conseils de lectures

Berezina de Sylvain Tesson

 

 

 

1812: La Retraite de Russie.

Sylvain Tesson (né en 1972) est un écrivain-voyageur dans la tradition des Jack London, Pierre Loti ou Blaise Cendrars dont il se réclame dans une filiation littéraire assez recherchée. Auteur et voyageur prolifique, il rapporte de ses expéditions, à la fois extrêmes et touristiques, des récits, des essais, des aphorismes tout à fait passionnants dans une langue à la fois riche, documenté et parfois poétique. Citons Une vie à coucher dehors (2009), Dans les forêts de Sibérie (Prix Médicis 2011) ou encore Aphorismes dans les herbes et autres propos de la nuit ((2011) explorent des contrées lointaines et permettent à l'écrivain de s'adonner à des réflexions personnelles sur la condition humaine et la Nature bienfaitrice qui l'encadre.

Berezina est le dernier rapport écrit d'une expédition en side-car visant à refaire la tragique campagne de Russie de 1812. 4000 kilomètres de Moscou à Paris en passant par les endroits stratégiques et historiques du replis de l'armée napoléonienne. Berezina porte le nom d'une bataille sanglante de cette retraite donnant ainsi définition à une situation cataclysmique. A part quelques pépins techniques et météorologiques, le voyage de Tesson fut moins chaotique mais rend un hommage symbolique aux soldats tombés sous les balles, les lames et le froid.

L'idée est donc de raconter le périple de quelques copains reconstruisant une retraite en side-car par - 20 degrés  tout en reprenant les principaux axes de la retraite de la Grande Armée avec pour témoin posthume Caulaincourt (1773-1827), le fidèle et courageux militaire, qui rapporta dans ses Mémoires, les discussions qu'il eut avec Bonaparte lors de la déconfiture de son armée.

Tesson en conteur incarné et investi nous plonge dans ce cloaque de givre, de froid et de sang. 200000 morts, des incendies, des marches sous l'aridité russe; bref, une vision d'horreur que les mots ne parviennent à restituer tant ce fut cauchemardesque. Mais Tesson, féru d'histoire et critique de notre époque superficielle et consumériste, oscille entre la gloire militaire et le gâchis de vies humaines (et animales; les chevaux eux aussi ont été massacrés et Tesson de leur rendre hommage.) du à un seul homme: mégalomane, insensible mais visionnaire et puissant. En écrivain-voyageur conscient des enjeux historiques et littéraires, il définit son plan de bataille en faisant parler l'un de ses acolytes: " Un haut lieu (...), c'est un arpent de géographie fécondé par les larmes de l'Histoire, un morceau de territoire sacralisé par un geste, maudit par une tragédie, un terrain qui, par delà des siècles, continue d'irradier l'écho des souffrances tues ou des gloires passées. C'est un paysage béni par les larmes et le sang. Tu te tiens devant et, soudain, tu éprouves une présence, un surgissement, la manifestation d'un je-ne-sais-quoi. C'est l'écho de l'Histoire, le rayonnement fossile d'un événement fossile qui sourd du sol, comme une sonde. Ici, il y a eu une telle intensité de tragédies en un si court épisode de temps que la géographie ne s'en n'est pas remise. Les arbres ont repoussé, mais la Terre, elle, continue à souffrir. Quand elle boit trop de sang, elle devient un haut lieu. Alors, il faut la regarder en silence car les fantômes la hantent." (p.115).

Entre les faits historiques et la narration de l'expédition, on oscille entre la mécanique, les paysages, la modernité, la vodka, les rencontres, les hôtels et l'histoire d'une retraite sanglante et cauchemardesque. Deux postures donc, celle d'un fou mégalomane sacrifiant 200000 âmes et d'un écrivain casse-cou qui tente de se créer un destin en quittant Paris et ses mondanités pour mieux se retrouver dans des situations qui elles aussi sont liées à son époque: La vitesse, le tourisme, l'expédition, la mécanique, l'alcool, l'exploit sportif. Seule la littérature reste de marbre et s'enracine dans l'évocation des hauts faits... Et c'est ce que l'on apprécie chez cet écrivain de talent qui possède une langue, un style, une culture livresque tout en ne cachant point son amour de la solitude, de l'alcool et de l'Histoire. Une belle épopée, que Tesson qui sait retranscrire les aléas d'un voyage, a su rendre vivante, documentée et passionnante.

 

Février 2015.

Contes sur le suicide de Guy De Maupassant

Mortelles nouvelles.

Guy de Maupassant (1850-1893) fait partie de notre patrimoine littéraire. Un monument, qu’on a trop souvent placé après Balzac, Flaubert et Zola, alors qu’il caracole au même rang des génies de son temps. Quelques chef d’œuvres Une vie (1883), Bel-Ami (1885), Pierre et Jean (1887),  Fort comme la mort (1889),  Notre cœur (1890) pour ses quelques romans,  mais c’est sans compter sur bon nombres de nouvelles publiées sous forme de recueils. Il meurt à 42 ans après une tentative de suicide qui lui vaut d’être interné jusqu’à sa mort après 18 mois d’inconscience… Et c’est justement de suicide dont il est question dans cette anthologie publiée par les éditions Allia.

Vie tragique donc que celle de l’écrivain reflétée par des écrits qui ne le sont pas moins. En réunissant huit nouvelles, écrites de 1882 à 1890 et axées autour du suicide et de la mort, Eva Yampolsky insiste dans ce petit ouvrage sur le caractère clairement pessimiste et noir de son auteur en choisissant ces nouvelles brutales et tragiques.

Un homme visite une agence pour le suicide, un employé à la vie monotone décide de mettre fin à ses jours, un aveugle est humilié et finit par se tuer, une femme inconsolable est dévorée par des loups, un second employé ne supporte pas non plus sa condition, un prêtre défroqué tue son fils avant de se donner la mort, un père de famille esseulé se pend, enfin et c’est peut-être la nouvelle la plus ironique, un vicomte provoquant un duel finit par y renoncer en se suicidant !

Ame fragile, s’abstenir ! Car en commençant chaque nouvelle, le lecteur sait que le personnage principal ne s’en sortira pas, pire, qu’il se donnera la mort devant l’inextricable situation dans laquelle Maupassant l’a mis. Mais l’acte de se supprimer n’est-il pas l’ultime recours à sa propre liberté ? « Le suicide ! mais c’est la force de ceux qui n’en ont plus, c’est l’espoir de ceux qui ne croient plus, c’est le sublime courage des vaincus ! Oui il y a au moins une porte à cette vie, nous pouvons toujours l’ouvrir et passer de l’autre côté. La nature a eu un mouvement de pitié ; elle ne nous a pas emprisonnés. Merci pour les désespérés ! » écrit Maupassant dans L’Endormeuse.

