mouille sa chemise au fourneau, serviable et patient. Je débouchais sa bouteille et notre union commença dans les bulles et les cotillons. Après nous avoir bien rempli la pense, nous décidâmes de digérer en marchant dans les rues de Paris, je voulais lui montrer la Seine, puis nous nous arrêtâmes au Champ de Mars, en plein territoire interdit car c’était ici que j’avais coutume de me balader en couple. Je décidais de prendre le dossier d’un banc en guise de chaise et Sandrine se mit à côté, assise normalement. Je compris que l’instant était à la fois beau (car nous formions déjà un couple prêt à s’unir) et tragique car je massacrais à coup de mensonges et d’actes sacrificiels les années que je laissais d’un coup derrière moi. Il était tard, elle ne voulait pas rentrer chez elle, ça ne lui disait rien, elle était bien. Nous rentrâmes, et la porte à peine fermée, nos corps, comme aimantés par la logique, s’unirent après quelques minutes d’intense effroi. Sa peau d’enfant vint se coller à mon corps d’infortuné. La spirale du désir ne vint qu’ensuite. Sa beauté se décuplait dans l’érotisme, elle s’abandonna avec douceur, amour et terreur. Nous nous bouffions mutuellement comme des hyènes affamées par une carcasse, et nous étions devenus ces carcasses, des carcasses réciproques d’amour carnassier usées devant les années de carences en caresses. Nous ne pouvions pas faire autrement, nos corps avaient été constitués ainsi, par une attirance anarchique et ils s’étaient trouvés un jour, au hasard d’une rencontre, dans un lieu clos où le silence percevait nos cris étouffés par la faute. Elle passa la nuit dans des draps souillés de toute part, puis partit. Je lui promis de rappeler. Ce que je fis. Désormais, ma vie serait bousculée par un amour violent et une peine infinie.

Le temps passait comme au siècle passé, les saisons se voyaient elles-mêmes défiler dans l’attente d’un improbable avenir. L’absence devenait presque un refuge, une alliée, une condition logique pour accepter la fuite du temps et des gens. Il ne fallut que deux jours pour me persuader qu’elle ne reviendrait pas. Lorsque le téléphone sonnait, même au bout de la forme la plus bâtarde du désespoir, je savais que ce n’était pas son prénom qui apparaîtrait sur le cadran. Avec les années, je m’étais préparé à la forme que prend une absence féminine et à la manière dont elle se conduit. Pas de faute, ni d’erreur ; et en cas de souffrance, l’abstention reste de rigueur. Pas de dérapage incontrôlé, ni de laisser-aller, aux rares fois où ma gueule venait lui rappeler mon fantôme, elle devait allumer la télé ou reprendre un exposé laissé en rade sur Microsoft pour vite effacer son mirage. Au réveil, elle fichait sa carcasse en papier sous le pommeau de douche et laissait couler l’oubli, là même où jadis nos deux corps trempés et sujets à la transe la plus complète se déchaînaient dans l’erreur du plaisir, puis elle se préparait comme une étudiante studieuse et terminait son année avec les lauriers. Mais elle ne traîna pas pour déménager. Pas trop loin, juste pour tirer un trait sur son solide deux pièces modernes avec bar et chaises américaines. Elle était un peu humaine finalement, elle ne pouvait vivre seule ou avec un autre là même où nous nous avions passé 1460 nuits. Mais elle n’avait pas dû aller bien loin la punaise, habituée qu’elle était à son arrondissement chéri, ses habitudes de petite bourgeoise obsédée par les cafés et les soirées festives ; et puis elle n’avait qu’une seule attache en la personne de sa mère, et cette dernière ne comptait pas déménager à cause des infidélités de son ex-beau-fils. Elle resta dans le coin mais où ? Comment avait-elle aménagé son nouveau chez-soi ? Réutilisait-elle le canapé ou avait-elle investi dans un vrai lit deux places ; comment son nouveau Dom Juan lui faisait-il l’amour ? Le lui faisait-il ? Laissait-elle sortir ses petits gémissements d’animaux domestiques ? Sortait-elle de l’amour comme on quitte une paire de gants ? Tant de questions repoussantes à des réponses inaudibles. Il ne pouvait pas être plus obsédé que moi, ça c’est sûr, elle n’aurait pas recommencé une telle aventure sexuelle, non pas qu’elle l’eut suivie avec moi, (la petite était quelque peu frigide, genre jeune stagiaire de vingt ans obsédée par son avenir, ses études et ses problèmes de poids, et du coup totalement dénuée de charme sensuel), mais je l’avais assez gonflée avec mes fantasmes (pourtant assez basiques, encore fallait-il les réaliser) pour ne pas réitérer l’expérience douloureuse. En amour, elle était aussi dynamique qu’un cachalot échoué sur une banquise. Il fallait déjouer son désir, le provoquer sans l’affubler, le révéler sans le nommer, le débusquer sans l’appeler, le suggérer sans le soulever. Au bout d’un moment, la quête devenait répétitive. Son orgueil était tel qu’elle refusait l’abandon, on aurait dit qu’elle patientait en profitant d’un corps, qu’elle dominait ses chaleurs en glaçant sa carapace. Et je répertoriais dans un petit cahier que j’appelais Le Carnet impossible les fois où nos corps s’expulsaient l’un de l’autre, non pas après le plaisir, mais bien avant, une expulsion de non désir, un orgasme frustrant, une libération tiraillée, une envolée éteinte, une étreinte fracturée, une combustion glaciale, une union d’effroi. Un véritable emploi du temps de ministre du désir refoulé. Rentrés dans leur pays de solitude, les corps se délassaient à leur façon, elle dans le travail, moi dans la fantasmagorie féminine. Il fallait que je trouve celle qui me dirait : « Vas-y, surtout ne t’arrête pas ». Dieu, toujours compréhensif, m’avait présenté Sandrine, une brune aux yeux clairs, mais il refusait tout compromis de ce type, comme dans un second tour présidentiel, il fallait choisir une femme pour cinq ans. Il fallait que le perdant se retire de la vie de l’autre, définitivement, sans débat, sans possibilité de retour. « Je prends acte de cette décision en me retirant définitivement de ta vie affective. » Même Lionel Jospin n’avait pas été aussi loin…

En discutant un peu autour de moi, je pris conscience que si les ruptures des autres avaient été souvent dures, les rapports entre anciens baiseurs, au nom des bons vieux coïts passés, restaient souvent cordiaux, et il arrivait souvent que les amants de jadis se retrouvasses pour siroter le verre de l’amitié, que j’appelais « verre du coït » ! Ce n’était plus autour d’une pipe que se retrouvaient les cachalots éconduits mais autour d’un verre alcoolisé de souvenirs impossibles. Et même si un couple mort ne parvenait plus à réunir les deux vivants partis dans des directions autres, la haine et la rancœur étaient plutôt rares, on respectait la femme délaissée ou l’amant infidèle. C’est durant ce type de moments que je voulais raconter mon histoire, pour leur montrer à eux, ces débutants de la solitude, ces infirmes de la déchirure, ces incultes de la rupture, ces guignols de la souffrance, ces puceaux de l’adultère, comment s’était passée ma séparation, comment après qu’on m’eut séparé de ma mère à la naissance, on m’avait séparé de ma femme 26 ans plus tard. Le côté sanglant, efficace, totalement inhumain, broyé dans un silence long et durable, encensé par l’édifice de l’indifférence et de macabres souvenirs qu’elle laissait derrière elle, était l’affaire à dévoiler à ces pauvres d’esprit. Ils me faisaient bien rire les malheureux de l’amour. « Bon, ça était dur pendant un an, puis je l’ai rappelé(e) et maintenant nous sommes en bons termes, même que de temps en temps, il nous arrive de faire l’amour… » Pff, les étudiants… Je soupirais dans mon coin, personne ne savait où j’en étais avec mon fantôme et cette femme qui du jour au lendemain avait totalement disparu de ma vie. Mais je ne racontais rien, ça les clouerait tous d’un coup ces banlieusards de l’affect, ces amateurs de la déchirure, ces novices du mépris, raconter comment cette jeune femme si gentille, patiente, généreuse en pleine jeunesse, avec qui j’avais partagé tant de moments merveilleux, que j’avais soutenue durant les moments difficiles, qui m’avait tant aidé dans mes démarches, avec qui nous avions tant ri, tant discuté de tellement de choses, et d’un coup de baguette concrète, avait totalement disparu, et m’avait effacé de sa vie à coup de tampon magique. Personne ne se doutait que le silence continuait, imminent, durement, de façon consciente, en construction permanente, sans interruption probable, sans pause café, en service complet, 24h/24, et peut-être pour toujours. Je balayais des yeux le regard de chacun acquiescant aux propos de tel ou tel individu persuadé de sa bonne reconversion. Je ne voulais plus en parler, je ne voulais plus parler.

Passés les 26 ans, on  commence à se foutre un peu de la vieillesse et du temps qui passe. On s’habitue, on se résigne, on vit bêtement les jours qui défilent comme des barreaux de prison. La vie étant soudée sur des bases essentiellement perverses, plus on vivait, et plus on commençait à s’y habituer, à trouver cela presque normal, en oubliant la mort, en la craignant toujours mais en l’annihilant inconsciemment. J’avais passé quatre ans de ma vie à m’angoisser sur le temps qui passait en sa compagnie alors que je m’en fichais à présent. Troisième rentrée sans elle, l’approche dramatique de la trentaine et pas la moindre angoisse. Je continuais à rêver secrètement de Julie alors qu’il était hors de question de rappeler quelqu’un qui ne comprenne rien à rien à la philosophie d’un Priklopil. Je me contentais d’un boulot rasoir et sans intérêt, et le seul plaisir que je m’octroyais était de reluquer les étudiantes sur les différentes lignes de métro que le système carcéro-libéral m’imposait pour me rendre à mon lieu de travail. Si l’année passée, je focalisais essentiellement sur les seins des femmes, je me concentrais en ce moment sur leur fessier qui rendait déjà compte de leur psychologie, sans pour autant me refuser à un retour mammaire de temps à autres. Je me gavais de scènes pornographiques en écoutant mes chansons souterraines, et en imaginant ces créatures sorties tout droit de ce genre underground, dans des positions outrancièrement suggestives. Le sexe transformait ces femmes en gymnastes professionnelles. Les six premières années de la vingtaine sont bâtardes car l’on prend vite conscience de son inintérêt. Ensuite, on se soustrait quasi volontairement à ce type d’existence morne et sans effet, en trouvant l’explication que la vie est ce qu’elle est et rien d’autre. Les plus grands philosophes, de Tacite à Cioran en passant par Descartes, étaient arrivés à cette brutale conclusion après être passés par des milliers de feuillets. Moi, j’y parvenais en 26 ans et 30 mois, ces derniers jours ayant quelque peu précipité mon ascension vers l’intelligence et ma chute dans le gouffre versatile de l’existence… Mais l’idée de posséder un jour Julie ne se retirait pas facilement de ma tête brûlée. Je me souvenais à peine de son visage que je la désirais toujours autant ayant tout idéalisé, le temps absent donnant forme aux pires illusions.

Le temps a peut-être cet avantage de faire basculer la tristesse à un état de mélancolie, état s’il en est moins désespérant que son aîné, qui, elle, peut décharner un être jusqu’à la moelle. La mélancolie s’inspire de l’amère nostalgie, du souvenir ému, du passé que l’instant réinstaure au souvenir de l’absent. Cette femme revenait en pensée de façon quasi permanente mais sa consistance ne devenait plus qu’instance virtuelle et je me plaisais parfois à évoquer en pensée son souvenir sans prendre en compte son corps, sa voix, ses gestes, son sourire, ses mots blessants. Elle prenait la forme fantomatique de la revenante. Sans le consentement de ma mémoire ou de mon cerveau, certains événements revenaient violemment en moi parce qu’ils me faisaient penser inlassablement à des instants passés ensemble. Je revivais donc ces moments qui appartenaient désormais à nos deux mémoires, enchevêtrées dans l’absence, déliées par le temps. Des personnes que nous avions connues ensemble et qu’il m’arrivait de recroiser des années après. Celles-ci ayant pris acte de sa décision, ne me parlaient absolument plus d’elle, des soirées, des repas où nous nous rendions compte que personne ne pouvait nous enlever notre complicité, notre point de vue sur les choses, notre amour. Tout cela mourait dans l’oubli le plus confondant, comme aspiré par l’invisible voyant du temps. Même si Francis l’avait aperçue récemment dans un bus (Les femmes aiment prendre les bus, je préfère le métro, plus mystérieux, plus obscur aussi.) se rendant peut-être chez son fiancé ou à un cours de remise en forme, elle ne parvenait plus à se détacher de son statut d’être informe, séparé du cosmos terrestre. L’absence avait porté loin le concept de la disparition, en éloignant toute source de vie de la réalité quotidienne. Ces 900 jours endurés loin l’un de l’autre avaient construit une forteresse insubmersible de détachement, de vide en alternant la réalité en deuil, l’impossible en réel, l’absence en fantôme. Et pourtant qui étions-nous encore l’un pour l’autre, la veille de notre cessation d’identité ? Renvoyer quelqu’un comme elle l’avait fait est le geste qui précède d’un doigt le meurtre. C’est un assassinat sans mort, un crime sans corps, un meurtre sans plaie, un procès sans victime, une hémorragie sans perte de sang, un deuil sans absence ; mais tous les ingrédients violents sont là. Le rejet de l’autre dans toute sa splendeur, l’arme est là, invisible,  la balle part, mais ne tue pas, elle ne prend pas la vie, elle l’éjecte et la propulse dans son propre néant. Et cette balle intouchable ne transperce rien. Une rupture peut faire plus mal que mourir, ne l’oublions pas. Une rupture peut-être pire que la mort.

Je crois qu’un couple prend toute sa légitimité lors de vacances passées ensemble. Là, le temps devient un allié de l’amour ou un ennemi des sentiments qui ne peuvent faire face à la durée qui s’étend dans le vide d’une relation. Il n’y a que les vacances en commun qui puissent donner raison ou tort à deux tourtereaux prématurés. L’ennui peut s’étendre inlassablement comme le désert de Gobi ou se transformer en oasis rafraîchissant. Avec mon ancienne protégée, c’était plutôt la première solution. Après notre séjour à Biarritz, je compris qu’il ne fallut rien attendre d’elle en matière de divertissement intéressant et de conversations passionnantes, et je m’empressais d’inviter quelqu’un à chaque fois qu’elle avait décidé de partir, c'est-à-dire souvent malheureusement. Ski l’hiver sur les stations alpines les plus réputées, et les plus chères par la même occasion, Bretagne l’été chez belle maman qui partait avec ses trois scottishs pour récupérer un peu après l’année remplie dans la capitale ; et moi, en gentil toutou, je suivais. Heureusement qu’ils étaient là ces trois clébards aussi stupides qu’attendrissants, ils me permettaient un peu de tuer le temps, qui lui, s’était mis dans la tronche de me tuer plus tôt que de coutume. Il s’était transformé en une épaisseur moite et lente, d’une infernale maturité. Pendant que les deux mémères, mère et fille, allaient au marché chercher des produits frais pour le déjeuner, ou encore flânaient sur les berges quelconques de Saint Malo, je restais dans le jardin à lire Maurice Sachs en jouant, entre deux chapitres, à la baballe avec les gentils toutous. De ma chaise longue, je passais de la vie scandaleuse de l’écrivain sulfureux et malheureux à celle moins passionnante des trois touffes de poils à quatre pattes qui allaient jusqu’à retourner le jardin entier pour trouver la balle balancée malencontreusement dans un carré d’orties. Je me souviens, derrière la clôture se trouvait un âne qui restait immobile des heures durant ; on lisait de la tristesse dans ses yeux jusque dans la cuisine de la maison de campagne où l’on pouvait encore l’apercevoir. Puis elles revenaient (Mère et fille, toujours, le radis aux lèvres et le chou fleur plein les yeux.), sourire en coin, le panier rempli à ras bord, les poireaux dépassant comme toujours du tas, me demandant ce que je voulais manger ce jour. Je nageais en plein bonheur, ou plutôt, je me noyais en plein bonheur. Je regardais Roxane, la mère des deux clebs, me fixer de ses yeux malades. Je semblais aussi désemparé que ce chien horrible qui vint se frotter à mes pieds pour se mettre sur le dos, les quatre pattes en l’air, attendant que je lui caresse le bidon. « Elle veut que tu la caresses, Oh regarde maman, Roxane veut qu’il la caresse, Oh regarde comme c’est mignon, allez, caresse Roxane, ouaf ouaf, oh comme elle est contente, elle t’aime bien tu sais, elle fait jamais ça d’habitude, regarde maman comment il a la cote avec Roxane, oh le beau chien à sa maman, bouboubobubobubobou… », hurlait de son fourneau ma dulcinée perdue à jamais. Je mis finalement ma main sur le bide poilu et repoussant de la femelle excitée, et elle se dandina comme une femme que l’on caresse, frénétiquement, oubliant totalement sa condition de chienne de garde féroce. Puis j’arrêtais de jouer le type sympa et repris ma lecture non sans ficher un petit coup de pied discret à l’animal pour qu’il se redresse et aille jouer ailleurs, étouffé que j’étais par la puanteur de sa vieille carcasse. Quel était le pire cauchemar, vivre cela ou se souvenir de ces instants à la fois terribles de non-sens, et en même temps touchants par la simplicité de la vie à deux ? Ensuite nous passions généralement à table et nous nous gavions de cochonnaille. Là-bas, mère catho, amie du curé et vieux jeu obligent, nous faisions chambre à part, comme des gamins de dix ans. Je comptais les jours, je ne pensais qu’à rentrer sur Paris, sans compter que je me mangeais une crise d’asthme à chaque fois. « Mare de ces vacances de grand-mère », lui avais-je sorti excédé alors que nous nous baladions près des remparts bien connus de cette ville sans intérêt. Elle se mit à pleurer, je compris à ce moment-là que non seulement j’étais infoutu de la rendre heureuse, mais surtout que je ne le serais jamais. Je compris aussi qu’elle se débarrasserait assez vite d’un type comme moi pour en trouver un mieux, et je savais, m’inclinant devant cette triste réalité, qu’il ne serait pas dur à trouver. Je me souviens d’une scène terrible. Belle maman avait plusieurs défauts dont celui d’aller jouer l’aristocrate au casino le soir. A peine partie assouvir son vice affreux, nous dévalions les escaliers pour nous occuper du notre. Sachant le temps précieux, nous évitions toute sorte d’entrée en matière pour nous adonner animalement à notre condition d’êtres sexués. Je me souviens que connaissant mes penchants pervers pour les corps soumis, elle s’offrit dans une position radicale, le corps blafard, les fesses énormes qui grandissaient vers le plafond et moi dans tout ça qui oubliais dans le désir brutal mon profil d’intellectuel savoureux. Cela durait cinq bonnes minutes et nous nous rhabillions, un peu gênés par la puissance démoniaque de la nature. Je revois encore ce corps gras de cochon d’Inde, ce morceau de viande, de jambon, s’écraser sur le sol, encaissant les soubresauts que je lui infligeais, gémissant de temps en temps en éjectant de petits cris aigus, confondant douleur infime et plaisir improbable. Lorsque sa mère débarquait, sourire aux lèvres d’avoir récolté 500 francs, et nous voyant jouer sagement aux petits chevaux, je ne pouvais croire qu’elle ne pensait pas à ce que sa fille faisait de sale à ce garçon pas clair durant ses absences. Qu’étaient devenus Roxane, Popeye et Socrate, mes fidèles compagnon, eux aussi sacrifiés par la décision nette de mon ancienne amie ? Morts peut-être, les trois d’un coup, suicidés, ne supportant pas mon absence. Ils n’avaient rien demandé eux, et m’avaient sûrement pardonné mes faiblesses envers les femmes.

Une autre fois, alors que nous étions confinés chez belle maman, partie en tournée provinciale, pour nourrir et sortir ses quadrupèdes laissés à l’abandon, la mère Roxane s’était proprement retirée sous un meuble, affaiblie, comme prévenue par son destin de chien que la mort l’appelait à elle. Au moment où nous mettions le Canigou dans les trois gamelles distinctes, les deux fous furieux s’étaient rués la bave aux babines pour se gaver de ces graisses animales. On appela la mère, sans réponse… Intrigués, nous nous mîmes à la chercher, en vain. « Roxane, Roxane, viens le chien-chien, miam, miam, ton Canigou est servi, Ttkkk-ttkkkkk. » Peut-être l’avions-nous oubliée sur le palier lors de la promenade tri- quotidienne ? Mais pas de bestiole poilue à l’horizon. Mon amie s’inquiéta, elle s’était attachée à ces petites bêtes, rien à voir avec l’amour qu’elle pût me porter, non jamais elle n’aurait abandonné ces petits monstres, elle préférait agir de la sorte avec les humains, si possibles ses amants ; m’enfin quelque part je la comprenais, moi aussi je préférais parfois les animaux aux êtres humains. Bref, on finit par la découvrir sous un meuble, roulée en boule, le regard dans le vague indicible du départ imminent qui semblait nous dire : « Et les cocos, je suis en train de crever, je ne voulais pas vous déranger, vous aviez l’air si bien ensemble que je me devais de ne pas vous gâcher la soirée. J’ai donc décidé de me tenir à l’écart pour crever sous ce meuble Louis XV. Soyez heureux, ne vous déchirez pas trop, soyez pas cons, on n’a qu’une vie et la mienne se termine là. Je garderais vos deux visages au Paradis des chiens. Adieu. Ouafff… » Quelle dignité ! Les animaux en général sont connus pour leur sagacité à l’approche de la mort ; contrairement à l’homme qui en fait des tonnes, l’animal lui se retire de tous pour s’en aller seul et sereinement, loin de tout brouhaha ou devrais-je dire de tout brouhouafhouaf. Ils ont compris eux. En voyant la pauvre bête aussi affaiblie, je crus effectivement que sa dernière heure avait sonné. Sa maîtresse se mit à pleurer à chaudes larmes tout en hurlant : « T’en va pas Roxane, t’en va pas, nous laisse pas tout seuls, on a besoin de toi, on a encore plein de trucs à faire tous les deux,  beuhhhhhh !!! » Sur le moment, ces mots me firent penser à cette scène incroyable où, dans le chef d’œuvre Rocky III, Sylvester Stallone, à genoux dans son kimono jaune, pleure la mort de son entraîneur, le gentil Mickey interprété par l’immense Burgess Meredith, après avoir pris une sévère correction par Clubber Lang. Sauf qu’ici c’était le Clébard Land que le vieux chien rejoindrait pour toujours. Mais malgré la pluie de larmes laissée par cette femme, Roxane restait affalée, prête à tomber dans un coma de chien. On décida de l’amener de suite chez un vétérinaire. Je pris la bête dans mes bras, j’avais l’impression de transporter un cadavre poilu, l’odeur de chien mouillé en plus, puis nous fonçâmes en voiture (moi qui déteste monter là-dedans ! mais que ne ferais-je pour sauver un animal) chez le vétérinaire de famille. Je regardais mon amie d’alors pleurer comme un bébé qui aurait perdu son hochet. Je la pris dans mes bras, la rassurant en même temps que la préparant à l’éventuelle mise à mort de la bête qui reposait à morfle sur la table d’opération. Mais rien n’en fût. Elle avait simplement mal digéré son Royal Canin de la veille. Un petit traitement devait suffire à son rétablissement. Nous rentrâmes soulagés, je séchais les larmes de mon amie en même temps que celles du clébard qui d’un coup, consciente peut-être de son retour parmi les vivants, me faisait une véritable fête en se frottant à moi comme un ballet à chiotte. Ces bestioles peuvent être très bêtes et touchantes à la fois, presque autant que la femme qui partage nos jours. On lui fît avaler son traitement médical, puis nous mangeâmes sur la grande table austère du salon, le cœur au repos, le week-end ensoleillé à partager à deux. On se coucha soulagés, la mort avait décidé d’épargner pour le moment le chienchien à sa maman ; ce qui peut-être excita mon amie qui bondit sur moi comme une toupie en me demandant de la faire rouler jusqu’à épuisement de nos utopies. Cette nuit-là, je réussis à la faire aboyer. Mon corps inclus un moment dans le sien, je figeais son doux visage oublier le paradis des clebs pour entrer dans le sien un peu moins abstrait mais au final bien plus complexe. Elle s’oublia totalement, mais je ne parvins à m’accomplir bestialement en elle, je pensais encore à l’animal qui savourait, seul dans son panier, son retour parmi nous, se disant peut-être qu’il lui faudrait encore affronter cette vie de chien encore un bon bout de temps. Il nous restait 458 jours, et cela en faisait 900 tout rond que je n’avais eu la moindre nouvelle des petits chiens affectueux.

 

J’envoyais au diable ces 30 mois sordides passés au fond du cachot de mon inconscient extralucide. Lui seul devinait ma souffrance en me la renvoyant à la gueule durant mes longues nuits d’insomnie qui suivaient des cauchemars les plus sophistiqués les uns que les autres. Mais l’axe central restait le même. Une femme qui persévérait dans le silence, puis lorsque mes sommeils médiumniques me permettaient de l’approcher, dans le rejet pur et simple. Si j’avais survécu durant ces longues périodes, c’était avant tout grâce à l’aide de Sandrine qui ne m’avait pas lâché d’un pouce durant un mois continu de crises de delirium, de hurlements, de dépressions sévères où j’avais timidement tenté de mettre fin, non pas à mes jours, mais à une souffrance jusqu’ici inédite et que je ne parvenais à dominer, même de loin. Elle me maintenait la tête que je voulais cogner à tout prix contre les murs de plâtre de la chambre, me retirait un à un la trentaine de comprimés blanc que je décidais d’avaler d’un coup, puis poussait mon corps amaigri dans le bain comme on lave un cancéreux en phase terminale. Je ne bougeais plus, mes larmes se confondaient parmi les gouttes d’eau brûlante qui me fouettaient le visage. J’étais plus seul que la solitude d’une geôle. Les médicaments ayant fait leur effet, je prolongeais ma vie en sa compagnie, au début occasionnellement, par la suite de façon fréquente. J’avais remplacé un amour de quatre ans en quinze jours. Suivi par médicaments, mon corps reprenait ses forces et recommençait sa vie d’alors. J’emmenais la petite Sandrine partout où je sortais. Nos peaux reprenaient goût à la vie (et la vie à la peau) et se perdaient dans des communions brûlantes. J’essayais d’oublier en me perdant dans la grâce, la beauté et la douceur de cette toute jeune femme qui en connaissait déjà un rayon sur les saloperies de cette vie. Son amour pour moi était tel qu’elle supportait mes humeurs d’un coup sombres et perdues dans le souvenir impossible. Et durant ces 30 mois étirés entre malheur et saveur de l’existence, elle ne m’avait pas quitté d’un pouce, me montrant de jour en jour un amour doté d’une rare violence et assumé jusqu’à la moelle. A 19 ans, cette fille avançait dans la vie comme une combattante ou plutôt une résistante. Elle fut patiente et notre amour prit une forme plus solide, plus logique, presque irrémédiable ; ce qui ne m’empêchait pas secrètement de souffrir en silence en pensant à la femme que je laissais pourrir derrière moi. Donc, si j’avais survécu aux soirées mornes, à la solitude d’après-midi entiers, aux cauchemars incessants, aux insomnies répétées, c’était en partie grâce à elle. Mais l’autre, comment avait-elle fait, elle qui avait été trompée, bafouée, humiliée, repartie dans la solitude de ses journées à construire ? Même si je ne m’inquiétais pas trop pour elle, elle avait dû passer par des chemins caillouteux auxquels elle n’avait pas été forcément préparée. Durant ces longues années, je l’avais fait souffrir un nombre incalculable de fois, et pour le bouquet final, j’avais fait fort. Apprendre par hasard que son amour la trompait avec une fille de 19 ans, et cela depuis trois semaines, ça devait être assez dur à avaler. Je ne prenais pas cela assez en compte pour pardonner son indifférence maintenant étendue sur deux ans et des poussières de mois. Et si j’avais bondi triomphant en fêtant ce mois salvateur, je me trompais doublement en accumulant rêves sur rêves qui évoquaient avec un réalisme insoutenable son souvenir. Durant deux ans et demi, elle avait vécu sa vie sans la moindre emprunte de moi. D’abord balayer devant sa porte en balançant par les fenêtres aussi bien mes habits que nos souvenirs, puis vendre l’appartement, en racheter un autre, enfin commencer une vie nouvelle. Nouveau quartier, nouveaux voisins, nouveau travail, nouveaux collègues… Rien de plus simple. Elle s’en était apparemment contentée. Pourtant jamais je n’aurais imaginé de sa part, non seulement un tel dénouement, mais aussi un silence aussi glacial et renouvelé de jour en jour; elle qui jusqu’ici avait été plutôt tolérante, compréhensive, compatissante, là elle n’avait pas pu lutter, il faut croire. Je me levais chaque matin pour aller trimer ou ne rien faire en sachant pertinemment que je passerais cette journée sans elle, sans espoir de la retrouver, en la perdant encore plus chaque jour ; la laissant prolonger sa vie en se confinant de plus en plus dans la voie qu’elle s’était dessinée. Mais le temps avait fait son œuvre de remplacement, et plus il passait, et plus il semblait me dire que cette séparation avait été pour moi une aubaine car elle m’avait permis de vivre intensément l’amour que je portais maintenant pour Sandrine, qui, en comparaison avec celui vécu précédemment, était nettement plus fort, intense, sans questionnements incessants, sans volonté de tromper à tout prix, sans lassitude, sans chasteté, etc. Mais je n’étais pas guéri pour autant, comme si je devais rester toujours un peu en convalescence après une longue maladie ; hors de danger mais affaibli à vie. Il m’arrivait de profiter pleinement de son absence, comme une marque que laissent les êtres humains aux autres, et puis à d’autres heures de la journée, m’affaler sur un banc comme un rescapé en imaginant son devenir. Elle ne ressemblait pas à la femme que l’on perd, voilà tout le problème.

Dieu sait si j’en avais perdues des femmes aimées jusqu’à ne plus les aimer. Très tôt, elles m’avaient appris qu’il était dur de les approcher, et ensuite, une fois attrapées, permises à la fuite éternelle. A défaut de se faire oublier, elles savaient se faire minuscules dans nos vies, au point de disparaître à la moindre contrariété. Un saut d’humeur et les voilà méprisantes à tomber enceinte de leur propre mesquinerie. Et pourtant toujours en chasse du prochain blaireau qui les pilonnera de son glaive magique. Les femmes cherchaient à se faire tourbillonner entre deux mots d’amour. Un zest d’intérêt, un peu de fantaisie et surtout une quête quasi incessante du bonheur, en la personne généralement de la séduction discrète et de la sécurité comme une sorte de confort intérieur à leur drame hystérique. Les femmes se battaient durant toute leur vie avec la faille vaginale qui les constituait de toute part, située en plein centre de leur corps, un vrai tremplin fatal entre leur raison qui tendait généralement à les incliner vers le haut et leur désir infect qui les secouait dans les confins du sordide. Tout ça les obsédait sauf qu’elles y mettaient la grâce, le secret et le silence habituel pour aseptiser leurs envies bestiales. Je me sentais coupable de les désirer en les reluquant comme un singe, quand les mêmes, qui baissaient le regard à nos passages incessants sur leur silhouette, dans leur frustration de couples fidèles, s’envoyaient en l’air avec le premier dragueur local. Pitoyable. Tout autant que mon ancienne protégée, qui trois secondes et demi avant de m’envoyer au silence pour le restant de mes jours, me balança d’un ton condescendant : « Vous êtes tous les mêmes. » Oui, je suis le même, dépendant de la scandaleuse beauté qui vous recouvre même en temps de guerre (scandaleuse beauté qui d’ailleurs ne la concernait pas, non, c’était un tout qui m’avait attiré chez elle.). Et dans mon ironie mordante, même en ces funestes moments, je lui rétorquais péniblement, la souffrance coincée entre les dents : « Pourquoi, t’es avec quelqu’un ? (Comme si elle parlait d’un autre.) » Un simple « Pff » rempli de dédain infâme traduisant sûrement la question suivante qui devait lui tarauder l’esprit : « Mais comment ai-je pu passer quatre ans avec ce débile ? » lui échappa comme un mot d’amour ancien. Elle qui, un jour de grosse dispute, alors que la nuit recouvrait notre second hiver passé ensemble, lança dans la ténébreuse chambre obscurcie par nos cris, un « Je t’aime » d’une dureté incomparable, me scrutait comme si je n’avais jamais existé à ses yeux. A l’époque, sa courte tirade m’avait calmé net dans les reproches que je lui faisais, je me dis d’un coup. « Arrête tes conneries, arrête de la faire souffrir, cette fille t’aime, tu ne le vois pas, elle a besoin de te le hurler à la gueule pour que tu l’entendes puisque tu ne vois rien. » Et là, quatre années plus tard, elle m’expulsait d’un simple « Pff ».

Au trentième mois donc, je pensais sérieusement à la revoir.

Sandrine, lorsque nous faisions l’amour, prenait la première place dans mon classement inconscient des plus belles femmes que j’avais eues l’opportunité d’avoir. Et pire, lorsque nous ne faisions pas l’amour, je la plaçais sur le piédestal de l’amour terrestre tant sa divine beauté me subjuguait. Autant, je m’étais lassé physiquement de l’autre fantôme, autant, plus de deux ans après ma condamnation, la beauté de Sandrine m’était supérieure à tout. En cela, je n’eus jamais le moindre remord sur mes faits et gestes de l’époque. Une femme lumineuse m’avait broyé le cœur, et la lutte avait été dès le début simplement impossible, en tout cas totalement inégale. Bien sur, la morale universelle aurait préféré que je quitte ma quotidienne pour me foutre vulgairement avec mon hebdomadaire. Mais non, pourquoi effacer quelqu’un pour une autre quand on peut accumuler les gestes d’amour, de grâce, et de désirs ? Quand on peut surexploiter la beauté ? Mais surtout comment abandonner une femme que l’on aime encore ? Je vous le demande. Et Sandrine possédait en elle une réserve d’amour véritable qui ne demandait qu’à exploser. Et je dynamitais le tout un jour de février en bouleversant un quotidien que nous n’acceptions ni elle ni moi.

 

Mais je me rétractais toujours, mon inconstance me trahissait et me sauvait tout à la fois ; tout dépendait de la facture des événements. Bien qu’elle me manquait horriblement depuis plus de deux années et que je repassais sempiternellement le film dans ma tête, je n’oubliais pas non plus son attitude déplorable lorsqu’il fallut se débarrasser de moi, mais bon, ça de la meilleure des façons, c’était secondaire, quelle femme aurait fait cela proprement ? Non le plus important, c’était de la prendre au mot. Elle qui m’avait écrit dans une de ses rares lettres d’amour, la dernière qu’elle m’ait envoyée : « Aujourd’hui, c’est moi qui me sépare de toi. », ne pouvait pas, j’imagine attendre de moi une réponse compréhensive ; je l’envoyais vite au diable, me retirant dans les pleurs que mon corps renvoyait en permanence. Prendre au mot chacun de ses tendres morphèmes me renvoyait dans mon propre néant. Si elle voulait une séparation, je me devais, ne serait-ce qu’en signe de reconnaissance, de la lui rendre à jamais, de la prendre aux mots. Me séparer ? D’accord mais cela sera pour toujours, sans fioriture, ni fausse note, de façon implacable, non négociable, sans retour d’un jour, sans possibilité d’une phrase échangée dans une rue, sans détour, ni croisement ; elle avait voulu l’amour, j’avais été incapable de le lui donner, elle voulait une rupture, elle l’aurait. Il fallait lui montrer la portée métaphysique d’une telle entreprise de destruction. Une rupture dure plus qu’un amour. Me réduire au néant, pas de problème, disparaissons. Ce n’était que le prémisse de ce qui nous attendait tous. Au moins, on allait pouvoir s’entraîner. C’était la finalité de toute échéance ici-bas, alors commençons à nous préparer, échauffons-nous. Seulement, c’était elle qui avait tout organisé, une vraie maîtresse de maison, le lendemain de notre dernière conversation sur notre impossibilité commune, mes affaires avaient été parachutées dans des cartons et déposées chez une amie à elle, sans lettre d’adieu, scellé au sparadrap ; j’avais imaginé la scène : prenant quatre ans d’affaires et d’objets accumulés et balançant le tout dans son foutu carton ; quel foutoir j’avais retrouvé la dedans, un vrai charnier, une vraie tombe profanée. Je me souviens, lorsque deux mois plus tard, j’étais allé récupérer mes biens chez cette Mathilde, meilleure amie de mon ex-amie, je vis avec effroi des photos d’elles deux trônant sur le mur. Je zieutais soudain ce visage souriant, incapable de faire souffrir un moucheron, et qui m’envoyait ainsi au tapis, par KO. Mes yeux noyés de larmes ne purent lutter très longtemps devant une Mathilde totalement désintéressée par la situation. Elle venait de rencontrer son futur mari au moment même ou deux êtres proches se déchiraient, ne pouvaient plus s’encadrer, normal qu’elle se tint à ce moment un peu à l’écart. Quelques semaines plus tôt, lorsque je ramais dans mon lit et qu’elle m’appelait pour que je vienne rechercher mes affaires, et que je lui demandais ce que devenait mon bourreau, elle élaguait ce type de question en mentant d’une façon peu noble : « Tu sais, on ne se voit pas beaucoup, je travaille tard, je ne sais pas… » C’est bon, elles étaient léguées contre moi, je n’avais plus qu’à raccrocher et à me flinguer. Dire que quelques mois plus tôt, cette dernière m’appelait pour que je lui présente Francis, assumant de moins en moins son célibat forcé, et que là, amourachée récemment d’un type jusqu’à la moelle, bien que compatissante à mon malheur, elle élidait toute forme de sincérité avec moi, pour, parait-il, ne pas me faire souffrir. Evidemment, avec ça en tête, il était difficile d’être motivé pour approcher mon amour d’antan. Lequel méritait le plus de mépris de la part de l’autre ? J’avoue que j’hésitais à répondre.

 

Sandrine, très vite ne parla plus que d’amour. J’étais son premier amour, son seul amour, son véritable amour. L’autre retirée du jeu, elle prit toute la place, et elle s’était considérablement agrandie. A part Francis qui avait été là durant toute la période de souffrance, les autres avaient fait profil bas. Par peur, impuissance, indifférence, incompréhension ; beaucoup ne comprenaient pas la souffrance d’un type qui trompe sa copine, mais beaucoup n’avaient jamais trompé. Car tromper pour quelqu’un qui n’est pas Don Juan ou Casanova, c’est se suicider entre deux personnes, c’est précipiter quasi instinctivement sa propre chute, c’est butter contre la chair humaine, c’est fonder volontairement le fond de sa déchéance, et quand tout s’écroule, vous êtes la première personne touchée. J’avais été aussi très choqué par la relative indifférence que représentait autour de moi la fin d’un amour. Quand il ne concernait pas directement quelqu’un, il pouvait s’éteindre en toute tranquillité, tout le monde s’en fichait royalement. Je pensais que la perte de cette femme allait soulever des discussions, des interrogations, voire même une certaine tristesse chez ces gens qui l’avaient tout de même fréquentée par mon intermédiaire durant quatre ans et avec qui l’entente était plus que cordiale. Pensez-vous, personne ne la regretta, je semblais être le seul ! Sandrine aussi avait été très digne quant à sa part de responsabilité dans le naufrage de notre couple, puis dans la séparation des biens et des personnes. « Je l’ai fait souffrir elle aussi, c’est de ma faute si elle a agi comme ça, elle souffre trop, c’est normal, j’ai salopé sa vie. » Enfin, ne va pas trop loin tout de même. Ces deux là auraient pu être copines dans une autre vie. Assez semblables sur pas mal de points, sauf en amour, bien évidemment. Sandrine, elle, du haut de ses 19 ans, savait aimer, le montrait, jusqu’à s’humilier presque. Je ne comprenais plus rien. A l’heure où une femme me haïssait jusqu’à la moelle : « C’est physique. » m’avait-elle lancé pour clore notre chapitre, une autre femme m’aimait comme personne ne m’avait aimé (« C’est aussi physique. »). Je passais de ces deux extrêmes la même journée, où éconduit par l’une, j’avais rejoint l’autre pour m’écrouler de chagrin véritable.

Quelle belle histoire d’amour, à peine entachée par la précédente ; sauf qu’elle ne put commencer de suite.

Les premières semaines passées avec Sandrine, je veux dire, dans son intimité, fut un gouffre à jamais présent en moi. Je restais des heures dans sa chambre de fillette à peine sortie du cocon maternel, vautré sur le matelas qu’elle m’avait installé pour ne pas que je reste seul la nuit. J’y prenais racine. J’y restais vautré des jours entiers. Elle venait juste de finir son stage et révisait intensément ses examens chez elle. Du coup, elle pouvait garder un œil sur moi ; et dès que je hurlais de douleur, elle s’approchait, me prenait dans ses bras, et attendait miraculeusement que la souffrance se calme puis s’estompe enfin. Jamais elle ne pensa que je me supprimerais, elle a toujours cru en ma guérison ; même lorsque je me frappais brutalement la tête contre les murs de sa chambre ; même lorsque mes membres se crispaient et que mon corps convulsait sous le poids d’une absence bien trop ressentie. Elle prenait mes poignets, les maintenait en les pressant pour que je finisse par arrêter ma sérénade destructrice. Je regardais ce bout de femme de 19 ans, assise en tailleur sur le lit dans la moiteur de la chambre infestée par la tragédie, engoncée dans un jogging de nuit, les cheveux attachés, et le sérieux de cette infirmière de luxe que Dieu m’avait envoyée pour me guérir d’un amour perdu. Parfois, en plein effet médicamenteux, me sentant détendu, je la prenais tendrement dans mes bras, et nous parlions simplement de choses et d’autres comme-ci l’histoire que nous vivions n’avait plus de sens, ou mieux que cela, ne méritait plus que nous nous y attardions. Elle ne posait jamais de question sur la sorcière qui m’avait laissé choir comme un chien, pire, elle semblait la comprendre, par solidarité, peut-être aussi par dégoût d’elle-même. A 19 ans, elle qui n’avait pas vécu grand-chose, chaste et sans histoire, avait provoqué un ouragan qui avait dévasté quatre années en parsemant le terrain de victimes plus ou moins sonnées.

 

Tout se compliqua par la suite, reprenant du poil de la bête, je m’imaginais libre comme l’air alors que Sandrine, ébranlée par deux mois terribles, semblait à son tour perdre le fil de son équilibre. Alors que je me mettais à fréquenter quiconque revenu sur mes terres, elle s’abandonna à des crises de larmes, de jalousie, bref d’hystérie que j’avais peine à calmer. Pire, lorsque je cessais d’ingurgiter mon traitement vieux de neuf mois, je redescendis sur terre en trois jours, et je repris contact avec l’aridité de la vie en terme de souffrance, d’amour perdu et tout le gratin ignoble qui me privaient d’une femme pour la vie. Encore une fois, j’étais à deux doigts d’envoyer tout choir. Julie venait de faire irruption dans mon quotidien, bien que très loin de ma vie, mais cela suffisait à m’emporter au moindre croisement de jambes. Nous avions changé d’année, c’était d’un pathétique festif totalement déprimant. A minuit, au moment des cotillons et des rires des gens qui vont disparaître, j’avais espéré un micro signe d’elle, une intime lueur dans ma planète usée, mais vous imaginez parfaitement la suite. Une inscription profonde usée par le silence s’infiltra dans mon cafard. Je n’aurais de sa présence que dans mes souvenirs, nulle part ailleurs ; et pour cela, il faudra lutter ou se laisser envahir par le passé, un square, une ruelle, une impasse, ces petits éléments parisiens sauront me faire oublier qu’on n’oublie rien de cela. A minuit dix, je capitulais devant l’absence de son emprunte sur le cadran digital de mon téléphone. Quelque part, elle me la souhaitait à sa façon cette bonne année. J’étais dans un état lapidaire ; je faisais l’amour régulièrement avec Sandrine, mais tout le reste du temps, j’étais conditionné par mes souvenirs de rien du tout. Et ces derniers finissaient par m’avoir à la longue, ils me rongeaient comme des mouches sillonnent la carcasse fragmentée d’un animal. Ces charognards de la pensée m’assaillaient de toute part, ne l’ai-je pas assez dit ? D’autant que quelques mois plus tôt, j’avais pris conscience de ma misérable situation de puceron dépressif et je décidais d’en finir au plus vite mais sans toujours rencontrer la bonne raison qui me pousserait au gouffre définitif et au jour dit.

 

Au bout de tout ce temps qui n’irait qu’en s’agrandissant, je pris conscience qu’il ne servirait à rien de se revoir, sinon de passer encore par d’ultimes instants de souffrance. J’imaginais déjà la scène pathétique que nous aurions à vivre ; se revoir en souvenir des quatre ans passés ensemble et définitivement clôturés par sa seule décision, un vrai vers de Racine: « Pars. ». Un bar anonyme situé entre nos deux quartiers, comme traçant la ligne de démarcation éternelle entre nous, elle viendrait habillée simplement, comme à son habitude d’antan, la coiffure légèrement différente, la voix plus affirmée, la peau légèrement marquée par le temps, 900 jours, 21600 heures (de quoi occuper les rides) et surtout cette implacable distance de deux ex-inconnus se revoyant après une tornade de trois ans passé dans le mépris de son prochain. Pour un peu, je me laisserais avoir, croyant encore à son extrême bonté, voulant payer mon verre à la fin de l’entrevue par exemple, je pense que cela ne lui aurait pas échappé, magnifiquement prédisposée à rejoindre son amant l’attendant sagement dans son lit douillet et lui demandant lorsqu’elle intégrerait son pyjama : « Alors, vous avez bien discuté, il a changé, il s’est trouvé quelqu’un ? Il n’a pas essayé de te reconquérir ?» « Tu es bête, mais c’est toi que j’aime. », aurait-elle rétorqué, tout comme elle me l’avait dit jadis lorsque c’était moi qui poirotais en pyjama.

