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Aphorismes - Dires et contre-dires de Karl Kraus

Rigueur et Ironie

Karl Kraus (1874-1936) est écrivain autrichien relativement peu connu du public français (Un certain nombre de ses essais ne sont pas traduits en français, d’autres sont indisponibles.) et encore moins lu. Sarcastique, ironique, polémiste, intransigeant ; voici les qualificatifs qui pourraient compléter le portrait de cet artiste exigeant et critique sur son époque.

Il reste néanmoins célèbre pour avoir fondé un journal Le Flambeau (Die Fackel) en 1899 qui le suivra jusqu’à sa disparition en 1936 ; journal littéraire et critique qu’il finira par écrire seul en opposition au courant poétique de « La Jeune Vienne », puis directement contre la société publique de son temps avec comme ennemi majeur : la presse.

Quelques œuvres nous sont parvenus : Morale et criminalité (1908), Dits et contredits (1909, retraduits différemment dans l’édition qui nous occupe), La Muraille de Chine (1910), Derniers jours de l’humanité (1915). Ce dernier règle ses comptes avec les mensonges du discours patriotique et la phraséologie guerrière en pleine guerre mondiale.

Publié en 1909, Les Aphorismes de Karl Kraus respectent le genre de la pensée brève avec pour leitmotiv une critique féroce et amère de la société culturelle viennoise (c’est-à-dire inculte). Il écrit ainsi : L’aphorisme ne recouvre jamais la vérité ; il est soit une demi-vérité, soit une vérité et demie. On reste dans la veine d’un Chamfort, d’un La Rochefoucauld, d’un Vauvenargues. Kraus est avant tout un moraliste forcené, acerbe et surtout démuni face à la bêtise, thème éternel.

L’ouvrage est composé de neuf parties assez distinctes allant de la femme à la presse en passant par la nature, la morale, la culture et ses contemporains. Très vite, le lecteur définit la pensée de son auteur par son scepticisme et son pessimiste. Ses attaques virulentes contre le pouvoir sont  employées par deux armes littéraires définitives : l’ironie et la connaissance. La femme en prend également pour son grade : « Comme il faut se garder de faire confiance à une femme prise en flagrant délit de fidélité ! Elle t’est fidèle aujourd’hui et elle le sera à un autre demain. » ou encore : « La belle femme a juste assez d’entendement pour qu’on puisse lui parler de tout sans lui parler de rien. » Rappelons que ce genre de phrases qui fait hurler la gent féminine vient malheureusement d’un grand esprit…

Passée la violence misogyne, Kraus s’en prend à ce qui est la gangrène des sociétés modernes : La Presse, aujourd’hui transformée en journalisme télévisuel. Fatalement, elle est le condensé souvent infect de l’esprit de masse, de la rumeur, de la délation, de l’événement, du fait divers, bref, de l’inculture portée à triomphe par des hommes non lettrés. Contrairement à l’écrivain qui nourrit son œuvre par la connaissance, la réflexion, la distance face à son sujet et  par l’analyse, la presse impose sa vision du moment, dicte ses lois, détruit tout langage, contraint sa culture, dépend du lectorat. Kraus n’y va pas de mains mortes, déjà en 1909 : « La prostitution du corps partage avec le journalisme la capacité de ne pas être obligée de ressentir, mais elle a l’avantage, par rapport à lui, d’avoir la possibilité de ressentir. » Un écrivain comme Enzensberger pourrait signer cela aujourd’hui.

S’ensuivent des considérations plus ou moins pertinentes sur les fléaux de la modernité : politique, culture, travail, spiritualité. Kraus, le sceptique hautain comme on pourrait le fustiger injustement, est avant tout un intellectuel subtile, allergique à l’injustice, à l’hypocrisie de la morale bourgeoise, à l’intrusion de la sphère publique et journalistique. Que penserait-il de cette société un siècle après où la littérature est représentée par des éditeurs mondains, où les flashs infos tournent en boucle à défaut d’informer et où l’on récompense un animateur télé par un prix littéraire ?!

Kraus se distingue ainsi par un talent de polémiste moral passé de la satire à l’ironie visant à dénoncer un monde en décadence (Lié au journalisme qui s’est inscrit dans une motivation forcenée de saccage de la langue, du spirituel, de la culture et de la morale.).

A l’heure des échéances médiatico-présidentielles, repérons cette ultime aphorisme en hommage à un auteur pertinent et injustement boudé : « Le nationalisme, c’est l’amour qui m’unit aux imbéciles de mon pays, aux agresseurs de mes usages et aux profanateurs de ma langue. »

Janvier 2012

cahiers in-octavo (1916-1918) de Franz Kafka

Le Testament trahi

Après les Aphorismes de Zuraü, pensées fragmentées de l'auteur tchèque dont la publication pose des problèmes à la fois moraux, littéraires et éditoriaux, voici que Rivages réédite Cahiers in-octavo, sorte de brouillons d'écriture de Franz Kafka (1883-1924) durant les années 1916-1918.

Comme si l'on voulait se venger d'un auteur qui souhaitait mettre au feu la quasi totalité de son œuvre, les éditeurs européens s'acharnent à publier tout ce que l'on a retrouvé après sa mort. Et ces Cahiers ne sortent pas de la règle: Historiettes (dont la plupart sont inachevées), mini contes, pensées minimalistes, fragments bizarres, phrases coupées composent ces huit cahiers qui couvrent deux années de la vie de l'auteur, alors bien mal en point.

L'analyse de ces cahiers de travail est proprement impossible (et n'a pas lieu d'être). Si Kafka y avait inclus ses listes de courses ou la feuille de ses comptes, elles auraient été prises en compte tant la moindre phrase isolée y est répertoriée. Exemple P 192: "Lecture des journaux" ou P 167 "Tous entrèrent dans la pièce,". Ces phrases nominales ou incomplètes censées peut-être introduire une histoire ou une pensée, sont jetées pêle-mêle entre des fragments ou d'autres textes plus longs dont le sens est parfois insaisissable ou inaccessible au lecteur profane. Et pour cause! ces écrits servaient de carnets de travail, d'ébauches à une œuvre que l'on connait déjà et sûrement à une autre qui n'a jamais été créée. Même si l'atmosphère des romans de Kafka peut apparaitre ci et là, on est loin du génie romanesque de l'auteur pragois.

Si l'on veut lire Kafka, qu'on se reporte à ses chefs d'œuvre. Tout le reste n'est que trahison, fétichisme et surtout non respect de son testament (lui même sérieusement mis en cause par son ami Max Brod et dramatiquement respecté par les nazis qui ont massacré quelques archives de l'homme de lettres).  

Avril 2012.

Journal particulier de Paul Léautaud

Marie Dormoy

En 1935, Paul Léautaud (1872-1956) a 63 ans. Il est toujours employé en tant que critique par Le Mercure de France et publie régulièrement dans cette même maison d’édition. Citons quelques ouvrages célèbres : Le Petit ami (1903), Passe-Temps (1928), Amour (1958).

