Journal brutal de l’Indécence, de la Médiocrité, de la Bêtise (…et de l’Espoir)

 par

Simon Anger

 

 

 

 

                                                                                                                                

 

  « Les gens sont assis et ils se croient debout. »  

                                                                                                                                                                           J. Brel

 

 

 

 

INTRODUCTION

Nous vivons une époque marquée exclusivement par l’indécence, maculée par la médiocrité totale. Déjà que depuis la nuit des temps, la bêtise humaine et la bassesse ambiante environnent notre quotidien, détruisent les prêcheurs, inspirent les penseurs, entraînent les pires catastrophes intimes et enchantent tous les pouvoirs qu’ils soient économiques, idéologiques, médiatiques, religieux ou associatifs, il était temps de prendre la plume et de marquer au fer rouge  par une chronique annuelle les menus faits et gestes qui nous insupportent et que nous ne pouvons exprimer à nos semblables sans paraître pour un vieux grincheux aigri et hautain. De ma vie la plus banale aux événements mondiaux en passant par l’incivilité de mes concitoyens jusqu’aux lâchetés de mes connaissances, tout aura place ici. Préparons nous à souffrir une seconde fois et pour l’éternité !

                                                                                                                                                                           S. Anger

 

 

 

 

 

 

 

                                                                                                 

 

 

17 février.

Comme dans tout bon journal, je dois relater les faits triviaux (mais révélateurs) de mon mince emploi (du temps). Prenons cette bourrique hystérique de M-J B, 56 ans, CPE au lycée Fénelon depuis 1999, et du coup ma chef directe. Je travaille avec cette morue depuis 2005, et il n’était pas rare que je rentre chez moi excédé et migraineux devant tant de médiocrité intellectuelle, de sauts d’humeur infantiles, de propos antisémites, d’incompétence déclarée, de mauvaise fois évidente, d’abus d’autorité injustifiables, et parfois même de remontrances à mon égard, bref de Connerie globalisante avec son C majuscule triomphant dans l’âme humaine depuis la naissance d’Adam et Eve. Or aujourd’hui, j’ai surpris cette profonde débile mentale en train de me mentir effrontément. De par le passé déjà je l’avais surprise en train d’ouvrir mon courrier… Bref, nous parlons de Johnny Hallyday qu’elle ne peut supporter, tout comme Patrick Dewaere, me dit-elle. Pas étonnant qu’elle ne supporte pas le génie de ce dernier, n’y ayant pas le moindre accès, d’où le rejet direct (cette beauf de 56 ans aime autant Woody Allen que Piranhas 3D !). Bref, et j’interviens en lui disant que sa femme est vraiment une nunuche de première ordre, tête à claque immature et stupide, bref. En tapant sur Internet, je vois que cette délurée du show-biz est née un 18 mars (1975). Oh stupeur, moi qui hier me surprenais en comparaison avec Updike (né un 18 mars, adultérin, asthmatique, écrivain, bref, tout comme moi !), me voilà en filiation avec la cruche d’Hallyday (Déjà que ma concordance chronologique avec le pingouin Luc Besson ne me rendait pas fier : 18 mars 1958, 20 piles d’écart ou encore de Ramon Fernandez, certes critique doué mais fieffé salaud) ! J’en jette un mot à ma supérieure qui m’apprend à son tour que sa date d’anniversaire n’est pas loin de celle de Sarkosy (notre ersatz de président est né le 28 janvier 1955). Sachant pertinemment qu’elle refuse de donner son âge (signe déjà de son hystérie chronique), mais ignorant que je le connaisse depuis l’an passé en ayant eu sous les yeux les fiches personnelles de l’administration, je ne pouvais rater l’occasion d’apprendre la date de naissance de celle qui paraît (au sens de parure) toute la journée en croyant faire plus jeune que son âge. Pour la provoquer, je lui dis que tout en étant loin de l’âge de Sarko, elle est peut-être de son jour de naissance ! Et cet ignoble personnage de me dire qu’elle est plus jeune de quelques années (de pas beaucoup rajoute-t-elle comme pour atténuer son ignoble mensonge…) mais qu’effectivement elle n’est pas loin du chiffre 28. Or cette espèce de grognasse décérébrée délirante et festive est née en janvier 1955, si je me souviens bien avant le chiffre 28, ce qui la rend plus vieille de quelques jours du roi Nico ! Bref, même âge que son débile profond de patron (j’entends Sarkosy, bien sûr !). Comme le flagrant délit de bassesse morale fait peine à voir mais en même temps, quelle fascination pour ces personnes fausses, fourbes, menteuses et mauvaises !

Je passe ensuite à pôle emploi pour m’inscrire car le chômage m’attend fin août. On a beaucoup parlé de pôle inemploi cet été car, tout comme une bonne administration capitaliste et festive, elle fait en sorte de décourager son public en terme de difficulté administrative ou de communication, afin qu’il y ait de moins en moins d’inscriptions et surtout de monde dans les agences. Autant on pouvait boycotter tout ce qu’on voulait : un insigne, une marque, un magasin, un produit, une banque, un cinéma, une chaîne télé, autant boycotter Pôle emploi relève bien de l’absurdité de notre condition actuelle ?! Du coup, je m’inscris. Je vais vers une employée qui m’indique de suite le téléphone à utiliser. Pour toute information, c’est le téléphone me dit-elle ! « A quoi servez-vous », lui dis-je alors ?

 

 

2 mars.