Maupassant semble nous dire que ce sont des facteurs extérieurs qui viennent pousser un être au suicide : Quand ce n’est pas un suicide de libération (pour les êtres torturés), c’est un suicide de lucidité (pour les antihéros brisés par une douloureuse histoire) mais aussi de désespoir. Maupassant n’est pas le spécialiste de la mort délibérée, mais plutôt de ce qui la précède. Ces petits détails funestes, cet œil de lynx qui analyse au couperet les tragédies intimes, l’absurdité d’être dans une destinée vaine, la solitude également qui écrase à petit feux les gens qui ne vivent que pour revivre la même chose le lendemain, les regrets et les souvenirs qui vous poussent à l’abime. Maupassant en tant qu’écrivain à la fois réaliste mais presque gothique en imaginant des histoires cruelles, violentes, parfois même scabreuses (avec une évidente référence à Sade dans Le Champ d’Oliviers), s’immisce dans l’intériorité de ses personnages en souffrance, déjà consumé par une existence peu reluisante. Pas de pathos néanmoins dans ces nouvelles soutenues par un style à la fois précis et imagé. Comme dans Un lâche, où provoquant un duel de manière faussement héroïque, un vicomte se met à anticiper sa propre mort, en se documentant sur le tireur, en se voyant déjà mis en bière, et du coup en prenant une peur bleue de le perdre. Etant programmé, le duel ne peut s’annuler et il décide de se suicider plutôt que de compter sur une éventuelle chance d’en réchapper ou de voir sa réputation brisée !

Nous ne serons trop conseiller la lecture de cette anthologie qui montre à quel point Maupassant savait entrer dans l’âme humaine tout en déployant un arsenal stylistique propre à nous alerter sur la condition existentielle et la vie des petites gens auxquels seuls les artistes prennent le temps de s’intéresser, même si c’est pour décrire le pire. Il faut toujours revenir à Maupassant, l’écrivain sensible et radical qui remet au centre des débats les enjeux, les drames et les absurdités d’une existence souvent tragique et vaine.

Janvier 2015.

Du bonheur d’être morphinomane de Hans Fallada

Du malheur d’être humain.

Hans Fallada (1893-1947) est un auteur allemand que l’édition française a (re)découvert voici une dizaine d’années, notamment grâce à Seul dans Berlin, un roman somptueux sur la résistance allemande durant la guerre qui a été republié en 2004. Fallada est considéré comme un romancier populaire ; ce qui n’est pas tout à fait juste, même si ces écrits (et ce recueil en témoigne) restent parfois inégaux.

L’œuvre réaliste de l’auteur se confond avec sa biographie tumultueuse ; l’homme est alcoolique et morphinomane. Il a passé quelques mois en prison et en hôpital psychiatrique. Ces écrits reviennent sur ce parcours chaotique, de la même façon qu’ils relatent ses expériences de couple, d’ouvrier agricole, de détenu et de journaliste.

Si ce recueil (qui n’est malheureusement pas daté) commence par l’aspect clinique des ravages de la drogue et de l’alcool comme dépendance terrible (on lira son roman Le Buveur qui décrit la descente aux enfers d’un gérant alcoolique), il s’intéresse ensuite à l’aspect plus sociologique des mœurs des années 30-40 avec  un sens du détail tragicomique. Des couples qui se défont face au temps qui passe, des petites gens qui survivent dans une société hostile (on pense parfois à Emmanuel Bove qui s’attache à décrire les mœurs d’ouvriers avec une vérité psychologique très intense ou encore à Carco pour la descriptions des bas-fonds), des voyous qui tentent d’échapper à leur condition, des paysans qui stagnent dans une existence matérielle ; bref, Fallada décrit son époque, celles des rues, des faubourgs, des champs, des villes avec son goût pour certains détails crus et une ironie douce et amère.

L’idée chez Fallada est de décrire une humanité malade et qui se ment à elle-même. Elle est corrompue et malfaisante, et s’enfonce de jour en jour dans un malheur inévitable tout en pensant qu’en continuant ainsi, les choses vont s’arranger. L’espoir d’un jour meilleur est le but à atteindre (donc il n’y a pas d’intention de nuire obligatoire, mais plutôt de s’en sortir), mais les moyens d’y parvenir sont réellement problématiques car ses personnages, souvent inoffensifs, y sont naïfs et maladroits.

Il en va de même pour ce curieux recueil de nouvelles, assez inégal par ailleurs. On retrouve le style de Fallada, assez journalistique mais très plaisant dans une œuvre axée à la fois sur un aspect populaire ou plus profond.

Novembre 2015.

Innocent de Gérard Depardieu

 

La Vision du monstre.

« L'innocence,

Ce n'est pas une façon de voir la vie, non, c'est une façon de la recevoir.

Étymologiquement, l'innocent, c'est celui qui ne nuit pas. »

                                                                                          G.Depardieu

On suppose que l'acteur Gérard Depardieu (né en 1948) a voulu répondre à ses détracteurs en publiant ce livre. On le croit coupable, il répond pas l'innocence.  La polémique ayant débuté il ya longtemps sur ses fréquentations politiques mais plus récemment sur son exil pour échapper à la fiscalité française. Avec Innocent, il se défend mais surtout propose au lecteur sa vision du monde, celle de la place de l'homme dans la société moderne.

Comment présenter succinctement un tel monstre (au triple sens du terme)? L'homme est un acteur monstre: plus de quarante ans de cinéma et des interprétations inoubliables : Les Valseuses, Dîtes lui que je l'aime, Buffet froid, Le Dernier métro, Danton, Jean de Florette, Sous le soleil de Satan, Cyrano, Uranus, Germinal, Welcome to New-York, etc. Sa carrure lui confère un aspect monstrueux (qu'il ne cache pas sur la couverture); enfin selon ses dires, l'artiste doit être monstrueux pour échapper à la bien-pensance. Le monstre Depardieu se confie donc dans une espèce de monologue en prose, écrit comme un chant, en tout cas avec justesse et cœur : «  Un poète, c’est quelqu’un qui ose aller au bout de ce qu’il est, même si c’est difficile. Qui n’a pas d’inhibitions, qui se fout du troupeau, qui se fout d’être bienveillant ou pas. Au risque de blesser ceux qu’il aime, de choquer tout le monde, un poète reste intact. C’est pour ça qu’il est toujours monstrueux. » (p.84)

En sept parties, Gérard développe ses théories sur la vie. Et comme à la ville, il passe du trivial au profond, du bourrin au subtil, du concret au mystique. L'homme est passionnant car il est le produit de son métier et son expérience (il est peu allé à l’école et son éducation a du être autonome). Autodidacte et instinctif; brutal et cultivé, beauf et intellectuel, Rabelaisien et Montaignien, il arbore les thématiques avec l’élégance d’un ours ! En quelques phrases assez bien trouvées, il va matraquer le système politico-médiatique (celui qui le juge et le rejette d'ailleurs) au profit d'un monde plus naturel, plus sain. Ses références, de Duras à Poutine en passant par Truffaut, Carmet et Barbara, lui permettent à la fois de s'échapper des paillettes du star-system et d'expliquer ce que l'Homme doit faire pour continuer à survivre dans ce monde assez ignoble. S'éloigner du politique, rencontrer son prochain et s'inscrire dans une nature bienfaitrice.

En géopoliticien amateur et plutôt comique : « Puis ça a été les croisades, la Saint-Barthélémy, le grand bordel jusqu’à Hitler avec sa moustache et sa bite de serin.

Et aujourd’hui, Israël et la Palestine, le 11 septembre, Daech…

C’est toujours la même histoire, il suffit d’une poignée de connards pour foutre la merde.