Mais c’est son colossal Journal littéraire qui couvre 63 années de l’écrivain que l’on retient de l’œuvre. Cette année 1935 est une année chargée en émotion, en écriture et en frustration. Une seule personne accompagne Léautaud et son lecteur : Marie Dormoy, la maitresse de l’écrivain qui comme toute femme coquète et sûre de sa féminité fait plonger l’amant dans les gouffres du plaisir, de l’espoir puis très vite de la désillusion et du mensonge.

Léautaud et Dormoy, Dormoy et Léautaud, voilà de quoi se compose le journal de l’année 1935, avec en toile de fond, quelques travaux sur des publications, la mort d’un chat et l’éternelle réflexion sur l’éphémère féminin. Car Dormoy use de ses derniers charmes pour tromper son monde (et Léautaud le premier) alors qu’elle approche dangereusement de la cinquantaine. Consciente qu’il lui reste peu de temps pour assouvir ses pulsions séductrices, elle ment à Paul qui très vite se rend compte de la présence d’un autre dans la vie de cette femme qu’il aime de manière exclusive. Et quelle douleur sinon celle-ci excède un esprit fin et narcissique?

Ces écrits montrent une fois de plus la conscience d’un écrivain de la fausseté de la femme tout en renonçant à s’en détacher. Malgré les peines qu’il éprouve et les décisions qu’il prend pour se détacher d’elle, Léautaud abdique devant la puissance sensuelle en provoquant les rencontres. Et on le comprend presque car Dormoy est une femme de petite vertu qui donne son corps (malgré quelques complexes affichés) et accepte la fréquentation de l’écrivain amoureux transi.

Tout le journal est la description à la fois misérable et minutieuse de cette relation contrastée. Si le charnel fonctionne (malgré quelques frustrations et caprices de la dame), le spirituel a du mal à suivre et Léautaud de décrire au jour le jour les basses activités mensongères de sa demoiselle avec, malgré tout quelques moments de bonheur.

Le lecteur s’en lasse passé le mois d’avril puisque Léautaud ne suit pas les décisions qu’il écrit en se retrouvant toujours à fréquenter Marie, qui elle en profite. Du coup, littérairement, même le vieux sage, prisonnier de ses principes et de son désir ardent s’en rend compte : Il se fait du mal et n’épargne pas son lecteur avec la description pure et simple de ce jeu classique du chat et de la souris:

Dimanche 14 avril. C’est une corvée pour moi de noter ce qui suit. Je suis excédé de toutes ces notes, que je détruirai certainement un jour. Complètement ridicule, par-dessus le marché. Je perds mon temps, au lieu de travailler ou d’être au plaisir de ne rien faire.

Perte de temps que de fréquenter une femme énigmatique et calculatrice, et surtout à le raconter. Mais à quoi sinon à l’écriture, un écrivain malheureux peut-il se raccrocher ?

Résultat, Léautaud ne renoncera pas à voir en Dormoy la femme qu’il imagine être malgré la réalité cruelle qui le prive de cet amour véritable. Enlevez Marie Dormoy de l’année 1935 et Léautaud n’aurait écrit que sur ses chats et ses rhumatismes. Comme quoi, une femme, même insaisissable, c’est déjà toute une vie, du moins une année !

Juin 2012.

La Voix et l’ombre de Richard Millet

Le silence et les fantômes.

On ne présente plus Richard Millet, malgré sa relative discrétion, pour la simple et bonne raison qu’il est peut-être le plus grand écrivain de sa génération ; en tous les cas, le plus intéressant. Essayiste, romancier, pamphlétaire, éditeur, défenseur de la langue,  il occupe ce qu’il reste d’art et de culture dans le paysage littéraire français.  Auteur prolifique, deux livres par an minimum sortent sous sa plume, il est l’écrivain passionnant et sanguin à la prose à la fois autobiographique, critique et intimiste. Ce nouveau livre, sorte de recueil de pensées sur les notions de Voix et d’Ombre prouve à quel point Millet construit une œuvre profonde, intelligente, sensible et actuelle.

Difficile tâche que de résumer, voire d’analyser une œuvre qui sort de tout genre littéraire, de tout registre et de toute classification théorique. A la fois recueil aphoristique, journal de réflexion, historiette morale ou article musical, l’ouvrage parle de la voix, instrument musical, du moins sonore, lié à chaque individu et de l’ombre de cet individu, corps absent, fuyant, passé, en tous les cas enfouis et réapparaissant de manière spectrale. Chacun de ces deux morphèmes apparaissent dans ces 104 textes mystérieux et envoûtants du projet. Envoûtants de par la langue de Millet, plus simple, plus dépouillée qu’il y a quelques années, mais aussi par l’importance des thèmes évoqués : le chant, la mort, la douleur, la douceur, l’émotion, la cristallisation, l’absence, le deuil, la musique, bref ces éléments du quotidien qui font que notre vie ne ressemble pas tout à fait à rien.

Comme il l’avait déjà fait dans des textes somptueux comme L'Amour mendiant (1996) ou peut-être le plus beau livre de ces dernières années L'Orient désert (2007), le fragment compose une sorte de partition littéraire, qui à la manière parfois d’un Jean Clair, nous désillusionne sur le monde contemporain et nous enrichit sur l’art de composer un texte. Horreur de la technique, critique de la culture de masse, enchantement devant les grands textes littéraires et sacralisation de la musique ; voilà en gros la constitution de cet essai, truffé de références, de musiciens, d’auteurs et de femmes. Ce qui plait également, c’est ce partage avec ces notions qui font oublier le monde dans lequel nous vivons (Le monde sordide diraient les surréalistes.). Chez Millet, la superficialité est non seulement absente mais elle est à proscrire. Chaque mot, chaque idée, chaque intonation renvoie à quelque chose de fort, de puissant, d’important à évoquer.

Enfin, ce texte s’apparente davantage à une ultime réflexion sur l’art, le langage et le drame qu’est d’aimer avec en toile sirupeuse, le style qui enchante et foudroie. C’est en fait un essai obsessionnel sur l’immatérialité des êtres et des choses rendues un peu moins vaines grâce à l’écriture. Et l’écrivain existe pour cela, pour se le rappeler, pour le signifier, pour l’expliquer, pour le comprendre et pour le transmettre. Ou comment signifier la grâce et la beauté… Encore un point gagnant pour Millet.

 Février 2012

Le Souilleur de femmes d’Oxford Et autres cas mystérieux du Dr Henry St Liver de Gary Dexter

Investigations sexologiques

Gary Dexter (né en 1962) semble se ficher des modes et fait paraître un recueil de nouvelles policières (ici organisé en chapitres) en pleine rentrée littéraire. Ça tombe plutôt bien vu la qualité médiocre de l’autofiction en ce moment. Sans ouvrir le livre, on pense d’emblée à Hercule Poirot, Sherlock Holmes, le Père Brown ou Solar Pons, savants esprits critiques et raffinés qui déjouent les pièges et les crimes des pervers de notre société moderne. A cela, il faut rajouter le style littéraire qui passionnera ou pas le lecteur, témoin d’affreuses affaires criminelles.

