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Anthologie Théâtrale de Sacha Guitry

 

 

« Je suis content de moi parce que, ne m’étant pas marié, je ne trouve pas le soir, en rentrant, une dame qui a mon âge et qui aurait des bigoudis en plus… »

                                                                                                                                      Sacha Guitry, Le Veilleur de nuit, 1911.

Cette tirade pour le moins claire du « Monsieur », vieillard lucide et amoureux d’une jeune femme volage, qui pour la garder et s’assurer qu’elle ne le trompe pas en son absence, se satisfait de l’amant sympathique qu’elle a trouvé, n’éprouvant du coup plus de crainte qu’elle continue à le faire, résume assez bien le ton adopté dans l’œuvre de Guitry. Ce personnage du Veilleur de nuit est un sage à double titre, par son âge et son statut de philosophe reconnu et respecté, qui lance à son « rival » cette phrase définitive sur la question du couple et du mariage. Ode à la liberté en amour s’il en est, à la recherche du plaisir peut-être, en tout cas, plaidoyer féroce contre les institutions construites autour du couple qui n’ont pour conséquences inéluctables que le mensonge, la trahison, la feinte et l’adultère. Constatation amère de l’impossibilité radicale de ce dernier au profit d’une quête proprement illusoire mais dont le seul attrait reste la séduction et le plaisir facile. Car Guitry a mêlé dans son théâtre, que l’on peut qualifier de vaudeville, du moins au début de sa carrière, la farce tout d’abord pour répondre au genre puis la férocité grâce à un style souvent sans complaisance et enfin une lucidité propre aux grands auteurs conscients du grand cirque affectif qui touche le cœur des femmes et des hommes. Trois degrés d’analyse pertinente qu’il gère grâce à la représentation théâtrale qui privilégie en premier lieu une situation unique et concrète, le dialogue, et la complicité du public pris à témoin. Il a combiné ainsi, dans une structure scénique assez simple, dénuée d’artifice, trivialité quotidienne et sentence implacable, littérature populaire et constat glacial, dialogue comique et universalité du discours. En cela, son théâtre est assez ravageur, souvent drôle, sensible, jamais vulgaire, toujours mordant et en proie au désenchantement amoureux.

C’est l’historien Alain Decaux qui propose cette anthologie théâtrale en décidant de présenter et d’inclure sept pièces célèbres de Sacha Guitry. Celle-ci a pour but premier de faire connaître au public profane un aperçu significatif de ce que furent le talent et la verve du dramaturge, et il est vrai que le choix a dû être cornélien lorsque l’on sait qu’il en reste 118 à découvrir ! Sept pièces tournant autour du couple, de ses combines, de ses contraintes, de ses illusions, parfois même de sa force, le tout espacé dans le temps et qui vont de Nono créé sur scène en 1905 au succès populaire Désiré paru en 1927. 22 ans de vaudeville avec souvent pour thématique une triangulaire classique entre un couple et un élément perturbateur qui va faire éclater en lambeaux le socle déjà fragile d’une union en montrant qu’elle ne demandait qu’à s’effondrer. Quand ce n’est pas un amant qui vient semer la pagaille, c’est une femme qui quitte son mari ou une rencontre fortuite qui s’impose. A chaque fois, la pièce est centrée sur une imposture ou une absence. Mais pour ne pas déprimer tout le monde, Guitry sait user de son talent de conteur, de dialoguiste subtil, et surtout de comique sensible pour apaiser quelque peu le drame du couple dont il détaille les enjeux, les raisons, et les failles préalables à sa chute. Quoiqu’en avançant dans l’œuvre, on distingue nettement une évolution du traitement. On passe pour ainsi dire de la farce pure à la comédie amère, voir dramatique.

L’exagération, le ridicule de dizaines de répliques absurdes utilisant des jeux de mots volontairement mauvais qu’ils en deviennent comiques abondent dans l’œuvre de Guitry. Comme dans Nono pour ne citer qu’une occurrence, le jeu de mot assez gratuit instaure une sorte de brève coupure avec la dramaturgie et permet un moment de sortir de l’intrigue au nom du comique pur, petit relâchement en quelque sorte.

Jules. – C’est une dépêche, monsieur.

Robert. – Une des pêches du jardin qui est mûre ?

Jules. – Non, une dépêche en papier.

(…)

Robert. – Oh !

Jules. – Un malheur ?

Robert. – Non ! mon oncle est mort !

Osons une comparaison avec le théâtre racinien qui usait d’un style très sobre pour exprimer la fatalité humaine promulguée par des dieux féroces et les passions dévastatrices des personnages pour dire que Guitry, dans un tout autre genre, utilise le comique de situation, de langage ainsi qu’une certaine simplicité de style pour contrecarrer quelque peu le propos assez noir qui est sous jacent, du moins dans ses premières pièces.

Guitry semble se ficher des conventions et de la pression des critiques littéraires, il écrit un théâtre vraiment piquant, drôle souvent, intelligent, sans fioriture, allant directement à l’essentiel, ce qui est la plupart du temps le signe des grands auteurs. Une lucidité assez grave, une vision existentielle et un talent d’écriture marquent donc ces sept pièces. Car derrière cette vision pessimiste, les caractères fort drôles ou pathétiques ne sont jamais stigmatisés, Guitry étant trop conscient des défaillances sensibles à l’âme et au cœur humain ; d’où une espèce de tendresse témoignée à ses personnages, qu’ils soient victimes ou plus volontaristes. Même si parfois, il a la dent dure.

Stylistiquement parlant, il faut tout de même souligner que les répliques fusent, sans jamais se perdre dans la lourdeur. On est, et cela n’est pas sans logique, assez proche d’un Feydeau dans la construction, et la morale de chaque pièce. Peu de décor, peu de bouleversement trop radicaux mais une évolution constante vers le dénouement, parfois elliptique de façon à plonger le lecteur ou le spectateur dans la réflexion immédiate ou la constatation amère. Sa vision devient moins pessimiste et moins cinglante au fur et à mesure du temps, mais témoigne souvent d’une certaine mélancolie. Des pièces comme Mon père avait raison, Je t’aime ou Désiré en témoignent.

Car Guitry ne fait pas de cadeaux. Les hommes sont souvent des coureurs de jupons et les femmes leurs objets consentants ou pas. Jeu de chat et de souris, de dominants et de dominés où tous les coups bas sont permis. Trahison des couples, d’une amitié, d’une famille au nom du désir féroce de posséder, de courtiser ou de succomber. Chacun ment et se ment, calomnie et est calomnié et le remord n’est pas de rigueur. La femme est parfois décérébrée (Comme dans Nono, où les deux protagonistes masculins se la jouent à la courte paille avec son consentement!), se laissant conduire là où on décide de l’emmener, refusant le choix, acceptant d’être courtisée par narcissisme et non par amour, ou encore fatale en quittant du jour au lendemain son mari, et se jouant de lui. Bref, Guitry n’est pas tendre (notamment avec les femmes), montrant un monde dominé par la concupiscence, le pouvoir de l’argent, et les intérêts mesquins.

En cela, Deburau (1918) et Mon père avait raison (1919) sont deux pièces proprement dramatiques où l’humour n’y est qu’éparse face à la gravité du discours (un peu pathos parfois, il faut en convenir). L’on parle là d’acteurs asseulés et incompris, d’hommes quittés et en proie à la solitude, au fatalisme et à la mélancolie d’avoir perdu l’être cher. Pièces quelque peu moralistes et pas tendres avec la gent féminine qui est souvent la cause première du drame que vivent les maris quittés. Alors, l’auteur laisse place à l’importance de la transmission d’idéaux ou de vertus importantes à avoir dans ces cas précis. On passe d’un coup de la comédie de boulevard avec ses déboires sentimentaux classiques au drame où gisent en surface les fêlures intimes, les ravages de l’amour et les regrets amers. Désiré, la dernière pièce de l’anthologie semble être le compromis subtil entre la comédie et le drame. Tout y est maîtrisé, humour comme dialogue sérieux, on voit là des personnages « adultes », conscients de leurs failles et agissant en conséquence. On est assez loin de Nono, où tout était permis ou presque. C’est ainsi que se finit cette anthologie, somme toute honnête quant au travail éditorial, qui permet surtout de montrer le talent indéniable d’un homme à multiples facettes. Guitry en plus d’être le célèbre dramaturge que l’on connaît, a été aussi un grand acteur ainsi qu’un cinéaste avisé.

