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Contes libertins de Donatien Alphonse François de Sade

Sade moraliste.

Donatien Alphonse François de Sade (1740-1814) reste le grand sulfureux à travers les siècles. Auteur de Les Infortunes de la vertu (1787), La Philosophie dans le boudoir (1795) ou encore Les Cent Vingt Journées de Sodome (Posthume), ses textes sont épris de cruauté perverse, de scènes d'orgies érotiques, ou encore de tortures physiques. Homme subtil et insoumis, son œuvre n'en est pas moins philosophique et emprunte de grandeur, qu'elle soit stylistique ou sémantique.

C'est le Sade nouvelliste que l'on découvre alors qu'il a beaucoup pratiqué le genre. Une dizaine de contes représentatifs du talent de son auteur que l'on découvre sous un aspect assez méconnu (parce que mal interprété): le Sade moraliste. L'écrivain déploie ici toute son armature narrative pour puiser dans des tonalités bien plus variées que les sempiternels variations autour de la pornographie chic! C'est pour cela que le titre choisi à ce recueil n'est pas du tout adapté. Très peu de libertinage au final dans ces 14 nouvelles mais du marivaudage et du tragique.

Ici un tortionnaire qui séduit une jeune et innocente femme, là un roi (ancêtre de Ubu) à qui l'on empêche de coucher avec sa nouvelle femme, plus loin une mère trahissant sa fille en lui enlevant son amant, ou encore un homme qui découvre toute la lubricité de sa femme qu'il croyait pure... Bref, Sade s'adonne à cœur joie à fouiner du côté du mal, de la cruauté, de la perversion, de la trahison, de l'immoralité mais tout en axant son discours sur l'importance de la morale en société. L'auteur devient ainsi un narrateur moraliste qui s'amuse du genre de la nouvelle (drame bourgeois, conte pervers, comédie moliéresque, historiette morale, tragédie racinienne, nouvelle érotique, etc.). Le style du XVIIIè siècle est encore bien présent ou comment décrire la bassesse du comportement humain au moyen d'un style flamboyant. Le scélérat, héros sadien par excellence, évolue dans un univers de cape, d'épée, d'église et de richesses matérielles que la prose du comte Donatien se plait à identifier. S'il fallait situer littérairement le Sade nouvelliste, on le présenterait entre Racine, Chamfort et Restif de la Bretonne!

Bien que ces contes restent inégaux et de longueur différente, l'univers gothique et obscur de Sade reste bien présent. Sa vision apocalyptique du cerveau dérangé de l'Homme se confronte à la raffinerie des plaisirs que l'on peut soutirer de la Nature. D'où l'éternel combat entre la perversion et l'amour, la violence et la tendresse, la cruauté et l'héroïsme présent dans un univers sadien quelque peu manichéen.

Mars 2014

DANIEL BALAVOINE de Claire Balavoine et Alain Marouani.

L’Album hommage.

"Il est criminel de ne pas pratiquer l’amour comme un moyen de réduire le malheur d’autrui. Et ce n’est que dans l’amour pour les malheureux, pour ceux qui ne sauraient être autrement, que le sacrifice couronne l’amour. Il n’y a pas de profondeur dans l’amour sans sacrifice car la profondeur exige un grand renoncement. La vie ne paraît avoir de sens que dans le sacrifice. Mais, ironie amère, le sacrifice nous la fait perdre. Le sacrifice est l’affirmation suprême par un suprême renoncement. Se sacrifier pour quelque chose signifie découvrir une valeur au nom de laquelle on peut renoncer à tout ce que la vie nous offre ; par le sacrifice, on veut sauver quelque chose qui ne saurait exister que si la non-existence la compense. Mon anéantissement appelle à l’existence une autre forme de vie qui s’érige sur moi, qui suis devenu rien. Le sacrifice est une tentative pour sauver la vie par la mort. C’est ma mort qui est la condition de survie ou de naissance des valeurs ou d’un être."