Dexter a surtout choisi la création d’un personnage charismatique : le docteur Henry St Liver accompagné de son assistante : Olive Salter, écrivain de profession, qui n’est autre que celle qui relate les différentes affaires auxquelles elle assiste.

Si le style n’est pas la priorité de son auteur, le leitmotiv lui est la cause sexuelle. Chaque enquête est résolue par St Liver, spécialiste du domaine, grâce à ses connaissances sexologiques approfondies. Une affaire apparaissant comme typiquement criminelle devient en fait une exploration psychique de l’inconscient pervers et pulsionnel.

C’est pour cela que Dexter s’appuie sur de petits délits, histoire de ne pas s’orienter vers des crimes sexuels, viols et autres actes de violence sordide. Les menus faits ici sont presque amusants : agression par l’encre d’un stylo, cheveux coupés, licenciement curieux, travestissement éhonté, rupture amoureuse, vol de bobines ; sous ces faits qui ont l’air plus ou moins anodins, St Liver découvre l’origine purement sexuel du conflit ; ce qui rend la nouvelle tout à fait amusante ou surprenante. Fétichisme, perversion, voyeurisme, scatologie, frustration, pulsions excessives ; toute la panoplie du désir est révélée au grand jour. En tant que Docteur es Sexe, St Liver pardonne tout et demande au pervers de ne plus jamais recommencer sous peine de dénonciation à la justice ! Le délit sexuel est tellement excusable… quant on remonte à ses sources !

Bien évidemment, l’humour, le suspens, la dramaturgie (qui obéit à des codes de construction narrative bien précis) et les révélations tiennent le lecteur en haleine et il peut encore s’amuser de découvrir la complexité ou la pauvreté d’une âme en proie à ses pulsions, souvent les plus farfelues. De la nouvelle la plus attendrissante (Les Sept bobines) à celle la plus choquante (Le Gourmet sous contrât est un modèle du genre), le recueil de nouvelles sexuello-policières est une vraie surprise littéraire. Les personnages sont récurrents et très bien réparties dans la narration ; les intrigues sortent des sentiers battus et les interprétations, bien que parfois quelque peu surprenantes, s’appuient sur des théories chères à son auteur. Une vraie surprise de rentrée qui rend un bel hommage à Chesterton et Conan Doyle. Les amateurs de littérature policière apprécieront aussi bien que les lecteurs attentifs aux détails psycho-pathologiques!

Septembre 2012

L’Elimination de Rithy Panh et Christophe Bataille

L’Horreur du génocide khmer.

« Il ne faut pas avoir de sentiments personnels. » Slogan khmer rouge.

Rithy Panh (né en 1964) est un cinéaste cambodgien, auteur de plusieurs documentaires sur le Cambodge dont  S21, la machine de mort Khmère rouge qu’il réalise en 2002. Victime lui-même du génocide Khmer (1975-1979) quand il était enfant, son œuvre est centrée sur cette période tragique de l’histoire de son pays. Auteur de fiction également, il signe en 2008 l’adaptation du roman de Duras Un barrage contre le Pacifique avec Isabelle Huppert, et plus récemment Duch, le Maître des forges de l'enfer (2011) qui revient sur la destinée du tortionnaire Kang Kek Ieu dit Duch, personnage central de L’Elimination.

L’Élimination est le récit fragmenté et douloureux du génocide Khmer durant quatre années d’un régime des plus bas et vils que l’Humanité n’ait jamais connu. Le parti pris littéraire de Panh étant de jongler entre les entretiens qu’il eut avec Duch, directeur du S21, prison khmère torturant puis exécutant les réfractaires du régime, et l’évocation de ses propres souvenirs en tant que victime du régime.

Dès l’occupation khmère en 1975 les exodes font rages, les famines deviennent abondantes, les exactions monnaie courante, et les familles sont séparées. Rithy Panh a 11 ans en 1975, et séparé des siens, il devra faire preuve d’un courage et d’une abnégation à toute épreuve pour réchapper à ce régime des plus sanguinaires du vingtième siècle. (Le lecteur a du mal à s’imaginer comment un enfant peut-il survivre à de telles atrocités.)

Au nom d’une idéologie délirante basée sur la soi-disant égalité de tous, la séparation des richesses et des biens individuels telle que le stalinisme l’a érigée au début du XXè siècle, le régime khmère rouge a installé une véritable caricature de dictature dont les conséquences ont été effroyables. Panh perd un à un les membres de sa famille dans des conditions ignobles (père, mère, sœurs), assiste à des exécutions, à des disparitions, à des massacres collectifs, puis doit faire face aux maladies contractées dans les champs et les rivières. La vie qu’il décrit sous l’occupation khmère est une image saisissante de l’enfer sur terre avec son cortège d’injustices, d’horreurs, de tortures, de viols, et de morts par milliers. L’individu est broyé et traité comme une masse informe, ne représentant plus rien de singulier.

En tentant de comprendre comment un régime a pu instaurer un tel massacre, Panh revient sur cet exemple futile, presque naïf mais dont le sens prend tout sa force en montrant toute la stupidité d’un régime au solde des communistes en lutte avec l’Impérialisme: L’une des premières mesures khmères était d’interdire le port des lunettes !

Parmi ces souvenirs d’une horreur inimaginable, Panh revient sur les entretiens qu’il eut avec Duch durant la réalisation de son documentaire en 2011. Fasciné comme on peut l’être devant un bourreau, il tente de comprendre les intentions de cet ancien  professeur de mathématiques devenu l’un des pires criminels de guerre contemporains (Duch a été condamné pour crime contre l’humanité en 2010 et purge une peine de 40 années de réclusion.). Directeur du S21, l’homme, aujourd’hui plaidant sa culpabilité, demandant pardon au peuple cambodgien et s’étant converti au catholicisme, reste néanmoins fourbe, imprécis, menteur, mais témoigne d’une certaine bienveillance pour son interlocuteur, ancienne victime de son régime. Panh écrit : « Non ce n’est pas un monstre ; encore moins un démon. C’est l’homme qui cherche et saisit la faiblesse de l’autre. L’homme qui traque son humanité. L’homme inquiétant. Je ne me souviens pas qu’il m’ait quitté sans un rire ou un sourire. »

Ce livre, où il est question de survie permanente et de descriptions terribles, est la confession d’un homme dont l’obsession est de rendre hommage aux victimes cambodgiennes et de reprendre goût à la vie, plus de trente ans après les faits. Entre journal de travail (écrit probablement durant le tournage de son dernier documentaire) et récit autobiographique, cet essai au style nerveux nous replonge dans un enfer quasi improbable tant on se demande comment en 1979, la communauté européenne a pu tolérer cela (souvent en minimisant les exactions khmères qui ont fait 2 millions de morts). Rithy Panh, aidé de Christophe Bataille, nous proposent un livre choc, venant renforcer l’œuvre cinématographique déjà existante sur cette tragique période, trop peu connue des occidentaux.

Janvier 2012.

L’Enfant de la chance de Thomas Buergenthal

Souvenirs d’une famille déportée.