Juillet 2007

Albert Cohen de Franck Médioni

A lire la biographie de Franck Médioni, une idée frappe d’emblée : Albert Cohen (1895-1981) a sciemment installé un esprit de contradiction permanent au cœur de sa vie et de son œuvre. Il a été pour lui un moteur, une manière de se distinguer, mais aussi d’affirmer sans rechigner sa complexité, ses excès, son identité, sa sensibilité et son intégrité. C’est peut-être pour cela qu’il a une place un peu à part dans la littérature du XXè siècle, inclassable, solitaire, passionnante.

Car Cohen a toujours eu un double visage, une double activité, une double personnalité et parfois une double femme ! Fils de commerçant juif, il quitte Marseille pour Genève pour suivre des études de droits. Très vite et grâce à l’appui de certains amis, il participe au mouvement sioniste et rentre en tant que délégué à la SDN. Plus tard, et n’abandonnant jamais son activité politique il intègre l’ONU où il dirige une section juridique pour les réfugiés. Ces diverses activités militantes et politiques (Il rejoint De Gaulle à Londres en 1940 avec lequel il aura quelques contacts.) n’ont cessé de l’occuper, ce qui explique en partie l’écart certain qui sépare les œuvres entre elles. Cohen l’affirme lui-même, durant ses activités professionnelles, il cessera d’écrire totalement, ne trouvant parfois ni le temps ni l’envie. Et pourtant, il dira que la littérature a conduit sa vie entière. Et les sacrifices ont été nombreux, parfois même au péril de sa santé mentale.

Pourtant son œuvre parcourt le siècle : En 1921 il publie un recueil de poésie Paroles juives, en 1930 Solal, son premier roman rencontrera un très grand succès, en 1933, il transpose son roman en pièce de théâtre, cela donne Ézéchiel. En 1938, il écrit Mangeclous et il faut attendre seize ans avant qu’il ne publie en 1954 Le Livre de ma mère, ode et hommage à sa chère mère disparue, puis 1968 où  Belle du Seigneur finit par être accepté par Gallimard après de nombreuses coupes imposées par l’éditeur. Enfin en 1969 paraissent Les Valeureux, roman qui devait faire partie intégrante de Belle du Seigneur et qui se déroule chronologiquement avant celui-ci. En 1973 et 1979, l’homme vieillissant propose deux livres de réflexions et de souvenirs avec Ô vous, frères humains, et les Carnets 1978.

Dans son livre, Médioni alterne de manière assez fluide les périodes charnières de l’auteur et ses activités littéraires : La rencontre avec Pagnol, les premiers relents d’antisémitisme qu’il ressent alors qu’il n’est qu’enfant, ses études de droit en Suisse, son éveil aux sens, son travail diplomatique, et sa passion pour les femmes jalonnent sa biographie prise entre création littéraire et publications. On apprend à connaître un homme exigent qui ne cessa de travailler pour son pays et pour la littérature. Un esprit fin emporté par la fougue de l’écriture juste, l’action dans le domaine juridique et l’ascèse pour accomplir son œuvre. Cohen ne semble pas avoir fréquenté assidûment ses contemporains. Il demeure dans l’esprit de ses lecteurs un solitaire quelque peu acariâtre, neurasthénique, provocateur et narcissique. Les témoignages de quelques femmes dans le livre s’accordent sur ces points. Cohen voulait qu’on l’aime, qu’on se dévoue pour lui, mais il donnait très peu en retour, occupé qu’il était par son travail d’écrivain et son immense orgueil. Myriam, sa fille, raconte : « Combien de fois je l’ai entendu dire : ˝Etre admiré et même rechercher les honneurs, c’est en fin de compte le besoin d’être aimé.˝ »

Pourtant la vie ne l’a pas épargné car il perd ses deux premières femmes très tôt, toutes deux emportées par la maladie à 28 et 34 ans. Puis la dépression, les problèmes de santé permanents, une fragilité psychique et physique vont l’ébranler sa vie durant, rendant le quotidien souvent pénible à vivre. Médioni insiste sur l’enferment de l’écrivain, des jours entiers sans quitter sa chambre de travail, n’acceptant aucune visite (pas même celle de sa femme), parlant à peine à ses proches, acceptant seulement qu’on lui porte son repas.

Cohen a donc été un écrivain à la fois extrêmement scrupuleux et dilettante, refusant l’appellation d’écrivain mais ne vivant que pour la littérature, vivant dans une certaine austérité mais répondant aux médias qui veulent le filmer ou l’interviewer, affirmant sa relative misanthropie et prônant l’amour de son prochain. Sa singularité dans le monde littéraire se vérifie aussi grâce à son chef d’œuvre incroyable, ce monument qu’est Belle du Seigneur qui à ce jour est l’un des romans les plus vendus en France, sans compter le nombre de pays l’ayant traduit. Œuvre foisonnante, véritable fresque des sentiments humains, cette œuvre représente à elle seule ce qu’a été la vision esthétique de Cohen qui, rappelons-le, a toujours mis de sa vie dans ses écrits. « On n’écrit toujours qu’un seul roman » est une idée qu’il aurait pu admettre lorsqu’on s’intéresse à sa production littéraire.

Le livre de Médioni retrace avec précision la longue vie de l’écrivain. Ses sources apportent à la fois une vision globale du génie de Cohen ainsi qu’une compréhension de l’œuvre en y livrant quelques clefs. Il cite un certain nombre de critiques parues à l’époque sur les sorties de Solal et Belle du Seigneur. On regrette seulement trois choses. Médioni semble trop investi par son amour de Cohen et ne prend pas assez ses distances avec son sujet, notamment au début de sa biographie où il ne cesse d’encenser le futur écrivain en relatant son apparente originalité. Or, bon nombre d’écrivains ont des révélations précoces, et se distinguent très tôt. Il ne dit rien non plus sur la formation intellectuelle de Cohen, ses lectures, ses techniques littéraires, hormis les classiques références aux grands auteurs. Enfin, en tant qu’écrivain sioniste, Cohen s’est beaucoup investi pour la cause juive. Et Médioni ne fait que deux allusions à la Shoah sans rentrer dans le détail. Or ce gouffre historique a dû marquer un écrivain comme Cohen. On aurait préféré une étude plus approfondie sur ce point au détriment d’autres moins importantes, notamment sur la fameuse robe de chambre de l’écrivain !

Octobre 2007

Après l'histoire de Philippe Muray

Epuration festive

 

Le roman de l’absence d’autrui est la seule aventure humaine qui puisse désormais être contée.

                                                                                  Philippe Muray, Après l’histoire, 1998.