                                                                                       E.M Cioran, Le Livre des leurres, 1936.

Bientôt 30 ans que Daniel Balavoine (1952-1986) et quatre autres personnes dont Thierry Sabine disparaissaient au Mali, victimes d’un accident d’hélicoptère durant le Paris-Dakar. Une semaine plus tôt, Balavoine arrivait en Afrique pour faire un reportage sur l’installation de pompes hydrauliques dans les zones arides traversées par la course. Avec Sabine, il veillait également à la bonne mise en place de l’opération notamment en négociant avec les gouverneurs de régions. Du chanteur de groupe de rock en missionnaire humanitaire, il a fallu à peine 10 ans pour que Balavoine se crée un destin en parfaite adéquation avec son époque. Un destin tragique voire christique puisqu’il meurt à 33 ans dans des circonstances quasi sacrificielles.

Claire Balavoine (sœur ainée de Daniel) et Alain Marouani (photographe privilégié du chanteur) ont eu ce beau projet de rendre un hommage au jeune homme disparu. Claire raconte la trajectoire fulgurante de son petit frère et Alain illustre le propos de quelques belles photos (dont certaines malheureusement étaient déjà bien connues). Quelques témoignages supplémentaires viennent corroborer la biographie romanesque d’un chanteur de pop-rock en état de marche comme il aimait à se définir. Patrick Juvet, Fabienne Thibault, Linda Lecomte, Catherine Ferry, Jean-Luc Roy, bref des gens très proches de Balavoine s’unissent autour des qualités indéniables de l’homme et du talent artistique du musicien. L'homme est un écorché vif, à la fois renfermé et grande gueule, sentimental et coureur de jupons. Mais c'est l'artiste qui tranche sur la vie privée: son œuvre est singulière et l'homme de scène a un charisme post-adolescent qui séduit.

Claire Balavoine s’intéresse tout particulièrement à la musique en évoquant les huit albums originaux du chanteur déclinant ainsi chaque étape importante de sa formation. De son explosion en 1978 avec Le Chanteur et dans la foulée l’opéra Rock Starmania à Sauver l’amour en 1985, son tube posthume en passant par Mon Fils ma bataille et Vivre ou survivre, autant de titres forts qui ont bercé les années 80 de leur mélodie électro-synthétique et de cette voix haut perchée qui montait jusqu’à trois octaves et demi.

Mais Daniel Balavoine était plus qu’un chanteur à minettes. Naïf, pudique, sombre et sensible, il voulait contribuer à changer les mentalités en s’investissant dans des causes qui lui tenaient à cœur. D’avoir été concurrent deux fois du Paris-Dakar lui ouvre les yeux sur l’Afrique. D’avoir fréquenté Mitterrand: sur le cynisme en politique, d’avoir un frère militaire: sur l’hypocrisie des pouvoirs militaires. S’il passe par la parole (son métier en fait) en invectivant de manière rhétorique le candidat Mitterrand ou en s’insurgeant devant les anciens combattants (deux épisodes célèbres en 1980 et 1983), l’action devient urgente et il décide en 1985 (largement inspiré par les courants Band Aid et Live Aid orchestrés par Bob Geldof) de passer à l’action. Elle aura raison de lui ce 14 janvier 1986 alors que l’hélicoptère dans lequel il se trouve se pose une première fois dans le désert face à la nuit noire qui empêche toute visibilité. La voiture de Bernard Giroux part alors les rechercher mais l’hélico redécolle pour une raison, qui 30 ans après, reste inexpliquée. On pense à un passager blessé par un serpent, ce qui est assez probable, et qui nécessite un rapatriement de toute urgence et cette ultime prise de risque. Le pilote a une perte de référence, un patin touche le sol, l’appareil vacille, part en toupie, et s’écrase en se désintégrant sur une centaine de mètres. Daniel Balavoine meurt avec les autres dans le désert qu'il aimait tant. Sa disparition tragique en fait une figure mythique car le public prend conscience de l’honnêteté du type; et du coup de la porté de son œuvre artistique voire intellectuelle. La violence du choc moral éprouvé par ses admirateurs est à l’image du choc physique de l'accident. Il n’était pas prévu qu’un gamin surdoué et en même temps maladroit parfois dans ses déclarations disparaisse subitement dans les taules d'un hélicoptère au Mali.