Né en 1934, Thomas Buergenthal a 5 ans quand la guerre éclate, puis 8 quand il est déporté dans le camp tristement célèbre d'Auschwitz-Birkenau. A sa libération, les allemands poussèrent les derniers rescapés jusqu’au camp de Sacchsenhausen, en Allemagne, lors d’une interminable route meurtrière, avant d’être finalement libéré par les anglais en 1945. 

Résidant à Ľubochňa en Slovaquie, la famille Buergenthal est forcée de quitter la région lors de l’invasion allemande en 1939 et des mesures prises contre les Juifs, puis la Slovaquie en émigrant finalement et non sans difficultés en Pologne. Le petit Thomas et ses parents réussissent à occuper une pièce dans le ghetto de Kielce, en alternant travail pour les allemands et survie individuelle. C’est là que débutent les vrais problèmes pour eux, avant la déportation puis la séparation complète de la famille au camp de Birkenau, en 1944. On sépare les femmes des hommes, puis au bout de quelques temps les hommes des enfants. Le petit Thommy, resté seul, va devoir compter sur sa pugnacité et sa précoce maturité pour survivre et déjouer les brimades, voire les violences meurtrières des officiers SS.

Du ghetto de Kielce à la libération de Sacchsenhausen en 1945, le petit Thomas va vivre les pires privations, subir et voir la violence sous toutes ses couleurs. Il tentera brillamment d’éviter les humiliations infligées aux juifs tout en combattant la peur d’une mort promise. Privé de la présence de ses parents peu de temps après son arrivée au camp, il témoigne d’un formidable instinct de survie, de malice et de confiance en lui afin d’échapper aux maltraitances puis aux chambres à gaz dont chacun connaissait l'emplacement et la sélection pour y être enfin conduit. L’auteur Buergenthal se remet dans la peau (et la tête) de ce garçonnet débrouillard et courageux qui doit faire face aux ordres délirants des nazis. Il rencontre ainsi des prisonniers, enfants comme lui, et apprend l’abnégation, la solidarité, et la persévérance afin de continuer à survivre dans ce qui fut l'un des pires crimes contre l'Humanité jamais réalisé. 

Il assiste à des massacres terribles (d'enfants notamment), des exécutions gratuites (de ses amis prisonniers auxquels il s’attache et se confie), des épidémies soudaines (chanceux, le petit y réchappe malgré la proximité des malades), mais il parvient à garder espoir, se raccrochant à une possible défaite de l’Allemagne et à une libération des camps. Curieusement, c'est la description de la « Marche de la mort » vers le camp de Sacchsenhausen qui pétrifie le lecteur tant la sauvagerie qui y est décrite soulève le cœur. Autant l'éradication des juifs participait du programme maléfique d'Hitler et l'horreur est difficilement inimaginable pour un lecteur d’après-guerre, autant ces exécutions à la pelle, qui font partie du crime de masse également mais sous une forme plus anarchique, met le doigt sur une autre forme d'indignité humaine dont le lecteur peut entrevoir le réalisme. D'ailleurs, alors que le petit Thomas parvenait avec une énergie venant d'on ne sait où à échapper à cette mort là (on lui demande à un moment de courir afin d’échapper aux balles nazies alors qu’il lui manque à ce moment deux orteils amputés par le médecin du camp), son père, à quelques dizaines de kilomètres, n'eut pas le même sort en tombant sous la mitraille d'un SS.

Arrivent enfin la libération puis le retour à la vie civile du jeune garçon recueilli dans un orphelinat puis retrouvant sa mère au bout de deux ans. Se réhabituant à la vie, puis s’installant en Allemagne à Göttingen, il rattrapera ses années d'école très rapidement avec l'intention de devenir médecin, puis juge avant de partir s'installer aux Etats-Unis faire ses études.

Si la fin de ces mémoires sont d'ordre anecdotique, les souvenirs tels que Buergenthal, aujourd'hui juge à la Cour internationale de justice de La Haye (Qui punit les crimes contre l'humanité ; l’auteur revient à la fin sur cette décision fatalement liée à son enfance.), les retranscrit sont extrêmement forts et puissants. La mémoire revenant, alors que la vieillesse approche, l'évocation du tragique destin d' un rescapé se place dans une reconstitution humble et précise de cette période. Le lecteur est à la fois ému, surpris et révolté par tant de souvenirs douloureux, d'humiliation endurée, et de deuils collectifs. La fuite de son logement, la séparation d'une famille humble et courageuse, l'assassinat en masse d'innocents au nom d'une idéologie délirante, la disparition du père, prennent sens dans la plume d'un auteur qui vise à l'essentiel, sans rentrer dans la polémique, rendant hommage à sa famille et à ses amis victimes de la Shoah. La description est clinique et toute l'horreur de l'expérience en ressort. Le titre, volontairement symbolique, résume assez bien cette existence débutant par un génocide auquel elle a pu réchapper. Un livre encore une fois essentiel sur une période encore bien proche de nous. Fort de son expérience de juge qui a finalement consacré sa vie à punir les criminels de guerre, mais surtout à créer des lois pour protéger les populations d'éventuelles récidives meurtrières, Buergenthal conclut en ces termes: « Cela m'angoisse profondément de penser que de individus capables de tels actes ne sont en général pas des sadiques, mais des gens ordinaires, qui rentrent chez eux le soir auprès de leur famille, se lavent les mains avant de passer à table, comme si ce qu'ils avaient fait pendant la journée n'était qu'un travail ordinaire. Si des individus comme nous peuvent aussi facilement se laver les mains du sang de leurs semblables, quel espoir existe-t-il pour les générations futures? » On est effectivement au cœur du problème du crime de masse et le livre de souvenirs (agrémenté de très belles photos de famille) de Buergenthal est un témoignage poignant.

Janvier 2012.

 

Muss suivi de Le Grand imbécile de Curzio Malaparte

Portrait d'un fasciste

"N'oubliez jamais quand vous écrivez sur moi, que je suis profondément bon."

                                                           Mussolini à Malaparte; dialogue rapporté dans Muss.

Curzio Malaparte (1898-1957) est un écrivain étonnant, trop rare à notre goût: sorte de mélange subtil d'érudition, de subversion, d'intelligence sensible et de grâce. Il est célèbre pour deux chefs d'œuvre: Kaputt (1944) et La Peau (1949) qui sont des chroniques de la guerre et de l'après-guerre vues de l'intérieur par un écrivain témoin du chaos et dont les talents d'observation marquent et appellent à la réflexion politique et spirituelle. Son essai La Technique du coup d'état (1931) a lancé l'écrivain dans la vie publique, lancement quelque peu chaotique puisque le livre (interdit très vite par la censure) lui a valu cinq années de surveillance par le pouvoir fasciste. Il condamnait entre autres, la montée des périls nazis en Allemagne et une vision critique sur le pouvoir qui sévissait dans son pays en la personne de  son principal représentant: Benito Mussolini (1883-1945).