Toute la matinée à entendre piailler ma débile de chef. A un moment, et après une ultime tirade raciste de sa part, elle me lâche : « Décidément, je ne suis pas faite pour le social. » Lucidité de sa part certes, on l’avait de toute manière bien vu, mais rappelons sa fonction dans cette société : conseillère pédagogique d’éducation. Peut-être la pire des salopes avec laquelle j’ai eue l’occasion de travailler jusqu’ici. Il y a eu cette femme tyrannique et sotte de la médiathèque (ancienne soixante-huitarde reconvertie dans l’autorité et la culture libérale), l’autre gueularde (lesbienne à moustache) immonde de Nanterre. Et voici cinq ans que je supporte cette hystérique de la Martinique, raciste, antisémite, incapable, incompétente, tyrannique, bête, inculte et médiocre. Et ensuite on est en train de changer les lois pour mettre les femmes au pouvoir. Rappelons ce que disait le nazi Rudolf Höss (connaisseur ultime du mal universel s’il en est) à propos des femmes dans les camps de concentration…

 

4 avril.

J’apprends que Greg Centauro, l’acteur X et l’ex-compagnon de Clara Morgane est mort le 26 mars dernier d’un arrêt cardiaque à 34 ans. Overdose plutôt. Cette espèce de dégénéré avait quitté sa belle qui ne voulait plus partouzer dans le X. Conscient des milliers de minettes siliconées qu’il pourrait fourrer à raison de cinq par jour, il a vite fait son choix. Le mec s’était installé à Budapest (capitale de la pornographie, dixit Hot Vidéo !) pour y travailler (non pas son hongrois) et s’était marié (intéressante banalité officielle pour un tel monde) avec une actrice X en 2004. On imagine mal en fait la débilité et la misère parfaite de ce genre de vie. Marié avec une actrice porno, s’adonnant avec fougue dans une espèce de taylorisme sexuel, baisant des milliers de nanas, se filmant, filmant les autres (200 films qu’il réalisa, rien que ça !) et finissant dans l’indifférence et la déchéance à 34 ans en Hongrie. Enfin, c’est ce que l’on imagine, ne trouvant aucune info sur cette fin de vie. Quelle inanité existentielle. Et Clara Morgane qui pendant ce temps joue la prostitué de luxe en posant dans des calendriers et en chantant de la guimauve. De l’extérieur, on touche au plus profond de la misère métaphysique et du banal transcendantal. Deux jeunes décérébrés qui sont un peu exhibitionnistes et qui, pour se faire de l’argent, commencent à se faire filmer en baisant dans des fourrées du Cap d’Agde. Puis dix ans après, l’une qui devient une femme d’affaire fatale jouant sur ses anciennes prestations sexuelles et l’autre, shooté comme un fou, crevant à l’autre bout de l’Europe après avoir baisé à satiété dans une indifférence totale. Deux obsessions qui finissent par tuer, sinon détruire. L’argent (Morgane) et le sexe (Centauro). La femme se servant de sa beauté, puis de l’industrie porno, pour se faire un nom, donc une carrière et de l'argent, puis l’autre, faisant carrière dans la baise sauvage, s'y trouvant esclave de ses pulsions monomaniaques, ne pouvant y réchapper une fois rentré. Deux dépendances vaines et misérables quand on les cultive ainsi. Et les deux ont déjà tout perdu à 30 ans.

16 mai.

C’est l’affaire DSK qui occupe toutes les langues. L’homme politique est accusé d’avoir tenté de violer une femme de chambre alors qu’elle était entrée faire sa chambre pensant qu’il n’y avait personne. Il serait sorti nu de sa douche et l’aurait contrainte à la fellation, entre autres ! Tout d’abord on pense au complot puis les preuves deviennent tangibles et le gros balourd d’être arrêté alors qu’il était sur le départ, déjà en vol pour Paris…

Je regarde sur Internet l’émission de Taddéï où Plenel, Schneiderman, Autin et Rochant sont invités. Et évidemment, de tous ces postmodernes (Plenel le moralisateur, Schneidermann le profond débile mentale et postmoderne de première, et Autin la chienne de garde), Rochant sort ce qu’il fallait dire, à peu près la même chose que moi dans les Carnets : DSK a choisi la pulsion sexuelle plutôt que la pulsion ambitieuse. Le sexe est plus fort que tout, rien à faire… Schneiderman le collabo traite DSK de lourdinge parce qu’on lui aurait fait lire des mails où il draguait des nanas en leur proposant des rendez-vous. Pire, on balance sur la place publique qu’il fréquentait les clubs échangistes. Il fait ce qu’il veut de sa vie sexuelle rajoute ce flic en soutane, mais il le balance devant des millions de gens…

Restent les images purement ahurissantes de DSK, la mine des sales jours, menotté, accompagné jusqu’à une voiture de flics l’amenant à un institut médico-légal pour y subir des analyses. Le soir, c’est encore pire, on le voit dans un tribunal, à droite de son avocat écouter le réquisitoire du procureur puis la décision de la juge de le foutre en taule en attendant son procès. Il risque gros, 74 ans de prison… Proprement fou.

24 mai.

