conseils de lectures

Aphorismes, Pensées et Fragments de Prince de Ligne

Le Moraliste scabreux

« Hélas ! Encore bien peu. Je viens de pécher. »

Prince de Ligne de son vrai nom Charles-Joseph de Ligne (1735-1814) est un personnage multiple et complexe comme le XVIII è siècle savait si bien en faire ! Militaire de carrière, diplomate, écrivain, il fut aussi le mondain de ses dames, le parasite de cour, et le séducteur insatiable. Ironiste de première heure, libertin moraliste, et fieffé coquin, sa plume se confond avec sa carrière, riche en livres et en événements !

34 volumes composent une œuvre riche, inégale, et éclectique même si on peut la rattacher au genre du mémoire et du traité.

Le recueil présenté ici est une anthologie commencée il y a près de 300 ans par Mme de Staël qui regroupe à la fois quelques réflexions et les célèbres Fragments de l’histoire de ma vie.

Un personnage comme cela serait marqué au fer rouge de nos jours ! Défendant les valeurs de la guerre comme source de vertu humaine, mondain féroce et aristocrate, libertin convaincu laissant souvent derrière son passage femmes et enfants, Prince de Ligne se comporte comme un véritable trublion, et de la cour et de la pensée ! Ses thèmes sont chevaleresques, galants, épiques et fortement ironiques. Mais derrière ces apparences trompeuses se cache un mémorialiste de premier ordre et un philosophe digne de son époque et de ses contemporains directs :Vauvenargues, Chamfort, Rivarol. Dans la pensée et dans la fougue.

L’aspect plus intéressant se situe dans la seconde partie du recueil avec « les fragments de l’histoire de sa vie ». Le mémorialiste s’accorde assez singulièrement avec le moraliste. Anecdote de cour, chronique de la vie militaire, enchaînements des conquêtes géographiques et féminines, souvenirs d’enfance et du père tyrannique composent un tout fortement marqué par la provocation et l’irrévérence. Le ton, essentiel paramètre de la langue du XVIIIè siècle, décuple le propos. « Il me semble en vérité que j’ai été amoureux de ma nourrice, et que ma gouvernante a été amoureuse de moi. Mlle Ducoron, c’était son nom, me faisait coucher toujours avec elle, me promenait sur toute sa grosse personne, jouait avec moi de bien des façons et me faisait danser tout nu. »

Beaucoup d’impertinence chez De Ligne, mais aussi une volonté d’être le moraliste officiel de cour (N’en déplaise à Saint Simon.). Certes, la quête du plaisir et de la chasse motive notre héros, mais la vertu n’est jamais absente de ses propos. Au contraire, c’est l’apanage non pas du sage, mais du grand libertin du XVIIIè siècle sans compter le rapport non exhaustif des bassesses et des futilités propres à la cour du roi. Il fallait des natures comme la sienne pour appuyer là où la plume fait encore mal (Cf. l’anecdote sur le préservatif façon dix-huitième ! ou encore celle de son enfant mort en bas âge.). Parfois cynique, souvent scabreux, Prince de Ligne est en fait un mémorialiste sulfureux, hédoniste et provocateur, non sans drôlerie, et il est d’ailleurs curieux que les sulfureux qui le suivirent dans le temps l’aient si peu cité car il demeure encore aujourd’hui un parfait inconnu.

Mars 2011.

 

Au cœur du troisième Reich de Albert Speer

Hitler’s wise man

Le 1er octobre 1946, Albert Speer (1905-1981) est condamné à vingt ans de prison par le tribunal de Nuremberg. Il est, avec quelques autres (Hess, Funk, Von Neurath, Raeder), l’un des rares à ne pas avoir subi la peine de mort malgré les deux charges de crime de guerre et crime contre l’humanité qui pesaient contre lui. Il est aussi avec Rudolph Hess (bien que lui ait changé de stratégie durant le procès), l’un des seuls à avoir plaidé coupable et à avoir émis des remords sur son passé de haut dignitaire nazi durant la seconde guerre mondiale. Contrairement aux « durs » du parti menés par Göring qui ont tout mis sur le compte de Hitler, Speer, aveuglé par l’ambition et l’aura du Führer, reconnaît ses tords et tente de pratiquer, alors qu’il attend son jugement, une sorte d’auto rédemption.

En 1969, soit trois ans après sa libération, il publie Au cœur du troisième Reich (écrit en prison puis re-travaillé à sa sortie), non pas une autobiographie mais plutôt des mémoires, où il décrit de manière quasi chirurgicale l’intérieur du parti nazi des années 30 à sa chute. Ses relations privilégiées pendant douze ans avec le Führer lui ont permis de brosser un portrait au plus près de ce que fut l’un des pires tyrans de tous les temps.

Son ascension se fait plutôt rapidement. Issu d’une famille d’architectes, il le devient lui-même et lors d’un meeting d’Hitler au début des années 30 devant les jeunesses étudiantes, il reste fasciné par le charisme du personnage. Il s’inscrit au parti nazi en tant que simple militant mais très vite ses talents d’architecte vont le pousser à participer à des projets plus ambitieux, notamment grâce à Goebbels qui le présente enfin au Führer. Artiste raté et en quête de pouvoir, Hitler en fait son architecte attitré. S’ensuivront quelques grands travaux, aboutis ou pas qui placèrent très vite Speer au cœur du système nazi et en fit un confident proche du nouveau chancelier. 

Speer revient dans ces mémoires sur cette tragique période avec un recul à fois logique (plus de vingt ans se sont écoulés) et personnel (Speer n’est plus le nazi de sa jeunesse). Mais à la lecture, on est pris d’un sentiment mitigé sur la portée du texte qui oscille entre réserves et gloire nostalgique du régime… Le style volontairement froid et descriptif ne porte pas ou très peu de jugement implacable ou d’autocritique radicale. Il est le récit précis d’une période donnée, avec ses acteurs, ses événements, ses crises politiques et diplomatiques et un personnage qui de haut domine le tout : Adolf Hitler. On est loin du fou hystérique que les images d’archives nous donnent à voir depuis 70 ans. L’homme est une espèce de raté, conscient de sa jeunesse troublée, dont les principales qualités sont la pugnacité, l’organisation et le choix de son proche entourage. Sinon, il apparaît comme quelqu’un d’éminemment banal, colérique, faignant, distant et nerveux. Speer insiste sur le fait qu’il était en admiration et très à l’écoute devant les spécialistes de domaines où lui-même avait échoué – Speer en faisait partie dans le domaine de l’architecture –, mais parfaitement sourd aux conseils politiques ou militaires ; ceci expliquant la déroute des années 43-44…

Toute la période d’avant guerre est décrite par Speer comme étant une longue attente de la guerre, passée la conquête du pouvoir, remplie de voyages en province, de dîners sans fin, de soirée ennuyeuses en compagnie d’Hitler et de sa cour, et de culte du pouvoir personnel. Sans pitié, il évoque ainsi les dirigeants du Reich sensés réformer le pays : « Parmi les 50 Reichsleiter et Gauteiler, c’est-à-dire l’élite dirigeante du Reich, 10 seulement avaient terminé, diplômés, leurs études supérieures, quelques-uns les avaient abandonnées en cours de route, mais la plupart n’avaient pas dépassé le niveau de la troisième. Presque aucun d’eux ne s’était signalé, dans un quelconque domaine, par une quelconque production ; presque tous montraient une indifférence étonnante pour les choses de l’esprit. Leur niveau de culture ne répondait absolument pas à ce qu’on pouvait attendre de l’élite dirigeante d’un peuple au niveau intellectuel traditionnellement élevé. » (P.174) Ou encore : « Ce qui est sûr, c’est que Hitler préférait placer des profanes aux postes de commande ; toute sa vie il s’est défié des spécialistes, tels que Schacht par exemple. » Speer, lui-même, n’entendait rien à l’armement quand Hitler le nomma ministre en 1942 ! Le tableau est dressé !

Arrive la guerre. Speer, toujours en relation étroite avec le Führer mais assez loin des préoccupations proprement politiques du gouvernement nazi, se lance à la demande de son chancelier, dans de grands travaux. Pour les amateurs d’architecture des années 40, le récit peut intéresser, mais l’historien attend de l’auteur d’autres considérations en temps de guerre. Par contre, et c’est là où Speer montre ses limites, aucune phrase ne stipule, même vingt ans après, les dérives meurtrières du régime. Exemple à a page 120 où Speer montre comment Hitler se débarrassait des collaborateurs trop gênants (« L’ancienne édition avait été retirée de la vente à cause d’une photo où l’on voyait Hitler s’entretenir amicalement avec un homme que depuis il avait fait assassiner, Röhm. ») Comment un homme tel que Speer, cultivé et apparemment raisonnable, s’est-il laissé entraîné dans un système proprement tyrannique alors qu’il savait comment des 1937 Hitler se débarrassait de ses ennemis potentiels ?

S’ensuit son rôle de ministre très actif de l’armement, les problèmes techniques et personnels auxquels il dût faire face avec ou contre ses collègues : Goebbels, Himmler, Göring, Bormann. Par quatre fois, il réchappe à la mort, à croire que son destin avait décidé de l’épargner (Speer meurt en 1981 d’une crise cardiaque dans les bras de sa maîtresse dans une chambre d’hôtel londonienne…) : En 1942 alors qu’il devait prendre un avion qui s’écrasa, en 1943 tombant très sérieusement malade, en 1944 alors qu’il était invité à la tanière du Loup le 20 juillet, jour de l’attentat manqué contre Hitler et dont il annula sa venue, et enfin en 1946 à Nuremberg, en échappant à la peine de mort !

Par contre la mort des autres est très peu évoquée. Les camps de concentrations, les répressions sauvages, les assassinats en masse, les tueries sur le front bref, le génocide global d’Hitler semble mis de côté, en dépit de quelques occurrences lorsqu’il fut un témoin direct de la tyrannie exercée par le parti contre laquelle il tenta de remédier comme il put : (mauvais traitements des prisonniers de guerre et des ouvriers allemands par exemple). Speer ne relate que l’intérieur du système, son organisation politique et technique ainsi que les conflits personnels entre ministres et spécialistes. Parfois même il semble dresser un bilan sur ses compétences en la matière : en architecture et dans  l’armement !

Puis à la fin de la guerre, il commence à éprouver des remords et tente même d’assassiner Hitler en tentant de l’asphyxier par la cheminée de son bunker. Preuve en est car son nom faisait partie de la liste que les conjurés du 20 juillet 1944 avaient écrite pour établir un gouvernement qui succéderait à Hitler.

En fait le véritable courage de Speer sera remarqué durant son procès à Nuremberg. Il fut l’un des rares sinon le seul à assumer sa responsabilité lors de ses fonctions officielles durant la guerre et les dérives qui les ont suivies. Il voulut faire de son propre cas un exemple pour les générations suivantes en mettant l’accent sur la perversité de la technique moderne (Téléphone, télex, radio) qui permit d’accélérer la transmission des ordres sans oublier l’armement qui devint de plus en plus perfectionné. Mais ce trop peu d’éléments, notamment sur les répressions et les camps, mettent toujours le doute dans l’esprit du lecteur qui restera sceptique devant une telle trajectoire. Dès 1944, un journaliste anglais dans un article de L’Observer avait déjà mis l’accent sur le cas Speer : «Speer n’est pas un de ces nazis pittoresques et voyants. On ignore même s’il a d’autres opinions politiques que les idées conventionnelles. Il aurait pu adhérer à n’importe quel autre parti, pourvu qu’il lui ait offert du travail et une carrière. Il représente d’une manière particulièrement marquée le type de l’homme moyen qui a réussi : bien habillé, poli, non corrompu, il mène avec sa femme et ses six enfants la vie des gens des classes moyennes. Il se rapproche beaucoup moins que les autres dirigeants de l’Allemagne d’un modèle typiquement allemand ou typiquement national-socialiste. Il symbolise plutôt  un type qui prend une importance croissante dans tous les Etats en guerre : celui du pur technicien, de l’homme brillant qui n’appartient à aucune classe et ne se rattache à aucune tradition, qui ne connaît d’autre but que de faire son chemin dans le monde à l’aide de ses seules capacités de technicien et d’organisateur. C’est précisément l’absence de préoccupations psychologiques et morales et la liberté avec laquelle il manie l’effrayante machinerie technique et organisatrice de notre époque qui permettent à ce type d’homme insignifiant de réaliser le maximum à notre époque. Leur heure est venue. Nous pourrons être délivrés des Hitler et des Himmler, mais les Speer resteront encore longtemps parmi nous, quel que soit le sort qui sera réservé à cet  homme en particuliers. » (Article cité par Speer lui-même à la page 487 mais l’auteur reste inconnu.)