De politique il est question également dans ces deux textes: Muss et Le Grand Imbécile. Malaparte est aussi journaliste et son appartenance au fascisme a été de courte durée face à la vilenie de ses instigateurs. Ecrit entre 1931 et 1945 (le texte ayant été évidemment abandonné puis repris au cours des années), Muss devait être une biographie du tyran vis à vis duquel Malaparte a tout éprouvé: respect, admiration, camaraderie, compassion, détestation, mépris, opposition politique. Mais Mussolini est un traitre, dans ce qu'il y a de plus bas et de plus vil. C'est une diatribe assez efficace auquel s'adonne l'écrivain italien contre le Duce qui par ailleurs a continué à le fasciner. Un portrait tout en finesse et en justesse d'un pays qui a suivi un traitre avant de le trahir à son tour. La thèse de Malaparte est double: double mépris du tyran injuste, autoritaire et marqué par la stupidité (mot revenant souvent dans la langue de Malaparte) et du peuple italien qui s'est vengé sur le cadavre d'un homme conspué puis assassiné. Toute grande âme ne fréquente jamais la foule vengeresse qui décide de briser un homme seul et abandonné, tout coupable et ignominieux qu'il fut.

Le Grand Imbécile est véritablement un pamphlet, surement écrit peu de temps avant la mort du Duce. Une violente critique du pouvoir fasciste et de son dictateur empaffé (Dont le culte de la personnalité terrifiait Malaparte, Muss étant l'un des premiers exemples modernes de la  mégalomanie assumée.), sans aucune culture antique, bête et gras. C'est aussi la vision d'un peuple opposé à  son chef mais qui a mis trop de temps à le déloger.

Malaparte est assez fascinant dans ce double texte anti Mussolinien. Il déploie son talent de penseur politique et d'auteur styliste. Le ton y est véhément et poétique; notamment lorsqu'il évoque sa mère respecter le Duce malgré l'emprisonnement de son fils ou encore la symbolique de l'écrivain fermant les yeux du tyran déchu, humilié et bafoué par la foule. C'est tout l'art de l'écrivain italien: être simple et puissant, professeur d'histoire et écrivain brillant. En période de Grotesque électoral, il est bon de lire ces lignes, qui pour certaines, vont comme un gant à nos candidats, près d'un siècle plus tard. Un texte fondamental sur l'Italie Fasciste à découvrir dans le style inégalable d'un des plus grands écrivains italiens.

Mars 2012

Romain Gary Jean Seberg, un amour à bout de souffle de Pol-Serge Kakon

Destins croisés

Quoi de plus dramatiques que ces deux destins d'artistes contemporains? Jean Seberg (1938-1979) et Romain Gary (1914-1980) sont allés rejoindre la nuit (Ils ont choisi la nuit comme l’écrivait Jean-Marie Rouart). L'une est jeune, belle et talentueuse ; l'autre est d’âge mur, célèbre et puissant. Au final leur rencontre est banale et symbolise tous les clichés en la matière : Elle est une jeune mariée en train de percer dans le cinéma d'auteur; lui est installé depuis 15 ans en tant qu'écrivain diplomate tout en étant en ménage avec Lesley Blanch, une célèbre intellectuelle britannique. La fascination est réciproque: lui a le pouvoir et le savoir, elle a la beauté et la grâce.

Leur rencontre lors d'un dîner improvisé va faire éclater leur couple et les accompagnera jusqu'à leur fin tragique en la personne du suicide. Non pas qu'ils se déchirèrent au point de se supprimer, mais leur trajectoire les amènera au point de non retour (de cette limite où le ticket n'est plus valable...).

Pol-Serge Kakon propose donc une biographie du couple, montrant à quel point ces deux là ont été unis malgré leur séparation à la fin des années 60. Entre vie mondaine, littéraire et sexuelle, le couple passera par tous les chemins : du bonheur à l'impossibilité mais aussi de la complicité à la solidarité. Car c'est plutôt Seberg qui inquiète. Actrice engagée et torturée, ses excès et ses amours auront raison de sa lucidité et de sa grâce. Révélée par Priminger puis Godard, elle n'aura pas la filmographie de son talent et on retrouvera son corps en août 1979, sur le siège arrière d'une voiture, masqué sous une couverture, avec pour tout commentaire, un mot d’adieu pour son fils Diego. Victime à la fois de la fragilité de son statut et de son extrême sensibilité, Seberg est le symbole même du glamour tragique (On pense beaucoup à Marilyn qui, d'une certaine façon, a du compter pour Seberg, sans oublier leur destin quelque peu semblable: Beauté parfaite, statut de star, fréquentation d'intellectuels, sexualité débridée, filmographie difficile, dépression, addiction aux médicaments, suicide.).

Gary a la posture d'un Montherlant plutôt (son suicide s'inspire quelque peu de la théorie de l'auteur des Jeunes filles.). Ecrivain surdoué et prolifique, sa vie ressemble à celle des écrivains de sa génération (on pense aussi à Albert Cohen). Entre écriture et séduction intensive (A ce sujet, Kakon tente d'user de métaphores quelque peu pompeuses quand il s'agit en fait d'excès libidinal et d'obsession sexuelle dont les artistes sont les grands instigateurs !), la vie d'un écrivain dépasse rarement ce cadre. Résistant, gaulliste, puis écrivain diplomate, il était inscrit dans sa destinée qu'il serait le séducteur de ces dames. Jean Seberg, comme les autres, a fondu pour le grand mâle.

Il ressort tout de même beaucoup de tristesse (déjà racontée par le fils Gary dans son récit S. ou L'espérance de vie) de cette union. Pol-Serge Kakon nous la fait revivre de façon certes succincte, mais de manière délicate et sans ornement de tout ordre. Les biographies croisées, puis enchâssées avant d'être suivies des deux artistes, renseignent et alertent le lecteur sur une époque révolue. Mais on ne verra plus jamais Gary l'imposant sans la frêle Seberg, garçonne au regard d'ange. Un livre qui nous permet également de nous replonger dans la prose de l'auteur des Racines du ciel (dont se rend compte de la diversité de ses ouvrages) et dans la carrière de l'actrice engagée aux côtés des Black Panthers avec quelques films significatifs comme Lilith (1964) ou Les Hautes solitudes (1974), trop peu connus du grand public. Rappelons que Gary avait lui-même fait tourner sa femme dans Les Oiseaux vont mourir au Pérou (1968) et Kill (1972), deux films qui permettront à Seberg de relancer sa carrière. Il était donc bienvenu d’évoquer la mémoire de ce couple mythique bien que déchiré par l’existence.

Février 2012

 

 

Une semaine avec Marilyn de Colin Clark

L’homme qui résista à Marilyn !

C’est une belle et touchante histoire que nous conte Colin Clark (1932-2002). Troisième assistant du réalisateur Laurence Olivier sur le film The Prince and the Showgirl avec Marilyn Monroe, le jeune homme vécut une semaine folle en compagnie de l’actrice, du 11 au 19 septembre 1956, alors que le tournage commençait assez périlleusement. En effet, l’équipe devait faire face aux facéties, aux caprices et au malaise existentiel de la star hollywoodienne.