Après l’histoire sort en poche après être paru en deux volumes aux Belles Lettres. Il rassemble deux années de chroniques mensuelles écrites en 1998 et 1999, sous forme de journal de bord avec des analyses scrupuleuses et pertinentes sur l’époque post-moderne que Philippe Muray haïssait par-dessus tout. Et il y a de quoi. Il décrit ainsi une longue période en grave mutation, partant, la plupart du temps, d’exemples pris dans divers journaux ou observés directement par ses soins, qui n’ont pour aucun d’entre eux de comparaisons semblables avec un passé encore récent (Disons 1950-1960, bien que l’ère festive, si elle prend racine durant les années 70, n’explose littéralement qu’au début des années 90.). Muray voit et souligne un monde qui change dramatiquement vite mais qui surtout laisse place à des faits actuels totalement inédits, ce qui ne serait rien en somme s’ils n’avaient pour but caché, de proposer un Mal encore plus nocif que celui qu’ils tendent à supprimer. Ce mal est alimenté par un esprit de fête permanent qui englobe à coup de grandes avancées conceptuelles l’esprit humain! C’est ce monde posthistorique qu’il tente ici de définir et de saisir en montrant de façon extrêmement précise et documentée la teneur purement nouvelle des faits relatés. Ces métamorphoses sociales, politiques, économiques, juridiques et culturelles, s’implantant à une vitesse surprenante, prétendent éradiquer, au nom du modernisme ambiant, toute idée du Mal au nom d’un Bien général qu’elles génèreraient, ce qui semble contenter les assoiffés de fêtes, de massification ou autres consommateurs fous de concepts en tout genre, tout en provoquant de façon perfide, dissimulée, ou encore perverse, un monde uniforme, une vision unilatérale de ce qui est bien et mal. Une nouvelle idéologie présentée insidieusement comme factuelle ou purement citoyenne mais qui cache et parsème une politique sujette à un nouveau totalitarisme. La thèse de Muray est la suivante : Il décrit ici un monde tellement miné par le libéralisme que ce dernier propose de créer pour ses consommateurs afin de mieux les manipuler une société hyperfestive qui aura pour but principal de les dé-singulariser, d’annihiler les différences de bases (adulte/enfant, masculin/féminin, ville/parc, vie/mort, etc.) en vue de créer une immense foire généralisée et s’implantant dans les secteurs les plus importants de l’activité humaine au nom du bien de tous et de l’émancipation globale du citoyen. « L’ère hyperfestive » est née et peut s’étendre à volonté ; avec en arrière plan une idéologie qui n’autorise en aucun cas de contestations ! (Puisque qu’elle sait ce qu’est le bien pour tous !)

Dans ce livre essentiel et maîtrisé d’une plume de maître, Philippe Muray, dont la post-modernité est devenue l’ennemie numéro 1, recense durant deux années consécutives, celles qui précèdent l’an 2000, âge d’or de l’ère festive, une multitude de faits concrets, de discours politiques, d’actes citoyens, de manifestations symboliques, de comportements nouveaux pour rendre compte de cette mutation anthropologique, distinguant une bonne fois pour toutes deux mondes distincts, l’ancien monde et le nouveau monde, l’histoire et après l’histoire, dernière phase où nous nous trouvons, comme englués dans l’irréversible et l’inédit. Il invente le terme « Homos festivus » pour décrire le nouvel homme du vingt-et-unième siècle : une espèce de « néo-beauf » obsédé par  l’apparence, le jeunisme, la technique, la fête, la pureté, la santé, la transparence, la tolérance, l’hédonisme, le tourisme, l’indifférenciation, le pénal, l’art moderne au nom d’une vertu apparemment universelle, en fait celle qu’il a définie afin de la proclamer et de l’étendre. En fait, ce genre nouveau est le symbole d’un pouvoir dominateur qui, sous couvert d’idées très sympathiques de paix et de tolérance, nous impose un monde globalisant, rejetant toute contre pensée (surtout si celle-ci est puisée dans quelque passé rugissant), et marqué par une idéologie bien pire que ce qu’elle entend dénoncer. Une nouvelle idéologie dont la propagande ignoble est dissimulée dans les roues des rollermen, les décibels des raves parties et les cotillons de Paris-plage. Homos festivus veut éradiquer tout monde ancien, se mêle de ce qui ne le regarde pas, impose son festivisme partout et ne conçoit aucun contre-pouvoir ! Muray, hagard devant ces changements, nous propose de le mettre au grand jour en vue de le piéger définitivement devant ses multiples contradictions.

L’ère festive a pris le pouvoir au nom du Bien pour tous. Le jeunisme, le loisir, l’uniformisation, la flexibilité, l’industrie de l’éloge, les fabricants de concepts imposent de manière terrifiante leur terrorisme à usage festif ! Et personne n’est en droit de la critiquer au risque d’être taxé de réactionnaire, voir même de fasciste par ces clowns, car c’est au nom du Bien de tous que la société bouge. Muray nous décrit ici un monde consternant, noyé par la bêtise d’abord humaine, l’homme en fait preuve depuis la nuit des temps, mais pris d’assaut par le pouvoir médiatique gavé de « people », politique rongé par l’obtention à tout prix du pouvoir, puis économique dont le libéralisme a pris les commandes depuis quelques décennies. Ces trois instances ont su, au nom de ces maîtres mots et par le développement d’autres idéaux puisés dans cette nouvelle ère festive, instaurer une nouvelle humanité dominée par cette idée du Bien. Du bien qui devient pire que le Mal. Un empire du bien, une espèce de nouvelle tyrannie à laquelle on aurait mis un nez rouge. Sauf que ce nouveau despotisme clownesque n’a définitivement rien de drôle.

Car Muray a ses idées sur la question. Sensible à ce que représente la vie humaine avec ses qualités mais aussi ses défauts, ses moments de grand bonheur, mais aussi ses limites, conscient que la mort, le malheur et autres réalités sordides font aussi parties de la vie (autrement dit sa négativité), il accepte purement et simplement ce qu’est le principe de réalité en prenant tout simplement en compte la complexité de la nature humaine, ce que tend à nier les partisans de cette nouvelle ère qui au nom de sa formidable illusion, annihile purement et simplement ce qui a fait l’homme et la nature depuis la nuit des temps ; c’est-à-dire un condensé subtil de bien et de mal où la perfection n’existe pas au détriment du mystère humain et de son côté éminemment imparfait. Ce que notre nouveau monde n’accepte en rien. Il n’accepte pas que la neige, la mer ou le ciel (source de loisirs intensifs, de tourisme de masse, de sport de haute voltige) se rebiffent de temps en temps contre l’homme ! Pour ce dernier, la nature doit se ranger au rang de concept parmi son monde festif foireux. Exemple pris parmi d’autres de la post-historicité.

Les conséquences sont, à bien réfléchir, non seulement inédites (d’où ce concept de post-histoire, nous sommes dans rien de comparable), mais proprement inquiétantes. Au nom du « festivisme » le plus coriace, de l’art moderne le plus ridicule, de la technique la plus dangereuse, tout est permis, et le moindre refus est banalisé, la moindre critique censurée au nom du modernisme qui délivre l’homme de ses contraintes, et lui permet de « s’éclater » en temps et en heure. Le capitalisme a bien compris qu’aucune dictature ne pourrait s’implanter facilement puisqu’elle entache les principes fondamentaux de la dignité humaine. Alors, en proposant à l’humain-moyen une posture de consumériste, de ne plus jamais être malade, de pouvoir bronzer sur des quais ensablés, de se déplacer en rollers, de patiner dans la tour Eiffel, de faire du tourisme de masse, de s’aider en permanence de la technique, d’affirmer son existence par quelques « prides » débiles, de briser les singularismes de base, de transformer la ville en immense parc d’attraction, bref de lui proposer un terrorisme à usage hyperfestif où il sera le centre de la cité (et son nombril, celui du monde), où il sera rassuré d’exister, il en fait un vrai mouton aveuglé par ses désirs et l’entraîne dans un système unique, égoïste, égocentrique, où la seule vision possible sera l’excès de jouissance, l’obsession du « Moi » et l’intime conscience de faire acte de citoyenneté et de tolérance. 

La grande thèse de Muray est de montrer que ce monde domestique n’a pas de précédent. Et pour cela, il peut s’appuyer sur Péguy qui au début du siècle dernier déclamait déjà que le monde moderne n’a jamais eu de précédent. Et bien, ce monde post-moderne, posthistorique est un monde indépendant, ne reposant sur aucune autre structure du passé. Et Muray de citer par dizaines des exemples indigents qui confortent notre monde en pleine mutation et que certains se refusent de voir, de toute évidence pour cautionner ces menus faits qui agrémentent aveuglément leur vie de tous les jours. Le beauf idéologue a pris le pouvoir et impose son idéologie auprès des classes sociales, elles-mêmes embeauffisées par l’époque de Paris-plage, du « Tamagoshi », de la fête de la musique, des rollers, des rêves parties, du théâtre de rue et donc de la culture de la fête. Ce monde gouverné par cet esprit de fête permanente (qu’avaient justement pressenti Nietzsche, Musil, Aymé ou encore Bernanos), conceptualisé par nos gouvernants (Lang, Royal, Jospin, Chirac et Clinton (pour ne citer qu’eux) étant les instigateurs de première ordre), instaure une nouvelle humanité bornée, dictatoriale, obsédée par ce qui devient un devoir festif, au nom d’un système néo-libéral qui a pour but ultime, d’emprisonner la planète dans son règne économique, mais qui au-delà, abolit et censure toute volonté critique en vue d’exterminer l’art au nom de l’accord général. Dans ces sociétés dites démocratiques, l’autodafé n’est plus de rigueur, mais l’on évacue de plus en plus (par les médias hyper puissants, le pouvoir politique et les grosses multinationales qui possèdent la moitié des marchés mondiaux) grâce à la volonté de rentabilité permanente, l’intelligence et l’art tels qu’ils existaient encore il y a encore quelques dizaines d’années.