J’aurais trois heures d’avance, et au moment où je verrais sa silhouette pénétrer la moiteur de la pénombre, je n’aurais plus qu’à me pendre, comme je lui avais promis lorsqu’elle me demandât un soir alors que je commençais à m’imprégner de ma récente double vie comment je me voyais dans 10 ans. La revoir serait un choc émotionnel d’une telle intensité que cela ne me disait rien de le provoquer ; autant continuer à vivre sans ce genre d’expérience traumatisante. Alors la vérité se situait dans cette impossibilité tragique. Le silence était notre vérité à tous les deux. Lui seul nous préservait d’une souffrance inéluctable, d’un nouvel échec probable, voire même d’un moment qui irait bien en deçà de ce que nous avions intimement vécu durant quatre putains de longues années. Elle serait discrète sur sa vie privée, voire complètement effacée, et me parlerait en boucle de son travail payé 3000 euros, de sa mère, des voyages qu’elle avait pu faire sans moi (je détestais voyager, surtout avec elle). « Et tes chiens, lui demanderai-je, comment vont tes chiens ? » « Morts, tous suicidés du cinquième étage après ton départ. » Normal !

Je regarderais ce visage que j’aimais tant, mais apparemment pas assez, me représentant les fantômes licencieux qui depuis l’avaient touchée, les sexes en chair et en os qui l’avaient pénétrée, les liquides blancs qui l’avaient souillée et dans la foulée j’imaginais ce corps se crisper et prendre cette expression d’abandon lors de l’amour charnel. Pourtant, les jours avaient terriblement raccourci, il faisait sombre à quatre heures de l’après-midi, et vers 19h00, la nuit noire venait nous rappeler le coma crépusculaire du grand nord, c’est dire qu’à ces moments d’intense solitude vécus à l’état quasi-sauvage, il me tardait de serrer dans mes bras son corps de jeune femme, de retrouver sa blondeur de cheveux, son grain de peau, sa blancheur d’enfant du miracle. Mais la vie, intrépide, construite de nos propres mains, nous avait indiqué un chemin différent ; impensable aux premiers abords, tellement réaliste au vue de la situation : commun durant quatre ans, séparé le reste de l’éternité. J’étais chez moi, dans ma chambre d’étudiant à la ramasse, j’avais réduit considérablement mon taux horaire de travail en changeant d’emploi. J’étais « peinard » comme on dit et à l’aube de la trentaine, je vivais le plus tranquillement du monde, en profitant de la présence de Sandrine, cette femme magnifique de beauté et d’amour, en travaillant très peu, en savourant mon temps libre en parties de tennis, en lectures multiples, en séances de sexologie, en bavardage, et beaucoup en silence. Je mis mon pull en laine acheté récemment non loin de chez moi, dans ce genre de magasin au style branché, elle m’aurait dit en souriant : « Il te va bien, tu es bien dedans, il ne te pique pas trop, toi qui chipotes sur les cols roulés ? » « Non mon ange, lui aurais-je répondu, on va dîner dehors, à ton restaurant ? » Peu de temps avant l’ouragan rupture, elle s’était rendue compte de la chance qu’elle avait d’être avec moi, nous sommes des privilégiés, me disait-elle, c’est formidable, on a vingt-cinq ans, on vit dans un chic appart, personne pour nous ennuyer, chacun ses activités, puis on se retrouve, on passe de bonnes soirées, quelle chance. « Oui mon amour, quelle chance, quelle chance de t’avoir, de t’avoir sacrifiée… » Mais contrairement à Jésus-Christ crucifié, elle n’avait pas pardonné. Sur ce plan, je m’étais planté en beauté, j’étais à peu près sûr, sans me poser réellement la question, qu’elle reviendrait, comme deux ans auparavant, après l’avoir quittée pour Eva, étudiante avec moi à l’époque et dotée, pour le coup, d’un sex-appeal invincible et d’une beauté plastique à faire tomber un ours. Ça sert à quoi d’avoir quatre ans de plus ? Telle était la seule question à me poser dans la situation présente. Je vivais des jours d’ennui irrécupérable, ne fréquentais plus grand monde, et je restais momifié à penser encore à tout ça, sans oublier Eva qui avait eu son petit rôle, en entamant la brèche destructrice de mon couple. A croire que dès le début, il devait marcher sur un fil tendu, prêt à sombrer à la moindre tentation, même lorsqu’elle vint de mon propre néant.

 

On ne rencontre personne dans la vie comme on rencontre Eva. Tout d’abord, on se dit simplement qu’on ne la rencontre pas. C’est le genre de fille qui, dès qu’on la voit, nous démontre par A+B qu’elle n’est pas pour vous, qu’elle est déjà prise de toute manière, et que l’on ne fait pas le poids, etc. Or, c’est tout l’inverse qui m’arrivât, comme par un enchantement maléfique. Je l’abordais à la sortie d’un cours de lettres antiques, puis quelques maigres mots échangés dans une rue déterminèrent en quelque sorte le reste. Vous l’accompagnez jusqu’à sa station de métro, vous lui dîtes au revoir,  puis le lendemain, tout s’ouvre à vous, la femme, le temps, la vie, l’amour, le désir. Elle annonça vite la couleur, prénom Eva (un vrai personnage de Nabokov), 23 ans, célibataire depuis un an, 1m 65, 90 C, brune aux yeux clairs, la peau en neige, des flocons sur les joues, j’étais d’un coup écrasé par tant de dimension physique. Son apparente gentillesse se mariait avec une réelle simplicité, cette dernière alternant une vision de sa plasticité qui aurait pu laisser présager de funestes ambitions. Il n‘en était rien, sa disponibilité n’avait d’égale que sa gracieuse bonté. Tous les jours, nous nous voyions dans l’enfer que représente pour un jeune intellectuel l’université avec ces cadres supérieurs incapables, et ces endroits carcéraux que sont salles de classes, amphithéâtres, couloirs ou autres bibliothèques. Elle avait pris l’initiative de réviser ses montagnes de cours chez elle, dans son studio du 14è arrondissement, au 5è étage, tranquille, à l’abri des espions. Il était aussi vide que son existence mais je n’oublierais pas l’atmosphère feutrée qui y régnait, aussi silencieux que le cimetière qui lui faisait face. Je ramenais des croissants le matin, nous mangions ensemble au restaurant chinois du coin, je lui racontais ma vie, mes problèmes existentiels, mes opinions tranchés sur la littérature, mes choix universitaires primaires. Peut-être bien qu’elle n’eut jamais rien écouté de mon charabia puisqu’il n’intervenait jamais se contentant de temps en temps d’acquiescer vaguement à mes remontrances. Il y eut des périodes troubles entre elle et moi, de désintérêt commun puis de rapprochement. Elle s’offusqua lorsque j’avouais honteusement que je ne vivais pas tout seul et encore moins chez moi, mais très vite elle s’y habitua, du moins le toléra, et ne voyant pas venir l’amour, elle me prit comme amant, c'est-à-dire comme objet sacrificiel. Mais naïf comme j’étais, je pensais qu’elle était un peu sentimentale et romantique, du moins c’est ce que son attitude avait montré au début. Pensez-vous, les femmes savent ce qu’elles veulent, j’étais un passe-temps, je ne le sus que plus tard. Après l’amour, partagé dans une combustion effrénée, une véritable incinération de chair en feu, je regardais de la fenêtre et à poil, le sexe au repos, l’entrée du parking aux morts, avec, comme à l’accoutumée chez nos amis les artistes, une vue imprenable sur la sépulture de mon idole disparue, l’actrice de Lilith, la merveilleuse et bouleversante Jean Seberg. Eva ne connaissait pas Jean, et de toute les manières, elle s’en fichait éperdument ; son truc à elle, c’était les comédies sentimentales avec Sandra Bullock et Meg Ryan, vous voyez le genre ! D’un certain côté, elles auraient pu prendre la relève du talent sebergien si elles n’avaient pas opté pour la gloire facile et les films romantiques à deux sous. Elles se contentaient de faire une carrière à mon sens assez conventionnelle, à part quelques bons tournages de part et d’autres. Bref, je faisais l’amour à cette femme venue d’un autre monde, puis, pour me faire pardonner par Dieu une vie adultérine aussi brutale, tournée vers la luxure et l’immoralité,  une vie dominée par le mensonge à l’être aimée, et de poursuivre une illusion dont le seul plaisir à tirer surpassait par la volupté l’abstraction d’une telle vérité obsessionnelle, je me recueillais tragiquement sur le corps enfoui de Jean, persuadé que souffrance ou pas, c’était bien là l’unisson du monde, le paradis des caveaux, le monde du silence, la vie de l’absence. Jean était absente, et pourtant je ne me remettais pas de sa beauté, aujourd’hui consumée par la mort ; Eva était sur le point de l’être, et moi absent pour mon amour qui durant ses stages était loin de se douter que je passais mes journées non pas à la Fnac comme je me forçais à lui dire, mais dans le lit de la brunette à me farcir son corps de marbre. Quel décharnement de plaisir offert en lambeaux j’ai laissé dans son studio du quatorzième arrondissement que ses chers parents divorcés lui payaient pour ses études. On se broyait mutuellement comme des cannibales récemment tombés sur de la bonne chair humaine un soir de disette. Un vrai régal. Eva ne parlait pas beaucoup durant la journée, par contre elle s’exprimait en laissant échapper dans le silence des coups de peaux qui s’amorçaient en se culbutant à la renverse des petits cris plaintifs signifiant qu’elle était dans son monde, et qu’en aucun cas il fallait stopper la machine de guerre. Je me souvins d’un moment ultime. Lors qu’une position totalement inconfortable pour moi mais dans laquelle elle semblait prendre un plaisir certain, gémissant comme une marmotte ou un autre acabit du même poil, elle me tendit sa main voulant que je la lui prenne. Au début, je ne compris pas la voyant gesticuler ainsi son bras dans le vide, puis je parvins, non sans difficulté à attraper sa mimine et nous continuâmes dans une posture purement athlétique à nous serrer fortement la main, comme pour nous prouver qu’il y avait tout de même quelque chose entre nous.

-          Qu’as-tu acheté à la Fnac ?

-          Oh, rien aujourd’hui, il n’y avait pas le dernier Nicolas Peyrac.

(Et pour cause, cela faisait quatre ans que le chanteur n’avait rien sorti, l’artiste s’étant plutôt réfugié dans la littérature, et notamment l’écriture de romans plus ou moins autobiographiques.)

Lamentable mensonge, mais il n’y avait que moi pour vider la case de Nicolas Peyrac de la Fnac, et elle n’allait pas vérifier. Puis au bout de 15 jours de sexe intégral et de balades peu romantiques avec Eva qui bizarrement ne me faisait plus l’effet recherché ou du moins commençait à passer à la trappe de mes préoccupations, celle-ci me fit faux bond (Elle avait pris les devants, les femmes sentent tellement ça qu’elles se donnent l’opportunité de se tirer les premières.) et s’arracha en s’extirpant de la maigre emprise que j’avais sur elle. La punaise avait rencontré un type, un inconnu de passage qui me la prit avec une telle rapidité que j’en souffris au point de partir de l’appartement conjugal un matin de juillet en avouant non pas mon crime sexuel mais en prétextant une autre fille en tête ; ce qui n’était pas rien pour qui l’entendit. La propriétaire des lieux se mit à pleurer, mais dans un sursaut de lucidité elle me lança : « C’est la règle du jeu. » tout en sanglotant dans son pyjama (Règle du jeu qu’elle appliqua aussi deux ans plus tard, dans l’autre sens, tu me trompes, je te quitte. Comme toutes les punaises orgueilleuses, elle se préférait quittée que trompée.). Je pris mes jambes à mon cou comme un enfoiré d’égoïste qui avait l’air tout de même vachement amoureux d’une autre, puis claquais la porte derrière moi sans me préoccuper d’elle… Bizarre cheminement qui se reproduisit deux ans plus tard mais à l’inverse. Sauf que je mis moins de 10 ans à revenir car je l’appelais le soir même pour m’excuser ; en fait Eva n’avait pas voulu revenir, dure compensation, mais bon, je jouais le jeu de l’absurdité, jeu qu’évidemment je n’aurais jamais dû jouer en l’envoyant au diable pour de bon. Blessé dans son orgueil, elle mit 10 jours à me ré-accepter dans sa vie en me promettant qu’il n’y aurait pas de deuxième fois. Il y en eut une, et elle ne revint jamais. Logique.

La veille, tiraillé par le souvenir d’Eva qui ne donnait plus signe de vie, et l’imaginant en train de se faire culbuter par l’autre tâche, j’avais pris mon amie officielle dans mes bras pour voir si je ressentais encore de l’émotion à son contact, un attachement quelconque, un semblant de désir, une tendresse profonde ; je serrais donc son petit corps gonflé par la graisse et les bons dîners du dimanche sans y éprouver le moindre signe d’amour, sans y ressentir la moindre émotion. Une vraie défaite régnait entre ces deux corps réunis dans une impossible accolade. Si elle déposait dignement son visage sur mon épaule, j’avais en tête celui d’Eva, la cristalline, la blanche colombe, et je semblais soulever le  poids d’un être vide, lourd comme un cadavre de jument. C’était clair, il fallait que je me tire et au plus vite. Ce que je fis pour revenir aussi sec, magnifiquement lâche et prisonnier par l’absence d’Eva qui devait me peser jusqu’à la rencontre de Sandrine. Durant deux ans, je pensais scrupuleusement à elle, je ne devais plus la croiser dans Paris, comme-ci on devait croiser certaines et d’autres pas. Au hasard de décider et généralement, il ne se trompe pas.

L’époque, en se calmant quelque peu sur ce type d’agitations féminines, ne m’épargnait pas pour autant les attaches purement humaines dont je subissais les conséquences réjouissantes. Julie ne répondait même plus à mes appels, et lorsque j’allumais la télé pour palier un ennui devenu en 20 ans, mon seul allié, fidèle au poste, le dernier film que mon fantôme et moi étions allés voir au cinéma passait, et le voir là, réduit à rien sur une chaîne poubello-généraliste, montrait que le temps, non seulement avait salement passé, mais pire, était indéniablement fini. Il n’y avait plus de temps pour nous unir dans un éventuel présent, et dans un improbable futur. Tout était bien mort, tout avait sombré dans une espèce de cocon d’indifférence, cocon parce que l’on était tellement lointain l’un de l’autre que l’on se sentait presque à l’abri de quelque chose de pire, indifférence parce que cette matière vide triomphait à tout bout de champ. Avec elle, puis Julie, il n’y avait rien à faire. Ce n’était pas l’absence de Julie qui pesait, je m’en fichais comme de l’an 40, c’était de voir encore comment ces femmes ne cessaient de se comporter.

Et puis comme si cela ne suffisait pas, le jour abject, et pourtant d’une logique redoutable vint m’achever en cette fin d’année difficile mais pourtant tournée vers l’avenir. Cette toute jeune fille dont je savais qu’elle avait des informations sur mon fantôme inutile m’annonça, au détour d’une phrase, que mon ancien amour avait parfaitement fait le deuil de mon absence en s’acoquinant avec un type. Elle avait assisté à un mariage et l’avait vue accompagnée d’un type affreux (sûrement ce type moche entrevu un jour avec elle). Et ce type, je le connaissais vaguement pour l’avoir aperçu une autre fois avec un ami à lui lors d’une soirée. Quel poids violent s’abattit sur ma tête. Des tonnes d’images d’elle et moi, en parfaite union, en parfait accord, en parfaite complicité vinrent s’ajouter les unes aux autres dans ma mémoire. Des images de bonheur à deux, d’impossibilité de séparation. Celle à qui j’avais demandé de me quitter bon nombre de fois parce que j’étais incapable de prendre la décision moi-même, et qui refusait, obstinée, tiraillée par son amour pour moi, et bien cette même femme vivait à l’heure actuelle et depuis plusieurs mois apparemment avec un autre type. Logique me diriez-vous. Oui, vous répondrais-je, mais de façon douloureuse parce qu’entre notre rupture et cette information fatale, il y avait eu deux ans et demi de pur silence, et du coup, aucun détail de ce qu’elle était devenue durant tout ce temps. Comment cette fille qui semblait dégoûtée à vie des hommes, comment avait-elle fait pour m’oublier de façon tellement violente et recommencer une nouvelle vie sans la moindre nostalgie ? La jalousie me prit les entrailles, j’imaginais ce type immonde, dont le mince souvenir résonnait vaguement en moi, apprécier les mêmes qualités que je lui avais reconnues, toucher son corps, caresser ses seins, et je m’en allais vomir dans la cuvette de mes toilettes. Que l’amour perdu est un retour de manivelle macabre sur soi-même ! Que de haine et de réel mépris des hommes cela entraîne. Elle qui n’avait rien demandé à personne, qui m’avait aimé avec toute la délicatesse du monde s’était vue un jour trahie, m’avait quitté, et avait tout bonnement refait sa vie, sans préavis, sans recommandé, parce que c’est comme ça que ça marche, on sait quitter à défaut d’aimer vraiment et on trouve quelqu’un d’autre pour occuper les années suivantes ; telle est la loi absurde du mécanisme temporel et existentiel. Et moi comme un con, durant ces mois et ces mois à tourbillonner dans ma tête ce qui pouvait se passer dans la sienne, moi prisonnier de mes souvenirs en masse, victime de cauchemars sur son refus apparent de me voir, je ne pouvais arriver à la conclusion qu’elle était heureuse avec un autre, et qu’elle avait si facilement tourné la page, en changeant tout bonnement de cahier et de quartier. Pauvre naïf que j’étais. Comment allais-je vivre cette seconde partie de deuil ? Après le regret immense d’un amour perdu, je me trouvais prisonnier d’images immondes que je me créais en me les imaginant tous les deux ; en parfaite complicité amoureuse. Comment vivre ainsi auprès de Sandrine, Sandrine la magnifique, Sandrine l’ange venu tout droit du destin pour me montrer comment on aime quelqu’un dans sa vie ? Cela passerait, je m’y ferais, cette trahison suprême (la mienne n’étant que partielle) me rendrait son souvenir de plus en plus insupportable ; moi qui depuis quelques temps semblais trouver une certaine nostalgie douce à évoquer nos moments ensemble. Tout cela sentait la normalité d’une vie, le champ basique des rapports humains qui ne reposent sur rien, et je pleurais encore comme un enfant ces choses évidentes. Elle était partie, et comme tous les chiens de cette race, elle s’était octroyée un petit moment de célibat, pour avoir bonne conscience et puis elle était retombée sur ce vieux chnoque, qu’elle connaissait déjà depuis un certain temps, et hop là, après une soirée bien arrosée… L’envie de vomir me saisit à nouveau, je ne parvenais à imaginer la suite répugnante qui avait dû se passer. Je comprenais maintenant pourquoi cette garce n’avait donné le moindre signe, même pour savoir si j’étais toujours bien vivant. Elle s’était roulée comme une boule dans sa nouvelle relation. Moi j’étais tombé follement amoureux d’une jeune femme, un coup de foudre presque, une évidence ; il n’y avait rien à faire, c’était inéluctable. Elle, par contre, avait tout reconstruit de A à Z, une séparation propre et sans bavure, nette, sanglante, inhumaine, un court moment de deuil, ça fait bien, c’est écrit dans la charte des séparations, et hop, un nouveau mec qui la séduit, et un arrachage de vêtement en bonne et due forme pour une première nuit d’amour torride. Avait-elle pensé à moi lors du contact épidermique entre ce malotru et sa peau flasque ? Avait-elle comparé le sens du toucher de ce nouveau gaillard avec le mien, elle qui savait me repousser avec tellement de tact ou m’éjecter de son sexe rêche avec violence ? Mon visage était-il apparu lors du beuglement de singe du nouvel aspirant au moment de sa première éjaculation dans l’excavation nauséabonde de la princesse en ressources humaines ? Le silence ne touche pas les femmes, ni l’absence, je devais en rester là à jamais, et surtout en finir avec cette mascarade. Je souffrais comme un âne mais je semblais tenir debout ; un âne debout, voilà ce que j’étais. Un âne tenant debout. L’habitude prendrait de nouveau le pas sur la déchirure. Le temps, acteur essentiel de cette histoire ratée, m’aiderait à entrer définitivement dans une nouvelle phase et m’occuper de ma tendre Sandrine, seul personnage magnifique de cette bouillie immonde qui était ma vie depuis 30 mois. On était avares des « Je t’aime », elle par timidité, et moi par incertitude ou inversement. Lors de mon dernier appel, je lui hurlais un « reviens » digne du meilleur tour de chant de Hervé Vilard, j’y mis même l’intonation vocale du chanteur tant je tentais de convaincre celle qui s’en allait. Elle me hurla que non, qu’elle ne reviendrait pas, puis elle ajouta en sanglotant « Je ne suis pas un putching ball. Je t’aimais. » puis raccrocha. Ça fait toujours plaisir à entendre. Elle m’expulsa d’un coup de dés dans un passé irrécupérable.

 

IV

 « Quelles que soient nos très sincères illusions, quels que soient les cris de passion que nous donnions et qui nous soient donnés, tout cela passera en quelques mois, prouvant que cela n'est rien : nous n'aimons pas, et ne sommes pas aimés»  Henry de Montherlant, Garder tout en composant tout, 1972.

                          

Qu’allais-je faire, sur quel terrain allais-je prolonger ma route ? Me flinguer eut été comme d’habitude le meilleur des choix à défaut de la seule solution possible à cette vie de chiotte qui de toutes les façons se terminait très mal pour tout le monde ; même pour les pires crapules. Attendre la mort était la meilleure chose à faire, si possible sans penser à ce magma putride de souvenirs mal digérés et de narcissisme mal assumé. J’avais été aimé par une femme puis oublié, voilà ; il fallait en prendre son parti. Sandrine me demandait ma main quand moi je ruminais encore mes souvenirs et mes pensées sur cette femme d’un autre temps qui vivait sa vie le mieux du monde et dont l’absence du type avec qui elle avait passé quatre années ne posait le moindre soucis. Pire elle l’avait remplacé par une tête de nœud que je ne connaissais pas du reste, mais un type qui faisait partie de son entourage et qu’elle m’avait bien caché. Peu importait aujourd’hui, ma vie avait aussi pris une toute autre direction. Mais il n’y aurait pas de prochaine fois, une deuxième épreuve comme celle-ci me conduirait direct à l’asile ou à la morgue ; je le savais. Je dressais un maigre bilan de mes dérapages, il n’y avait plus personne dans les rues. Les femmes qui m’avaient aimé s’étaient toutes barrées, celles que j’avais poursuivies m’avaient usé et j’avais renoncé à toute conquête supplémentaire. Sandrine régnait fort heureusement dans ce grand chaos, mais pour combien de temps ? J’étais bien trop inconstant pour la rendre à peu près heureuse. Je voulais vivre encore un peu, sentir encore le contact d’un corps se détendre en moi, voir un ami sourire, apprendre à retrouver des gens.

Je restais chez moi en ce mois de novembre sordide, identique aux deux précédents que j’avais passés sans elle. Je faisais les quatre cents pas dans l’appartement que Francis avait déserté depuis quelques jours, fréquentant une étudiante en anglais rencontré en cours d’allemand. La tristesse, la jalousie, les regrets, les boules, voilà ce qui organisait mon temps libre des week-ends sans fin. Comment suivre un chemin avec tous ces souvenirs portés à la boutonnière de mon âme et de mon gilet ? J’avais pourtant tout prévu, un petit courrier qui lui ferait prendre conscience de cette trop lourde absence qui me dépeçait à chaque mauvaise nouvelle ou rencontre, mais rien ne me poussait à lui envoyer. Je n’avais jamais autant pensé à cette fille avant qu’elle ne me quitte de cette façon. Mais je gardais en moi l’image de cette femme souriante, disponible, jamais méchante, toujours conciliante bien que difficile à vivre au quotidien, prisonnière de son travail et de son abstinence sexuelle.

Et durant les moments partagés avec Sandrine, je ne cessais d’imaginer mon autre femme perdue avec l’autre inconnu, parfaitement heureuse, inscrite dans sa nouvelle vie pendant que je me brisais les sens à me remémorer nos bons souvenirs introuvables. Je l’avais tant déçue, tant dégoûtée qu’après un court deuil de quelques mois (de jours ?), elle succombait déjà au charme de ce type qui en était certainement dénué. Je l’avais trompée pour une femme plus belle, elle me quittait pour un type plus moche, telle était la morale de l’histoire. Et pourtant Dieu que sa présence me manquait et pressait mes boyaux de violentes douleurs. Mais il fallait faire avec, comme toujours et s’acharner comme une bête à se noyer dans un présent toujours aussi absent.

Continuer le silence, oui, plus que jamais même, mais continuer, à quoi bien cela pouvait-il encore servir ? La punition était rude ; je ne savais plus rien de cette fille depuis plus de deux ans, et la seule chose que j’apprenais sur elle concernait l’individu qui la ramonait de temps en temps, le dimanche matin et quelques fois en semaine. Savoureuse information. Rien sur ses chiens, ses rides, ses règles douloureuses, ses ambitions de requin, sa mère en maison de retraite, son nouveau trois pièces ; non, il fallait du concret, du bien douloureux pour le cœur jaloux et l’âme obsédée qui étaient les miens. Mes activités, d’un intérêt limité, ne m’empêchaient pas de penser à elle durant toute la journée, et deux sentiments contradictoires bien que réconfortants pour le second venaient m’assaillir. Dès que j’imaginais ce nouveau couple en vie, une terrible douleur interne à mon circuit sanguin et neurologique venait me briser en deux comme une vache qu’on éventre à vif dans la chaleur et la verdure d’un pré de campagne ; puis le second venait me rassurer curieusement, me disant que cela n’avait pas d’importance, vu comme elle traitait ses amours et les oubliait dans la seconde, lui aussi serait éjecté, peut-être même de façon encore plus dure (Mais pouvait-on faire pire dans ce domaine ?), et que ce qu’elle cherchait était avant tout un confort purement social (travail, famille, patrie) ; qu’il n’y avait rien d’humain là dedans, et que surtout c’était son choix ; son choix de me virer de sa vie, son choix d’accepter quelqu’un d’autre, et que l’on ne pouvait rien à cela, elle disposait de sa vie et de son corps comme elle l’entendait ; de la même façon que tous les bons vieux égoïstes que nous sommes tous. C’était moi d’ailleurs qui merdais en la matière ; combien de fois ne l’avais-je pas quitté par pitié, et non par réel sentiment d’indifférence ? Je la savais pourtant bien plus forte mais l’idée qu’elle souffre m’était insupportable malgré les élans frénétiques qui me portaient vers d’autres femmes bien plus belles et désirables. J’avais décidé de couper la poire en deux, rester tout en la trompant, tromper tout en restant. Bien évidemment, c’était le mauvais choix, le pire selon ces femmes qui préfèrent qu’on les quitte plutôt que de subir l’humiliation suprême. Je ne pouvais pas et ne pourrais plus jamais quitter quelqu’un.

La meilleure façon d’oublier une femme (qu’on ne finit jamais par oublier, ça c’est une certitude), c’est encore d’en fréquenter d’autres, par vengeance, par orgueil, par névrose, par perversion, par ennui, par absurdité, par désirs aussi. C’était en gros le programme que je m’étais aussi fixé jusqu’ici, mais la nouvelle étant trop dure à avaler, je stoppais net cette méthode de débile mental pour en examiner une autre, plus en contact avec la réalité. Je prenais conscience, que si j’avais souffert comme un âne, j’avais eu aussi tendance à minimiser sa souffrance. J’avais été un drôle de salaud durant ces quatre années, jamais satisfait de rien, me plaignant tout le temps, toujours en quête de femmes les plus inaccessibles les unes que les autres ; et c’est aussi parce que de son côté, elle était restée terriblement attachée à moi, fidèle et amoureuse, que terriblement affectée par cette trahison, elle avait mis les voiles ; c’était tout ce qu’elle pouvait faire à ce moment. Puis ne donnant plus signe de vie, elle avait fini par se résigner en m’oubliant, regrettant par la même occasion d’être tombée sur moi et d’avoir gâchée quatre ans de sa jeunesse. J’oscillais toujours, comme un imbécile, entre la haïr à vie, ou reprendre contact avec elle. Lui envoyer un message bref mais explicite ou continuer à souffrir en intégrant son absence jusqu’à ce que je n’y pense plus. Mais la vie semait ses petits cailloux pour que je n’oublie jamais cette femme. Elle me remettait d’anciennes personnes croisées durant notre parcours commun, là, comme ça, des années après, rien que pour me faire chier. Déjà bien atteint par la nouvelle de sa liaison avec un autre type, je ne parvenais plus à vivre normalement sans envisager une souffrance plus grande, des retrouvailles inenvisageables, un impossible oubli, et mon amour, pourtant bien réel pour Sandrine ne parvenait à surmonter ces moments de crise. Je maudissais tous les êtres de cette terre, ce temps qui me bouffait petit à petit en me permettant de vivre cette absence de chaque jour dans un silence glacial, une indifférence de tous les instants, du lever à 6h35, premier rendez-vous avec la journée en la personne de mon réveil matin qui m’annonçait le 918è jour de plus à vivre sans elle, au coucher vers 23h30 en passant par mes instants de franche camaraderie avec l’ordinateur de mon bureau et de mes rares collègues. Des milliers de chansons, de romans, de films avaient vu le jour grâce ou à cause d’une absence. Je n’aurais pas dû me sentir si seul face à l’événement et pourtant je ne parvenais pas à reconnaître la banalité de mon mal ; et dans cette solitude amère, je ne croyais pas encore à son détachement, ne correspondant pas à son caractère si incroyable parfois d’humanité et de compréhension. Si j’avais été contaminé par le virus, comment gérait-elle après tout ce temps mon absence ? Comment un être constitué d’un cœur et d’une âme était capable de faire ça ? Tromper, ça n’était pas très dur, le corps nous poussait à ça toute la journée devant ces femmes aussi splendides les une que les autres, mais envoyer quelqu’un au tapis pour toujours, « La personne la plus importante de sa vie » comme elle me l’avait répété un soir à la lueur de la nuit ; comment procédait-on ? D’une certaine manière, je faisais la même chose, mais je souffrais comme un bœuf. Et elle ne souffrait pas, je le présageais. Dans un couple, on dit qu’il y en a toujours un qui aime plus que l’autre ; et bien dans une séparation c’est pareil, il y en a un qui est plus quitté que l’autre et qui souffre deux fois plus.

Combien de fois avions-nous compté exclusivement sur le temps ? Les dérapages incontrôlés, les souvenirs intempestifs qui venaient me harceler aux pires heures du jour et de la nuit commençaient à se brouiller en moi, conscient qu’il n’y avait jamais rien à faire à ça, que le passé s’appartenait, et que l’égrenage des heures et des minutes devait une fois de plus me tirer de ce type d’embarras. L’amour était une machinerie engagée depuis toujours en nous et présente jusqu’à notre dernier souffle. Si l’ennui venait m’assaillir comme à chaque fois en ces périodes redoutables, j’essayais de compter sur l’oubli et la présence de Sandrine qui ne renonçait jamais à me donner de l’amour, même lorsque je faisais (et pour cela j’avais comme un don) tout pour qu’elle finisse par craquer et m’abandonner seul dans les rues que nous arpentions. Le 30 è mois avait rejoint les premiers dans sa dureté, dans ses nouvelles terribles, dans son marasme existentiel, dans sa solitude, dans sa lenteur et dans sa culpabilité. Maintenant il fallait compter sur le destin pour ne plus jamais foutre devant ma vue le nouveau couple beau et heureux. J’étais passé de l’autre côté, celui de l’ombre et de la fuite, du silence et du non-dit et je comptais persister dans cette voie bien que je savais n’être à l’abri d’une rechute. Mon travail, d’une lenteur sans nom, me permettait de me remettre en mémoire le visage de mon ancien amour, et superposer à cela les déflagrations dues à ma jalousie en imaginant ces deux corps enfourchés l’un sur l’autre, beuglant des cris de plaisirs et prenant posture en d’ignobles cambrures. Sans oublier le câlin funèbre qui mettait un terme provisoire aux bruissements de peaux et surtout à l’écoulement des liquides séminaux. Tous les couples s’endorment de la même façon, il n’y a que la position qui change. Mais ces deux là s’endormaient sûrement dans la chaleur de leur chair au repos, dans la pure tradition des câlins, après que ma douce femme du passé a éjecté de sa carcasse bouillante le sperme envoyé avec toute la violence du monde au fin fond de ses entrailles souillées. Ma matière visqueuse, d’une qualité redoutable, devait, à cette même heure, travailler encore ses muqueuses absentes. En elle, et après ces années de silence, mon liquide organique oeuvrait encore dans ses obscurs conduits, faisant de mon passage une marque indélébile. Les femmes ne savent pas ce qu’on leur laisse à l’intérieur, elles ignorent qu’on leur balance toutes nos névroses, nos désirs les plus pervers, et en même temps, qu’il nous les faut à tout prix pour jouir de leur beauté ; qu’elles sont un triste moyen pour les hommes civilisés d’éprouver le plaisir consubstantiel dans ce monde atroce. Pire, que parfois, nous avons besoin d’une femme pourrie jusqu’à l’os pour assouvir nos désirs et éprouver du plaisir sur cette terre intense.

Et pourtant elle semblait se rapprocher de jour en jour. Je la ressentais intimement, cela m’empêchait de vivre ; comme jadis son absence, c’était aujourd’hui son souvenir mêlé à son identification.

Mais au bout de trois semaines, la répugnance devait succéder à la tristesse. Comment supporter humainement un tel affront ?  Celui d’être oublié aurait pu me convenir, l’homme est destiné exclusivement à ce qu’on l’oublie, là preuve, on creusait des trous dans la terre pour enfouir son corps lorsque celui-ci ne servait plus à rien ; mais d’être remplacé  aussi facilement ; ça non, surtout pas venant d’une fille qui se refusait des histoires sans lendemain. Ce qu’elle voulait apparemment, à en juger par ses prestations, c’était des histoires de quatre ans sans lendemain. Ou plutôt des lendemains sans histoire. Même si aux pires heures de la nuit (trois, quatre heures du matin, les pires comme je vous le dis, là où le cerveau disjoncte complètement en rêvant, en vous pressant l’âme comme une noix coincée dans un casse-noisette ; il vous assomme de la réalité tragique dans laquelle vous êtes englué jusqu’au cou en vous confectionnant un petit scénario horrifique), son visage venait me hanter, je ne pouvais plus exclure la répugnance qu’elle représentait aujourd’hui à mes yeux. Je devais vivre sans elle ; et surtout avec Sandrine, être d’une pureté sans nom, d’une beauté exclusive et d’une douceur sans fin. Quoique je ne savais pas ce qu’elle me réserverait un jour elle aussi après avoir essuyé deux ou trois déceptions me concernant, ou pire, en se tirant comme une foireuse. Le trentième mois laissait place au trente-et-unième. J’avais rappelé Julie qui ne daigna décrocher, puis par la même occasion rappeler après le message que je lui laissais. Mes amis disparaissaient au compte-goutte. Je me contentais du visage que j’apercevais tous les matins dans la glace en espérant qu’au moins lui résiste au temps et à la solitude. Je cherchais juste à comprendre, mais seul le silence semblait m’expliquer qu’il n’y avait sûrement pas d’explication à tout ça et que ce dernier englobait à la fois l’origine, le drame, et ses conséquences. Il n’y avait pas d’explication mais lui seul pouvait m’en donner une.

Pour échapper à l’ennui que je voyais grandir en moi d’année en année, aucune issue possible, c’était la première de mes conclusions. La seconde consistait à ne pas se buter trop tôt, vivre deux-trois trucs excitants. La troisième consistait à fréquenter le plus de jolies filles possibles. Je n’avais pas encore l’âge de fréquenter des femmes, et je pense que je n’en fréquenterais jamais. Pour cela, il faut un statut autre que le mien, il faut soit trimer 35 heures par semaine entouré de collègues, soit fréquenter les salles de musculations. Or je restais désespérément accroché au monde lycéen et estudiantin. Dans les transports en commun, si je scrutais comme un sauvage ces corps de déesses impures, je jouais aussi les timides névrosés dès qu’un regard médusé se posait sur moi. Seul recours, les jeunes filles, les dix-sept/vingt-quatre ans. Principal intérêt de ces jeunes femmes : leur jeunesse édifiée par des corps d’une douceur indescriptible. Pour échapper à l’ennui, quelque part le seul domaine à peu prêt solide de l’expérience vitale, un unique remède, la poursuite d’une illusion, d’une chimère en vue de capter un zest d’absolu, une seconde ou deux d’éternité. Et l’adultère permettait cela, je dirais même, seul lui le permettait. C’était la dernière aventure humaine à vivre dans ce monde scellé à bien des niveaux. Se retrouver dans la chambrette d’une étudiante célibataire à quinze heures de l’après-midi pendant que le reste du monde est au bureau à cravacher dans le vide, voilà le dernier recours de l’homme désoeuvré et incapable de bonheur. J’avais quelque peu tâté le terrain en la compagnie d’Eva, mais celle-ci, trop vieux jeu, n’avait pas respecté les règles pourtant simples, faire l’amour le plus possible sans débuter quoique ce soit de sentimental ou autre sortie de piste. Les femmes prennent le prétexte de l’amour pour désavouer leur penchant indéniable pour le phallus. Leur alibi leur permet soit de construire quelque chose avec quelqu’un, soit de s’échapper d’un être. Dans les deux cas, je fus expulsé par ce type d’hystériques chroniques. Attaché à une femme fidèle, aimante, bosseuse, égoïste, généreuse, j’avais comme l’impression que ma vie ne pourrait plus jamais se décrocher de ce quotidien confortable mais terriblement frustrant. J’étais moi-même étudiant, et l’anatomie féminine m’intéressait bien plus que la pseudo littérature de Machaut et encore les théories fumeuses de Blanchot. Eva s’était assise derrière moi. A la fin du cours, je me retournais pour voir si de là où j’étais, j’avais prise sur mon manteau accroché au porte du même nom qu’elle l’avait déjà saisi pour me le tendre. Je regardais ses petits yeux, on aurait dit deux perles luisantes de félin. Je n’eus l’audace de m’attarder trop sur sa poitrine qui trônait sous son pull en cachemire. A l’université, un geste de cet ordre est quasi une déclaration d’amour. Le reste se passe en silence. Je fondais littéralement sur la beauté de cette fille. Ses yeux clairs, sa peau d’une blancheur de phoque, ses lèvres d’une splendeur de pulpe, et lorsque le lendemain je descendis plus bas le regard pour poursuivre mon observation, je vis deux fulgurances mammaires qui m’achevèrent pour l’éternité. Là non plus je ne devais jamais m’en remettre.

-          Ça n’est pas un silence commun, pas un mot depuis votre séparation alors que vous vous aimiez, ne sois pas naïf, il y a encore de l’amour là dedans, sûrement trop pour que vous réussissiez à vous revoir, trop pour qu’elle retrouve la parole.

-          En même temps, tu disais qu’une femme savait faire table rase du passé ; son silence signifie simplement ça. Et puis n’oublie pas qu’elle ne se contente pas de me mépriser, elle se fait culbuter par un autre.

-          Oui mais si elle avait voulu faire table rase comme tu dis, tu aurais eu au moins un quelque chose de sa part marquant un détachement définitif mais pas un silence qui a commencé le dernier jour de votre vie. Cette fille doit t’aimer encore, mais il est impossible de revenir en arrière ou d’espérer quoique ce soit d’autre. Votre relation était finalement si forte, malgré tous vos problèmes rencontrés, qu’elle n’a pu évoluer autrement que par un deuil brutal. Le silence des défunts le prouve à chaque seconde. Un impossible retour à la vie tant la mort est son opposée terrible. Votre séparation est la mort de votre union, et quelque chose est mort dans chacun de vous, irrémédiablement, irrévocablement. Vous vous êtes enterrés mutuellement. Dis-toi qu’elle doit se recueillir parfois devant la tombe de votre amour. Pour ce qui est de la culbute, moi aussi je fais l’amour depuis ma rupture, tu as tendance à oublier le désir sexuel immense des femmes. D’ailleurs Lucien est un expert en la matière.

-          Effectivement, je t’ai entendu hurler l’autre nuit. Faites attention tout de même à ne pas exploser en vol.

Voilà les paroles rassurantes de l’amie de Lucien qui tentait de m’expliquer un peu où nous en étions mon fantôme et moi. Mais elle restait formelle. Elle s’en fichait bien de ma vie à présent et qui je pouvais fréquenter quand moi je me mordais encore les doigts de la savoir remplie par un autre gorille.

Je ne tins plus. Je parlais à Sandrine de ce qu’une fiancée ne devrait jamais entendre de la part de son conjoint ; les discussions sur les « ex » étant aussi abaissantes qu’inutiles pour tout le monde. Mais j’étais trop con, ou trop malheureux, sûrement beaucoup des deux. En faisant le type détaché, je lui expliquais comment j’avais appris que mon ancienne camarade de sexe s’était trouvée un remplaçant, tout en lui demandant de m’éclairer sur les motivations d’une fille quant à un silence définitif envers son ancien amant, sur cette facilité à remplacer un homme que l’on a dit avoir aimé durant quatre ans. Affectée de me voir encore si concerné par ces balivernes passées, elle me répondit simplement que la souffrance l’avait tout simplement détachée de moi, qu’elle avait tiré un trait définitif sur tout ça comme s’il était aussi simple de le dire que de le faire. Emballé, pesé ; normal entre deux êtres qui s’aimaient. Bien évidemment, cette charmante conversation lui coupa net l’envie de me sauter dessus. Son visage d’enfant blessé se contracta comme de la cire attaquant le bout d’un doigt. Elle savait que mon esprit torturé devait remuer depuis tout ce temps l’incompréhensible absence. Elle ne comprenait pas pourquoi la souffrance avait été si violente, pourquoi j’avais hurlé à la mort le retour d’une femme que j’avais trompée avec deux autres. Je préférais rentrer moi aussi ce soir-là, accuser le coup de l’oubli. Je pris mon manteau, embrassais la peau si douce de Sandrine, et me perdis dans les rues noirâtres de la ville de banlieue poisseuse où elle créchait depuis sa prime enfance. Les dimanches de fin d’année ronflent la solitude des anonymes, pauvres secrétaires, ouvriers, balayeurs, saltimbanques et autres conifères humains de la semaine qui attendent devant la télé ou en longeant les murs la rentrée du lundi. Les quais de RER rappellent que l’on ne va nulle part que vers un chez soi plutôt sordide, que personne ne vous attend, et que surtout, vous n’y attendez personne (Même vous-même, vous ne vous attendez pas !). Que la solitude a fait de vous un véritable animal sauvage, une hyène affamée de plaisir et rongée de tristesse et de renoncement. Même la volupté, jadis convoitée jusqu’à l’excès, jusqu’au sang, dirais-je, est reléguée au rang de faible envoûtement.

Elle continuait le silence pour moi. Tout est prévu, écrit, mais là-dessus, on ne nous demande jamais une signature, un tampon, un avis même à notre destin. Si le trentième mois avait duré cent ans, qu’il m’avait annoncé que ma princesse charmante s’était assez vite passée de ma présence, puis de mon absence, en la comblant au début de haine, ensuite de mépris, et maintenant d’amants, il avait marqué une rupture nette, précise, incisive, quasi aussi stricte que notre charmante rupture d’il y a 20 ans. J’avais plongé tête la première dans l’imaginaire sordide qui était le mien depuis des années en matière de sexe. Je revoyais nos séances sexuelles, sa façon de s’abandonner en contrôlant la moindre de ses intonations, en me dressant le panorama autorisé, règles de conduites à suivre, comment terminer la course du plaisir, etc. en me remplaçant par l’autre poilu. Durant quatre ans, (et oui, le sexe, il faut en parler, même si cela ne sert à rien, c’est bien trop complexe), nos séances sexuelles étaient devenues en somme une espèce de rituel en terme d’enchaînement de postures ; toutes régulées par les lois de la bienséance et de la conformité usuelle. Cela commençait toujours pareil, continuait avec une pointe de plaisir, pour finir de la même stricte façon. Non, ce qui commençait à m’inquiéter, c’était l’oubli. Si je revoyais son doux visage à chacune de mes errances nocturnes, de mes réveils métropolitains, son souvenir semblait s’évaporer dans l’air le reste de la journée. Je ne l’avais plus pour moi seul, notre complicité, nos caresses, notre amour, tout ça s’était envolé, pire, remplacé par la présence vague d’un autre type, un kidnappeur de sensations qui nous avait séparés davantage. Il était inscrit sur ma peau que je ne venais plus à penser un instant à ça autrement que pour évoquer ces années lorsqu’on me le demandait, mais on ne me le demandait jamais.

J’avais douté tellement de son amour, de l’amour de n’importe qui en général, que j’acceptais qu’elle me quitte en trouvant cela finalement normal. On était revenu à l’état initial de l’indifférence et du mépris comme bon nombre de gens. Pourquoi pas nous et en quel honneur ? Elle se débarrassait de moi sans difficulté, quoi de plus normal lorsqu’on n’aime pas ; quoi de plus normal quand on voit triompher de toute part la plus basse indifférence des êtres. Et puis trois ans après, on n’avait pas changé sur ce point. Le silence continuait à ruminer, l’indifférence triomphait. Le hasard des lieux administratifs me porta un jour à fréquenter nos anciens lieux d’habitation, de vie, de culture et de supermarché. J’étais troublé, à peine peiné, mais saisi d’effroi par ce temps resté en suspens, subitement arrêté, comme un suicide programmé à jamais mais nullement accompli. Le temps avait tout massacré en ne se débarrassant d’aucun détail. Rien n’avait changé ; mais je n’eus le courage de me rendre sur la tombe de notre ancien immeuble. Je rebroussais le poil en reprenant les métros de jadis, en pensant à son visage si terriblement lointain que j’aurais pu croiser là, entre deux portes de wagon qui se referment. Les mêmes couloirs, les mêmes tapis électriques, je revoyais du haut de mon quai surélevé la rue que nous fréquentions tous deux lorsque nous rentrions, elle de son institut politique de merde, et moi de mon université de lettres de merde. Notre traiteur asiatique n’avait donc pas fermé ses portes, le concessionnaire automobile annonçait de nouveaux modèles pour la rentrée prochaine, le supermarché avalait les mêmes tailleurs de petites bourgeoises et d’hommes au veston trop luisant ; bref, la même ritournelle qu’avant. Mais, au moment fatal où le métro me conduisait chez moi, je fermais les yeux pour ne pas rencontrer la fenêtre de notre ancien logis que l’on apercevait de ses rails aériens. Je regardais souvent le métro passer lorsque je lui préparais ses fajitas ; je me disais souvent que j’aimerais parfois rejoindre ces voyageurs inconnus pour fuir ma cuisine et la vie que j’y menais ; et maintenant que mon fameux rêve s’était réalisé, j’émiettais les larmes qui coulaient sur le strapontin afin de revenir un jour dans cette cuisine et lui préparer quelque chose à manger.

