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Dialogues désaccordés d'Alain Soral et Eric Naulleau

Ennemis publics

Tout partait d'un bon sentiment: Naulleau (né en 1961), éditeur et chroniqueur télé, décidait de donner la parole à Soral (né en 1958), essayiste dissident, afin de permettre à celui que les médias ont rejeté en décidant de ne plus jamais l'inviter, de s’exprimer. Mais très vite, et en cela le genre du "livre d'entretiens" est renouvelé, le ton monte et les deux hommes se heurtent sur le terrain des idées, des concepts et de l'idéologie. C'était à prévoir. Et comme dans tout combat de coq, il y a un perdant et un gagnant que le lecteur, en arbitre absent, désignera assez aisément.

En un sens, ce passionnant dialogue déjoue tous les préjugés éditoriaux (c'est l'exact contraire de Ennemis Publics, la correspondance BHL/Houellebecq), les deux types se parlent franchement (un mot de Soral et les citations bien longues de Naulleau nous font comprendre qu'ils se lisent mutuellement et se répondent par écrit, à voir...), n'hésitant pas à accuser directement et assez violemment l'autre. Naulleau, que l'on connait pour ses peu glorieuses interventions télévisuelles, ne change pas de registre, à coup de citations littéraires, d'attaques gratuites, d'ironie dépassé, et de style pompeux. Soral non plus d'ailleurs mais il utilise les concepts avec bien plus de force et de brio même si sa véhémence reste de mise. Et d'un certain point de vue c'est deux France qui s'opposent ici: La France bien-pensante représentée par Naulleau, qui entre deux contestations de social libéral marqué à gauche, joue le jeu du pouvoir et de la doxa officielle et la France insoumise représentée par Soral qui explique sa position d'homme reclus et censuré. Deux Frances donc, une libéralo-footbalistiquo-rebelle et l'autre patriotico-révolutionnairo-critique. L'un a le pouvoir d'éditer l'autre quand l'autre édite des impubliables. L'un a une émission de grande écoute quand l'autre n'a droit de parole que sur Internet.

Inutile de revenir sur le fond et d'évoquer un à un les sujets qui font l'actualité de notre piteuse époque: Affaire DSK, paupérisation de la culture, mariage homosexuel, Front national, les Juifs, La Shoah, l'antisémitisme, l'islamisme, le révisionnisme, l'affaire Méric, bref, tous les thèmes chers à l'actualité, au final empoisonnants, mais qu'il faut bien traiter. Et là encore pas de surprise, les deux intellectuels campent sur des positions bien arrêtés. Naulleau interroge, critique la pensée de son acolyte et donne son avis quand Soral démontre et enseigne quant il ne se prend pas au statut de son interlocuteur. Les jeux de langage de l'un ne peuvent pas grand chose face aux démonstrations épistémologiques de l'autre, et quand bien même un lecteur penserait comme Naulleau, il ne pourrait que s'incliner devant le raisonnement de Soral et la banalité des réflexions du journaliste, cantonné à quelques citations et à l'actualité lue dans Libération. Du coup, Naulleau permet à son ennemi idéologique de gagner la partie par sa seule faute d'être un simple critique mondain quand l'autre voue sa vie à son œuvre. Problème donc, un Zemmour aurait été plus à même de contredire Soral en dépit de leurs similitudes. 

Du coup, que Soral se définisse comme un national-socialiste non raciste énerve curieusement moins que les pitreries stylistiques de Naulleau qui passe pour un rebelle aseptisé par l'idéologie dominante. Il est clair que le débat sur l'essence même du pouvoir démocratique moderne pose de plus en plus questions et ces entretiens sont la suite logique des théories lancées par les Clouscard, Baudrillard, Muray, Lasch et Michéa qui, pour ce dernier, reste le seul lien d'accord entre Soral et Naulleau : La démocratie de gauche devenue libéralisme progressiste est un nouveau totalitarisme. Mais cela ne suffit pas et Soral de définir son interlocuteur ainsi: "Et que tu n'y comprennes rien ne m'étonne pas car d'une façon générale, j'ai pu remarquer que tu ne pensais pas. Tout chez toi ressort de l'idéologie, jamais du concept, et ce n'est pas rare. Très peu de gens accèdent au concept, ça demande une virilité intellectuelle, une capacité à pénétrer l'objet justement, à se défaire de toute peur de la doxa, dont tu me sembles dépourvu..."

Il faut donc remercier Naulleau d'avoir permis de donner la parole à Soral dans un recueil d'entretiens passionnant et pédagogique qui traite des vraies questions de société et de réflexion sur le pouvoir (politique, religieux, économique). Ces deux mondes (et modes de pensée), l'un triomphant et l'autre en train de naitre, constituent notre époque (avec la complexité qui lui correspond, Naulleau étant lui aussi critique sur bien des aspects malgré son moralisme indigent et Soral sûrement trop excessif et idéologique dans ses réflexions sociétales). C'est aussi pour cela que la puissance critique d'un Muray fait rempart à cette dichotomie pour l'emporter sur le terrain des idées. A lire absolument non pas pour conforter un jugement mais pour comprendre l'enjeu politique et le débat anthropologique actuels.

Novembre 2013

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