30 ans après, il fait partie des références musicales incontestables de notre époque. Ses musiques raisonnent encore, sa prose est terriblement touchante et sa voix reste éternelle. Claire Balavoine et Alain Marouani avec pudeur et respect ont écrit un bel album. On n’en apprendra pas plus sur le chanteur de ce qu’on savait déjà mais ce dernier livre permet de ne pas oublier celui qui hurlait qu’il voulait mourir malheureux pour ne rien regretter.

Octobre 2014

La Classe de rhéto d' Antoine Compagnon

L'Élève.

Antoine Compagnon (né en 1950) est professeur de littérature au Collège de France, après avoir travaillé dans des universités prestigieuses (Université de Columbia et Paris Sorbonne pour ne citer que celles-ci.) Spécialiste de littérature moderne, il n'en demeure pas moins un historien de la littérature; en témoignent ses ouvrages critiques et universitaires: Un été avec Montaigne (2013), Les Antimodernes, de Joseph de Maistre à Roland Barthes (2005), Le Démon de la théorie (1998), Proust entre deux siècles (1989)...

Il se plonge dans le récit autobiographique avec La Classe de rhéto (2012) qui retrace son année de première, en 1965-66, alors qu'il intègre un internat militaire à quelques kilomètres du Mans, dans une bourgade rurale et quelque peu isolée. Année de formation, initiatique pour le jeune Antoine, fraîchement revenu des USA où son père, général, officie à l'époque et peu de temps après la mort brutale de sa mère.

C'est presque un récit de genre que Compagnon nous propose de découvrir. Nous sommes dans un pays qui sort d'une guerre et qui en entreprend d'autres (Indochine, Algérie). L'atmosphère qui y règne, notamment durant ce type d'internat, est ordre, discipline, travail, camaraderie masculine, hiérarchie militaire. Entre le passé récent d'un jeune adolescent expatrié au professeur émérite qui écrit sur sa jeunesse, le lecteur, plongé dans le quotidien du lycée (avec des surnoms de camarades typiques: Porcinet, Bouboule, Petitjean, Wolff, Grand Crep's, Barnetche) est témoin des menus faits qui composent ce genre de scolarité. Amitié virile (voire trouble et ambiguë), bizutage des nouveaux, découverte des filles et du rock'n'roll, actualité politique brûlante, passion naissante pour la littérature, construction psychologique, métamorphose physique et assujettissement à l'ordre. Le sous-genre du livre sur la scolarité militaire est né!

Compagnon, en merveilleux conteur précis qui opte pour la vivacité d'un souvenir plutôt qu'à la véracité d'une preuve, nous offre un texte on ne peut plus nostalgique et mélancolique. Ce n'est pas à un critique littéraire que l'on apprend que tout est dans le style, ici transcendé par une sensibilité qui nous rend proches de grand Crep's et de Porcinet. Le lecteur baigne dans cette époque révolue des années 60 où l'on flânait chez les libraires, où l'on se battait dans les latrines, où l'on avait des perms pour Paris, où l'on cachait ses érections sous les draps des dortoirs et où  l'on écoutait Gainsbourg qui faisait chanter des insanités à France Gall! C'est un texte prodigieusement bouleversant, servi par des analyses très fines sur l'époque et des anecdotes tragiques sur ce qu'est l'existence en définitive (vue par un homme de 65 ans qui a revu dans sa vie tous les protagonistes ou presque du livre). Car Compagnon nous renseigne sur le devenir de chacun, souvent triste au final; en y mêlant ses souvenirs familiaux et le décès, agissant comme un leitmotiv, de sa mère. 1966 fut donc l'année charnière d'où naquirent des carrières que l'auteur nous révèle dans une sorte de récit structuré par les fractures du temps.