C’est exactement comme dans une classe, il y a toujours deux ou trois jeunes cons, pas plus, qui rendent la chose invivable pour tous les autres. » (p102),  il prône un retour à l'état de pureté en se posant toujours la question de l'autre. Aller vers l'autre, à sa rencontre loin des considérations morales et religieuses que la politique a corrompues, notamment depuis le siècle des Lumières. Anti-américain à cause de son hypocrisie universelle, il répond par l'honnêteté et la tradition  russe; anti-politique, il incite à un retour aux valeurs fondamentales d'écoute, de silence et de recueillement. On est effectivement loin du vacarme médiatico-politique, de la médiocrité artistique actuelle et du monde terrifiant de l'entreprise libérale! L’acteur, qui se défend d’être un homme d’affaire (!!), pose les bonnes questions en nous rappelant le côté humble et difficile de chaque existence humaine. Il peut se les permettre du haut de ses millions d’euros de gains, mais il a au moins le panache et l’intelligence de revenir à l’essentiel tout en expliquant assez pédagogiquement parfois les choses.

Son manuel de savoir vivre parcourt ainsi les thèmes actuels, souvent dans un désordre volontaire : le terrorisme islamique, l'empire américain, mais aussi le cinéma, les femmes, le mariage, la nourriture, les voyages, l'amitié, le suicide, la famille, la mort. L'homme y est assez efficace, touchant, comique même avec ses outrances langagières et ses idées parfois naïves. Celui que l'on croit infréquentable démontre par sa culture, son talent et son expérience unique que vivre n'est pas consumer, faire du fric et produire de la merde; mais au contraire, un instant plus ou moins long où l'échange, le don de soi et la beauté doivent être mis au devant. Cela peut faire rire tant cela parait naïf, mais Depardieu a de la bouteille pour en arriver à de telles conclusions alarmistes. Et s'il en vient à nous l'écrire, c'est qu'il remarque tragiquement que notre monde actuel ne ressemble à plus rien de ce qu'il a connu, y compris dans sa jeunesse.

Comme une lettre adressée à un ami ou une longue tirade d'un comédien devant son public, Depardieu nous livre son manuel de civilité dans un monde en perdition. Loin des clichés, mais avec les maladresses du penseur non professionnel (Il méprise également les intellectuels!), Depardieu se lâche. De quoi fermer le bec de certains commentateurs et ravir ses admirateurs! « La poésie, c’est une façon de vivre. » dit-il, et en tant qu’artiste admirable, on ne peut que le croire sur parole.

Décembre 2015.

 

La Longue route de sable de Pier Paolo Pasolini

La côte adriatique en voiture.

Cinéaste, écrivain, journaliste, Pasolini (1922-1975) est une figure centrale de la littérature et du cinéma italiens modernes. L’Evangile selon Saint Mathieu (1964), Théorème (1968), Salò ou les 120 Journées de Sodome (1975) pour ce qui est du cinéma ; Écrits corsaires, Descriptions de descriptions, Lettres luthériennes (dates posthumes) pour la littérature, Pasolini est un intellectuel engagé et sulfureux dont l’œuvre (exigeante et controversée) est à découvrir absolument.

La Longue route de sable est un court récit de voyage qui montre un Pasolini touriste, solitaire et contemplatif. En effet, durant la torpeur de l’été 1959, il parcourt la côte adriatique, passant par San Remo, Gênes, Viareggio, Naples, Capri, Venise, Trieste pour contempler la nature et la richesse culturelle de la région, de son pays. C'était son habitude de sortir seul et de se balader en voiture à la recherche de son destin (tragique puisqu'il est mort ainsi, au bout d'une course mystérieuse en voiture, massacré sur une plage en novembre 1975 par une ou plusieurs personnes).

Comme pour tout grand écrivain, le lecteur est sensible au style qui permet de rendre compte un état d’esprit, une situation, une évocation, un souvenir, une rencontre. En se baladant seul, tel un promeneur motorisé, Pier Paolo contemple de sa vitre ouverte ces villes balnéaires, ces plages illustres, ces corps trempés, ces habitations isolées, ces chemins de traverses, ces paysans étonnés, puis quelques amis entre aperçus, tel Moravia ou Edmonda Aldini esquissés mais à peine évoqués.

L’esquisse est de rigueur donc, panorama imagé tel un travelling continu d'un plan séquence réaliste, ce récit de voyage ne trahit donc pas les codes du genre. A notre époque du « tout à l’image », c’est au lecteur de se représenter les descriptions de Pasolini afin de comprendre les enjeux littéraires et les « véritables » émotions du Vivant. On imagine cet homme de 37 ans, seul dans sa voiture en plein été torride, roulant, croisant des visages, voulant toucher des corps, s’émerveillant devant des monuments, observant la nature, rencontrant brièvement des inconnus (Souvent, il confie vivre les plus beaux moments de sa vie durant ces moments a priori banals.).

Le récit de voyage comporte en son genre sa force et ses limites. En effet, si le lecteur doit faire travailler son imagination, capter le style sensible et précis de son narrateur, il doit aussi se transcender pour bien visionner les éléments importants aux yeux d’un conducteur placé dans un lieu et une époque qui nous sont désormais bien lointains, voire inconnus. D’où parfois l’impression de lire une succession de descriptions ou de remarques qui s’enchaînent sans trop de cohérence. Mais Pasolini dépasse cette fugace impression en donnant dans ces lignes ce qui l’est au fond de lui-même : un artiste intransigeant et implacable amoureux des belles plages où il finira dramatiquement sa vie.

Janvier 2015.

L'Ablation de Tahar Ben Jelloun

Prostatectomie.

Tahar Ben Jelloun (qu'on ne présente plus, né en 1944, Prix Goncourt 1987, auteur d'une quarantaine d'ouvrages, romans, essais, récits qui rencontrent souvent le succès éditorial) présente son dernier livre: L'Ablation où il se met dans la peau d'un ami qui a subi une ablation de la prostate. Il s'adresse donc à la première personne et transmet au lecteur cette expérience singulière et douloureuse.

Trois obsessions règnent dans ce récit, lui-même obsessionnel de par son monologue étriqué et tourné uniquement vers le mal qui le ronge: la peur du cancer, les conséquences cliniques de l'intervention chirurgicale, et la perte de la sexualité.

Suite à la prostatectomie, le patient devient incontinent et se voit dépendant des réflexes primaires qui accompagnent durant l'existence chacun d'entre nous. Ici, le malade doit porter une couche, doit se précipiter aux toilettes en toute circonstance, se lève la nuit pour uriner, s'il y parvient. Cette régression physiologique accompagne une absence totale de virilité où le pénis n'est plus qu'un berlingot recroquevillé sur lui même, incapable de grossir et encore moins d'honorer une éventuelle partenaire. Ben Jelloun ne recule devant aucun interdit et décrit avec parfois des détails très crus toutes ces petites humiliations qui tiraillent le patient. Comment accepter de mener une vie sans désir, et si désir il y a, sans assouvissement possible; comment le dire à son prochain, quels sont les traitements (pilule et injection), comment vivre une histoire d'amour ainsi, à quoi ressemble la sexualité d'un impuissant ? La virilité de l'homme en prend un sacré coup, et c'est tout une régression physique qui est ici le sujet du livre. Bien évidemment, la dépression arrive très vite et c'est dans une solitude quasi totale que le narrateur doit faire face aux suites opératoires.