La banalité du mal d’Hannah Arendt apparaissait déjà dans cet article pertinent. Rappelons que Speer continua de faire de la politique après sa sortie de Spandau et défendit les idées du parti social démocrate allemand. Il est, une fois encore, l’un des rares à avoir totalement renié son passé nazi en évoluant vers une trajectoire démocratique. Au cœur du troisième Reich est un document à la fois passionnant et éclairant sur cette fameuse montée des périls. A lire ou à redécouvrir grâce à cette réédition.

Mai 2011.

Aujourd’hui et demain L’esprit européen 1925-1949 de Klaus Mann

Chronique, critique, politique et nouvelle.

Klaus Mann (1906-1949) est la figure type de l’écrivain maudit tel qu’on se la représente depuis les romantiques. Le jeune homme sensible, surdoué, tourmenté, drogué, homosexuel se donne la mort à l’âge de 42 ans seulement alors qu’il ne croit plus en lui ni en son talent. Ironie du sort et du destin du maudit, son œuvre fut essentiellement posthume et reconnue des années après sa disparition. Fils de Thomas Mann (1875-1955) et neveu d’Heinrich Mann (1871-1950), la succession littéraire apparaissait quelque peu difficile, mais Klaus est un passionné et écrit dès le plus jeune âge. Son œuvre est assez importante (tout genre confondu) et son engagement dans une tentative de réunification franco-allemande font de lui un intellectuel de notre temps.

Phébus qui réédite depuis deux ans l’essentiel de ses textes (Contre la barbarie, Point de rencontre à l’infini, Speed) propose cette année une sélection d’articles que Klaus Mann publia dans des journaux allemands, néerlandais et américains ainsi que quelques tapuscrits inédits. C’est cet esprit européen, essentiel dans son œuvre et son engagement, que le lecteur redécouvre le temps de quelques chroniques bien vues et souvent justes sur son époque. Trois grands axes sautent aux yeux : l’esprit politique, l’esprit littéraire, et l’esprit culturel. En effet, Mann nous présente à la fois son mode de pensée et son monde artistique. De grands noms, de grands slogans et de beaux souvenirs composent ce recueil d’entre-deux-guerres.

Mann est un pacifiste, socialiste et amoureux de la culture française. Ecrivain-journaliste, il s’en va parcourir le monde à la recherche de ses confrères pour les rencontrer, les lires et leur rendre l’hommage qu’il se doit. Les années 30 sont synonymes à la fois d’inquiétude et d’explosion créatrice. La montée du nazisme et le spectre de la guerre lui font écrire quelques articles clefs sur ces questions : Aujourd’hui et demain (1927) mais aussi et surtout La Jeunesse et la Paneurope (1930) ou encore En quoi la jeunesse européenne croit-elle ?(1935). L’idée étant de lier viscéralement l’Allemagne à la France et de lutter de manière frontale avec le nazisme et tous ces aspirants. Mais Klaus Mann se veut quelqu’un de visionnaire et de subtil. S’il est critique vis-à-vis de la littérature patriotique, il reste à l’écoute et parfois en admiration devant ses grands représentants : Stefan Goerge et même Ernst Jünger restent à ses yeux primordiaux. En France, il respecte et admire l’œuvre de Barbusse, Maurois, Giraudoux, ou encore Giono qu’il rend compte en des critiques tout à fait pertinentes.

Mais Klaus Mann brille davantage lorsqu’il nous compte à la fois ses rencontres avec nos écrivains français : Crevel, Gide, Mauriac, et lorsqu’il commente leurs romans. Cocteau et Green par exemple. Durant les années 30 deux aspects d’une littérature bien distincte semblaient rivaliser : les surréalistes contre l’école Cocteau, et malgré un attachement au romancier surréaliste René Crevel (1900-1935), Mann semble choisir son camp, notamment en se rétractant plus tard contre Breton et ses dérives autoritaires.

Ce sont donc des chroniques sur les années folles que propose Klaus Mann, témoin et acteur d’une période fragile, enthousiaste et tragique. Lui qui rêvait d’une union franco-allemande ne la vécut que durant l’armistice entre Hitler et Pétain (un article sur Pierre Laval montre toute la véhémence de l’écrivain allemand contre les traîtres et les nationaux-socialistes.). Enfin, celui qui voulut être reconnu pour un écrivain à part entière malgré l’ombre de son père, mourut alors qu’il se trouvait dans l’incapacité d’écrire la moindre ligne supplémentaire. A l’instar d’un Maurice Sachs dont il est le parfait contemporain, il fut découvert après sa tragique disparition.

Ce recueil d’articles et de chroniques qui propose des hommages ou des critiques littéraires renvoie le lecteur dans un temps certes révolu mais qui nous parle encore avec des noms comme ceux d’André Gide, Jean Cocteau, Julien Green, René Crevel, François Mauriac, André Maurois qu’il faut continuer de lire. Si tous les allemands avaient été comme Klaus Mann en son temps, il n’y aurait pas eu de guerre et la littérature française aurait traversé les frontières avec beaucoup de goût et d’émotion. C’est aussi l’idée de se livre. Communiquer cette passion des lettres et de l’engagement intellectuel européen.

Toujours sous formes de recueil mais cette fois-ci de nouvelles écrites entre 1926 et 1943, Speed est une plongée dans la modernité, la vitesse, et la bourgeoisie de l’entre-deux-guerres. Ces quinze nouvelles, plus ou moins longues, fleurissent de personnages dont James Dean, quelques années plus tard, voulait définir à travers son célèbre slogan : « Vivre vite, mourir jeune et faire un beau cadavre. »

S’il n’y a pas vraiment de cohérence entre ces textes, dont certains ont été retrouvés et publiés il ya  une dizaine d’années seulement, on retrouve néanmoins l’attrait qu’avait Klaus Mann pour les belles villas du sud de la France, le voyage (Europe, Etats-Unis), les personnages troubles et ambigus dont Speed en est l’incarnation. Ici un suicide, là un trafic de drogue, plus loin un braquage, ou encore un amour conflictuel, l’univers de Speed est à la fois violent, torturé, fragile et souvent « décalé », au sens de comique et léger. Mais si certains s’en sortent, d’autres périront. En cela, Mann est l’incarnation symbolique du « Mal du siècle », entre amour malheureux, argent facile, et mort tragique (James Dean y ajoutera le sport mécanique.). Ses nouvelles proviennent directement de son expérience personnelle, de ses rencontres et de ses voyages. En somme, il tente de représenter son époque, entre dangerosité sensibilité et impossibilité.

Inégales souvent, jamais faciles et parfois avec un semblant d’inachevé, ces nouvelles raviront les amateurs de Klaus Mann. Pour les autres, moins habitués à la lecture de ce trublion de la littérature, ce goût d’inachevé persistera sur ce type de nouvelles faussement expédiées.

Mars 2011

Comme une ombre de Michel Schneider

La Trahison des frères

« C’est facile de devenir une légende entre l’enfance et l’adolescence, et c’est ainsi que plus tard on aime les livres, car les livres parlent tous de personnages légendaires (…) Ils peuvent devenir légende, ils deviennent légende de l’enfance à l’adolescence. »

                                                                                                                                                                                               Gertrude Stein

Michel Schneider (né en 1944) est un écrivain à part dans le monde des lettres françaises. Psychanalyste, romancier, essayiste, haut fonctionnaire, sa passion reste néanmoins les lettres (et la musique qu’il a représentée au ministère de la culture à la fin des années 80).

Quelques ouvrages, tout en délicatesse et érudition, le rangent du côté des écrivains importants de sa génération. Après Bleu passé (1990) et ce livre au merveilleux titre : Je crains de lui parler la nuit (1991), Schneider revient au roman, voire au témoignage, avec toujours en trame de fond une plongée dans les éléments obscurs de sa propre existence. Soulignons pour clore ce préambule que Schneider est l’auteur de deux ouvrages récompensés par l’institution: Morts imaginaires (Prix Médicis 2003) et Marilyn, dernières séances (Prix Interallié 2006), deux essais sur la mort pourrait-on dire.

Par quel moyen doit-on passer pour signifier l’indicible, souligner la nostalgie, évoquer un souvenir, plonger dans la tristesse et recourir à l’absence ? La littérature, comme une lettre transmise à l’absolue, peut contribuer à rapporter quelques éléments de réponses. Jamais suffisants, maquillés par le style, emportés par l’édition, incompris par le lecteur, certes, mais écrits tel un bloc immobile. Car cette littérature, lorsqu'elle est profonde et sérieuse, permet de fondre le trivial dans le trouble et la fracture du monde artistique qui recueille ainsi les éléments du vivant. C’est ce qui a permis à Schneider de composer un roman (Romanquête comme l’inventa B-H.L il y a peu) mêlant enquête sur le frère trop tôt disparu et quête de soi, témoin, acteur puis rescapé du carnage. Car c’est bien d’un carnage dont nous parle l’auteur : famille recomposée dans le secret, pères pluriels, fratrie divisée, mère étouffante, mort prématurée du géniteur, bref, le jeune Michel, cadet de huit ans de son frère Bernard - héros et antihéros du récit - , évolue déjà dans un environnement familial pour le moins contrasté.

Il écrit ainsi en préambule : « Je ne peux m’empêcher de rendre littéraires la plupart des scènes de ma vie, de montrer héroïques, romantiques ou abjects les personnages de mon roman familial, de revoir en grand ce que j’ai vécu petit. (…) Les choses ne sont pas telles qu’on croit, ni telles qu’on les dit, mais elles ne sont que quand on les dit. Ou quand on les écrit. Les seules histoires dont je me souvienne sont celles que j’ai écrites. Et encore. » (P.39)

Lorsque la vie ne suffit plus, l'écriture est là pour recomposer, voire pour recréer...

Mais c’est la fascination pour le grand frère qui va porter Michel, narrateur et personnage, dans une quête à la fois consanguine et posthume. Le style romanesque proposant formellement de partager les horizons d’attente en alternant une narration à la première personne : l'enquête ; et une énonciation à la troisième personne : la quête; à moins que ce ne soit l'inverse. Evidemment l'énonciation renvoie au genre littéraire. La première personne recueille les informations quand la troisième, devenu personnage, répond de la fiction.

 

Bernard Forger suivra comme une ombre le gamin puis l’adulte Michel Forger (double de l’auteur en proie avec l’ombre de son frère lui-même doublé d’un nom d’emprunt, donc romanesque). Le gamin est influencé très tôt par Bernard sur la musique et les femmes. L'adulte également mais il est incapable de suivre son frère absent, impénétrable et inconstant car ce dernier est une sorte de marginal en rébellion avec la société, un amateur de femmes, un buveur invétéré, un menteur pathologique, un soldat violent, un manipulateur sensible, mais un frère au cœur tendre (parfois). Bernard en vivant vite et en mourant jeune s’est forgé (sans jeu de mot) un destin de « gueule fracassée par la vie », d’écorché vif au destin brisé. Michel, le sage, le mélomane, puis le professeur-écrivain rangé ne peut suivre la cadence de l’ineffable aîné et se lance plus de trente ans après sa mort sur les traces du frère, cet inconnu.

Sous fond des années 60 et de guerre d’Algérie (Bernard est appelé et y restera plus de deux ans), le récit de Schneider se construit comme il s’écrit. Par touches impressionnistes qui mêlent souvenirs personnels, réflexions sur les horreurs qu’a dû commettre Bernard durant le conflit auquel l'écrivain s’opposa durant ses études, anecdotes sur ses permissions où il rencontre beaucoup de femmes, ou découvertes de lettres envoyées à sa mère, le récit enchâssé aborde toutes les composantes du drame familial. Tout est noir, violent, sanglant et le roman tente de mettre de la compréhension dans un environnement où les langues, à défaut de se délier, parviennent à se toucher, à se frôler.

Une grande partie du récit s’articule ensuite sur un entretien que Michel a avec L. une ancienne maîtresse des deux frères, retrouvée longtemps après et qui va tenter de lui re-situer le « cas Bernard » en revenant sur des passages restés enfouis jusqu'ici. Mais là aussi, les secrets familiaux, les trahisons, les troubles, les silences ne permettent en rien de brosser un portrait net de Bernard, mort en 1976 à 40 ans, suicidé certainement…

La quête est double pour Michel qui durant tout le texte va tenter de s’interroger sur la nature de cet amour fondateur, de cette prise spectrale qu’exerce son frère défunt sur l’adulte qu’il est, elle-même venant de cette influence que le grand frère avait sur le petit mais avec toujours cette distance, ce mépris, ce dénis presque… A cela s’ajoute donc l’obsession d’informations qui pèse sur ces zones d’ombre. Car Bernard reste une édifiante ombre mystérieuse.