Période de fêtes. Durant les deux jours clefs du 24 et du 31 décembre, nos inclinations nous mènent logiquement vers ceux que l’on aime. La famille, la femme, les amis. J’offrais des cadeaux et en recevais. Je passais le 25 avec ma famille quand je programmais le 31 avec Sandrine. Quoi de plus logique. Je songeais à ceux que j’avais passés avec elle. A cette époque-ci de l’année, nous avions l’habitude, du moins elle, de partir à la montagne nous oxygéner les bronches, les tripes, et le porte-monnaie, et je la rejoignais quelques fois, sans trop de conviction. Je me souviens, arrivé à la gare, il fallait se coltiner une demi-heure de bus qui zigzaguait sur des virages à 360 degrés et cela généralement sous une tempête de neige. Plus il gravissait la route et plus le ravin se perdait dans un brouillard reluisant de vide. Pour me mettre dans l’ambiance, je repassais en boucle des stabat mater au cas où le car dégringolerait d’un coup, que je ne meure pas sans une musique qui se prêterait au naufrage. Puis j’arrivais sain et sauf. Je frappais à la porte du studio situé au septième étage. Elle m’ouvrait le visage illuminé, le corps emmitouflé dans sa combinaison jaune poussin et me sautait dans les bras. Elle paraissait tellement heureuse de me voir. Une heure plus tard, nous dévalions les pistes. Nous étions tellement fatigués d’avoir remonté les pentes pour les descendre en trois minutes que nous passions les soirs de fêtes devant un tragique Bourvil-De Funès. Nous nous offrions quels cadeaux ? Je ne sais plus, reste que nous nous embrassions pour nous remercier mutuellement. L’année de la séparation, je fêtais le 31 avec Sandrine, Francis et Gertrude, la conquête de l’époque de Francis. A minuit, Sandrine me sauta dessus en m’enlaçant furieusement, avec ces élans du cœur que je lui connaissais ; lorsqu’elle est prise par ses sentiments, elle est incontrôlable. Elle me demanda si je voulais passer ma vie avec elle. Je l’embrassais chaleureusement en lui souhaitant une bonne année. Puis après avoir serré Francis contre ma poitrine et senti le picotement de sa barbe naissante sur mes joues bien rasées du matin, lui rendant la bise annuelle qu’il me donnait ainsi qu’avoir poliment embrassé Gertrude, je visionnais l’heure inscrite à ma montre. Minuit trois. Pas l’ombre d’un battement de cœur, d’une inclination, d’un pardon, d’un regret. Je compris que déjà six mois d’absence avaient tout fendu, tout écarté de la réalité, tout encastré dans un charnier de taule et de corps cosmiques. Je savais que je ne devrais plus compter sur elle, même les jours de fêtes. Et là, deux ans après, Noël étant passé, je devinais les fêtes qu’elle avait dû passer. Un bon petit repas dominical avec Maman, et surtout, le pire, avec le nouvel homme de sa vie, le nouveau siège éjectable de sa vie de jeune cadre dynamique. Elle avait dû courir les magasins pour satisfaire son homme des cavernes. Ah, c’est sûr, il devait être moins compliqué à combler que le vieil ours que j’étais. Elle n’avait eu à chercher les Drieu La Rochelle introuvables que je mettais sur ma liste, les bracelets noirs, les derniers films de Jean Seberg ; non, ça c’était du passé. Pourtant on s’était gâté mutuellement, même sans fric, je parvenais à combler ses désirs d’enfant gâté qui n’a jamais manqué de rien. Vous me direz, moi non plus, je n’ai jamais manqué de rien, et elle me gâtait en cadeaux dont je n’avais le moindre souvenir depuis. Mais aujourd’hui j’étais cet enfant qui manquait de quelqu’un. Je me faisais couler un bain, je m’engouffrais dans l’eau ruisselante, je pensais à elle, un peu comme on pense à nos morts dont le temps nous a éloignés en additionnant les années. On se replonge dans un passé si lointain qu’on en éprouve un je ne sais quoi de mélancolie ratée, de nostalgie incertaine, de tristesse faussée. On ne sait plus à qui l’on pense, à la personne que l’on a aimée, à celle qui est partie d’un coup, ou à celle que l’on ne voit plus depuis des lustres. Mais si je m’étendais à en perdre le fil sur mon ancienne amie, je n’en perdais pas moins l’occasion de me blottir dans les bras de Sandrine dont l’amour ne périssait pas, de part et d’autre. Son amour était sans arrêt alimenté par son flux sanguin, un véritable ouragan d’amour vrai, de sentiments purs, de volonté ferme. Elle voulait une vie ensemble, un appartement que nous occuperions, un mariage tranquille, et un mouflet pour couronner le tout. J’étais sceptique, croyant dur comme fer que le temps nous séparerait nous aussi, qu’il n’y avait que ça prévu pour nous. Que les sentiments humains ne pouvaient rien à la trahison, au mensonge, au désir, au sexe, à l’ennui, au temps qui passe, à la vieillesse. Que tout explosait en un fatras d’incompréhension et de remords. Mais elle ne désespérait pas de me convaincre, ou de m’entraîner sur les pentes arides de la fidélité et de l’amour vrai. En attendant le miracle, je me consacrais, les soirs de solitude dans ma chambre d’étudiant, au silence des fêtes de fin d’année.

A l’aube de la nouvelle année, je me remémorais la tripotée des dernières phrases qu’elle m’envoya au visage, sèchement, comme si déjà elle prenait conscience qu’elle deviendrait à jamais un fantôme. Apprenant de ma bouche qu’elle avait été trompée durant trois bonnes semaines, elle affirma d’un ton désabusé : « Ces trois semaines ont été fausses. ». Que ne pouvais-je lui rétorquer aujourd’hui avec ma rupture coincée entre les dents en repensant à notre amour : « Ces quatre années ont été fausses. » La dernière année sablée au champagne l’an passé laissa une autre la dépasser. L’heure sonna, j’étais à mes affaires, quelques personnes à embrasser, puis le visage de Sandrine, rayonnant lorsqu’elle montre qu’elle est amoureuse, se présenta à moi. Elle ne me laissa pas le temps de cogiter à quoi que ce soit qu’elle se jetait déjà dans mes bras en me serrant très fort. Du haut de son jeune âge, elle ne devait pas penser que son fiancé de 28 ans nageait encore dans ses souvenirs, se perdant souvent, se retrouvant toujours, mais en y laissant trop de plumes. Nous nous embrassâmes, nous nous aimions.

Quant à l’autre dont le visage m’apparut en pensée vers les minuits vingt-trois, il n’y avait plus rien à dire. Nous n’étions plus rien l’un pour l’autre, et même l’un contre l’autre. Le silence, plus que l’absence nous avait retiré toute existence crédible, et avait fait de notre passé commun un grand trou noir sans souvenir, ni saveur. Un leurre de quatre ans, un trou, une erreur.

Je ne savais si ce furent les bonnes résolutions dont je m’étais bien gardé de prendre qui m’enlevèrent toute idée de ce que devenait cette femme, ou peut-être la claque virtuelle mémorable du trentième mois, toujours est-il que j’entamais cette nouvelle année avec une liberté psychique jamais atteinte depuis ma rupture. Tout juste si je ne me forçais pas à penser à elle. Le temps, cet immonde état des lieux, avait rapiécé les vestiges de son souvenir. Tout ça semblait si lointain et la tentative d’oubli était devenue si importante que la simple pensée de cet être absent ne me faisait quasiment plus rien. L’imaginer en train d’écarter ses jambes : plus la moindre émotion ; la voir heureuse dans un présent poisseux : tout à fait indifférent. En ce début d’année, pour le moins banal, je ne me reconnaissais pas. Moi qui manquais l’infarctus à chaque pas dans Paris, troué par la trouille de croiser sa misérable carcasse d’un mètre soixante-deux, d’un coup, je semblais ne plus rien ressentir pour cette sorcière. Et si durant toute notre relation, je m’étais demandé si je l’aimais, j’en arrivais à la conclusion, sept ans après notre rencontre, que je ne l’avais jamais aimée. L’instinct de conservation n’était pas tout dans mes échecs suicidaires, il y avait aussi cette volonté de savourer le véritable amour avec une autre, en l’occurrence, la femme que je rencontrais à ce moment : la divine Sandrine. Mon inconscient, toujours au top même durant mes moments difficiles ne s’était pas laissé emporter par la tristesse et le remord. Il ne voulait pas faire exploser un cerveau pour une femme qui n’avait jamais été aimée. Il se préservait pour la bonne ; le malin. Où étaient passés ces foutus souvenirs, comment le silence avait tout emprisonné à perpétuité ? Voilà les vraies questions, car si je commençais à me foutre de cette femme, je ne pouvais me débarrasser des questions essentielles au devenir de l’homme et à la confiance en son prochain. Cette femme ne méritait pas un tel hommage, de telles souffrances inconsidérées, mais tout le monde a droit à un peu de respect non d’un chien ! La situation l’emportait sur notre histoire. Pourquoi je n’avais pas eu la moindre nouvelle de ce qui avait été mon amour durant quatre putains d’années et dont rien ne prédisposait à un tel comportement de haine et de mépris ? Qui pouvait répondre à cela, je vous le demande ? Personne comme en témoignaient les divers récits rapportés par mes amies femmes à ce sujet. De simples hypothèses dénuées de véritables fondements, voilà ce que la gent féminine m’avait apporté. Comme une femme qui est en train de répandre son dernier souffle sur la terre, l’image de cette femme partie volontairement prenait les mêmes chemins. Le cheminement vers l’oubli, un destin vide, une promesse jamais tenue. Comme le sable qui s’amoncelle au creux d’une main avant de s’émietter au gré du vent. Voilà ce que cette pimbêche du XVè arrondissement, comme l’avait surnommée un ancien ami dès qu’il la vit, était devenue. De la poudre aux yeux, du venin dans les doigts, de la pluie dans la bouche, et du poison dans le ciboulot. Et elle en passerait des vacances la punaise, toujours au top niveau de la gentillesse, de la bonté, de la bonne humeur, de la générosité, du don de soi.

J’embrassais le visage angélique de Sandrine qui dormait encore comme le fœtus incroyable qu’elle avait été. J’étais sans aucun doute amoureux de ce visage d’une perfection esthétique sans précédent. Mais mon cerveau avait été rempli de trop de promesses, de mensonges et surtout d’impossibilités venues de toute part. Alors je comptais les nuits où je tenais le coup et je profitais de son amour incroyable. Lorsque je tombais sur la fameuse page de L’Amour fou d’André Breton à 19 ans, en cours de phonétique historique, planqué au fond de la salle à lire au lieu d’écouter les balivernes du fossile qui nous rasait avec ses cours préhistoriques, je ne me doutais pas ce que cette dernière pourrait signifier un jour pour moi. Seule Sandrine me révélât la portée du texte surréaliste. Une incroyable incompréhension mêlée d’un confort reluisant. Un drôle de tourbillon qui contribue (narcissiquement, quoi que c’est loin d’être certain) à aimer vous-même. Je vous souhaite d’être follement aimée.

 

V

 « Le plus dur n’était pas de vivre sans elle, mais d’endurer son absence… » Théodore De Viaul, Théorie de la passoire, 1812.

 « Toutes les absences sont bonnes à prendre. »Philippe Muray, Après l’Histoire, 1998.

Alors on oubliait, bien après l’avoir été de façon tout aussi radicale, nous aussi, nous y allions de nos génocides, de nos indifférences, de nos silences. En amenant Sandrine chez mes parents pour la galette des rois traditionnelle, je me souvenais que trois ans auparavant, j’y avais emmené mon autre dulcinée, pour la même occasion. Je me remémorais le chemin, qui à peu de choses près, était le même que celui que nous longions aujourd’hui. Je venais juste de rencontrer Sandrine à l’époque mais j’étais encore disponible à ses paroles. Elle me disait tout en grimpant la petite côte qui mène tout droit à la maison parentale qu’elle passerait une partie de l’été à s’occuper des vieux du quartier qui le passaient seuls chez eux. « Je veux leur être utile tu comprends, j’en ai marre de toute cette pression de stages à chercher, et puis je me sens tellement privilégiée tant j’ai le choix de partir en vacances où je veux, avec toi, avec mes amies que je veux donner un peu de mon temps aux vieilles personnes qui souffrent de la solitude. » J’écoutais son petit baratin sachant pertinemment qu’elle ne tiendrait parole, préférant sa petite Bretagne natale ou la visite d’un pays qui lui était inconnu, comme l’an passé où elle avait séjourné trois semaines en Croatie. « C’était il y a 10 ans qu’il fallait y aller », lui rétorquais-je lorsqu’elle m’apprit un jour sa prochaine destination estivale. Là, je me contentais de sourire en me fichant pas mal d’elle, enchaînant un type de discours nihiliste que j’entretenais depuis belle lurette. « Mais qu’est ce que tu vas leur apporter à ces vieux chnoques avec ta naïveté et tes bons sentiments de bourgeoise étudiante en sciences politiques, tu vas t’emmerder, et puis je te vois mal les torcher toi qui sais à peine t’occuper d’un nourrisson. » C’était idiot de réagir ainsi, j’aimais bien les personnes âgées, j’avais même écrit un livre d’entretien avec une femme de 103 ans pour un collègue qui me l’avait demandé. Mais une fois de plus, j’avais craint qu’elle soit absente encore et que je passe une partie de l’été sans elle, ou alors était-ce par cynisme ? Lors du déjeuner, j’avais été détestable, je n’échangeais le moindre mot, la laissant gérer le repas avec mes parents. Au moment du toast, mon père, brandissant sa flûte de champagne, me demandant à quoi l’on trinquerait, j’avais hurlé : « A Daniel Balavoine ! » car je savais qu’il nous avait quittés en janvier et que l’on célébrerait l’anniversaire de sa mort dans quelques jours. En rentrant, elle m’avait fait une scène. « Tu commences à m’énerver sérieusement, t’as fait la gueule toute la journée, tu m’as laissé faire la conversation toute seule, j’en ai marre de me trimballer un enfant gâté, un gamin de 5 ans déprimé qui pense qu’à baiser et à rien foutre ! » C’en était trop, et je décidais ce soir-là d’aller finir la soirée chez Francis à qui je parlais de Sandrine toute la nuit.

Je repensais à tout ça lors de la montée de la côte que je m’étais tapée un million de fois, quand gamin, j’allais et revenais de l’école. Aucune émotion ne vint me traverser alors qu’il y avait encore deux mois, je me serais ouvert les poignets rien qu’en imaginant mon ancienne amie marcher sur ce trottoir. Pour voir si mon mal avait véritablement disparu, je me mis à penser à ce qu’il y a de pire lorsqu’on pense à une femme perdue : les scènes scabreuses qu’elle vivait avec un autre type. Je l’imaginais ainsi en train de lécher son torse, de se laisser farfouiller partout où c’est sensible, d’écarter les jambes jusqu’au grand écart, monter sur le manche tendu du type, fermer les yeux durant le rendement de sa verge dégoulinante de sperme, se laisser peloter les seins par les grosses paluches du type, se faire retourner d’un coup, puis se faire manœuvrer par derrière façon âge baroque du sexe, enfin la voir crier son plaisir inexistant avant que le type en transe ne lui déverse sur les fesses son liquide infâme. Et rien. Tellement rien, que je ne comprenais pas moi-même. N’était-elle vraiment plus rien pour moi ? Prenait-elle ainsi la forme ignominieuse d’une vague pute de luxe avec laquelle j’avais passé tant d’années réduites aujourd’hui au néant ? Son visage, si attendrissant autrefois, ne représentait-il plus rien ? Cette relation pourtant si forte n’avait été qu’une erreur, une impasse ? Après tant de souffrance essuyée sur du parpaing, je me séparais définitivement de son souvenir. J’annihilais son existence. Je ne retenais plus rien. Je vivrais cette fois-ci sans elle, sans son souvenir, sans l’évoquer car elle ne prenait plus du tout d’importance. Le vide sidéral des trois ans sans elle l’avait totalement supprimée au point qu’elle ne comptât plus du tout, même à un point infime ? Je savais que je me roulais dans la farine, mais depuis ce début d’année, plus rien de la sorte ne venait me ronger la tête. J’étais inquiet, je la perdais doublement, mais avec ma souffrance, ce qui n’était pas rien, moi qui oscillais depuis 32 mois entre allégresse et coup de massue. En même temps, ce que j’éprouvais au bout de trois ans, elle avait dû le ressentir au bout de huit jours ! Tel était au final le problème essentiel !

Chose curieuse, Francis venait de se remettre avec Gertrude, près d’un an après l’avoir quittée, le jeune homme, pris d’une soudaine prise de conscience réussit à s’emparer une nouvelle fois du cœur de cette fille, du reste plutôt conciliante. Les femmes, les vraies amoureuses, mettent leur amour propre de côté, pour œuvrer dans le sens de l’amour véritable avec un homme. C’est ce que Gertrude avait fait lorsqu’elle accepta Francis dans ses draps. N’y allant pas par quatre chemins mais le connaissant fort bien, il enfourcha la belle Gertrude qui écarta toutes les parcelles de sa peau pour que son membre, tendu comme un fil de fer, puisse rentrer dans ses entrailles de jeune femme. C’est marrant, la mienne, même si je n’étais pas revenu pour la chercher, après tout pourquoi, c’était elle qui m’avait repris les clefs de notre paradis, s’était définitivement écartée du jeu. Pas de roue de secours, plus aucune occasion de lui refaire l’amour. Peut-être aussi avait-elle compris que son amour avec moi devait finir pour la simple et bonne raison que je ne l’aimais plus. Elle avait un wagon d’avance sur moi, elle en était consciente quand moi je me posais encore la question. Lorsqu’elle sut que j’avais quelqu’un d’autre dans ma vie, il ne lui fallut pas beaucoup d’indices pour se rendre compte que je serais plus heureux avec cette fille là. Du coup, elle s’était éclipsée. Au bout de trois ans, je venais de comprendre que mon ancienne amie s’était sacrifiée pour moi, en m’éjectant de sa vie pour m’offrir une vie meilleure avec Sandrine. Quelle folie ! Quel don de soi ! Sachant que je ne savais pas quitter, ce qui me rendait infidèle, fourbe et menteur, elle avait pris les devants en me quittant. « Je te quitte pour une autre ! » aurait-elle pu dire pour que je comprenne son cheminement intellectuel. Elle prenait conscience de ma nature, elle devait se retirer, ce qui expliquait son long silence, car elle avait dû passer par un stade de souffrance, souffrance de voir notre amour réduit en poussière, puis souffrance de l’acte de quitter pour le bonheur de l’autre. Quelle abnégation de soi. Il fallait que je l’appelle pour la remercier. L’ennui c’est que je doutais encore de cette théorie. Avait-elle vraiment le charisme pour accomplir un acte d’une telle force morale ? Je ne le croyais pas vraiment, alors je restais un temps sur ce doute.

Néanmoins, je continuais à rêver d’elle. Des rêves ignobles, semblables dans la dureté depuis trois ans où je la voyais toujours de la même façon, avec son caractère méprisant et intransigeant des derniers jours, ceux où l’on était contraint de s’adresser la parole pour définir les modes de rupture, les clefs à rendre, les cartons à déménager, les amis à contacter. Bien décidé à mener une nouvelle vie bien loin de son souvenir, mon inconscient, plus lucide, sachant pertinemment qu’on ne pouvait oublier quelqu’un comme ça, même au bout de trois ans, me la servait sur un plateau occulte. Le rêve, bien plus que le souvenir brut, peut vous ruiner un moral en vous faisant passer une nuit terrible en douleurs et en tristesse. Décidément, je ne savais plus que penser d’autant plus que dans mon cauchemar, je cherchais, non pas à la récupérer, mais à avoir un semblant de relation amicale mais elle continuait à s’enfermer dans un silence funèbre, à faire preuve de beaucoup de haine, de méchanceté gratuite et de mépris ; ce qui avait pour conséquence de me ruiner le moral en voyant qu’elle ne changerait jamais plus. En fait, quelque soit le scénario nocturne, non seulement elle me fuyait, mais elle semblait vivre comme si je n’existais pas. Je passais mon temps à l’apercevoir de loin, parlant aux uns, comme si je n’avais jamais existé alors que je ne me tenais jamais loin d’elle. Et je me réveillais en condition pour la journée, le visage tourné vers le plafond de ma mansarde, les yeux piégés par la douleur. Et je marchais d’un pas ferme en direction du métro, me disant qu’il faudrait que je la rencontre maintenant pour lui montrer, à mon tour maintenant, comment je pouvais passer à ses côtés en ne daignant lui envoyer le moindre signe, moi aussi je pouvais le faire, mais je ne la croisais pas. Avant elle, je ne savais pas ce qu’était véritablement l’absence d’un être, qui plus est un être cher. J’étais passé par quelques exercices d’entraînement avec quelques femmes fréquentées peu de temps et qui avaient vite déguerpi ; et déjà, à cette funeste époque, je pensais naïvement ne jamais m’en remettre, mais là on battait tous les records. A l’aube de notre séparation, nous étions l’un pour l’autre les êtres les plus importants du monde, devant les parents et les frères, les dieux et les idoles, les pharaons d’Egypte et les professeurs de Science politique. Nous étions inséparables, la référence de l’autre, l’écoute et la douceur. « Personne d’autre que toi ne me connais autant. », avait-elle l’habitude de me dire. Preuve amère que j’étais bien le dernier des cons à ne pas la connaître. L’ennui c’est qu’elle était fille unique et qu’elle avait peu connu son père, du coup, elle pouvait se permettre de me mépriser à mon tour de cette façon outrancière comme elle avait annihilé l’ancienne présence de son géniteur. Elle méprisait les morts, elle ne comprenait pas l’intérêt de penser à eux de temps en temps ; elle pleurait à gorge déployée lorsqu’elle apprenait la disparition d’un proche, puis lorsque ce dernier rejoignait pour l’éternité ses ancêtres à quelques mètres sous terre, elle les effaçait d’un trait, et reprenait sa vie faisant l’équilibre sur son fil conducteur : la liste de ses petites courses au marché du dimanche primait très vite sur un éventuel deuil et ses fiches de révision pour ses examens d’histoire-géo option « diplomatie de mes fesses » l’emportaient sur la tristesse d’un disparu. Pourtant, je lui en avais fait bouffer du mort, moi qui en étais obsédé depuis l’enfance, car j’en avais vu défiler, non pas des proches, fort heureusement et contrairement à elle, mais des idoles, les idoles dont les autres se moquent toujours, et bien je les gardais en moi en implorant quelques dieux pour qu’ils nous les rendent. Des chanteurs, des acteurs, des écrivains, des cinéastes, des aventuriers, je lui racontais tous ces destins foudroyés, les dernières images des héros, les ultimes clichés, les disparitions violentes, les mystères jamais élucidés, les destins à l’emporte pièce, les dates de commémoration, les textes prémonitoires, les circonstances accablantes, les hasards incroyables, les situations injustes, les interviews « éclairs », le compte à rebours final, les plaques commémoratives, les tombes glaciales, tout y passait, et je ne comprenais pas qu’elle se fichât éperdument de tout cela en acquiesçant machinalement à mes histoires sordides, que tout ce qui l’intéressait pouvait se résumer à ses études, à sa mère, à ses amies, ses sorties, et surtout à elle-même et l’image qu’elle voulait renvoyer aux autres, cette image transparente et souriante, toujours disponible et sympathique... Elle se fichait éperdument du crash de l’Ecureuil en plein désert, du suicide du double de Cerdan, des barrages d’Inga, de la noyade de Maria, du Sida du castra, de la mort au pays de Hallâj, de l’adieu à Gonzague, d’Alias qui tombait sous les balles du SS Vouth, bref, elle était peu amatrice de grande littérature, de semi-remorques dangereux, de rafting suicidaires, d’arrêts cardiaques en plein jour, bref, de tout ce auquel sa vie n’avait le moindre accès, elle n’éprouvait la moindre pitié. Pour pleurer devant les films de Jonathan Demme, elle était la première et ruisselait à chaudes gouttelettes. Dans ces cas touchants, je faisais l’erreur de la prendre dans mes bras, non par hypocrisie romantique, mais par réelle croyance en sa tristesse qui n’était qu’hollywoodienne, mais très vite, elle reprenait ses fiches de lectures et s’endormait avec le gazouillement des oiseaux et le bruit des camions d’égouts en oubliant totalement l’agonie de Tom et de milliers de sidéens morts jusqu’ici.

Qu’avions-nous vécu, qu’avions-nous retenu de notre amour ? Si lorsque nous parlions du futur, l’un et l’autre ne se voyaient pas finir leurs jours ensemble, nous demeurions malgré tout en totale ignorance de ce qui nous attendait ; et encore une fois, si  je n’avais pas été trahi par la chair à canon, où en serions-nous aujourd’hui ? Mais passée la séparation officialisée par la dure réalité de la déchirure, que gardions-nous en nous, que restait-il de nous en nous ? Quel mot d’amour, quelle phrase assassine, quelle image, quel sourire ? Pour ma part, et même si les exemples pleuvaient tant ma mémoire, tout en voulant éradiquer toute sorte de souvenir trop violent, ne parvenait vraiment à faire l’impasse sur quatre années, de formation de jeunesse en plus, je me contentais de penser, amèrement souvent, à notre rituel nocturne, qui avec ou sans volupté, finissait dans une tendresse toute sincère. Car après qu’elle eut posé sa tête sur ma poitrine et que nous eûmes discuté de choses et d’autres, le sommeil venant nous chercher pour la nuit, chacun, d’un commun accord implicite, se retournait doucement de son côté, nos visages s’inclinaient à l’opposé de l’autre mais nos deux mains reprenaient vie en se liant et restaient solidement accrochées l’une à l’autre ; et souvent nous nous endormions ainsi avant que l’un des deux décidât de se décrocher par convenance de posture nocturne. Cette main, je l’avais prise chaque nuit durant. Sa main, cette petite main blanche, fine et gracieuse, fragile et tendre, je la serrais dans la mienne, nos peaux se touchaient car leur corps étaient imbriqué dans une union, celle de deux êtres qui n’auraient jamais dû finir ainsi, un peu comme la jeunesse d’un soldat gaspillée par une mitraille subite. Tripes et coulée de sang ruinant le bel aspect du deuxième classe mort au combat. Nous étions nous aussi morts au combat, le premier de l’amour, le second de la trahison, enfin de la séparation. A présent, notre union, ruinée, émiettée par le talent des années, était à mettre sur une liste d’amours de deuxième classe. Un amour dont on ne parlerait plus, pire dont on aurait honte, que l’on regrettait d’avoir vécu, que l’on bannirait de notre mémoire et qui ne figurerait jamais sur aucune liste, aucun papier officiel que l’on retrouverait un jour, cerné entre les pages d’un livre oublié. Un amour de deuxième classe, de seconde zone classé parmi tant d’autres.

Pour arrondir (plutôt devrais-je dire, pour subsister ou garnir) mes fins de mois, je passais quelques soirées à garder le fils de Didier qui créchait dans le XIIè arrondissement. Je m’ennuyais profondément avec ce môme, du reste touchant et sympathique, mais j’avais une raison valable d’éprouver ce sentiment unique, l’argent dont on manque lorsqu’on fait des études universitaires. Lorsque Didier rentrait d’un de ses entraînement de rugby, je repartais, guilleret à pied jusqu’au métro, moi qui déteste le prendre après 22h00. Mais il ne m’en fallait pas plus pour penser à celle qui devait prendre cette ligne qui me ramenait dans le XVè et m’imaginer la croiser en plein voyage. Un vendredi qui plus est, le soir fatal de la semaine où tous les actifs friqués et branchés sortent s’éclater en groupe de jeunes cons. Je le désirais presque, encore naïf de l’épouvantable atrocité que représentait ce type de rencontre pour le rythme cardiaque et la circulation normale du sang. Je l’imaginais monter et prendre place dans le métro, entourée de greluches paradées comme des putes et deux trois bons vieux blaireaux de 25 ans comme on en voit défiler partout sous Paris, le sourire dégoulinant de ses lèvres se broyer d’un coup à la vue de mon déplorable corps avachi. Il faut avouer que je tirais la tronche de façon assez sévère durant ce genre de trajet glacial, luttant contre le sommeil, le visage affalé sur la vitre poisseuse de la rame. Après tout ce temps passé ailleurs, j’ignorais la réaction probable de cette inconnue avec qui je faisais l’amour autrefois. Oh, elle aurait changé sa petite attitude de bourgeoise en sortie. Elle aurait regardé son Rimbaud d’un autre temps de son air à la fois compatissant et sordide. Puis devant la foudre hallucinée par mon regard porté à ses petites pupilles dilatées, elle aurait tourné la tête, faisant comme si de rien n’était et aurait repris sa vie avec ses grands amis. Qui sait, elle aurait peut-être pressé la main de son fiancé pour se convaincre elle-même de l’attachement qu’elle lui porterait. Accablant fantasme de rencontrer ce qui s’approche bien plus de la destruction d’un homme que de sa résurrection. Une chose était toujours d’actualité : je n’avais rien surmonté, même si j’avais tourné des pages sur cette époque de ma jeunesse.

« Tu vas me manquer tellement, tu vas me manquer tellement… » Voilà ce que je me répétais en boucle lorsque je quittais séance tenante le petit parc du quartier de Saint Lazare où elle m’avait convié après trois semaines d’absence pour me quitter définitivement et me promulguer sa sentence fatale. Y retournait-elle de temps en temps pour pique-niquer, ou peut-être déposer une gerbe de fleurs sur les dernières traces de notre union ? Car pour croire elle-même à son geste immonde, il avait fallu qu’elle me le dise de vive voix. Perversion somme toute hystérique, faire venir à soi en laissant croire pour mieux expulser par la suite... Une vraie cohérence de rupture après une union semblable. De cette voix si douce et si suave qu’elle prenait parfois pour parler à ses supérieurs ou à ses profs, elle m’envoya sur les roses avec une motivation inaltérable. J’essayais assez piteusement, je le concède, n’y croyant pas moi-même devant tant de détermination, de la convaincre de rester, de se remémorer les bons moments passés à deux. « Je pense aux mauvais », me répondit-elle sèchement. Puis elle se leva, me disant du bout de la langue : « Bon, faut que j’y aille. » (Ce qui signifiait, il faut que j’y aille définitivement.) Elle me regarda d’un air dépité, j’étais resté assis dans l’herbe, se disant sûrement, voyant mon visage immaculé par la douleur qui réduisait les traits de ma peau à néant, car j’étais comme tétanisé, non pas par ce qu’elle me disait, ça n’importe quelle greluche aurait pu me le dire, mais par cette ultime prise de conscience qu’il faudrait des années pour l’oublier, elle et cette maudite journée : « Putain, j’ai passé quatre ans avec cette espèce de larve. » Je ne tins plus, je me levais précipitamment ; en courant, dans la brutalité de mon geste, je fis tomber mon livre de Théophile Gautier, réflexe surprenant, j’arrêtais sec ma course pour le ramasser dans la poussière (ne jamais abandonner la littérature, une femme oui, la littérature jamais), tel le capitaine fracassé ramassant Le Capitaine Fracasse, puis je traversais le boulevard truffé de voitures, sans regarder vraiment, j’étais dans un tel état de perdition que la mort, d’un coup, me parut d’une logique infaillible. Le sentiment de la mort, de cette volonté de mourir, de cette incroyable vision qu’il n’y a rien à espérer de la vie après ce type de scène. Ma vue se troublait et j’évitais ainsi les voitures, je crus un moment, que comprenant le drame que je vivais, elles s’étaient arrêtées une à une pour me laisser passer. Arrivé à l’intérieur de la gare Saint Lazare et, ne pouvant plus marcher, je m’assis sur un rebord en marbre et me mis à pleurer, à véritablement pleurer, à pleurer comme un enfant, me tenant le visage, un enfant qui aurait appris quelque chose de triste, je pleurais plus qu’en 1984 lorsque je m’étais ouvert le genou en tombant sur un caisson de bouteille, plus qu’en 1985 lorsque jouant au rugby avec mon oncle, je m’étais cassé le bras, plus qu’en 1986 lorsque Daniel Balavoine se tuait en hélicoptère, plus qu’en 1989 où j’essuyais mon premier échec amoureux, plus qu’en 1992 lorsqu’ayant entendu au téléphone la voix venue d’outre-tombe de ma grand-mère appelant de la chambre d’hôpital où on lui soignait un cancer, je compris qu’elle était perdue à jamais, plus qu’en 1998 où j’essuyais mon second échec amoureux en regardant la finale de la coupe du monde et plus qu’en 2002 où Clémence, à son tour se fit la malle. Non, là je battais des records. J’étais anéanti par cette brutale disparition. Elle ne mourait pas, elle se séparait définitivement du seul être qu’elle ait aimé jusqu’ici. Drôle de souffrance brutale, de catapulte psychique, de renvoi métaphysique, de renoncement au pardon, de vanité secrète, de sursaut protectionniste, de vengeance ostensible, de dépit évident, d’usure du temps et de lâcheté vraie. Je restais assis quelques minutes, le visage tuméfié par la douleur. Alors elle partait vraiment, sans préavis, sans en dire plus, en regrettant tout, en ne donnant plus aucun signe. Je ne tins plus, je la rappelais quelques minutes après mais elle laissa sonner, je hurlais à sa boite vocale après avoir réécouté sa voix mielleuse du répondeur : « Vous êtes bien sur le portable de…, vous pouvez laissez un message, je vous rappellerais dès que possible, merci au revoir. » – « Tu es la femme de ma vie… », mais le portable qu’elle m’avait offert deux ans plus tôt, usé lui aussi d’avoir trop tenté d’appeler des femmes injoignables, s’éteignit brusquement, ne me laissant pas le temps de finir ma tirade. De rage, je le lançais contre un mur et il éclata en morceaux. Je ne la rappelais plus. Nous étions deux êtres morts, conscients de la mort de l’autre mais bien vivants, chacun rendu indépendant de l’autre. Cette hideuse personne ne revint jamais sur sa décision, inscrite dans sa chair comme une épée de Damoclès. Quelques jours plus tard, j’essayais par message de lui proposer un rendez-vous pour que je puisse m’expliquer en détails sur mon impardonnable geste mais elle refusa net, sans gageure, déterminée dans l’oubli, stipulant dans le même temps qu’il fallait que l’on cesse de se voir durant un temps. Plus ignominieux, tu meurs. Je devins fou. Je renonçais à elle. Pas de pacte avec les terroristes de l’amour, les kamikazes de la rupture, les intégristes du mépris. Je commençais une longue période de profonde réflexion sur la femme et sur sa perte inéluctable ; du reste, j’avais le temps pour y penser puisque je ne fis plus rien durant des semaines à hurler dans mon lit.

Sans l’amour de Sandrine, plus fort que n’importe quel amour, sans elle, sans ce qui fait son être, quelqu’un de magnifique, je ne sais pas ce que j’aurais fait quant à mon ancien fantôme. Aurai-je repris contact ? J’étais passé de l’une à l’autre avec une rapidité, d’abord l’une sur l’autre, ou l’une après l’autre, puis l’une s’était détachée subitement. Du coup, j’avais été parachuté chez l’autre, sans réelle période d’adaptation, sans intégration, sans signature. Comment pouvais-je passer au travers du deuil que je ressentais de ma vie passée, de cette femme qui se débarrassait de moi comme d’un vulgaire chiffon ? Peut-être que son trop de vanité avait recouvert tout ce qui lui restait de noble et de bon. Elle avait été victime de son statut. On ne trompe pas une fille qui tend à de hautes fonctions dans l’état, surtout avec une jeune étudiante de 19 ans, cela va sans dire. Pour envisager des années de réel mépris, je pense qu’il faut à peu près en être là avec soi-même. Moi, je ne faisais que respecter sa décision en m’enfermant dans ma carapace de verre.

Ce n’était pas le type de femme à être encombrée de souvenirs périlleux, elle n’avait pas de problèmes de ce côté-là, une vraie torche humaine, prête à oublier pour mieux vivre son présent. Sénèque l’aurait prise comme fidèle stoïcienne. Pas de tintouin avec la mort ou le passé ; table rase était sa philosophie. Elle avait été très tôt entourée de cadavres. Pas d’idoles, non des gens proches, parfois même de son sang. Mais peu d’évocations et quand certains crevaient à 25 ans la gueule ouverte, comme des poissons décharnés dans leur filet, elle se contentait d’assister aux funérailles, et se goinfrait comme si de rien n’était à table le soir dans son déguisement funèbre. Disons que les enterrements ne lui coupaient pas l’appétit. Qui sait si parfois elle n’attendait pas simplement le moment du gueuleton qui suit chaque enterrement en mémoire du défunt ? Qui sait ? Elle fut peut-être surprise de me voir en vie lors de nos croisements respectifs, moi qui usais souvent de la dramaturgie tragique lorsque j’évoquais tout type de séparation. Pourtant, je voulais mourir, je le désirais au plus profond les premiers jours voyant mon être entier défaillir et perdre la raison devant l’amas de souffrance exorbitant qui se dressait comme une montagne dangereuse. L’absence est d’une profondeur sans nom lorsqu’on s’y arrête quelque peu, une crevasse gelée, un océan de détails lugubres. Et Dieu sait si je m’y étais arrêté lorsque je pensais à elle. Cette femme n’était pas faite pour être absente ; un peu comme ces gens qui disparaissent brutalement, il y a comme une incompatibilité métaphysique entre ces gens et la mort. Elle n’était pas encore morte mais son absence d’un poids si lourd prenait les formes solides de l’incompréhension la plus totale. Bref, comment réagissait-elle à ça ? Bientôt trois ans et elle n’avait pas réapparu. Passé le choc de la trahison. Comment gérait-elle cela dans sa tête, le fait de ne rien envisager de son côté pour échanger ne serait-ce qu’un mot, sa façon hitlérienne de m’avoir éradiqué de son existence, et mon impossibilité de revenir vers elle après ça ? Comment sa mémoire de moineau conservait le souvenir des quatre années passées avec un inconnu ? Et pourtant durant ces heures où le vide n’avait d’égal que mes occupations les plus triviales, il m’arrivait de penser à elle de manière tellement soudaine que sa présence me manquait à un point de non retour. Je revivais en pensée les maigres instants où nous étions en totale adéquation, où le langage abdiquait devant la compréhension de nos regards et la saveur de nos sourires. Je repassais les dîners, les débuts de soirées, ces fameux moments où l’on rentre chez soi et que l’autre vous attend en vous souriant. Mais comment pouvais-je encore évoquer cette femme en analysant sa personnalité, je ne savais plus ce qu’elle était, elle avait disparu, et il fallait à chaque fois me le répéter pour en prendre conscience de façon plus profonde ? Notre amour n’était plus rien, nous n’étions plus rien de vivant à l’intérieur de l’un et de l’autre ; à l’extérieur n‘en parlons pas.

Je lui disais, je me souviens, nous marchons sur le Champ de Mars que nous aimions arpenter pour faire des photos près des pigeons ou des poneys, que nous vivions « une passion tranquille », terme flaubertien je crois, qu’elle acceptait parfaitement à propos de son couple. Jamais elle ne me manquait lors de ses déplacements, voyages, week-end, vacances ; mes amis, bien plus lucides sur la question, me disaient souvent que ça n’était pas normal, que lorsque deux personnes s’aiment vraiment, l’absence prolongée crée un manque inéluctable, limite dur à vivre. Il n’en était rien, peut-être même bien qu’après sa disparition, elle ne m’ait jamais manqué au sens passionnel du terme. Son absence m’a ouvert les yeux sur l’amour que je lui portais véritablement, c’est tout. L’inverse n’était pas vrai, car s’il m’était arrivé, je l’ai déjà confessé, d’aller fourrer mes fesses chez d’autres femmes durant ses courtes absences, ses déclarations à mon égard étaient bien plus denses. Elle fut la première femme à me dire que je lui manquais, et même sur la fin, à l’époque où je fréquentais assidûment Sandrine mais l’ignorant encore, elle me reprocha mon manque de délicatesse à son encontre, ne lui téléphonant plus, pire, lors de ses vacances avec sa mère, de ne jamais prendre de ses nouvelles. « J’ai besoin de toi. », s’excusait-elle un matin où elle m’avait fait la morale sur mon comportement quelque peu distant pour conclure en de bons termes notre conversation. Alors pourquoi, après tant d’égards et de ménagements, elle persistait dans l’ignoble langage des lâches de cette planète ? L’adultère, pour elle, était-il aussi grave que la séparation l’était pour moi ? Il fallait le croire.

A défaut de nous haïr comme les vrais amoureux savent le faire au quotidien en s’insultant comme des ânes, en s’envoyant des lettres de haine, en poussant des gueulantes, en se détestant jusqu’à la moelle, signe d’amour indéfectible, de respect et d’admiration pour l’autre, notre relation de vide était certaine car elle inspectait chaque jour les recoins de notre propre indifférence. Nous n’avions rien vécu, la preuve en était que chaque jour qui était passé depuis notre dernière entrevue glaciale n’avait rien apporté à notre désunion. Notre amour avait reposé durant quatre longues années sur une terrible erreur (Notre désunion aussi du reste…), un malentendu affectif, une névrose du temps, un rendez-vous stupide, une lacune d’amour, une mascarade de mots et de circonstances et notre absence, pour le coup, reposait bel et bien dans le cimetière des vies absurdes. Ces moments, où nos corps enlacés jouaient à ne pas mourir en se vivant dessus comme des plaie invisibles, n’étaient que pantomimes post-adolescentes, un jeu où nous croyions être les acteurs à peine crédibles, et le silence, comme chapitre final, venait nous ramasser en lambeaux. Nos débris, éparpillés loin les uns des autres, n’avaient même plus la consistance d’une ancienne union et n’apparaissaient que par enchantement de mauvais souvenirs dont on ne savait vraiment s’ils avaient existé, et s’ils avaient constitué une fois un élément compact, un rien d’une vie rassemblée. Et pourtant, en analysant le cataclysme sismique qui ne reposait que sur de l’inexistant, je restais ferme devant les souvenirs brusques de phrases me revenant dans le ciboulot, le plus généralement lors de retour pédestre à mon appartement de petit bourgeois après ma séance de sport collectif. « Tu la rends heureuse, jusqu’ici, elle n’avait pas connu de mecs comme toi, et pour cela je te remercie, elle est rayonnante grâce à toi, elle va mieux, elle est bien. », m’avait confié lors d’une soirée entre jeunes débiles l’une de ses grandes amies, et ceci alors que notre relation avait déjà quelques années. Je sirotais tranquillement mon Fanta orange sur le canapé vert du salon quand tous ces bourgeois-branchés se perdaient en élucubrations écœurantes, à l’époque, ce devait être un deuxième tour d’élection présidentielle ou encore les enveloppes gorgées d’anthrax intégriste, ou encore l’abbé Pierre qui pardonnait Papon (A moins que ce ne soit Papon qui donna l’absolution à Pierre !), ou encore le signal départ de la guerre en Irak, ou encore la mort de Lolo Ferrari ; bref ces sujets d’actualités gerbants qu’adorent arborer ces groupes de jeunes édulcorés au Whisky-Cola et au shit, dans un salon enfumé et parfumé de music techno, à l’abri du besoin et assoiffés de sexe, quand cet ignoble fil de fer féminin, bras droit de ma dulcinée (ou plutôt deuxième bras gauche !) plus grassouillette, vint installer ses fesses d’anorexique éméchée sur l’accoudoir en daim et me sortir ses sornettes de midinette squelettique faussement sincère. J’aurais dû lui cracher les bulles de ma boisson pétillante sur son faciès de lièvre désossé mais je restais digne en lui disant que je ne faisais pas grand-chose, que c’était elle qui faisait tout le boulot en me supportant. Il est vrai qu’à l’époque, j’étais surtout occupé à caresser les seins somptueux de Clémence ou à y repenser, encore une fois, le temps me faisait défaut pour situer précisément ce genre de scène indigeste. Reste que tout ce beau monde avait disparu de la circulation aussi vite qu’il était apparu. Et pourtant, lors de mes rares moments de lucidité probante, je me plaisais à imaginer une rencontre fortuite sur les boulevards principaux de la capitale neurasthénique. Et si soudain elle apparaissait avec son cabas, son sac en bandoulière, et ses yeux bleus azur, là, au sortir de la rue C., et que nous nous croisions d’un coup, comme catapultés par l’absence de destin; moi avec mon mètre quatre-vingt la dépassant d’une tête et demi, en pantalon large, la veste noire luisante, la barbe de deux jours, sortant depuis une heure du sexe de Sandrine, et elle, la force du mépris toujours au beau fixe, brillant sur la pointe de son nez de cochon de ferme, le talon des bottes en cuir claquant à chaque enjambée la rapprochant un peu plus de mon corps passé en deux infimes secondes du statut de fantôme au revenant, puis du revenant à l’absent. Nous arrêterions-nous ? Il est vrai qu’avec elle, j’étais passé du stade de zombie à celui moins éphémère de fantôme. Et là, comme après la crucifixion qu’elle m’avait préparée, je ressuscitais et l’embrassais tendrement en lui murmurant à l’oreille : « Je te pardonne, tu ne sais pas ce que tu fais. » Mais je rentrais toujours seul avec parfois, alors que je renonçais à finir ma promenade à pieds, une déesse inconnue assise à mes côtés sur le strapontin des vaincus.

J’aimais Sandrine, je l’aimais comme jamais je n’avais aimé une femme avec qui j’avais été. Je l’aimais. Et pourtant, j’étais toujours en deuil, non pas d’une femme curieusement, mais d’une déchirure qui restait incrustée en moi. Je ne souffrais pas d’avoir perdu cette femme, mais l’idée de l’avoir perdue m’était intolérable. Son souvenir me pesait plus que son absence, c’était l’idée de notre amour envolé qui me pesait plus que le souvenir de notre quotidien poisseux, son fantôme me hantait plus que la réalité de son devenir. Me manquait-elle, ou était-ce l’idée de sa disparition qui me poussait à l’agonie du souvenir ? L’avais-je aimé, ne serait-ce qu’un peu durant notre infâme relation de respect et de consensus ?