Toujours à Fénelon à écouter les débilités de ma chef qui se demande si tel ou tel n’est pas un peu taré ! Bien sûr, je ne peux lui demander si parfois elle ne se met pas dans le lot. Une prof ramasse une copie écrite par une élève de première. On y lit un manuel extrêmement instructif sur ce qu’une fille devrait faire avant d’atteindre ses 18 ans en 100 points cruciaux. Ma sélection est la suivante, je cite : "coucher avec un mec de plus de 19 ans, plan à trois avec une fille, coucher avec plus de 10 mecs, faire l’amour au ciné, faire l’amour au lycée, faire l’amour dans la même pièce que des personnes éveillées, faire l’amour avec une fille, utiliser un gode seule, utiliser un gode avec un partenaire, se faire dépuceler, coucher avec un mec en couple et connaître la meuf, baiser un couple, coucher avec un bon pote, faire l’amour attachés, faire l’amour dans l’eau, faire un streap tease en soirée, coucher avec un mec en soirée, coucher avec un mec dans le lit de ses parents, sucer un mec avec une capote à goût, dépuceler un mec, arriver défoncé en cours, se bourrer la gueule dans une école, baiser en fumant, faire l’amour bourré, faire une branlette espagnole, faire un 69, emballer un moche, aller à la messe, aller se confesser, aller au lycée sans culotte, coucher avec son ex sans être avec lui, se trouver un job." Le reste porte sur la drogue, la fumette et l’alcool ! Sur 100 sentences, 42 concernent le sexe… Je connais bien cette classe mais l’identité de l’élève qui a écrit cela m’est malheureusement inconnue !

1 juin.

J’assiste à l’une des pires scènes de l’année. B., cette demeurée, hurle devant une prépa venue au mauvais moment réclamer ses absences en soulignant que le bureau était à chaque fois fermé lorsqu’elle voulait passer. Chose possible puisque B. est toujours en vadrouille et qu’elle est seule de 17 à 18 heures, seul créneau horaire où finalement les prépas peuvent passer après leurs cours… Cette vipère hystérique lui a hurlé dessus et la pauvre fille, restant digne, n’a pu se défendre. J’étais même étonné qu’elle ne s’effondre pas en larmes après un tel assaut de l’autre tarée. J’avais honte d’être là et d’être le complice involontaire de cette névropathe. Il faut que je me venge de cette simplette. Lui piquer son trousseau de clefs est peut-être la meilleure idée pour la rendre dingue. Il faut que quelqu’un arrête cette vipère.

3 juillet

Dans l’affaire DSK, c’est maintenant la supposée victime qui s’avère être une prostitué qui aurait tout manigancé.

Les associations féministes à deux sous vont l’avoir bien profond. Dire que ces femmes américaines hurlaient lors d’une séance « DSK pervers ! » à la vue du politique français. Pareil pour cet abruti de Schneiderman, la police médiatique stalinienne du Monde, venu chez Taddéï pour dresser le portrait du pervers narcissique DSK (Lourdingue avec les femmes, a-t-il dit.) ! Sans oublier Clémentine Autin, la frigide libérée du néolibéralisme ambiant, exposant un à un les dossiers sur le supposé violeur et compatissant à tout bout de champ pour la pauvre femme violée… A se tordre de rire.

29 juillet

Je trouve sur Internet la fameuse interview de Mitterrand du 12 septembre 1994 que j’avais vue à l’époque et qui donnait suite à la parution du bouquin de Péan sur sa jeunesse. Cet abruti d’Elkabbach le questionne comme un tâcheron. Il est évident qu’il n’a pas lu le livre et ne fait que reprendre les interrogations banales du peuple au sujet des années de guerre de Mitterrand. D’où la nécessité de lire le livre de Péan. Tout le reste est du ragot et des attaques mesquines que la télé rend bien. Rien sur la photo avec Pétain (ne parlons pas de la francisque), rien sur son éducation classique de droite catholique, aucune référence historique et littéraire qui ont fait que Mitterrand a pris ce chemin et pas un autre (enfin ce chemin puis un autre !). Bien sûr le jugement moral prédomine chez ce crétin de journaliste qui est censé représenté le peuple ignare et mécréant. Seul aspect très sombre : Bousquet… et Mitterrand ne s’en sort pas là-dessus malgré les clémences de la justice à l’égard du type jusqu’en 1986.

31 juillet

Je l’aime parce que je l’ai aimée. Belle phrase de Mitterrand à propos d’une femme perdue…En fait, Mitterrand est passé du stade de maréchaliste à celui de résistant suite au renvoi de Pinot, maréchaliste lui aussi et qui dirigeait le commissariat aux prisonniers de guerre. Dès janvier 1943 en fait mais Péan ne cite, jusqu’à présent, aucun texte de Mitterrand appuyant son changement de cap. M’enfin, comment ignorer les décrets collaborationnistes et antisémites au cœur même du pouvoir dont faisait partie Mitterrand ? Même s’il menait une double activité à Vichy (dont la secrète consistait à fabriquer de faux papiers pour les prisonniers qui décideraient de s’évader), Mitterrand restait maréchaliste, patriote et antiallemand comme bon nombres de ses collègues. La question essentielle n’étant pas de le lui reprocher avec le recul historique mais se demander comment d’autres, bien plus tôt, ont fait le choix de la résistance (Daniel Cordier était patriote, antiallemand et il est parti pour Londres au lendemain de la capitulation.), alors même qu’ils auraient pu partager les idées de Pétain. M’enfin, Mitterrand a dû entendre parler de la Rafle du Vel d’Hiv et a continué pendant six mois d’honorer le gouvernement de Vichy. C’est donc à cause de bouleversements internes à Vichy que Mitterrand rentre dans la résistance et non une prise de conscience ferme contre l’envahisseur et la politique de collaboration !