« On ne sait pas ce que l’autre peut bien trouver à quelqu’un qu’il aime. Lui-même ne sait pas ce qu’il recherche. L. le savait aussi bien que moi – et ne voulait pas le savoir, comme moi –, l’amour ce n’est pas quelqu’un, c’est la nuit, la nuit d’un tunnel traversé. Plus ou moins long. C’est une erreur qu’on n’entrevoit qu’au bout, comme une lueur insoutenable. » (P182)

La littérature moderne étant coutumière de ce genre d’autofiction, Schneider devait passer au travers des clichés qui entraînent parfois les critiques à l’égard de ce genre hybride. S’il y parvient en dressant un texte d’une noirceur terrible et profondément touchant, il nous déçoit parfois d'un lyrisme trop forcé comme à la page 211 : Premières vacances à l’étranger, lumière dure, douceur de regarder la mer en se disant que c’est peut-être la seule chose vraie en ce monde. Ou encore par des généralités quelque peu faciles comme ici: « A quoi ça sert les livres ? » Ça sert à ne pas mourir. (P.247). Etiemble aurait dénigré le tout lisant cela!

Mais on est dans le registre du récit intime (où le sexe prend une ampleur gigantesque), du drame personnel confondant où l’auteur a décidé de ne prendre aucune distance avec son récit pour en faire un véritable sujet d’études. Soit, et d’ailleurs le style de Schneider, tout en rupture syntaxique et rythmique, insiste sur l’aspect morcelé de ces révélations et de ces questionnements incessants. Peut-être aurait-on aimé autre chose, mais quoi ? Là est le talent de Schneider, de ne pas avoir pu figer le portrait de son frère tout en laissant au lecteur l’image de cet inconnu qui ne l’était pas moins avant d'avoir ouvert le livre. Il fallait écrire sur Bernard S.  

Octobre 2011

Confessions inachevées de Marilyn Monroe

La première Marilyn…

A l’origine de ces confessions rapportées, il y a trois personnes : Charles Feldman, agent de Marilyn, Ben Hecht, écrivain et proche de l’actrice et Milton Greene, photographe, entre autres, du modèle adulé. Le premier demande au second d’aider la star à écrire ses mémoires et c’est durant leurs séances de travail que le projet prend forme. Curieusement, Monroe, âgée à l’époque de 28 ans, ne prolonge pas l’expérience littéraire et confie le manuscrit à Hecht qui le publia pour la première fois en 1974. Ces mémoires couvrent la période 1936-1954, années d’enfance, d’adolescence puis de formation de l’actrice jusqu’à son second mariage avec Joe DiMaggio, le célèbre joueur de baseball. Hecht a donc remis en forme le travail initial de Monroe et y a peut-être ajouté quelques formules personnelles…

A la lecture de cet ébauche (quelques 250 pages tout de même), on est d’emblée séduit. Même si les stars qui se livrent ainsi semblent conditionnées par un destin souvent identique (enfance pauvre, malheureuse et solitaire, singularité et incompréhension des autres puis amour, gloire et beauté avant la déchéance promise), le parcours de Marilyn, le (sex-)symbol de l’éternel féminin, est tout à fait saisissant et on suit avec simplicité et proximité la curieuse trajectoire de la bimbo hollywoodienne.

De son véritable nom, Norma Jean Mortenson, Marilyn Monroe (1926-1962) passe une enfance quelque peu chaotique. Abandonnée par son père puis recueillie par sa tante suite à l’internement de sa mère, la jeune fille oscille entre orphelinats et familles d’accueil. Solitaire, un peu rejetée, sa vie change à 13 ans, le jour où par nécessité matérielle, elle enfile un pull qui moule ses jolies formes. A l’école, les garçons, jusqu’ici indifférents, révèlent leur vraie nature en courtisant l’adolescente du jour au lendemain ; frénétiquement, obsessionnellement. A partir de cette expérience à la fois traumatisante et fascinante, Monroe comprend que cet « atout charme » la mènera loin (bien que non sans risque). A la lire, tout est parti de sa poitrine, il est vrai très imposante dès le plus jeune âge. Comme quoi un destin de starlette ne s’écrit pas autrement et c’est la misère des glandes (comme l’écrivait Cioran) qui compose et le succès et la tragédie d’une femme. Très vite, la beauté singulière de la jeune femme perturbe et sa psyché (elle rêve de déambuler dénudée parmi la foule alors même que le désir sexuel est bien loin des ses préoccupations) et sa condition de femme (les hommes deviennent fous à son endroit). Fort de son succès auprès de la gent masculine, on lui trouve un mari et là voilà déjà rangée à 19 ans, sans argent, sans emploi, sans amour. Ennui affectif, libido inexistante, divorce du couple composent les premières années de sa jeune vie. Puis, convaincue d’un talent naissant, Monroe se choisit un pseudo et décide de devenir actrice en montrant sa plastique de rêve dans les soirées mondaines où elle commence à se faire un nom. De photos glamours en apparitions chez Huston et Mankiewicz, ces petites interventions auxquelles s’ajoutent des soirées mondaines, composent son quotidien toujours assombri par les tentatives de drague, de séduction et de chantage au sexe des hommes qu’elle croise sur son chemin. S’y ajoutent des problèmes financiers et un succès qui se fait terriblement attendre malgré les belles promesses des producteurs et des agents. Alors qu’elle n’a pas 21 ans, Monroe dicte cette phrase terrible et prémonitoire à Ben Hecht : « Oui, il y avait quelque chose de spécial chez moi, et je savais ce que c’était. J’étais le genre de filles qu’on retrouve morte dans une chambre minable, un flacon de somnifères à la main. »[1]

Marilyn n’est pas encore l’actrice confirmée qu’il y a déjà dans son parcours grandeur et décadence. Une volonté toujours farouche de réussir (en alliant rencontres déterminantes et véritable travail d’actrice) se heurte avec sa beauté scandaleuse qui la dessert face aux mauvaises intentions de certains (Monroe doit faire face à quelques tentatives de viol.).

S’ensuivent quelques grands moments, sa rencontre avec son agent Johnny Hyde qui meurt subitement, d’un acteur célèbre mais dont elle tait le nom puis de son mariage en 1954 avec le sportif Joe DiMaggio rencontré lors d’un gala mondain à Hollywood. Elle découvre ainsi les joies du plaisir charnel, prend des cours d’art dramatique, étudie l’histoire de l’art à l’université de Los Angeles ; bref, elle prend conscience à la fois de son talent de comédienne et du rôle intellectuel que doit jouer une femme du monde. Elle part avec son mari en voyage de noces à Tokyo avant de s’envoler en Corée pour soutenir les troupes américaines engagées là-bas. Ainsi s’achève brutalement le récit de l’actrice qui, a priori, n’y est plus revenu.

Ces mémoires interrompus auraient pu être le premier grand chapitre d’une autobiographie à la fois simple et touchante. On est surpris, 50 ans après sa mort, de voir à quel point un tel sex-symbol pouvait échapper aux clichés habituels fait sur le compte d’une star et témoigner d’une belle lucidité sur son époque et son mode de vie. Monroe parait à la fois naïve (comment s’étonner des réactions du public à son encontre quand on pose dénudée dans un calendrier durant les années 50 ?) et amère (en critiquant la vacuité et la superficialité d’un monde comme celui d’Hollywood) quand elle n’est pas fragile et banale (notamment dans son rapport aux hommes puissants et faussement mystérieux !). Marilyn Monroe est un destin brisé dont voici en quelque pages le résumé, montrant une enfance douloureuse, une célébrité contrastée et quelques amours contrariés…

Reste un document de tout premier ordre sur la vie de l’une des femmes les plus connues du monde du cinéma et de la chanson. Texte qu’elle signait alors qu’elle avait 28 ans et rencontrait le succès tant convoité. Quelques belles photos de Marilyn prises par Milton Greene et rendant compte de la grâce de l’actrice sillonnent le livre. Double plaisir donc !

Décembre 2011.



[1] . P.118.

Dans la musette du caporal de Jacques Perret

Chroniques nostalgiques

Jacques Perret (1901-1992) est un écrivain prolifique malheureusement passé sous silence par l'édition française actuelle. Gallimard a édité jadis la quasi totalité de son œuvre littéraire qui compte, de 1936 à 1992, romans, récits, nouvelles, souvenirs, chroniques, articles. Le dilettante propose, depuis sa mort, de rééditer au fil des ans quelques grands textes de l'auteur. Dans la musette du caporal qui sort cette année reprend quelques chroniques de Perret parues entre 1945 et 1982. Les sujets sont à chaque fois clairs et précis: Perret revient sur la dernière guerre qu'il a vécue à la fois en tant que futur soldat, puis prisonnier, enfin résistant. S'y adjoignent un texte poignant sur la mort de son frère durant la première guerre et un récit caustique sur un accident de travail. L'on retrouve ainsi le Perret que l'on connaît pour avoir lu et relu ses deux chefs d'œuvre: Le Caporal épinglé (1947) et Bande à part (1951).

Le lecteur de Perret est tiraillé par un élément essentiel dans le style de l'écrivain: le bavardage! En effet, à la lecture de l'œuvre, et du coup de ce recueil d'articles, on est frappé par la verve et le travail autour du langage pour raconter souvent des faits simples et concrets. On imagine bien l'auteur raconter les histoires qu'il met par écrit tant ses phrases sont à la fois vivantes, imagées, ponctuées et du coup parfois quelques peu pompeuses. Perret fait partie de ces écrivains qui mettent l'accent sur la drôlerie, l'ironie fine, sans pour autant tomber dans le côté trivial et populaire. Si l'on mélangeait le style de Queneau et les récits de Carco, on pourrait effectivement tomber sur du Perret.

Ce petit livre autobiographique revient sur l'enfance de Jacques, témoin du départ puis de la mort de son frère au combat dans un article assez nostalgique. Ensuite, c'est l'ex-prisonnier français qui retourne à Berlin et qui observe, médusé, la ville en cendres. C'est aussi le lecteur de Margaret Mitchell qui se souvient de l'importance de la lecture d'Autant en emporte le vent durant les heures mornes et creuses de la captivité. C'est enfin le résistant qui rend hommage aux maquisards anonymes qui ont repris leur vie active, loin de la guerre et des démêlés politiques de l'après-guerre. Une chronique réjouissante et fort drôle sur un accident de travail dont il fut victime vient couronner le tout!

On aime ou l'on n'aime pas Perret. Cette phrase, toujours un peu facile, prend tout de même son sens à la lecture de ce court ouvrage car on retrouve le chroniqueur, le moraliste, l’ironiste au style toujours imagé qui a écrit quelques très bons récits. Un Proust populaire pourrait-on dire où quelques thèmes de prédilection reviennent en force: la guerre, le maquis, la camaraderie, la famille. Ce livre est une sorte de préambule au style romanesque de Perret ainsi que celui parcourant ses divers ouvrages de souvenirs, comme Enfantillages que Le dilettante a fait paraître en 2009.

On attend dorénavant que ses mémoires parus en cinq tomes de 1975 à 1985 soient réédités à leur tour.

Juillet 2011

Dialogue avec les morts de Jean Clair

Voyage littéraire.

Jean Clair (né en 1940) est écrivain, critique d’art, conservateur du patrimoine et membre de l’Académie Française. S’il reste encore très actif en tant que directeur d’expositions, il publie régulièrement des essais critiques sur l’art, la littérature et notre époque dans ce qu’elle a, notamment, de post-historique. L’Hiver de la culture paru cette année dénonce avec autorité et lucidité la médiocrité et la surestimation de l’art contemporain.

L’essayiste propose ici avec Dialogue avec les morts une sorte de suite logique, bien que non chronologique, aux Carnets publiés précédemment chez Gallimard : Journal atrabilaire (2006), Lait noir de l'aube (2007), La Tourterelle et le chat-huant (2009). Que ce soit sous forme de souvenirs personnels, de petites chroniques, voire de fragments, Clair continue sa quête littéraire dans un style d’une clarté qui d’emblée enchante le lecteur. Car l’homme est écrivain aussi passionnant que fin styliste. Rigueur intellectuelle, confession émouvante ou encore observation chirurgicale sont les qualificatifs que l’on peut aisément prêter à Clair tant ses écrits grandissent intellectuellement le lecteur. Ils sont peu dans la prose contemporaine à proposer une vision si « claire » emprunte d’une telle connaissance de l’art. Loin des critiques faciles qui la taxent de réactionnaire, l’œuvre de Jean Clair mérite notre plus grande attention.