Elle ne connaîtra pas My Morning Jacket, elle ne verra pas ce qu’est devenu un homme après des années de silence, les conneries qu’il aura faites un peu partout malgré sa conscience bousillée, en berne, en deuil, en manque d’elle, puis les erreurs fatales qu’il commettra bien après elle. Une des choses que je ne supportais pas, c’était de voir quelques amies que je ne désirais pas changer de compagnon comme de talon aiguille et de s’accommoder aussi sec du suivant avec la facilité que ma bien-aimée avait dû avoir en me remplaçant brutalement, elle l’amoureuse, elle qui pouffait de rire lorsque je faisais le jaloux. Lors des soirées qu’elle affectait tant (ces soirées entre amis inconnus) et auxquelles, dans les moments de franche lassitude, il m’arrivait de participer, j’observais de loin, assis sur une chaise en osier les jeunes tourtereaux, auteurs de la dite « fête », se palucher du regard, se désirer comme braise qui fulmine, s’embastiller les lèvres goulues comme s’ils s’étaient toujours connus, en ayant en tête le visage de l’autre, l’éconduit que je connaissais pour l’avoir vu dans les mêmes conditions, contraint de rester au seuil de la porte, et qui ne méritait sûrement pas un tel spectacle. Ces filles me disaient qu’elles ne les oubliaient pas pour autant (Les éconduits du cul, les éjectés du con, les ex-visiteurs de la vulve, les anciens passagers du vagin.) mais que la vie continuait et que surtout leur nouvel amant leur convenait nettement mieux. Mimétisme acharné de me voir à la place du viré, et de la voir elle, à l’heure où ces pensées me brisaient le moral, embrassant avec une facilité à trancher un bœuf le congénère complice. Le dégoût s’abattait souvent sur les chips lorsque je traquais du regard ce nouveau couple en combustion, cette formation d’infortune régner en maître devant l’esclave tenace de l’absence. J’étais quelque part cet « autre » lors d’une éventuelle soirée, la sienne où elle devait prendre la main de son gorille affamé de saucisses et de cacahuètes, le regardant comme s’il eut toujours été dans sa vie, et moi relégué au rang  d’ex, d’alien, de mort-vivant, de souvenir, de fantôme mal digéré triomphant sur sa longue liste funeste. Sauf qu’il était inscrit quelque part nos dates de vie et de mort, et que cette durée devait de temps en temps lui arracher les dents, lui saliver la langue, lui picoter les papilles et peut-être, soyons fou, lui titiller la conscience. Lui restait-il une amie qui pensait comme moi ? Qui pensait à moi, totalement absent de ces soirées lugubres où le brouhaha règne en maître et où l’on ne remarque à peine les gens qui partent plus tôt, on leur fait un geste malingre, signe d’indifférence, et on repart vite dans le concret festif de l’instant présent. Je faisais partie de ceux-là quelque part, de ces gens jamais venus et qui partent plus tôt sans que personne ne les remarque. Je savais que cela ne signifiait rien, voir un couple se prendre la main était un acte bien moins sincère que d’embrasser la truffe d’un chien. Mais tout de même, mon orgueil en prenait un coup. On n’est pas habitué à imaginer une femme ayant partagé notre vie se donner à n’importe quel trou du cul qui passe, et pourtant, ce n’importe quel trou du cul, cette femme s’en était acoquinée assez rapidement pour la simple et bonne raison qu’elle avait trouvé chez lui des raisons de l’aimer, et en elle des sentiments pour le lui montrer. Constatation implacable pour les suicidaires qui ne pensent qu’à se balancer pour oublier une vérité aussi abrupte. Je rentrais de ce genre d’expérience la tête enfarinée dans des pensées pâteuses. Puis, arrivé à ma station préférée, je croisais alors que la nuit faisait rage dans un silence de prison, la silhouette d’une femme d’une beauté à couper le souffle de ce même bœuf éventré quelque temps plus tôt. Brune, le teint mâte, le bon mètre soixante neuf qu’il faut pour débaucher une étudiante, la démarche en bandoulière, elle me dépassa lorsque mon téléphone sonna. C’était Sandrine, qui s’inquiétait et qui me demandait si j’étais bien rentré. La femme s’éloigna dans la nuit. J’étais bien rentré effectivement avec le visage de l’inconnue planté comme une balle dans la tête. Oui je l’aimais, mais j’étais saisi par la beauté de cette passante tout en regrettant la perte de l’autre folle. J’étais bien rentré mais mal barré. Je me couchais ne sachant à qui penser une bonne fois pour toutes (les autres)…

Sept ans avaient passé depuis notre première escapade dans le corps de l’autre. On y était, je m’étais promis de fêter le jour des dix ans, en soufflant les bougies de notre immonde gâteau au goût de malheur. Je le savais, nous ne nous reverrions plus. La réalité quotidienne, celle que l’on bouffe tous les jours et que l’on dégueule une fois sur deux, avait eu raison de nous en renvoyant de plein fouet nos mépris identiques. Chacun pensait la même chose de l’autre et réciproquement en pire. La réalité représentait à une échelle si grande un tel vide qui aujourd’hui parvenait à nous combler, qu’il fallait à présent compter sur l’inconscient du rêve en pleine heure nocturne pour espérer, au moyen d’un bon cauchemar, revenir sur la réalité de cet être qui avait existé et avec lequel des moments d’amour avaient été partagés durant une période de plusieurs années. Le temps, ce grand calculateur, avait tout prévu : il avait étalé sur quelques mois une souffrance, d’abord sans nom, ensuite assimilée à l’existence, puis, dans un élan de narcissisme et d’égotisme mal sevré, une plaie ouverte sur l’oubli, pire, l’inconsistance d’un être relégué au rang de vague souvenir lointain et dont l’évocation ne se faisait jamais sans une poussée d’acné subite et une petite crise d’angoisse. Nous nous étions digérés mutuellement, avec nos propres outils, différents mais efficaces dans l’élimination anonyme et silencieuse de l’autre ; l’ancien amour, l’ancienne épaule, l’ancien tout, l’ancien temps devenus l’actuel rien. Ensemble, nous n’avions pas su nous aimer ; séparés à présent, notre indifférence meurtrière confirmait cette thèse. Elle n’avait su pardonner, je ne pouvais oublier, personne ne ferait le moindre pas, laissant notre amour s’étouffer lui-même, sans cri, sans larmes, sans aide, ni personne, et sa tombe triompherait quelque part, dans nos deux inconscients, entre deux souffles distincts et terriblement lointains.

VI

 

« Le goût de la possession n’est qu’une autre forme du désir de durer ; c’est lui qui fait le délire impuissant de l’amour. Aucun être, même le plus aimé, et qui nous le rende le mieux, n’est jamais en notre possession. Sur la terre cruelle où les amants meurent parfois séparés, naissent toujours divisés, la possession totale d’un être, la communion absolue dans le temps entier de la vie est une impossible exigence. Le goût de la possession est à ce point insatiable qu’il peut survivre à l’amour même. Aimer, alors, c’est stériliser l’aimé. La honteuse souffrance de l’amant, désormais solitaire, n’est point tant de ne plus être aimé que de savoir que l’autre peut et doit aimer encore. A la limite, tout homme dévoré par le désir éperdu de durer et de posséder souhaite aux êtres qu’il a aimés la stérilité ou la mort. Ceci est la vraie révolte. Ceux qui n’ont pas exigé, un jour au moins, la virginité absolue des êtres et du monde, tremblé de nostalgie et d’impuissance devant son impossibilité, ceux qui, alors, sans cesse renvoyés à leur nostalgie d’absolu, ne se sont pas détruits à essayer d’aimer à mi-hauteur, ceux-là ne peuvent comprendre la réalité de la révolte et sa fureur de destruction. Mais les êtres s’échappent toujours et nous leur échappons aussi ; ils sont sans contours fermes. La vie de ce point de vue est sans style. Elle n’est qu’un mouvement qui court après sa forme sans la trouver jamais. L’homme, ainsi déchiré, cherche en vain cette forme qui lui donnerait les limites entre lesquelles il serait roi. Qu’une seule chose vivante ait sa forme en ce monde et il sera réconcilié ! »  Albert Camus, L’Homme révolté, 1951.

Camus avait compris, entre autres considérations sidérantes, que l’amour était une chose sérieuse et que les séparations des hommes et des femmes étaient graves, sans remède, mais pas mon ancienne amie, qui elle, de par son silence affligeant, sa façon de se séparer d’un être humain, m’avait montré la facilité abjecte d’une rupture en donnant raison au philosophe sur sa possibilité d’aimer à nouveau et c’était ce renvoi extrêmement concret de notre couple désintégré et de ma modeste personne qui ne m’incita jamais à montrer le bout de mon nez, même des années après. C’était cette fatale contradiction entre l’union de deux personnes possédées et sa fatale destruction opérée d’un claquement de doigts qui m’agitait. Notre union s’était décomposée comme un cadavre dans le silence de la mort, enfouie sous sa dalle de trois tonnes. Pas de grand changement avec la mort, la putréfaction de notre couple me renvoyait les odeurs nauséabondes de souvenirs heureux qui semblaient inconsistants des années après, comme s’ils étaient déjà persuadés de n’avoir jamais eu lieu.

Puis je recommençais le même cirque mélancolique. Je pensais à elle en plein boulot, en pleine après-midi de mars. Quatre jours plus tôt, je fêtais en famille mes 29 ans. Je repensais à ces fameuses vacances passées en Bretagne, où nous nous affalions sur les canapés en prenant l’apéritif et en caressant les scottishs. J’étais à peu près tranquille, j’étais à cent lieux de savoir que l’étau se resserrait sur nous, que les années allaient rétrécir, que nos deux corps allaient être catapultées comme des projectiles inutiles vers une vie indifférente, peut-être même vers une vie meilleure, une vie avec quelqu’un en face qui sache vous aimer. Pour ainsi dire, je me suis cru un peu mort depuis son évincement, depuis mon suicide raté et mon nouvel amour réussi. J’aurais dû tout abandonner ce jour de juin où je tentais maladroitement de me foutre, mes malheurs d’enfant gâté et moi, par la fenêtre de Francis avant qu’il me plaquât au sol avec son assurance de rugbyman, se laissant frapper au visage sans broncher, ne redonnant pas les coups distribués, attendant que je finisse par me calmer mais me ceinturant avec détermination pour prévenir une éventuelle rechute. Je ne suis pas prêt d’oublier la tendresse et l’abnégation qu’il porta à l’égard de mon corps pris d’une violence peu commune. Il était la seule barrière à la libération que m’inspirait alors le vide. Il fallait la contrer jusqu’à ce que vaincu, je m’abandonnais aux sanglots et abdiquais. Il porta durant une bonne semaine une cicatrice à l’œil, marque d’un direct du droit que je lui plantais efficacement pour me débarrasser de son emprise afin de me foutre par la fenêtre comme convenu. On était à ce moment précis au point ultime de la souffrance ; tout pouvait redescendre à partir de là. D’ailleurs ce fut quelques instants plus tard que je me laissais guider par mes amis, lorsqu’une fois arrivé sur le quai du RER pour tenter de rentrer chez moi, je restais immobilisé, ruisselant de pleurs, en maugréant difficilement : « Je n’ai nulle part où aller. »

Je repensais donc à ces vacances, puis tout aussitôt, à notre dernière escale, à la montagne, au ski. Sur une photo prise par ce même Francis, on nous voyait poser tous deux devant une petite cabane, un de ces refuges que l’on croise sur les pistes enneigées, assis sur un talus de bois, elle m’avait pris le bras, sans retirer ses lunettes de soleil puis avait posé son visage sur mon épaule tout en déployant sa jovialité habituelle. Moi, je semblais bien, j’esquissais même un mince sourire, je regardais fixement l’objectif de Francis, je ne sais plus si j’avais Sandrine en tête à ce moment-là, j’avais l’air d’un type heureux, accompli, manquant de rien dans sa combinaison rouge. Deux mois plus tard, notre union s’envolait en fumée. Nos meilleures vacances furent les dernières de notre existence commune. A la cantine de mon travail, à l’heure où la France s’empiffre pour quelques euros, son souvenir ne parvenait pas à s’éteindre et j’avalais ma crème dessert que son visage de vacances de ski flottait encore furieusement à sa surface onctueuse. Je quittais les lieux, m’enfermais dans mon bureau, attendis que vie se passe. En rentrant chez moi, rien de tout cela ne devait entraver mon quotidien. Je regardais furieusement les femmes dans le métro, souriais aux bébés et aux quadrupèdes de toute sorte, scrutais les affiches de nos candidats rongées par celles des autres, tournais les clefs de la serrure, m’enfermais dans ma soirée à venir. Et puis, d’un coup, juste après mon steak grillé à point, une envie furieuse, incontrôlable me poussa à inscrire son nom et prénom sur un moteur de recherche et en deux trois coups de vent, et quelques homonymes, je parvins à une fiche inscrite sur le site de son travail. Stupeur devant son visage, cette photo que je découvrais me reflétait un visage tant de fois embrassé et qui n’avait changé d’un pouce. La punaise travaillait depuis trois ans (tiens, tiens) dans une compagnie anglaise qui s’occupait apparemment de travaux maritimes et pétroliers !  Apparemment car tout était écrit en anglais et je n’en parle pas un mot. Il y avait même un petit texte d’elle qui expliquait en quelques lignes son travail, ses objectifs et son statut dans l’entreprise dont le siège se trouvait en banlieue parisienne. Elle s’occupait des ressources humaines de cette compagnie cotée en bourse ; combien de fois avais-je entendu ce mot durant ses études, elle voulait faire des ressources humaines et elle faisait des ressources humaines ! Elle m’avait tant ennuyé avec ça, prenant sa tête dans ses mains de peur de ne jamais y parvenir ! Ah, les angoisses des ambitieux… (L’ambition étant le refuge de l’échec selon Oscar Wilde.) Des ressources, ça elle en avait l’oublieuse, mais de l’ humain… Elle l’était bien évidemment, peut-être trop, trop en phase avec sa vision du bonheur que j’avais été incapable de lui donner. Mon cœur encore atteint par tant de solide réalité ne fit qu’un pas dans la brume avant de se calmer, d’accepter, puis de me pousser à retirer l’image de l’écran digital. Le temps avait fait son bouleau, il me faisait à peine souffrir, me confortant dans l’idée que j’avais tant présagée quant à son devenir. Cette photo était celle d’aujourd’hui, le texte et le site portant le copyright de l’an passé. La fille que l’on voyait sur cet écran d’ordinateur était celle qui vivait en ce moment à Paris, à quelques mètres de chez moi. Je regardais mon visage dans une glace, nous étions en vie tous les deux, là-dessus, il n’y avait rien à redire. Nous nous étions séparés au bon moment, au moment où nous passions tous deux à l’âge adulte, elle en me broyant par son mépris en en sautant sur le premier poste à 3000 euros mensuels, puis sur le premier manchot qui la ferait jouir une fois par mois, le jour du virement, et moi en mettant une plombe à trouver un travail vide et à arrêter les cachetons. Nous étions parvenus, elle avec une facilité incalculable, à nous vider l’un de l’autre. Nous n’existions plus, nous étions devenus de vagues relents d’un passé si lointain qui occupait à présent la même place que les souvenirs de cinquième ou de baccalauréat. Mais je tenais bon, Sandrine faisait partie de ce présent, et son amour, plus fort de jour en jour (D’où et comment puisait-elle tout cela ?) m’accrochait au sol avec détermination. Tout le monde était vivant, nous n’avions perdu personne. Il restait nos sexualités à rapatrier, nos désirs à masquer, nos absences à galvaniser. Nos vies communes avaient été bousillées, nos espoirs estropiés. Il fallait qu’encore vivante, je me fasse à l’idée de sa mort. Elle n’aurait plus qu’à compléter le temps vécu.

Le lendemain, après une nuit à me retourner dans le sens des aiguilles d’une montre, je réfléchissais encore à ça, avec l’image chromée de son visage inchangé en tête. Ce que je semblais regretter, plus que cet être assez abject, c’était que je n’étais pas arrivé à oublier, alors que durant la relation, passé la porte de son appartement, mes préoccupations d’alors ne la concernaient jamais plus. Je savais qu’elle partait assister à quelques cours gonflants et qu’elle passerait le reste de la journée à travailler dans la bibliothèque de la rue St Guillaume ; alors que mes affaires me poussaient davantage vers le divertissement, la chasse aux femmes, et les lectures de Montherlant et de Maurice Sachs. Et trois ans après, je ne me remettais pas encore d’une femme que je jugeais à l’époque comme remplaçable et qui l’a été. Ou alors, je ne supportais pas qu’on m’ait remplacé, c’était aussi l’alternative regrettable de la thèse de Camus ! Ce visage me rappelait juste l’être perdu, les choses que l’on avait vécues de plein fouet et qui aujourd’hui ne représentaient plus que mornes et informels souvenirs pourrissant dans deux consciences endommagées. Quelle serait la prochaine étape ? Aller l’attendre discrètement à la sortie de son travail, lunettes noires et col relevé ou pianoter sur le même serveur pour découvrir son adresse ? Piètre clown triste que je faisais en maugréant mes bassesses boulevard Raspail en rentrant dans mon mausolée.

Ne perdant pas espoir à être désespéré de plus belle, je constatais encore un cas pathologique de mon état d’être souffrant d’une absence. Plus j’en savais sur elle (amour, travail, famille, patrie) et plus le choc était rude dans l’instant, puis s’évaporait en une espèce de vague sentiment d’elle. En deux mots, plus j’en apprenais sur elle, et plus son existence se désintégrait en irréalité. Mes fantasmes sur son devenir la rendait bien réelle, les informations concrètes sur elle me la rendaient fantomatique parce que bien inscrites dans sa reconversion et dans son lointain silence. Plus j’en savais, et plus elle disparaissait. Deux jours avaient passé que je m’enterrais encore davantage (Comment le pouvait-on ?) dans l’impossibilité évidente de nos deux êtres d’aujourd’hui. Cette déconstruction avait débuté depuis la rupture, certes, mais le temps avait tout paraphrasé, et à présent, il fallait compter sur sa mémoire, les faits, et la façon dont notre cerveau opérait le génocide.

Et lorsqu’au bureau, un collègue bien sympathique me traduisit en un français approximatif le petit billet écrit dans un anglais parfait et présenté sur le site de son entreprise à la noix, je constatais les dégâts. Elle écrivait : « Tous les jours, j’apprends quelque chose de nouveau à A. Un de mes objectifs majeurs était de comprendre, enregistrer et affiner les évaluations de chaque employé dans notre région, pour le bilan annuel de performance. Cela m’a donné une excellente vue d’ensemble sur notre participation dans ce groupe – et j’ai maintenant rejoint l’équipe de recrutement. Nous avons recruté 150 nouvelles personnes en 20.., et en nécessiteront plus en 20.. . Le travail peut être exigeant – cherchant toujours de nouvelles compétences, le bon profil et le bon caractère. C’est très gratifiant de trouver le bon candidat. » Je tombais en sanglots. « Moi tous les jours je n’apprends rien de nouveau. Tous les jours pour moi sont vécus en ton absence. Les candidats que tu rencontres sont les silences que je croise, mais l’importance est la même car le vide est là. Un vent ignorant et bas siffle sur nos têtes. », aurais-je pu écrire à mon tour sur le site officiel de mon travail ! J’avais vécu quatre ans avec quelqu’un qui exerçait ce type d’emploi et qui écrivait ce genre d’horreur. La maligne avait vu juste, elle m’avait quitté au bon moment, au moment même où elle devenait un monstre. Elle avait réussi ; elle faisait le métier dont elle rêvait plus jeune, elle recevait des tonnes de C.V. par jour, en écartait la moitié, en sélectionnait l’autre, recevait en entretiens des troupeaux de moutons, dociles, flingués par l’échec ou l’ambition, tentait de les piéger du haut de ses 26 ans en leur posant des questions débiles que l’on connaît tous, puis faisait son choix : oui ou non. J’avais été son premier candidat, un bon entraînement pour elle, ce jour infect où elle ne me reprit pas dans sa vie. Je l’imaginais parfaitement au téléphone, donnant la réponse  positive ou négative au blaireau au bout du fil et cela de sa voix grave et suave après une dizaine d’entretiens et de tests personnalisés tirés des dernières techniques américaines de recrutement: « Je suis désolée, malgré vos qualités et vos compétences réelles dans ce domaine, votre candidature n’a pas été retenue, mais rassurez vous, nous gardons votre C.V. si un poste se libère, etc. » Pff, suis-je bête, ce genre de politesse se faisait par courrier, elle y mettait juste son tampon de Waffen-SS et empochait ses 3000 euros à la fin du mois. Ce texte infâme était le premier que je lisais d’elle depuis la dernière missive tout aussi écrasante qu’elle m’avait envoyée pour confirmer son choix de me ranger à l’abri d’elle pour la vie. Pas de périphrase intempestive, de redondance stylée, de métaphores filées, d’emphase pimpante, non rien de cela, elle allait à l’essentiel, je te garde ou pas. Pour les licenciements, ce devait être de même, bien qu’elle se gardait bien de l’évoquer dans son texte de propagande RH, elle avait déjà derrière elle une grosse carrière. Ses amants, ses employés, tous au même régime de son bon vouloir. Le pire dans cette triste affaire, c’est qu’elle n’avait que 26 ans, et que ça allait continuer encore longtemps comme ça. But du jeu, ne jamais la croiser sur son chemin de squale rugissant au risque de le regretter. Et pourtant, je l’imaginais parfaitement engoncée dans ses tailleurs de bourgeoise frigide moulant ses grosses fesses, cheveux au vent, être souriante avec tout le monde, polie, disponible mais véritablement prête à écraser quiconque aurait un peu moins de pouvoir qu’elle ; le tout en jouant l’humaniste des bacs à sable de la rentabilité, signe tellement actuel de notre nouvelle ère festive : « Oh, c’est dommage pour Hervé, ça faisait quinze ans qu’il était dans la boite et je suis contrainte de m’en séparer, mais bon, ce licenciement était nécessaire si l’on veut boucler le budget et assurer le chiffre d’affaire. Pauvre Hervé. Bon, on va au resto, j’ai faim. » L’exemple tragique des post-modernes de mes deux qui sillonnaient à échelle dithyrambique notre environnement quotidien en polluant notre existence de leur volonté de pouvoir, aseptisé par leur côté faussement tolérant et humaniste.

Cette femme informelle devait raconter le même genre de salades à mon remplaçant le soir en rentrant. « Ah tu sais, j’ai dû me séparer d’Hervé, tu sais, c’est pas facile comme boulot, on recrute, on licencie, tu sais, on s’attache aux gens, mais c’est mon travail, je n’ai pas le choix, c’est la boite qui compte, c’est ainsi, bon à table. » Et ce gros empaffé devait venir enlacer son gros bout de gras en lui disant : « Ma chérie, tu as fait ton travail, tu n’y es pour rien, je t’assure, un être aussi pur que toi, qui ne ferait de mal à une mouche. » A une mouche non…

Je finissais ma journée, sous la pluie, des gens subissaient le même drame pluvieux que moi, l’idée de cette femme en tête en moins, les chanceux.

Qu’allaient m’apporter les années suivantes en matière d’informations sur cette ignoble employée des R.H. ? La voir se balader le dimanche dans les squares du septième avec un mouflet collé aux pattes, le mari indigent et la mère à l’aube de la mort ? La rencontrer un matin inutile des années après, l’affronter elle et son absence étincelante en échangeant des banalités, le temps ayant raccommodé nos plaies et évincer nos vanités ? Ou Dieu ne nous avait-il plus prévu d’ici la fin des festivités ? Qui partirait en premier ? Qui l’apprendrait ? L’apprendrait-on ? Je pensais un temps débarquer à son agence de merde, me faire passer pour un candidat, mais je n’étais pas assez solide pour ne pas m’effondrer à sa vue. Je renonçais, comme depuis trois ans, je renonçais à tout ce qui pouvait la toucher de près ou de loin. Comme j’eus certainement renoncé à accuser ses activités si nous n’avions pas été séparés ; si nous étions encore ensemble, j’aurais compris ses intentions, pardonné ses licenciements, compris ses états d’angoisse, fais silence sur son activité ignoble et profité de son salaire. Mais j’avais toutes les clefs de mon côté pour persister dans la démonstration de son anéantissement.

Je ne croyais tellement pas en notre amour commun, à la force de notre union que dans la période de trouble que je traversais, je n’eus recours à aucune manifestation extérieure d’amour fou. Je renonçais très vite, la croyant tout à fait déterminée à ne jamais revenir. Et pourtant, bon nombre d’exemples lyriques auraient pu me mener jusqu’à sa porte pour implorer son pardon. Mais j’obéissais à ses ordres qui m’indiquaient de la laisser tranquille, seule, à réfléchir à tout ça. Je la laissais me quitter, par peur d’elle, par peur de la voir me voir avec les yeux du démon. Oui, à ce moment-là, elle me ficha la trouille. Sa réaction, d’une extrême tension, me fit perdre mon assurance d’antan. Je sentais à chacune de ses intonations, mêmes dans ses pleurs, la marque indélébile de la haine et du dégoût. Dans ses mots de regrets, des sentiments de rejet naître de nos poussières. Et puis Sandrine veillait sur moi et peut-être à ce que je ne reparte pas encore une fois.

L’un des derniers mots qu’elle me dit avec sa sincérité d’antan fut un cri lancé un beau matin alors que je lui hurlais dans une cabine téléphonique de revenir : « Je t’aimais. » Je ne répondis rien à cela, décontenancé d’entendre cette fille me dire ses derniers mots alors qu’elle renonçait pour de bon. Alors elle m’aimait, mais au passé. Et aujourd’hui, elle devait se dire, durant sa pause déjeuner, avant d’entamer avec ses collègues Francis, Didier, Fabienne et Sophie, la stagiaire de 22 ans, sa salade bio : « Comment se fait-il que je l’eusse aimé ? » ; me reléguant dans un passé encore plus lointain. Mais y pensait-elle ? Franchement ?

En se séparant immanquablement de moi, elle m’offrait une opportunité non négligeable ; la tranquillité. En me renvoyant comme un vulgaire domestique, je pris conscience trois mois plus tard de l’incroyable liberté qui m’attendait. Les antidépresseurs bousillaient mes neurones de jour en jour, et je me comportais comme un pantin tragique et médusé. Mes parents partis en vacances à ce moment me laissèrent leur maison de banlieue à disposition. Sandrine, qui bossait la journée venait certains soirs me rejoindre dans ce lieu vide et glacial. Parfois, la communion se faisait, d’autres fois, je supportais de moins en moins son comportement bien trop possessif à mon goût. Je lui proposais même, à bout de nerfs et de traitements neuroleptiques, de la voir quand je le désirais seul et moi seul afin de m’oublier lorsque je le voulais dans la chair avec elle mais qu’elle devait songer tout de même à oublier notre ancienne relation. Sa réaction d’amoureuse véridique, de non-tricheuse, de femme qui donnerait tout par amour, ne se fit pas attendre. Elle hurla dans la salle à manger rangée au peigne fin, elle hurla son mépris pour un type comme moi, n’acceptant pas ce compromis licencieux et honteux. Je la pris par les bras, voulant la contenir, mais celle-ci se mit à hurler de plus belle, pleurant à chaudes larmes. Elle voulait vivre une histoire d’amour avec moi et je lui proposais quatre mois après notre rencontre quelques plans fesses de temps en temps. La voyant tout casser, je la saisis un peu plus violemment, m’excusant de mon infâme idée, accusant le coup de mes souffrances, de mes frustrations, de mon ennui, et du silence. Je restais néanmoins libre, libre de me perdre à nouveau dans l’illusion la plus complète de ce qui pouvait me maintenir en vie alors que j’avais un amour magnifique de 19 ans qui me m’ouvrait ses bras. Fort heureusement, l’été passa, les parents rentrèrent, je récupérais ma chambrette parisienne et par la même occasion la sérénité avec Sandrine ; sans pour autant cesser de rêver à mon passé oublieux et de motiver quelques femmes sur le retour.

Mais comme d’habitude à chaque repli de ma conscience éveillée, mon inconscient endormi reflétait les minces pensées du jour pour les importer dans son magma putride et nocturne de ses rêves les plus hideux. Je m’étais baladé avec Sandrine durant les premiers beaux jours du printemps, promenade intempestive qui nous avait conduits malencontreusement vers les quartiers chauds de mon ancien logis ; et cette pensée que cela faisait tout ce temps que je n’y avais foutu les pieds ne manqua pas d’intéresser mon inconscient vicieux en me faisant rêver une fois de plus de cette femme, devenue à présent plus rien sinon qu’une infime silhouette imaginaire. Nous avions, dans les deux rêves consécutifs de cette drôle de nuit, franchi des étapes importantes. Elle me racontait, du haut de ses 27 ans les années plutôt tranquilles qu’elle avait passées sans moi. Elle avait rencontré un danseur mais ils en étaient restés à des relations amicales et elle s’adonnait avec brio à ce genre de pratique sportive qu’était la danse classique. Nous étions confinés dans une sorte de studio high tech, là où elle devait sûrement vivre. Bref un rêve qui ne collait en rien avec le peu de précisions que je savais sur elle. A mon réveil en pleine nuit, le visage de Sandrine, pris dans la moiteur du sommeil, ne semblait éprouver la moindre crispation nocturne ; du reste, cela ne m’étonnait point, avec moi à ses côtés, me disait-elle, elle dormait du sommeil du juste. 

Six mois après notre rencontre, je décidais de prendre un peu le large en me rendant à Biarritz chez une amie d’enfance avant d’entamer la rentrée universitaire, justement pour décompresser après avoir commencé à vivre chez elle, sur Paris, et étouffant quelque peu face à cette fille d’à peine 20 ans qui commençait à m’oppresser sérieusement. Nos rapports devenaient compliqués, les sexuels inexistants, et je commençais à douter sérieusement de notre avenir ensemble. A mon retour, je devais prendre une décision, la quitter ou rester. Et durant quatre années, cette question ne me lâcha pas d’un poil, sûrement parce que j’avais été incapable d’y répondre un jour sérieusement. Elle m’avait assuré qu’elle serait présente à la gare pour me chercher ; geste amical de sa part qui ne m’étonnait point, cette fille était une personne tout à fait sympathique, ne l’oublions pas. Mais arrivé à destination, personne. J’attendis mes 25 minutes usuelles puis débarquai chez elle (chez nous devrais-je dire, j’avais quelque peu étalé mes affaires et imposé ma présence depuis ces derniers mois) avec l’irritation coutumière qui est la mienne lorsque je suis quelque peu énervé. Le répondeur clignotait, et la voix de sa mère me prévenait laconiquement que sa gentille fifille était à cette heure-ci de la journée sur le bloc opératoire, victime d’une vilaine crise d’appendicite. La pauvre, je savais qu’elle avait une horreur sainte de tout ce qui représentait les hôpitaux et les interventions et qu’elle manquait d’un certain courage face à la douleur et à la vue du sang. Je me précipitais dans le cinquième arrondissement puis attendis, en compagnie de belle maman, qui étalait un rictus permanent aux lèvres – qui sait si cette vieille mégère ne prenait pas un plaisir sadique à savoir sa fille en train de se faire charcuter ? – la sortie imminente de la jeune femme. Ce fut dans un rare « coltard » que je vis ma fiancée de 20 ans affalée sur son lit d’hôpital, la pâleur vraie, le corps recouvert de draps blancs et la fragilité tragique qui émanait de chaque substance de sa peau laissée à découvert. Elle somnolait tristement. Nous attendîmes une heure encore avant qu’elle ne sorte de son léger coma. Sa tristesse faisait mal à voir. On sentait qu’elle souffrait doublement ; de l’opération bien sûr mais aussi de cette situation humiliante dans laquelle elle se trouvait ; elle, immobile, souffreteuse, blafarde, et nous, debout, le sourire compatissant, un bouquet de fleurs dans chaque main. On sentait son orgueil nous haïr de la voir dans cet état larvaire. Je laissais sa mère l’embrasser, puis elle vida les lieux assez vite. Je m’approchais d’elle mais elle refusa d’être embrassée. Je le fis quand même. Elle s’excusa de n’avoir pu venir me chercher, me demandant si j’avais passé un bon séjour, puis retomba dans un coma artificiel. Je restais à côté, la contemplant dans son retrait. Sa main touchait encore la mienne. L’infirmière la réveilla brusquement quelques minutes plus tard, lui sermonnant d’avaler quelque chose. Elle refusa puis céda devant nos recommandations, le style de rengaine habituelle : « Il faut manger tu sais, reprendre des forces, plus vite tu auras repris, plus vite tu sortiras. ». Elle se redressa courageusement, on sentait que sa peau tirait sur sa cicatrice et la douleur se lisait sur son visage d’ange bleu. Elle était décidée à absorber, mais elle ne parvenait pas à manipuler ensemble le petit pot de compote et la cuillère. Je proposais de l’aider mais elle refusa. Elle réessaya, en vain, elle ne pouvait quasiment pas bouger. Puis devant l’impossibilité de faire quoi que ce soit sans souffrir, elle céda ; et comme dix ans auparavant avec mon petit frère, je fis manger à ma fiancée sa compote de pommes en alternant les coups de cuillères. Jamais je ne la sentis à ce point humiliée par cette situation pourtant touchante. Il fallut attendre quatre années pour le deviner, le jour où elle apprit que j’avais une autre femme dans ma vie. Mais pour le moment, malgré cette scène toute attendrissante, je regardais cette frimousse de mourante me dévisager avec une rancœur mémorable. Elle semblait me dire en avalant sa Confipote : « T’es content, tu jouis de me voir à ce point misérable, tu te sens supérieur, tu savoures l’instant espèce de grand con, tu jubiles de me donner à bouffer ma compote comme à un môme de six mois ! » De temps en temps, je ramassais avec la cuillère les traces de pommes liquéfiées qu’elle ne parvenait pas à avaler en frottant l’ustensile sous sa lèvre inférieure de manière à les lui re-proposer au coup suivant. Après cet instant inoubliable, et cet effort surhumain pour elle (effort moral et physique), je l’abandonnais tristement, lui souhaitant de passer une bonne nuit, que je reviendrais le lendemain. Je rentrais seul chez elle, vidé et pris dans un tourbillon de questions à son sujet. Je ne savais que penser de tout ça. Je revenais d’un séjour censé me pousser dans ma décision et tombais sur un être démuni, affaibli et paralysé. Lorsqu’elle sortit, enfin libérée, je lui sautais dessus à deux reprises alors qu’elle venait juste de reprendre une activité à peu près normale, sa cicatrice lui faisant encore un peu mal. Elle avait chopé une allergie sur les fesses et tous les soirs, je lui appliquais sa crème pour qu’elle guérisse là encore. Souvenirs impérieux de ce que c’est que l’intimité d’un couple puis de sa cruelle déflagration, enfin du silence qui ne fait que respirer par la suite dans un cosmos solitaire. Chaque soir elle se baissait pour me présenter ses grosses fesses flasques et boutonneuses aussi blanches qu’un œuf dur sur les parties restées vierges puis elle m’ordonnait de masser le plus longtemps possible sur les zones infectées. Ecoeuré que j’étais de voir ces pustules persister sur la surface large de son derrière qui remuait à chaque impact de ma main, j’expédiais la séance en trois minutes, préférant la voir dans son pyjama beige hideux que sa mère lui avait sûrement offert pour ses 14 ans que de la voir ainsi courbée, le cul à l’air et la tête jonchant la poussière du sol. Puis elle s’installait dans le lit, la blondeur heureuse, son sourire d’enfant gâté, et me serrait dans ses bras, me reprochant mon manque indéniable de tendresse. Nous étions condamnés par nos égoïsmes de droit commun.

La politique bête et triviale vint pointer sa tête pour me faire ressurgir cet autre visage. En 20.. , lorsque le deuxième tour présidentiel nous dressa en prime time ces deux têtes de cons, j’étais en province, à Rouen, ville étape d’un périple cycliste que je faisais durant quelques vacances. A l’époque, mes rêves d’amour se dirigeaient effrontément pour Eva qui demeurait aussi pulpeuse que le cœur juteux d’une orange sanguine. Mon téléphone retentit peu après à deux reprises précisément pour que ces deux êtres me commentassent la présence inopportune d’un borgne raciste au second tour du manège électoral. Je ne cacherais pas que voir sa tête de gros porc écervelé ne me fisse pas un choc sur le moment, mais j’accusais vite le coup en proférant à ces donzelles que l’on avait les candidats que l’on méritait, et cette année (et quelle année), on méritait ces deux ânes au sommet de notre très chère démocratie, de la même façon que je mettais au second tour de mes désirs primaires deux femmes au sommet (Et tout aussi abjectes que les deux candidats de droite, mais cela se vérifia, comme en politique, avec le temps.). Mais ce qui m’occupait à l’époque, ce n’était pas de me boucher le nez en mettant le fameux bulletin républicain dans l’urne, c’était de respirer le corps d’Eva qui, si mes plans marchaient, devait s’offrir lors de ma dernière étape, c'est-à-dire dès mon retour dans la capitale. Durant toute la discussion, non pas d’Eva, qui d’une certaine façon ne saisissait rien à la politique, pas plus qu’à mon discours sociologique, mais de ma précieuse amie élevée au grain de Science politique qui, outrée d’un tel score fasciste, déblatérait tout un amas de bêtises sur notre démocratie tremblante et trouillarde qui risquait un réel danger, je me sentis loin de ces deux femmes. Je la rassurais néanmoins du mieux que je pus, mais j’étais touché qu’elle m’appelât pour avoir mon avis d’expert en la matière. Elle écoutait consciencieusement les répliques et les arguments que je mettais en valeur pour lui expliquer ce qu’était en réalité un français de droite durant une élection présidentielle: un beauf, et qu’il représentait en gros 52 pour cents de notre population depuis des générations. Cinq ans après, je comptais les miettes de mon escapade : j’avais tout perdu. Mon vélo, Eva, mon collègue de route, ma carte électorale que je ne fis pas refaire pour éviter de patauger dans l’abjecte élection suivante, et bien évidemment, mon amour d’alors. L’œil de verre, lui était toujours présent à 80 et quelques balais, quand moi j’avais perdu deux femmes de 24 ans durant cette période. Et lorsque cinq longues années après je vis les deux visages d’un même pouvoir apparaître sur mon écran alors que le centriste Francis sabrait le champagne ironique, je me mis à sangloter devant la perte de ces deux femmes, et du même coup de la présence d’une autre du même acabit au second tour. Dire que ces deux femmes aimées avaient dû inexorablement voter pour cette dernière, confortablement installées depuis quelques temps dans leur fauteuil de bourgeoises pré ovulaires, et moi, l’ancien pourfendeur des principes du vote démocratique que j’étais au lycée, balancer ma carte et surtout ne pas m’impliquer dans une telle mascarade. J’étais plus seul qu’il y a cinq ans, et encore devant l’absence, maintenant coutumière de ces femmes, je m’en allais dans mes appartements apprendre le code pénal de l’indifférence.

Se le répéter à chaque fois qu’il est nécessaire de se le rappeler. Dieu que je pensais à elle à mes moments perdus. « Comment en étions-nous arrivés là ? Comment était-ce possible ? » Je n’avais toujours pas de réponses adéquates à ces questions formelles mais soutenues d’un réalisme des plus sordides. Il y a les fêtes de Noël, les soirées électorales, les finales de coupe du monde, les attentats terroristes, les cyclones dévastateurs, la mort des grands acteurs qui nous font penser à cela. Comment réagissait-elle, avec qui ? Le savait-elle ? Que faisait-elle de plus qu’elle ne faisait déjà sans me surprendre, sans me prendre au dépourvu ? En même temps, elle ne retenait pas le visage des acteurs. Un jour que nous croisions Lambert Wilson dans le septième arrondissement alors que nous revenions d’un repas frugal chez belle maman, elle me dit : « Regarde, c’est Christophe Lambert ! ». Peut-être aussi parce qu’elle préférait le cinéma de ce dernier à celui, moins ringard, du premier !

Je n’avais plus droit qu’à la nuit pour souffrir de son souvenir. J’étais ainsi entré dans une phase médiumnique assez trouble puisque depuis deux ou trois rêves, les scénarios se répétaient à l’identique. Après une longue phase de mutisme de sa part, nous étions entrés, comme tout bons ex-partenaires, dans une espèce d’amitié hypocrite où je l’accompagnais dans diverses tâches (souvent la nuit, près de voies ferrées désertes de banlieue, puis dans des salles d’attentes de médecin) sans qu’elle ne me renseignât un instant sur sa vie personnelle, sur ses activités diverses, sur son travail, etc., elle se contentait de me parler gentiment, mais différemment d’avant, avec un ton monocorde et très bas. Et moi par extrême timidité, par honte de ce que je lui avais fait, je n’osais l’arrêter dans son jeu absurde, comprenant du même coup qu’elle avait terriblement changé, et que peut-être elle ne jouait à rien du tout devant moi, qu’elle avait changé pour de bon. La souffrance de l’incommunicabilité, la peur de la vérité, l’effroi de la voir ainsi changée, mais en même temps, touchante parce que fantomatique et incroyablement mystérieuse : me parlant toujours d’un ton aimable, mais extrêmement plat, me fichèrent, une fois, encore, trois ans jour pour jour après notre dernier heure passée ensemble dans un malaise glacial. Car au réveil, le souvenir de cette femme, puis son absence des plus réelles, venaient me dresser le tableau vivant de ce que nous étions en ce moment. Des êtres absents. Je savais bien que cette femme n’était que l’illusion d’un ultime mauvais rêve, mais je remarquais bien entendu quelques qualités troublantes qu’elle possédait bien en réalité. Ce qui me la ramenait en tête de façon violente et imprévue. Bien que ces trois années fussent passées dans le sens de l’oubli, du mépris de l’autre, bref, de l’indifférence la plus totale concentrée dans une conscience humaine, entraînant inéluctablement des troubles de mémoire quant à notre ancienne vie commune, il n’en restait pas moins en elle des souvenirs de sensations, de visages apaisants, de mots d’amour et de refrains téléphoniques lorsque nous étions séparés par quelques voyages. Je me tordais le corps de ces considérations dès les premières secondes de mon arrivée à mon bureau, sachant pertinemment que je n’y ficherais rien de la journée, encombré des plans foireux que je me faisais pour parvenir un jour à quelque chose de moins sordide avec elle.  Mais je revenais sempiternellement sur l’absence, bien plus forte et dramatique que n’importe quels types de retrouvailles qui iraient droit dans le mur.

Sa ressemblance physique avec l’actrice I.C. me fichait le bourdon à chacun de ses passages télé. Même spontanéité, même blondeur de cheveux, même joie dans le regard, mêmes yeux expressifs, même caprice de femme-enfant, même corps nu devant une sexualité feintée. Cela me permettait assez facilement de l’imaginer à présent que son âge flirtait avec la trentaine. Quelle souffrance supplémentaire à rajouter lorsque l’on m’emmenait la voir au cinéma, surtout qu’en vogue, elle tournait trois à quatre films par an. J’approchais de la date fatidique des trois ans de silence. Ce silence qui avait enfoui son être dans les profondeurs durables de son anéantissement physique.

Si j’étais passé par ces phases de déconstruction psychique totale, ces douloureuses périodes de bonheur abstinent, c’était avant tout, et malgré les questionnements sauvages qui se faisaient autour de mon corps souffrant, par ce deuil indéchiffrable et inéluctable que l’être absent m’imposait de son vivant avec toute sa volonté de chien. Les plus grands psychiatres que je consultais statuaient fermement. Je n’avais jamais aimé cette femme (ou du moins je ne savais pas aimer, les aimant toutes donc n’en aimant aucune), pas même au début et un peu à la fin, mais ce carnaval sinistre et triste était dû à mon attachement viscéral à toute forme de vie sur terre, qui plus est lorsqu’elle est humaine et qu’elle constitue un temps votre moitié, et qui lorsqu’elle s’éteint devint purement et simplement inacceptable. Si la vie sans elle marquait une très longue période d’adaptation, les informations récentes dont je disposais venaient enfreindre le «  travail » de deuil en apportant du concret, objet contraire à l’anéantissement imposé de cette personne. La réalité sordide plaquée sur la représentation morbide et lointaine de son être enfoui et lointain dictait sa foudre et son gouffre au milieu, toujours, du silence.

Nous étions officiellement séparés depuis trois ans. Ça y est, on y était. Youpi ! J’avais décidé de fêter ce stupide anniversaire chez moi, sans personne, assis sur ma chaise de bureau à écouter mes chansons préférées et en attendant sagement l’heure du sommeil. J’avais acheté un gâteau à la boulangerie d’en face pour l’occasion tout en précisant à la commerçante que c’était pour un anniversaire afin qu’elle y mette un chiffre 3 en guise de bougie. En trois ans, pas un mot d’échangé, pas un ; c’était notre victoire à tous les deux, et notre défaite commune et honteuse. L’être humain n’était pas capable de mieux, nous le savions, tout le monde le savait, et nous en étions la preuve, nous en étions les épaves. Point. Au dehors, l’orage célébrait la fin d’un printemps bien trop chaud au goût des météorologues qui n’avaient pas vu ce type de climat à pareille époque depuis 1932. Et bien moi, je n’avais plus vu ce type de femme depuis 3 ans. La pluie brisait les tabous, le réchauffement climatique restait inondé par la désespérance des corps. Des corps qui avaient besoin d’autres corps, différents d’eux pour capter l’humanité dans ce qu’elle a de plus bizarre, de plus ultime et de plus terrible. On ne parvenait pas vraiment à se comprendre, alors comprendre cette femme, allez savoir.

Sandrine correspondait par messages téléphoniques ; il était tard, elle me disait qu’elle m’aimait, qu’elle voulait partager sa vie avec moi, qu’elle me voulait pour mari, et enfin pour couronner le tout, cerise sur le gâteau, qu’un enfant devait naître de cet amour. Ça, mon ancienne concubine me l’avait prédit : « Tu rencontreras quelqu’un que tu aimeras, qui te correspondra plus que moi, d’un peu déprimée, tu l’aimeras à ton tour, et tu seras le père de ses enfants. Tu feras un bon père, j’en suis sûre. » Et je lui riais au nez, trop certain que nous ne vieillirions pas ensemble, ni que nous rajeunirions d’ailleurs, sauf que sa lucidité l’emporta sur mes désillusions. « Je me suis remise en cause, et aujourd’hui, c’est moi qui me sépare de toi. » Dernière sentence dictée par sa tristesse et son mépris. Nous ne devions plus jamais être ce que nous avions été.