4 août

Je finis le Péan. En fait Mitterrand est un opportuniste. Qu’il soit maréchaliste ou résistant, il parvient à approcher Pétain puis de Gaulle et se trouver à diriger des mouvements de la plus haute importance. Sur la droite et la gauche, il change d’avis  dans arrêt, et fait parfois le contraire de ce qu’il préconise. Même si le livre est complet, on ne saura jamais ce que Mitterrand avait dans la tronche. Hormis son aversion à l’antisémitisme et son goût du social, il reste extrêmement ambigu. Il est clair qu’on ne peut lui reprocher d’avoir été maréchaliste (quoi qu’ignorait-il vraiment les lois infâmes contre les juifs, les communistes et la collaboration ignoble ?) avec l’éducation catholique, bourgeoise et réactionnaire qu’il a reçue; non c’est son passage sans équivoque à la résistance qui pose problème. A savoir, a-t-il vu le vent tourner ? D’où sa relative honnêteté à la libération, ne condamnant pas Pétain lors du procès mais s’en prenant davantage aux personnes qui ont permis la guerre. Evidemment, tout le monde savait qu’il avait plus que fréquenter Vichy ! Bref, j’enchaîne avec La Diabolique de Caluire

23 août

Non lieu dans l'affaire DSK. Les puissants innocents s’en sortent-ils ou les foldingues hystériques perdent-elles ? Ceux qui restent imperturbables en dépit de la loi, ce sont les féministes qui manifestent et crient au scandale. Même quand le viol n’est pas avéré, elles s’acharnent encore et encore en disant qu’avec la relaxation du présumé violeur, les femmes ne vont plus oser porter plainte (On a observé durant l’affaire DSK une recrue d’essence des appels de femmes violées !). Quelle bande de débiles hystériques !

6 septembre

Véritable début du cauchemar on dirait. En gros mon boulot à Paul Claudel consiste à ramasser toutes les heures des fiches d’appel, de faire une heure de permanence en tentant d’imposer le silence à deux-trois morveux (restent des élèves très calmes et au demeurant sympathiques), de surveiller la récréation et horreur totale de surveiller toute la période de la cantine en glandant comme un débile dans le jardin de l’école à regarder les uns courir ou les autres discuter calmement sur des bancs. Bien sûr, l’équipe qui m’accompagne (composée de filles de 28 à 60 ans) me méprise cordialement ; du coup, je passe une heure et demie à regarder mes pompes et quelques fraiches adolescentes qui gambadent dans la cour. Le public est de prime abord plus sympathique qu’à Fénelon mais c’est sûrement lié aux collèges, nettement plus nombreux en cantine que les lycées. Mais quel ennui. Je pense déjà à la démission. Ce côté flicaille qui surveille sans cesse les élèves (alors qu’ils sont sages et que l’on doit être au plus 2 et non 5 à surveiller ces enfants de cœur) m’insupporte et surtout ne me rend pas libre de mes faits et gestes dans l’établissement. Je me vois déjà cet hiver à me les givrer durant une plombe.

9 septembre.

Cet abruti d’Amaury, CPE catho pistonné par l'épiscopal parisien, qui joue le type autoritaire et infréquentable, renvoie deux filles qui selon lui, étaient habillées trop courtes. Sa vie doit être un enfer lorsqu’il doit sortir de chez lui ! Renvoyer ces deux lycéennes pour cause de jupes trop courtes renvoie inexorablement au regard qu’il porte sur elles et par conséquent à son désir libidineux d’homme catho qui ne peut s’empêcher de crever d’envie de les fourrer à leur vue ! Rien à voir avec « cette fameuse tenue correcte exigée » que l’on souhaite dans ce type d’établissement, les deux petites n’étaient pas habillées comme des filles faisant le trottoir, juste séduisantes et féminines ! Et ce gros tachon d’Amaury, la trentaine usée, a préféré rentrer son organe en les virant plutôt que de fantasmer sur leurs petites fesses! En même temps, il a raison, on devrait toutes leur dire de rentrer chez elles et d’arrêter de nous rendre fous ! Curieuse impossibilité de ne pouvoir choisir entre la débauche et la pruderie.

12 septembre.

L’enfer reprend. Je dois supporter le boulot insignifiant, les surveillances à n’en plus finir et cette espèce de tarlouze catho post-moderne qu’est Amaury. Un type comme cela devrait, en temps normal, se prendre des pierres ou se faire casser la gueule mais puisque cet homosexuel refoulé évolue dans un cadre où il est maître (Poste de CPE et lycée catholique), il impose une autorité débile et gratuite auprès de tous ceux qui, selon lui, enfreignent le règlement, dont moi, arrivant avec une minute de retard et se prenant sa réflexion en plein dans les dents avant les commodités d’usage, ou refusant de faire des tours dans la cour pour finalement jouer au ping-pong avec les mômes. Cet abruti renvoie chez lui tout ce qui bouge, jupe trop courte (selon lui), jean troué, cahiers égarés, livrets non signés… Je ne tiendrais pas longtemps. D’autant plus que les collègues, habitués à leur vie de merde, sont inexistants et me laissent me dépêtrer dans cette morosité et cet ennui quotidiens. J’observais une des vieilles surveillantes (au moins 60 ans) faire le tour du jardin servant de cour durant 1h30 à scruter le moindre geste, les mains dans le dos et l’air hagard alors que les gamins savent se comporter convenablement et qu’on est cinq à glander dans l’enceinte. Le midi pas un mot des collègues. Pour lutter contre l’absurdité et la médiocrité humaine, la lecture du Jean Moulin de Péan.

18 septembre.

DSK s’exprime à la télé. Il parle de faute morale. C’est vrai, c’est quasiment une faute morale de se taper un laideron pareil quand on a le pouvoir de toutes les ramasser  !

10 octobre.