Moins obsessionnel (curieusement, car la vie sexuelle prend dans ce récit une importance considérable alors que le cancer rode), mais tout aussi présent, les différents examens médicaux qui permettent le bon déroulement du traitement sont ainsi décrits: L'IRM et son tunnel assourdissant et suffocant, le scanner, les prises de sang, les sondes, les drains, les résultats d'analyse, les consultations, les rayons, bref toute cette panoplie médicale que chaque patient atteint d'un cancer doit subir. Ben Jelloun s'est réellement mis dans la peau de ce véritable patient (là réside la force et le talent de l'écrivain) afin de proposer un récit à la fois hospitalier (le circuit standard que le malade doit suivre) et clinique (le corps qui subit une prostatectomie se délivre d'un cancer mais perd l'usage de ses fonctions essentielles) dont la force de l'évocation nous renvoie à nos propres peurs (de même que le personnage annonçant sa maladie n'est pas plus entouré par ailleurs puisque autrui fuit devant la peur de la maladie, ici représenté par un camarade ou un collègue).

Cliniquement, socialement, la maladie isole. L'individu est seul pour affronter le mal qui ronge son corps, de même qu'il est seul dans sa chambre d'hôpital et dans son salon d'appartement durant la convalescence. Le bien portant ne veut pas attendre parler (et encore moins voir) de ce qui pourra le rendre mal portant un jour! L'ablation est un récit âpre, dur, violent, dérangeant mais nécessaire. En effet, la maladie a de grandes chances de traverser nos vies, de nous faire subir des interventions chirurgicales, de tenter de nous anéantir, mais la médecine moderne, incroyable de nos jours, a les moyens de la repousser, voire de l'éradiquer. C'est ce qu'a choisi le personnage de cette aventure en décidant l'intervention (alors que d'autres choisissent un traitement, aussi pour conserver une vie sexuelle...). L'Ablation est le récit de cette aventure solitaire qui devrait parler à tous les malades et à tous leurs proches. Sans oublier le lecteur témoin de cette dramatique évocation et de la précision du récit.

Avril 2015

Le Bateau d’Emile de Georges Simenon

Une inquiétante étrangeté.

 Georges Simenon (1903-1989) le « Balzac du roman policier » a écrit quasiment autant de nouvelles que de romans (158 pour 193). Auteur prolifique et très populaire, son œuvre imposante permet au lecteur indécis de piocher dans sa bibliothèque et de lire un Simenon pour faire éventuellement transition entre deux lectures ! Cette posture est à double tranchant, reléguant l’auteur soit à un statut de seconde zone soit à une relève de bonne qualité.  « Tiens, choisissons un Simenon, je ne serai pas déçu ! ».

Cette hésitation se confirme avec Le Bateau d’Emile (publié en 1954 mais regroupant certains textes des années 1940), recueil de nouvelles plus sordides que policières, plus sociales que judiciaires et évidemment psychologiques. Histoires d’adultères, de rivalités, de meurtres, de solitude également. L’univers de Simenon côtoie la banalité et la brutalité et fait se confondre la monotonie avec le destin qui dresse une sorte de chaos final ;  jamais très glorieux. Ouvrant et clôturant le recueil par une histoire de marins (dont le premier tue sa femme sans que le narrateur révèle la préméditation alors que le dernier conçoit un plan machiavélique sans passer à l’acte), Simenon reste fidèle à son projet romanesque en distillant ses observations anthropologiques chez des personnages de seconde zone, souvent humbles et esseulés. Dresser un univers assez froid, faire intervenir des caractères à priori sans histoire et les confronter au réel ; c’est-à-dire, aux passions, aux rivalités, à l’ambition, à l’argent, etc.  Jusqu’à la sortie finale, généralement pessimiste et arbitraire. Chez Simenon, le cadre spatial est souvent un paysage silencieux et terne bien que mélancolique et doté d’une certaine beauté. Le personnage, a priori banal, s’y greffe avant de le ternir un peu plus par ses actions maladroites, pathétiques ou tragiques.  

Les humains sont des animaux sociaux mais la solitude les déprime et la fréquentation de leur semblable mène à la jalousie ou au meurtre ! Simenon, en artisan subtil qui démultiplie les mêmes thématiques dans des centaines de récits, fait ce qu’il sait faire. Style épuré voire économique, décor glacial et personnages en souffrance, ces nouvelles renvoient aux romans de Simenon mais en plus synthétique. De même que les romans se suivent pour former une œuvre de masse, les personnages de Simenon se confondent dans leur petitesse, leur banalité et souvent leur médiocrité. Pas ou peu de réflexion (et quand il y en a, elle est maladroite) chez eux mais une manière sanguine de se sortir d’un conflit (qui par là même créé chez eux une entrée dans un micro-destin, même tragique).

Ce recueil, assez inégal du reste, n’est pas le plus populaire du créateur de Maigret. Il se lit non sans plaisir mais laisse un goût d’inachevé, comme si l’auteur s’en était quelque peu débarrassé. Il en ressort un climat assez froid et une morale toujours assez cinglante. L’homme est prisonnier de son destin, et quand celui-ci n’apparait pas d’emblée, une affaire terrible vient le libérer du néant ! La plupart du temps pour ruiner son protagoniste ! Et Simenon, en auteur masqué, de rire jaune devant l’incapacité de ses créations !

Décembre 2015

Le Téléphone a-t-il tant que cela augmenté notre bonheur? de Rémy de Gourmont

Le téléphone a-t-il tant que cela augmenté notre bonheur ?

Anthologie 1890-1915.

 

"L'école, le lycée, la caserne, le bureau, l'atelier: la Révolution française a perfectionné l'esclavage." R De Gourmont, Sixtine (1890)

 

Il y a 100 ans Rémy De Gourmont (1858-1915) disparaissait, assez jeune, à 57 ans. Son œuvre est assez importante et son influence non négligeable. Pour faire court, De Gourmont est peut-être l'écrivain qui sut combiner la littérature traditionnelle avec ce que fut plus tard la modernité. Un pied entre deux siècles, il sut mieux que quiconque célébrer les anciens pour annoncer les nouveaux: De Voltaire à Apollinaire en passant par Barbey, Huysmans et Hugo. Moraliste, romancier, mais aussi éditeur et scientifique, la palette de De Gourmont est vaste et toujours passionnante à découvrir.

Pour cet anniversaire, Vincent Gogibu a publié cette anthologie des meilleurs "mots" de l'auteur de Sixtine (1890); et en choisissant ce titre curieux, il a montré en quoi le moraliste était en avance sur son temps. En effet, si de l'au-delà, il voyait les humains se balader les yeux rivés sur leur I-Phone 15 heures par jour, il conclurait aisément que le téléphone a augmenté notre malheur!

L'ouvrage est composé tel un abécédaire, avec un extrait d'ouvrage proposé à chaque mot significatif: d'Apollinaire à Zola pour les chapitres consacrés aux écrivains; d'anarchie à vin pour ceux qui traitent de son époque, De Gourmont y apparait comme on l'attend:  à la fois très critique sur ses contemporains, sceptique sur la modernité et en même temps anti-traditionnaliste. D'où sa position étonnante et unique dans le monde des lettres puisqu'il s'intéresse énormément à ses contemporains, avec toujours un esprit alerte et à l'affut des conventions. Les pages les plus saisissantes sont souvent ses hommages ou ses diatribes envers ses confrères écrivains. En général il se fait critique féroce (Flaubert, Zola, Sade) pour atténuer par la suite  son analyse et trouver toujours un point de ralliement.

En moraliste convaincu et provocateur acerbe, il s'occupe de dénoncer la bêtise ambiante, celle qui comme le disait Renan, donne une idée de l'infini: "Après vingt ans et trente ans d'études acharnées, un imbécile reste un imbécile: seulement sa bêtise est armée."