Clair le précise, il est incapable d’écrire de roman et se contente d’une forme qui serait en phase avec une réalité plus directe : « Je n’ai jamais réussi à écrire un roman. L’idée même de m’aventurer à la faire me répugne. Je suis incapable d’imaginer, d’inventer, de créer des personnages, des situations, des dialogues, un récit, une progression, une fin. Tout cela m’apparaît comme une fâcheuse menterie. » (P.95). A partir de ce constat, son œuvre se traduit par quelques confessions, quelques voyages, quelques analyses critiques sur l’art ou ses contemporains. Ce livre, dont le plan de travail répond aux obsessions de l’auteur (La Guerre, L’art contemporain, la mythologie, l’écriture, le rêve, les souvenirs d’enfance, les animaux etc.), est un voyage spirituel et moral, éducatif et culturel, critique et polémique. Avec Clair, on est à la fois dans la contemplation exemplaire et l’amère lucidité, les plaisirs simples de l’existence et la colère de l’artiste. De l’observation des SDF de son quartier en passant par la mythologie animale pour finir (comme il a commencé) par une touchante confession sur son enfance, Clair compose un recueil hybride mais cohérent. Il brosse en quelques pages bien trouvées tout ce qui concerne le travail de l’artiste sur notre époque moderne. De coups de cœur en coup de gueule pour parler simplement, Clair, d’une plume alerte et jamais figée, s’indigne sur l’hypocrisie et la grossièreté d’une époque qui se vante d’être si médiocre. Un simple exemple, celui de la page 175, donne le ton et montre à quel point un homme cultivé et sensible comme Jean Clair peut être écœuré par un système qui met l’infantilisme (compassionnel et démagogique) au cœur de la cité. « On a changé le nom de la crèche Emile Zola de Carpentras. Pour éviter que le « misérabilisme » de l’auteur des Rougon-Macquart ne démoralise le personnel, on l’appellera désormais « Les Petits Berlingots ». Mieux vaut une enfance nourrie de bonbons multicolores qu’une enfance hâve et grise à la Emile Zola. De la République en statue de sucre. Il conviendrait aussi de débaptiser mon ancien lycée, Jacques-Decour : c’est par trop démoralisant d’appartenir à un établissement qui porte le nom d’un fusillé. » (Sauf que la Résistance fait encore partie des références des décideurs qui y voient encore leurs valeurs morales…) Exemple apparemment trivial mais dont la symbolique en dit long sur la volonté d’épuration festive et sociale… Clair, conscient que l’homme de pouvoir, postmoderne et illettré, s’attache à faire table rase du passé, propose dans ses textes de revenir précisément à ce qui fait (ou devrait faire) notre présent. Loin des vieilleries passéistes ou réactionnaires, Clair revient à l’essentiel de notre condition misérable et éphémère en méprisant justement les tentatives progressistes et démagogiques actuelles. Le sens du détail vrai, de la rectitude morale et d’une vision artistique rigoureuse restent un leitmotiv de l’écrivain.

Jean Clair, en revenant aisément sur des passages importants de son enfance, nous livre ici une prose tout en délicatesse et en subtilité. Un livre qui enrichit et propose une véritable réflexion sur notre époque (décadente ?) qu’elle soit artistique, sociale ou morale.

Mai 2011.

En ce moment précis de Dino Buzzati

Historiettes

On ne présente plus Dino Buzzati (1906-1972), célèbre écrivain italien qui produisit quelques chef d’œuvre où l’acuité de sa vision, la mélancolie du récit et le raffinement du style font désormais partie du patrimoine littéraire universel. Quelques titres inévitables qu’il faut lire ou relire : Le Désert des tartares (1949), Un amour (1963), Le K.(1966), Les Nuits difficiles (1971) ont fait de Buzzati un auteur majeur du XXè siècle.

Robert Laffont réédite ce qu’il appelle ses Carnets qui ne sont en fait que des historiettes plus ou moins réussies. En effet, que ceux qui s’attendent à découvrir « les coulisses » du travail littéraire de l’écrivain passent leur chemin car En ce moment précis est un recueil d’historiettes telles qu’elles paraissaient dans les journaux au début du siècle dernier. Des micro-fictions qui, certes, sont puisées dans du réel, mais qui ne se rattachent absolument pas au genre du Carnet (marqué lui par des réflexions, des chroniques, des souvenirs, des maximes.). Buzzati, en faisant paraitre ce recueil, a certainement dû dissimuler son approche autobiographique sous la houlette de la fiction qu’il maitrisait d’une main de maître. Du coup, on est encore dans le recueil de nouvelles, même si elles sont brèves, voire très brèves.

On est néanmoins décontenancé par ce livre qui puise dans la création buzzatienne typique mais qui en ressort quelque peu essoufflé par une production éparse, inégale voire banale parfois. En effet, si le style de l’écrivain italien agit encore par quelques formules saisissantes, le propos lui, du fait de la brièveté des textes, reste souvent vain. En effet, sur 400 pages, et donc plus de 250 textes, il est souvent difficile de rentrer de plein fouet dans l’univers de ce recueil. Aussitôt fini qu’il faut se projeter dans un autre texte de fiction et ainsi de suite sur des centaines de pages. L’éditeur commente ainsi cet ouvrage : Pendant près de vingt ans, de 1944 à 1962, Dino Buzzati a tenu un journal. Un étrange journal en réalité, qui loin de se borner à l’évocation d’anecdotes concrètes et quotidiennes, se saisit de la réalité pour en donner une version fantastique, la transformer en réflexion ou en dénonciation, en conte ou en parabole. En prenant bien souvent pour point de départ une situation banale, vue ou vécue, comme la file d’attente d’un guichet, une soirée mondaine ou une halte dans les toilettes d’un hôtel, Buzzati l’inscrit dans son monde intérieur, l’associe à ses thèmes fondamentaux, à ses obsessions et à ses angoisses. On retrouve les vieux démons de l’écrivain : la mort, le mensonge et l’inutile comédie humaine, la peur, le rêve et le questionnement inlassable de l’univers par l’homme, qui reste sans réponse. En 1950, Buzzati fait paraître ces carnets sous le titre En ce moment précis. L’aspect en est singulier, les formes variées (dialogues, chroniques, petits récits, réflexions, choses vues), mais on redécouvre au fil des pages le style incisif et ironique de l’auteur, sa plume marquée par le travail de chroniqueur, la profondeur spirituelle et l’inquiétude inhérentes à son œuvre. Entre la célébration des choses insignifiantes et le regard désabusé sur les objets, Buzzati exprime sous un mode symbolique sa vision angoissée du monde contemporain, domaine des occasions perdues où règne le sentiment d’un quiproquo irrémédiable, celui qu’entretient l’homme avec la vie.

Certes ! Mais si Buzzati a fait paraitre ces ébauches, ces esquisses dans format minimaliste, c’est précisément parce qu’il subodorait l’aspect inachevé des textes présentés ici. Rappelons que l’écrivain prolifique était un « fou » d’écriture. Son œuvre est immense d’autant plus qu’il était aussi journaliste au Corriere della Sera et donc auteur d’articles divers. Buzzati fait donc partie de ces êtres qui écrivaient comme ils respiraient, ce qui peut donner parfois ce type de livre, à la fois dans l’esprit de l’auteur mais sans la profondeur et la densité qui opèrent dans tel roman ou telle nouvelle. Le recueil du K. pour ne citer que celui-là, dépasse et de loin la qualité de ces historiettes. En cela, le lecteur est doublement déçu. Déçu de ne pouvoir lire de véritables carnets d’écrivain et de parcourir ainsi une œuvre moins riche que prévu !

Restent quelques trouvailles, comme cette micro-fiction qui narre le retour d’un homme dans sa maison après quelques années de voyage et qui, voyant au loin la lumière allumée, suppose (et espère) une présence connue ou familiale avant de se rendre compte qu’il avait simplement oublié d’éteindre en partant. Toute la vacuité de l’être, le drame existentiel et la douce mélancolie qui rendent cet auteur si attachant sont évidemment présents dans ce court format où l’on puisera au fil des pages quelques micro-chef-d’œuvres !

Mai 2011.

Enquêtes de Solar Pons de August Derleth

Le Successeur de Holmes.

On considère depuis longtemps le genre du roman policier comme une sous-catégorie pour ne pas dire un sous-genre littéraire. Mais depuis Conan Doyle (1859-1930), et que dire de Chesterton (1874-1936) ou de Raymond Chandler (1888-1959), les choses ont évolué. Il est toujours assez futile de classifier leur œuvre dans le rayon du roman populaire quand on lit la prose de ces auteurs, aussi différents soient-ils.

August Derleth (1909-1971) ne l’ignorait point quant il décida de ressusciter Sherlock Holmes. L’ennui c’est que Sir Arthur Conan Doyle s’y opposa et c’est ainsi que naquirent Solar Pons, détective privé du 7B Praed Street, et son fidèle assistant qui n’est autre que le narrateur, le docteur Parker. Passés les problèmes de droits, de plagiats ou d’hommage dévié, le personnage de Solar Pons pouvait débuter sa carrière en littérature dès 1945.

Derleth n’était pas un écrivain inconnu à cette époque puisqu’il publia énormément de romans policiers et de science fiction. (Il était également le fidèle correspondant de H.P. Lovecraft  ainsi que son exécuteur testamentaire).

L’esprit des enquêtes de Pons oscille donc entre deux influences assez distinctes. Doyle et Lovecraft.

Et qu’y lit-on ? Et bien, il faut le reconnaître, de traditionnelles enquêtes policières telles que Holmes les pratiquait quelques années plut tôt. Il faut l’avouer également, Derleth est moins puissant et profond que son aîné. Si les thèmes sont assez originaux et farfelus, les énigmes et leur résolution restent assez banales ! Mais cela ne doit pas enlever le charme du texte. En effet, la nouvelle entière compte et ce sont les dialogues savoureux entre les deux compères (Pons et Parker) teintés d’humour anglais et d’ironie grinçante qui priment. Sans oublier quelques personnages secondaires qui apparaissent comme le frère de Pons, Bancroft. Le tout formant une espèce d’unité formelle assez bien conçue.

Le schéma est toujours respecté. Un crime, un enlèvement, un mystère puis un témoin que Pons accueille à son domicile, une enquête sur les lieux, un retour à la maison puis après une ultime réflexion de Pons ou un petit aller retour sur place, la vérité explose sous les traits du professionnel humble et cynique. Le docteur Parker, ayant toujours un métro de retard, sert de retardataire à la révélation de celle-ci, permettant ainsi l’allongement de la réflexion ainsi que la mise en relief du détective.

Le talent de Derleth, comme l’était celui de Chesterton ou de Doyle, est de familiariser son lecteur avec ses personnages simples, humbles, et généreux. Un brun d’humour misogyne ou politique venant renforcer le côté amusant de l’affaire.

Afin de donner l’eau à la bouche à nos lecteurs, introduisons brièvement ces enquêtes : Un homme est trouvé assassiné alors qu’il jouait une partie d’échec – Un ver de terre provoque une mort brutale à un scientifique – Un cormoran ramasse un document classé top secret – Une famille est assassinée sauvagement alors qu’elle prenait le thé – Un chapeau melon déclanche beaucoup de convoitises – Un jeune garçon est enlevé par une mafia locale – Un fantôme sème le trouble dans une bibliothèque. Et au tour de Solar Pons d’aller fouiner partout et de semer le trouble face au tueur qui se croit à l’abris du danger en éclaircissant ce qui paraissait au début si obscur.

Saluons enfin La bibliothèque voltaïque pour son beau travail de couverture, d’introduction et de mise en page. Les Enquêtes de Solar Pons est, en plus d’être une redécouverte dans le genre policier, un très beau livre, extrêmement bien présenté. A coup sûr, il faut se ré-intéresser à August Derleth, écrivain humble, discret, tout voué à la cause de Doyle et Lovecraft.

Mars 2011.

 

Histoire du Christ de Giovanni Papini

Vie de Jésus

« Si le monde vous hait, rappelez-vous qu’il m’a haï le premier. »

                                                                                    Jésus de Nazareth

Attention grand livre ! Car s’atteler à l’histoire du Christ, c’est prendre le monde à bras le corps, c’est appréhender l’immensité de l’être, accepter la misère de l’Homme, c’est se confronter à la barbarie et à la haine, c’est se sentir fils de la création, c’est penser être l’élu, c’est aussi se prendre pour Dieu ! Et quel autre écrivain italien que Papini pouvait envisager une telle entreprise (excepté Malaparte peut-être…) ?