Nous parlions d’elle. J’évoquais même son prénom, rarement il est vrai, sans contracter la vérole et en laissant à la vue des autres un visage apaisé. L’actualité d’un inintérêt croissant la plaçait parfois très vite entre deux phrases. Puis elle s’en allait aussi vite qu’elle apparaissait. Je réfléchissais, toujours en me prenant des murs. Et si ma silencieuse connaissant mes inclinations furieuses pour le corps adverse, avait sagement attendu une indélicatesse de ma part pour se donner une bonne raison de partir. Depuis l’acte impardonnable, elle s’était confinée dans un silence abject, avait changé d’appartement, d’activité, de salaire et pire que tout de prétendant. Deux solutions, si son mutisme était d’ordre amoureux, alors je lui pardonnais, non pas pour savourer quelque victoire sur mon ego lamentable, mais je trouvais cela plutôt noble de se priver à vie de quelqu’un que l’on aime parce que la souffrance est insurmontable autrement, et qu’un amour déçu reste un amour tout de même. Mais j’inclinais inexorablement vers la seconde possibilité, une éjection classique due effectivement au choc d’une vérité difficilement audible, puis de la confirmation qui s’ensuit sur l’importance ou pas d’un être dans sa vie. A ce moment là tout comme aujourd’hui d’ailleurs, je ne devais pas être plus important qu’un vague souvenir de jeunesse raté, mais inclus dans toute évolution humaine, dans tout parcours adolescent, estudiantin, universitaire ; bref avoir une relation amoureuse qui rate, combien en sont passés par là sans pour autant se plomber ou écrire un roman. Cette complicité de jadis rendait en trois ans un vague sentiment faussé, cet amour pourtant, rendu invisible, ces corps qui lors d’une baignade bretonne s’étaient enlacés, tout salés, et ces lèvres se collant comme une logique ventouse à mon visage, devenaient un reste indicible d’une erreur de jeunesse, tout cela il fallait se l’avaler, boire la tasse de l’incompréhension, se noyer dans ce que le passé nous restituait de vrai, de réel, mais en pertes additionnées. Des souvenirs départagés, tranchés en deux par l’un, annihilés dans l’enfer vécu par l’autre, atterré et seul à les décrocher du mur transparent.

A la sortie du cimetière Montparnasse où je me recueillais de temps à autre devant les corps invisibles de Jean Seberg, Emmanuel Bove, Emile Cioran, Philippe Muray, je me disais lors de mon chemin de croix solitaire, en pensant à celle qui ne pensait plus à rien, malgré son extrême vitalité, que si la mort devait nous séparer à jamais des gens que l’on aime ou pas, ou plus, la vie devait durant un laps de temps infime nous réconcilier, nous retrouver. Mais passée l’extrême amabilité conceptuelle d’un tel monologue intérieur, la mort elle-même, malgré sa puissance destructrice au-delà du concevable, ne pouvait rien à cette importance permissible de la vie, à notre paralysie effective, à notre asphyxie parallèle, à notre honte commune, à notre indifférence partagée, à notre incivilité chronique, à notre souvenir improbable, à notre réconciliation impossible ; et en sortant de ce lieu de deuil et de mémoire, je restais bêtement sur une décision inéluctable qui consistait à camper sur ses positions les plus conservatrices, positions qui me permettaient aussi de ne pas re-sombrer dans une déprime d’un autre âge. Toutes ces questions étaient permises à partir du moment où la vie était encore possible. Ensuite, ces enfantillages de bas étages disparaîtraient. En attendant il fallait les vivre. Curieux schéma de la planète Absurde. 

J’avais passé quatre années à m’endormir à ses côtés, et pourtant elle demeurerait à jamais la femme la moins importante de ma vie d’homme amoureux et non d’écrivain anonyme. Les femmes que je fréquentais depuis ne partageaient pas mes nuits à cette fréquence et pourtant elles la dépassaient en amour, en attention, en gentillesse, en plaisir ; en tout. Dans l’indifférence la plus sculpturale, nous nous accordions somptueusement dans le silence. Sur ce point ultime, nous étions encore en phase, en osmose. Nous avions accepté les règles du jeu de cette brutale rupture. La preuve que les gens ne tenaient pas à leurs semblables. Après une courte douleur, elle avait fait le ménage dans sa vie et reprenait un cursus pour le moins banal ; quant à moi, malgré une amorce de renoncement définitif et d’abolie significative, je restais bel et bien en vie, et en couple, puisque je n’avais jamais vécu dans un état de grâce tel que je le vivais avec Sandrine qui parlait mariage, enfant et maison. Sauf que je n’acceptais pas que deux êtres, aussi impurs soient-ils, fissent acte de silence et de désintérêt à ce point. Et pourtant j’étais d’une certaine façon aussi fautif qu’elle, orgueil et souffrance venaient corroborer le tout pour continuer bien comme il faut dans la senteur du vide et dans l’oubli de l’autre. On allait mourir chacun de son côté, on se savait mortel, doté d’une seule vie, et pourtant nous persistions dans l’indifférence depuis plus de trois ans. Incroyable ! Mais seule la vie dans ce qu’elle a de secret, d’absurde, de cauchemardesque permettait de telles extrémités.

Qui étais-je pour ne pas considérer l’immémoriale faute qui pesait sur mon compte depuis tout ce temps ? J’étais le seul et l’unique coupable de cette déconfiture sentimentale et je cherchais encore des responsables. J’avais tout fait pour qu’elle me quitte et maintenant qu’elle s’était fait la malle pour ne plus jamais réapparaître dans ma vie, je pleurnichais comme un chiot perdu sans sa mère. Elle n’avait rien demandé à personne en m’acceptant dans sa vie ; ni que je m’ennuie auprès d’elle, ni que je la trompe, ni que je lui mente, ni que je la fasse souffrir en fonction de mes puérilités d’être immature. On ne reste pas avec quelqu’un comme ça, à moins d’être masochiste ou de rechercher la souffrance à tout prix, pour consolider les bases de son couple. En fait, je me complaisais, non seulement à l’accabler, mais aussi à m’observer dans la posture de l’homme triste qui ronge sa solitude à coup de souvenirs épurés. J’aimais me faire mal, c’était moi le masochiste, et si j’avais souffert le martyr à sa disparition, c’était encore une fois un acte égoïste qui consistait à refuser que je ne souffre pas. Je me repassais ses titres préférés pour me remettre dans le bain, me demandant si elle les écoutait encore, la nuit lorsqu’elle s’endormait. Si mes amis s’interrogeaient aux dires que je leur faisais sur la véritable personnalité (contrastée pour le moins) de mon ancienne partenaire, je n’étais pas moins, à mes yeux, qu’un pantin tragique et déluré, qu’un zombie bien trop lucide sur sa capacité à appréhender les vivants, et en particulier les femmes qu’il désirait plus que tout. Elle avait commis le geste salvateur, faire ce que je ne savais pas faire : quitter. Elle s’était occupée à porter le sale rôle pour nos deux bonheurs, infaisables ensemble mais possibles séparément. Et aujourd’hui, grâce à sa ténacité inhumaine, nous baignions dans le bonheur terrestre. J’aurais dû depuis longtemps lui envoyer des fleurs suivies d’une lettre de remerciement, quel imbécile je faisais, toujours avec cinq ans de retard sur tout. Comment un homme et une femme vivant ensemble mais ne le supportant pas vont tout faire pour rendre heureuse leur moitié en se découpant réellement du noyau commun !

Nous allions fêter dignement la troisième année de silence intégral ; de la brutalité vraie étalée sur le temps sans la moindre percussion de nos souvenirs, sans aucun télescopage de nos pensées identiques. Au bout de trois ans, on ne se pose qu’une question : « Est ce trop tôt ou trop tard ? ». Cela ne faisait pas assez longtemps pour s’annihiler entièrement, il restait tout de même quelques bribes intactes, ne serait-ce que la difficile disparition du visage et de la voix de l’autre. Non la question pertinente qui se posait ne concernait plus que le temps. Comment, après trois ans, allait-on intégrer les années à venir en terme de deuil, de nostalgie, de mélancolie, et pire que ça, de souvenir de l’être cher ? Car si l’on persévérait dans l’intense mépris depuis trois ans, c’est que l’actualité s’y prêtait encore un peu. Mais dans deux, dans trois ans, quel motif aura encore notre haine absolue de l’autre pour s’implanter encore ? Le simple oubli viendra-t-il se substituer au silence sciemment programmé ? Mystère de sa réaction future. Bien évidemment, et même si je gambergeais quelques mauvais plans en la matière (j’ai souvent fonctionné par scénario bête tout en n’appliquant à la réalité que l’acte gratuit), je ne comptais en rien réenclencher un quelconque rapprochement en attendant sagement que le hasard nous remette sur les rails de notre vie. Il le referait, j’en étais comme persuadé. 

Le jour de son anniversaire, 28 ans, (dire que je la rencontrais à 19 ans…) je n’avais rien d’autre à faire que de draguer une minette de 16 ans, tout à fait dans mes goûts, à qui je proposais un petit tennis après son cours de français qu’elle suivait dans son lycée. J’étais un être pitoyable, mais assez doué pour me parfaire dans l’immoralité sensible, et la pitrerie sentimentale. Il fallait, pour plaider dignement ma cause d’être perdu, une gageure de ce style, et la petite, prénommée Elisa, accepta bien volontiers. J’étais cuit.

Les jours de commémoration passés, il fallait bien se remettre dans le bain des semaines et des heures que la vie nous proposait à ses jours perdus. On espérait toujours quelque chose d’autre, une rencontre ou un bain de soleil. J’avais peine à imaginer ce qu’était devenue au quotidien mon ancienne égérie. Et lorsque son image passait en trombe dans mon cerveau encore vif, c’était pour la représenter de façon fantomatique, quasi abstraite. La réalité touchait à sa fin. Trois ans de vie sans l’autre avaient épuisé toute matérialisation de l’être que j’avais connu. Elle s’était effacée de ma conscience en se révélant à elle-même lorsqu’elle m’abandonnât. Intéressante mise à l’épreuve du temps, de l’importance d’un être humain pour un autre, d’une histoire d’amour. Nos jeunes âges passés n’étaient pas les seuls responsables de ce naufrage. L’âme humaine dans son essence la plus appuyée avait contribué à l’épuration de nos deux souvenirs. L’homme était ainsi, la vie lui était souvent précieuse, miraculeuse parfois, mais l’annihilation de l’autre faisait partie de son savoir-faire quotidien. J’étais coupable de ne rien produire de mon côté, il est vrai, sauf que je n’étais pas à l’initiative de ce massacre perpétré au fil du temps. De ce point de vue, je me sentais plutôt victime que bourreau (même si encore une fois, j’avais amorcé la bombe de ce point de vue). Mais aujourd’hui, quelle importance avait pris mon écart de conduite face au silence qu’elle m’avait administré ? Et même si je lui avais mentionné, dans un sursaut de dégoût, d’accablement et d’orgueil, que nous ne nous reverrions plus, elle pouvait comprendre du haut de son bac + 6 que ces mots n’avaient résonné que sous le poids d’une immense tristesse ; celle d’apprendre que nos deux êtres se séparaient par sa seule décision.

A l’heure tardive qu’il était déjà, Julie et tant d’autres avaient disparu. Seule Sandrine se dressait devant la sauvagerie de certains. Nous étions que deux alors que je pleurais encore ces indigènes disparus. Elle me reprochait de ne pas croire en elle, en l’amour qu’elle me portait et qu’elle me porterait encore. Je me demandais d’où elle pouvait sortir autant de sentiments pour un seul homme, moi qui les démultipliais en fonction des femmes que je croisais. Mais elle ne bronchait pas, certaine de ses émotions, de son épanchement envers moi. Lorsque tu aimeras, tu comprendras, me disait-elle souvent, pour me faire durement comprendre qu’à presque 30 ans, ce sentiment ne m’était peut-être jamais arrivé.

Je ne parvenais à comprendre comment elle avait pu enterrer à coup de pioches quatre années d’un amour vrai alors que je venais de briser une amitié de 13 ans avec un homme sans y laisser une larme, un remord, et sans en éprouver la moindre culpabilité. Je pensais qu’il avait poussé le bouchon de l’hypocrisie, et qu’il renonçait surtout à mes chers préceptes de « fidélité », et au moyen d’une missive, je le renvoyais à ses contradictions. Il s’en défendit, sans me convaincre et renonça assez rapidement à rectifier le tire en se fermant dans ce mutisme aujourd’hui légendaire. J’avais été merveilleusement entraîné depuis et je ne fis le moindre geste en sa direction. L’ennui c’est que je n’en souffris nullement. Et je passais mon temps à reprocher à mon ancienne protégée l’attitude que j’avais aujourd’hui avec un ami. C’était compter aussi sur l’absence de passion que recèle une amitié, et du coup du peu de souffrance devant la perte d’un être cher. Ma vie, avec ou sans lui, ressemblait étrangement à la même chose ; bilan dérisoire de l’inimportance vitale pour moi de l’amitié (maintes fois trahies jusqu’ici). Au bout de toutes ces années où je lui avais fait remarquer ce que je lui reprochais, sans changement de sa part, j’avais usé mes cartes et renonçais purement et simplement à lui. La femme qui m’avait quitté avait tout simplement opéré le même résonnement. Au bout de quatre ou cinq grosses discordes relatives à mes infidélités ou tentatives de départ, elle avait jeté l’éponge en abandonnant. Si elle voulait un peu de bonheur ici-bas, elle devait m’évincer de sa vie, tout en gardant le discours d’une éventuelle retrouvaille d’anciens amants. La différence avec mon ancien ami, c’est que notre « rupture » ne lui faisait ni chaud ni froid puisqu’il ne m’avait pas prouvé en m’appelant l’importance de notre amitié. Alors que j’avais essayé comme un forcené, à une autre époque, de récupérer la femme qui se tirait du jour au lendemain.

Les célébrations diverses étaient passées et les anniversaires déjà lointains dans la course des jours heureux. La vie morne et sans lueur reprenait son allure terrifiante. Les femmes sentaient l’été en libérant quelques tétons, et les hommes, affublés du triste nom de pervers narcissiques, se cognaient le membre dans leur slip tiraillé. Tout allait mal, à l’envers, mais toujours dans un silence des plus constipés. L’on vivait aisément comme si le passé de deux êtres n’eut jamais existé ; et je commençais sérieusement à m’endormir sur cette condition terrifiante. Je pensais aussi à recommencer mes éternelles quêtes féminines dont le seul atout charnel consistait à me précipiter dans un malheur certain. Le temps nous dépassait, nous rangeait, nous consumait et pour finir nous assassinait. J’imaginais la possibilité de retrouvailles car si je devais retrouver l’une des quelques femmes égarées en chemin, peut-être que ce devait être elle. Pourquoi ? Je ne le savais pas moi-même ; peut-être parce qu’à côté d’elle, les autres ne m’avaient pas fait souffrir avec autant de charge et de puissance. Elles pouvaient reposer en paix, elles étaient oubliées ou pardonnées. Mais pour elle, l’un et l’autre de ces états étaient tout bonnement impensables. Il fallait donc avoir recours à la réalité. Mais comment, moi qui me protégeais inlassablement dans mes retranchements, mes souvenirs, mes cauchemars et surtout mon inaction chronique en matière de revirement sentimental ? Je l’avais fait une fois, avec une autre femme, et l’échec n’en avait été que plus fatal.

Le cortège d’illusions qui précédait généralement l’été vint frapper à ma porte après quelques mois d’absence, il est vrai. L’incessante pensée, pour ne pas dire obsession, sur mon amour perdu laissait place dans ses absences, à la tentation quasi permanente d’aller fouiner ailleurs, pour la simple raison de changer son quotidien. Devant l’ennui mugissant et la possible déroute de mon état mental, l’envie de quitter Sandrine venait me traverser le corps de temps à autre avant de rejeter en bloc ce genre de défi, incapable que j’étais du moindre geste en cette direction depuis belle lurette, mais surtout paralysé depuis ma rupture à revivre pareil cauchemar. Et pourtant, l’appel de la chair gratuite, ces visages construits sur les bases solides de la perfection sensible, de la beauté palpable, de l’esthétique touchante venaient m’arracher à ma solide constitution de perdant et le renoncement qui s’ensuivait me faisait dévaler les pentes arides de l’ennui, de la morosité et du bon vouloir de ne rien faire. A jamais je demeurerais prisonnier de l’illusion charnelle, de la rencontre gratuite et de la morale à mettre entre parenthèses en temps de sexe. Tromper me faisait à présent vomir, mais ne plus tromper me fichait dans un état d’impossibilité chronique. Auprès de Sandrine, l’ennui pernicieux venait s’incruster dans le vide de nos vies, de cette vie malgré nos vies, devrais-je dire. Bercé par la douleur du réel, elle-même aux prises avec l’illusion qu’est l’existence, je voulais me précipiter dans la luxure pour réconcilier le tout, la matière et l’absurdité, le plaisir et le malheur. La femme était le cerveau de l’affaire et le corps de la conquête. Difficile d’accès au premier abord, il n’en restait pas moins le seul outil appréciable en temps de vide et dont l’obtention gardait un goût inédit, du moins nouveau. La pensée de cet être perdu (à défaut de son corps qui, il est vrai, admettons le, parfois me manquait) me tiraillait et elle avait brisé durant trois ans certaines cellules fragiles de mon équilibre psychique. Je savais que je n’avais justement pas perdu cette femme à cause d’un quelconque dérapage libertin, ce qu’elle aurait apparemment pardonné, mais bel et bien par la contagion prématurée d’un amour d’une puissance jusqu’ici rarement rencontrée. Aujourd’hui, et en revenant d’une telle expérience, ou plutôt n’en revenant pas, je n’aspirais aucunement à une rencontre de ce type mais bel et bien à une prosaïque communion physique avec un objet fantasmé. Mais l’impossible chose mêlée à une tactique de séduction de ma part ne me propulsait en rien vers cet idéal, certain d’une déception de l’être choisi.

Depuis trois ans que je vivais dans cet appartement en compagnie de Francis, en plein XVè arrondissement chic, moi qui n’avais pas un rond, pas plus que Francis, j’avais croisé quatre fois Amélie, l’une des amies importantes de mon ancienne convive. Souvent au métro, dedans, où à la sortie. Je me doutais assez rapidement qu’elle aussi avait quitté son ancien logis du XIIIè pour celui-ci. Nous nous étions souvent vus, en couple, pour des dîners, des anniversaires, des vacances mêmes, où durant une semaine, nous avions partagé la maison familiale de cette dernière dans le sud de la France. Tout s’était merveilleusement passé, séances de plage intensives, baignades et jeux dans l’eau, barbecue et douches rafraîchissantes, balades romantiques sur les berges, glaces fondantes et bancs publics, tout était réuni pour profiter de nos vies de jeunes couples friqués. Qu’avait-elle fait de son larbin à elle depuis ce fameux temps ; celui qui n’avait pas les faveurs de ma fiancée de jadis s’était-il fait larguer comme une vieille chaussette à son tour, avait-il fait les frais lui aussi du mépris féminin en temps de désamour ? Car lui on pouvait dire qu’il l’aimait sa dulcinée chérie, toujours au petit soin, me confiant même qu’il refusait toute autre approche féminine tellement il était accrochée à elle, refusant même des cinémas, ou des soirées, de peur d’être la proie d’une chasseuse d’hommes ! Et c’est en grande pompe aux mains de Sandrine que j’aperçus sa silhouette dans la rame d’un métro en train de lire un Folio. C’était une qualité que je lui avais très tôt reconnue ; malgré des études insipides en communication et autre débilité moderne, elle avait la passion de lire les grands auteurs, et nous avions eu à ce sujet quelques discussions intéressantes. Et là aussi, elle lisait, sauf que terrassé par la culpabilité d’avoir refait de fond en comble ma vie avec Sandrine, je me dérobais, et me précipitais dans le fond de la rame de manière à ne pas être débusqué. J’avais pu observer sa magnifique plastique de dos jusqu’à ce qu’elle finisse par descendre, sans se retourner, puis se perdre dans la foule gluante des quais bondés. Et une de plus à mettre au compteur des fantômes. Non, ce qui était inquiétant, c’est que je pouvais tomber nez à nez avec le vrai fantôme dans ces rues étriquées ou ces couloirs lugubres de métro, main dans la main, nos deux couples recousus, crucifiés du regard, reconnus et malmenés d’incompréhension et d’indifférence. Quel spectacle morbide m’attendait encore?

Le monde était perdu ; ça y était, nous avions massacré notre propre monde à coup de plaisir permanent. Ce qui avant faisait partie de notre nature en contrôlant l’artifice et du coup parfois en nous amenant au regret, perdait aujourd’hui tout contrôle sur lui en se faisant dominer par ce dernier largement épaulé par la technique et son grand manitou : le système libéral. Tout était visible mais difficilement possible. Tout est permis, rien n’est possible chantait Bernard Lavilliers en 1984. Tout était exhibé mais jamais palpable.

Le désir était partout, le plaisir dans nos mains, dégoulinant souvent de solitude et d’impuissance ; là où régnait l’excès, le silence s’imposait. Mais lorsque l’opportunité se présentait, nous foncions tête baissée dans l’imposture, guidés par les radars de la modernité marchande. Une jeune fille de 16 ans, une autre, qui fréquentait mon lieu de travail me proposa d’un trait si je voulais aller barboter avec elle dans une piscine nocturne. « J’emmène les brassards ou les préservatifs ? » aurais-je pu rajouter! Son audace me coupa la chique, et je lui refilais honteusement mon téléphone pour que notre numéro aquatique ne soit pas que parole en l’air. Qu’allais-je faire encore ? Jouer au sous-marin dans ma baignoire ou aller déflorer cette jeune Flora qui n’avait pas encore dépassé sa seizième année dans l’eau bouillonnante d’un bassin à bulles un soir de juillet ? Excitante proposition si je n’avais pas 28 ans, si je ne travaillais pas au sein d’une population jeune, si je n’étais pas pris dans les filets de Sandrine que j’aimais, et de la morale par la même occasion qui mêlait en deux trois mouvements des notions telles que le mensonge, l’infidélité, le respect, la maturité, la responsabilité, etc.

En me recueillant sur la tombe de Jean Seberg, j’avais une tierce activité non loin de là, celle de chroniqueur pour un site littéraire où je venais me servir en livres, boulevard Edgar Quinet, je pensais à la tronche qu’auraient nos deux tombes. Nos vies seraient davantage séparées que les allées de nos cimetières lorsque la mort viendrait dérober à jamais notre somptueuse réconciliation impossible. Et je me demandais, en me recueillant devant la plus belle femme du monde oubliée depuis 1979, si en cas de mort prématurée de sa part, j’irais me recueillir sur sa dépouille privée de vie ? Dans quel but, celui de la revoir une dernière fois, ou celui de se souvenir d’un amour perdu, dilué dans le lointain passé ? Dans le cas contraire, en cas de dérapage mortuaire, ma fiancée si fidèle à ses principes viendrait-elle prier sur mon pauvre corps éteint ? Elle qui n’avait daigné aller sur celle de son cher père, j’en conviens, ne prendrait pas sur les R.T.T. de sa grande entreprise pour aller en silence repenser à nos amours d’antan en scrutant la dalle en marbre qui signifie la fin brutale de toute vie. Alors que faire ? Ne pas mourir, me disais-je en dépit d’autres solutions un peu plus convenables ? Je me préparais sérieusement à mon tennis du lendemain, du très lent demain…

Les vacances avaient sonné de toute leur trombe métaphysique, c’est-à-dire dans toute leur grossière inconsistance, festive et malade. Le but : s’avachir sur le sable fin des côtes françaises, rôtir comme un poulet et consommer du bonheur au goût de barbe à papa. Qu’allait-elle faire pour son quatrième été sans moi ? Un petit pays lointain, la montagne durant la verdure des pâturages ou la Bretagne solide et ennuyeuse où j’avais laissé quelques mauvais souvenirs ? « Vacances de grand-mère » que je voulais à tout prix éviter et qui la faisaient pleurer… Quant à moi, je filais avec Sandrine pour un exercice déterminant, 15 jours d’affilés en sa compagnie ; du jamais tenté et je préparais raquettes de tennis et montagne de livres devant l’épaisseur de l’ennui qui s’annonçait entre deux parties de jambes en l’air. Dieu que j’étais subordonné à l’ennui, j’étais le pronom relatif qui l’annonçait quelque soit la l’antécédent féminin qu’il introduisait. Avec Francis, pas de risque de niveau 3 en matière de lassitude : solitude, contemplation des paysages féminins, et sport intensif m’enlevaient de l’esprit les montagnes de vide à combler. Mais avec une femme la partie s’annonçait plus périlleuse. Passés les câlins usuels et les baisers dans le coup, on changeait de camp, les journées prenaient une teneur plus informelle et dramatique en se rallongeant dans la difficile acceptation de l’autre. Et j’étais roi dans le domaine de me sentir victime des douloureux carcans du couple prisonnier de son incompatibilité biologique, philosophique, métabolique, et psychologique. Heureusement que parfois, les sexes, bien plus lucides, s’accordaient le temps d’une illusion d’optique.

Mais la nuit se jouait encore de moi en m’imposant un rêve continu d’elle avec toutefois quelques subtiles variantes. Cette fois-ci, il y avait discussion, compréhension, amour. Nous étions assis à une table de salon, sûrement dans son nouvel appartement, et nous discutions le plus sagement du monde. Elle me souriait, me disait des choses gentilles et j’avais dans la tête à ce moment-là, quelques réflexes de culpabilité ; car dans le rêve, je la trompais depuis trois ans avec une autre ! Je me demandais encore comment j’en étais arrivé là ; incapable de trancher après trois ans d’adultère, mais surtout conscient que j’aimais les deux femmes à la fois ! Je me réveillais en sursaut, avec durant la journée, le visage de cette blonde aux yeux bleus que je n’avais pas vue depuis trois ans et deux mois. Incroyable !

L’été parsemait ses rues de groupes humains, chacun avec leurs erreurs, leurs faiblesses, leur bonté mais présentés comme de simples moutons en terrain de tourisme ou autres errements estivaux. Dans ce lot consentant, il fallait bien se faire une place ; alors je tentais impénétrablement de m’imaginer ce que vivait mon fantôme impossible ; car même cet état précaire d’apparition devenait de plus en plus difficile à conceptualiser tant son image ne parvenait que difficilement à ma mémoire endeuillée. Alors imaginer devenait très vite se souvenir, et je laissais défiler quelques images persistantes, ineffaçables, percutantes de ce que furent nos quatre années aujourd’hui aussi solides qu’un socle de cendres. L’été ira loin sans nous.

Nous étions couchés dans le lit conjugal. Nous avions poussé les draps et nos pieds dépassaient du matelas. Le printemps annonçait déjà le premier été sans nous. Affalés sur le ventre, nos deux visages pointant le mur d’en face, nous nous adonnions à ce qui fut l’une de nos dernières conversations. Elle avait compris que j’étais déjà ailleurs, dans les bras d’une autre, mais sans preuve tangible, elle se contentait d’attendre son jour pour foutre le camp, ou plutôt pour me virer. Sachant tout cela, je lui parlais de manière très calme, de notre séparation, lui demandant ce que l’on deviendrait après, et surtout si nous resterions, malgré la douleur, en contact. Elle acquiesça de suite, presque sans réfléchir. Un « oui » qui faillit m’abattre devant tant de sincérité vraie, de gentillesse, d’amour pur. Alors j’étais libéré, elle savait que j’en aimais une autre mais elle ne disait rien, et surtout, prévoyait pour nous un au-delà de la souffrance, un respect mutuel et un attachement sincère. Après réflexion, je comprenais que je lui facilitais la tâche, qu’elle aussi voulait en finir et au plus vite. Elle ne pouvait que m’encourager à partir. Et non pas à la tromper ! Car là, c’était un gage d’humiliation, et elle ne pouvait l’accepter. « Tu comptes pour moi. » Voilà ses derniers mots prononcés dans un sanglot terrible avant qu’elle ne se transforme en terreur indifférente, en indifférence terrifiante. A partir de là, il fallait changer de sujet.

 

VII

Journal

 « A vivre trop près de quelqu’un, il en va comme d’une bonne gravure que nous prendrions et reprendrions sans cesse avec les doigts nus : un beau jour, nous n’avons plus entre les mains qu’un chiffon de papier maculé. L’âme humaine, à force de contacts perpétuels, finit aussi par être usée ; du moins finit-elle par le paraître, – nous n’en retrouvons jamais le dessin et la beauté originaux. – On perd toujours à un commerce trop familier avec les femmes et ses amis ; et c’est parfois la perle de sa vie que l’on y perd. » Friedrich Nietzsche, Humain, trop humain, 1877

 

31 juillet

Cette nuit peut faire définitivement partie du « top 10 » de mes rêves les plus horrifiques faits sur ton compte. Je rêvais donc que je te rencontrais dans Paris, avec ta mère, coiffée au carré. Nous étions dans une sorte de galerie avec des colonnes blanches et des escaliers partout. Tu me vis, mais comme à ton habitude, tu ne bougeas pas le petit doigt. Une ellipse médiumnique nous réunit le moment suivant dans ton appartement. Un nouveau logement que je ne connaissais pas et où il régnait un foutoir pas possible. Tu gesticulais dans tous les sens, cherchant sûrement des affaires pour ta prochaine virée. Sur un tableau blanc sensé représenter ton emploi du temps hebdomadaire, se trouvait encore inscrit mon prénom avec une date d’année à côté. A ma question, tu répondais froidement que tu n’avais pas réussi à l’effacer de ce tableau (et non pas de ta mémoire) à cause d’un stylo indélébile, mais que ça ne te gênait pas. Tu me méprisais de façon outrancière, tu m’ignorais dans cet appartement lugubre, affairée à trouver des vêtements de danse. Tu t’étais fait tatouer une fleur énorme dans le dos, tu avais un bandeau dans les cheveux, tu continuais à danser dans une troupe. Un moment, on sonna, c’était un type louche qui semblait quémander de l’argent, en fait il voulait que tu lui corriges des phrases en anglais. Tu lui arrachas la feuille des mains, corrigeas le tout en cinq minutes, puis tu le renvoyas d’un ton insupportable. Tu lui reprochas avec violence d’être rentré dans l’appartement sans que tu lui aies autorisé. A ce moment, je fus pris d’une espèce de suffocation. Je me mis à trembler tellement j’étais sidéré de ton comportement, en fait de te voir si changée, si inhumaine avec tout le monde. A mon réveil en sueur, impossible de retrouver le sommeil. Je fis les quatre cents pas dans la nuit de la maison de vacances que j’occupais depuis quelques jours. Je pensais à nos trois années bien tassées où ni toi ni moi n’avions eu le courage, l’envie, la tristesse, la faiblesse, l’humanité, l’intelligence, le renoncement de composer notre numéro de téléphone. Etait-ce, à ce stade bien précis, du simple mépris ou une révélation toute autre. Toute cette nuit, je ressassais ce macabre schéma en tête. Ainsi que les moments où nous étions en totale immersion… Je ne comprenais rien, mais je savais que le jour allait se lever et que je reprendrais ma vie normale malgré la puissante impossibilité qui me possédait alors. A ce moment, tu devais me manquer comme jamais je l’eus un jour escompté. Je préparais mes claquettes. J’allais à la plage dans quelques heures, contaminé par la pensée d’un être manquant, absent, disparu, parti, désintégré, oublié, immergé, englouti, assailli, mort.

1er août

Je lis dans Après l’histoire de Philippe Muray, ce livre fantastique sur cette époque que tu aimais tant : « Le roman de l’absence d’autrui est la seule aventure humaine qui puisse désormais être contée. » Même si cette injonction est une critique de l’ère hyperfestive à laquelle tu t’es toujours tellement bien assignée, elle concerne un peu, et dans un sens plutôt différent, l’objet de mon roman. Bien sûr, j’ai pensé à toi sur ma serviette de plage, observant le vide que tu laissais, aussi bien dans ma vie, que dans ce texte. Et en lisant Muray qui achève en des phrases assassines les mièvreries festives de l’an 2000 que tu défendais avec tant de vigueur.

13 août

Tu n’étais pas la seule à continuer le silence. Le mariage d’une cousine me remit dans l’ambiance de ton absence. La dernière fois que j’avais ramené ma pomme à ce genre d’erreur festive, c’était à celle de mon frère ; et tu étais là, plus pour longtemps mais tout de même. Nous étions rentrés de vacances la veille, du sud plus exactement où nous avions passé quelques jours avec l’une de tes amies, celle que je croise de temps en temps dans mon quartier. Au matin des préparations, nous nous étions disputés sur je ne sais quoi. Nous avions débarqué chez mes parents en faignant l’entente cordiale. Puis le mariage où je ne t’invitais même pas à danser, gêné, comme étant à 1000 lieux de t’aimer vraiment alors qu’il n’en était rien. Nous étions partis tôt, comme aujourd’hui d’ailleurs où je quittais les lieux après le dessert, définitivement allergique aux pistes dansantes et aux surexcités qui les accompagnent. Nous nous étions couchés, épuisés, mais nous étions, ce soir là, redevenus nous-mêmes, nous avions repris nos esprits, et nos corps lassés s’endormirent ensemble, réconciliés. Nos corps usés par le retour en train, la canicule, la journée de chiens, reposaient en symbiose, et je ressentais à ce moment, la force qui nous unissait. Enfin, la force apparente, j’ai compris depuis que notre union ne reposait sur rien, sur une magnifique erreur, et beaucoup de bizarreries égotistes.

Ces gens, pas vus depuis quatre ans, sachant vaguement que tu t’étais fait la malle en me laissant crever comme un rat, accueillirent comme il se doit ta remplaçante, lui demandant les mêmes choses qu’ils te demandaient jadis. Ils semblaient aussi voir que j’étais tombé sur mieux. Physiquement parlant déjà où tu ne pouvais rivaliser, puis humainement ensuite, voyant qu’ils n’avaient pas à faire à une mégère aux sourires de circonstances et aux apparences joyeuses, à une bourgeoise brillante et ambitieuse mais bel et bien à quelqu’un de sincère, de vrai, et de véritablement gentil. Comme toi, comme moi, ces hypocrites continuaient le silence sur ton compte en faisant comme si tu n’avais jamais existé, comme si je ne t’avais jamais connue. Tout ça passe comme une lettre à la poste en temps de mensonges ; même en temps de guerre. Sauf mon père, plus malin, qui, au moment où quelqu’un évoquait le mariage de mon frère, me lança brièvement un regard en coin, l’œil tragique et le rictus compatissant qui devaient souligner ton absence. Ces instants fugaces qui en disent long sur ta disparition et la façon dont chacun l’a interprétée… (Ma mère a pleuré le jour où je lui ai dit que nous étions séparés, elle a pleuré parce qu’elle a compris qu’elle ne te reverrait jamais… Mes parents t’appréciaient, s’étant toujours trompés sur ton compte.) Tu as dû jouer pareillement l’an passé au mariage de ta grande amie, accompagnée par mon remplaçant, sauf qu’à l’époque tu n’avais pas à affronter un compagnon qui boit comme un poivrot en temps de fête…

Mais le silence est grave, c’est une maladie de chien, car derrière se cache l’implacable vérité, la dure réalité, celle que j’essaie maladroitement de rendre compte ici, noir sur blanc d’un passé en noir et blanc.

Je me demandais d’ailleurs dans mon nouveau costard ce que tu pouvais bien glander pendant que je festoyais comme un vaurien dans ce restaurant perdu de campagne. T’arrivait-il de t’arrêter deux secondes et de penser à notre union détruite par nos soins ? A la vue du bébé cochon cramé pour l’occase, ramené de la tête aux pieds coulant déjà dans la sauce aux champignons, puis charcuté dans son plat d’argent pour la troupe guillerette, je pensais inexorablement à toi. Je ne saurai dire pourquoi à ce moment tragique, et en fixant les yeux éteints du porcelet, je vis ton visage apparaître. Peut-être une légère ressemblance dans les traits. A la fin de la boucherie, lorsque l’ensemble des convives se fut goinfré sans la moindre compassion pour la pauvre bête coupée en tranches fines, je m’approchais de ce qui restait du cadavre, une tête brunie ruisselant dans la sauce de ses intestins, calcinée par les flammes, un zest de langue sortant de sa gueule ratatinée, les yeux fermés, le repos digne du sacrifié. Bien évidemment, je n’avais pris ne serait-ce qu’un minime morceau de l’animal. Ça aussi, je ne pouvais plus, voir la réalité en face.

20 août

Je n’ai plus rien à te dire mais encore un peu à t’écrire.

22 août : Patrick.

La perte d’un être cher se confond avec la perte du réel. Comme il est difficile à présent de te savoir encore parmi les vivants quand on compte les absences avec les doigts. Les vacances s’achèvent, une rentrée s’annonce, rien de bien rassurant, toujours du silence, et ton devenir poussiéreux pénètre à peine dans les recoins de ma conscience. Moi qui croyais penser à toi avant d’entamer ma célèbre « rando vélo », sur les chemins caillouteux des bords de Loire, et bien il n’en fut rien, malgré le paysage désertique qui défilait. Je me concentrais sur la route et la vitesse de mon véhicule à deux roues en pensant à l’étape importante de mon circuit : Patrick Dewaere. Un moment donc, à Saint Rémy du Lattay, je me suis retrouvé seul devant la tombe de cet homme disparu. Francis, conscient de mon rapport aux disparus et de l’importance que représente l’acteur pour moi, m’a laissé me recueillir. Il attendait devant, sur son vélo, accoudé à un poteau. Dans ce petit cimetière perdu du Loiret où pas un bruit ne n’atteignait les murs, je fixais la pierre tombale du comédien. Je ne parvenais pas à intégrer cette séparation brutale avec les êtres. Mais cette dalle, ces plaques commémoratives saluaient la mémoire d’un homme achevé par ses démons. Un type qui s’est fichu une balle de 22 long rifle dans la bouche qui l’a déposé tout droit dans ce caveau vieux de 25 ans. 25 ans de mort et le silence autour pour bien montrer comment les années passent. « Tout ça à cause d’une femme. », me disais-je, une femme qui vit pendant que tu meurs depuis 25 ans. Sans un bruit, mais avec des souvenirs à chaque coin de rue. Je pensais un peu à nous en dépassant le portail grisâtre de l’entrée. A nous qui allons mourir sans nous revoir. Je repris le vélo puis pédalai, tout en me retournant vers Patrick qui dormait, soulagé de trop nombreuses tristesses, jusqu’à ce que je ne puisse plus apercevoir le petit cimetière de Saint Rémy du Lattay.

23 août, 00 : 21

En voilà au moins une qui réapparaît, la magnifique Natascha Kampusch, la jeune autrichienne qui a réchappé l’an dernier à son ravisseur, le mystérieux et loufoque Wolgang Priklopil. Une interview raconte comment l’ex captive a vécu sa première année de liberté après son évasion réussie. Quelque peu enlaidie par un an d’allégresse et de laisser-aller, Natascha, toujours en prise avec le réel, explique que sa reconversion est, somme toute, assez difficile. Son esprit est encore hanté par son premier amour : l’absence de Wolgang est vécue comme un poids quasi insurmontable. Comment continuer à vivre sans son ange gardien ? Elle avoue au journaliste qu’elle se méfie toujours des hommes (Alors qu’elle devrait plutôt se méfier des journalistes…) même si elle entend leur faire confiance un jour. Un peu comme toi et ton fameux « Vous êtes tous les mêmes… ». Sauf qu’elle n’est pas prête à oublier son histoire d’amour maléfique…

Priklopil le magnifique, l’ange déchu, le bourreau au cœur tendre semble accompagner la jeune fille dans les premiers pas de sa jeunesse. Elle a fêté ses 19 ans sans lui mais ne se sépare pas de la photo du cercueil de son protégé qu’elle garde enfouie dans son portefeuille et qu’elle range dans la poche intérieure gauche de son manteau. Encore une fois, la petite m’impressionne. Dire qu’elle a pardonné à ce maniaque romantique alors que certaines enterrent pour de bon leurs anciens amants innocents. Les femmes sont capables de tellement grand, tout autant que de terriblement mesquin ! Quelle est la pire destinée de l’homme ? Mourir en héros et rester dans le cœur d’une femme ou survivre et pleurer d’être oublié par cette dernière ? La télévision française, pour une fois, semble avoir saisi le nœud de l’affaire. On nous remontre la photo officielle de Wolgang, le loup des Carpates, le pirate du Danube, le geôlier suicidaire, le tortionnaire sensible. Sur un fond bleu, on revoit l’ouvrier pervers sexuel, la mine à la Joly Jumper au regard de méduse échouée. Une vraie tête de pieuvre inoffensive dont le silence perse les orbites. Les hyènes de la chaîne privée ont au moins compris cela, on ne pouvait évoquer Natascha sans Wolgang, et Natascha ne pouvait pas parler d’autre chose que de lui. Leur vie est scellée. Elle sera là pour lui, elle sera la seule à penser à lui lorsque la mère du défunt rendra son dernier soupir, elle ne lui en voudra pas d’avoir gâché sa vie pendant huit ans, de toute façon, elle était gâchée à la base ; peut-être entendra-t-elle sa voix lui conseiller tel ou tel homme pour sa vie future. Un frère de sang qui l’aimera autant qu’il l’a aimée et qui en fera sa prisonnière sans les barreaux priklopiliens qui jusqu’ici étaient synonymes pour elle d’amour viscéral. (Qui sait si un jour le fantasme des menottes lui parcourra l’esprit ?) Il l’entendra rendre aux cieux son premier orgasme, incapable qu’il fut de lui en procurer en huit années de viol. Elle apprendra ce qu’est la véritable prison lorsqu’on est deux en liberté. Là où le pardon n’existe pas ; tout étant trop facile. Alors que pour pardonner un tortionnaire pédophile, il en faut du caractère et de l’abnégation. Natascha reproduira-t-elle avec les hommes ce qu’elle a enduré, s’inspirant de son maître chanteur ? Personne ne nous le dira, car d’ici peu, cette histoire passera à la postérité des faits divers et s’arrêtera justement là, là même où tout commence. Alors qu’elle est en fait une terrible histoire d’amour. Chacun la sienne, et Natascha a commencé très tôt dans le domaine.

25 août

C’est fou comme l’amour peut briser un couple en deux. Beaucoup pensé à toi à cause de Promise, cette chanson du groupe irlandais que nous écoutions souvent ensemble et qui m’est revenue en tête ces temps-ci. Je pense à te revoir, mais je me dis que j’en serais tout bonnement incapable. Te revoir, ton visage à peine changé, cette façon que tu auras de me dire bonjour, de ta voix solennelle bien connue, celle que tu employais lorsqu’au téléphone tu tombais sur un futur patron ou un directeur de stage, le ton grave et posé, le rire de circonstance et la politesse usuelle, sans compter le poids de ces années perdues en face de toi… Impossible à (di)gérer.

Tout de suite, j’ai opté pour la désintégration de l’autre, comme toi, mais sûrement pas pour les mêmes raisons. Peut-être t’en rappelles-tu, lorsque nous parlions de ce jour où tu me jetterais, tu me disais vouloir me revoir par la suite, garder le contact comme soupape de sécurité alors que je te proposais l’inverse, un oubli total, un renvoi de l’autre dans la planète glaciale du silence. Tu semblais le déplorer, « C’est dommage. », avais-tu dit. Je doutais déjà de ta sincérité, optant toujours pour le choix consensuel. Tu as pris, tout comme moi, la seconde solution. Mais pour moi, c’était pour ne pas contrarier tes projets génocidaires, respecter la grande maturité de ton inhumanité lorsque la tristesse la dictait, c’était te renvoyer l’ascenseur, mais c’était aussi pour ne pas redescendre dans un rapport trivial et inconsistant. Garder dans l’absence, la puissance de notre rapport passé, et du coup de celui présent. Puissance de deux êtres qui s’aiment, qui se respirent, qui se touchent, qui se comprennent, puis même degré dans le trou béant qu’ils laissent derrière eux, du vide intergalactique, sidéral et sidérant. Toujours pour nous préserver du sordide, de notre côté remplaçable, bref de tous les raccourcis de la vie. Et c’était ce que l’on vivait à présent, comme nous l’avions prévu.

26 août

Sandrine me parle de temps en temps de toi. Elle semble comparer les deux caractères. Elle te comprend aussi, elle sait pourquoi tu n’es jamais revenue, et lorsque je t’insulte lorsque je t’évoque, elle se braque en me disant de cesser de te traiter ainsi. Jamais elle ne t’a crue inhumaine ou déloyale. Me voyant te dénigrer à la moindre évocation, elle me demande alors pourquoi j’ai tant souffert de notre extermination. Je n’ose véritablement lui répondre, parfois ne comprenant pas moi-même ce qui m’a poussé à de telles extrémités (dont ce texte fait partie d’ailleurs). En fait, elle semble ignorer qu’il y a des personnes qui ne devraient jamais disparaître et toi, de par tout ce qu’il y avait de bon en toi, tu n’aurais jamais dû disparaître. Ça ne faisait pas partie de nous ce déchirement banal entre deux êtres qui se méprisent avec tout leur talent de comédien collabo des convenances et des relations humaines. Je me sentais tellement au dessus de cela, de ce non rapport étriqué, de cet éloignement étroit entre deux sortes d’imbéciles profonds.

Ta grande amie avait fait double jeu. Elle était de ton côté mais je la sentais basculer, elle voulait m’aider un peu ; comprenait-elle vraiment tes motivations d’annihilation ? Lorsqu’elle m’annonça de manière guillerette que mes affaires m’attendaient déjà chez elle, je fus estomaqué par ton sens du rangement (sens qui te faisait jadis défaut …). Bien plus rapide que lorsque nous partagions les mêmes murs. Je ne comprenais rien, quel effacement. Je lui posais la question, je lui demandais comment allais-je faire pour te supporter, même dans ma mémoire, comment allais-je faire avec mes souvenirs devant tant de détermination à ruiner l’autre. Et elle me répondit de cette franche manière : « Tu peux maintenant commencer à la haïr, c’est ce que je te conseille. » Elle qui deux jours plus tôt me conseillait le recul, que peut-être il y aurait une réconciliation, même inespérée, avouait ainsi, à travers sa sentence, que la machine à mépris était bien lancée et que personne ne pouvait l’arrêter. Je raccrochais le téléphone, m’assis sur le premier banc venu me seconder, et me mis à pleurer. Je savais qu’à ce moment précis, je ne pouvais rien faire d’autre que de m’effondrer. Que c’était le moment de pleurer, que je n’avais plus que ça à faire avec l’espoir d’aller mieux un jour.