Souvent il sonne juste, parfois, il est visionnaire (De Gourmont dès 1904 se dresse contre la parité et l'indifférenciation naissante). Toujours, il est le moraliste érudit qui apporte à la médiocrité invasive des notions aussi diverses et justes que la sexualité des taupes (chapitre passionnant sur le désir masculin/féminin), la Révolution, le naturalisme (et Zola de se faire massacrer!), Napoléon, la foi, l'orgueil, etc. On retrouve parfaitement, dans cette anthologie assez bien faite et plutôt complète, l'auteur des Promenades littéraires; et c'est de cette même manière que l'on doit lire ces fragments: en se promenant en compagnie d'un auteur érudit et savoureux.

Pour découvrir De Gourmont, trop peu réédité à notre goût, cette anthologie est la bienvenue.

Octobre 2015.

Le Temps des assassins de Philippe Soupault.

Afficher l'image d'origine

Les Hommes dans la prison.

"J'avais appris dans ma cellule, sous l'œil des gardiens, que la seule façon de survivre était de ne pas accepter et de ne jamais se soumettre." P. Soupault.

En cette de période d'organisation de prix littéraires où l'événement médiatique supplante l'œuvre récompensée, il y a de petits miracles qui paraissent, dans l'indifférence certes, dans le silence aussi, mais qui ont le mérite (et le courage pour certains éditeurs) d'exister. Le Temps des assassins de Philippe Soupault (1897-1990) fait partie de ces petites lueurs qui apparaissent dans la pénombre éditoriale actuelle. Pénombre car c'est la réédition d'une œuvre parue en1945, et jamais republiée depuis. 70 ans de silence donc pour cet écrivain important qui repose avec ses fantômes dans le caveau de l'oubli puisqu'aujourd'hui, Soupault (malgré quelques rééditons chez Gallimard) demeure un parfait inconnu. Lui-même confiait à Bernard Pivot en 1980 que chacun de ses livres se vendait très mal.

Soupault a inventé avec Breton l'écriture automatique et par voie de conséquence le surréalisme en 1919 en publiant Les Champs magnétiques, recueil de poésie libre à quatre mains. Après le merveilleux que la raison ne contrôle plus pour laisser place à l'inconscient créatif, Soupault dès les années 24-25 s'adonne au roman plus réaliste, avec toujours pour leitmotiv, la peinture de sa génération (celle de la guerre de 14), une révolte adolescente et un style très épuré. Des textes comme En joue, Le Nègre, Le Grand homme s'inscrivent dans une époque marquée par le désenchantement, la liberté et l'amour fou. Ils lui valent du coup d'être exclu du mouvement par Breton qui refusait catégoriquement que l'on pratique le roman. Indépendant d'esprit, l'écrivain, mémorialiste dans l'âme, se tourne également vers le journalisme, ce qui l'amène à Tunis en 1937. En 1942, il est arrêté pour faits de résistance et emprisonné 6 mois. Le Temps des assassins évoque cette période difficile et l'aventure solitaire de son enfermement.

Si les motifs de sa condamnation et celui de sa libération sont à peine évoqués (et pour cause, le gouvernement français prenait n'importe quel prétexte fallacieux pour enfermer des résistants), Soupault détaille les diverses étapes que tout prisonnier traverse (d'abord l'univers kafkaïen du procès où l'on est condamné pour des raisons que l'on n'apprendra jamais): la peur, l'attente, le malaise, la solitude, le silence, l'ennui puis la privation de toute liberté individuelle. Il faut s'adapter aux traitres qui vous dénoncent, aux ordures qui vous condamnent, aux matons qui vous maltraitent, puis aux règles absurdes qui vont régir votre séjour dont le temps est indéterminé. Soupault détaille tout et décrit l'homme réduit à un état de soumission infamant. Les pensées qui le harcèlent quand le sommeil ne vient pas, les minuscules libertés que le règlement permet, ses nombreuses lectures, ses rituels qui lui permettent de rester en forme, ses tentatives d'échapper à la réclusion, et puis et surtout la rencontre de ses voisins de cellule. La seconde partie de ce témoignage passionnant fait donc intervenir les trajectoires de tous les prisonniers croisés par l'auteur de Georgia. Solidarité, camaraderie, bizarrerie, méfiance et sympathie envers les compagnons de cellule composent une microsociété où l'on reste définitivement seul face à l'attente de son exécution ou de sa libération. Soupault se livre comme rarement en dressant le portait d'une époque assez infâme marquée par la dureté du milieu carcéral (où tout est sale, la cellule comme son administration) et l'ignominie des lois du gouvernement en poste. Comme souvent chez l'auteur, le style y est très simple, très propre et propose un panorama singulier d'une incarcération banale au début des années 40. Soupault le prisonnier ne parvient pas à se détacher tout de suite de cette condition une fois libéré. L'expérience est traumatisante et nécessite un retour littéraire sur cette condition. Le témoin Soupault rend donc hommage aux résistants incarcérés et ne lésine pas en critiques morales sur ses bourreaux et le gouvernement de Vichy. Cette confession d'un enfant du siècle tout à fait remarquable, que l'on peut enfin redécouvrir, mérite une attention toute particulière qu'accompagne un réel plaisir de lecture.

Pour celles et ceux qui souhaitent prolonger leur réflexion, nous conseillons du même auteur Les Mémoires de l'oubli 1914-1933 (en trois volumes chez Lachenal & Ritter,) ainsi qu'un merveilleux documentaire réalisé par Bertrand Tavernier en 1982 où l'on suit Soupault durant 2h30 (dans sa maison de retraite, dans Paris, dans son bureau) et durant lequel il revient sur son parcours, l'histoire du surréalisme, et ses fréquentations d'alors (Apollinaire, Breton, Aragon, Cocteau, Dali, Prévert; etc.). L'homme de 84 ans y est un éternel révolté, touchant, généreux, savoureux et merveilleux conteur. Le film est en ligne à cette adresse:

https://www.youtube.com/watch?v=JlPU_dQ7S7g

Novembre 2015.

Ma vie d'Alfred Kubin

Afficher l'image d'origine

L’écrivain-illustrateur.

Malade, neurasthénique, suicidaire, orphelin, veuf (deux fois), victime de deux guerres mondiales, Alfred Kubin (1877-1959) a pourtant vécu 82 ans ! C’est donc l’histoire d’une vie romanesque (ce mémoire tourmenté s’achève en 1952) qui nous est contée par Kubin, écrivain et illustrateur autrichien. Ce petit ouvrage a été composé durant une période de 40 ans, entre 1911 et 1952. Avec des reprises en 1917, 1927, 1931, 1946. C’est donc une sorte de notice biographique que l'auteur a voulu succinctement écrire, histoire de marquer quelques grands repères personnels et artistiques avec une vision spécifique à 30, puis 50, et enfin 70 ans. Cette façon originale de publier une autobiographie doit être relevée.