Sous cette société hyperfestive convaincue d’éradiquer le mal s’instaure une société basée sur la transformation du réel obsédée par la transparence absolue d’où une envie de pénal permanente au moyen d’associations militantes (féministes, écologistes, animales, etc.) contribuant à endoctriner dans une espèce de tourbillon conceptuel, ses usagers. Avant, la dictature interdisait tout à l’homme, aujourd’hui, la société posthistorique le lui impose. Tout ce qui ne rentre pas dans le système ultra festif, ultra tolérant, ultramoderne est banni et annihilé, sans détour, et possibilité de justification. Telle est la loi d’Homos festivus.

Sur le livre en lui-même, notons que même si Philippe Muray observe aussi le spectacle atroce de cette « festivosphère » en transe en tant que simple citoyen (plus tard, il assistera, médusé, à la première Nuit blanche à Paris !), il s’en remet  essentiellement aux journaux et aux feuilles délirantes des Monde, Libération, et autres abjects Nouvel observateur, organes du tout festif qu’il méprise certes, mais dont il se sert pour contre-attaquer leurs théories ou commenter les faits-divers relatés par ces derniers. Bien évidemment, il n’avait pas le don d’ubiquité, mais, et c’est l’unique réserve que je mettrais à ce livre absolument indispensable à qui veut décrypter cette époque assez lugubre et qui se présente sous les cotillons les plus nocifs, les journaux en tant qu’instance médiatique hyper puissante ne reflètent que ce qu’ils veulent bien montrer. La vie est ailleurs comme l’écrivait Kundera. Les médias ne représentent pas toujours la société qu’ils tendent à décrire ou à analyser même s’ils permettent à Muray de tomber sur des articles typiques de l’époque. Cette « abomination clignotante », pour reprendre une expression de l’auteur, est un clin d’œil féroce à l’oxymore telle qu’elle est utilisée à profusion par l’époque post-moderne qui, en voulant tout indifférencier, s’en sert pour nommer ce qu’est Homos festivus, ce rebelle citoyen !

Ce serait une injure au talent d’analyse et d’écriture de ce grand écrivain d’omettre ici quelques unes de ses nombreuses définitions de cette société posthistorique et surtout de l’idéologie poisseuse qui y règne : « La fête est clairement, et pour tous ceux qui veulent voir, l’essence même de la société ; elle représente aussi ses fortifications. Le mouvement du festivisme, qui est contemporain de la sortie du temps historique, est celui du « dépassement » de toute fête, et de l’établissement d’une sorte d’ « âge d’or » de seconde main, bouffon et vertueux, dont l’interprétation semble d’autant plus difficile à mener qu’il est étroitement lié à une dé-temporalisation de plus en plus rapide. »[1]

On peut ne pas être en accord avec toutes les réactions de Muray car il évoque un grand nombre de thèmes durant ces 700 pages mais son livre a le mérite de tisser un panorama global de l’immense parade occidentale festive, nombriliste et totalitaire de cette fin de siècle ruineuse et d’en déjouer les mécanismes les plus vils, les réflexes les plus sordides et les croyances les plus absurdes. Bref de voir comment cette perte insensée du réel est arrivée et perdure.

Philippe Muray nous a quitté en mars 2006, il n’aura pas eu le temps d’écrire le cinquième volume de ses Exorcismes spirituels, chroniques qui ont succédé brillamment à celles de Après l’Histoire, et qui, j’en suis certain, n’auraient pas manqué de relever le nouveau virus qui infeste le tout Paris en ce moment, l’abject « Vélib » utilisé à foison par le dictat de ce nouvel homme sans dialectique, le terrible Homos festivus. Nous n’aurons pas non plus son avis sur l’immonde « Coupe du monde des SDF » qui vient de voir le jour à Copenhague et dont la France a présenté son équipe ; tournoi (qui se joue sur des terrains réduits, en béton et dont les cages ont été diminuées!) qui se déroule bien évidemment dans un esprit, sympathique, festif, solidaire, tolérant, positif, bref, on a compris…

Mais laissons lui le dernier mot, résumant d’une traite l’immonde idéologie du bien, qui par définition, impose ses vertus sans imaginer une seconde (ou en la cataloguant « réac ») qu’une pensée autre pourrait apporter une vision autrement plus en phase avec le réel : « Mais personne n’ajoute que, justement, telle qu’elle est, cette société est en ruine ; et que cette interminable coulée de fêtes, cette nappe, ce magma de happening robotisés, ce tissu sans coutures, ce fastidieux texte sans ponctuation qui nous est imposé depuis maintenant quelques années peuvent être considérés comme un très long rituel de passage, comme une procédure d’acclimatation aux ruines mêmes ; ou à la société en tant que ruine. De tout cela, nul ne dit plus jamais rien. Au roman de l’absence d’autrui correspond une absence de pensée critique qui, elle non plus, n’étonne personne. »[2]

Ajoutons encore ce qui pourrait résumer l’idée essentielle du livre, magnifiquement traduite ici dans ce cours extrait : « L’ère hyperfestive a le plus haut intérêt à vendre littérairement le contraire de ce qu’elle fait exister à un train d’enfer : l’apparence de la liberté, de prétendus particularismes, des semblants de singularité, un temps non encore écrasé sous la violence du temps mondial appliqué à imposer la morale mondiale et à faire disparaître toute singularité, toute souveraineté, tout particularisme résiduel. Il s’agit toujours de faire croire que subsiste encore ce que l’on s’est obstiné à détruire : le voyage, l’espace, l’ailleurs, les sexes, l’aventure, la vie, l’imprévisible, l’individu. »[3]

Août 2007



[1] . P. 197.

[2] . P. 238.

[3] . P. 472-473.

Arthur Schnitzler de Catherine Sauvat

 

Schnitzler ou la rigueur de l’inconstance

On ne présente plus l’écrivain Viennois Arthur Schnitzler (1862-1931) tant son œuvre est abondante et encore influente de nos jours. De son vivant, son aura dépassait déjà les frontières et sa production n’a jamais vraiment souffert de son succès durant les quarante années où il écrira. Œuvre abondante mais variée puisque l’écrivain touchera à tous les grands genres littéraires : théâtre, roman, nouvelle, poésie, journal intime, autobiographie, aphorismes. Il flirtera aussi du côté du cinéma quelques années avant sa mort. Son importance dans le monde artistique est telle que l'on adapte toujours aujourd’hui ses œuvres. En 1999 avec Eyes Wide Shut, le grand film de Stanley Kubrick, ou dans un tout autre genre, Entre adultes (2006) de Stéphane Brizet qui s'inspire du concept dramaturgique de La Ronde.

Catherine Sauvat, spécialiste des biographies (elle a consacré un livre à Robert Walser et à Stephan Zweig), revient sur un parcours artistique et personnel assez incroyable de rigueur, de talent et d’imagination. Alors que son père le destinait à une carrière de médecin, Schnitzler, l’élève doué bien que doutant en permanence sur ses capacités, empocha le diplôme de médecine tout en s’adonnant de manière quotidienne et passionnée à la pratique littéraire. C’est dire si sous ses airs de jeune homme tourmenté par ses premiers émois amoureux, se cachait un homme aux multiples facettes, doué pour tous les genres (scientifiques et artistiques), disponible pour ses amis et grand travailleur. Mais l’amour de l’écrit l’emporte sur la médecine et Schnitzler décide de se consacrer essentiellement à la littérature (Bien qu'il continua à exercer la médecine en reprenant le cabinet de son père et en recevant une fois par semaine des patients.). Plus de soixante dix titres, un journal intime de 10 tomes, une autobiographie naitront ; bref l’auteur viennois n’a jamais cessé d’écrire.