28 août

Je parle de ce texte encore incomplet à un ami réalisateur, scénariste, et écrivain. Je lui en explique la trame. Un livre d’amour sous forme hybride adressé à une femme perdue dans l’univers. Un type intelligent qui serait susceptible de comprendre un tel travail littéraire, mais de suite, il me parle de narcissisme, qu’il est dérisoire de parler de soi à chaque fois et que la littérature, surtout de nos jours, est plutôt en manque de fictions, qu’il faut inventer, etc. Je lui explique en gros le faux bon de trois ans et demi que tu me fais depuis ton choix de te passer de mes services, mais rien, pas de réaction de sa part. Tu m’as quitté, il est normal que nous en soyons là, que le silence et l’annihilation de l’autre fassent partie du jeu. Je décris un peu la femme que j’ai connue durant quatre ans, et là, il commence à s’interroger. Fin connaisseur de la psychologie humaine et notamment féminine, il comprend très vite à quoi tu ressemblais, à quel genre de femme tu appartenais, tiraillée par les convenances sociales, l’éducation bourgeoise, la mort du père et l’hystérie galopante. Je me garderais bien de corroborer par ses dires mes propos tant ils sont proches de ce j’ai écrit là, mais je reste estomaqué par son sens de l’analyse. « Mais pourquoi cherches-tu à te faire remarquer d’une telle fille aujourd’hui, tu t’en fous non ? » Sous entendu, qu’est ce que tu fiches à vouloir t’immiscer de cette façon narcissique dans la vie de cette autruche quand tu vois l’horizon des femmes qui défile autour de toi ?

Oui, je m’en fiche, et peut-être a-t-il touché du doigt le nœud du problème, serait-ce encore un texte purement idéologique ? Mais cela serait trop simple. Il n’a pas compris que deux êtres, aussi indifférents soient-ils l’un pour l’autre, sont parfois inexorablement accrochés, même après la mort de leur entente, en dépit des critiques et des détestations, des convenances et des lois.

6 septembre

Ton inexistence remonte à la surface et laisse derrière mes pas cette vague intuition d’irréel. Nous nous sommes tellement méprisés que nous souffrons de n’apparaître à nos souvenirs que sous des formes désintégrées. Nous puisons du vivant, nous ne faisons que ça, y compris, et je dirais même tout d’abord dans nos actions les plus triviales. Tout est plus vivant que nous,  en tant qu’instance bassement assimilable au passé. Nos vies sont si ancrées dans le silence de nos deux existences que nous sommes réduits en cendres de notre vivant. Nous avons été incinérés chacun par l’autre, et notre vague souvenir ne repose plus que dans une urne cellulaire.  Demander du pain à la boulangère, pousser un chariot, défaire ses lacets, appuyer sur la machine à café, biper sa carte de cantine, dire bonjour au coursier, observer le visage d’une adolescente, se taire lorsque l’on méprise son collègue, lécher une cuillère, gonfler un pneu, atteindre un strapontin, survivre à une gay pride, tirer une chasse d’eau, passer un revers long de ligne, embrasser son chat, courir s’abriter de la pluie, tromper encore et encore sa femme ; tout cela nous fiche dans une réalité implacable. Nous touchons du doigt ce que nous sommes, ce que la vie présente chaque jour de notre passé. Mais toi, où es-tu dans ce magma putride des réveils matins qui nous assomment du vide de nos chagrins ? Nous ne savons pas que l’autre émerge du froid, qu’il rentre dans une chaufferie, qu’il délaisse son savoir au profit du goût salé des autres mutants qui lui tiennent la main. La pluie ne fait plus le même bruit, ne coule plus sur le même toit, ne berce plus les mêmes visages, mais nous nous en contentons. Nous laissons ce temps défiler car nous sommes destinés au silence, nous nous échauffons à disparaître entièrement, nous nous surpassons dans la construction de nos échéances. Nous faisons pitié à voir et je te vois encore sourire. Une chose que je ne t’ai jamais dite… et bien je vais te l’écrire. Lorsque tu te levais avant moi pour aller travailler et que tu claquais la porte derrière toi, et bien je me levais à mon tour, restais à la fenêtre, derrière les rideaux (dont j’ai oublié la couleur…) pour te regarder partir rejoindre ton bus. J’aimais bien t’observer de là haut pour te voir une dernière fois avant le soir. Je reconnaissais de suite ta silhouette apparaître sur la route, ton long manteau marron, ton sac à main noir, et tes cheveux magnifiques qui luisaient déjà aux premiers rayons du matin. Tu regardais prudemment à gauche, puis à droite et tu traversais la route en diagonale pour rejoindre ton arrêt. Parfois, en apercevant le bus du trottoir d’en face, tu te mettais à courir pour le choper, tu t’éloignais vite à travers les arbres du boulevard puis tu disparaissais pour la journée avec l’idée du bus qui traçait sa route en t’emmenant vers ta vie d’étudiante. La plupart du temps je me recouchais, mais de temps en temps, j’en profitais pour m’en aller moi aussi.

Le 7

Je plains l’homme quitté par la femme qu’il aime, quand je vois ce que j’ai souffert pour une  femme que je n’aimais pas. La lutte doit être impossible.

11 septembre

Nous nous étions appelés il y a six ans, tu m’avais téléphoné, tu ne comprenais pas pourquoi les actions avaient toutes chuté ce matin en arrivant à ton travail. Tu étais en stage de communication à l’époque. Je t’expliquais que deux avions, deux bœings s’étaient encastrés dans les deux tours du World Trade Center. Tu étais horrifiée, tu me disais que ces types étaient fous, etc.

Aujourd’hui j’ai pris la ligne qui m’amenait jadis à ton domicile. Oh, une partie de tennis sur le court numéro trois de Rolland Garros m’attendait et je ne pouvais faire autrement que de prendre ce foutu métro. Au retour, je rêvais de te rencontrer. Je t’aurais souri je pense.

20 septembre

Je pensais cette nuit à une chose. J’aurais pu intituler ce texte : La Disparition. Il n’est question que de cela. Mais tu sais bien que ce titre est déjà pris par Georges Pérec, mais dans son roman c’était le « e » qui était absent, une lettre, importante soit, mais une lettre. Dans mon récit, c’est un être humain.

25 septembre

Tu vois, même Francis, mon ami, notre ancien ami, celui qui sortait des discours sur la morale, la sincérité, la fidélité en amour ; bah voilà que j’apprends par une ex-collègue, alors qu’il s’en est toujours caché, malgré les suspicions dont je lui faisais part, qu’il a trompé sa copine avec. Francis qui, lorsque je lui parle d’adultère me rétorque avec emphase, croyant sûrement à ce qu’il dit, qu’il ne pourrait se regarder dans une glace ! Et bien Francis est débusqué. Et j’apprends d’un coup que non seulement il a menti à cette fameuse ex-collègue sur sa relation avec sa copine ; mais en plus à moi, me répondant par des pirouettes continuelles lorsque je mettais la question sur le tapis. Deux mensonges, un à sa maîtresse, l’autre à son meilleur ami. Et bien si tu avais été la fiancée du dit Francis, tu l’aurais abattu à coup de décharge de chevrotine dans les dents. M’enfin, je comprends un peu mieux la douleur que tu as du subir lorsque tu as découvert que je te mentais. Une réelle dévaluation de l’autre. Ce qui était présent au stade du respect, de l’admiration, de l’amour redescendait d’un coup dans le trivial, le commun, le banal. Difficile à avaler. Je dévalais les pentes de ton amour ainsi. Et c’est ce que fera Gertrude avec Francis si celle-ci apprend la chose. Elle sera défigurée par l’illusion qu’elle portait sur lui. Elle le renverra pleurer sa dépendance sexuelle dans sa turne de célibataire. Je te comprends ; mais je ne mets pas de côté l’aspect purement complexe de la personnalité humaine. Je ne dois pas juger Francis pour ce qu’il fait. Mentir est la base première de toute relation adultérine. Mentir à la maîtresse, ne rien dire à l’officielle, c’est dans n’importe quel manuel premier des codes de l’adultère ! Non, si je dois le juger, c’est sur son caractère tout entier, car en mentant ainsi aux autres, en voulant parader et montrer en permanence la face reluisante, lisse, jamais complexe de sa personnalité aux autres, Francis se ment à lui-même. Il pratique le déni de soi, et du coup trompe tour le monde. Il refuse sa part d’ombre, il la rejette, il la refoule. Il n’accepte pas d’être un salaud alors qu’il est juste un homme, avec ses contradictions, ses difficultés, ses peines, ses désirs et ses secrets. Alors à présent, on se méfie, que cache t-il d’autre notre grand humaniste de pacotille ? Ne rejoint-il pas sa dulcinée lorsqu’il quitte notre appartement commun. Et que dire de la jeune adolescente qui lui donne des rendez-vous secrets dans Paris ? Et la prostitué du dessous ? Sont-elles passées elles aussi sur le billard ? Là non plus notre cher ami reste vague, acceptant le jeu de la séduction, et peut-être du mensonge.

28 septembre

J’en apprenais plus quelques jours plus tard. Francis m’avouait qu’il venait de tromper Gertrude avec une autre, une nouvelle. Cette jeune fille de 21 ans, rencontrée l’an passé, s’était emparée de son cerveau, de son cœur, et le temps ne fit rien à l’impossibilité de leur union. Ils s’abandonnèrent comme des vautours sur les méandres de leur peau. Là, Francis me dépassait nettement. M’expliquant que tout cela venait des désillusions ressenties depuis le départ de son premier grand amour d’il y a quatre ans, l’ayant trompé puis quitté pour un autre, Francis bataillait ferme avec les concepts de fidélité et d’amour depuis. Et pourtant le pauvre homme, en souffrance mimétique, était tout sauf un salop. Un menteur, un tricheur, un inconnu pour lui-même certes, mais pas un salaud. Et pourtant, sachant cela, n’importe quelle femme amoureuse s’en va et le prend comme tel. Alors se taire.

4 octobre

Je triais tout un tas de feuillets lorsque je t’ai imaginée, nue, en proie au désir, te faisant parcourir par mon remplaçant. Combien y en a-t-il eu ? Je restais prostré avec ces images glaciales plaquées au fond de ma gorge. Mon patron, homme sympathique et lâche avec qui nous discutons souvent de choses et d’autres, remarqua ma posture et me voyant d’un coup sans mouvement, le visage plongé dans l’indicible, me demanda ce qu’il m’arrivait. Je répondis : « Rien » et fis semblant de continuer mon travail. J’effaçais ces images affreuses de mon cerveau mais ce dernier ne voulait pas en finir avec ton souvenir. Je me dis alors : « Voilà presque quatre ans que nous nous sommes parlés, quatre ans passés en un claquement douloureux de doigts. Quatre ans, c’est le temps passé ensemble, c’est maintenant ou presque celui passé sans l’autre. » En rentrant, j’ai écouté Gloomy Sunday de Billie Holiday, j’ai pensé à toi encore. Et je me suis couché à neuf heures avec l’envie de vomir.

7 octobre

Je tiens debout sans toi, tout le monde tient debout, rien ne change, tout est esbroufe, parade, pis-aller et l’on reste que pour compter les morts. Comment as-tu fait ? Quatre ans pour soigner ton amour-propre, ta souffrance, ton égoïsme, ton orgueil, ta bêtise, ta médiocrité. Où en es-tu avec ça ?

9 octobre

Bien évidemment, plus de trois ans ne me montrent que la face visible de la rupture. La souffrance, le mépris, l’indifférence, le manque d’amour, la vengeance, l’impossibilité, l’oubli ; mais cela se passe de mon côté, dans le Paris que je fréquente nuit et jour. Or, si tu ne parles plus depuis toutes ces années, c’est que tu as des raisons bien précises, des raisons qui ne te feront jamais pardonner, jamais revenir, jamais donner un signe de vie. Et pourtant, le temps devrait te faire comprendre. Si peu…

13 octobre

Rentrée du sport à l’université. Là même où nous nous sommes rencontrés. Dans ces salles en plastique qui sentent l’impact de la semelle sur le sol. Je me souviens de ton sourire lorsque tu me vis pour la seconde fois dans ce cours de badminton. Tu installais un filet, puis tu te retournas vers moi pour me saluer d’un « bonjour » sincère. Tu avais un polo blanc à rayures et un pantalon noir. Sans le savoir vraiment, je me disais que tu jouerais un rôle important dans ma vie. Tout semblait logique. On s’accordait parfaitement. Te souviens-tu du jour où nous avions discuté après le cours ? Nous étions au RER Port Royal. Chacun prenait une direction différente. Ça sentait les vacances. On savait que nous n’en resterions pas là, pas sur ce quai. Nous nous fîmes la bise. Nous étions en devenir. Regarde la conclusion de tout cela…

Hier, en tapant les balles, des souvenirs intacts et dotés d’une violence propre à la nostalgie vinrent m’abattre. Ces entraînements que nous fîmes les vendredis soirs dans cette salle, cette chaleur, cette complicité entre nous. Souvent, avec Clément, nous longions le boulevard Montparnasse pour rentrer. Nous passions devant le restaurant « Chez Clément », et nous ne pouvions lui éviter la remarque. Nous parlions, nous parlions ; puis fatigués du sport et de la promenade, nous nous couchions après un repas préparé en toute hâte. Hier, je revoyais ton image sur ces terrains laissés vide depuis ces années qui ont défilé durant notre absence commune. Tu as la chance de ne plus fréquenter ce gymnase. Pas moi, j’y passe encore le plus clair de mon temps. Toujours sans toi mais jamais trop loin de ton souvenir tenace. Toujours pour me signifier que nous n’aurions jamais dû en arriver là, c'est-à-dire au silence définitif.

27 octobre

Avant, lorsque nous nous aimions, que tu m’attendais chez toi, ou que je te rejoigne quelque part, après une journée passée sans l’autre, nous nous racontions ce que nous avions fait. Et sous prétexte que nous ne nous adressons plus la parole, que la vie de l’un n’a plus aucune espèce d’intérêt pour l’autre, que nous nous sommes construits un monde post-amoureux qui se nourrit de silence, de mépris et de vide, tu imagines que je vais passer à côté de ça, ne pas te raconter ma journée. Un rien, une bricole, une broutille, une anicroche dans un quotidien sans âme, sans événements bien percutants, mais ce rien, je te l’aurais raconté si ce soir, je t’avais rejointe dans ton deux pièces. Alors allons-y. J’étais à la caisse de Franprix, je rangeais mes bouteilles de Panaché quand un employé arriva et déposa pour la caissière quatre bouteilles de whisky. Une vieille dame qui passait à son tour ses articles, voyant cela, dit d’un ton enjoué à la caissière tout en me regardant du coin de l’œil : «  Et bien, vous allez faire la fête ce soir ! ». Je lui rétorquai avec cet humour qui jadis te faisait un peu rire. « A ce stade, ce n’est plus une fête, mais un suicide. » Et là, la vieille se mis à rire. Sauf qu’elle ne s’arrêtait pas, elle continuait de rire. Je t’ai peut-être trompée, je t’ai menti, je suis une merde, un raté, quelqu’un dont on se sépare sans laisser de trace, avec un affront inhumain, certes, mais mes parents m’ont appris quelque chose dans la vie, la politesse, la correction devant des inconnus, qui plus est lorsqu’ils nous touchent. Je n’allais pas partir en laissant cette dame âgée rire toute seule, aux confins de sa vieillesse et de l’indifférence des gens. Alors je lui dis au bout d’un moment : « Je vois que vous appréciez mon humour, ça fait plaisir. » Et elle me rétorqua, toujours en riant, me montrant ce que le temps fait aux femmes, des dents esquintées d’avoir trop mastiqué, des lèvres décharnées d’avoir trop été embrassées puis délaissées, et un visage ravagé par les rides qui font des joues des crevasses en guimauve : « Généralement, les gens acquiescent bêtement ou approuve mes remarques, et là, vous avez renchéri et je ne m’attendais pas du tout à ce type de réponse. » Je souris. Il y a eu un peu de vie tout à coup à la caisse numéro 3, dans ce magasin où les néons percutants sont aussi forts que l’indifférence et la froideur qui y règnent. Nous nous saluons, et je quitte le magasin. En chemin, je pense à toi, comme à chaque fois que je marche dans Paris. Me vient alors à l’esprit une autre scène d’un Franprix que nous avions vécue ensemble cette fois-ci. Celle où nous faisions la queue à une caisse jusqu’à ce qu’un couple, assez jeune, nous soit passé devant, effrontément, sans rien dire. Tout le monde mugissait sa haine en les voyant doubler depuis leur arrivée et imposer leur bêtise immonde. L’homme et la femme se sont retrouvés devant nous. Le type, une espèce de brute comme on en voit des tonnes, agressait déjà la caissière et la fille qui l’accompagnait ne pipait mot. Nous nous étions regardés, nous pensions la même chose de cela, nous les dégueulions autant que tu m’as évincé de ta vie. Nous éprouvions pour ces deux abrutis ce sentiment à la fois de haine, de supériorité devant leur acte mesquin, et de découragement de ne pouvoir intervenir, de peur de prendre un mauvais coup. Alors, instinctivement, j’ai fichu un coup de pied dans le panier de la jeune femme. Assez fort pour qu’elle le remarque Ce geste était la preuve de ma lâcheté et de mon dépit, certes, mais que pouvions nous faire ? Elle s’est retournée et je m’attendais naïvement à ce style de tirade : « Je sais, nous sommes de vrais cons, je suis désolée, mais mon mec est énervé, etc. » car elle avait un visage plutôt appaisant. Or, elle me dit en me regardant avec un mépris de femme (Un peu comme le tien lorsque tu te cachais derrière tes lunettes de starlette et que tu ne daignais m’écouter dans ce joli parc de rupture) : « Vous l’avez fait exprès… » puis s’est retournée nonchalamment. Je n’avais pas bronché mais mon cœur battait, tu connais ma pusillanimité, j’avais peur que l’autre taré me tombe dessus. Puis ils sont partis. En rentrant, nous étions hallucinés d’avoir vécu une telle scène, tu l’avais même raconté à ta mère. Nous avions le cœur serré, nous nous sentions victimes d’une injustice et nous étions restés impuissants. Nous n’en revenions pas d’une telle bassesse, d’un tel mépris pour son prochain, d’une telle animalité, d’un tel manque de neurones chez certains et pourtant il fallait s’en contenter. Nous étions affectés par ça. Nous nous pensions bien au dessus. Or que penser de tout cela aujourd’hui. Qui est au dessus de qui ? Qui est digne de mépris et par qui ? Vaste question à laquelle tu réponds tous les jours. Promis, passés les quatre ans, je me mets à te vouvoyer.

e voulais te parler de cette chanson d’Aznavour : Désormais. Je l’avais découverte en 20.. alors que j’étais à Saint-Brieuc avec un ami, lui aussi parti dans le décor. Peu de temps avant ce triste voyage, Clémence m’avait signifié le refus assez brutal que j’entre de manière définitive dans sa vie et je n’arrivais toujours pas à digérer la pilule. Non pas que j’en eus foncièrement envie mais un corps comme le sien ne se retrouverait pas facilement. Tu m’avais repris avec toi, mais je ne parvenais pas à m’enlever son image de la tête. Nous étions en voiture, nous revenions de la plage, un accident avait ralenti le trafic et nous écoutions la radio qui enchaînait de vieux titres. Quand Désormais retentit. Jamais auparavant, je n’avais entendu cette chanson. Je pensais à Clémence tout en écoutant les paroles magnifiques que je découvrais. J’avais l’impression qu’Aznavour avait eu vent de mon histoire et qu’il en avait fait une chanson. Et depuis, cette chanson ne m’a jamais lâché. Je n’ai jamais accroché avec Aznavour, mais cette chanson fait partie des grandes chansons. Si tu écoutes bien les paroles, Charles nous balance les plus grandes vérités de ce que laisse derrière lui la fin d’un amour. Il montre que l’amour n’est pas tellement une union de deux personnes, mais une collision violente qui laisse un impact aux yeux des témoins. Il laisse derrière lui cet odeur tenace, cette trace indélébile et lointaine de ce qu’ont pu vivre deux personnes, souvent par erreur. Je le cite : Désormais on ne nous verra plus ensemble – Désormais mon cœur vivra sous les décombres, de ce monde qui nous ressemble et que le temps a dévasté – Désormais les gens nous verront l’un sans l’autre – désormais nous changerons nos habitudes – Et ces mots que l’on croyait nôtres, tu les diras dans d’autres bras – Désormais je garderais ma porte close, désormais enfermé dans ma solitude, je traînerais parmi les choses qui parleront toujours de toi – On ne nous verra plus ensemble, on ne nous verra plus ensemble… Forcément, avec la musique, ça sonne mieux.

On n’est plus avec la personne mais son fantôme nous va comme un gant. Nous revivons en représentation permanente les instants anodins auxquels nous ne faisions pas ou peu attention alors qu’ils contenaient en eux la flamme persistante de l’amour partagé. Voilà, c’est à peu près comme ça la suite d’un amour perdu, pour tout le monde, et ça l’a été pour nous, enfin pour moi en tout cas. Il n’y a pas de chanson plus définitive sur la question, et lorsque je l’écoute, c’est à toi désormais que je pense. Les cendres de Clémence ne parviennent plus jusqu’à moi, du moins en ces termes là. Et les paroles traduisent une histoire de longue durée et non une aventure bassement physique.

Beaucoup de choses à te dire aujourd’hui, jour anniversaire de mon chanteur préféré. En discutant avec Francis l’autre soir, il m’apprend que lorsque j’étais en convalescence à Villiers, mes parents, peut-être au courant de notre bagarre à Paris qui avait fait suite à la lecture toute en nuance de ton délicieux message, avaient retiré les poignées des fenêtres du second étage de peur que je fasse le grand saut (Sûrement une idée de mon père.). A l’époque, je n’avais pas remarqué, et j’apprends ça trois ans après. Mes parents qui devaient partir signer les droits pour la maison de Vendée, ne pouvaient pas rester me voir pleurer des jours entiers, ils avaient une maison à rénover. Depuis ils ne m’ont jamais parlé de cette période. Elle semble avoir été évincée des langues à défaut des consciences. Mais ils restent très attentifs quant à ma santé. L’autre jour, j’étais chez eux, j’ai fait tomber quelque chose par terre, au bruit, ils ont cru que je m’étais écroulé et se sont précipités vers moi. Surpris, je leur ai dit que tout allait bien. Tu vois, depuis ta disparition, beaucoup de choses ont changé. J’allume la radio, je m’apprête à partir, Simply Red… Non, c’est trop dur ! Je pars.

11 novembre

Pour te montrer que tout s’écroule, qu’il faut juste laisser passer du temps. Je quitte le quartier, le XVè chéri, ces rues que tu m’avais fait découvrir, l’ami Francis, mes habitudes de célibataire. Je pars ? Où ? Tenter de vivre paisiblement loin de l’agitation, en fait en plein dedans, mais un peu à l’écart. Dans ce moment de fuite, car c’est une fuite, celui de la médiocrité et de la bassesse, la fuite des êtres humains dans ce qu’ils ont de plus vil, de plus mesquin et de plus animal, je t’ai quasiment évacuée de mes pensées. Je pensais même ne t’avoir jamais connue, jamais embrassée, jamais pénétrée, n’avoir jamais dormi à tes côtés, jamais glissé ma salive sur ta peau. Trop affairé à construire le temps à venir. Pas un regret, une ombre de remord, un brun de vague à l’âme. Tu n’étais plus là.

S., l’une des rares filles avec laquelle je n’ai pas voulu te tromper (pourtant les occasions n’avaient pas manqué, une fois même, elle me proposa, alors que nous discutions tranquillement chez elle, de nous faire couler un bain et de patauger ensemble dans les bulles et la luxure), me mit devant une grave décision. Elle me dit clairement : « J’ai envie de faire l’amour, tu es la seule personne à qui je peux dire ça, la seule qui ne s’accrochera pas car je sais que tu ne m’aimes pas, mais la seule qui peut m’apporter ce plaisir, cette chaleur humaine dont j’ai cruellement besoin en ce moment. Tu as deux minutes pour me donner ta réponse. » Je m’imaginais déjà lui arracher ses bas sur le canapé kitsch sur lequel nous nous tenions. Je soupçonnais depuis longtemps chez elle une profondeur dans l’abandon, une intelligence du corps, une sensualité intéressante (bref, un peu le contraire de toi), mais je renonçais. Non pas par peur du remord, ni de la culpabilité, encore moins par fidélité. Par manque d’admiration esthétique. Reste qu’en période de célibat, j’aurais sauté sur l’occasion et sur la fille en question ; mais là, je n’y voyais pas d’intérêt. Mon corps me donnait la réponse. Elle était négative, et je souffrais intérieurement de ne pouvoir lui apporter la tendresse qu’elle recherchait, esseulée depuis trop longtemps. Bref, S., au téléphone me raconte ses derniers mois de dépression. Je te passe les détails lorsque j’aborde sa vie privée. Elle m’avoue être avec un type qu’elle trouve laid, mais son manque affectif est tel qu’elle en est là, à préférer sortir avec un type qu’elle trouve vraiment moche que de jouer au solitaire le soir. Sympa, intelligent, attentionné mais moche. « Très moche ou horrible » c’est le terme que la jeune fille que je croisais de temps à autre avait employé à l’égard de ton amant. Ça m’a fait pensé à ça, sauf que tu n’as pas dû manquer trop d’affection, puisqu’en m’éjectant, tu t’en privais. Cette fameuse tendresse que tu me réclamais en permanence, elle n’était pas si essentielle apparemment. Moins que l’orgueil, le mépris, l’indifférence, l’oubli, la haine, la méchanceté, le mensonge, la tromperie, l’ambition.

J’ai néanmoins ton sourire et ton regard complice qui ne me sortiront jamais du ciboulot. Te rappelles-tu (les souvenirs reviennent certains soirs en masse) cette soirée où nous étions allés dîner avec tes amies. C’était en hiver je crois, un quartier, une rue, une crêperie, intime. Nous avions remarqué tous deux que le patron traitait comme un chien la jeune et jolie serveuse. Tu étais placée en face de moi mais quelque peu excentrée sur ma droite. J’avais en face de moi cette fille aux gros seins, cette grande perche pas très belle mais dont tous les hommes raffolaient par ce qu’elle était grande et bien bâtie. (Cette fille, je l’ai croisée un jour dans un RER, elle s’est assise en face de moi, par hasard, et m’a de suite reconnu. J’ai failli m’évanouir. Elle était gênée bien sûr, elle avait en face d’elle un revenant à moitié mort. Elle me demanda où je créchais depuis que tu m’avais foutu dehors. Je baragouinais des mots incompréhensibles, elle comprit assez vite que je ne voulais pas parler et nous avons fait le reste du voyage dans un silence des plus religieux et on s’est dit au revoir.) Je m’ennuyais sympathiquement car tout en discutant avec elle, je ne cessais de t’observer et de te trouver belle. Plus que belle, ton visage resplendissait, tu souriais, tu étais dans tes beaux jours, naturelle, heureuse, sans paraître, sans jouer un rôle. Lorsque tu étais ainsi, je savourais ces moments où je pouvais te contempler à loisirs. Durant ce dîner, je t’admirais parce que je pouvais aussi te comparer aux greluches qui composaient l’assemblée. Toute à se poudrer le nez comme on snife de la coke, à se reluquer les tétons, à peaufiner son maquillage et à déblatérer des banalités. Tes amies (exceptée celle qui m’a drôlement soutenu et puis une autre aussi.) étaient un peu comme ça. Petites bourgeoises à deux doigts de passer putes de luxe ! J’exagère m’enfin, ça n’allait pas loin… En rentrant, nous avions discuté de cette fameuse serveuse exploitée par son tyran de patron, de la cuisine traditionnelle et puis je t’avais dit que tu étais la plus belle de la soirée, ce que je pensais. Tu ne me croyais pas, tu maugréais, complexée que tu étais par ton corps grassouillet.

26 novembre

Dans le foutoir que j'essaie de transporter du XVè à ma nouvelle banlieue, j'essaie de faire un peu le tri. Quatre ans que je n'avais fouillé dans mes dossiers. Je tombe fatalement sur tes traces. Oh, pas celles voyantes, scellées dans un carton que je garde mais que je n'ouvre pas, non, sur les mails que j'imprimais jadis. Je feuillette, sachant pertinemment que je vais tomber sur l’une de tes oeuvres. Deux lettres plus exactement où tu me montres dans un style épuré la puissance de ta décision. L'anti-lettre compassionnelle par excellence. Une froideur dans les termes, une entreprise de démolition servie par une simplicité narrative. On n'est loin des fioritures coutumières en pareil cas, loin aussi de tes crises d'hystérie qui germent encore dans nos mémoires. Une précision chirurgicale dans le rejet de l'autre. Je te cite « Nos chemins se séparent. », « Il est trop tôt pour se revoir. » C'est curieux, ce n'était pas cette phrase assassine qui me trottait dans la tête depuis quatre ans alors qu'à cette lecture, elle me traverse d’un coup le coeur. Après une telle lettre, comment ne pas se faire oublier. Tu ne mets aucun espoir de survie. J'en parle à Francis qui m'aide à porter mes cartons. Je lui fais part de mon projet. Deux ans que je bosse sur ce texte. Il n'en revient pas. Il sera le seul au courant. Avec toi maintenant si tu lis ces lignes.

28 novembre

Ici tout est calme. Cette banlieue de Paris, je l’ai prise de front l’année où tu m’as émietté. J’ai été recueilli ici. Au début, ne parvenant à me sortir des habitudes bourgeoise que j’avais prises avec toi, il me fallut un certain temps pour me faire à cette architecture lugubre, à cette noirceur de rues, à cette population pauvre, à cette insécurité habituelle, et surtout à cette mocheté urbaine. Tout était laid dans cette ville. Et puis j’ai cédé, me voilà emménageant ici. Le matin, au réveil, je contemple dans la nuit d’hiver ces tours qui s’alimentent. Les éclairages scintillent dans le silence des résidences. Je suis à présent loin des lieux géographiques qui portent ton nom. Je me repose en fait. La vie parisienne aura duré presque huit ans. Enfin, celle où j’ai créché sous les toits de la capitale.

Samedi 1er décembre

En sortant de mon travail, je croise un couple d’anciens amis. Plus exactement une vieille amie à toi qui marchait avec son ami. Ce grand type bancal enthousiasmé par les idées de gauche hédoniste (qui nous ont amené le tyran festif Delanoë) sur lesquelles nous discutions souvent. Occupés à converser, ils ne me voient pas. Je m’arrête sec et les observe, le cœur battant. J’ai failli, dans un ultime sursaut d’orgueil les rejoindre, l’histoire de leur dire bonjour, mais je n’aurais pu supporter leur regard, regard qui en sait si long sur toi. Alors je me suis contenté de les observer s’éloigner et se perdre dans la cohue. C’était presque touchant de les voir encore ensemble, à peine changés physiquement, à l’heure où toi et moi ne sommes plus que de vagues souvenirs dont on se demande à la longue s’ils n’ont pas été fantasmés tant il n’y a plus de réalité autour. Eux sont ensemble, vivent ensemble, se parlent, font l’amour, se confient et nous non. Tout ce qu’ils font, nous ne le faisons plus. Même une tombe est plus parlante que notre union. Ah, tu dois les recevoir chez toi de temps en temps, en couple, pour un gentil dîner, comme au bon vieux temps. Vous devez évoquer les actualités politico-culturelles abjectes du moment. Le président, votre sosie, votre clone, doit en prendre pour son grade, et puis arrive sûrement le moment où vous devez parler des derniers films à la noix que vous êtes allés voir. S’ils étaient un peu humains, ils cesseraient purement et simplement de te fréquenter, vue la manière dont tu te sépares des gens. Mais que veux-tu, il y a deux poids deux mesures, même s’ils ne savent pas, à mon avis, que tu es un poids lourd dans tous les niveaux.

Je ne cesse de m’interroger sur ce texte, mais lorsque je vois ça, des éléments concrets qui me perforent le ventre, me faisant automatiquement penser à toi, je me dis que finalement, j’ai bien raison, prolongeons en écriture toute cette saloperie d’histoire puisque le hasard, tous les six mois me replongent dans l’horreur de ton silence et du souvenir.

2 décembre

En rangeant définitivement mes albums photos concernant ta période, en les planquant bien, jusqu’au prochain déménagement, je tombe sur une photo qui m’était complètement sortie de l’esprit où l’on nous voit enlacés sur les chemins de Courchevel. Tu étais jeune, c’était en 20.. Une mince émotion me percute les tripes. Mais la réalité d’aujourd’hui semble me faire plus de mal que celle d’hier. La vue de tes amis l’autre jour est bien pire que ces photos qui pourrissent dans leur album. Je n’espère jamais te croiser par hasard dans Paris, je suis encore trop à vif, je ne supporterais pas, pas plus que lorsque je t’envoyais mon dernier message où j’employais cette expression, message auquel tu ne répondis pas bien sûr.

6 décembre

Bien sûr, il y a quelques souvenirs marquants qui vous restent de manière obsessionnelle dans votre mémoire. De la rupture, je garde et garderai quelques épisodes tragiques au fond de moi. En voici un, anodin mais d’une douleur à assommer un cheval. J’essayais tant bien que mal de te raisonner, de trouver un terrain d’entente pour t’expliquer mais tu refusais non seulement de me voir mais toute sorte de dialogue. Tu te refermais totalement. Je ne pouvais que t’envoyer des messages alarmants auxquels tu ne répondais pas. Je finis par abdiquer, convaincu qu’il n’existerait plus rien entre nous. Sur cela, je n’ai eu aucun doute, jamais je n’ai attendu un retour, là-dessus, j’avais été formé à bonne école durant quatre ans avec toi, plus de dix avec les femmes en général. Je savais que tu te ferais oublier, que plus jamais tu n’aurais l’envie, le courage, l’humanité, la bonté, la conscience de m’appeler. Alors que j’étais dans des toilettes à vomir, à pleurer, à convulser, un réflexe de lucidité vint me foudroyer : « Si tu veux oublier cette garce, supprime son téléphone de ton portable, c’est la première chose concrète à faire », me dit la bienveillance sous la forme d’une petite voix maligne. Je fis défiler les prénoms sur le cadran pour arriver au tien. Ton prénom, cette femme qui à l’heure où je renvoyais la bile de mes souffrances était la femme la plus importante de ma vie, mon premier véritable amour, cette femme avec laquelle je m’étais endormi presque tous les soirs allait disparaître d’un clic. Je fis la manœuvre, tremblant comme un meurtrier, mais j’actionnais une mauvaise option qui composa le numéro. Je stoppais net. Puis recommençais le procédé. « Supprimer Yes or No. » Yes… Tu disparaissais définitivement. Je venais de rompre pour la vie avec la femme que je voulais retrouver. On y était, enfin commençait le processus d’annihilation. Pour moi, tu es morte d’un clic ce jour-là, dans les chiottes d’un appartement de banlieue. En tirant la chasse d’eau, je rentrais déjà dans une nouvelle vie, celle de la convulsion, de la nausée et du clic.

12 décembre

Nouvelle crise de spasmophilie, tétanie, nausée, folie. Tout ça est apparu dans mon organisme depuis ton départ. Je ressens lors de la crise de tremblements qui peut durer deux heures les mêmes symptômes qu’il y a trois ans, lorsque ton absence pesait comme un cheval mort sur mes zones d’ombre.

En faisant les magasins pour dégoter quelques cadeaux aux amis fidèles, je pense parfois au fait que je puisse te rencontrer, il y a un tel monde que tu pourrais apparaître d’un coup. Que te dirais-je ? Abasourdi par deux secondes de présence échangées à tout ce silence. Je pense que je ne te reconnaîtrais pas moralement. Seul ton physique me serait jeté à la figure. Et le choc immonde que celui-ci me procurerait me fait déjà tourner de l’œil. Une expérience que je ne voudrais vivre en rien.

15 décembre

Une semaine après l’avoir aperçu traverser le boulevard Saint-Michel, me voilà nez à nez avec A. On se fait la bise comme si on s’était quitté la veille à un bon repas. Réflexe de la nature humaine lorsqu’elle est civilisée. Elle est souriante, me demande comment je vais, et là, brutalement je réalise. Je réalise que la souffrance est au creux de mes poumons qui se broient d’un coup, que je n’ai aucune envie de parler à cette jeune fille qui ne représente rien d’autre que ton fantôme entre nous. Si nous nous sommes reconnus, si nous avons encore nos prénoms dans nos têtes, c’est bien parce que nous avons un passé qui t’y inclut. « Viens, il y a S. là-bas, vas lui dire bonjour… » Elle ne semble pas comprendre, on ne peut pas se faire la bise et taper la discute sur les trois ans écoulés, sur l’absence qui grandit au fil des pages, que leur présence est un indice de plus à ma souffrance et à ce passé pourri de l’intérieur qui ressurgit à n’importe quelle heure. Je fuis, il manquerait plus que je demande de tes nouvelles. « Et l’autre tarée, comment va-t-elle ? Elle habite aussi Saint Sulpice, nage dans le pognon, fait le tour du monde, et s’envoie en l’air avec Quasimodo ? » Je sors du magasin, m’appuie sur le premier poteau fidèle qui se présente, m’agrippe à son écorce d’acier. Il faut continuer, faire ce que j’avais à faire dans le coin comme si de rien n’était et curieusement j’y parvins. Tu vas vraiment disparaître. Le pire dans ce genre de situation, c’est qu’on se sent doublement misérable. Incapable de préparer une bonne tirade pour épater la galerie, et on se retrouve seul avec le choc incrusté dans le nez.

19 décembre

Je les ai quasi toutes croisées depuis notre absence. Dans le métro, dans la rue, chez le boulanger, à la librairie, devant une église, sur un quai de gare, à la sortie d’un conservatoire. Toutes sauf toi. Toutes ces femmes qui un moment donné ont tourné autour de moi, autour de nous devrais-je dire et mis notre union en péril ; je les ai rencontrées par la suite par le plus grand des hasards alors que j’avais mis une croix sur elles aussi. La première fut H., la sous Seberg des années 2000, la névrosée hystérique, le foldingue de la frustration, la délurée de la séduction. Vint ensuite X., la biélorusse aux yeux clairs, l’obsédée du sexe qui comparait le phallus à une glace à la vanille. C. la dépressive arriva quelques temps plus tard avant de se faire oublier et de me prendre comme objet définitif de sa souffrance. Puis D. l’intello féministe réapparut de manière assez fugace, M. l’ado au visage terriblement marqué, et maintenant E. la musicienne, dans le métro qui la menait, elle à son conservatoire, moi chez le gastroentérologue pour une gentille fibroscopie en vue. Je ne parle pas de tes amies toutes ou presque revues dans le hasard de ta perdition. Et la dernière en date (la quatrième sans compter celle qui m’aida à déballer les cartons) qui ne semblait ne pas comprendre mon attitude ; peut-être comprendra-t-elle lorsque son appartement de Saint-Sulpice ressemblera d’ici à quelques années à un capharnaüm suintant les ordures et l’odeur des souvenirs insoutenables ou à un bon vieux cimetière glacial où règne la proie du vertige. Quand son cher et tendre ira grimper sur une autre greluche, réclamant les quelques centimètres supplémentaires essentielles à la saveur d’une femme. Peut-être ne prendra-t-elle plus cet air faussement surpris de voir un type vidé par l’absence d’une femme. Une femme qu’il respectait, qu’il aimait peut-être, en tout cas quelqu’un qui comptait plus que tout. « Qui comptait », sage expression que tu utilisais à mon égard alors que ton choix se portait déjà sur l’étripage du pécheur.

Je rattrape E. par le bout du manteau, elle se retourne. Forcément, entre 22 et 25, la différence est claire. C’est une femme. On se sourit comme des gosses qui vomissent leur libido. Le rendez-vous est pris, mais pas de panique, ce temps est révolu, j’ai consacré ma fidélité à une autre, une femme qui surplombe de haut les bouts de chairs qui m’ont été donnés d’arpenter jusqu’ici.

21 décembre

Je sors de ma prise de sang. Me revient de suite en mémoire celle que tu avais faite après moult négociations. Tu ne voulais pas y aller et tu rechignais comme une enfant. Tu avais une peur bleue du sang, une frousse verte de petit chaperon rouge, une trouille noire de la seringue. Tu étais blafarde à l’entrée du centre médical. Tu me pressais la main. Pour te motiver, je te promettais un cadeau si tu allais jusqu’au bout. Lorsque l’infirmière annonça ton nom, tu bondis en frémissant, te levais, puis tu me jetas ce regard de chien battu, affolé par la promesse de l’abattoir. A cette époque j’étais con, je croyais en toi, et je me doutais que tu serais courageuse lorsque l’aiguille te perforerait la veine. Trois minutes plus tard, tu sortais du cabinet triomphante, et déballais ton CD en ne pensant plus à tout ça. « Jamais une femme aussi sensible ne sera capable du moindre mal… », me disais-je en rejoignant mes cours à la Sorbonne… Mais c’est ignorer que les femmes sont aussi douées dans la comédie moderne que dans la tragédie classique. Que les seringues sont plus impressionnantes que les ruptures.

24 décembre

Le calme d’un appartement où respire la sérénité malgré les tracas de santé qui m’empêchent toute activité normale, c’est ainsi que résonnent souvent les 24 de ce mois. Ce matin, au réveil, j’ai additionné les Noëls sans toi. On en est au quatrième. Même chiffre que ceux passés ensemble. Alors au nom de cette égalité là, je te souhaite de mes années de silence, et de ce lointain cafardeux, un magnifique Noël. Aujourd’hui, nous aurions pu parler longtemps, je me sentais assez disponible. Je pensais aussi au fait que tu allais offrir tes cadeaux à tes proches, à celui qui partage tes jours et que lui aussi, le coquin, avait fait les boutiques pour te satisfaire. Mais il n’y aura rien de tout cela. Dans une demi-heure, je prends le RER pour rejoindre mes parents et fêter tout cela en famille alors que je ne peux rien avaler, mon estomac étant HS.

26 décembre

Devant un mauvais film me prend l’envie de feuilleter un livre de Benjamin Péret, laissé à l’abandon depuis quelques années. Je le voyais trôner dans la bibliothèque. Je l’ouvre à la première page et je vois ton prénom inscrit, comme je le fais à chaque personne qui m’offre un livre. J’avais oublié que tu m’avais offert celui-là, il y a six ans. Toujours ces instants où il n’est pas prévu de penser à toi.

28 décembre

Je lis dans Le Temps retrouvé : « La valeur objective des arts est peu de chose en cela; ce qu'il s'agit de faire sortir, d'amener à la lumière, ce sont nos sentiments, nos passions, c'est-à-dire les passions, les sentiments de tous. Une femme dont nous avons besoin nous fait souffrir, tire de nous des séries de sentiments autrement profonds, autrement vitaux qu'un homme supérieur qui nous intéresse. Il reste à savoir selon le plan où nous vivons si nous trouvons que telle trahison par laquelle nous a fait souffrir une femme est peu de chose auprès des vérités que cette trahison nous a découvertes et que la femme heureuse d'avoir fait souffrir n'aurait guère pu comprendre. En tous cas ces trahisons ne manquent pas. Un écrivain peut se mettre sans crainte à un long travail. Que l'intelligence commence son ouvrage, en cours de route surviendront bien assez de chagrins qui se chargeront de le finir. Quant au bonheur, il n'a presque qu'une seule utilité, rendre le malheur possible. Il faut que dans le bonheur nous formions des liens bien doux et bien forts de confiance et d'attachement pour que leur rupture nous cause le déchirement si précieux qui s'appelle le malheur. Si l'on n'avait été heureux, ne fût-ce que par l'espérance, les malheurs seraient sans cruauté et par conséquent sans fruit. » Ce simple paragraphe proustien aurait pu remplacer ces deux années consacrées à ton souvenir. Quel temps recherché perdu.

M. parle avec sa maman de ce qui m’occupe en ce moment, c’est-à-dire, rien de bien réjouissant même si je m’en sors plutôt avec de la chance. Sa mère, femme sensible, rescapée d’un cancer, se souvient d’un coup qu’une fille a partagé ma vie durant quelques années, et que me sachant séparé d’elle, demande à son fils si j’ai eu des nouvelles depuis. (Tu imagines un peu la discussion de gens qui parlent d’êtres qu’ils connaissent à peine ; alors que ta maman n’a pas dû en demander beaucoup de mes nouvelles!) Il lui répond bien sûr (là je ne t’apprends rien) par la négative. En me racontant cela, il me ramène à la réalité banale et quotidienne que je vis depuis tout ce temps. Et cela semble tellement incroyable lorsque l’on apprend de la bouche d’un autre que deux êtres si proches aient pu avec cette facilité douloureuse se détacher l’un de l’autre et tenir dans un silence de poche des années entières. Heureusement que la littérature est là pour nous le rappeler en le stockant sur papier et nous aider en expiant ce genre de déchirement.