Giovanni Papini (1881-1956) n’en est pas à son coup d’essai. En 1920, alors qu’il subit une profonde crise mystique qui le pousse à écrire Histoire du Christ, il est déjà l’exemple frappant de l’écrivain au tempérament corsé, un insoumis nihiliste qui rejette le christianisme, un mémorialiste subtil, déprimé et efficace dont les positions, aussi contradictoires et affichées soient-elles, plaisent ou choquent selon les coups d’éclats. Il a flirté avec les mouvements fascistes de son temps…

En 1912, il publie Un homme fini où il revient sur sa jeunesse, il a à peine 30 ans, et il se voit déjà condamné, jeté aux oubliettes. Six ans plus tard, alors qu’il commence son nouveau projet, il s’explique en ces termes : «  L’auteur de ce livre en écrivit un autre, il y a des années, pour raconter la triste vie d’un homme qui voulut, un moment, de venir Dieu. A présent, dans la maturité des ans et de la conscience, il a tenté d’écrire l’histoire d’un Dieu qui s’est fait Homme. » Toute la genèse du livre est là. Il y a le Christ et l’écrivain : deux êtres puissants dotés de pouvoir, deux martyrs qui souffrent, deux victimes qui agonisent, deux génies qui foudroient. L’un ressuscite et sauve le monde, l’autre est atemporel par sa prose  et redonne au Christ toute la dimension de son éternité. Jésus et Giovanni ne pouvaient que s’entendre sur ce projet à la fois esthétique, historique, morale, et chrétien.  

Papini l’érudit revient donc sur les textes des Evangiles. Il réécrit d’une certaine façon les grands chapitres de la vie de Jésus dans un style à la fois flamboyant, populaire, violent et polémique en se détachant foncièrement et avec véhémence de tout ornement stylistique. Usant parfois d’un lyrisme purement exalté, il parvient peu à peu à toucher la grâce en usant à la fois de violence verbale, d’images saisissantes et d’envolées assassines sur la médiocrité et la cruauté des hommes. De même que les vérités s’écrivent avec le sang, Papini écrit son roman en trempant sa plume dans les veines du Christ agonisant sur la croix. On est sidéré de revivre cette aube de l’humanité car elle contient dans son récit les grandes paraboles de la foi et de la vie d’un saint. Jésus, l’homme, l’individu, l’être de chair et de sang, le premier héros des temps modernes dirions-nous, vit dans un monde où la barbarie fait rage, où la misère des hommes et la sauvagerie des puissants reviennent sans cesse. Jésus en sera l’exemple expiatoire. La fin des apôtres telle que nous la décrit Giovanni est d’une cruauté terrible. Pierre, par exemple, sera crucifié à l’envers, la tête vers le sol, attendant que la mort le délivre de ce supplice infâme. Judas, meurtri et honteux, se pendra peu après la mise à mort du Christ.

Papini écrit dans un style foudroyant : « Le sang des quatre blessures du Christ s’était figé autour des têtes des clous, mais chaque secousse en faisait sourdre d’autres filets qui coulaient lentement le long de la croix et tombaient goutte à goutte par terre. La tête, sur le cou endolori, penchait d’un côté ; les yeux, ces yeux mortels où Dieu s’était montré pour regarder la terre, étaient noyés et vitreux dans l’agonie ; et les lèvres livides, crevassées par les larmes, desséchées par la soif, contractées par le souffle laborieux, montraient les effets du dernier baiser, le baiser empoisonné de Judas. »

Dieu est même un peu vengeur, promettant aux âmes viles et basses un séjour au purgatoire histoire de leur faire racheter leurs péchés. Mais Jésus, l’homme de la miséricorde et de la bonté, accomplit cet acte dont Papini l’inscrit parmi les plus divins : pardonner aux bourreaux qui l’ont torturé puis crucifié.

L’histoire de Jésus est notre histoire à tous semble nous dire l’écrivain italien. Le rapport à l’autre, à l’amour, au pouvoir, à l’argent (« La monnaie porte en soi, en même temps que la sueur grasse des mains qui l’ont palpée et saisie, l’inexorable contagion du crime. De toutes les choses immondes que l’homme a manufacturées pour salir la terre et se salir, la monnaie est peut-être la plus immonde. ») est universel et brillait aussi bien en 33 qu’en 1920. Ne parlons point de 2011 où les Judas en puissance travaillent en silence et sans remontrance ! Le Judas de 33 s’en est allé se pendre (reconnaissons-lui au moins cette dignité ; qu’en est-il de celui de 2011 ?), et sur cette question de la trahison diabolique, Papini ne peut trancher. Révèle-t-elle la prophétie du Christ, ou renvoie-t-elle à la barbarie mimétique des hommes ?

Reste un texte flamboyant, immensément généreux qui a été bâti, comme le précisait son auteur, pour les mécréants, les incroyants, les sceptiques et non pour les convertis qui eux, se rattachent déjà à bon nombres de livres écrits spécialement pour eux. Papini écrit cette histoire du Christ en montrant comment un homme, cet homme, est mort pour le rachat des péchés des autres. En cela, et hurlant au Dieu silencieux le pourquoi de cet abandon, il est notre raison de croire non pas à ce qui pourrait éventuellement se passer au bout de la vie, mais durant celle-ci. En cela, le livre de Papini est très peu mystique puisqu’il renvoie à la morale d’un homme durant sa courte existence, et à son sacrifice immense. Un passage résumerait cette notion si immensément puissante : « Mais il sait qu’il doit mourir, il sait que nécessairement il doit mourir, qu’il est venu pour mourir, pour donner, par sa mort, la vie, pour confirmer par la mort la vérité de la vie plus grande annoncée ; il n’a rien fait pour ne pas mourir, il a volontairement accepté de mourir pour les siens, pour tous les hommes, pour ceux qui ne le connaissent pas, pour ceux qui le haïssent, pour ceux qui ne sont pas nés ; et il a prédit sa mort à ses amis, il leur a donné les prémices de sa mort, le pain de son corps, le sang de son âme, et il n’a pas le droit de demander au Père que le calice soit éloigné de sa bouche, que sa fin soit différée. Il a écrit ses paroles sur la poussière de la place et les a effacées aussitôt ; il les a écrites dans le cœur de quelques-uns, mais il sait combien sont délébiles les paroles gravées dans le cœur des hommes. Si sa vérité doit demeurer à jamais sur terre, et de façon que nul jamais ne la puisse oublier, il la lui faut écrire avec son sang et, puisque les vérités viennent du sang, ce n’est qu’avec le sang de nos veines que l’on peut écrire les vérités sur les pages de la terre, pour que les pas des hommes et les pluies des siècles ne les décolorent pas. La Croix est la conclusion rigoureuse et nécessaire du Sermon sur la Montagne. Qui apporte l’amour est à la merci de la haine et l’on ne vainc la haine qu’en acceptant la condamnation. Car tout doit se payer : le bien plus que le mal ; et le bien suprême, qui est l’amour, par ce qui est le suprême mal dont disposent les hommes : l’assassinat. »

Le livre se clôt sur une prière au Christ ressuscité mais de nouveau absent, à qui Papini demande de l’aide en ce début de XXè siècle déprimant… Un roman christique qui ravira deux types d’amateurs : les amoureux du langage concret, véhément et imagé ainsi que les admirateurs du Christ.

Décembre 2011

 

Journal de galère de Imre Kertész

Carnets de l’écrivain

« Autrefois, la littérature montrait comment « ils » vivaient ; aujourd’hui, l’écrivain ne peut plus parler que de lui-même : dire comment « il » vit (essaie de vivre), à quel point il est perdu et désemparé. » I. Kertész,1981.

Imre Kertész (né en 1929) a obtenu le Prix Nobel de Littérature en 2002. C’est, avec son roman Etre sans destin (1975) qui retrace l’itinéraire tragique d’un jeune hongrois déporté (qu’il fut), le second facteur de sa notoriété en France. En effet, son œuvre entière est marquée par son expérience des camps et de la barbarie « ordinaire » dont il fut la victime et le rescapé. Toute sa réflexion ou presque part de ce constat de déshumanisation dont il fut l’objet et qui découlera sur une philosophie de l’absurde à laquelle la lecture de Camus contribuera. Ce Journal de galère est en fait un recueil de pensées, de réflexions, d’aphorismes et de textes autobiographiques qui couvre 30 années d’écriture (1961-1991).

Et c’est au regard de ce Journal de galère que l’on retrouve les obsessions de l’auteur ainsi que les lectures qui ont pu, sinon les maitriser, au moins les révéler. Camus, Beckett, Kafka, Nietzsche, Pascal apparaissent dans les écrits de Kertész de manière structurante et signifiante. 

Mais tout part d’Auschwitz : « C’est maintenant que je me suis rendu compte que rien ne m’intéresse autant que le mythe d’Auschwitz. Quand je pense à un nouveau roman, je pense uniquement à Auschwitz. Quelles que soient mes réflexions, elles portent toujours sur Auschwitz. Même si je parle d’autre chose en apparence, je parle d’Auschwitz. Je suis le médium de l’esprit d’Auschwitz, Auschwitz parle par moi. Tout le reste me parait inepte. Et il est sûr, absolument sûr que ce n’est pas uniquement pour des raisons personnelles. Auschwitz et tout ce qui en relève (mais qu’est-ce qui n’en relève pas désormais ?) est le plus grand traumatisme que l’homme européen est subit depuis la croix, même s’il lui faudra des dizaines voir des centaines d’années pour le comprendre. Et sinon, tant pis. Mais alors pourquoi écrire ? Et pour qui ? » (1973)

A partir de ce postulat, Kertész va étayer sa réflexion sur son époque mais aussi sur ses contemporains. Si la lecture des écrivains hongrois le passionne (Krüdy, Balázs, Széchenyi, Márai), sa propre intériorité en ressort également. Ce journal est aussi le terrain de l’expression de sa souffrance, de sa mélancolie, et d’une certaine impossibilité à vivre. Les camps ont fait de Kertész un être inadapté, un déclassé, un marginal qui au moyen d’un style d’une profondeur et d’une puissance immenses, a fait de lui un écrivain singulier. Lire ces carnets, éminemment fracturés, c’est se promener avec un homme, un témoin, c’est être en empathie avec un écrivain solitaire et distingué, c’est enfin, appréhender comme il se doit le moraliste : « La beauté est le rêve inaccessible du désir. Voilà pour quoi la forme la plus pure de l’existence humaine opposée est toujours la douleur. »

Kertész voyage et ramène de ses déplacements quelques bribes, quelques saisissantes descriptions, des rencontres impossibles et une mélancolie permanente. Mais chez lui le banal côtoie le tragique de la même manière que les nazis ont rendu le crime banal d’une situation on ne peut plus tragique : « Janvier 1981. Hier soir, promenade sur les quais du Danube. Il faisait froid. Devant le Parlement, un Polonais m’aborde dans un allemand hésitant. Il est de Cracovie. Juif. Nous bavardons un peu, je ne sais plus de quoi, mais avec tristesse et une sorte de compréhension surnaturelle. Puis je poursuis ma route. Nuit. Brouillard. Humidité. Rien à faire. »

C’est là toute la force de la littérature. Ou comment exprimer avec les mots qu’il faut, avec la tonalité adéquate, et la force de vérité qui appartient seule à l’homme de plume, non pas l’émotion comme on se plait à le dire sur chaque plateau télé, mais la retranscription à la fois personnelle et universelle de la fracture humaine. Kertész, dont le style est en soi une forme de totalité, parvient à capter ces instants. Au détour d’une lecture de Pascal, d’une promenade solitaire ou encore lorsqu’il s’occupe de sa mère mourante, il fait œuvre de littérature. Bref, Journal de galère est un livre qui accompagne et une humeur qui touche au plus profond de nous-mêmes.

Avril 2011

La Guerre amoureuse de Jean-Marie Rouart

Je l’aime… Fuyons.