Sa vie, nous raconte Sauvat, fut marquée par les femmes et la littérature. Les femmes tout d’abord qui n’ont cessé de hanter Schnitzler jusqu'à son dernier soupir ou presque. Mais l’écrivain en s’adonnant à la course au plaisir s’aperçoit assez vite qu’elle n’est pas possible sans éprouver de sentiments, de jalousie, sans mentir, sans mépriser, sans se leurrer sur les rapports homme/femme. L’inconstance émotive de l’écrivain le piégea nombre de fois dans ses rapports avec les femmes jusqu’à ce qu’il rencontre Olga Waissnix avec laquelle il se marie. Il passa ainsi quelques années plus tranquilles malgré les continuelles tensions que subit le couple. Mais ses déboires sentimentaux vont alimenter ses réflexions sur l’amour et la guerre permanente qui se joue entre hommes et femmes, ce qui contribuera à n’écrire que sur ce type de thèmes. Désir mimétique, rivaux semblables, duel à mort, jalousie factice, impossibilité des sexes et remords vont déterminer bon nombre de drames écrits sur la question du couple et de ses dérivés. Notamment La Ronde, plusieurs fois censurée, mais qui restera l’une des œuvres majeures de l’écrivain. A la lecture de cette biographie, on est surpris de voir un homme aussi rongé dans ses rapports à l’autre et s’adonner avec telle rigueur à la littérature et au travail. Car Sauvat ne lésine pas sur les exemples privés qui auraient pu envoyer notre ami Schnitzler à l’asile de fous.  Voir les nombreux exemples du journal qu’elle cite pour montrer les tourments incessants du jeune homme pris entre plusieurs femmes, ne pouvant en abandonner une, leur mentant, leur cherchant querelle lorsqu’elles s’intéressent à d’autres hommes et les trompant par la suite ! Mais il n’y a rien de bien surprenant là-dedans, les hommes infidèles sont avant tout possessifs et ne supportent pas que les femmes dont ils se jouent prennent le même rôle qu’eux, car cela les renvoie de plein fouet à cette dualité amoureuse qui déjà les ronge de leur côté !

Après son mariage avec Olga, il se calmera quelque peu même si quelques femmes ont été rencontrées par la suite, et le livre s’intéresse d’avantage à ses productions, à ses ennuis de santé (Schnitzler était hypocondriaque), à ses amis (Hofmannsthal, Zweig, Freud, et bien d’autres), aux querelles qui suivirent les adaptations théâtrales de ses pièces, au suicide de sa fille à l’âge de 28 ans, à son rôle d'intellectuel juif durant la première guerre mondiale.

L’intérêt de ce livre est de montrer l’influence capitale qu’a eue Schnitzler sur son époque. Très vite et avec quelques grands artistes du moment, ils ont fondé ce qu’on a appelé le « Jung-Wien » (La jeune Vienne), école dont il fut en quelque sorte le chef, du moins l’esprit le plus aiguisé dès 1890. Et il n’a cessé jusqu’en 1931 d’influencer la littérature de son temps en y apportant la modernité de ces années charnières. Freud ne s’y est pas trompé, lorsqu’en lisant son œuvre, il a reconnu là une espèce de double. Car Schnitzler, sans se réclamer des travaux du docteur Sigmund, a su précipiter sa plume dans l’univers obscur de l’inconscient psychique, des effets des rêves (qu'il notait scrupuleusement dans son journal), du mécanisme de la séduction, du désir humain et des lâchetés que celui-ci entraîne irrémédiablement. D’où une vision assez tragique de l’amour qui  selon lui et d’après les récits de ses œuvres s’applique à précipiter les amants dans l’incompréhension, le chaos, ou l’illusion. Bref la froideur et la mort sont les composantes absolues du désir permanent de possession.

On ne saurait trop conseiller ce typer de lecture même si l’ouvrage (du reste relativement court quand on voit la longévité de l'écrivain autrichien) souffre d’un problème récurrent. En effet, en voulant être trop exhaustive sur sa production littéraire, Sauvat s’attarde trop sur chaque pièce ou nouvelle de l’écrivain en la résumant puis en y ajoutant une ou deux phrases d’analyse, n’évitant assurément pas le catalogue. On aurait préféré une approche synthétique plutôt qu’une accumulation d’idées relativement vagues sur l’œuvre de l’écrivain autrichien. M’enfin, l’esprit de Vienne est restitué avec précision, et la vie tumultueuse de Arthur Schnitzler renaît le temps de cette lecture.

Octobre 2007

Sacha Guitry, une vie d’artiste, ouvrage collectif

 

Les années Guitry

A l’occasion du cinquantenaire de la mort de Sacha Guitry (1885-1957), la cinémathèque de Paris propose une exposition sur la vie et l’œuvre de l’écrivain ainsi qu’une rétrospective de ses films.[1] C’est l’aboutissement d’une année éditoriale consacrée à l’œuvre de l’artiste avec la parution d’anthologies théâtrales, de biographies et de coffrets dvd. Il ne manque plus qu’une parution en Pléiade pour que Guitry entre dans le Panthéon définitif des grands écrivains.

Parallèlement à cet événement et comme il est de coutume dans ce type d’ouvrage, un catalogue de l’exposition est publié. Ce livre d’art et de collection propose une série d’articles portant sur les diverses facettes de Guitry ainsi  qu’un commentaire des œuvres et des photos exposées. Agrémenté d’images d’archives, d’extraits de pièces, de documents originaux, de lettres manuscrites, de tableaux, d’affiches de film et de notices explicatives, le lecteur et l’amateur de Guitry trouveront ce qu’il est bon de connaître pour avoir un aperçu à la fois global et précis de l’œuvre et une connaissance de cet artiste « phénomène ».

L’ouvrage est constitué de sept parties ainsi que d’une annexe: Ceux de chez nousQuand jouons-nous la comédie ?, Tout commence par des chansons, Ménages d’artistes, Le Roman d’un auteur, Comment on écrit l’histoire, 18 avenue Elisée-Reclus tentent de cerner les principales caractéristiques de ce personnage touche à tout, en perpétuelle quête de nouveauté, s’adonnant parallèlement au théâtre et au cinéma avec une espèce de nonchalance teintée de rigueur professionnelle et de passion pour son art. 

22 auteurs consacrent un chapitre à Guitry en s’intéressant à un aspect de l’œuvre ou de l’individu: Guitry cinéaste, dramaturge, dandy, homme du monde, patriote, séducteur, maréchaliste etc. En essayant de conserver la chronologie, les grands idées de son théâtre, l’esthétique de ses films, on parcourt la vie de l’artiste en croisant ses cinq femmes, ses amis, ses ennemis, ses démêlés avec la justice mais surtout son goût prononcé pour la beauté quelle qu’elle soit. Bref, ce livre tente de restituer, de commenter et de comprendre l’esprit d’un homme libre inscrit dans une époque marquée par les années folles tout d’abord, puis par l’ombre de la guerre. Enfin, les années 50 correspondent à une difficile reconversion ainsi qu’à une production cinématographique intense et inégale.

Si l’on commence par évoquer Lucien Guitry, père de Sacha et acteur rigoureux, afin de comprendre la filiation artistique qui permit à Sacha d’exploser littéralement dans le genre théâtrale puis cinématographique, l’œuvre et la vie du dramaturge deviennent ensuite le centre du sujet. Lettres manuscrites, polémiques, anecdotes de personnes ayant travaillé avec l’auteur, évocation des œuvres principales avec photos de scènes et extraits de textes, articles  de presse, articles théoriques d’auteurs sur Guitry ; bref il ne faut pas oublier que l’ouvrage se parcourt aussi puisqu’il est parsemé de documents en tout genre servant à illustrer plus de 50 années de carrière. Car Guitry, s’il restera dans l’histoire littéraire, comme écrivain et cinéaste confirmés, ces activités dépassaient largement le théâtre et le septième art. Infatigable travailleur et observateur des mœurs de son temps, il exprima son talent par d’autres manières : il commença par le dessin en caricaturant ses proches, puis devint photographe, publicitaire, peintre. Les photos du livre sont à ce titre très intéressantes.