Un peu de politique. Après la Aubry chialant après je ne sais plus quelle élection, voici la Royal pleurant en direct à la télé après son score désastreux aux primaires socialistes. Cette dernière disait il y a quelques jours qu’elle se voyait présidente un jour, que cela faisait partie de son destin de femme politique, qu’il y avait une logique transcendantale, qu’il était écrit qu’elle gouvernerait la France; et voilà que sonne la retraite pour elle (ou un poste dérisoire si la gauche passe) ! Elle qui ne cessait de promouvoir la démocratie participative, la voici dégagée par sa propre création ! Guillotin guillotinée ; Royal guillotinée par son propre système participatif, par sa propre réforme! A mourir de rire. Et pourtant la voilà qui pleure alors que son vœu ultra-démocratique a marché ! Au-delà de l’implication délirante et du délire narcissique pathologique à souhait, la voir pleurer montre à quel point les femmes ne sont pas rationnelles et jouent misérablement sur la corde dite sensible. Jospin, lui, s’est retiré du jeu avec le goût amère de la défaite et de l’orgueil masculin (et pourtant la défaite était encore plus humiliante) mais en marquant au moins une vraie rupture avec ses ambitions. Royal, elle, pleure comme un enfant à qui l’on aurait pris son hochet.

18 novembre.

Le boulot n’est d’aucun intérêt. Ce stress, ces responsabilités, ces travaux en urgence, ces 1000 choses à gérer ; cela ne me concerne pas et je dois le faire contre rémunération. Quelle infamie. Autant ne rien foutre pour cette même rémunération, on y gagnera en profondeur, en intérêt et en intelligence. Nez à nez avec notre écran, nous sommes tous des pantins tragiques et aliénés par la technique, le fric et la hiérarchie. Outre ma propre incompétence mêlée à celle, souvent bien pire, des autres, les horaires, l’enfermement, la fréquentation de fantômes vont me détruire la tête. Heureusement, pour me sauver de cet enfer, le livre de Millet La Voix et l’ombre avec page 177 l’évocation de Jean Langlais. Rien que ça !

Du coup j’envoie 50 lettres de motivation pour être CPE dans le privée. La même catastrophe avec les vacances scolaires.

3 décembre.

En lisant ce témoignage tout à fait hors norme de Rudolf Höss, Le Commandant d’Auschwitz parle, je reste sidéré par cette notion de « banalité du mal ». Le type a exécuté des centaines de personnes,  en a donné l’ordre sur des milliers, et il en parle avec ce mélange parfois subtil de compassion, de compréhension, de pitié tout en indiquant que les ordres étaient les ordres. J’en arrive à la création pure et simple des chambres à gaz. Il assiste à l’exécution de prisonniers russes avec ce double sentiment : l’horreur (personne ne peut rester indifférent à un tel spectacle de meurtre collectif, dit-il en gros) et le caractère politique de l’affaire (c’était la guerre et nous voulions gagner la guerre). Bref, chaque page est plus hallucinante que la précédente. Le prose est contenue, l’homme semble calme et réservé au moment où il écrit son témoignage, c’est-à-dire en novembre 1946 alors qu’il est prisonnier à Cracovie. Il sera exécuté par pendaison en avril 1947 à Auschwitz. Une page mérite d’être notée ici, et qui convient parfaitement au misogyne que je suis… « Je les vois (les filles) participant au massacre de Budy. Je ne crois pas que les hommes soient capables d’atteindre un tel niveau de bestialité. Je frissonne en me rappelant comment elles étranglaient les Juives françaises, comment elles les tuaient à coup de hache et les déchiraient en lambeaux. »

Et pourtant ce type en a vu des horreurs… Bon il est vrai que son témoignage est parfois peu fiable car l’homme l’écrit avant d’être condamné et qu’il espère peut-être s’en tirer encore… D’où le style de son texte jamais haineux, toujours en empathie avec les victimes et critique sur Himmler et la bureaucratie nazie qu’il n’osait défier, par serment au Führer et peur sûrement de représailles fatales. M’enfin il raconte la souffrance voire l’horreur que les victimes ressentaient à l’approche de leur mort par gazage, qu’il ne l’oubliera pas et que ça lui restera en mémoire (comme tout criminel finalement), mais en ayant parfaitement conscience de l’avoir organisé et d’y avoir participé, notamment lorsqu’il fallait abattre froidement ceux qui se débattaient pour ne pas entrer dans les chambres à gaz.

13 décembre.

La consultante de Kurt Salmon nous expose sa synthèse sur les problèmes internes liés au fusionnement de la fac d’éducation avec l’ISP.  Je regarde cette femme d’à peine 30 ans dans son tailleur tout propre qui fait ressortir ses seins. Elle s’exprime bien devant tout ce petit monde réuni comme à l’école pour écouter la maîtresse. Bernard est attentif bien que pensif, la main soutenant sa joue et les yeux plaqués sur sa table. Dominique me regarde en souriant. Je regarde Tiphaine, consultante digne d’un bon vieux film X qui pourrait se déshabiller et nous offrir son corps. Il n’en est rien, elle est venue avec ce qui semble son patron, type ragoûtant au costume à 1000 euros. La cravate rose pivoine, la coupe de boy scout, rasé comme un adjudant, il coupe Tiphaine pour nous montrer qu’il connaît son bizness, puis reprend son clavier de micro-ordinateur (micro car tout petit) en frappant comme un dératé je ne sais quel texte qui n’a à priori rien à voir avec le débat (Je vois son écran de là où je suis.) Tous écoutent cette consultante qui nous dresse un tableau de notre propre institution qu’elle a extrait de ses entretiens avec nous ! Quel intérêt franchement de payer puis d’écouter cette nana ? Comme si l’équipe ne pouvait pas résoudre ses problèmes toute seule !! Bon il est 16 h, je dois me tirer pour les cours de tennis.