Lecture seine, sereine et heureuse que cette Classe de rhéto (où curieusement, le lecteur n'assiste qu'à très peu de cours!). Les souvenirs se passent en dehors des classes et des études, de même qu'ils se situent en dehors du monde du travail. La littérature nous parle de la liberté individuelle, du hasard, des lectures et des rencontres. En temps de vache maigre éditoriale, La Classe de rhéto est un texte très fort, très dense, où chaque détail compte, où chaque évocation donne du sens, où chaque souvenir s'inscrit dans une filiation, humaine et littéraire. C'est un livre remarquable et intense qu'a écrit Antoine Compagnon (une vraie rencontre avec un auteur) pour qui la classe de première fut le moment déclencheur d'une trajectoire intellectuelle atypique. Nous recommandons d'autant plus ce livre qu'il est épuré d'un certain système critique propre à l'auteur que l'on lit ici comme un véritable écrivain, et en outre, un excellent mémorialiste.

Février 2014.

Le Dossier Odessa de Frederick Forsyth

A la recherche de Roschmann.

Frederick Forsyth (né en 1938) est un spécialiste du roman d’espionnage. Mêlant actualité politique et histoire récente, ces « thrillers » sont écrits comme de véritables scénarios hollywoodiens (Ce que confirment de nombreuses adaptations au cinéma, notamment le roman qui nous occupe.).

Le Dossier Odessa (1972), son second roman, fait suite à son best-seller Le Chacal, qui le rendit célèbre dans les années 70.

Peter Miller est un journaliste allemand qui mène une vie réglée. Petits reportages routiniers, une belle voiture, une femme stripteaseuse, bref, rien qui puisse le conduire à rechercher un criminel nazi, auteur d’un carnage au camp de Riga durant la seconde guerre mondiale. Mais le suicide d’un ancien détenu et la découverte de son journal intime vont le pousser à retrouver le criminel et s’impliquer dans une enquête difficile et intense en prenant des risques.

Comme souvent chez Forsyth, la narration (où le suspens a sa large part) côtoie l’actualité politique. Ici, la résurgence nazie cherchant à anéantir Israël vingt ans après la défaite allemande. Le roman se déroule au lendemain de l’assassinat de Kennedy et les relations internationales connaissent un cataclysme entre Est et Ouest. C’est dans ce contexte que Forsyth s’intéresse à la tentative de résurrection des nazis implantés en Allemagne.

L’écriture est dépouillée, efficace et les recherches historiques de l’auteur fiables, ce qui confère à ce long roman un caractère assez plaisant. Du coup on suit les pérégrinations d’un anti-héros qui se mesure à la toute puissance nazie avec son cortège de manipulation, d’espionnage, d’infiltration, de violence, d’ignominie et de suspens. L’Organisation secrète des anciens SS est retranchée via un « Dossier Odessa » et déploie toute son armature pour comploter et organiser des actes terroristes contre l’ennemi juré Juif. Et du coup contre Miller dont les motivations sont vite découvertes.

Beaucoup de sensibilité également dans ce roman qui retrace au travers du journal retrouvé du déporté qui se suicide la crudité des actes commis par le nazi recherché, le dénommé Eduard Roschmann, véritable bourreau recherché pour crime contre l’humanité.

Foorsyth propose donc un roman assez haletant, bien documenté et assez fidèle à l’Histoire. Malgré quelques poncifs rocambolesques propres aux mauvais films hollywoodiens qui veulent à tout prix resserrer l’action, Le Dossier Odessa est un livre sérieux, tout autant que le film adapté du livre, réalisé par Ronald Neame avec John Voight en 1974.