L’originalité de Guitry réside dans le fait qu’il a commencé à baigner dans la belle époque, puis les années folles avant de contribuer largement à la modernité artistique. Toute la subtilité de cet auteur est d’avoir su conserver le patrimoine colossal du début du XXè siècle en fréquentant les grands noms de l’époque : Rostand, Mirbeau, Renard, Tristan Bernard, etc. puisant chez eux cette incroyable lucidité, ainsi qu’une certaine idée de la littérature, tout  en évoluant vers d’autres genres, d’autres styles, s’imprégnant du talent de ses contemporains. Ces films montrent de façon assez claire cette évolution esthétique. Sans oublier qu’il a parcouru un demi-siècle de création de façon assez unique. Pas de mouvement, ni d’école précise, l’artiste a fait chemin solitaire jusqu’à sa mort.

L’aspect biographique est largement évoqué, les femmes de l’écrivain, sa façon de créer ses pièces en puisant dans le réel et dans sa vie privée, sa position discutable, en tout cas controversée et prêtant à polémique, durant l’occupation qui le desservit durant quelques années, la chasse aux sorcières dont il fut victime (Il fit pour cela 60 jours de prison qu’il résuma dans un livre portant ce titre.) ; bref, il est difficile ici de résumer en quelques lignes cet objet d’art qu’est le catalogue de l’exposition Guitry car l’homme et l’œuvre, toujours associés, réservent encore tous leurs secrets.

Les textes de Noëlle Guibert, Gérard Bonal, Raphaëlle Moine pour ne citer qu’eux apportent leur savoir sur certains domaines (parfois peu connus) de l’écrivain-cinéaste. Après avoir tant écrit et collectionné, Guitry est aujourd’hui passé au rang de la postérité en devenant à son tour un « objet » précieux de collection où photos, documents, manuscrits sortent de l’ombre.

Reste que devant une telle œuvre, accentuée par le fait qu’elle est variée et importante, il faut avant tout aller lire Guitry et voir ses films. Car l’on parle beaucoup du personnage excentrique, rigoureux (tout comme son père), mondain, précieux, au mode de vie bourgeois, complexe alors que ses pièces et ses films confèrent à l’œuvre un aspect plus fiable, proche des questionnements des gens, répondant de façon souvent subtile et comique, aux questions profondes de l’amour et de ses dérivés. Avec cette exposition, on veut en quelque sorte réhabiliter Guitry, comme s’il avait encore du mal à être totalement reconnu. C’est aussi un moyen d’avoir aujourd’hui accès à la quasi intégralité de son œuvre.

Novembre 2007



 

 

[1] Du 17 octobre 2007 au 18 février 2008.

Le Convive des dernières fêtes de Villiers de L’Isle-Adam

 

Cruelles nouvelles

« Il s’agissait de créer un mirage terrible. »

                                  Villiers de L’Isle-Adam, Véra.

Auteur des fameux Contes cruels dont sont tirées quelques unes des nouvelles présentes ici, l’on retrouve ici Villiers de L’Isle-Adam (1838-1889) dans ce genre qu’il affectionnait particulièrement. Sept nouvelles étranges, sombres, cruelles figurent dans ce recueil proposé par le grand écrivain Jorge Luis Borges dans la collection qu’il avait dirigée et qui commence à être rééditée en France. L’on y croise un bourreau en mal d’exécutions, un forçat aveuglé par l’espérance, une reine emportée par l’orgueil, ainsi que tout une série de personnages révélant soit un secret, soit une histoire, bref, un élément crucial qui va entraîner le lecteur ou clore le conte.

Auteur catalogué « symboliste », Villiers admirait les Histoires extraordinaires d’Edgar Allan Poe, et c’est un peu de cela que l’on retrouve dans ces courtes histoires baignées de cette fameuse « inquiétante étrangeté » où l’on subit ces atmosphères obscures et oppressantes tout en côtoyant cet humour à froid qui permet un certain décalage, et ces classiques chutes cruelles qui nous rappellent brutalement que la réalité est toujours plus cinglante que le fantasme volontairement opéré jusqu’ici par l’auteur. Le tout tamisé par un style élégant, jamais emphatique mais alliant grâce, hauteur et simplicité. On jubile à la lecture de ses contes car le trivial est lié à l’horreur, la médiocrité des uns à la valeur des autres, les secrets enfouis à  la réalité démasquée.

Chaque conte, bien que différents dans leur intrigue, cache un secret, propose un doute, insiste sur le caractère unique d’un personnage, décrit une situation infaillible afin de tromper le lecteur qui d’un coup hésite entre le vrai et le faux, le fantasme et le réel, le sordide et le fantastique. Et Villiers, en manipulateur cynique propose, à travers les codes bien connus du genre fantastique, de déjouer ce mystère par l’impact brutal d’une réalité implacable. On s’interroge sur les pouvoirs de tel ou tel personnage avant de voir qu’il fait partie du commun des mortels et que c’est le réel qui est trompeur, portant en lui les signes infaillibles de l’étrange.

Chacune des courtes nouvelles se passe dans un passé proche ou plus lointain, ce qui donne au conte sa valeur universelle, inscrite dans le temps, donc vraie et dont on peut tirer un enseignement important.

Villiers démasque le genre fantastique en appliquant l’étrangeté du réel à ses contes. Pour lui, c’est la réalité qui est avant tout fantastique, c’est la complexité et l’intelligence des hommes qui défient l’entendement. C’est la cruauté peinte dans les précipices de l’âme qui transcendent le réel. Ces contes typiquement inscrits dans l’univers noir du XIXè siècle (n’oublions pas que le roman noir arrive au début du XIXè siècle en Angleterre), se lisent avec ce double plaisir : le raffinement du style qui sert l’étrangeté et la cruauté du climat, eux-mêmes renforcés par les descriptions impressionnistes foisonnantes.

Borges, dans sa préface,  parle d’un enfer d’ordre moral qui passe avant le reste. Les tortures physiques infligées aux personnages sont très vite évoquées comparées à ce qu’ils ont subi ou subiront psychologiquement. Dans la nouvelle éponyme, Villiers ne révèle qu’à la fin les sombres activités du personnage-intru ; et s’il développe peu sur ses faits passés, il insiste sur la sombre folie de ce dernier qui d’un coup paralyse l’assemblée avec qui il a passé la soirée. Or, de toute évidence, cette soirée s’est passée sans dommage. L’enfer moral est chez ce personnage qui la transmet ensuite aux autres, bouleversant d’un coup la première perception qu’ils avaient. Le bain de sang est dans les têtes ; la violence sournoise et la cruauté n’en sont que décuplées. Citons ici un passage, à priori sans importance dans la nouvelle mais dont la finesse et la violence du propos montrent insidieusement la tonalité du recueil s’intéressant davantage aux ravages cliniques qu’à l’horreur physique.

« Celle-là, ne la rencontrez pas, jeune étranger ! L’on vous assure qu’elle est pareille aux sables mouvants : elle enlise le système nerveux. Elle distille le désir. Une longue crise maladive, énervante et folle, serait votre partage. Elle compte des deuils divers dans ses souvenirs. Son genre de beauté, dont elle est sûre, enfièvre les simples mortels jusqu’à la frénésie. »[1]

Borges a recueilli ici quelques nouvelles caractéristiques de la littérature noire du XIXè siècle où le drame psychique, la folie, la maladie, le conflit intérieur prédominent sur le côté horrifique pur et simple. On pense à Poe bien évidemment, mais aussi à Barbey, à Huysmans, qui ont su si bien décrire l’enfer moral de leurs personnages minés par la perspective de la folie et de la mort. Chaque personnage vit dans un mirage avant d’être soufflé par la réalité qui un jour ou l’autre vient sonner à sa porte. Le dernier conte, Véra, clôt de manière symptomatique le recueil en incluant jusqu’à l’extrême l’illusion qui pèse sur le personnage d’un mari endeuillé et la dualité qui règne entre l’imaginaire et le réel. Jusqu’à ce qu’un indice fatal vienne d’un coup le stopper dans sa course fantasmagorique en lui montrant le seul chemin à suivre, aussi fatal soit-il… Sur ce point, Villiers de l’Isle-Adam ne fait pas de cadeaux.