14 décembre.

En plein dans L’Affaire 40/61 de Mulisch, passionnante enquête. Eichmann : « Les remords c’est bon pour les enfants. ».

15 décembre.

Le jury rectoral. Quelle belle expérience de naze ! Quand je vois ces profs d’université (qui ont en fait une seule thèse contrairement à toutes les autres filières où les concours sont exigés et qui se la racontent maître de conférence et membre de jury) qui ont mon âge et qui débarquent à la dernière minute apporter des modifications sur mes tableaux déjà imprimés, je vomis mon statut d’esclave administratif. Quand je vois ce type, Dagiral qui n’a pas de concours et qui fait partie du membre du jury qui valide un module préparant aux concours de l’enseignement, je vomis. Quand je vois Bezille, vieille charogne de 70 ans, payés 4000 euros par moi et qui réclame 200 euros pour présider deux heures de jury où elle aura pour seule fonction de signer la dernière page et de faire semblant d’être concernée par des élèves et des notes qu’elle ne connaît pas, je vomis. Quand je regarde Tessier, vice-recteur de l’institut catholique de 34 ans, pistonné jusqu’à la racine, et nommé doyen de l’ISP par un concours de circonstance (Seul concours autorisé ici !) et une opportunité en or, là encore je me vomis dessus. Et cerise sur le gâteau, quand j’observe la bonne femme du rectorat qui ressemble à un personnage de Julien Green, sorte de vieille perruche de 60 ans aux lunettes de grand-mère et au chignon de bigote, là je me pends. Et quel ennui, quel ennui de passer en revue ces étudiants un par un pour relire ce que l’on a sous les yeux. Et Groux qui voulait boire le champagne après ! Quelle pitié, quelle façon de se surpasser dans l’inintérêt d’une fonction. Quelle désastre de me retrouver là pour payer mon loyer, ma bouffe et mes raquettes de tennis.

Les seuls moments profitables sont liés à ma RCH qui me pousse aux chiottes deux à cinq fois par jour et où je peux continuer ma lecture, isolé. En ce moment La Nuit sera calme.

 

18 décembre.

Je finis La Nuit sera calme. Dommage que Gary ne parle pas de Seberg (la remplaçant par toutes les femmes qu’il a aimées et qu’il n’a pas eues en fait !). Bizarre ce Gary qui croit en la féminité (rabbachant le truc durant tout son entretien), critiquant les machos, jouant le moraliste sur les pratiques des puissants (a-t-il été exempt des facilités lubriques des puissants, obsédé qu’il était ?). Puis gros cliché pour finir avec sa volonté d’accorder la peine de mort pour les trafiquants de drogue et les tueurs d’enfants. L’entretien date de 1974, et absolument rien n’a changé depuis sur les questions de société : on loue toujours autant la femme, on veut buter les tueurs d’enfants, la capitalisme fait rage, la littérature est cuite… Bref. Ce que je retiens, c’est la photo ci jointe : deux personnes qui s’aimaient et qui se sont supprimés. Deux esprits brillants. Seberg est magnifique, comme toujours.

 

 

24 décembre.

En fin d’après midi, je regarde Un spécialiste, le montage du procès Eichmann. Et en voyant ce fonctionnaire zélé du nazisme, on comprend mieux comment on peut mettre tout un état au service de l’horreur et de la sauvagerie organisées. Le type, même dans sa défense, est le cliché du haut fonctionnaire sans foi ni loi ni conscience qui obéit au doigt et à l’œil par pure ambition professionnelle. En même temps, je ne crois pas tellement à cette thèse. Pour organiser à ce point le crime, il faut être un criminel d’envergure, ce qu’il était par définition. Ce type était bouffé par l’antisémitisme, quoi qu’il en dise, sinon, c’est le réduire à un simple pantin du système nazi qu’il n’était certainement pas. On ne rentrait pas dans le parti nazi impunément. A à la fin du procès, il dit qu’il est coupable humainement mais qu’il intègre le fait que la nationalisme extrême conduit à ce genre d’horreur. Repentance en quelque sorte, pourtant le type a bien visité Auschwitz, et a assisté à des exécutions.

Ce qu’il y a de perturbant, c’est la pitié qu’il inspire à l’image. Il est docile, répond aux questions, et il est attentif aux récits des rescapés. Il se lève à chaque fois qu’il est interrogé puis se rassoit lorsqu’il fait silence. Il continue à pratiquer l’administratif avec passion lorsqu’il manipule ses dossiers ou prend des notes. Contrairement à l’accusation où l’avocat est haineux et agressif, il reste calme, parfois sec et elliptique mais ne s’énerve jamais. Si j’avais été juge, je serais venu vers lui en lui demandant s’il regrette (bien qu’il ait affirmé : « Les regrets c’est bon pour les enfants. »). En cas de réponse affirmative, je l’aurais laissé partir… En même temps, sachant que son exécution était proche, il est d’un calme remarquable. Des millions de morts sur les mains, et de manière atroce, et le type se justifie sur ce qu’a été l’un des pires crimes de l’humanité. Et après on s’étonne de la folie des hommes. Il y a quoi se cogner la tête contre les murs. La vertigineuse puissance du mal en l’être…

29 décembre.