En 1956 Marilyn Monroe (1926-1962) est une star incontestée : elle a tourné dans Les Hommes préfèrent les blondes (1953), Sept ans de réflexion (1955), Arrêt d’autobus (1956). Elle est le fantasme universel des hommes et le modèle idéal des femmes. Mais elle est capricieuse, et la ponctualité n’est pas son fort sur les plateaux : Toute l’équipe technique l’attend et doit parfois se contenter de faire sans. La star est une entreprise à elle seule avec toute une armada qui la harcèle, la dirige, la gouverne, la rendant dépendante et malheureuse. Elle choisit l’occasion de ce tournage pour être en lune de miel avec son nouveau mari, l’écrivain Arthur Miller. Mais le couple bat déjà de l’aile et ce dernier décide de quitter la maison de location pour Paris où l’attend un juteux contrat. La belle est seule et déprimée et va jeter son dévolu sur le jeune Colin, homme à tout faire et de confiance de Laurence Olivier qui lui, méprise ouvertement l’actrice.

Si leur flirt commence assez curieusement, Colin voulant prendre des nouvelles de l’actrice, tombe nez à nez sur elle alors qu’elle est dans sa chambre quelque peu somnolente, la suite prend des allures de conte de fée : Balade en voiture puis dans un château, baignade dans un lac puis nuit chaste chez l’actrice, Colin devient l’amant-confident de la belle actrice durant une semaine entière. Tourmentée, fragile, malade, les conseils précieux du jeune homme rassurent la star qui se prend d’affection pour lui et décide de reprendre sérieusement le tournage. Colin tombe sous le charme, pire, il est ensorcelée par tant de beauté, mais refuse l’acte définitif, se contentant de quelques baisers volés et de câlins enfantins. Les hommes ne sont pas tous des bêtes et Clarke refuse même les avances de Marilyn qui avait pour habitude de noyer son chagrin dans l’illusion d’une rémission charnelle. L’homme ne dira pas s’il regrettera cette décision pour le moins surprenante ! Le tournage passé et les deux amants ne se reverront plus. Il reste de cette semaine un peu folle le récit honnête et sympathique de Clark qui avait pour habitude de tenir un journal (même s’il précise que ce texte n’en fait pas partie).

Reste un récit extrêmement bien tenu. Clark est aussi délicat avec Marilyn qu’il l’est avec son lecteur. Tout en sobriété, en simplicité et en justesse de ton. Cette semaine passée avec Monroe est une véritable œuvre romanesque (romancée ?) où se côtoient tous les acteurs du métier. Colin est bien évidemment très mal vu par l’entourage proche de l’actrice qui voit en leur amitié une banale histoire de sexe à éviter. Mais tout ce que l’auteur dit sur la star rejoint ce que l’actrice disait d’elle-même, notamment en se confiant à son psychiatre ou lors de la rédaction de ses mémoires inachevés. Le livre ressort en format de poche pour la sortie du film éponyme My Week with Marilyn réalisé par Simon Curtis en 2011 avec Michelle Williams et Eddie Redmayne dans les rôles principaux. Si nous n’avons pas vu le film, nous vous recommandons cette lecture : sans prétention mais savoureuse et nostalgique. On y retrouve la Marilyn tourmentée mais naturelle et gaie telle qu’on l’a connue également dans The Misfits. Un brillant hommage à une femme victime de sa propre célébrité.

Avril 2012

Voyage en Ethiopie de Curzio Malaparte

A dos de mulet.

Pour commencer remercions Arléa de rééditer les chroniques éthiopiennes de Curzo Malaparte (1898-1957) écrites en 1939, juste avant de prolonger son activité de journaliste en en tant que correspondant de guerre pour Corriere della Sera, le même journal qui publia, non sans mal, les articles africains de l’écrivain italien.

En 1939, l’Italie tente de pacifier ses relations avec l’Ethiopie colonisé quatre ans plus tôt. En effet, la résistance interne devient de plus en plus organisée, ce qui entrainera l’indépendance du pays en 1941. Mais pour le moment, Curzio l’africain décide de partir sur le continent afin de recueillir quelques beaux articles, en fait de gagner sa vie et de proposer une œuvre à sa mesure.

Comme souvent dans ce genre quelque peu hybride, l’écrivain s’oppose non seulement à ses contemporains journalistes mais surtout à l’idée de base du plumitif, c’est-à-dire faire l’actualité, pêcher l’information ou encore conforter l’idéologie ambiante de la presse. Malaparte se sert de l’usine journalistique (et de ses finances) pour proposer une vision esthétique du pays, voire d’un continent qui le fascine.

Le périple est long : six milles kilomètres à travers l’Ethiopie dont mille cinq cent à dos de mulet ! Comme souvent chez Malaparte (Kaputt (1944), La Peau (1949)), la description est minutieuse, l’analyse quelque peu ésotérique et la narration clairement métaphorique. Il y a dans ces articles regroupés ici l’évocation du mystère africain sous toutes ses formes : étrangeté des chefs, fascination des coutumes, nature impitoyable, enfants charmants, guerriers héroïques, climat surprenant. Pas une once de désir colonialiste dans ces lignes ; Malaparte se perd dans un pays au profit de son identité et de sa civilisation.

Retenons les pages admirables sur le général Lorenzini, sur les enfants d’Erythrée, et les paysages traversés à dos de mulet.

Arléa publie à la fin de l’ouvrage la correspondance de Curzio avec le rédacteur en chef de Corriere della Sera afin d’expliquer l’origine du voyage soudain de l’écrivain. Et qu’y voit-on ? Toute la mauvaise foi d’un artiste de génie qui a réussi à convaincre le journaliste de l’envoyer à la place d’un autre pour ensuite tarder l’envoi de ses articles, de ne plus donner de nouvelles durant des mois, de réclamer tout le temps de l’argent, d’envoyer des articles impubliables, trop longs, mentant sur son état de santé; montrant qu’un écrivain vit en dehors des normes, du monde du travail, des horaires, bref des contingences banales du système professionnel occidental. Malaparte, bien avant la mode des « vestes safari », s’en allait en Erythrée écrire les plus belles pages du journalisme exotique de l’entre-deux-guerres. Pourquoi ? Tout simplement par ce qu’il en produisait, du vivant, du sensible, du précis, du savant, en un mot du littéraire; ce monde parfaitement inconnu des journalistes.

Un beau voyage littéraire dans un continent digne et souffrant.

Février 2012.

 

Duran Duran, Les Pop Modernes de Sébastien Bataille

Les "Fab Five"

Le groupe de Pop-Rock Duran Duran existe depuis près de 35 ans. Il a vendu plus de 80 millions d'albums depuis son premier opus en 1981 et occupe toujours les scènes du monde entier avec leur treizième album All You Need Is Now sorti en 2010. Et pourtant, la presse musicale française n’a jamais fait de cadeaux au groupe de « garçons coiffeurs », les cantonnant à sa période faste 1981-1986 où les cinq musiciens à coup de mèches blondes, de pantalons serrés et de visage poupon pouvaient être affublés du terme, eux qui enchaînaient les tubes FM avec Girls on film, Rio, Hungry Like the Wolf, The Reflex, Wild Boys, A View to a Kill, Notorious. Duran Duran (dont le nom est tiré du film Barbarella de Roger Vadim) jongle brillamment avec la culture pop des années 80 en mêlant à sa musique électrique et synthétique la nouveauté du clip vidéo (Girls on film est censuré et fait huit minutes, Rio fait parler de lui trente ans après), des influences musicales (John Lennon, Jim Morrison, David Bowie, Elvis Costello) et des rencontres artistiques (Andy Warohl, Russell Mulcahy). Simon Le Bon (chanteur du groupe né en 1958) et sa bande font de la New-Wave pure sang, directement issue du mouvement punk, mort né en 1978-1979, apportant à la dureté du rock, la mélancolie et la douceur des sonorités.