On pourrait presque créer un sous-genre littéraire pour décrire le rapport d’un narrateur à une femme fatale dans le roman contemporain. Si la littérature du XVIIIè siècle s’attelait précisément à analyser les grands principes fondateurs de la séduction des cœurs et de la supériorité théorique d’un sexe sur l’autre, celle de la fin du XXè siècle et fatalement du début de celui-ci s’attache à nous compter les péripéties, même si elles sont parfois cruelles, d’un homme soumis aux lois trop imparfaites de la nature féminine. Dans le souvenir récent, nous avions Yves Simon avec Le Prochain amour (1996), Jean-Paul Enthoven avec Aurore (2001), et maintenant La Guerre amoureuse de Jean-Marie Rouart. Evidemment, le sujet est atemporel et universel, et les romans ne manquent pas sur ce thème, mais citer ces trois ouvrages les recadrent dans un contexte précis : le monde de l’édition parisienne assez énervant avec son cortège déprimant d’écrivains faussement géniaux, d’artistes modernes ringards, d’éditeurs sympathiques et affligeants, d’argent facile, de vernissages pédants et de muses adolescentes frôlant avec le rêve de cuir contraint…

Le début du roman de Jean-Marie Rouart (né en 1943) ne déroge pas à la règle : Un directeur de revue artistique se rend, malgré une grande lassitude, en Finlande afin de faire une conférence sur la critique littéraire. Il n’est pas content du tout de ce voyage au pays du froid et de la pénombre mais la rencontre fortuite avec Helena, jeune étudiante aussi belle qu’inintéressante, va bousculer et la vision qu’il avait de ce beau pays et son existence parisienne pour le moins pépère. La jeune fille ayant la sombre idée de venir prolonger ses études sur Fromentin à Paris. La suite se dessine aisément. Elle est belle, cruche, menteuse, dissimulatrice, un peu perverse et le monde entier va se l’arracher devant les yeux fatigués et la mine triste du narrateur médusé d’aimer cette jeune femme plutôt banale mais si sensuelle (cela va souvent de paire malheureusement). Problématique universelle de la nature masculine imbriquée avec celle, plus insaisissable, de la femme convoitée.

Dès la rencontre, aussi brève soit-elle, ou du moins le premier coup de téléphone très éloquent du narrateur à l’obscure personnage qu’est Helena une fois rentré en France et après qu’il a consommé le fruit défendu, tout lecteur averti et avisé aurait laissé tomber, sentant les ennuis arriver. Ces femmes là se reproduisent à grande échelle dans les mégalopoles, et il s’agit en fait, si l’on ne veut pas juste les éviter, de les posséder une ou deux fois, puis de passer son chemin. Sauf que le narrateur s’accroche pour la simple raison que l’amour n’en donne pas. Il est ému, par sa jeunesse sûrement, surtout son corps de jeune étudiante en devenir et ses prolongements sexuels qui hypnotisent notre héros face à une sensualité enfin réveillée (Celui-ci, un peu coureur mais blasé, se contentait jusqu’ici de coucheries extraconjugales tout en revenant dorer le blason du cocon familial!). Il l’accueille chez lui ou se rend à son domicile en fonction des semaines du calendrier étudiant. Mais très vite et après un petit séjour idyllique en montagne, il découvre chez cette finlandaise un goût prononcé pour la tromperie coutumière, le chantage incohérent, le mensonge éhonté voire l’absence répétée. Surtout un plaisir sans fin de plaire… Convoitée par le tout Paris bobo (en les personnes de Molnar le sculpteur pervers ou Jim l’éditeur séducteur), elle va se donner à ces affreux jojos tout en jouant le jeu de l’insoumise farouche que l’on ne peut enfermer dans un couple ou un noyau familial même si celle-ci prône l’inverse de ce qu’elle fait.  La jeune femme on l’a compris, consciente de sa beauté, fait surtout ce qu’il lui plait, et quand l’ascension sociale et le plaisir charnel viennent agrémenter sa misérable vie d’étudiante en lettres modernes, elle ne met pas de barrière pour arriver à ses fins. Le narrateur affrontera ces jougs de la pire des manières c’est-à-dire en renonçant et en cédant à elle tout le long, dans tous les sens, mais surtout dans n’importe lequel ! L’idée étant de décrire les phases successives et brutales dans lesquelles son âme tourmentée le plonge.

Trois choses plaisent beaucoup dans ce roman malgré une fin décevante : d’abord la simplicité du style sensé nous apprendre cette terrible histoire. Rouart écrit cela de la plus directe des manières en évitant de prendre la pause  « Académicien », ce qui rend le sujet d’autant plus crédible, voire touchant.

Ensuite, toute quête de l’autre puis de soi-même, forment une enquête menée de front comme un roman policier. Chaque événement nous en apprend davantage sur les caractères dilués de la vie courante. Bouleversement, renoncement, voyages, séparations, retrouvailles, tentative de suicide ou encore célébration de l’amour font de ce roman une véritable course vers la vérité de ce que chacun vit ou ne vit pas quand l’autre devient à la fois un passage ou une atteinte à la sérénité. Enfin, ce thème universel de l’amant sensible (mais aveuglé par sa sensiblerie et sa représentation forcément tronquée d’un l’amour romantique fantasmé) éconduit aux frais de l’impitoyable femme fatale (fatale aussi dans ce qu’elle a de banal, et donc ne pouvant logiquement rendre un homme fou) est bien rendu, car le lecteur dès le début, et l’écrivain aussi bien entendu puisqu’il raconte l’histoire, sait que le narrateur après avoir été vaincu une première fois, ne devrait plus jamais tenter de revenir vers son ancienne conquête. Et plus il avance, se croyant sauvé, et plus il se perd dans un malheur annoncé et inéluctable. Ce chemin douloureux et tortueux qu’il se construit lui-même est mené avec beaucoup de brio même si l’on reste toujours sceptique et déçu du cadre social qui est décrit (Ce monde formaté et très privé de l’édition et de l’art parisiens où l’on croise toute sorte d’êtres nombrilistes dénués d’intérêt). L’on sait pour  le coup que ses personnages, bien trop subjectifs et stéréotypés, n’ont pas d’autre fonction dans un roman que de meubler l’intrigue ou de créer un cadre social. Rouart en abuse peut-être un peu, surtout à la fin du roman où le lecteur assiste médusé à une chute assez convenue et somme toute banale. Si Rouart brillait à décrire les rapports guerriers qui se créent dans une relation amoureuse, il demeure trop attaché à son propre ego en clôturant son roman sur de faibles considérations psychologiques, laissant son héroïne bien loin du personnage central qu’elle était. On a l’impression (peut-être déplacée, mais tant pis), que Rouart, ayant abandonné son roman vers la page 200, l’a repris un an plus tard afin d’y mettre une touche finale sans grand intérêt au vue de l’intrigue mais qui surtout est décalée du propos qui jusqu’ici était assez bien tenu. Curieuse façon de clore un débat universel.  

Néanmoins, on pense à L’Ennui de Moravia ou au Tunnel de Sábato sauf que chez Rouart, on se est encore loin du sordide ou de la véritable neurasthénie. Son personnage souffre mais il est conscient de son inaltérable caractère faible, libidineux et lucide. Il aurait fallu néanmoins davantage creuser sur le rapport improbable de ces deux êtres qu’une simple discussion autour d’un pot estudiantin transforme en morceau de vie à la fois tragique et totalement gratuit. En effet, le narrateur se base sur quelques secondes de conversation pour au final retrouver cette fille qu’il ne connaît pas (et qu’il ne connaîtra sans doute jamais). En somme l’attrait purement physique ne découle généralement sur rien, ou du moins, sur une énorme désillusion. Mais comme le dirait Montherlant, s’il y a de l’acquis…

Février 2011

La vie est un choix d'Yves Boisset

Itinéraire d’un cinéaste gâté.

Yves Boisset (né en 1938) est quelque peu oublié aujourd’hui malgré une activité cinématographique encore prolifique. Il est au cinéma politique et engagé ce que Lelouch est au cinéma émotionnel pourrions-nous dire car rien de ce qui ne concerne la société moderne et ses acteurs permanents n’indiffèrent le réalisateur. Films politiques, policiers, sociaux ou d’espionnage, Boisset explore les recoins les plus obscurs et de l’âme humaine et des sociétés corrompues en dénonçant quand le thème s’y prête les injustices ou les malversations de son époque (en particulier du pouvoir quel qu’il soit).

Une cinquantaine de films (et téléfilms) plus ou moins inégaux ne font pas moins de Boisset un cinéaste français très important des quarante dernières années. Fort de son succès durant toute la décennie 70, il réalise depuis ses débuts un film par an en moyenne, ce qui est rare dans le cinéma. Evoquant des sujets de société aussi divers que polémiques comme la guerre d’Algérie (R.A.S. 1973), le racisme (Dupont Lajoie 1974), le grand banditisme (Le Juge Fayard 1976), la corruption politique (L’attentat 1972, La Femme flic 1979), l’éducation (La Clé sur la porte, 1978), la télé-réalité (Le Prix du danger 1982), la délation (Radio Corbeau, 1988), il se spécialise également dans les fictions historiques depuis que le cinéma lui tourne le dos  (L’Affaire Seznec 1992, L’Affaire Dreyfus, 1993, Le Pantalon 1997, Jean Moulin 2002, L’Affaire Salengro 2008, Douze balles dans la peau pour Pierre Laval 2009). Parmi cette filmographie déjà conséquente, notons quelques polars efficaces ou autres films d’espionnage en phase avec le cinéma de Melville, Costa-Gavras et de Frankenheimer : Un condé (1970) Espion lève-toi (1981), Canicule (1983), Bleu comme l’enfer (1984). Cinéaste accompli, il a également réalisé des documentaires pour la télévision, en particulier la campagne du candidat Mitterrand en 1974.

A la lecture de son livre, du reste fort passionnant tant les rencontres et les thèmes de ses films sont  multiples, on envie Boisset d’avoir fréquenté tant d’artistes puis d’avoir pu se projeter dans une œuvre personnelle et singulière. Tout commençait bien pour lui puisqu’il eut dès le lycée Julien Gracq comme professeur de français avant d’être remarqué par Autant-Lara pour jouer le rôle d’un jeune premier. Très vite, et ayant quitté l’HIDEC, il se retrouve pigiste pour Paris Jour après que ses parents ont refusé qu’il fasse l’acteur au cinéma. Assistant de Sautet, de Melville puis de Clément (excusez du peu), on ne peut rêver mieux comme formation. Il rencontre même Kubrick qui le sollicite pour les repérages de 2001, L’odyssée de l’espace. Se forgeant plus qu’un nom, il peut prétendre à réaliser son premier long métrage en 1968 : Coplan sauve sa peau (film raté mais qui présageait déjà d’un certaine talent). Sa carrière est lancée et des comédiens aussi prestigieux que Bernard Blier, Klaus Kinski, Michel Bouquet, Jean Yanne, Jean-Louis Trintignant, Jean Carmet, Michel Piccoli, Lino Ventura, Jean Bouise, Jean Seberg, Annie Girardot ainsi que la génération suivante : Charlotte Rampling, Patrick Dewaere, Miou Miou, Gérard Lanvin, Lambert Wilson, Christophe Malavoy, Fabrice Luchini jalonneront ses films et marqueront de leurs empruntes les décennies 70 et 80.

Moins qu’une autobiographie, La Vie est un choix est avant tout une évocation des différents tournages (exceptés deux ou trois films) de Boisset qui revient néanmoins sur sa formation de réalisateur, ses difficultés avec la censure et les aléas des rencontres. Comme souvent dans ce genre d’ouvrage, l’anecdote prime sur l’aspect esthétique de tel ou tel film. On croise des personnalités extrêmes comme Hayden, Noiret, Donnadieu, Melville ou Dewaere qui explosent aussi bien devant la caméra qu’en coulisse avec des actes de violence peu communs, mais aussi de nombreux intellectuels qui ont participé au scénario ou à l’élaboration d’un film de Boisset : Blondin, Déon, Semprun, Audiard avec tout le talent et la difficulté de collaborer avec des artistes de leur trempe. On regrettera peut-être le côté catalogue qui opère au bout du vingtième tournage mais très vite on est captivé par les aventures de chaque réalisation, les enquêtes de Boisset sur le terrain et l’aspect jamais gratuit de ses projets. Malgré un côté souvent manichéen et la volonté de faire du cinéma populaire (avec ses clichés inévitables, sa violence gratuite, son traitement de la justice expéditive, une mise en scène assez plate, un hommage à la série B avec les premiers polars), certains films de Boisset comme R.A.S., Le Juge Fayard, Allons z’enfants et même Le Prix du danger (à revoir en 2011 pour l’aspect éminemment cynique et prophétique du film) sonnent non seulement justes mais apportent un regard critique sur nos sociétés sclérosées et corrompues. Avec chez Boisset, une bienveillance pour ses comédiens et une attache très humaine sur le traitement de l’histoire. En cela, ne confondons pas cinéma populaire et commercial, il arrive à Boisset de finir ses films sur une note plus qu’amère !

Ces mémoires d’Yves Boisset remettent en contexte près de quarante années de cinéma français réaliste. On apprend bien évidemment bon nombre de choses sur nos contemporains cinéastes, acteurs ou scénaristes. Et c’est avec enthousiasme et nostalgie que l’auteur du Taxi mauve nous conte une brève histoire de son cinéma. A coup sur, Boisset est à redécouvrir.