31 décembre

Finissons ensemble, si tu le veux bien, l’année en beauté. Occupés par divers problèmes de santé psychique et médicale, mon inconscient, toujours actif, n’avait daigné jusqu’ici t’évoquer dans ses rêves nocturnes et t’avait abandonné depuis quelque temps. Et voici que tu réapparais, comme pour m’annoncer une année 20. riche en souvenirs. Nous étions cette fois-ci chez ta mère, dans la pièce où trône l’orgue, en fait la pièce de l’orgue car elle n’a pas d’autre utilité que d’admirer l’incroyable instrument ou en jouer. A mon réveil semi conscient, je me suis replacé instinctivement dans ce contexte qui me parait tellement proche, je revois parfaitement les sinuosités de la pièce, puis de cette appartement bourgeois du septième arrondissement, poussiéreux, sentant le vioc et la mort, et surtout, emblème tragique du souvenir. Au moins la tenancière des lieux avait de la mémoire, mais suis-je bête, il est plus facile d’en avoir lorsqu’on est la maîtresse du dindon que quand on en est la farce. Quatre ans ont passé comme si de rien n’était et j’ai la curieuse impression que si je refoutais les pieds dans ces lieux maudits, je ne verrais rien de plus qu’un endroit poussiéreux et sentant la vieillesse non fréquentée depuis quelques semaines tant le temps s’est épongé en ces lieux. Tu m’avais tellement traîné là-bas que les murs se sont incrustés jusque dans les pores de ma peau délaissée. J’aimais aller dormir dans cette chambre du fond. Elle était claire, la moquette rouge qui flashait donnait une illusion de gaieté. On dormait comme des loirs dans ce lit. Je repense aux chiens, cause perpétuelle de nos allers et venus là-bas. Ils nous regardaient bizarrement lorsque nous nous levions et les dérangions dans la cuisine pour nettoyer les cochonneries que nos corps expulsaient l’un sur l’autre. Ils levaient des yeux hagards sur nos corps nus et bouillants des caresses partagées. Et je ne cesse de croire à la disparition de la matriarche à quatre pattes. Tu as dû verser quelques larmes de convenance, comme d’habitude, et envoyer la carcasse de l’animal au four crématoire. Tu as du raconter tes péripéties au bureau, te faire plaindre par tes collègues (« Oh, comme on s’attache à ses petites bêtes… » et 24 heures plus tard, mettre tout cela sous cadenas scellé et gambader de plus belle.

J’écris ce roman en cachette, comme jadis lorsque j’écrivais sur H. Sauf que je n’imagine pas de la part d’une autre femme le geste mesquin, vil et bas d’aller fouiner dans mes affaires pour voir de quels souvenirs mon présent s’enrichit de jour en jour. Tu me diras là c’est différent, on ne peut pas me reprocher d’évoquer un fantôme dont la mort ne sera apprise que par personne interposée. Alors que toi, et Dieu sait si sur cela, j’ai la plus intime compassion, tu as dû faire face à du réel, du solide, une autre femme. Cette connaissance de la souffrance que tu as eue à ce moment-là ; chose que tu as en plus que moi sur ce terrain, je la respecterais jusqu’à la fin. En cela, c’est tout le respect que je te dois, d’avoir dû affronter cette souffrance-là, cet impact brutal, cette réalité injuste qui sort des illusions que l’on a sur l’autre, mais que l’on s’est construite aussi de toute part, par convention sociale, par manque de réalisme ou encore par mensonges romantiques. Mais le seul romantisme valable à mes yeux, est celui du désordre et des passions et non celui sorti des livres que lisait Madame Bovary. Comme le 24 au soir, je penserais à toi ce soir de réveillon. A l’année prochaine.

1er janvier

Bonne année comme on dit. Toi aussi, gavée de dindes aux marrons, tu as dû plonger dans les bras de tes amis, avec la bonté généreuse que l’on te connaissait. Curieusement, c’est à toi que j’ai pensé lorsque minuit a sonné, passé de quelques minutes. Que faisais-tu ? Qui voyais-tu ? As-tu pensé, ne serait-ce qu’une infime micro seconde à ma pauvre carcasse triste de ne pas t’avoir à ses côtés. Car oui, cette nuit, j’ai souffert de ton absence, en silence, en souriant, en embrassant, en serrant le corps chaud qui me maintient en vie. Ce premier janvier, j’ai deviné ton absence en me l’accaparant, toujours sans l’accepter, sans la comprendre, sans l’assimiler mais en me raisonnant (« Après tout, c’est toi qui l’as voulu, alors à quoi bon pleurnicher… »). Nous allons passer cette année de plus sans toi. Nous allons faire l’amour sans toi, nous allons lire des livres dont on ne te parlera pas, des rencontres que tu ne feras pas, des choses que tu ne connaîtras pas, des chansons que tu n’écouteras pas, des films que tu ne verras pas, des parties de tennis que je ne te raconterai pas, des injustices que je ne te ferai pas subir, une femme nouvelle avec qui je ne te tromperai pas. Mais peut-être ce livre que tu liras. Si je me décide…

2 janvier

En fêtant le passage au temps qui passe et fait trépasser, V. et D., nous ayant convié à petit repas là même où ils ont emménagé le mois suivant où tu m’as éjecté, décidèrent de nous montrer quelques photos du temps passé, notamment d’il y a deux ans où nous avions là aussi passé les fêtes. J’eus peur qu’ils ne ressortent un vieil album où ces deux là nous avaient photographiés. « Ne remonte pas trop vite dans le temps. », m’empressai-je d’ajouter, complètement flippé d’apercevoir ta silhouette réapparaître sur papier glacé qui devient du coup glaçant, glacial même, le soir du 31 ! Et je me souvins d’un coup que c’était ce couple marié qui possédait dans ses archives les dernières photos de nous deux, prises une semaine avant le pot d’adieu, au jardin d’acclimatation de Vincennes. Ces photos, les dernières, je ne les vis jamais, ils eurent la décence de ne jamais me les soumettre, et elles devaient reposer quelque part dans un album ou une pochette maudite, laissées à l’abandon vu les circonstances qui les avaient suivies de peu. Mais elles existaient et les deux tourtereaux ensemble depuis maintenant une décade, complètement rongés par la maniaquerie et l’usure du couple, avaient eu leur œil goguenard un jour sur ces clichés aveugles. Je me souviens de cette journée. Je pensais maîtriser ce qu’il m’arrivait, t’épargner, sauver ce que je voulais et croyais encore sauver. Surtout de t’éviter de retomber dans un schéma passé que tu avais pris en pleine face. Je n’y parvins malheureusement et tu préféras t’y foutre toute seule. Mais tu vois finalement, et en observant ce vieux couple devant moi, ce vieux couple de jeunes de 30 ans, je me suis dit que notre séparation était préférable que de devenir deux bouts de viande lassés l’un de l’autre mais cimenté par l’habitude de l’autre.

Et ce matin je lis dans Diane ou La chasseresse solitaire de Carlos Fuentes : « Norman Mailer dit que la jalousie est une galerie de portraits où le jaloux est le conservateur du musée. Je repassais dans mon esprit tous les moments que j’avais vécues avec Diane, mais avec, dans chacun d’eux, l’étudiant à ma place, adoptant les postures, jouissant de ce qui avait été à moi, s’emplissant la bouche du goût de pêche, jouissant des caresses infiniment savantes de Diane, devenu l’unique spectateur du lac dans lequel la Chasseresse se reflète…

La jalousie est comme une vie à l’intérieur de la vie. On peut  prendre un avion, retourner dans la capitale, appeler les amis, se remettre à écrire, mais pendant tout ce temps on vit une autre vie, différente bien qu’étant à l’intérieur de soi, une vie ayant ses propres lois. Cette vie à l’intérieur de la nôtre se manifeste physiquement. Comme dit l’expression populaire, elle vous fait un cirque dans le ventre. Une marée sauvage, amère, bilieuse se déchaîne, monte et descend du cœur dans les tripes et des tripes au sexe penaud, inutile, transformé en blessure de guerre. On a envie de lui accrocher une médaille à ce pauvre pénis. Puis une couronne funèbre. Mais la marée ne célèbre rien ; elle ne s’arrête pas longtemps en aucune partie du corps. Elle le parcourt comme un liquide vénéneux dont le but n’est pas de détruire le corps mais de l’assiéger, de le presser de telle sorte que ses humeurs les plus novices lui montent à la tête, se fixent, vertes et dures comme des écailles de serpent sur notre langue, sur notre haleine, dans nos yeux… »[1]

Le livre de Fuentes raconte la passion exclusive et brève qu’il a vécue avec l’actrice Jean Seberg rencontrée le premier janvier 1970 au Mexique alors qu’elle tournait le western Macho Callahan. 24 ans après les faits, il a publié ce livre en rendant cette histoire d’amour publique. Une passion charnelle d’un mois qui donne naissance à un roman deux décennies plus tard alors que la pauvre Seberg est morte depuis 1979 et oubliée de tous. Cela m’amusait de citer ce court passage car il m’a fallu moins longtemps que lui pour écrire un livre sur une femme, qui plus est qui n’a jamais été l’objet d’une passion dévastatrice mais plutôt d’une séparation dévastatrice. Je savourais intérieurement le fait d’écrire un livre de souffrance sur une femme disparue mais ne traitant jamais de passion, soulevant justement le problème de l’illusion amoureuse, d’une incompréhension durant l’union et l’absence. Le livre d’une incompréhension.  

11 janvier

Elle a parfois ta voix, tes intonations, ta gentillesse, ta patience, ta façon de te comporter comme un enfant, ton regard, ta tranquillité.

Dans cette salle de sport, je retrouve ton sosie. 19 ans, blonde, des yeux bleus. J’essaie de ne pas trop lui parler, de peur de revivre une telle horreur. Francis a dû le remarquer. « Ton style » s’est-il empressé de dire.

Bientôt quatre ans que tu n’écoutes, je devrais dire que tu ne subis pas ma musique. Je te prépare tout de même un petit disque, histoire de rattraper un peu le temps perdu.

15 janvier

Deux choses me font penser immanquablement à toi. La voix de Sandrine qui, au téléphone, me fait penser à la tienne. Ces messages viennent tout droit de ceux que j’ai reçus de ta part. Même phrasé, même douceur dans la voix, comme un amour qui serait identique.

La deuxième est physique. Cette toute jeune fille au prénom imprononçable qui me rappelle notre rencontre et que je vois de temps en temps. Son côté poupon, cette blondeur, cette blancheur de peau, ce sourire facile. Dieu semble ne pas vouloir que je t’oublie, moi qui avant d’écrire ces sornettes, m’efforçais le plus possible de te supprimer de ma mémoire.  

18 janvier

Regarde ce très beau film de Sydney Pollack, This Property Is Condemned, avec Natalie Wood et Robert Redford. Un moment, l’actrice se baigne nue dans un plan d’eau. Sa beauté est impensable. Elle est morte noyée en 1981. Je regarde ce film alors que je suis au boulot, tu ne lui ressembles pas, et pourtant je me souviens du jour où nous nous sommes baignés par chez toi en Bretagne. C’était au début. Ta mère était restée sur la berge, lisant son Paris-Match hebdomadaire. Tu étais rapprochée de moi, avec la tête de Natalie Wood, enfant qui a grandi, les cheveux plaqués en arrière, le visage heureux, ces yeux bleus qui dévoraient l’amertume. Nous ne voulions pas trop que ta mère nous voie nous enlacer mais tu es venue quand même. On s’embrassait dans l’eau, tu n’hésitais pas, tu me connaissais, je pensais te connaître (ou l’inverse), tu riais aux éclats de vague. Ces moments d’amour vrai se sont peu répétés finalement. Car à deux nous n’étions pas souvent. Soit tu disparaissais, soit je m’ennuyais. J’étais immature face aux deux problèmes de ma vie. Le désir et l’ennui. Regarde ce film, il est très beau.

28 janvier

Déjà dix jours que je n’ai pas écrit dans ce roman-poubelle. Pas étonnant car il commence à m’ennuyer autant qu’à toi. Je ne sais plus qu’écrire. Ton silence en a déjà trop dit. Regarde ce que tu as fait. En discutant avec Sandrine lors de tes rares évocations, je lui pose la question : « Me permettrais-tu de la revoir ? » Elle répond «  Je ne sais pas, j’aurais peur que tu retombes amoureux, en même temps, tu pourrais peut-être t’expliquer avec elle, je crois que je te dirai oui. » Tu vois un peu la femme qui vit avec moi, rien à voir avec toi, ton contraire dans la grandeur, l’humilité, le sacrifice… Mais qu’elle se rassure, il en est hors de question. Aujourd’hui, au bureau, en luttant vainement contre l’ennui, je tapais ton nom sur Internet. Tu as quelques homonymes. Mais on finit tout de même pat tomber sur toi, puis sur cette photo, la seule que je connaisse depuis notre dernier cliché. Je fixe ce regard souriant, et scrute le front. J’imagine l’intérieur de ce cerveau totalitaire, celui qui a ordonné cette rupture, celui qui n’a jamais failli, celui qui a souffert, celui qui était près à tuer s’il le fallait. Anéantir plutôt que revenir. Tuer plutôt qu’abdiquer.

Je vais avoir trente ans, trente ans sans toi.

29 janvier

Eddy, qui a tout compris, me dit à propos de ses deux adultères consécutifs : « La trahison tue est un signe de respect pour sa copine, lui annoncer la faute serait ne pas la respecter dans son amour. Le mensonge préserve l’autre alors qu’il ronge l’amant. C’est le fautif qui souffre dans l’histoire et la victime qui est épargnée. » Mais comme tu le disais si bien : « Ça ne passe pas… »

9 février

On arrive au terme, on arrive au terme. Tout à l’heure, en rentrant, dans le métro, je pensais à ce qui me reste de toi. Je me disais que ce texte était en train de mourir, et que te l’envoyer ne mènerait à rien puisque tu n’as plus forme humaine. Tu es dans un souvenir lointain, en perpétuelle inadéquation avec la réalité actuelle, qui est tranchante. Tu vis quelque part, je vis quelque part. Nous ne nous sommes pas adressés la parole depuis des années. Tu n’es plus celle que j’ai connue, tu vieillis, tu n’est plus dans cette jeunesse que j’ai aimée chez toi. Tu n’es plus rien. Alors à quoi bon. Je t’ai rencontrée, tu n’avais pas vingt ans. Tu en as presque trente aujourd’hui.

17 février

Je lis dans Relations et Solitudes de Schnitzler : « Une femme est toujours capable de remplacer par de la méchanceté ce qui peut lui manquer de courage pour se suicider. »Et Dieu sait si l’écrivain viennois connaissait le sexe faible.

20 février

Regarde un jour La Vérité de Henri-Georges Clouzot. C’est un film admirable qui en dit long sur la complexité d’une relation entre un homme et une femme. Et si cette histoire n’a strictement rien à voir avec ce que l’on a vécu (Heureusement, sinon nous serions refroidis l’un et l’autre !), elle montre à la fois le paradoxe et la logique qui font et défont un amour. Rien ne laisse croire à l’amour de Brigitte Bardot pour Samy Frey, et rien au désamour de ce dernier vis-à-vis d’elle et pourtant elle finit par s’accrocher à lui lorsqu’il est trop tard, et lui a le courage de s’en détacher lorsqu’il le peut encore puis s’en ficher totalement par la suite. Mais les deux êtres s’aiment et continueront de s’aimer, même dans la discorde, même dans l’absence puis se rejoindront involontairement dans la mort. Ce n’est que séparés qu’ils s’entendent, dans l’absence et la souffrance de l’autre. Dès qu’ils se retrouvent, la roue tourne et les cœurs s’habituent, se lassent, se jalousent, se haïssent. Et puis en plus Clouzot construit admirablement cette histoire un peu curieuse, un peu folle mais avec une lucidité sur la question. Car quand l’on y pense, mon comportement avec toi fut d’une logique banale, propre à certains tempéraments qui s’attachent, qui se lassent mais qui gardent en eux l’amour qu’ils ont éprouvé pour une femme. Et de même pour la suivante. Là est le problème.

22 février

Une fille comme toi a dû aller voir le mauvais film Paris pour se confronter à d’éventuels doubles qui la rassureraient sur sa condition, sur ses faiblesses, ses lâchetés ou ses audaces. Si la première demi-heure est acceptable, le reste se perd dans les clichés usuels. Après avoir vu ces gens, on n’a même pas envie de prendre son téléphone et d’appeler son ancien amour. On laisse les personnages se ruiner, se mépriser, se dévorer, se mésestimer sans aucun remord. On quitte la salle et on s’en va bouffer. Non pas à cause de la psychologie des personnages mais du traitement insuffisant que le réalisateur fait d’eux.

29 février

Comme jadis notre relation, ce livre commence à me lasser sérieusement. Il faut vraiment que je mette à un nouveau roman. Quelle femme va prendre ta place sur papier glacé ? J’avoue que je n’ai pas la matière à écrire sur ce genre de bipède en ce moment. Quoi qu’une idée me trotte dans la tête depuis quelques jours.

3 mars

Je rêve de toi chaque nuit depuis ce début de vacances de février. Mais au réveil, je ne me souviens de rien. Ce dont je me souvienne, en revanche, c’est de nos dernières vacances. Il y a quatre ans, nous étions au ski avec Edouard. Les plus belles vacances que nous devions passées ensemble furent les dernières. Bonne entente, neige abondante et journées remplies reposent aujourd’hui en paix. Deux souvenirs : le premier soir, où vautrés dans le lit, nous regardions cette émission débile à la télé où des célébrités devaient vaincre leur peur en exerçant des exercices périlleux et rebutants. Nous étions scotchés sur ce programme abrutissant mais nous riions à chaque épreuve tant elles étaient insurmontables pour les candidats. Tu étais rayonnante, joyeuse et attendrissante. La paix respirait dans ce studio si agréable, si paisible. Dire qu’aujourd’hui tu y fais coucher un autre type qui, s’il fait du 42, doit porter mes chaussures de ski… Le second est plus en phase avec la montagne. Ta maman nous avait loué des luges. Avec Edouard, nous manquions à chaque descente de dévaler dans la forêt tant nous avions du mal à maîtriser la vitesse de ces engins ultra rapides. Une fois, la luge fonçant à toute allure en direction de la forêt, nous eûmes juste le temps de sauter avant de la voir dévaler et de nous rattraper de justesse. La luge avait poursuivi sa course folle à quelques cinquante mètres plus loin. Il faisait tellement froid que nos cheveux étaient givrés et nos peaux rougies par la glace que nous prenions au visage de plein fouet. Seule sur ta luge, tu nous défias en proposant une course. A deux, Edouard et moi, nous faisions n’importe quoi pour te dépasser quant toi, tu magnais l’engin avec dextérité, emmitouflée dans ta combinaison d’hiver qui te rendait méconnaissable. Puis tu nous passas devant juste avant l’arrivée. Tu te levas d’un bond, levant les bras au ciel. Du haut de tes 23 ans et ton mètre 62, tu avais dépassé deux grands gaillards. Je regardais ton sourire d’enfant, la joie dans ton regard, la confiance dans le mien. Tu nous narguais gentiment, et tu riais de voir nos têtes déconfites par les perles de neige et les cristaux de glace. Nous nous serrions dans les bras, à peine gênés par l’épaisseur de nos combinaisons. Nous étions rentrés fatigués, mais heureux de partager ces moments d’intense complicité. Deux mois plus tard, tu ne dus pas penser à ces moments lorsque tu me parlais comme à un inconnu, quand tu me rejetais comme jamais tu avais rejeté, et que tu faisais comme si rien de tout cela n’avait eu lieu.

13 mars

Mon 127 è rêve. Celui-là, il faut que je le note. Le premier depuis 4 ans où tu me parles, tu me pardonnes, voire pire, tu te remets avec moi. Nous étions à la veille d’un départ en vacances. Je ne sais comment, nous nous retrouvâmes dans une pièce isolée. Tu vins vers moi, me pris dans tes bras, me serrais très fort. Je ressentais une libération démentielle que je ressens encore un peu en relatant le rêve quelques heures après, c’est dire la force de ce contact improbable. Enfin, je n’étais plus exclu de ton monde et de ta conscience. Je n’étais plus ce mauvais virus duquel il fallait se protéger. Cet ennemi intime, ce protégé du silence, ce miraculé de la haine. Nous nous situions un an après les faits. J’avais encore Sandrine en tête, mais je ne pouvais te le dire. Je restais prisonnier d’un choix insurmontable, mais peu importe car ton visage redevenait celui d’avant. Ta voix me comprenait, mes yeux te ressentaient. Tu étais belle comme jamais. Les cheveux coupés un peu plus court, ton visage respirait la sérénité. Je t’avoue que le réveil fut plus lourd qu’une soupière. Je revenais à la terrible vérité du silence, me prenant la douche froide du matin en pleine tronche.

« Toute proximité est distance, toute amitié éloignement, tout amour déchirure, et l’écriture réduction des écarts. » Richard Millet, L’Opprobre, 2008.

15 mars

Sais-tu ce qui me ferait plaisir au moment où tout le monde me demande ce que je souhaite pour cet anniversaire ? Que tu m’appelles. A chaque anniversaire, j’ai timidement espéré un signe de toi. Ne venant pas, ce signe me confortait dans l’annihilation complète de notre union. Mais là, à 30 ans, je ne puis m’empêcher d’y songer, sachant pertinemment qu’il n’en sera rien, mais l’espoir est irrationnel. Et qu’ensuite, je t’effacerais définitivement.

J’ai rencontré deux femmes : l’une a ton visage et l’autre a ta voix. Normal qu’elles ne peuvent se supporter et que je les désire toutes les deux.

18 mars

On y est. Le silence, le vrai, le pur, le dur. Oscar Wilde écrivait si justement : «  Il n'est rien de plus beau que d'oublier, excepté, sans doute, être oublié. »

On ne parle plus de mépris, d’indifférence, de haine mais d’oubli. Oh, dans mon imaginaire endiablé, je m’imaginais au fin fond d’un inconscient naïf, une occasion symbolique de redevenir un peu humain. Penses-tu ? Non, il faut sans cesse rester prévisible, inutile et lâche. Ou alors, méritant cela, je me rends compte de mon inhumanité avec toi.

4 avril

« Si l’on veut écrire honnêtement pour les autres, il faut écrire d’abord pour soi-même. »

« L’homme traque le désir et ne capture que la nostalgie. »

Nicolás GÓMEZ DÁVILA

 

Mon dieu, pour relancer mon texte et redonner une dynamique au récit, je sors notre dernier album photos, voulant y retirer celle qui sera l’image de la couverture. Quatre ans que je n’avais regardé ces photos apparentes d’un bonheur qui s’est transmuté en carnage. Je te vois. Vu que j’ai vieilli, je n’ose imaginer que tu as changé comparé à ces clichés où tu es scandaleusement jeune, et belle aussi. Ton regard azuré, ce sourire qui embellissait une nature blafarde, cette couleur de cheveux que Daniel appelait « la couleur d’automne », ces mèches qui rebiquaient et se laissaient prendre au gré du vent. Et bien j’ai digéré, je ne regrette rien, tout cela je l’ai perdu, par ma faute, par celle du temps, par la nature amoureuse des gens, que veux-tu ? En prolongeant la découverte de cette année où j’ai bien cru en finir, je suis tombé sur les premières photos de Sandrine, et j’ai compris. Compris que je ne pouvais faire autrement, et qu’à l’aube de ma mort, je referais la même chose. Le temps m’a aussi permis d’analyser tout cela, de ne plus souffrir lorsque je me souviens de toi, de pardonner ton silence, ta froideur, et tout ce qui t’a constitué lors de la brisure. A l’époque, je t’ennuyais avec les premières rides qui me tombaient dessus, et du premier cheveu blanc. Compatissante, tu m’avais acheté de suite de la crème pour jeune post-moderne obsédé par son physique ! Tu serais surprise de voir qu’en quatre ans, le corps change vite. De loin, il est comme avant ; mais de près, tu peux recomposer les failles.

8 avril

Te faire parvenir ce texte te rend vivante depuis quatre ans quand l’écrire dressait une épitaphe à ton absence. C’est pour cela que tu dois le recevoir, parce que tu es vivante durant cette absence. A l’heure des kamikazes qui se fracassent sur des tours en béton en mélangeant religion, libéralisme et domination occidentale, le seul vrai kamikaze est l’écrivain qui se suicide sur les notes amères de son ancien amour.

9 avril

Ah que c’est dur de se souvenir quand tout se prête à l’oubli. Mais voici qu’aujourd’hui un individu m’a mis devant le fait accompli, un élément concret de plus à retenir. Je vais dans une agence pour changer mon cordon de téléphone qui s’est sectionné. Pour la facture, il me demande mon numéro. Et Boum ! Il m’annonce ton nom et ton prénom. « Normal que ce soit ce nom sur votre compte ? » me demande-t-il voyant bien qu’il a affaire à un homme. « Non. », rétorque-je, abasourdi d’entendre ce nom dans la bouche d’un inconnu. « Mais c’est bien cette personne qui a lancé ce compte. » lui dis-je. Des traces de notre union existent encore sur l’écran des opérateurs téléphoniques. Seules traces peut-être, et c’est bien trivial de les retrouver là.

Encore un indice de ta présence, de ton fantôme qui rode, de ce silence qui dure, qui dure.

20 avril

Dans la série : les femmes sont décevantes : Natascha Kampusch, l’héroïne trouble des faits-divers autrichiens, vient d’accepter la proposition d’animer une émission tété où elle interrogerait des célébrités sur une grande chaîne audiovisuelle. Quelle descente aux enfers. A côté, ce qu’elle a vécu aux côtés de Priklopil ressemble à un conte de fée. Wolfgang aurait dû mieux la surveiller ce jour d’août 2006, et mieux l’éduquer car après s’être fait kidnappée par le satire du Danube, la voilà avalée par le libéralisme audiovisuel mondial. Entre ces deux morts, le choix est vite fait et Natascha a choisi la déchéance du succès à la dignité de l’anonymat. Décidément, je n’y comprends plus rien.

23 avril

Tu m’as dit un jour que j’étais la personne qui te connaissait le plus. Il fallait bien que je te donne raison en écrivant ce texte qui t’es fidèle jusqu’à l’absence. Prends le, non pas comme une revanche sur le passé ou sur ta modeste personne, mais comme une lettre d’amour perdu. S’il existe, c’est avant tout pour me prouver que tu as existé. C’est dur lorsque l’on fait face à quatre années comme celles-ci. Je n’éprouve même plus ton existence. C’est dire, si la haine, l’oubli et le mépris détruisent un être. Ce texte tente à sa façon de mettre du réel sur du silence. Et pour cela, seuls les mots le peuvent, ils tentent de réduire l’écart comme dit l’autre.

25 avril

Continuer le silence, oui, mais terminer le livre. Plus que quelques jours à écrire.

Que me reste-t-il de toi ? Tout est soigneusement rangé, calfeutré dans une armoire ou dans une mémoire. De temps en temps, l’évidence va de soi. Cette photo de moi que tu as prise à Biarritz devant la maison « Daniel Balavoine », ce pull marin que j’arbore rarement, parce qu’il est tout déformé, usé par les années de bagne. Quoi d’autres ? Comment a-t-on pu être si méprisables ? Nous qui semblions connaître l’intimité de l’autre, et quand je parle d’intimité, je me réfère en fait davantage à l’esprit qu’au corps. Les corps s’échangent et se lassent. Tout le monde peut y toucher. Ils se commercent comme des produits interchangeables, inter- pénétrables. Le tien a dû si bien convenir aux phallus qui y sont entrés. Mais l’âme d’un être avant qu’il ne meure, qui y a accès ? Je pensais que les nôtres, malgré nos impossibilités, étaient unies. La preuve, mon corps est parti mais mon esprit est encore là, à chercher des explications, des preuves, des définissions, des vérités, des réponses. C’est ce que nous aimions à reconnaître. Notre intime connaissance de l’autre. Là, c’est bien quatre ans de pure franchise dans l’ignorance de l’autre. Mais il faut être le soir et se sentir bien seul pour y repenser franchement. A toute cette souffrance. Cela t’arrive-t-il ?

4 mai

Il y a quatre ans, tu fouillais dans mes dossiers et apprenait l’intenable vérité. Tu te tais parce que cette vérité est plus forte que n’importe quel souvenir ou parce qu’elle a été le déclencheur de l’inauthenticité de ton amour, c’est-à-dire l’absence d’amour ?

18 mai

« Le tournoi Balavoine », c’était hier, et tu n’étais pas là.

Je n’aurais jamais dû t’écrire cette lettre la dernière fois que je suis passé rue Frémicourt. Cette lettre était immonde de ma part. Te dire que durant toute notre relation, je n’avais pas cessé de penser à te tromper était, dans la mesure où tu avais reçu un sacré coup sur la tête, une faute impardonnable de ma part. Je l’ai regretté très vite, surtout qu’elle n’était pas vraie. Bien évidemment, il y a eu des moments de grande tension physique ; mais sur quatre ans, combien y a-t-il eu de périodes, et de longues, où la question ne se posait pas. Nous vivions ensemble et je ne pensais pas aux femmes existantes ou passagères qui arpentaient les rues ou les universités. J’étais avec toi et ça me convenait. Puis il y a eu des rencontres, que l’on provoque, certes, mais qui n’ont pas été gratuites. En tout cas, cette lettre est inexcusable, indélicate, inhumaine. Enfoncer encore plus le clou était un acte abject, que je croyais sincère à l’époque, et que s’il avait été vrai, n’aurait jamais dû être évoqué.

19 mai

Plus que quelques jours à te parler. Je réfléchis un peu à cette entreprise. Dans ce monde où l’on veut surtout bannir le réel au profit du virtuel festif, du mensonge au nez rouge et au sourire de rigueur, ce texte aura le seul mérite de restituer ce qu’il y a eu de sanguin sous le mépris, de concret sous l’oubli et le silence comme figures imposées. Le silence, c’est facile. Il évoque la tranquillité, le mépris du prochain, l’oubli mais surtout la quiétude du mensonge. Avec quelques mots, on provoque généralement quelques cataclysmes silencieux. C’est déjà pas mal.

Je ne sais pas si c’est l’écriture de ce texte qui me manquera ou le fait de ne jamais plus te parler. Tu me diras, je trouverais bien un autre moyen.

J’hésite en fait entre deux thèses. Le fait que tu m’aies manqué ou pas. En réfléchissant, je me suis dit qu’une obsession ne manque pas à l’être, elle le harcèle. Alors qui m’a manqué ? Oh, je ne dis pas parfois, en rentrant d’une journée triste, sur la terrasse de ma maison de vacances, sur cette plage où nous aurions pu batifoler, ou encore dans une télécabine à regarder les perles de neige s’égoutter sur nos ombres blanches. Et tant d’autres lieux. On pourrait aussi se retrouver dans une église pour que Dieu nous pardonne.

23 mai

Demain s’arrête le roman. Il fallait bien l’interrompre. Justement à ce moment.

La question n’est pas de savoir ce que qui est resté mais ce qui va rester. Quels sont les objets, les souvenirs, les conversations que tu n’oublieras pas ? J’ai bien peur qu’il ne reste rien.

Te rappelles-tu, tu m’avais déjà quitté. C’était à Marseille, en 20.., pris d’une colite intestinale après un bain dans les Calanques, j’ai souffert le martyre pendant un mois. Le deux ou troisième soir, je beuglais si fort que ta chère mère t’avait appelée. Et tu n’es jamais revenue dans le lit. Même pour me dire que tu allais dormir avec elle. J’attendais, en vain. Bien sûr un obsessionnel comme moi n’avait pu s’empêcher de tendre l’oreille pour savoir ce que deux mégères complotaient. J’entendais très mal, mais je compris que ta mère se faisait du souci pour toi (!!!) alors que je me demandais depuis deux jours pourquoi mon ventre me faisait si mal… Bref, voulant protéger sa précieuse progéniture et lui éviter de retomber sur un fou, elle t’éloigna pour la nuit. Pauvre Sandrine, si elle avait dû partir à chaque crise, je n’aurais plus de nouvelles d’elle depuis longtemps ! A côté de certaines, celles du séjour marseillais étaient une promenade de santé. Je te pardonne volontiers d’être partie ce soir là, mais comme toujours chez toi le tact laissait à désirer. Tu fuyais en fait, sans laisser de mot, en laissant l’autre se débrouiller. Je me souviens à quel point j’étais odieux et infernal. Je cassais ma montre le premier jour en plongeant dans la piscine. Affectée par mes maux de ventre incessants, tu courus en acheter une autre pour me réconforter, pour me faire plaisir, pour me faire oublier, ne serait-ce que cinq minutes, la douleur. L’ennui, c’est que tu l’avais choisie bleue et que j’en voulais une noire. J’étais si épuisé par la maladie (sans me donner d’excuses) que je t’envoyais quasi sur les roses alors que ce geste était magnifique. Cette montre, je l’ai mise par la suite, elle était jolie mais comme toutes tes reliques, elle a fini à la poubelle après ton mot d’adieu.

Le 24

Oh, tu ne dois même pas y penser, pourtant cette date est inscrite en moi pour toujours. Quatre ans déjà que tu m’as expédié dans le monde des fantômes, des oubliés, des morts.

C’est aussi le dernier jour de notre collaboration littéraire. J’aurais pu t’écrire toute la journée, ressortir quelques souvenirs, te reprocher encore plein de choses mais je m’arrête là. Aujourd’hui deux choses m’ont fait penser encore à toi. Cette femme dans le métro qui avait ton physique lorsque tu auras 60 ans. Et puis ce premier poème de Barbey d’Aurevilly, dont je lis en ce moment la biographie, où ton prénom est évoqué à chaque strophe. D’ailleurs, on y lit dans des extraits de lettres, sa défense incompressible de l’adultère (au nom de la passion, de l’art et de la mort), mais aussi son impossibilité d’oublier les siens en faisant ressortir des souvenirs de toute nature.

Je me prépare à écrire autre chose. Ce que je sais c’est qu’après la femme, c’est ce texte et son travail coutumier qui vont me manquer. Tu vois, mon travail s’arrête là. Quand le tien commence puisque la dernière image que j’ai de toi, c’était dans ce parc il y a quatre ans, assise en tailleur sous tes lunettes puis te levant pour disparaître à jamais. Je me souviens, il faisait beau, alors qu’aujourd’hui c’est la grisaille.

 

VIII

Lettre à une inconnue

« Il faudrait qu’on nous pardonnât, au moins, les fautes qui n’en seraient pas, sans nos malheurs. » Vauvenargues, Réflexions et Maximes, 1747.

 « Avoir quelque chose à reprocher à celui qui a disparu n’adoucit pas la douleur de la disparition, mais la complique. Qu’une personne nous ait fait odieusement souffrir ne relâche pas les liens qui nous enchaînent à elle ; cela ajoute tout au plus à la privation présente un désir de rancune que l’on ne pourra jamais plus épancher, une torture d’infériorité impuissante, un sceau de privation éternelle. Cesare Pavese, Le Métier de vivre, 1952.

 

Je ne pouvais plus laisser le temps passer sous silence. Il est à toi à présent. Prends le comme il est passé.

J’avais envie de t’écrire, j’avais envie de t’écrire, j’avais envie de t’écrire mais je ne le pouvais pas. Je ne pouvais écrire que ça, comme un animal, de façon bestiale. Je rentrais le soir, affamé de ce que j’allais pouvoir écrire sur toi. Parfois je n’écrivais rien. J’appelais cela la disette du discours, l’anorexie spirituelle.

 e ne pouvais plus m’adresser à toi. Comme une ronce, ou un désert, nous n’étions plus fréquentables, commutables, exportables, bankables (comme on dit atrocement de quelqu’un maintenant). Nous n’étions plus rien du tout de nous. Ce livre tentait de montrer comment nous en étions arrivés là. De manière brutale, sans édulcorer quoi que ce soit. A cette plaie vertigineuse, non pas celle du silence curieusement, mais celle de l’annihilation complète de notre union dont ce silence était pour moi la seule preuve tangible et durable. Cioran écrivait si justement dans ses carnets: « Anémié par un long exercice du mépris. » Bien sûr, de tous temps, nos écrivains sont tombés sur des professionnelles, des expertes en la matière. On les remercierait presque d’avoir permis l’écriture de tels textes !

J’avais décidé de vivre ton absence à travers ce livre. D’une certaine façon, aussi ignoble soit-il, il m’aidait à passer les jours. Il s’était substitué à toi, ou l’inverse, je ne sais jamais. Tu n’étais pas loin, toujours de mon corps mais non de mes pensées. Mais sans pour autant imaginer la moindre de tes heures, le moindre de tes pas. Lorsque je rentrais chez moi, au lieu de te voir, chose que je ne pouvais plus faire, je faisais face à mon écran qui me renvoyait ton image, déformée par les lettres et les ans, mais ton visage quand même.

Chaque jour j’ai rêvé ou craint de te croiser dans la rue. Je t’ai souvent vue ou rêvée sans que tu me voies, le hasard étant de mon côté, le malheur aussi.

Tu m’as dit : « Tu vas te retrouver tout seul lorsque nous nous séparerons. » Je n’ai même pas eu cet honneur. Et pourtant les gens lorsqu’ils s’en vont, ne reviennent pas, l’orgueil est le refuge durable où ils résident. On est seul à l’intérieur de toute façon.

Tu m’as écrit : « On se reverra, mais pas tout de suite. » On n’est pas tout de suite. Et l’on ne se reverra pas. Indéniablement on sentait là dedans l’antiphrase la plus sordide qui soit. Autrement dit, on ne se reverra jamais. En m’écrivant cela, c’est toi qui refusais toute compromission, même à long terme.

« Le tournoi Balavoine », on l’appelle ainsi maintenant. A chaque fois je te revois, en tenue de combat, tu aimais y participer, tu étais fier de moi, cela se voyait dans ton sourire et ta bonne humeur, et lorsqu’on rentrait on s’affalait sur le clic-clac, lessivés mais heureux. Le tournoi existe toujours, il n’y a que toi qui ne t’y trouves plus. P., E., C. sont là, ils ne parlent plus de toi,  tu as réussi à te faire oublier de tous.

L’année où tu me quittais, je l’ai gagné, je n’avais pas dormi de la nuit, j’étais mourant, je suais du gouffre que tu me laissais ; et ironie du s(p)ort, je l’emportais, le type en face ne pouvait plus bouger, terrassé par des crampes, il n’avait peut-être pas eu la chance de se faire quitter quelques jours plus tôt. Cela revigore, je te l’assure. En attendant qu’il se relève, je pensais à toi, à ce que tu fichais à ce moment précis, pendant que je faisais les quatre cents pas sur le terrain. Il n’avait pas supporté de jouer durant huit heures. Toi non plus tu n’avais pas supporté de jouer à la cocue de service pendant trois semaines, ça faisait tâche sur ton C.V. luisant. Imagine un peu mon état lorsque je pris le métro la coupe vide à la main, sachant bien que tu ne reviendrais pas.

Ma mère, me voyant le visage en pleurs, me prit la main. Elle avait compris, elle n’avait jamais vu son fils dans cet état ; alors elle me demanda de rester en vie, elle avait compris que dans le mutisme et le regard fixe se cache la plus belle des armes, celle que l’on retourne contre soi. Elle devait inaugurer la nouvelle maison de Vendée, celle que mon père t’avait montrée sur ses vidéos. Il avait sûrement imaginé t’y voir un jour, attablée en leur compagnie en dévoilant ton plus beau sourire. Ils partaient le jour même. Ils pouvaient laisser leur fils, mais pas la maison. Je ne devais pas gâcher leurs vacances. A son tour, et après toi, elle me balança sa sentence : « Promets moi que tu ne feras pas… » Vous étiez obsédés par votre éventuelle culpabilité ou quoi, car lorsque l’on demande de promettre à quelqu’un de ne pas se flinguer, c’est avant tout par peur de la mauvaise conscience plutôt que par l’absence que la mort imposera à l’autre ? « T’inquiète maman, tu peux partir tranquille, mes amis vont me séquestrer ici, je ne crains rien. » Mon père laissa 100 euros sur la table pour qu’Edouard se paye deux trois repas durant ma convalescence. Ils ne pouvaient faire que ça, laisser du fric. Le lendemain, après une nuit à me taper la tête et à provoquer Edouard en duel, ma sœur appela au téléphone pour prendre des nouvelles des parents. Elle ignorait que son frère ne tenait plus débout et restait des heures couchés dans son lit. Je décrochais, et au premier son de sa voix, tombais en sanglot. Je ne parvins à aligner trois mots. Je sentais ce cancer de la peur me ronger, me retirer la parole, et le moindre rapport avec un être vivant me pressait les intestins, me broyait le cœur tant je me sentais loin de tout contact réel avec la vie. Ce lien avec les vivants me désignait du doigt en me montrant que j’étais très loin de ce monde passé. Surtout qu’il existait un autre rapport que tu m’infligeais. Celui du rejet, du mépris étudié avec soin. Ce cancer de l’absence.

Je croisais parfois cette toute jeune fille qui t’avait vue à quelques reprises, durant les grandes occasions. Ignorant les années d’obsession mais devinant parfaitement qu’elle avait à faire à quelqu’un qui n’oublie rien, qui n’y parvient pas, elle t’évoquait d’un coup, sans prévenir, mais voyait d’emblée mon visage se rétrécir dans l’embrasure d’un éclat soudain qui trahissait une peine immense. A 17 ans sonnés, on n’imagine pas ce qui peut détruire un être. Je lui pardonnais bien volontiers, mais j’en avais déjà trop entendu. A vrai dire, cette petite adolescente me crispait parce qu’elle ne savait pas encore comment un amour allonge au tapis. Trois secondes à t’évoquer devenait pour moi un roman de plus à écrire, car comment passer du stade larvaire et inconsistant à la moindre particule de connaissance, si ce n’est par un poids de souffrance puis de mots présents sur un cahier.

Je ne devais pas assez t’aimer pour en arriver là. J’en ai souffert, tout comme toi peut-être de m’avoir vraiment aimé. Et de t’en être totalement départie, signe sûrement de ton revirement. Et du mien.

Je te ferais un jour la longue liste de cauchemars que j’ai fait à ton sujet. Encore cette nuit, l’un des pires.

Les journées étaient parfois longues, seul chez toi, pendant que tu partais cravacher en bibliothèque, à ton stage, chez ta mère.

Les soirées étaient parfois longues, seul chez toi, pendant que tu partais t’amuser en soirée, tes fameuses soirées si importantes pour ton équilibre festif.

Les nuits étaient parfois longues, seul avec toi, pendant que tu dormais.

Et maintenant tout se passe sans toi, avec encore plus de réalité, de stupidité et de rapidité.

Nous y étions, enfin (autant j’avais effacé de ma mémoire les deux précédents anniversaires, autant celui-ci, pour Dieu sait quelle raison, je le savourais de ma prison), mon anniversaire, notre anniversaire de massacre avant d’attendre le lendemain et ton anniversaire que tu fêteras dignement auprès des tiens, tiens dont je ne suis plus. Ce cher 24 de ce mois terrible. Te rappelles-tu ? Tu n’as jamais été aussi toi-même, le monstre vorace que personne ne voyait ; tous ces gens qui me disaient comme tu étais gentille, incapable du moindre mal ; mais ce qu’ils ne savaient pas c’est qu’il ne fallait pas te faire souffrir car ta vengeance en serait que plus terrible. Te souviens-tu de ton masque de haine, de ta façon ignominieuse de m’annihiler de ta vie, de m’adresser trois mots puis de rester sur tes positions de pseudo remise en cause ? Que ta laideur se confondait avec la bonhomie de ton visage d’enfant. Tu étais d’un coup catapultée dans le monde des adultes responsables et conscients de leur égoïsme et de ce qui est le mieux pour eux, même s’ils massacrent les leurs, ce monde d’orgueil rare, ce monde d’intransigeance primaire, cette planète de la raison, de la protection et du désir d’avenir, des résolutions festives et d’ambition friquée, ton monde, le monde que tu as dressé sous tes pieds, celui dans lequel tu t’es avachie, celui dans lequel tu voulais t’épanouir, celui que tu te construisais petit à petit, méticuleusement, même lorsque nous étions embarqués sur le même navire. Du haut de ton minuscule mètre soixante-deux, tu m’écrasais comme si je n’avais rien été. Tu expulsais quatre ans de quatre mots. Ton accoutrement pré estival n’enlevait rien à ton tragique faciès inexpressif de mutante. (Dire que tu avais dû réfléchir à ton déguisement avant de venir me briser en deux : « Tiens, tiens, qu’est ce que je vais bien mettre ce matin pour le quitter à jamais ? ») Je revoyais ton corps sous ce pantalon léger, celui que je connaissais à perte de vue. Tu m’éjectais en plein vol, tu partais, tu fuyais, avec la raideur de la haine inscrite entre les dents. Tu avais mis tes lunettes de starlette pour nous jouer ta scène de rupture, tu n’as jamais été aussi bonne que dans cette situation, mieux qu’en entretien d’embauche, meilleure que durant ton concours, plus performante que durant ton entretien professionnel sur le badminton, ce sport ruineux qui nous a réunis, puis séparés, tu me laissais sur une prestation hallucinante et vengeresse. Ressentiment que tu perpétues depuis des années en enfantant cet océan de silence autour de nous. C’est preuve que rien n’a changé pour toi. Un très bon et douloureux anniversaire pour ma chère disparue.

Parfois, je ne voulais pas m’arracher à ce roman, même sans inspiration ou souvenir, je restais prostré sur quelques pages pour rester encore un peu auprès de toi. C’était la seule manière de te conserver en moi. Je le relisais, corrigeais quelques duretés à ton égard, ou en remettais une couche ; mais toujours avec le souvenir impensable que nous fussions des êtres morts ; d’ailleurs, et tu l’as compris, ceci a été fait pour montrer que nous avions tous deux existé, ensemble même durant peu de temps ; que ce que nous vivions aujourd’hui, même si la réalité l’emportait sur notre passé, la réalité de notre propre anéantissement, cela n’était que la conséquence logique d’une désunion, d’une trahison, d’une séparation.

Je décidais d’imprimer deux exemplaires. L’un que je garderais précieusement avec moi, soigneusement rangé parmi les autres mais avec une couverture anonyme. Je décidais de mettre en exergue deux visages bien séparés, le mien à côté du personnage central pour montrer que le livre concernait bien l’histoire d’un narrateur et d’une femme, mais pas forcément toi. Pour ton exemplaire, je décidais de choisir l’une de nos dernières photos, celle d’un bonheur encore envisageable, en tout cas visible, celle où toi et moi apparaissions comme nous l’avions toujours été au fond de nous. Naturels, aimants, à la conformité de nos deux personnalités, toi souriante et tendre, et moi, fixant l’objectif mais heureux de te voir à mes côtés, le tout dans un cadre magnifique de neige et de maison de bois.