Le groupe néoromantique explose véritablement grâce à des mélodies enivrantes, des sons travaillés à l'excès, un leader charismatique et une énergie à revendre. Les cinq membres, composant, écrivant et arrangeant chacun de leurs morceaux, insistent sur le fait que leur groupe n'est pas fabriqué et conçoit ses albums avec cette volonté d'avancer et de proposer un style bien particulier. Avec Depeche Mode et U2, Duran Duran se veut un groupe pop à échelle internationale. En témoignent l'hystérie que leur apparition provoqua lors du concert de Band Aid en juillet 1985 ; sans oublier le single A View to a Kill, écrit pour Dangereusement votre, restant le titre le plus vendu de la série des James Bond.  Mais en 1986, le groupe perd deux membres importants et plus rien de ne sera comme avant malgré la sortie d'albums originaux et quelques tubes durant les années 90 (Serious, Ordinary World).

Simon Le Bon et Nick Rodhes, noyaux durs qui y croient dur comme fer, ne cesseront d'avancer avec les années, s'entourant de nouveaux musiciens ou de producteurs prestigieux de manière à composer des albums très aboutis: Medazalland (1997), Pop trash (2000), Red Carpet Massacre (2007), s'ils ne rencontrent pas le succès attendu, sont des disques extrêmement travaillés, plus sombres et plus rock. Le groupe, se reforme en 2004 et le courant reprend avec le public (Curieusement, la France a lâché Duran Duran depuis 25 ans.). Il enchaîne donc les tournées mondiales (Amérique, Europe, Asie) depuis 30 ans entrainant les foules (et les admiratrices) avec lui.

Sébastien Bataille décrit de façon assez documentée le parcours chaotique du groupe. En analysant quelques titres, décrivant les enregistrements studio, comptabilisant les classements des titres, ou interviewant les producteurs ou ingénieurs du son de l'époque, il met en lumière le destin de ce groupe aux membres à la fois sympathiques et charismatiques. La création quelque peu hasardeuse du groupe, les succès internationaux défiant les Beatles ou les Stones en leur temps, le côté avant-gardiste et décadent du son new-wave du groupe, puis les séparations et l'aspect plus sombre des créations, c'est trente ans de pop-rock qui nous sont comptés, souvent avec brio et une connaissance technique du monde de la Pop-rock en général et des « Fab Five » (comme la presse les surnomma) en particuliers. Pour une première biographie française, le résultat est clairement abouti. Alors que le groupe privilégie souvent la France pour composer et enregistrer, La France elle, boude le groupe depuis 1986. Chose curieuse car Duran Duran rivalise avec Cure, U2, Depeche Mode ou A-ha en montrant à chaque album (notamment avec le dernier) à quel point il sait se renouveler et apporter de nouvelles contributions au monde du rock moderne. Passées les chansons à minettes, les Duran Duran ont prouvé à quel point ils étaient un groupe de studio et de scène. Leur force: une recherche sur le son et les styles, un leader à la voix de haute-contre, et une indéfectible fidélité entre Le Bon, Rhodes et Taylor. Le tout conférant aux albums originaux une saveur unique, mélodieuse et sensible.

Cette biographie riche et chronologique permet de retracer trente ans de musique britannique tout en précisant les erreurs de choix du groupe ou quelques très mauvais titres. On regrette juste une chose; Bataille, en privilégiant leur carrière a mis de côté les coulisses et l'on ne sera rien ou presque des mystérieux Le Bon et Rhodes durant ces trois décennies hormis ce qui a pu transparaitre dans la presse jeune. Un livre à lire et un groupe à redécouvrir.

Novembre 2012

Fragments de Marilyn Monroe

Marilyn écrivain

Et moi qui t'ignorais, je te connais si bien
Que je te dis bravo, n'oublie pas que demain
On reviendra te voir mais repose-toi bien
Marilyn, Marilyn a trop dansé.

                                                   Nicolas Peyrac, Marilyn, 1976.

Points réédite en format de poche un magnifique livre composé de fragments littéraires de Marilyn Monroe (1926-1962) sorti en France en 2010. Comme en témoigne Stanley Buchtal, ces documents retrouvés dans deux boites qu'avait conservées Lee Strasberg après la disparition de l'actrice, furent rendues publiques par la fille du père de l'Actors Studio après sa mort en 1982. On y trouve des poèmes, des confessions, des pensées, des lettres, et même des recettes de cuisine. Afin de constituer un ouvrage sur Marylin écrivain, l'éditeur a jugé bon d'y greffer des photos de la star lisant ou fréquentant les intellectuels de l'époque (Capote, Miller, Strasberg). Excellente initiative! La belle actrice avait véritablement une âme d'intellectuelle.

Si ces archives sont complètes, alors Marilyn a très peu écrit durant sa trop courte vie. Et l'on regrette de ne pas avoir découvert davantage de documents écrits tant ceux-ci révèlent dramatiquement la personnalité tragique de l'actrice. Le premier texte imprimé relate les impressions (pas vraiment positives) qu'elle ressent sur son premier mari, déjà infidèle. Beaucoup de tristesse, de mélancolie (voire de désespoir) et de solitude ressortent des pages suivantes, de ces brouillons, de ces esquisses et de ces poèmes. Marilyn l'affirme elle-même; elle ne fut jamais heureuse même si des périodes de bonheur ont pu marquer quelques trêves.

Littérairement, ces pages ne valent pas grand-chose. L'essentiel n'étant pas là, Marilyn ne se prédestinant pas à une carrière d'écrivain. Ce sont plutôt les carnets d'une étudiante qui surgissent ici, d'une femme qui voulait apprendre et se cultiver à la lecture des plus grands (Joyce, Beckett, Miller, Freud) mais aussi en fréquentant les bancs de l'université et apprenant son métier d'actrice auprès de Lee Strasberg. D'où la grande variété et richesse de sa bibliothèque personnelle qui comportait plus de 400 ouvrages, souvent des classiques.

Ses poèmes sont parfois déchirants de naïveté et de sensibilité: la solitude revenant de manière récurrente tout au long de sa destinée.

Seuls quelques fragments de nous

toucheront un jour des fragments d'autrui -

La vérité de quelqu'un n'est

en réalité que ça - la vérité de quelqu'un.

On peut seulement partager

le fragment acceptable pour le savoir de l'autre

ainsi on est

presque toujours seuls.

Comme c'est aussi le cas

de toute évidence dans la nature - au mieux peut-être

notre entendement pourrait-il découvrir

la solitude d'un autre.

Ses maximes, lapidaires, témoignent d'une philosophie qui lui est restée fidèle:

" C'est plutôt par détermination qu'on ne se laisse pas engloutir."