Je remarque à Pantin (ancienne ville d’ouvriers transformée en dortoir de bobos, de clodos, et d’africano-français) que les pouvoirs publics viennent d’installer des « Autolibs ». Après le virus du Vélib salopant nos villes, permettant aux plus dangereux criminels routiers d’exprimer leur talent d’individualistes forcenés en pédalant n’importe comment dans les rues de Paris (notamment sur les trottoirs improvisés en piste cyclable), puis en se faisant renverser comme il se doit (quand ce n’est pas les personnes âgées, trop lentes à leur goût), Delanoë et sa clic de postmodernes libéraux viennent de créer la nouvelle voiture écologique et électrique en libre service. Déjà un mort ! Et bien évidemment la réponse aux problèmes de place pour garer nos carcasses à roulettes. Invitée dans une émission aussi démagogique que faussement rebelle dirigée par l’exécrable Yann Barthès sur Canal +, la démodée Inès de la Fréssanges, bobo bimbo parmi les pires espèces du tout Paris décérébré, trouve l’idée géniale, écolo et tout le tralala. Pourquoi n’est-on jamais surpris par les réponses de ce type de mondaine festive ? Et bien évidemment on ne demande jamais l’avis des riverains qui assistent, médusés, au dégueulassement de leur commune par ces bagnoles ridicules branchées à des bornes, aux publicités rugissantes, et au commerce fleurissant dont ne voit strictement rien. A vingt mètres de distance, à côté de l’église de Pantin, règnent les deux pires parkings postmodernes jamais osés jusqu’ici. Un parterre de Vélibs à l’arrêt, clignotant de leur borne verte et quatre Autolibs attendant chacune leur respectif débile mental de conducteur. A quand un espace pour Putelibs, bien plus intéressant pour l’harmonie socio-économique ?

30 décembre.

Houellebecq parlant de Sauver l'amour de Daniel Balavoine.

Les années 80 de Michel Houellebecq

« Après avoir chanté le cynisme de cette décennie, Balavoine a fini par "sauver l'amour".»

 Alors que les années 2000 s’achèvent sans avoir vraiment eu lieu, il faudrait que je me souvienne des années 80 ; ce n’est pas facile. Tout ce qu’on associe à cette décennie (le cynisme, le porno, le fric) était ­probablement là dès la fin des années 70. ­Parvenu à la gloire en exaltant le ­cynisme dans «Le chanteur» (1978), ­Daniel Balavoine se projette dans cette fin déliquescente : «Les nouvelles de l’école / Diront que je suis pédé / Que mes yeux puent l’alcool / Que je ferais bien d’arrêter. » Et conclut : «Alors je serai vieux / Et je pourrai crever / Je me chercherai un Dieu / Pour tout me ­pardonner / J’veux mourir malheureux / Pour ne rien regretter.»


 

Le 14 janvier 1986, vers 20 heures, non loin de la frontière entre le Mali et le Burkina Faso, l’hélicoptère de Thierry Sabine s’écrase au sol. Il n’y aura aucun survivant. Outre le fondateur du Paris-Dakar et le pilote, il y avait dans ­l’appareil deux journalistes et Daniel ­Balavoine, ancien participant au rallye, revenu pour développer en Afrique de l’Ouest des projets humanitaires. J’avais la télévision à l’époque et je me souviens de jeunes interrogés dans la rue, choqués, tristes. «On a l’impression d’avoir perdu quelqu’un. On a l’impression d’avoir perdu un ami.» Je ressentais exactement la même chose. Parvenu à la gloire en chantant le cynisme, Daniel Balavoine devait consacrer le reste de sa brève carrière à ­essayer de le dépasser ; et il y parviendra, finalement, dans son ultime et sublime disque, «Sauver l’amour». Disque profondément triste, pourtant, parce que musicalement raté : on sent que Daniel est très seul avec son synthétiseur Fairlight, et qu’il aurait ­tellement aimé faire partie d’un groupe. Parolier génial, chanteur à la tessiture merveilleuse dans les aiguës, il aurait pu naître en des époques plus heureuses, la pop anglaise des années 60, ou le rock californien ; mais cette grâce ne lui fut pas accordée. Il dut se contenter de mettre en musique quelques-uns des plus beaux textes de la chanson française ; seul avec son synthétiseur Fairlight.

«L’Aziza», seule bonne chanson antiraciste.

Je renonce à évoquer «Aimer est plus fort que d’être aimé», qui ouvre l’album, parce qu’il me faudrait reproduire chacune des paroles. Je pourrais écrire que « j’aurais aimé signer ce texte », mais ce n’est même pas vrai, c’est ­encore plus intime que ça : je porte ce texte en moi, j’ai
l’impression de l’avoir écrit. De la lutte anti-Le Pen qui a marqué les années 80, puis 90, je ne conserve qu’une vague honte, et le souvenir d’initiatives puériles, fausses, auxquelles on n’aurait pu s’associer sans déchéance. Il y a une exception, une seule : «L’Aziza», troisième chanson du disque ; «L’Aziza», seule bonne chanson antiraciste. Comment, pourquoi a-t-il réussi là où tout le monde échouait ? Parce qu’il avait du ­talent et que les autres n’en avaient pas – c’est évidemment une explication. Mais peut-être, aussi, parce qu’il était amoureux d’une femme appartenant aux minorités visibles ; et que, étant amoureux, il s’est jugé digne d’écrire une chanson. «L’Aziza / Ta couleur et tes mots, tout me va.» Oui, c’est cela, il était amoureux, tout simplement, et il écrit : «Ton étoile jaune, c’est ta peau / Tu n’as pas le choix / Ne la porte pas comme on porte un ­fardeau / Ta force, c’est ton droit», et ce dernier vers est beau comme de l’Emmanuel Kant.