L’artiste est un enfant solitaire, de santé fragile dont les crises et les fièvres ont décuplé l’imagination créatrice. Il s’intéresse au dessin, puis à la photo avant de devenir un illustrateur référent d’œuvres classiques (Dostoïevski, Poe, Kafka, Hardy…) malgré une scolarité chaotique et une difficile adaptation à la vie sociale en général. Membre de la Sturmfackel au début du XX è siècle au moment où son talent prend forme, il finit par s’en distinguer en proposant une œuvre singulière marquée par ses propres démons. Les dessins de Kubin sont tracés au crayon, en noir et blanc, témoignant d’une agitation et d’une brutalité formelle lié au rêve, à l’angoisse nocturne et des penchants délirant. Ils se tournent parfois vers un fantastique au caractère sombre en parallèle avec l’époque qui est décrite. Il écrit également un roman fantastique (L’Autre côté 1908) qui deviendra un classique, lui aussi inspiré par ses cauchemars et ses fièvres nocturnes. L'œuvre de Kubin est caractéristique du début du XXè siècle, teintée de romantisme noir annonçant certaines formes surréalistes (s'inspirant du merveilleux et du roman gothique) tout en déployant un arsenal assez réaliste (caractère sombre et morbide lié à la situation sociale).

Ma vie se lit avec beaucoup d’intérêt car c’est à la fois un récit sur un destin passionnant et le retour sur un siècle marqué par une création artistique foisonnante et deux tragédies mondiales. Ma vie est également un texte marqué par la mort, celle de proches de Kubin, mère, père, puis sa femme et quelques amis, celle de deux guerres meurtrières également (les illustrations de Kubin présentes dans cet ouvrage renforcent cette idée). Réformé pour cause de maladie chronique, Kubin put continuer à peindre, à dessiner et à écrire durant toute son existence. Ame torturée emprunt de romantisme autrichien – le jeune homme a tenté de suicider devant la tombe de sa mère alors qu’il traversait une période d’exclusion, de souffrance et de doute –, Kubin évolue vers une approche plus ancrée dans le réel en s’inspirant de Kant et de Schopenhauer par la suite. C’est peut-être ce qui lui a permis de continuer et de protéger son œuvre jusqu'au bout. Ma Vie de Alfred Kubin est un témoignage à la fois poignant et lucide sur la trajectoire d’un artiste assez solitaire et peu connu du public français et qui a traversé les âges avec droiture, courage et lucidité.

Avril 2015.

Solitude du témoin de Richard Millet

Afficher l'image d'origine

Etat d'urgence.

« On n’écrit que pour échouer à dire ce qu’eût été notre vie sans l’écriture. »

R. Millet, L’Orient désert, 2007.

Richard Millet (né en 1953) est l’exemple type de l’écrivain énervant : Il est le plus doué de sa génération, et s’il n’avait pas eu de démêlés avec l’édition officielle, il aurait pu devenir le nouveau Philippe Sollers, en étant le grand écrivain de ce début de siècle tout en déployant son réseau d’influence en tant qu’éditeur. Mais voilà, contrairement à son ainé, Millet ne rentre pas dans le politiquement correct et ses propos l’ont quelque peu ostracisé du milieu mondain parisien (quoique… pour un écrivain incompris et privé de soutien littéraire, sa bibliographie conséquente montre le parfait contraire avec quatre livres publiés en moyenne par an dans des maisons importantes : Gallimard malgré la brouille, Pierre-Guillaume de Roux, Fata Morgana, à présent Léo Scheer. Quel écrivain doué mais boudé totalement par l’édition parisienne ne rêverait pas de ce statut d’ostracisé !). Du coup, la posture aidant, il continue son œuvre romanesque et théorique dans la pure tradition des Bloy, Peguy, Claudel.

Solitude du témoin revient sur les enjeux politiques et sociaux de ce début de millénaire et prolonge des textes plus anciens dont Le Désenchantement de la littérature (2007) pourrait être l’incipit. La volonté idéologique de faire mourir la langue est le symptôme essentiel d’une décadence sociale, culturelle, économique et anthropologique évidente depuis 30 ans sous les régimes ultra libéraux. Malgré son apparente solitude physique et spirituelle, la thèse de Millet est relayée par un petit groupe d’intellectuels conscients et lucides de l’état de l’occident. De Baudrillard à Jean Clair en passant par Zemmour, Muray, et même Onfray ; ces grands axes de réflexion sont relayées dans leurs livres qui se vendent bien ; ce qui signifie qu’il y a une alternance, même si elle est minoritaire.  Mort de la langue, décadence de la civilisation, importance des flux migratoires, faillite du catholicisme au profit d’une islamisation massive, rupture communautariste, consumérisme délirant, le tout orchestré par un ordre mondial libéral ; ces thèses sont développées par les dissidents que le système (médiatique et politique de droite comme de gauche) tente malgré tout d’étouffer, de calomnier voire de censurer.  

Si Millet, de par un style rigoriste, se réclame d’un certain classicisme, il donne à la forme de ses textes une certaine liberté, par opposition il est vrai à l’hégémonie du roman commercial. Organisé en chapitres thématiques couplant une analyse longue et des chroniques plus brèves, ce recueil fragmenté reste fidèle au Chant des adolescentes ou autre Orient désert, textes démonstratifs, aphoristiques et brefs qui composent un tout organisé autour d’une pensée récurrente : le décadence de notre civilisation.

Sa thèse est à la fois simple (ou comment la capitalisme mondialisé a permis une décadence occidentale en renversant la puissance de l’art au profit d’un relativisme culturel issu d’un consumérisme généralisé ; rendant les grandes valeurs fondatrice d’une civilisation : politique, religion, travail, culture en produit de consommation, pliant l’homme à devenir flexible, inculte, narcissique et du coup malléable au pouvoir du libéralisme triomphant) et plus subtile (il y mêle les rapports de l’Islam avec le capitalisme hédoniste entraînant le déclin de la civilisation chrétienne dans un monde post-historique globalisé), comme il l’écrit page 56 et 60 :  « Lorsque l’européenne haine de soi rencontre la haine de l’Occident par l’islamisme, on voit se nouer une complicité, voire une alliance dont le capitalisme se sert comme d’un moteur financier. »

« (…) Le terrorisme ne servant qu’à rappeler négativement  qu’on vit dans le meilleur des mondes – celui du Marché mondial, auquel collaborent activement tous les Etats y compris les Etats islamiques. Après tout, les djihadistes défilent en Nike, tout comme les occidentaux athées, voyous de banlieue, romanciers « branchés » ou cadres prospères, et ce sont les mêmes barbus et femmes voilées de l’internationale sunnite qui font leurs courses dans les malls de Minneapolis ou de Riyad, tandis que les haut-parleurs diffusent du rap ou les chants de l’Aïd el-Adha… »

Millet n’épargne personne et s’insurge devant un pays qu’il ne reconnaît plus. : Le libéralisme sauvage éclatant toute structure traditionnelle dont les repères servaient à se forger une conscience, une culture, une histoire et une éducation. Et par voie de conséquence, c’est-à-dire au nom du tout consumérisme, une tolérance exacerbée de tout ce qui ruine une civilisation : une immigration islamique basée sur une revanche post-coloniale, une littérature abêtissante basée sur un relativisme permanent, un discours progressiste visant à exclure la contre-pensée, une volonté de mépriser la tradition en créant une « novlangue » dominatrice, et une intolérance violente à tout discours non consensuel qui critiquerait le nouvel ordre établi.