Décembre 2011.

L’Hiver de la culture de Jean Clair

De la création à la déjection : Malaise dans les musées.

Conservateur, historien de l’art, mais aussi et surtout écrivain et essayiste, Jean Clair (né en 1940), d’une plume assez douce et précise, nous livre en quelques essais bien tournés, un état des lieux de notre époque. Comme on pouvait le présager, il est loin d’être gai, et c’est un constat sur la culture contemporaine qui est donné dans L’Hiver de la culture. Litote sympathique pour ne pas titrer par La Mort de l’art.

Passionnant (Clair est un fin lettré.) et instructif (L’homme connaît par définition son domaine), L’Hiver de la culture brosse les trois ou quatre problématiques actuelles qu’il est donné de voir en art depuis une vingtaine d’années, même si depuis 5 ou 6 ans, l’accélération se fait inquiétante prenant du poids en terme de médiocrité parfaite.

Outre que Malaise dans les musées (2007) notait déjà un désenchantement ; on est ici dans l’analyse et la critique pure et simple d’un système culturel globalisant, festif et libéral notamment celui des musées, des expositions et de la création contemporaine.

Quelques exemples suffiront pour élaborer la pensée de l’auteur. En deux mots, on est passé du culte à la culture pour finir à présent  au « culturel ». Pire, ce qui était objet de création est devenu depuis quelques décennies sujet de déjection… On n’est plus dans la fracture métaphysique que l’art tend à capter, à questionner, à soulever mais dans le nombrilisme de l’artiste, supplanté d’une marchandisation sans fin. Tout en détaillant ces observations, Clair l’amateur et historien de l’art, donne moult exemples les plus significatifs pour étayer son propos. Et nous en restons sans voix. Nous citerons ainsi quelques passages symptomatiques de sa pensée qui insistent bien sur le passage de l’universel brillant au subjectif malsain. D’abord l’architecture des musées eux-mêmes, souffrant du béton au même titre que les stades de foot dont Clair nous dit qu’ils sont les seuls monuments à ne pas souffrir de problème de financement et dont les projets paraissent plus acceptables que les musées eux-mêmes ! « Les musées ne ressemblent plus à rien. La silhouette du nouveau musée d’art contemporain de Metz rappelle à la fois les Buffalo Grill qu’on voit le long des autoroutes, un chapeau chinois et la maison des Schtroumpfs. »

Clair est en même temps un pédagogue didactique. Son livre procède d’une véritable dissertation avec exposition de sa pensée qui va du plus général au plus précis, du plus concret au plus abstrait, du plus voyant ou plus obscur. Il enchaîne ainsi sur la Communication qui vient interférer sur le but même de l’art. Des DRH au ministère du Développement, la culture est devenue un secteur, au même titre que le tertiaire ou le sport dans nos sociétés ultra-libérales. Il lui faut des « marketers » cultivés, des idéologues branchés, des financiers altruistes, des politiciens démagogues, et surtout des artistes faussement subversifs le tout au nom d’une idéologie festive et libérale qui doit contenter le plus grand nombre mais surtout lui donner l’impression qu’il se cultive (sans lui montrer qu’il consomme !). Il écrit encore : « Je ne peux m’empêcher, lorsque j’entends battre tambours, sonner trompettes, vociférer jeunesses et ronfler haut-parleurs, au cours de ces carnavals assourdissants dont Paris est devenu le lieu, « Nuit des musées », « Fête de la musique », « Nuit blanche », « Parade », de ci et « Techno » de ça, de penser que j’assiste au déroulement rituel de funérailles, où célébrées par des corps nus et peinturlurés, on va enterrer joyeusement et sauvagement les restes  de ce qui a été notre culture. »

Il est clair que pour un amateur d’art comme lui, la dégradation à la fois artistique (la création) et culturelle (disons le vecteur) est sans aucune mesure avec le début du siècle, là même où les avant-gardes, sous prétexte de tout vouloir chambouler, ont commencé la déroute. L’évocation des créations basées sur acte excrémentiel, l’utilisation de substances humaines (urine, sperme, sang) jusqu’à la torture physique revêt de la psychanalyse urgente plutôt que de n’importe quel courant artistique fiable (sans oublier les références dangereuses de notre passé...). L’ennui dit Jean Clair, c’est que ces nouveaux « marketers » de l’art existent et qu’ils sont valorisés par les « cultureux » au détriment d’autres artistes à qui l’on ne donne pas les moyens de s’exprimer. L’idolâtrie plutôt que la connaissance prédomine, et s’apparente même à ce que l’on connaît depuis des années dans le sport. Une sorte de fanatisme infantile teintée de caution socio-culturelle…

C’est un constat à la fois lucide sur la société en général et empirique sur l’art que Clair tend à nous faire partager au travers d’un panorama aux accents festifs mais qui arborent une sonorité d’autant plus funèbre qu’elle est en train de tuer l’art.

Qu’est ce que l’art finalement, c’est le rendu du drame vécu, de la fracture quelle que soit sa représentation ? Clair souligne son déclin, son travestissement, son mensonge mais englobe avec lui tous les domaines de la société postmoderne douée pour être d’un cynisme sans précédent. Le passage suivant, sous ces quatre lignes presque anonymes, soulèvent le problème global que Muray ou Baudrillard ont déjà évoqué : « Tout cela, sous le vernis festif, a un petit côté, comme à peu près tout désormais en France, frivole et funèbre, dérisoire et sarcastique, goguenard et mortifiant. Sous le kitsch des petits cochons roses de Jeff Koons, la morsure de la mort. Sous la praline, le poison. »

Ce livre est peut-être un premier remède à ce poison. A lire absolument.

Mars 2011.

 

L’Immaculée Conception d' André Breton et Paul Eluard

Les Émondeurs de leur vie

« Ecris l’impérissable sur le sable. »

On connaît par cœur la définition que donne André Breton au terme Surréalismedans  de son premier manifeste en 1924 : « Nom masculin. Automatisme psychique pur par lequel on se propose d’exprimer, soit verbalement, soit par écrit, soit de toute autre manière, le fonctionnement réel de la pensée. Dictée de la pensée, en l’absence de tout contrôle exercé par la raison, en dehors de toute préoccupation esthétique ou morale. »

Certes, mais le mouvement surréaliste comme toute école de pensée, se réclamait raisonnablement de certains anciens, du romantisme franco-allemand en passant par le symbolisme, puis de quelques grandes figures précurseurs : Baudelaire, Rimbaud, Lautréamont (réédité en 1927 par Soupault), Apollinaire, Jarry.

1930, date de L’Immaculé Conception, marque une rupture claire où l’on passe à la seconde phase du surréalisme après une multitude de textes essentiels dont Aragon, Péret, Crevel, Eluard et Breton seront les grands représentants. Car ce début de décennie amène quelques bouleversements au regard de la précédente : des exclusions comme celle de Philippe Soupault, auteur avec Breton du premier texte surréaliste officiel : Les Champs magnétiques (1919), la fin de La Révolution surréaliste, la revue du groupe, la création du Surréalisme au service de la révolution, la publication du texte Un cadavre écrit par d’anciens surréalistes voulant définitivement épingler Breton, et surtout la publication du Second Manifeste du Surréalisme.

Comme souvent chez le groupe, les textes sont communs et les styles volontairement imbriqués (ce qui confère au groupe surréaliste, il faut le dire, un caractère à la fois libre, amical et modeste car rares sont les écrivains qui signent une œuvre singulière de leurs deux noms respectifs en mélangeant volontairement leur plume). Mouvement de la jeunesse, de la passion et de l’irrévérence, de grands recueils poétiques ont vu le jour ainsi : Déjà, Les Champs magnétiques furent composés à deux mains, sans que l’on ne distingue les proses de chacun. L’Immaculé  conception, œuvre en prose, et non plus en vers, participe de cet élan à la fois révolutionnaire et poétique. Breton explique sa démarche dans ses Entretiens de 1952 : « Il y va, en effet, ici encore, de l’ "objectivation critique et systématique des associations et interprétations délirantes". » D’où la part importante faite, dans ce livre, à la simulation verbale de diverses "folies qu’on enferme". Nous partions de l’ensemble des symptômes qui permettent de cataloguer la maladie – disons par exemple, pour ma manie aiguë, de la fuite des idées associées à la volubilité, à l’euphorie, à l’érotomanie, et ainsi de suite. […] A travers le préambule de ma main qui ouvre le chapitre intitulé "Les Possessions", on découvre sans peine que la préoccupation majeure est de réduire l’antinomie de la raison et de la déraison, qui, parmi d’autres, a été une des ambitions permanente du surréalisme. »

Pas de problème ici, L’Immaculé Conception répond aux engagements poétiques du Surréalisme depuis sa création (Rappelons que le terme est employé pour la première fois chez Apollinaire). Ecriture à deux mains, décharge de merveilleux, collages divers, rêveries ésotériques, impulsions métaphoriques, humour noir, célébration de l’amour fou, méprise de la raison, écriture automatique (bien que certains manuscrits soient raturés…), plagiat ironique, provocations langagières, irrévérences métriques, anarchisme infantile, jeu facile de langage, bref on nage en pleine cosmogonie de l’esthétique surréaliste. L’idée étant moins interprétative que symbolique et encore la prose poétique surréaliste est une propagation littéraire du merveilleux au quotidien tel que Breton tenta de le définir dans Nadja (1928).

Et l’on peut s’amuser à distinguer Eluard de Breton, le premier restant plus ancré dans la poésie amoureuse traditionnelle (ce qui n’est pas un hasard puisque Eluard choisira la poésie officielle engagée lors de sa rupture définitive avec Breton à cause d’une brouille assez curieuse en 1938), le second se trahit grâce à ses automatismes psychiques usuels comme le champ lexical, parfois, le laisse apparaître. Mais un fac-similé  intégré en exergue permet de voir les deux écritures qui se suivent et se chevauchent, permettant de reconnaître les deux écrivains, ici démasqués par leur calligraphie. On aurait aimé, même si l’exercice précis de ce recueil ne s’y prête en rien, lire L’Immaculé conception directement sur le manuscrit réimprimé !

Reste que le vers archi connu de Lautréamont de ce surréalisme là qui naît de la rencontre d’un dé à coudre et d’une machine à écrire porte L’Immaculé Conception, au titre religieux évidemment provocateur même s’il se rapporte à la création poétique, à une œuvre qui épargne le délire verbale au profit d’un texte poétique évidemment profond. Le Surréalisme, et cette œuvre en témoigne, a voulu porter l’image poétique à son paroxysme pour dire le réel et effacer les barrières. Ce texte à deux voix et aux multiples voies n’en est que l’incarnation supplémentaire en une année 1930 sujette à tout un tas de bouleversements littéraires.

Pour les uns, le texte surréaliste n’est que joutes verbales immatures et gratuites quand d’autres y voient un prolongement romantique vers une double esthétique : révolution et du langage et de la conscience : « L’amour réciproque, le seul qui saurait nous occuper ici, est celui qui met en jeu l’inhabitude dans la pratique, l’imagination dans le poncif, la foi dans le doute, la perception de l’objet intérieur dans l’objet extérieur.

Il implique le baiser, l’étreinte, le problème et l’issue indéfiniment problématique du problème. »

Février 2011

Patrick Dewaere Le Funambule de Rémi Fontanel

L’Acteur tout terrain

L’idée est bonne, même très bonne de consacrer une analyse complète au jeu d’un acteur, au même titre que l’on peut décortiquer un film, un livre ou une toile. Le comédien est art, il propulse son corps et sa voix dans un domaine purement formel. Et quel autre acteur français que Patrick Dewaere (1947-1982) pouvait remplir ce sujet d’étude ?

Patrick Maurin qui prit le pseudonyme de Dewaere à la fin des années 60 n’a fait que cela : jouer. De la prime enfance à son suicide (en pleine préparation du film Edith et Marcel de Claude Lelouch), Dewaere a pratiqué son métier avec passion et professionnalisme. En cela, le livre remplit tous ses objectifs, à savoir, comprendre, expliquer et analyser le jeu d’un seul homme combiné à toute une filmographie. Bien que disparu jeune, Dewaere compte une trentaine de films à son actif sans compter des apparitions dans des feuilletons télévisés et quelques figurations dès le plus jeune âge.