C’est mauvais, la lettre semble prendre le pas sur le récit. C’est pourtant tellement plus facile d’inventer des choses en décrivant parallèlement une très vieille réalité que de ressasser de vieux souvenirs perdus dans ta mémoire. Mais ce soir, c’était vraiment l’envie de t’écrire qui prédominait sur celle d’inventer. L’autre jour je me suis promené dans le XVè, et le hasard des rues me mena dans nos anciens quartiers, du moins pas très loin, car je n’ai jamais pu vraiment arpenter les bas-fonds de nos trottoirs coutumiers. J’aperçus cette pelouse qui amène tout droit chez ta maman. Tout cela me paraissait tellement loin, ces allers et venues, les anniversaires que tu me préparais en secret, ces amis qui venaient, Clément qui me racontait comment tu étais excitée, toujours curieuse de ma réaction au moment où j’allais apercevoir la clique surprise. Clément, dont tu m’avais dit qu’il serait l’ami qui te manquerait le plus lorsque nous nous séparerions. Je l’ai toujours soupçonné d’en savoir plus que moi, mais je n’ai jamais osé lui en parler, d’ailleurs, depuis ton départ, nous n’avons plus jamais évoqué cela, nous ne t’avons plus jamais évoquée. Je crois qu’il a compris, lui plus que quiconque, que cela n’était pas bon pour moi de prononcer ton prénom. Il était là, en octobre 20.., lorsque nous t’avions aperçue aux Halles, fonçant au forum. Je venais lui remettre la raquette de badminton que nous lui avions offerte pour ses 30 ans. Et toi, que vas-tu m’offrir l’année prochaine pour mes 30 ans ? Il était abasourdi d’un tel hasard, au moment où je lui remettais la raquette, je t’évoquais, et t’annonçais dans un dernier sursaut d’humour, te voyant débarquer à dix mètres après 5 mois de silence. « Va lui parler » me souffla-t-il, te voyant t’éloigner, mais j’étais déjà assis sur le rebord de la fontaine, paralysé, incapable du moindre geste. Il ne savait pas quoi faire, je le quittais très vite, il fallait ce jour là rentrer chez soi et implorer le ciel de ne jamais revivre ça.

Cette pelouse donc, où j’avais raccompagné certains qui avaient fait le voyage. Puis rentré pour finir la soirée avec les derniers. En rentrant, tu me demandais si cela m’avait plu, si j’étais content, si je trouvais la soirée réussie. Elle l’était, je le sais, c’est ça le drame de l’affaire, ne plus te voir heureuse, ne plus voir comment tu savais être formidable, ne plus entendre tes intonations, ne plus t’observer durant un repas, ne plus comprendre ton visage. Ne plus comprendre un visage, tel est le drame universel d’une séparation. En me renvoyant dans les sombres contradictions de ma nature, tu as déployé cette armature assez hideuse, et voilà ce qui me reste pour jouer en silence avec mes souvenirs.

Nous nous sommes aimés à une époque qui se prêtait à ce type de vie commune. Nous étions en pleine jeunesse et nos soucis ne dépassaient pas celui d’un devoir sur table, sauf qu’on ne le savait pas. D’où l’immense nostalgie ratée qui m’assaille aujourd’hui car j’étais bien incapable de prédire l’avenir et du coup, je rallais du seul bonheur à peu près possible ensemble.

J’ai pensé un temps (très court) que ta grande force morale, après la souffrance, aurait pu pardonner mes faiblesses ; car je n’ai jamais été aussi sincère qu’en voulant que tu reviennes. Mais les femmes sont tenaces lorsqu’elles pensent à la possibilité de leur bonheur ou au bonheur de leurs possibilités.

Je me retrouvais souvent seul dans cet appartement collectif ; Edouard rejoignant son amie ou parti en vadrouille, et moi, comme d’habitude, veillant solitairement entre cinéma, littérature et ennui. Et c’est en composant que je pensais le plus à toi, durant les teints froids de la nuit, de l’heure calme qui tourne en égrenant les syllabes. Je priais en quelque sorte, évoquant ton souvenir plus que ton réel, ton idée plus que ton image, ton absence plus que ton devenir, ton silence plus que ta voix. Il y avait là comme quelqu’un de disparu envisagé par un autre disparu. C’était donc ce genre de sensation amère qui me traversait l’esprit, les bulles lumineuses inscrites sur l’écran digital du temps. Puis je rejoignais mon lit en espérant ne plus rêver de toi.

Francis recevait une lettre d’une inconnue qui lui témoignait son amour. Sur le coup, et en inspectant l’enveloppe, il ne sut pas qui c’était ; puis en découvrant les trois pages manuscrites, il mit un certain temps à comprendre qui lui écrivait. Durant ce laps de temps où je l’observais décacheter la lettre, puis au moment où il s’enferma dans sa chambre pour lire convenablement la missive, je crus que c’était toi qui te servais de lui pour nous retrouver. Peut-être en lui expliquant ce qui s’était déroulé depuis trois ans. Puis, il sortit de sa pièce et m’annonça qu’une femme l’aimait.

C’est tellement incroyable de nous être rangés avec tant d’aisance sur notre absence. Il m’arrive parfois de penser si fort aux instants cruciaux qui ont été les nôtres un moment donné : un regard complice durant un repas entre amis, nos corps se réchauffant dans ton appartement glacial, nos jeux stupides qui te faisaient tant rire, nos rites d’embrassades, nos appels dans le néant, ces soirées à Courchevel où tout semblait nous appartenir, même la montagne et le silence de la nuit que nous apercevions de ta fenêtre. Lorsque j’y repense, il me faut un grand coup dans la tête pour me dire que nous nous en passons volontairement, en connaissance de cause, par notre seule faute, sans s’arrêter deux secondes pour comprendre. Nous sommes mieux ailleurs, devant d’autres visages, sur d’autres corps, et dans nos solitudes. Tel semble me dire chaque instant passé sans toi depuis trois ans. Pourtant tout me semble intact, comme gardé en dépit du temps et des événements qui nous séparent.

Je revois ta combinaison jaune défiler entre les massifs, puis ta peau blafarde ; je me revois après ce très long voyage solitaire pour te rejoindre dans ton studio à Courchevel. Le car grimpait les étages des Alpes dans un blizzard neigeux ; nous semblions voler tant les flocons et la tempête masquaient toute vue sur le vide que nous surplombions. Je fermais les yeux, et je priais Dieu pour que le chauffeur ne commette pas une fausse manœuvre et nous fasse dévaler à 2000 mètres d’altitude dans sa carcasse de métal. Rassuré, je descendais à l’arrêt convenu. Lorsque je frappais à la porte du studio, tu te préparais déjà pour affronter les pistes, et tu me sautas au coup, très fort, parce que ton amour était sincère. Je te serrais à mon tour, sentant sur ton corps l’épaisseur de ta panoplie de skieuse chevronnée. Ce moment, je te l’avais déjà raconté un soir, lorsqu’allongés dans notre lit, nous nous demandions quels étaient déjà les souvenirs que nous garderions l’un de l’autre. Ce soir, isolé dans ma chambre parisienne, je te le réécris ; aussi parce que cette nuit tu étais encore à mes côtés, dans un rêve, toujours distante, toujours froide, toujours imperturbable, me refusant la parole ou le pardon, je ne sais plus. Dis toi que rares sont les jours où je ne t’ai pas effleurée de l’esprit, où ton visage ne me soit pas apparu à un moment de ma journée. Qu’importe cette journée lorsqu’elle commence avec toi, qu’importe puisqu’elle dure.

Nos mépris, nos silences ont fait de nous des vermines, des êtres que le néant intérieur a vidés de toute substance. Nous n’avons pas dépassé l’âge de pierre. C’est l’âge de glace plutôt. Nous ne valons pas plus que ce que nous avons vécu ensemble. Nous méritons nos indifférences, nous sommes incapables d’amour parce que nous avons misé sur nos lâchetés les plus viles, nos orgueils les plus tremblotants. Il est tard, et nous continuerons à nous lever demain ; avec ce virus inscrit dans notre sang contaminé par la rancœur, présent dans notre cerveau infatigable de continuer la machine en marche. De continuer en se crachant encore dessus des jours que nous avons méprisés ensemble, d’un commun désaccord. Nous sommes encore ensemble dans ce silence ignoble des jours sales. Nous sommes des êtres pitoyables. Et lorsque tu parles à ton voisin, pense un peu à tout ça, car c’est aussi ce que l’on gardera. Cette absence, elle vient aussi de toi, de ce que ton esprit malin a conçu pour toi et moi.

Bonjour ! Petite pensée car j’ai rêvé de toi cette nuit, et c’est la première fois que tu me parlais avec amour, avec chaleur, avec de la tendresse dans les yeux. Peut-être un signe de toi à venir… Tu parles !

Comme Georges Perec, je me souviens… Je me souviens du jour où tu es restée enfermée dans les toilettes, le verrou était cassé. Au début, tu t’es énervée, puis consciente qu’il fallait être patiente et attendre le dépannage, tu voulais que je te parle de derrière la porte pour ne pas que tu te sentes abandonnée. Au moment où j’ai eu le type au téléphone, je me suis éloigné pour lui donner les renseignements voulus, tu ne m’entendais plus, peut-être as-tu cru que j’étais parti. Alors tu as crié, puis tu as voulu que je reste derrière cette porte jusqu’à ce qu’ils arrivent. Quand le dépanneur est arrivé, il a demandé s’il y avait quelqu’un et tu as répondu en maugréant un « oui » de circonstance. Ce « oui » qui te caractérisait si bien, à la fois plein d’orgueil face à cette situation humiliante et touchant parce que tu ne te plaignais pas, tu gémissais comme un enfant contrarié. Puis tu es sortie. La vie pouvait reprendre. J’ai passé mes années de formation avec toi, c’est pour cela que je ne peux oublier.

Je me souviens de ton appel téléphonique alors que tu étais seule dans ta chambre de Bretagne un soir alors que j’étais resté à Paris. Tu t’ennuyais, et pour je ne sais plus quelle raison, tu angoissais. Je te manquais, telle fut ton expression et tu attendais de moi des mots d’amour afin que tu puisses t’endormir. J’essayais tant bien que mal de baragouiner quelques mots rassurants. Tu me remercias, me disant que je savais te parler, te réconforter lorsqu’il le fallait et que ton angoisse était partie. En raccrochant, je me disais cette chose curieuse : que vous étiez folles, vous les femmes. Sujettes à la tendresse et au mépris à la même échelle.

Avant toi, j’étais un homme sans perte. Toutes ces femmes perdues c’était de la gnognote comparée à ta disparition. Pas même un échauffement ; la nostalgie et le paradis perdu pouvaient aller se rhabiller.

Je t’enverrais ce roman dans un an. Eparpillé lui-même, échelonné sur quelques mois. Tu remonteras le temps, ou tu refuseras purement et simplement de te plonger dans l’innommable, dans ce que l’on ne dit jamais. J’essais encore de te ressentir, quelques fois, lorsque la journée se transforme en oraison orageuse. J’y parviens parfois, mais tu n’es plus là pour me le confirmer.

Quoi de plus logique qu’après trois ans d’absence festive, je ne te vois plus qu’en rêve, dans les cauchemars de mes nuits sans sommeil, la peur au ventre et le regard d’enfant médusé par ce qui lui arrive alors qu’il n’a rien demandé. En ces périodes de soleil, tu dois bien être quelque part. Ces rêves, d’une utilité certaine, me poussent à reprendre la plume pour continuer à écrire ce qui sera le roman de toi. Moi aussi, figure toi, je me fais bronzer la peau au soleil, mais sûrement moins loin que toi, toi qui as dû trouver depuis celui qui t’emmènerait voyager, c’est-à-dire n’importe qui d’autre que moi. Pour relancer mon récit qui s’essouffle de tant d’absences, je vais, durant la dernière année qui me reste à converser seul avec toi, c’est-à-dire la dernière année de notre lamentable existence où nous serons réunis au moyen de ces quelques mots, me remettre au journal, t’évoquer que par dates successives, afin de m’épuiser une bonne fois pour toutes et de tout laisser tomber.

Tu as tourné la page, dit-on communément. Il m’en a fallu en tourner beaucoup pour parvenir jusqu’ici. Et je n’ai guère avancé dans l’intrigue. A toi de les tourner à présent.

C’est juste l’histoire un peu douloureuse d’un homme à qui tu manques tous les jours.

Regarde ce que tu as fait… Déjà de notre vivant, tu ne m’inspirais guère. Autant j’avais écrit sur X et Y, ces femmes qui ressemblaient étrangement aux muses de nos écrivains préférés, autant je n’avais jamais pu tourner une histoire autour de toi tant tu me paraissais banale, et d’un point de vue littéraire, j’avais raison, tu étais d’une banalité confondante. Petite parisienne gâtée, complexée, frigide, obsédée par son avenir et les fêtes du week-end, sans oublier les repas dominicaux chez maman, ses conseils de troisième âge, les vacances à tout prix et les entretiens d’embauche. Soirées entre filles pour se raconter ses orgasmes impossibles, vrais morts pour vrais deuils opérés en deux jours, mariage, marmots, et permis de conduire. Tu étais tout cela, il manquait plus que le prix Goncourt sur ta table de chevet et la messe de minuit à Noël, et tu partais périr dans les pires clichés d’une seule vie. Et bien sûr le mec, pour faire comme toutes les autres, avoir un mec même si l’on n’en voit pas l’utilité ; pour se rassurer sur soi-même et paraître en société. Bref, j’ai été celui-là, et durant ces années, je n’ai jamais été aussi bon qu’en écrivant sur les autres. Et me voilà en train de paraphraser notre histoire en déclinant en autant de tares ton faciès de blondinette bouffie et je n’ai jamais été aussi médiocre. Quel texte à jeter, il n’y a rien que les pires clichés de la littérature du moment. Basse autofiction, ressentiment, vie privée étalée, ego surdimensionné, inintérêt parfait d’une telle histoire. Décidemment, je me demande encore ce que tu m’as apporté si ce n’est de regretter de bout en bout notre rencontre et le temps qu’elle a constitué. J’écris depuis plus d’un an l’un de mes plus mauvais textes et je ne vais pas le lâcher de si tôt, comme si j’étais encore possédé par la médiocrité de tout ce que notre union a été, secondée magnifiquement par la teneur de notre éloignement.

Autant ce livre m’aide à te mettre au rang des absentes, autant il m’envahit étrangement et me fait perdre la tête. Beaucoup de choses se sont passées en trois ans et ma santé en a fait les frais. Après la dépression que je n’ai jamais soignée, mon corps a gardé en lui les stigmates que ton souvenir avait laissés, ils sont restés enfouis. Avec ce texte sans cesse en continuation, il m’est impossible de passer une journée sans penser à toi, à ce que tu as laissé, au silence et à notre effroyable séparation. Mon corps et mon cerveau se sont associés pour créer chez moi un état de spasmophilie constante. Et après près de deux ans de traitement en tout genre, elle revient pointer son nez n’importe quand, à n’importe quelle heure du jour et de la nuit ; et c’est durant ces crises d’extrême tension que tu réapparais. Je me dis que tu es l’unique cause de mon état quasi dépressif. Rien d’alimentaire, ni d’existentiel, pas de stress quotidien ou de métaphysique qui enraillent ma bonne circulation sanguine et mes battement cardiaques, non rien de tout cela sauf ton absence et ce que tu as laissé d’ouvert sur ma vie. Cette question persistance de ta disparition. Or c’est faux, les médecins l’affirment. J’ai diverses carences alimentaires sans compter les excès médicamenteux qui me bousillent le foie et l’estomac.

La première année, mon corps était si pris par la dépression qu’il a attendu sagement l’année suivante pour laisser graviter d’autres symptômes. Spasmophilie, nausée, tremblements, irritabilité, maux d’estomac, névrose, faiblesse… Et le tout avec la pensée de ton visage sillonnant ma déraison. Dès qu’il se met à trembler, ton visage apparaît sous cette couleur désormais habituelle de l’absence. Et quand mes yeux ruisselaient, mes amis autour de moi n’entendirent pas ton prénom résonner dans la douleur de mes spasmes.

J’aurais pu titrer aussi : La Proximité du silence mais je préfère rester sur ma première idée, moins littéraire mais plus réaliste. La Conversion du silence aurait pu convenir mais je persistais à laisser le titre original.

Parfois, je pense craquer, je me dis que ce trou béant de silence ne peut continuer indéfiniment, entre deux trajets de métro (endroit où ta pensée m’est continuelle), entre deux anniversaires, et fêtes de Noël, durant la douche matinale ou la dinde aux marrons. Une seule fois, j’ai failli rompre le silence. C’était en 20.., j’étais en stage sportif durant tout un week-end en lointaine banlieue. J’étais entouré de très jeunes gens et le soir, entre deux blagues salaces, je me suis retiré seul dans ma chambre. Je retrouvais dans les lointains gravas de ma conscience ravagée les numéros intacts de ton téléphone, et en composais les trois premiers puis renonçais. Depuis, j’essaie d’oublier tous ces chiffres inutiles.

Plus que quelques mois à t’écrire, comme il y a quatre ans je sentais irrémédiablement l’étau se refermer sur nous, là, je ressens le point final pointer son nez, et là, tout sera perdu véritablement.

Cette lettre a été en partie écrite avant les journaux.

Je fixe les tuiles d’un immeuble que je surplombe. Durant cette nuit assez froide, la première de l’automne, je ne parviens plus à imaginer ce que tu fais à cette heure bien précise. Ton silence, ta disparition, ton absence t’ont totalement désintégrée. Tu n’existes plus que dans un souvenir. Comme les morts auxquels on pense devant leur tombe. Ce texte va s’éteindre à son tour, tant il se compose sur le vide qui l’entoure.

Je joue au professeur de français dans un lycée à Paris. Au programme des cours de première : l’autobiographie. Je propose à mes élèves un sujet à la mode : « Ecrire, en s’inspirant des textes vus en classe, la première page de son autobiographie. » C’est parti durant deux heures, la classe se met à composer. J’observes ces toutes jeunes filles s’unir dans l’éclat de leur beauté inégale, toute différente mais bien réelle dans l’injustice de base. Julie B., élève de 17 ans, petite blonde sympathique qui pourrait jouer la jeune fille fatale puisque tout ou presque est parfait chez elle, me fixe, comme souvent lorsque j’ai cette classe. Sauf que cette adolescente parait sensible et qu’elle est polie, elle n’en fait pas trop. J’essaie d’éviter le jeu de regard qu’elle semble me proposer, ces petites peuvent partir au quart de tour, et puis, ce n’est pas le moment de flancher et de me mettre dans de sales draps. Elle finit son exposé, comme d’autres, avant l’heure, et me donne sa copie en souriant. Je lis. Maligne, elle a transposé son récit au début du XXè siècle pour prendre un peu de distance avec l’événement. Mais elle parle d’une adolescente de 16 ans minée par l’angoisse du temps qui passe, des êtres qui lui manquent, de la mort, de cette roue qui tourne plus vite qu’elle ne le souhaiterait. Puis à la fin, elle évoque cette ombre qui la suit, mais dont on ne sait si elle lui est néfaste ou pas. L’ombre du temps peut-être, d’elle-même ou encore d’un être cher qui lui manquerait par-dessus tout. Je te cite la dernière phrase de sa copie car pour moi elle évoque le drame qui gît aussi en moi. Je reste prostré à cette lecture, en pleine matinée du jour où il a fallu lire la dernière lettre de Guy Moquet. « Si seulement ce livre pouvait la rapprocher de moi. »

Parfois, en repensant à notre complicité d’antan, je me demande comment on en est à ne plus s’éprouver. Avant de remarquer que cette complicité est intacte et qu’elle s’établit à présent dans le mépris. Complice dans le rejet de l’autre après l’avoir été dans l’amour. Pas mal ça.

Souvent me trotte dans la tête tout un tas de titres pour ce roman comme celui-ci :

Je n’aurais jamais dû te perdre de cette manière, si tant est qu’il eut fallu te perdre d’une manière précise. J’ai l’impression que je ne m’en remettrais pas. J’avais prédis naïvement quatre années. Quatre années pour arriver à se haïr devaient en provoquer quatre autres pour s’oublier. Il semblerait que l’oubli soit plus long. Notre histoire, à présent contaminée par un passé à peine vivant, semble n’avoir jamais existé et ne survit que par ce que j’écris dessus. Mais toujours avec une nausée qui ne me lâche pas plus que ton souvenir.

Une autre suggestion de titre : Nous ne verrons plus la nuit. Très fitzgéraldien.

Ou encore L’Odyssée du silence, en hommage au grand Kubrick, mais le titre a déjà été utilisé avec une autre, une femme fatale cette fois.

L’invitée du silence aurait pu convenir également. A la Paul Gadenne, le seul écrivain que tu m’aies fait découvrir sans l’avoir lu !

Trois mois après mon emménagement avec Francis, j’ai eu une belle crise de spasmophilie. Mon corps était comme possédé, j’avais des tremblements, des frissons, et des fourmillements dans les bras. Ça m’a pris d’un coup. Je me maintenais à quatre pattes en grelottant. Je convulsais. Francis était décomposé, il se demandait comment il arriverait à gérer cette nouvelle pathologie. Sandrine, toujours munie de son sang froid féminin, me prenait la main pour ne pas que je m’enfonce encore plus. Je couinais, je suais de froid, allongé sur mon lit, la couverture me recouvrant la moitié du visage, je baragouinais ces quelques mots : « Il y a des fantômes dans la pièce, des gens sont morts ici, il y a longtemps. » et je répétais sempiternellement cette même phrase. En fait, le fantôme c’était plutôt toi, mais je ne pouvais le leur dire, ne le sachant pas vraiment. J’avais ton visage comme incrusté dans la tête durant ces heures de souffrance mais il n’en était pas la cause. Je voyais ton sourire, il apparaissait comme un tableau au dessus de mes songes. Puis au bout d’une heure, le médecin a débarqué, « Spécialiste des maladies tropicales » était-il inscrit sur sa feuille de soin. Je l’ai pointé du doigt en lui injectant un « Vous, vous ne me touchez pas ! » et j’ai grimpé sur mon bureau, accroupi comme un chimpanzé. D’un calme olympien, il m’a raisonné et m’a enfoncé sa seringue dans le derrière. Je poussais un beuglement de fauve. Je ronflais quelques minutes après. Le lendemain, au réveil, je pouvais me dire que je débutais une nouvelle phase de ma vie où il faudrait désormais vivre avec ces nouveaux symptômes. Symptômes qui rimaient étrangement avec fantôme.

J’ai deux absences qui se baladent au quotidien, à mes côtés : Daniel Balavoine et toi. Et j’ai le sentiment étrange que le retour de Balavoine est plus probable ; remarque ce serait mieux.

Ce récit est parti d’un constat. Indéniablement, nous allons mourir. Moi avec ces secrets et toi sans les connaître. Aussi incroyable que cela puisse paraître, la vie nous prépare un sacré néant. Toi, ça ne t’a jamais atteinte, tous ces morts qui s’amoncelaient autour de toi, tu t’en contrefichais, bien affairée dans tes costumes de deuil, prête à l’heure de la messe, en fonction du cadavre à mettre sous plis.

Je vais t’avouer un truc qui ne te fera pas plaisir, remarque, si ta lecture en est déjà là, c’est que tu encaisses bien ! Bref, nous étions ensemble depuis sept mois (Les fameux sept mois pour connaître quelqu’un dont je te parlais en début d’histoire et auxquels tu ne croyais pas beaucoup.), et tu as dû affronter une mort terrible. La première d’une longue série pour notre couple. Le soir de l’enterrement, où je n’avais pas ma place et donc ne pouvant et ne voulant t’accompagner, je quittais la Sorbonne en trombe et courrais chez C. où, avec quelques amies, tu t’étais réunie  pour décompresser, pour parler de tout ça. J’étais en retard car je m’étais perdu dans ce quartier que je ne connaissais pas beaucoup. Lorsque j’arrivais chez elle, je pénétrais dans le studio, et je te vis dans le fond de la pièce, quasi affalée sur une chaise, engoncée dans ton costume de circonstance. J’approchais de toi timidement, ne connaissant pas encore tes réactions en pareil cas. Et lorsque je te posais timidement la question classique: « Ça va ? », tu me répondis d’un ton venu des profondeurs abyssales de ton cynisme : « Maintenant c’est fait. », sans pleurnicher, sans aucune émotion apparente. Tu aurais pu être le fossoyeur que je n’aurais pas été surpris davantage. La soirée continua ainsi. J’étais saisi d’effroi par cette attitude. Etait-ce une façon de se préserver de tout ça ou y avait-il dans ce comportement une forme d’ignominie, d’insolence vis-à-vis de la mort (et de cet homme qui avait partagé tes jours) teintée d’insensibilité ? Durant toutes ces années, j’ai espéré que ce fut ta carapace. Je crois que j’ai eu tort.

Les enterrements suivants furent de la même nature et répondirent tragiquement à mes interrogations. Voir les tiens périr jeunes et injustement te donnait cet air de circonstance, tu beuglais puis tu zappais, tu trépignais puis tu oubliais, tu faisais ton cinoch puis retour à ta réalité. « C’est d’autant de présence en moins » avais-tu baragouiné en couinant un jour, et puis ça te passa très vite, comme un mauvais rhume. « C’est d’autant d’absence en plus à savourer. » Voir un stage ou une offre d’emploi te passer sous le nez provoquait un raz de marée. Tu pleurais à chaudes larmes lorsque tu n’étais pas choisie par un employeur, et tu allais t’amuser en soirée trois jours après la disparition de l’un des tiens. Lorsque la greluche principale de ton groupe d’amies se sépara définitivement de son amour parfait, tu éructas comme une folle dans l’appartement, soulignant moins l’aspect dramatique de la situation que l’événement en soi auquel, en tant que confidente, il fallait que tu participes. Tes yeux s’illuminèrent, non pas de tristesse ou d’interrogations, mais de prise de contact avec le rôle que tu devais jouer auprès d’elle. Aucune tristesse de voir un couple qui se ramassait, mais l’idée que c’était avant tout un événement (festif) dans lequel tu devais jouer ton rôle factice d’amie. Tu te préparais en trois minutes puis fila en deux trois mouvements. Tu jouissais enfin, comme toute bonne hystérique, en dehors du lit et surtout pas avec ton copain ! Qui sait si tu n’as pas eu ton premier orgasme quand tu me coupas net l’envie de te revoir ? L’événementiel, ce secteur ignoble dans lequel tu travaillas un temps, tel était ton créneau dans la vie civile. 

« Tiens, celle-là, lorsque nous nous quitterons, non seulement s’en remettra, mais m’oubliera avec une capacité à couper le souffle. », ne cessais-je de me dire avant que tu réalises ton plan destructeur. « Tu penses que je n’ai pas de cœur ! », hurlas-tu un jour où je te faisais ce même type de remarque, t’enfermant à double tour dans les toilettes, ne supportant pas d’apprendre que la gentille fifille à sa maman était en fait un être sans pitié ! Ce que tu n’étais pas, juste quelqu’un, qui sur ce point, manquait cruellement de compassion. Mais lorsqu’on vit avec quelqu’un comme ça, on se dit que cela ne nous arrivera pas, pas à nous, pas à moi ! Tu parles ! A tout le monde !

Cela me fait penser à un autre deuil. Ce coup ci, il me concernait directement. Car la première fois que je me servais de mon téléphone portable, ce fut toi qui le fis sonner, et pour m’apprendre la mort de ma grand-mère. Tu semblais si atteinte. Tu m’annonçais avec un tact saisissant : « Simon, je suis désolée, ta grand-mère est morte, ton père vient de m’appeler. » Nous nous attendions à son départ. Elle était très malade. Sur le coup, j’encaissais. J’allais à Angers pour la célébration religieuse. Là-bas fut comme un retour aux sources, à mon enfance passée durant les vacances scolaires. La campagne, la famille entière réunie pour enterrer l’un des siens. Tout le monde était digne, on ne parla pas des conflits, on pleurait notre grand-mère. La journée fut rude. Nous nous étions réunis pour un dîner alors que le cercueil reposait dans la pièce d’à côté. Nous nous surprenions même à rire des blagues de mon frère. Je refusais d’affronter la mort en face. Je n’allais pas voir le corps, refusais de participer aux rituels funéraires, me reculais lorsqu’il fallait se pencher sur la fosse, etc. Lorsque je rentrais le soir, la tête à l’envers, les idées noires au beau fixe, et les pieds encore sur terre, je m’attendais à te voir dans l’appartement. Mais la porte était fermée à clef. J’ouvrais. L’appart était éteint, vide. Rien, il était presque minuit mais tu n’étais pas là. Tu rentrais tard d’une énième soirée.

C’est aussi pour cela que je me servis du portable pour d’autres raisons… Pour combler un vide, sûrement. On lit des livres pour cela, on écoute de la musique et on rencontre des femmes. Ça ne va pas plus loin parfois.

Habitué depuis petit au silence, j’ai décidé cette fois de parler, beaucoup parler quitte à en dire trop. Tant pis, car le silence l’emportera sur ce misérable texte, et pour l’éternité, alors ne nous gênons plus.

Les rencontres de ce style sont des erreurs. Car tout est ordonné par le divin. Il y a ceux qu’on ne rencontrera jamais, puis ceux qui nous resterons fidèles jusqu’au bout. C’est cette logique là que nous suivons tous inconsciemment. Et puis il y a les erreurs qui jalonnent nos parcours, ces personnes que nous fréquentons un temps puis qui disparaissent. Or s’ils disparaissent, c’est que l’union ou la rencontre étaient erronées, trompeuses, improbables, inutiles, futiles. J’appelle ça des erreurs cosmiques. Tu as été pour moi une longue erreur, comme d’autres sont à mettre sur le même plan, comprise grâce à ces années de distance où fatalement ton silence a tout révélé. Beau constat, comme toujours maintenant que tu es totalement inexistante.

On ne sait jamais avec le silence. On hésite entre un comportement digne ou lâche. Soit la fêlure est telle que le silence s’impose, qu’il n’y a pas d’autres armes, comme une sorte de deuil intime, de supplice raisonné, de retrait philosophique. Soit c’est le mépris qui gagne. L’ennui c’est que c’est souvent la seconde solution que l’on retient. Les gens sont méprisants, c’est commun. Toi aussi tu t’en étais rendue compte. Mais si cette histoire ne signifie rien d’autre qu’une erreur dans un calendrier biologique, pourquoi a-t-elle duré plus de quatre années ? Encore une fois, quatre ans noyés dans un oubli quasi monastique. Il n’y a rien à tirer de nos deux carcasses, comme il n’y eut souvent rien à tirer de nos caresses… Tellement lointaines l’une de l’autre. Alors quoi ? Qui suis-je ? Un cerveau détraqué qui tente de s’apitoyer sur son sort, d’avoir toujours raison, de désigner un coupable, de faire sa chasse aux sorcières, de se faire une gentille thérapie ?

Les gens commencent à mourir autour de nous. Alors que nous sommes déjà morts autour de nous-mêmes.

Décembre, 19.., te rappelles-tu, nous sortions de notre entraînement qui avait permis notre rencontre quelques semaines plus tôt. Nous étions à Port Royal, prêts à nous diriger vers nos quais respectifs alors que les vacances de Noël sonnaient. Tu partais je ne sais où, à Venise, je crois ou au ski. Nous nous séparâmes un peu distraits, conscients peut-être de ce qui nous attendait. Je fonçais à la médiathèque où je travaillais avant qu’elle ne ferme pour rechercher sur Minitel ton adresse. Je tapais ton nom et le trouvais direct. Durant ces vacances, j’avais inspecté les recoins que tu arpentais, espérant un jour les braver avec toi. Et me voilà dix ans plus tard dans le même état. Je trouve ton nom sur un site de rencontres, non pas de célibataires, mais sur ces sites où chacun possède une fiche, un espace propre à ses penchants. Je tombe même sur une photo où l’on te voit, arborant une robe immonde, donnant forme à ton corps grassouillet et vieilli. En créant ton compte, tu as dû penser un peu à ce que je passe par là ? Je peux t’envoyer un message si je le souhaite, et en un coup de clic virtuel, briser un silence de quatre ans. Je préfère encore le rompre à l’ancienne, en t’envoyant ce roman.

Tu crois que ça m’amuse de réfléchir tous les jours au silence ?

Ce roman présente deux faits contradictoires : l’histoire d’un homme qui, n’aimant pas une femme, a voulu rester avec elle ; et d’une femme qui, l’aimant, s’en est séparée.

Je me souviens d’un jour où tu es rentrée en pleurant. Tu souffrais d’être seule durant ta dernière formation diplômante à bac + 5. Tu n’arrivais pas au début à te faire des amis, alors tu passais tes journées seules à travailler ou à écouter les profs. Pour une fille comme toi, cette solitude contrainte était un supplice. Il te fallait être entourée, appréciée, aimée, jalousée, occupée. Alors, prise de cafard, tu t’es mise à couiner sur ton clic-clac, te plaignant sur ton triste sort et des méchants qui ne voulaient pas t’adresser la parole. Mais quitter un être qui avait partagé quatre ans de ta vie, cela t’était facile. Les larmes ne coulaient plus, cela faisait partie du schéma bourgeois qui te forgeait l’âme depuis déjà tant d’années, schéma qui bannissait l’adultère, toi qui étais pourtant l’enfant d’une telle infamie. Ne pas rencontrer de doubles t’était terrible, te séparer d’un amour si peu, réfléchir sur l’acte adultère de tes aïeux impossible…

Je n’ai jamais pu me faire à l’idée que ton silence était la triste conclusion d’un refus, d’un rejet, mais plutôt d’une vengeance, d’une mesquinerie humaine, d’une lâcheté quotidienne, d’une bassesse universelle. Car il y a toujours un moment où la solitude nous gagne, où la raison se fait plus forte et où un geste sauve de la mesquinerie. Mais ce geste, tu ne l’as jamais eu.

L’homme n’est jamais méprisé par les défenseurs des causes essentielles mais par les lâches, les bas, les vils, les gens futiles.

La seule dignité du mépris est la réponse au mépris. En même temps comment y répondre autrement ? C’est si bas.

La grandeur de l’oublié et la petitesse du méprisant.

Je serais toujours partagé entre le fait que l’adultère rend deux êtres incompatibles, que la souffrance l’emporte sur la possibilité de pardon et l’idée que tu fais partie de ces femmes qui au font méprisent les hommes, par nature, par éducation, par expérience, et qu’ils font partie d’un schéma préétabli où ils peuvent s’inter-changer en permanence. Bref, entre ton trop d’amour et ton trop peu d’amour. Je ne saurais jamais choisir. L’idée aussi que l’adultère est un conflit interne chez la personne qui faute. Broyé par ses obsessions, ses inclinations, ses désirs esthétiques, son refuge charnel, l’être fautif doit régler seul les problèmes que cela lui pose en société. S’il est démasqué, le problème devient tout autre et la « victime », qui se croit trahie, explose littéralement si son amour est unique ou si son orgueil est grand. Mais elle fait fausse route, quelque soit la légitimité de sa souffrance. On ne peut lui reprocher son manque de recul puisque ses sentiments sont mis à rude épreuve, mais que cela se traduise en haine montre implicitement ce qui déjà la rongeait.

Dans La Dolce Vita de Fellini, la femme de Mastroianni, lors de leur séparation lui avoue quelque chose de terrible. Lui la délaisse pour d’autres femmes légères alors qu’elle lui témoigne un amour véritable mais oppressant. Et elle lui lance : « Je reste avec toi car qui après moi pourra le faire ? », sachant que son mari est un être frivole et immature. Comme d’habitude, j’ai pris ce dialogue à mon compte. Je me suis dit que tu étais restée avec moi pour ces mêmes raisons. Tu te disais : « Mais quelle fille pourra supporter ce type ? » Donc tu restais, comme une caution portée à notre amour. Jusqu’à ce que tu te rendes compte qu’une autre femme m’aimait plus que toi. A partir de là, je te rendais cette liberté que tu espérais depuis longtemps. Tu n’avais plus de souci à te faire pour moi, une autre femme prenait la relève. Tu pouvais t’éclipser à jamais et te fondre dans un éventuel bonheur, cette fois-ci possible.

Tu n’es peut-être pas une fille que l’on aime (Te rappelles-tu de ta jérémiade où tu te plaignais que personne ne t’avait jamais véritablement aimée ?), mais que l’on regrette, comme tu peux le voir ici. C’est pas mal déjà comme cursus…

On s’étonne souvent avec quelques amis tristes du pouvoir de mépris de la femme. Même amoureuse, sa force de persuasion d’oubli est phénoménale. Chacun a sa petite histoire à raconter là-dessus. Moi j’en ai une grande, mais je me force à me taire tout en l’écrivant tous les soirs en rentrant.

Ce travail m’était nécessaire. Pardonne-moi si pour une fois je me situe un peu au dessus de toi, mais mes lectures de ces dix dernières années m’ont apporté considérablement, contrairement à toi qui ne dois lire que des rapports de stage ou des journaux d’entreprise (J’oubliais le magazine post-moderne Psychologie.). Déjà, à l’époque, alors que je te conseillais de jeter un œil dans les passages que je te réservais, tu te contentais de Psychologie ou de quelques BD. Tu avais cette capacité d’emmagasiner des encyclopédies d’histoire pour tes concours à la noix mais un texte de Montherlant te laissait froide comme le marbre. Signe de ta relative insensibilité et de ton aspect formaté, scolaire, bûcheuse, déterminé dans la réussite sociale plutôt que dans la fibre humaine. Qu’aurait pensé ton pauvre père s’il savait ce que tu fais comme boulot, lui l’artiste total ?

Aujourd’hui et grâce à ces lectures, j’ai compris bien des choses. Et j’en arrive au moyen de ce travail à reconsidérer ce qu’il y a encore deux ans, je ne parvenais pas à accepter. Je te pardonne, je te comprends, je ne t’en veux plus. J’aurais agi à ce moment-là comme toi. Je ne vois pas comment on aurait pu s’en tirer autrement. Toi en m’effaçant, moi en te maudissant. Cela faisait partie dès règles. Tu étais trahie, tu partais. J’étais attaché, je souffrais. Le silence était la seule thérapie pour nos deux incommunicabilités. Tu vas me dire, il est gonflé, il me pardonne alors que c’est lui le coupable ! Alors pardonne-moi à ton tour…

Ce que j’ai pu te gonfler avec mon ennui. Je me souviens de cette soirée terrible (nous étions un samedi) où je voulais que tu me quittes tout simplement parce que je ressentais un ennui terrible en ta compagnie. Le fait de rester chez soi, avec toi, un samedi soir alors que je guettais en vain les paradis artificiels, m’était devenu intolérable. Misère de l’amateurisme. Aujourd’hui, toutes mes soirées sont les mêmes et je m’en contente grandement. Je ne sors jamais, ne vois quasiment plus personne en dehors de deux ou trois parties de tennis. Je reste avec une femme et me parfume des odeurs de la féminité et de la littérature. J’ai appris au moins une chose. La sociabilité est une belle connerie. Si l’on veut mûrir, ça n’est pas en fréquentant ses semblables, mais en lisant, lisant et relisant les grands auteurs et observer le monde de cet œil là. Les rencontres (regarde-la notre…), il y en a une ou deux importantes tous les dix ans et elle arrive toujours par la nécessité du hasard.

Je suis usé de penser à toi. De passer des semaines sans y penser, à me forcer à écrire encore, puis à revenir violemment aux souvenirs, à me demander encore s’ils sont bien réels.

L’invitée du silence.

L’Homme est d’une lâcheté… Il peut mépriser toute sa vie.

Cette chanson de Sting qui m’a toujours fait saigner le cœur, combien de fois l’ai-je mise en pensant à toi ? Je la faisais tourner sans cesse lorsque mon corps était happé par celui d’Eva qui me rongeait la tête à petit feu. Nous étions chez ta maman, tu t’étais assise dans ce vieux fauteuil usé, tu étais plongée dans ta lecture, il faisait sombre, juin tombait la nuit vers 22h00. Et je te regardais en pensant à ce que j’allais laisser et ne pas gagner.

Si notre histoire d’amour ne valait rien, elle valait au moins qu’on la raconte.

Ensemble, je ne pouvais pas t’aimer. Il fallait que nous nous entretuions pour éprouver ce qu’un être peut laisser comme vide derrière lui. C’est grâce à cette absence que mon amour s’est révélé à défaut de mon attachement pour toi, qui lui existait depuis le premier jour où nous nous sommes vus (J’ai été attaché d’emblée à cette femme qui installait un filet, qui s’est retournée en souriant, et en disant bonjour.). Cette séparation était nécessaire pour notre amour, pour que notre amour puisse se vivre longtemps. En cela elle est préférable à une usure de deux personnes n’éprouvant plus rien en se voyant.

Je me souviens de ce moment à Port Royal où notre histoire a commencé. Nous partions tous deux dans des directions différentes, certains que nous nous retrouverions.

Je me souviens que tu m’as attendu sous le Panthéon et que nous n’y sommes plus jamais retournés.

Je me souviens de la dernière soirée que nous avons passée ensemble. Tu étais assise sur l’une des deux chaises du bar. Tu regardais une série américaine que tu affectionnais tout particulièrement. Tu riais aux éclats parfois. J’étais dans la chambre, en souffrance ; je préparais un rendez-vous risqué avec cette jeune fille de 19 ans que je venais de rencontrer. Je m’accoudais à la porte d’un placard, t’observant de dos regardant ton émission. Tu te retournais en me louant les qualités de la série. Tu étais émouvante, sensible, spontanée, souriante malgré la période que nous traversions. Je me méprisais intérieurement, j’avais honte de ce que je faisais, mais c’était plus fort que moi, je n’arrivais pas à lutter, ni à t’avouer mes agissements éhontés. J’étais pressé dans un étau qui se refermait de jour en jour. J’étais incapable du moindre choix. J’étais tiraillé entre le fait de te garder et de voir cette jeune fille. D’ailleurs, jamais je ne lui avais évoqué le fait de te quitter. J’avançais droit dans le mur, en toute conscience. Et je savais que seul le temps me briserait. Ce soir là, nous ne dormîmes pas ensemble, non pas par incompatibilité, mais nous ne parvenions à trouver notre place pour nous endormir, alors j’étais passé dans l’autre pièce. Au matin, tu m’embrassas et je me dis : « C’est la dernière fois que je l’embrasse. », sachant qu’à partir de ce moment là, j’allais me crasher sur un mur.

L’autre soir, je m’entraînais à recomposer de mémoire ton numéro de téléphone, et j’en étais bien incapable. Force inéluctable du temps destructeur.

Dieu sait si j’ai été rongé par la jalousie. Mais j’avais un bon traitement, efficace pour me soigner. En pensant à la façon dont tu m’as éjecté, et à la façon que tu avais d’oublier les gens en général, je savais que mes successeurs subiraient le même sort un jour où l’autre. Que tu ne tenais finalement à personne. Du coup, il était assez aisé d’oublier notre condition éphémère à ton passage. Avec toi, l’amour était impossible alors à quoi bon souffrir. Les années croulant en silence l’ont si durement prouvé.

Il m’est arrivé de penser si fort à toi, seul, immobile, la tête enfouie dans des souvenirs certains, que j’eus de rares fois l’impression que tu te tenais en face, les yeux écarquillés dans l’azur, ton visage apaisé, tes lèvres surprises. Tu avais enfin réapparu. Il est en fait assez inimaginable de passer du stade latent de la présence à celui souterrain de l’absence. Car l’absence n’est pas dûe à l’autre, c’est nous-mêmes qui la créons. Et la tienne trône, souveraine, à l’intérieur de moi ; malgré les accolades, les balles de match, les lèvres sirupeuses des femmes que je fréquente, les matins tôt qui se succèdent. Sandrine a prononcé ton prénom l’autre jour comme si elle aussi se rappelait que tu avais partagé un long moment avec moi : c’est aussi cela la force obscure du temps. Caser nos histoires entre deux dates et se trouver très loin de la seconde. Pourquoi nous situons-nous là, à tel âge, à ce moment où notre histoire n’existe plus ? Pourquoi ne pas nous la restituer et la vivre pleinement? C’est aussi cela se préparer à mourir, et à voir mourir. Comme ceux qui ont perdu un bras ou une jambe, il est inscrit en moi que je t’ai perdue. Alors je repasse en moi quelques moments qui n’avaient l’air de rien. Lorsque nous revenions de chez ta maman, dans un Paris doux et libéré. Lorsque nous dînions sur ce bar américain en écoutant religieusement les actualités nous punir d’être à l’abri des catastrophes. Lorsque tu faisais tourner ta clef dans la serrure et que je savais que tu rentrais, le visage toujours chaleureux même quand tu dépassais l’heure du crime. Toujours tu me saluais en m’embrassant alors que je n’en faisais pas de même.

On arrive à la véritable séparation. La fin du livre, au point final, au bout de la course, au silence, à la fin de tout ce qui me restait de toi.  J’ai cessé de l’écrire et tu as cessé de le lire. Tu vas le refermer, le ranger, le jeter ou le détruire. Avant j’étais sans toi, mais je pouvais encore te faire revivre au travers de ces pages, de ces inventions ou de ces souvenirs. Seul. J’allumais l’ordinateur, et me replongeais dans ces années perdues, seul face à l’écran de mes pensées. A présent commencent le vrai travail d’oubli, le deuil impossible ; maintenant commence l’absence, l’absence renouvelable. Celle où plus rien ne se note, celle où personne ne sait, celle où tout le monde se tait, celle qui se traverse en silence, sans les mots chers à mon cœur. C’est maintenant que tu vas commencer à me manquer, véritablement, de façon sanguine, cellulaire, comme un cancer se développant, sans faille, sans rémission, avec la certitude de la mort au bout du chemin. C’est à présent que nous ne nous reverrons plus. Pourtant je sais que l’on se retrouvera. Même si ça n’arrivera pas.

 Je te laisse à Guy de Maupassant qui dans Pierre et Jean (1888) pose le problème, votre problème à toutes. « Ah ! les remords ! les remords ! ils avaient dû, jadis, dans les premiers temps, la torturer, puis ils s’étaient effacés, comme tout s’efface. Certes, elle avait pleuré sa faute, et, peu à peu, l’avait presque oubliée. Est-ce que toutes les femmes, toutes, n’ont pas cette faculté d’oubli prodigieuse qui leur fait reconnaître à peine, après quelques années passées, l’homme à qui elles ont donné leur bouche et tout leur corps à baiser ? Le baiser frappe comme la foudre, l’amour passe comme un orage, puis la vie, de nouveau, se calme comme le ciel, et recommence ainsi qu’avant. Se souvient-on d’un nuage ? »

 

 

[1] Carlos Fuentes, Diane ou La chasseresse solitaire, 1994 ; Ed. Gallimard 1996, coll. Folio, 1999 ; P. 242-243.

 

 

 

 

                                                                                                                                                                 

 

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