Millet dresse de nouveau un état des lieux des plus calamiteux (bien que réaliste), et même si sa posture d’écrivain maudit est pour le coup surannée, sa vision est celle d’un des plus grands penseurs vivants à qui il ne reste que l’écriture pour soulever l’abominable, le ridicule, le grotesque, l’injuste, mais aussi le secret et l’espoir de nos sociétés totalement soumises à l’horreur économique, culturelle, religieuse et politique. L’exemple récent d’Eric Zemmour se déplaçant au salon du livre en compagnie de trois gardes du corps en dit long... C’est dire si les idées dissidentes provoquent un véritable conflit guerrier avec en prime l’appui des sociétés progressistes qui crient au loup dès qu’un mot ne rentre pas dans leur système de « libres échanges » ! Millet continue donc sa lutte pour une esthétique exigeante et parvient (en vain, car le monde qu’il tente de faire revivre est bien mort) à nous toucher au plus près durant le silence religieux de notre lecture. Un livre véritablement pédagogique à découvrir, notamment dans ses fragments de dernière partie.

Mars 2015.

Un monstre à la française d'Eric Brunet

Afficher l'image d'origine

 "S’il y avait eu plus de Darnand en 1940, il n’y aurait pas eu de miliciens en 1944."

                                                                                                                                 G.Bernanos.

Darnand et la collaboration.

Le monde n’est pas divisé en deux camps : les bons et les méchants. Il y a du bon et du méchant chez beaucoup d’entre nous, et les explications ne sont pas aisées à découvrir. Chez Joseph Darnand (1897-1945), il faudrait parler de courage et d’entêtement, de force mentale et d’idéologie marquée. Si Un monstre à la française, qui est un excellent « roman » (l’auteur le définit ainsi pour justifier les transitions imaginées qui permettent la continuité du récit), est présenté en quatrième de couverture par cette contradiction entre la grandeur et l'abjection du personnage, c’est pour faire de la psychologie à deux sous et attirer les foules. Ce que Eric Brunet (né en 1964) évite très subtilement en brossant un portait d’une époque qui d’abord se veut extrêmement fidèle à l’histoire, puis en répondant de manière très stricte à l’interrogation initiale, à savoir comment peut-on passer du statut de héros à celui de salaud, et les deux à l’échelle nationale. A savoir que les deux sont intimement liés et qu'il n'y a pas tant de contradictions que cela.

L'adjudant Darnand entre dans l’Histoire le 14 juillet 1918. A Mont-sans-Nom en cette fin de guerre, lui et ses hommes ont réussi sous son commandement, à pénétrer dans un bunker allemand et ce malgré leur infériorité numérique, à mitrailler tout ce qui bouge et à ramener aux généraux des plans stratégiques de la plus haute importance pour la suite des opérations militaires. Pour cette mission quasi suicidaire, il est décoré à l’instar d’un Foch et d’un Clémenceau comme « Artisan de la victoire ». Il a alors 21 ans et c'est Pétain qui lui remet la médaille militaire.

Très logiquement, son parcours évolue vers un nationalisme forcené et une haine pour « le Bosch » (à travers un parcours classique: Action française, Croix de feu, PPF). Et c’est en tant que lieutenant que Darnand fait parler de lui en obtenant notamment la Légion d’honneur en 1940 pour de nouveaux actes de bravoures. Le type est un soldat qui obéit à ses supérieurs tout en ayant pour rôle de commander ses hommes. Mourir au front ne lui fait pas peur car telle est sa destiné de patriote. Mais voilà, Pétain capitule et Darnand suit logiquement la route de son ancien chef en y mêlant une idéologie encore plus marquée, largement inspirée par l’extrême droite antibolchévique, antisémite et antimaçonnique. Puis durant la collaboration, il devient le secrétaire général de la Milice, organe militaire français combattant les maquisards, les juifs et tout résistant potentiel. Il fera ensuite partie du gouvernement de Vichy jusqu’à la fin de la guerre. Sous son autorité, la violence, les purges et les procès expéditifs en ont envoyés plus d’un à la potence. Durant la débâcle, c’est l’exil à Sigmaringen puis en Italie (où il combat encore, armes à la main, contre les antifascistes) où il est arrêté avant d’être emprisonné à Fresnes puis exécuté au fort de Châtillon en 1945.

Certes, beaucoup de résistants étaient de droite voire d’extrême droite, antiallemands et patriotes au lendemain de la capitulation, et Darland aurait pu donc en être au lendemain de 1940. Mais Brunet écrit justement que la collaboration comportait un certain nombre d’anciens socialistes et communistes (Doriot et Laval en tête.) Il a choisi la collaboration pour des raisons idéologiques marquées par les événements des années 30 et le rejet total du Front populaire. Il n’empêche que le héros de 1918 correspond au traître de 1943. De même que le soldat qui risque sa vie en changeant le cours de l’Histoire le fait tout autant en 1940 avant la capitulation : On ne lui demande pas ses idées sur les francs-maçons ou les juifs, on lui demande d’aller au front combattre les allemands. Ensuite la politique politicienne l’emporte et les idéologies s’étendent sur tous les recoins d’une France qui a capitulé mais qui est encore en guerre. Bruckberger, son avocat, vise juste pour sauver sa tête (Ordre à Pétain depuis 1918 et création d’une milice efficace pour contrebalancer la défaite de l’armée française). Même De Gaulle qui, refusant sa grâce, a ces mots qui marquent encore son estime pour le soldat émérite (et ce malgré l’abjection qui pèse sur le condamné, exemple type du collabo à exécuter).

Eric Brunet, passionné par cette trouble et douloureuse période, a écrit un roman tout à fait passionnant. Refusant le moindre jugement moral, réfutant le moindre discours idéologique, il replace des faits dans un contexte historique tout en créant un climat littéraire très convaincant. Le lecteur devient le témoin d'actes héroïques et de barbarie tout autant que celui de dialogues vifs et parlants des différents protagonistes (On y croise le jeune Mitterrand fraîchement évadé et prenant un rôle dans ce Vichy des années 40 tout à fait malsain et brutal.). Pas une fois, alors que le sujet peut faire résonance avec l’actualité, il écrit les termes à la mode qui tendent à fustiger l’antisémitisme ou le racisme tel « Nauséabond » ou encore « Amalgame » que l’on entend à tord et à travers dans la bouche de nos communicants démagogues. Brunet, en plaquant un titre définitif à son livre sur la nature de Darnand, ne revient pas dessus et laisse la place à l’Histoire et aux événements précis qui la caractérisent (avec ces actes de bravoure et de lâcheté). Celle d’une tragédie nationale, mais aussi d’un destin contrasté d’un soldat formé pour le combat et qui a dérivé vers la collaboration la plus implacable. Il refusa de demander sa grâce à De Gaulle, encore par courage et chantonna « A Genoux nous fîmes le serment, Miliciens de mourir en chantant… » avant de tomber sous les balles du peloton d'exécution. Courage, folie, loyauté ou fanatisme ? Telles sont les questions que l'on peut se poser encore.

L’auteur s’est en plus effacé pour rendre encore plus frappants les événements historiques qu’il relate et les différentes étapes biographiques du Milicien, entouré de personnages haut en couleurs durant des scènes très bien reconstituées (notamment celle de la rencontre avec Hitler). Il y a réellement dans ce roman une vision cinématographique (et panoramique) qu’un réalisateur de talent devrait exploiter. Nous recommandons vivement la lecture de cet ouvrage riche en informations historiques où la reconstitution quasi scénographique crée un climat littéraire assez inédit tout en proposant une vision de la collaboration très bien sentie. Un livre qui va à contre-courant de notre époque éditoriale qu'il faut très vite se procurer.

Avril 2015.