«Petit homme mort au combat», évoquant les enfants soldats, fous d’Allah, engagés dans la guerre Iran-Irak, n’a, comme on dit, «rien perdu de son actualité». Elle n’a rien perdu, non plus, de son efficacité sombre (et c’est peut-être la seule où le synthétiseur, ramenant de confuses rumeurs de batailles, lui permet des effets inaccessibles aux formations rock traditionnelles). «Au-delà de toute frontière / Il faut dire à tout esprit naissant / Qu’aucune cause ne vaudra jamais / La mort d’un innocent.» C’est naïf si on veut, mais ça marque aussi, exactement, à qui Daniel Balavoine s’adresse : il s’adresse à tout esprit décent. Sans doute aimait-il particulièrement «Sauver l’amour», puisqu’il a donné ce titre au disque ; mais ce n’est déjà presque plus une chanson, plutôt une méditation, post mortem. «Partir effacer sur le Gange / La douleur.» Il est parti sur le Gange, et la douleur a persisté. «Pouvoir parler à un ange / En douceur.» Il a parlé à l’ange, et l’ange n’a pas répondu. « Lui montrer la blessure étrange / La douleur.» Oui, la douleur était présente, sous le regard de l’ange. «Au fond de lui un reste de lueur / L’espoir de voir enfin un jour / Un mon­de meilleur.» Oui, Daniel Balavoine avait le courage de chanter ces choses, en 1985. Il est mort sans avoir trouvé de répo­nse, au tout début de 1986. Et la question par ­laquelle il termine sa chanson… Vingt ans plus tard, «Où est le sauveur ?».

Balavoine proche du décadentisme.

Regrettant que Wagner ait terminé son œuvre avec « Parsifal » (il avait ­préféré une pièce plus ironique et plus sobre, dans l’esprit par exemple des « Maîtres chanteurs »), Nietzsche ne faisait qu’exprimer sa profonde incompréhension de Wagner, son goût tardif aussi pour le classique un peu raplapla. Je me réjouis au contraire de ce que Joe Dassin ait choisi, dans « Le jardin du Luxembourg », comme Wagner dans « Parsifal », de jeter ses dernières forces dans une réalisation qui le dépassait. C’est important, le dernier morceau ­enregistré (le dernier dessin, le dernier texte), même si on sait que cela tient pour beaucoup au hasard on est tenté d’y voir un signe. Pour Jimi Hendrix, il s’agit de « New Rising Sun », enregistré en public au Festival de l’île de Wight, en 1970. Délaissant les complexes arabesques de guitares entrecroisées de « Star Spangled Banner », il termine par un blues chaleureux, simple, avec ces ­vibrations électriques et cosmiques qui le rendent inoubliable mais optimiste, épuisé mais simple, tourné vers le futur. Daniel Balavoine au contraire, dans le morceau qui clôt son dernier disque, « Un enfant assis attend la pluie », utilise comme jamais ses extraordinaires capacités vocales. Modulant à l’extrême en dehors de toute ligne mélodique de chant, il accumule dans le texte les ­assonances, approchant d’un décadentisme : « L’enfant séché sur le sol d’Erythrée / Les traits tirés / Tire un trait / Sur cette terre aride et ridée / Dont il a hérité », et sort de toute vision purement humanitaire, répondant à la question de savoir comment on peut se préoccuper des misères du monde quand on est, soi-même, pour quelque raison sentimentale ou personnelle, malheureux. Et la réponse est que ces misères sont, au fond, les mêmes.                                                                                                                                                                                               

31 décembre.

Je ne suis pas de ceux qui font de l’Antisarkosysme primaire mais ce trisomique intellectuel mérite que l’on s’attarde sur lui. Je n’ai pas suivi ces vœux de malheur mais d’après les extraits que rapportent en condensé les médias, il est clair que la banalité de la médiocrité intellectuelle en politique est d’usage. Cet avorton capitaliste nous demande d’être courageux, qu’il va nous protéger (quand je dis nous, je ne m’inclus pas et pense aux gens qui sont vraiment dans la misère et qui prêtent attention à ce tissus de mensonges et de démagogie) et par ailleurs, j’entends toutes les augmentations fiscales du début d’année. TVA, SNCF, Mutuelles, etc. Comment peut-on passer pour quelqu’un de crédible et de sérieux quand on sait les motivations ultra-libérales de ce type inculte, forcené, et méprisant ? Tout mettre sur le dos de la crise pour se dédouaner d’avoir échouer sur le chômage (dont on sait comment cela se passe dans les services publics), la croissance, la santé, etc. Il est temps que ce gugusse et sa clique de monarques postmodernes soient éjectés. Mais pour quel remplacement ? Des post-modernes festifs et démagogiques ?[1]

Dans le métro, ligne 5, 12h30 en direction de Place d’Italie, une mère comme on en voit tant : parlant fort à ses mômes (à qui elle dit évidemment de la fermer), racontant sa pauvre vie de mère débile qui prépare son réveillon puis qui fait déjeuner ses rejetons dans le métro avec toutes les odeurs de fromage que cela comporte. J’étais assis pas loin tentant de me concentrer sur l’excellent Marilyn, dernières séances de Michel Schneider que j’entendais durant une dizaine de stations cette espèce de bêtasse jacter en continu et plus haut que les rails du métro. Je me retournais de temps en temps pour voir à quoi ressemblait la mégère et mes présages se confirmèrent dans la banalité cosmique de ce genre de personnage débile et satisfait d’elle-même. L’enfer de la banalité.

 



[1] . J’avais vu juste ! (Note de décembre 2013)

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