Octobre 2007

 

 

 

 

 

 



[1] . P.31.

Sacha Guitry L’Homme-orchestre de Olivier Barrot et Raymond Chirat

A l’occasion du cinquantième anniversaire de la mort du dramaturge, un certain nombre de livres de et sur Sacha Guitry (1885-1957) sont parus tout au long de l’année. Coutume habituelle car l’on sait depuis longtemps que la mort a toujours fait vendre. Enfin, ne boudons pas notre plaisir car Guitry a fait une véritable carrière d’écrivain et il n’y a rien de péjoratif dans ce terme quand on voit la qualité de sa production diverse et variée qui a fortement contribué à donner ses lettres de noblesse au théâtre de boulevard durant cette première partie du XXè siècle. La parution de biographie comme celle-ci permet de redécouvrir un auteur important avec la distance qui nous appartient depuis cette disparition.

Barrot et Chirat, au travers de la collection « Découverte » de chez Gallimard caractérisée par une présentation synthétique, un grand nombre de documents écrits ou photographiques de qualité, et une biographie, somme toute honnête, ont mo

 

ntré l’essentiel de l’œuvre de l’écrivain tout en n’oubliant pas les grands moments personnels qu’a traversé Guitry.

On retiendra les succès populaires de pièces comme Je t’aime dédiée à Yvonne Printemps, la seconde de ses cinq femmes, mais aussi Pasteur, Mon père avait raison, Désiré, Assassins et Voleurs et bien d’autres encore qui ont ramené au théâtre durant près d’un demi siècle un public toujours conquis. Mais on n’oubliera pas l’apport considérable de Guitry  au septième art avec Le Nouveau testament (1936), Le Roman d’un tricheur, La Poison avec l’incroyable Michel Simon (1951), Si Versailles m’était conté (1954) ou encore Napoléon (1955) pour ne citer que les plus importants.

L’ouvrage est intelligent, se lit avec une certaine curiosité renouvelée au fil des pages. Les auteurs ont du faire un choix quand aux documents et aux détails biographiques choisis pour rentrer dans le concept éditorial de cette collection ; mais ils parviennent à donner une bonne vue d’ensemble sur l’œuvre et la carrière de l’écrivain. L’importance cruciale du père comédien Lucien Guitry dans la genèse de l’œuvre filiale est bien montrée ainsi que l’énorme respect qui régnait entre ses deux fortes têtes. Les cinq femmes qui partagèrent la vie du saltimbanque apportent chacune leur goutte d’eau à l’édifice. Mais c’est surtout le personnage de Guitry qui fascine. C’était, à lire Barrot et Chirat, un homme à multiples facettes certes, mais avant tout un excellent écrivain aux répliques qui fusent et qui touchent, à la lucidité amère, au caractère touchant et à l’intelligence sensible. Grand travailleur, ami fidèle et écrivain du couple, Guitry, alors inquiété à la fin de la guerre pour avoir continué à pratiquer son métier durant l’Occupation, a toujours montré une force de caractère et a su déjouer ce que l’on appelle une chasse aux sorcières et dont il fut une victime parmi d’autres. En guise de conclusion, notons cet aphorisme tiré de Toutes réflexions faites (1947) qui montre de manière assez efficace l’une des multiples facettes de l’esprit de Guitry : un humour à froid emprunt de dérision et de finesse : « Il va falloir qu’un jour enfin je me décide à lire les livres que depuis trente ans, je conseille à mes amis de lire. »

Octobre 2007

Pelures d’oignon de Günter Grass

Guerre et Paix

 

Un an après sa publication en Allemagne, l’autobiographie de Günter Grass nous parvient enfin en France. On se souvient du petit scandale largement relayé par les médias sur la jeunesse de l’écrivain allemand dont on apprenait à 79 ans son passé de soldat engagé dans la Waffen SS. La polémique insistait bien évidemment sur les positions « gauchistes » que Grass a toujours défendues jusqu’ici ainsi que ses nombreuses interventions critiques sur le passé nazi de son pays. Et là comme un choc, on apprenait que le génie allemand avait fricoté avec les nazis. Passé le bourrage de crâne médiatique, il fallait passer à la littérature, un an après, anonymement, loin du bruit, en silence et lire ce grand auteur pour apprendre puis tenter de comprendre.

Tout d’abord, il faut souligner que l’on est dans une autobiographie, par opposition à des confessions ou à des mémoires qui, par définition, incluent l’évolution politique dans l’histoire personnelle. Ici non, très peu d’éléments historiques viennent perturber le récit. Nous sommes dans une introspection, un retour de l’auteur sur son premier quart de siècle, en particulier les années de formation 1939-1959 ; vingt années charnières décrites avec engouement, minutie, sincérité et simplicité. Né en 1927, la guerre vient percuter assez tôt les idéaux du jeune homme et la propagande nazie s’empare assez aisément de l’esprit fougueux et cultivé de l’adolescent curieux. Il avoue avoir été très tôt en admiration devant l’image du nouvel homme véhiculée par les nazis dans leur propagande. 

Deux grandes parties structurent le livre. La période de guerre et le temps de paix. La guerre européenne telle que le jeune homme la perçoit, son engagement puis les périodes de combats et d’exposition. Puis le temps de la paix où le jeune Günter, libéré, va pouvoir se lancer dans la vie, loin des souvenirs de guerre.

Comme le soulignait souvent Montherlant, en temps de guerre, l’homme est sujet à vivre des choses ultimes, oubliant son quotidien banal et où il est amené à faire des choix héroïques et problématiques. Durant la paix civile, la banalité reprend ses droits. On peut rester sceptique devant une théorie aussi provocatrice ; n’empêche que c’est un peu cela qui ressort à la lecture de l’ouvrage. Les passages concernant la guerre sont évoqués avec un brio littéraire et une narration dense qui replongent le lecteur dans la peur, l’incompréhension, la stupidité et la violence des combats. En revanche, les années suivant la fin de la guerre sont souvent traitées de manière anecdotique. Ses différents métiers d’ouvrier minier puis de sculpteur de pierre, s’ils tranchent avec sa future carrière d’écrivain, rompent d’autant plus avec ces cinq années de guerre et de captivité tant on perd un peu le fil de ses démêlés. Ce livre, de par sa double intention, mérite tout de même lecture.

Car l’on attend l’auteur au tournent maintenant que l’on a appris son engagement dans la 10è Panzerdivision SS Frundsberg des Waffen SS en octobre 1944...

Grass se justifie, s’interroge, du moins questionne le jeune adolescent qu’il était en 1944-1945 pour tenter de comprendre ce geste à présent incompréhensible, l’invectivant à la troisième personne, comme pour mieux imprégner dans ces pages la distance qui les sépare, voir l’extrême différence qui règne entre eux, faisant du jeune Günter un personnage autonome et différent du vieux Grass. Le sage interroge donc l’enfant sur ses décisions passées dont celles qui le poussèrent à s’engager dans l’armée allemande. La technique est habile, les évocations pertinentes mais l’écrivain survole plus qu’il ne rentre pertinemment dans la conscience de l’adolescent. Il y a aussi une raison à cela, l’oubli de ces années enfouies dans un autre monde. En fait, Günter Grass se contente de décrire les faits, sans trop les commenter. Et lorsqu’il le fait, l’ellipse est de rigueur, du moins la concision : « Assez d’échappatoires. Et pourtant j’ai refusé pendant des décennies de m’avouer le mot et le double caractère. Ce que j’avais accepté avec la stupide fierté de ma jeunesse, je voulais après la guerre, le cacher à mes propres yeux car la honte revenait sans cesse. Mais le fardeau est resté, et personne n’a pu l’alléger. » P 108.