Zobain de Raymond Guérin

Afficher l'image d'origine

Fin du premier amour.

Raymond Guérin (1905-1955) est un auteur singulier et méconnu. Un Dostoïevski français pourrait-on résumer mais dont l'œuvre reste inachevée; l'homme est emporté par un cancer à l'âge de 50 ans. Restent quelques ouvrages tels que Quand vient la fin. Après la fin (1941), L'Apprenti (1946), Les Poulpes (1953) ou encore Retour de Barbarie (1946) qui scrutent les recoins du sordide de l'existence (l'agonie du père ou la condition misérable du travailleur), analysent le totalitarisme (l'expérience du stalag) ou dissèquent la société parisienne d'après guerre.

Guérin est romancier et chroniqueur intransigeant et rigoureux dont la prose, dense et violente, injecte du sérum de vérité dans les âmes distanciées des lecteurs naïfs!

Zobain est un premier roman écrit en 1936. On rend hommage à Finitude (qui a déjà réédité les excellents Du côté de chez Malaparte et Retour de barbarie) de publier en pleine rentrée littéraire, un roman épistolaire de 1936 dont les caractéristiques principales sont le gouffre amoureux, la maladie, la solitude et l'incompréhension du sexe faible! Sans oublier la manipulation des genres littéraires qui ne tend qu'à dissimuler un récit autobiographique chapitré!

Un homme, Zobain, écrit à un ami le calvaire que lui et sa femme ont vécu après quatre ans de vie commune: la dépression de la jeune femme. On comprend assez vite que la chasteté qui régnait entre eux a déréglé le corps puis l'esprit de la jeune femme qui commence à se plaindre de maux de ventre (tout vient de là chez la femme vierge ou enceinte). La fonction n'est pas remplie, l'hystérie galopante enflamme le tout, et le couple explose en vol. Zobain tente de décrire, avec la minutie qui caractérise l'auteur du livre, la situation qui va le séparer définitivement de sa femme. D'abord la maladie qui isole (elle est entourée de médecins quand lui peine à lui témoigner de la compassion et de l'aide), les corps séparés par les maison de repos, les esprits qui ne se comprennent plus, enfin la décision de la femme, qui une fois guérie, accuse le mari et le laisse à sa littérature.

Livre clinique sur le couple et son impossibilité tragico-biologique (Guérin avoue avoir écrit ce qu'il a vécu à la virgule près), Zobain, roman autobiographique donc, met un point d'honneur à décrire une vérité psychologique au point d'écœurer un lecteur tant les descriptions de vie quotidienne sont à la fois précises et vaines. Et de s'interroger sur les fondements d'une union hétérosexuelle biaisée d'avance: "Pendant des années, on s'entoure de liens, on s'attache solidement l'un à l'autre par mille preuves, mille soins, mille souvenirs, mille plaisirs. Puis un beau jour, pour un prétexte inattendu, tout se défait, tout se rompt. Chacun s'en va à la dérive. Tout ce qui a été n'est plus rien et même les souvenirs parfois il faut les ternir, tellement on s'acharne à nier ce passé."

Des mots simples mais qui appuient d'autant plus sur l'aspect froid et trivial des relations amoureuses; et Guérin, écrivain sombre et dialectique, de montrer dans ce premier roman (parfois inégal du à quelques longueurs) ce qu'est la description chirurgicale d'un amour qui sombre dans l'oubli et le deuil. La concubine voulait qu'il l'a rende femme, puis femme heureuse, mais Zobain a échoué. Il sera puni. La version littéraire est masculine, celle réaliste est féminine!

 

Septembre 2015

L’Ensorcelée de Barbey d’Aurevilly

 

La Messe de l’abbé de la Croix-Jugan.

 « J’ai tenté de faire du Shakespeare dans un fossé du Cotentin. » Barbey.

            Barbey d’Aurevilly (1808-1889) est un écrivain qui comme Hugo, son ennemi, aura parcouru le siècle. Au moment où parait L’Ensorcelée (1854), il a publié Une vieille maitresse ainsi que Le Cachet d’onyx et Léa qui sont deux nouvelles célèbres (1830 et 1832). Son œuvre romanesque importante est à venir avec Le Chevalier Des Touches (qui à la base devait être la suite de L’Ensorcelée), Un prêtre marié et Les Diaboliques.

L’idée dans ce roman macabre est de rendre hommage à la chouannerie, en la personne de l’abbé de la Croix-Jugan, sorte de loup solitaire estropié et sacrifié par la vie en mêlant le réalisme romanesque, l’étrangeté des contes gothiques et le fantastique qui font sa marque de fabrique.

Si le projet de Barbey est de faire un livre profondément normand, il n’en reste pas moins dans ces pages la présence de personnages torturés (au sens physique et moral) qui vont droit à la tombe. L’abbé, face à la défaite des chouans rate son suicide, puis il est torturé par des républicains avant de réapparaitre complètement défiguré dans sa bourgade du Cotentin. Marie Jeanne, mariée à un noble, tombe secrètement amoureuse de lui, ce qui aura pour conséquence fâcheuse de la précipiter dans le lac voisin et d’y périr mystérieusement. Cette tragique disparition occasionnera alors un massacre, lié aux suspicions, aux commérages, aux traditions meurtrières de la région en guerre. L’amour est en fait le vrai nœud du malheur, source de trouble diffus, d’impossibilité tragique, de renoncement, de pleurs, de sang, de meurtre…

En soi, l’histoire n’a pas grand intérêt, si ce n’est qu’elle conforte la philosophie quelque peu réactionnaire de son auteur. Chez Barbey, c’est le style éloquent et le cadre lugubre qui prédominent. Tout est flamboyant chez lui, même le sordide ; et l’on peut dans L’Ensorcelée, y reconnaitre comme un esprit de Sade dans les descriptions du vice, les détails scabreux en moins. Il écrit en 1849 à son ami Trebutien : « En un tel sujet, il y a bien mieux que les livres, ce sont les récits, les traditions domestiques, les choses qu’on se raconte de génération en génération, les commérages, tout ce qui peut bien ne pas avoir l’exactitude bête du fait brut, mais qui a la grande vérité humaine d’imagination, le sentiment de la réalité de mœurs et d’histoires. Je prends tout. Bruits sur les hommes d’alors, préjugés, superstition, légendes, (les légendes surtout, Trebutien !)… Tout ce qui sera caractéristique de notre pays, mœurs, langage, habitudes, contes à dormir debout, je prends le tout avec reconnaissance. »

Même si L’Ensorcelée n’est pas aussi abouti que son œuvre romanesque à venir (ce qui explique la relative méconnaissance de ce livre, y compris à l’époque où seul Baudelaire y manifeste son admiration.), tout Barbey est déjà là. La mise en abime (Un personnage raconte cette histoire au narrateur qui l’accompagne à cheval dans la nuit, dans un bois obscur sous un temps froid), la profonde imprégnation psychologique des personnages, l’aspect historique avec ses traditions sociales et religieuses et son aspect étrange et pour le coup fantastique (chose curieuse quand on connait l’admiration de Barbey pour le réalisme balzacien). D’ailleurs la tournure finale laisse le lecteur quelque peu sceptique.

L’Ensorcelée (par l’amour) n’a pas d’autres dessein que d’endurer la souffrance et d’en mourir. C’est ce que raconte Barbey d’Aurevilly dans cette étrange histoire.

Janvier 2015

 

Ajouter un commentaire