" La vérité peut seulement être retrouvée, jamais inventée."

" La monogamie est une idée creuse."

Le livre retranscrit en français les fac-similés de Marilyn présentés en parallèle des traductions, et c'est l'occasion de plonger dans son écriture et ses brouillons. Bref, un livre précieux qui montre le véritable déchirement d'une actrice tragique qui, 50 ans après sa mort, est représentée vulgairement sur l'affiche du dernier festival de Cannes ou sur des publicités d'abonnements téléphoniques alors qu'elle était tout autre et bien plus qu'une vulgaire icône dont seule l'image reste.

Si Marylin reste très présente aujourd'hui, c'est aussi parce qu'il y avait une intériorité qui fait contraste avec les pin-up d'aujourd'hui, décérébrées et consensuelles. Marilyn voulait prouver aux autres et à soi-même qu'elle était une artiste. Elle y est parvenue. Ces écrits éparses participent donc de cette légende incroyable. Finissons sur cette note de Melle Monroe, toujours bien pessimiste...

"Je pense que j'ai toujours été profondément effrayée à l'idée d'être la femme de quelqu'un car j'ai appris de la vie qu'on ne peut aimer l'autre, jamais vraiment. " 1956.

Mai 2012

La Dernière aventure d’un homme de quarante-cinq ans de Rétif de La Bretonne

Définition de la femme

« Un homme de quarante-cinq ans ne peut jamais être aimé ; c’est impossible. »

                                                                                                         Rétif de La Bretonne

Rétif de La Bretonne (ou Restif) naît en 1734 pour s’éteindre en 1804. Son œuvre couvre donc la seconde partie du XVIIIè siècle. Il fut le contemporain des Lumières mais son œuvre figure plutôt parmi celle des sulfureux (Laclos, Sade, Crébillon fils). Restif est en quelque sorte le Balzac du XVIIIè siècle (pour faire simple et procéder à l’envers). Son œuvre romanesque est gigantesque et s’intéresse aux mœurs sociales et politiques de son siècle. La Dernière aventure d’un homme de quarante-cinq ans (1783) au même titre que Le Paysan perverti (1775) ou L’Anti-justine (1798) sont des romans autobiographiques où l’auteur fait part de sa conception de la femme, des rapports amoureux et de son éventuelle impossibilité. En cela, ce roman est une peinture des mœurs amoureuses en cette seconde moitié de siècle.

Le récit qui nous occupe est un texte dont la tragédie universelle est lourde à encaisser et pourtant si parlante. Monsieur d’Aigremont est un libertin qui, avec l’âge, commence à se poser des questions sérieuses sur ses conquêtes passées et futures. En 1783, avoir 45 ans plaçait le séducteur invétéré parmi la catégorie quelque peu amère du troisième âge naissant. Comment séduire, mieux être aimé à un moment de sa vie où la mort semble être la seule réalité atteignable ? Après quelques détours peu enclins à donner confiance en l’avenir (et en la femme, ce qui lui est lié), il rencontre une jeune demoiselle de 20 ans qui vit avec sa mère à Paris. S’il réussit à se faire accepter par cette famille quelque peu réduite, c’est en usant finalement de son grand âge. Le rapport « paternel » est de mise pour se faire adopter et la jeune Sara se laisse bientôt cajoler alors que les foudres de sa mère se font très vite ressentir. Finalement, l’amour naît entre les deux personnages et la belle lui promet monts et merveilles; jusqu’à ce que le malheureux découvre toute la perfidie de la dame bien trop courtisée pour être honnête et fidèle.

L’idée du roman, et Restif le rappelle dans un épilogue moraliste, c’est de décrire la facilité avec laquelle la jeune bourgeoise se sépare de lui (comme des autres d’ailleurs) tout en faignant de croire à sa propre respectabilité. Sa beauté parfaite lui défend toute justification et elle se laisse conduire par le premier venu, qu’elle finira par éconduire par caprices. Victime d’un abandon brutal et témoin des agissements éhontés de la jeune femme, d’Aigremont nous décrit ses atroces souffrances. Pire, plus la misérable le méprise et le répudie, et plus l’éconduit reste attaché à l’objet de sa perte. Entre espoir irraisonné et nostalgie du cœur qui a su aimer et être aimé, il suivra les déambulations sentimentales de sa protégée jusqu’à ce que trop affaibli, il décide de quitter cet environnement maudit. Et à en mourir.

Comédie de mœurs classique, tragédie du cœur banal, Restif, dans un style propre aux mémorialistes de son siècle, nous compte cette histoire universelle avec le brio qu’on lui connaît. Intelligence de l’analyse, réalisme des situations, saveur du style toujours juste, et dialogues libertins. Son roman s’appuie sur l’impossible renoncement masculin à la beauté parfaite et à la dureté des femmes trop courtisées. Quand l’une est traversée par ses errements, l’autre doit faire face aux serrements de son cœur jusqu’à ce que l’égarement le perde à jamais. L’amour fait passer notre personnage vers tous les états : attente, émerveillement, extase, puis souffrance, douleur, jalousie, solitude, tristesse, dépérissement. L’obsession étant le cœur du sujet, car elle s’attache à l’image d’un être faux, crée sur ce qu’on attend de lui et non sur ce qu’il est au quotidien. L’amour est un leurre qui va jusqu’à déifier un être mesquin et sans intérêt. L’état de l’homme éperdu est sans cesse en mouvement et change selon les humeurs de la jeune fille. Jusqu’à l’inéluctable séparation. Bref, tout est faux mais l’amour, en tant qu’ennemi de la raison, tente d’y mettre quelques rayons de soleil. Sara, malgré son comportement typiquement féminin, retrouve grâce aux yeux de l’amant malheureux et délaissé lorsqu'elle fait preuve d'un peu d'humanité. Et ce malgré des situations accablantes.

Restif ne s’y trompe pas et en quelques pages prodigue à son lecteur tout aussi faible quelques conseils pour éviter ces rencontres malheureuses : « Que s’il rencontre (le quarante-cinquenaire) une fille, ou une femme, qui veuille lui persuader qu’elle l’aime, ce ne peut être jamais qu’une friponne, une fille telle que Sara, ou une femme comme sa mère. »

Ou encore, celui-ci, plus convaincant :

« Que le seul parti sage à prendre, si l’on est encore isolé à quarante-cinq ans, ou si on l’est devenu, c’est de se rendre heureux par les amusements innocents, une occupation douce ; par le choix d’une société agréable en hommes. Il faut fuir les femmes aimables, de tous les états ; n’avoir qu’une vieille gouvernante, bien laide, mais soigneuse, entendue, bonne cuisinière. »

Il est recommandé, si la question douloureuse de la femme préoccupe un lecteur amoureux, de lire ce roman. Restif y est réaliste, lucide et moraliste. On imagine la douleur du quarantenaire devant la beauté froide de la vingtenaire. Nous avons aussi cela au XXI è siècle, avec la dégradation des mœurs en prime. La femme, elle, reste égale à elle-même, malgré les siècles.

Octobre 2012.

 

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