Mars 2014

Les Chiens aboient de Truman Capote

La Caravane passe.

Truman Capote (1924-1984) est un écrivain important traversant cette seconde partie du XXè siècle. A l’instar d’un Mailer mais davantage dans la mondanité, il est un petit peu le symbole de ces années fastes où le cinéma hollywoodien brillait, les icônes sortaient et les faits divers inspiraient les romanciers.

Capote est resté célèbre pour quelques romans dont Les Domaines hantés (1948), Petit déjeuner chez Tiffany (1958), et surtout De sang froid (1966) qui rapporte de manière quasi documentaire un fait divers sanglant. Ce roman marquera le début de la gloire mais aussi la longue descente aux enfers de l’écrivain américain qui ne parvient pas tout à fait à se remettre de l’investissement, de la réussite et du succès du livre.

Dans Les Chiens aboient, nous sommes assez loin de tout cela. Capote réunit quelques textes autobiographiques parcourant trois décennies (1948-1974) et mêlant des thèmes assez variés comme le tournage du film de Richard Brooks qui adapte De sang froid, ses différents voyages dans le monde, ses rencontres littéraires et ses impressions esthétiques.

L’écrivain y est à la fois précis et nostalgique, auteur et journaliste, enfin homme libre et boulimique de travail. Son regard sur les siens est vigilant, bienveillant quoique mystérieux et inachevé. On lira ces quelques textes, dont certains s’apparentent à des nouvelles (notamment Lola qui relate sa relation avec… une perruche), avec curiosité, intérêt et parfois surprise. Ses récits de voyages restent bucoliques quand ses reportages demeurent très réalistes, le texte qui rapporte les coulisses du film de Brooks est assez fort.

C’est donc un Capote à plusieurs casquettes que l’on découvre ici dans un ouvrage mineur, certes, mais porteur d’une œuvre plus dense, plus resserrée. A lire pour compléter le regard que l’on a sur cet écrivain fantasque.

Avril 2014

Lettres d'amour à Lélo Fiaux d'Alberto Moravia

L'esprit contre le corps.

Les éditions Zoé proposent un ouvrage curieux, du moins original mais très intéressant. Grâce à la collaboration du musée Jenisch Vevey, elles éditent les lettres qu'Alberto Moravia (1907-1990) a écrites à Lélo Fiaux (1909-1964), une artiste peintre rencontrée en 1933 dans une rue de Rome. Leur correspondance (du moins celle retrouvée qui regroupe 30 lettres de Moravia ) n'est pas plus imposante que leur relation (quelques mois qui débouchent sur un avortement et une rupture). De 1933 à 1937, Moravia ne parviendra pas à oublier Lélo et le lui signifiera dans des lettres très touchantes et qui souvent tranchent avec l'idée que l'on a du célèbre romancier (qualifié de subversif et porté sur les questions du sexe).

En effet, Moravia est amoureux, et du coup un peu bête et frustré d'un amour qui dure peu et qui se perd au fur et à mesure du temps face à l’absence. Lélo est l'exemple type de la femme affranchie, style garçonne indépendante des années 30 en pleine crise d'émancipation libertaire (pas de famille, pas de patrie, pas de travail) qui collectionne les aventures sexuelles sans s'attacher véritablement et qui vit de son art. Du coup, Alberto, plus sentimental et dont l'amour spirituel l'emporte sur la trivialité sensuelle, souffre et demande à la belle peintre de lui donner des nouvelles, de venir le voir, de le comprendre et de l'attendre. Mais c'est ignorer le destin d'une femme libre qui sait ce qu'elle veut en matière d’amour et de sexe ; et à lire Moravia, il semblerait qu’il ait été mis sur la touche assez rapidement. Curieusement, c'est au moment où l'écrivain rencontre Elsa Morante (1912-1985) que la dernière lettre à Fiaux est envoyée. Après plus rien.