Funambule car Dewaere était toujours sur le fil du rasoir ! Ses prestations étaient telles que le spectateur lambda (voire les critiques) s’interrogeaient sur l’impact personnel de son jeu cinématographique. En effet, on lui reprochait souvent d’en faire trop, d’être un acteur arrogant et bouillonnant. Accusations injustes auxquelles il disait malgré tout qu’il essayait d’être sobre et d’en faire un minimum : bref faire toujours au mieux, concluait-il modestement. Il n’empêche que de par sa filmographie éclectique et ses prestations toutes en nuance, il est un sujet d’étude tout à fait remarquable, ce que s’est empressé de faire Fontanel !

Il faut saluer ce livre par bien des points : Déjà la présentation, très claire, très thématique des choses, agrémentée de clichés de l’acteur, pour certains inédits. Sur papier glacé et en double pages noires et blanches, on revoit le visage de Patrick durant un film ou un tournage.

Ensuite, rappelant la façon qu’ont Les Cahiers Du Cinéma de décrypter une scène avec des captures d’images, Fontanel s’essaie à comprendre et à expliquer le jeu de chaque personnage interprété par Dewaere : des plus fous (Pierrot dans Les Valseuses, Marc dans La Meilleure façon de marcher, ou encore Poupart dans Série noire) au plus sobre (Philippe dans La Clé sur la porte, Bruno dans Un mauvais fils ou encore Rémi dans Beau père) en passant par des héros plus positifs (Lefèvre dans Adieu poulet, Fayard dans Le Shériff), toute la gestuelle, l’élocution, les expressions, les silences de Dewaere sont passés au peigne fin.

L’idée principale de cette étude est de tenter de comprendre à la fois la part réelle que donnait l’acteur à son travail (névrose, déprime, paranoïa, délires, etc.) et le talent de création d’un personnage. Autrement dit quelle était la part de lui-même que Dewaere mettait dans chaque interprétation et inversement, comment ses rôles le consumaient petit à petit ? Nombre de témoins défendent la thèse que le cinéma l’a tué à petit feu. Il faudra rajouter tout simplement comment Dewaere usait de son art pour créer un personnage, nœud de la question du métier d’acteur.

Malgré notre scepticisme face à cet enjeu crucial, il faudrait citer Dewaere lui-même lorsqu’il commentait le rapport personnage/acteur : « Moi je pense que de toute façon, quand on fait par exemple le rôle d’un meurtrier, qu’on fait des gestes de meurtre, bah c’est quand même des gestes qui restent. Bon, entre tuer quelqu’un pour de vrai et tuer quelqu’un au cinéma, il n’y a que la mort d’une personne qui change mais finalement les gestes sont toujours là. Moi je pense que oui, ça doit taper un petit peu le mental. »[1]

Si lui reconnaissait la part de choses qu’on ne peut pas laisser entièrement sur le plateau d’un tournage, il est évident, que ses rôles appuyaient sur son côté déjà sombre. Ce qui n’enlève rien au professionnalisme du comédien qui au final laissait peu la part à l’improvisation, respectant et marques de craie sur le sol et direction d’acteur exigeante. Dewaere composait ses rôles et savait tout jouer comme en témoigne sa trop courte carrière. Là où l’acteur est vertigineux, c’est que l’on a du mal à se dire que le calme Rémi de Beau-père avait été le dithyrambique Franck Poupart de Série noire deux ans plus tôt ; la métamorphose physique de l’acteur y étant aussi pour quelque chose.

Fontanel, sans éviter malheureusement un certain catalogue de descriptions, étudie tout chez le comédien : la voix, le regard, la gestuelle, la danse, ses chutes, sa nudité, ses emportements, ses cascades. Bref, rien n’est passé sous silence, et les correspondances et les ruptures qui existent entre ses différents rôles accentuent tout le talent de l’acteur, il est vrai, surdoué.

Mais parfois l’interprétation dépasse la fiction. On peut contester l’analyse qui est faite sur le personnage d’André Fragman (dans F comme Fairbanks) lors d’une scène de colère extrême interprétée par Dewaere. Le jeu est le jeu mais Fontanel, à force de tout vouloir interpréter, sort de temps en temps de la notion pure du travail de l’acteur. Dewaere savait tout jouer, et ça n’est pas parce qu’il savait exploser durant une scène que celle-ci est forcément sujette à une interprétation psychologique, ce que l’on ne fait pas pour une scène de sobriété alors qu’il faudrait la mettre sur le même plan dans ce cas précis. Un acteur doit savoir tout jouer, et le voir interpréter un personnage excessif dans une scène de colère ne doit en rien renvoyer l’acteur à sa propre intimité dans la vie. Même s’il y a une probable correspondance, l’analyse ne peut pas se limiter à cela… Mais Fontanel, fort heureusement, s’attache tout le long du livre à parler cinéma, et non vie privée.

Patrick Dewaere, nommé six fois de suite pour les Césars, et ayant échoué six fois de suite, sans oublier quelques sélections à Cannes, ne faisait pas l’unanimité de son vivant. Souvent critiqué par son jeu extrême, il fait figure, trente ans après son suicide (causé pour des raisons a priori personnelles), d’acteur total et de cas d’école pour les jeunes générations. C’est ce que ce livre tend à nous montrer. Et il y réussit. Un beau document à la fois sur l’acteur absent et sur le travail de comédien, tout en nuance et en conflit. Un beau projet de cinéma.

Mais laissons Dewaere conclure (et ce lors du tournage de 1000 milliards de dollars d’Henri Verneuil, l’un des tout premiers films sur la mondialisation et l’un des tous derniers de l’acteur), en répondant directement à la question initiale de Fontanel : « J’ai l’impression de vivre que quand je fais des personnages parce que quand je ne fais pas des personnages, j’ai l’impression de ne pas savoir vraiment qui je suis. Emmerdant hein ? (…) je suis un acteur, je suis un pauvre acteur. »[2]

Janvier 2011



[1] . Interview reprise dans le documentaire Patrick Dewaere de Marc Esposito, 1992.

[2] . Ibid.

Souvenirs des jours heureux de Julien Green

Enfance, adolescence, jeunesse…1900-1927

Si l’on en croit l’éditeur, ce livre est resté plus ou moins inconnu jusqu’en 2007, date à laquelle on a retrouvé le manuscrit traduit de l’anglais par l’auteur lui-même qui l’avait écrit en 1941-1942 alors qu’il était en exil aux Etats-Unis. Ce livre est une curiosité car si l’on s’intéresse à l’œuvre de Julien Green (1900-1998), on sait qu’il existe déjà une autobiographie écrite en 1974, intitulée Jeunes années. Nous imaginions une redite, il n’en est rien, à part deux ou trois événements connus de la biographie de l’auteur. Plus dépouillée que cette dernière, celle-ci retrace les grandes étapes de la jeunesse de l’écrivain.

Ce récit (et non roman comme il est indiqué sur la couverture) tranche un petit peu avec les autres essais autobiographiques de son auteur car c’est le livre d’un réfugié de 42 ans, donc encore jeune qui décide de revenir pour la première fois sur son enfance parisienne. Le style y est à la fois très relâché et très direct. Il est difficile d’être passionné par le propos tout en étant extrêmement attaché au caractère sensible de son auteur. Green est peut-être l’un des rares écrivains ayant écrit sur lui (romans d’inspiration personnelle, essai divers, autobiographie, journal intime colossal relatant près de quatre-vingt années) sans qu’on puisse le taxer de narcissique puisqu’il fait avant tout œuvre de littérature. En bon mémorialiste du XXè siècle, il s’attache aussi bien aux descriptions d’un monde qu’aux portraits de ses contemporains, non sans passer par une âpre analyse psychologique de sa personne.

Ces mémoires ne dérogent pas à la règle. Julien Green est en fait un parisien américain, et non un écrivain français émigré parlant anglais. Ce sont les années d’avant-guerre qui sont décrites dans un premier temps. La vie de famille à Passy, la scolarité à Janson de Sailly, les rêves du jeune écolier, puis la guerre et son engagement volontaire pour la Croix Rouge, enfin, ses études à Savannah puis son retour à Paris dans l’optique de devenir peintre. Vient ensuite la consécration avec son premier ouvrage, Pamphlet contre les catholiques de France (1924) qui révèle un talent d’écrivain. Mont-Cinère (1926) puis Adrienne Mesurat (1927) lui permettront assez rapidement de vivre de sa plume. Tous ces faits sont merveilleusement décrits dans son autobiographie officielle. Ici, on est dans l’esquisse, la narration, l’évocation. On assiste au parcours du jeune écrivain avec attention, déjà porteur de l’œuvre à venir. L’épisode célèbre lors de ses études à Savannah n’est même pas évoqué.

Le double intérêt est de remarquer également que le siècle qui nous sépare de l’enfance de Green est un temps révolu. Cent ans ont passé mais c’est un gouffre qui nous sépare de ce temps. Temps où les cancres récitaient du Virgile, où les voyous jouaient leur réputation aux billes, où les jeunes peintres en herbe rencontraient dans la minute Matisse ou Mike Stein, où l’on était accepté dans les salons de Cocteau, où l’on hésitait à 20 ans entre Grasset et Gallimard bien avant d’écrire le moindre mot ! Malgré la grande tuerie de 14 et de la perte de certains proches, le jeune Green est projeté dans un univers à sa convenance. Les grandes dualités sont dans la psychanalyse, dans l’art et la politique. Les crises financières, telles qu’il le raconte, ne durent qu’une journée et demie !

Figure importante du siècle passé, Green le rêveur, le flâneur solitaire, l’homme discret mais écrivain prolifique, propose ici une première ébauche de ce qui sera son œuvre autobiographique. Un retour sur sa prose permet de ne pas l’oublier déjà, et de plonger dans son univers à la fois calme et tourmenté.

Mars 2011

Sylvia de Leonard Michaels

Ni avec, ni sans elle.

Leonard Michaels (1933-2003) est avant tout un auteur de nouvelles célèbre aux Etats-Unis. Avec Sylvia (écrit en 1992), il s’affaire à décrire sous forme de roman, tiré des souvenirs de son propre journal intime, l’histoire d’amour pour le moins tourmentée qu’il connût avec sa femme Sylvia de 1960 à 1964 alors qu’il n’a pas encore 30 ans.

Femme énigmatique, possessive, hystérique, cultivée c’est avant tout sa beauté fulgurante qui bouleverse le narrateur alors qu’il la rencontre un soir anodin où il est venu converser avec une jeune étudiante. Très vite les corps s’assemblent et il est question de vie de couple à New-York entre débrouille, vie de bohème, fréquentations peu recommandables, recherche d’emploi, et disputes incessantes. En effet, le couple se déchire continuellement, trouvant à peine l’entente ou la réconciliation dans l’aspect charnel de leur relation. Tout est prétexte aux crises de Sylvia, allergique à la moindre contrariété : bruit de machine à écrire, initiative individuelle de son mari, rangement du studio, dépense ou restriction financière. Bref, les détails de la vie quotidienne de l’étudiante en lettres et de l’écrivain en herbe deviennent sujets à controverses permanentes. Malgré cela, ils décident de se marier. Et c’est quatre ans de vie intime que Michaels décrit à la première personne, y mêlant quelques extraits de son Journal de bord écrit trente ans plus tôt.

Dans une atmosphère digne des polars américains des années 60, Michaels revient également sur l’actualité culturelle et politique du moment. Ce sont les années d’Hiroshima mon amour, d’Eichmann à Jérusalem, de Kerouac sur la route, des chansons de Bob Dylan et de l’assassinat de JFK. Entre ses brèves évocations anthologiques, le couple tente de survivre entre la lâcheté de l’un et les caprices de l’autre. En effet, Michaels tente de se remettre également en cause pour comprendre son attachement à Sylvia. Mais le problème semble plus universel que cela, car il s’agit en fait de deux caractères antinomiques rattrapés par tout ce qui sépare le masculin du féminin.

On aurait cru qu’une femme comme elle se laisse séduire par d’autres prétendants mais il en est rien ou presque, c’est le couple lui-même qui s’autodétruit jusqu’à la fin tragique de la jeune femme qui succombe à une overdose quelque peu maquillée en suicide.

Comme bon nombres de romans américains, il n’est pas vraiment question de style ici, mais de récit très sobre et concret qui s’attache d’abord à conter une histoire simple dont la force réside dans l’évocation d’une impossibilité déclinée sous divers rapports. Sorte de variation sur le même thème, pourrait-on dire, où divers traits de mélancolie, de nostalgie et de chronique des années 60 vont de pair avec une histoire d’amour à la fois banale et forte, car sous perpétuelle tension. Un roman d’apprentissage en quelque sorte écrit bien après l’apprentissage de son auteur. Une curiosité néanmoins non dénué de ressort psychologique.

Mars 2011.

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