Moravia se veut extrêmement sensible à l'amour sublime et aux sentiments bien plus qu'au désir purement physique (qui lui, semble prédominer chez Fiaux). Pire, il dénature l'acte bestial au profit d'un amour malheureux et lointain teinté de romantisme. Les deux voyageant énormément, ils finissent par se perdre géographiquement, puis affectivement. C'est aussi une lutte symbolique entre l’écriture et la peinture qui a ce pouvoir tranchant de  représenter n'importe quelle contrée quand la première a besoin de tout un environnement psychologique, et du coup amoureux, pour produire. Moravia travaille dur durant ces quatre ans et publie quatre livres. Mais le ton est pessimiste (surtout qu'une guerre contre l'Ethiopie approche) et l'écrivain préfère la solitude aux plaisirs faciles qu’il côtoie durant ses voyages.

C'est donc une très jolie curiosité que ces lettres à Lélo Fiaux. L'homme est écrasé par sa peine mais le ton est digne, et l'on imagine l'absence se creuser entre eux. Moravia s'intéresse même aux hommes qui partagent la vie de sa bien aimé, histoire de faire encore partie des meubles, d'être le compagnon fidèle, celui qui aime plus que les autres. Résultat, une autre femme prendra sa place,  et cela définitivement. A noter également la très bonne mise en page de l’ouvrage avec la présence en papier glacé de photos des deux protagonistes et de certains tableaux du peintre. Un beau livre comme on aimerait en découvrir plus souvent.

Novembre 2014.

La Mort est ma compagne de Louis Zamperini

« Il n’y a pas de microbes au milieu du néant. »

                                                               Louis Zamperini

Invincible.

Si tout ce que Louis Zamperini (1917-2014) raconte dans Devil at My Heels (Le Diable à mes trousses) publié en 2003 est vrai, alors l’athlète-aviateur est un véritable héros des temps modernes ! Pas étonnant qu’Angelina Jolie se soit appropriée ce récit pour en faire un film hollywoodien tant son existence est peu commune et sa résistance au Mal est surprenante.

Tout démarrait mal pour le jeune Zamperini habitué à l’école buissonnière, aux bagarres de rues et aux petits délits. Mais un soir, alors qu’il est planqué dans un wagon de train de marchandise après un ultime acte de délinquance, manquant d’oxygène et se demandant comment il se sortirait de ce mauvais pas, il aperçoit dans un autre wagon des gens distingués attablés et dînant dans un confort bourgeois. Il prend conscience de son absurde situation et décide de se reprendre. Finies les bêtises, lui aussi aura droit à de la considération, et grâce à son frère aîné persuadé de ses talents de coureur, il commence à s’entraîner à la course. Doté d’un tempérament de battant et d’un mental de fer, il commence à se distinguer, parcourant les championnats universitaires, régionaux puis nationaux pour finir aux J.O. de 1936 et serrer la paluche d’un certain Adolphe H. Devenu une star internationale, il s’engage en tant qu’aviateur en 1941 alors que les USA entrent dans le conflit mondial. Après moult exploits guerriers et quelques frayeurs aériennes, son avion s’écrase dans le Pacifique. Avec deux compagnons, il dériva 47 jours sur un radeau au milieu des requins, sous une température de feu, combattant tempêtes, faim, soif et quelques mitrailleuses avant d’être capturé par les japonais et d’être torturé pendant près de deux ans dans divers camps ennemis. Le retour en terre de paix est curieusement plus compliqué pour le jeune homme qui se marie et fonde une famille. Le passé le rattrape par des cauchemars et il se met à boire jusqu’à ce que la religion et la foi viennent à nouveau le sauver d’une perte annoncée. L’homme est mort à 97 ans après avoir prêché la bonne parole durant 70 ans, pardonnant à ses bourreaux (dont le sadique L’Oiseau, leitmotiv du tortionnaire qui vient le hanter jusqu’à la fin de sa vie) et s’occupant des jeunes défavorisés.

Si le récit est agréable par bien des points (malgré quelques passages inégaux), on peine parfois à croire le vétéran américain devant l'enchainement d’événements aussi incroyables. Zamperini croit en la résistance du corps et de l’âme, et il est vrai qu’il revient souvent sur l’importance de sa carrière de sportif de haut niveau qui lui a permis de tenir devant les embûches et l'extrême souffrance. Les passages les plus saisissants sont sans doute ceux qui relatent la longue dérive en radeau avec ses deux camarades dont l’un ne put tenir si longtemps et fut jeté à la mer comme un vulgaire chiffon.

Romancé ou pas, Zamperini nous propose un véritable récit d’aventures avec une gentille morale américaine qui n’a pas manqué d’intéresser Hollywood qui sort ces temps ci l’adaptation du livre au cinéma. Pour les adeptes des récits de vie, La Mort est ma compagne ravira tout de même tout bon lecteur dont l’existence est plus calme et reposante !

Décembre 2014

Le Panoptique de Hans Magnus Enzensberger.

Grandfather is watching you !

On ne présente plus Hans Magnus Enzensberger (né en 1929), auteur allemand entre autres de Médiocrité et folie, Requiem pour une femme romantique, Hammerstein ou L'intransigeance (enquête magistrale sur un général allemand durant la guerre), Politique et crime. Ses livres s’intéressent autant à l’histoire (souvent politique) récente qu’à notre époque contemporaine, que ce soit des essais ou des romans. Esprit éclairé mais sceptique, il s’attaque en quelque sorte à la décadence moderne, à l’insuffisance des esprits tout en faisant preuve d’analyses nuancées.

Son Panoptique s’inscrit dans ce regard lucide, amusé et critique des usages actuels qu’il compare souvent avec la mythologie ou l’histoire plus récente afin de montrer à la fois la régression anthropologique et les progrès administratifs (dont la technique et la médecine font partie). A l’instar d’un Exégèse des lieux communs (L. Bloy, 1902), Enzenberger propose 20 problèmes insolubles traités en 20 démonstrations morales et récréatives ! De la micro économie au monde de l’entreprise en passant par la culture populaire, le sexe  et la politique, l’essayiste allemand relève l’inacceptable (la décadence actuelle visant à tout relativiser au nom du productif et du consumérisme) tout en défendant certains traits propres à la modernité (organisation administrative, joie du progrès). Ce qui est jubilatoire n’est pas la polémique créée autour d’un thème factuel, mais le style alerte et enjoué d’un vieux briscard à qui on ne le l’a fait pas. L’œil de l’essayiste a cela de plus sur le spécialiste,  c'est-à-dire que la vision et le style créent une profondeur et une subtilité de l’analyse bien plus percutante qu’un cours théorique. Du coup l’écrivain part d’une réflexion simpliste ou d’un exemple trivial : une tache de café, la trace d’un chewing-gum sur le bitume pour en arriver à aborder des chapitres plus pugnaces : les totalitarismes, la transparence, le transgenre ou les services secrets !

Mémorialiste, Enzensberger montre le bon sens de l’écrivain qui de son panoptique analyse certains clichés de notre société. Etait-ce pire avant ? Qu’est-on en train de vivre ? Quelle prospérité ? Quelles menaces ? Pourquoi en est-on arrivé là ? Quelles sont les solutions ? En même temps, tout n’a jamais aussi bien fonctionné ! L’allemand reste mitigé mais en moraliste, s’amuse  en restant elliptique ou généraliste sur les grandes et petites questions de notre temps qui base beaucoup de ses préoccupations sur le sociétal.

Un livre qui se lit comme une promenade, et comme toute promenade bucolique ou sportive, l’occasion est toute trouvée pour s’instruire, découvrir, profiter et comprendre les enjeux avant de les oublier.

Décembre 2014.

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