L’idée n’est pas de faire un procès au prix Nobel de littérature puisque ces commentaires s’inscrivent pleinement dans l’entreprise littéraire et autobiographique qu’il résume sous le titre « Pelures d’oignon ». Il s’explique sur le titre : « Sous la première peau, qui produit encore un crissement sec, se trouve la suivante, laquelle, à peine détachée, en libère une autre, humide, sous laquelle attendent et chuchotent la quatrième, la cinquième. Et chacune de celles qui viennent sue des mots trop longtemps évités, des signes tarabiscotés aussi, comme si quelque faiseur de mystères avait voulu depuis sa jeunesse, à l’époque où l’oignon ne faisait encore que germer, s’envelopper d’un chiffre. (…) L’oignon a beaucoup de pelures. Il est au pluriel. A peine pelé, il se renouvelle. Haché, il fait pleurer. Ce n’est que quand on le pèle qu’il dit la vérité. Ce qui fut avant et après la fin de mon enfance, qui frappe à la porte des faits et s’est déroulé de manière plus funeste qu’on ne l’aurait voulu veut être raconté tantôt comme ceci, tantôt comme cela, et pousse à des histoires mensongères. » P 11.

Pudeur et densité se mêlent donc dans cette entreprise de connaissance et de compréhension de soi, et quoi de mieux que la littérature pour tenter d’aboutir à cette vérité. D’autres sont passés par là, pourquoi pas Günter Grass ? Et l’on voit comment l’auteur allemand s’est servi d’épisodes cruciaux pour élaborer la trame de ses nombreux romans. Cette biographie peut donc permettre de recoller les morceaux et de cerner la construction romanesque, elle-même puisée dans le réel de la vie de l’intellectuel. D’ailleurs Grass ne se trompe pas. Dans ses romans, le personnage a devant lui de multiples possibilités : rencontres, amour, aventures, abandon, échec selon la volonté de l’auteur conscient de ses libertés. Dans une biographie, il n’y a qu’un chemin, celui vécu, et que l’on ne pourra en rien modifier. Le silence, la frustration, la solitude, l’angoisse et la mort sont de la partie, même s’ils ont été difficiles à intégrer.

Car Grass fait penser de par son écriture très variée, jonglant entre le style populaire et le style élevé, et sa façon de dévorer la vie à pleines dents, à Gargantua. D’ailleurs il évoque ces trois faims derrière lesquelles il a couru toute sa vie : La nourriture qui manquait en temps de guerre, la disette comme on dit ; la frustration et le désir sexuel infernal ; et enfin, l’envie quasi bestiale de créer. Trois faims largement commentées dans cette œuvre, subitement transformées en vertu pour les trois domaines concernés : Grass le cuisinier sympathique qui se met au fourneau pour accueillir ses amis à manger, l’homme qui aimait les femmes, enfin Grass l’écrivain, le grand écrivain.

La métaphore de l’oignon parcourt l’ensemble du livre. On aime souvent le goût de cette plante qui relève le goût des aliments qu’elle accompagne mais on laisse le soin aux autres de la découper de peur de pleurer pour un rien. Grass, lui, plonge au cœur de l’oignon pour en faire sortir des secrets parfois enfouis mais dont l’arôme rend à la littérature toute sa dimension et son incroyable intérêt.

A l’heure des fausses polémiques, sur l’histoire d’un homme et le genre d’un livre, les génies les détruisent en écrivant. A 80 ans, Grass a décidé de rendre compte des années de formation d’un écrivain. Il stoppe son récit au moment où il entreprend la rédaction du Tambour. Espérons qu’il s’attarde en ce moment même sur sa deuxième et longue partie de sa vie. 

 

Décembre 2007

 

Si j’ai bonne mémoire et autres souvenirs… de Sacha Guitry

C’est effectivement de souvenirs dont il s’agit dans ces mémoires écrites par le célèbre auteur de théâtre Sacha Guitry. Pas d’introspection ici, ni de « pacte autobiographique »  pour tenter de cibler les fameux critères essentiels à une autobiographie ; pas de rachat par l’écriture ou encore d’auto rédemption littéraire dans ce livre savoureux de Guitry, mais une succession plus ou moins chronologique de faits essentiels qui ont marqué sa jeunesse et qu’il veut relater de façon simple, directe et souvent comique. Ecrit en 1934 alors qu’il se dirige à grand pas vers sa cinquantième année, ce qu’il assume pleinement, ce livre tente de retracer de façon non exhaustive les menus faits de la jeunesse de l’écrivain qui accepte ce passage entre deux âges, celui qui l’éloigne de celle-ci certes, mais qui lui laisse encore un peu de temps avant d’être vieux. Ce temps, il le consacre déjà à ses souvenirs, à son parcours et aux personnes qui l’ont accompagné durant un bout de chemin. Ce livre s’achève alors que Guitry n’a pas 22 ans ; en cela c’est véritablement un livre sur l’enfance et le début de l’âge adulte. Les années de formation d’un artiste, pourrait-on dire.

Fils de l’acteur fantasque et prolifique Lucien Guitry, Sacha grandit dans une atmosphère permanente de théâtre, de scènes, d’auteurs, d’acteurs et d’actrices tout en suivant parallèlement une scolarité difficile dans une dizaine de pensionnats différents. (Il passera quelques années en Russie en compagnie de son père qui l’enleva à sa mère avant de revenir définitivement en France.) Renvoyé successivement pour désinvolture et indiscipline, il rejette l’école qui ne lui a pas appris grand-chose (à son grand regret) et se rend assez vite compte qu’il est fait pour le théâtre, en tant qu’acteur d’abord, lui qui admirait par-dessus tout les Sarah Bernhardt, Céline Chaumont, Alice Lavigne que côtoyait son père et auxquelles il rend hommage durant ce livre, puis en tant qu’auteur. Alors qu’il n’a pas 20 ans, il écrit sa première pièce en trois actes, Nono que le Théâtre des Mathurins représentera soixante-deux fois, ce qui pour l’époque et une première pièce est un succès. Vaudeville acide et comique sur les relations homme/femme que saluera dans son Journal un écrivain comme Jules Renard. Mais il en était déjà à sa troisième, Le Page et Le Kwtz, ayant reçu l’approbation de certains critiques. Entre temps, il montre quelques talents pour le dessin, notamment en caricaturant ses proches. Entre 17 et 20 ans, ces trois passions vont l’occuper et surtout l’éloigner définitivement de l’école au profit des salons, de sa table de travail et du théâtre.

Comme dans ses pièces, et peut-être davantage ici, Guitry est au naturel, c’est-à-dire caustique, provocateur, réfléchi, tantôt doux, tantôt amère, le plus souvent reconnaissant mais prenant surtout un plaisir certain à nous faire part de ses anecdotes les plus cocasses, notamment lorsqu’il était en Russie puis en pension durant une scolarité assez tumultueuse. Ensuite, viennent les premiers pas sur scène, les rencontres cruciales (Rostand, Mirbeau, Jarry), le rôle primordial de son père dans ses années de formation, puis l’écriture et la reconnaissance rapide du milieu littéraire. L’auteur écrira en tout 125 pièces !

Très jeune, il fréquente grâce à son père qui joue énormément au théâtre notamment dans les pièces de Rostand, le gratin des intellectuels du début du siècle dernier : Jules Renard, Alfred Capus, Tristan Bernard, Alphonse Allais, Alfred Jarry ou encore Octave Mirbeau dont il fut le grand ami. Plus tôt dans le temps, Lucien Guitry fréquentait déjà Maupassant, Feydeau, Anatole France, Henry Berstein pour ne citer que les plus significatifs. C’est dans ce climat de salon parisien et de discussion autour du théâtre et de la littérature en général que le petit Guitry commence à réfléchir et fait ses premiers pas dans le cercle fermé de la création artistique. Il lui était donc assez difficile d’échapper à sa vocation.

Finies les années de formation intellectuelle, la suite du livre se concentre essentiellement sur quelques situations fameuses, drôles et émouvantes concernant ses premiers amours (ratés), les répétitions sans fin, les pièces dans lesquelles il a joué puis celles qu’il a écrites, toujours dans un style simple, enjoué, conférant à l’ensemble de l’œuvre cet aspect enthousiaste, plein de vie, parfois de nonchalance, toujours de sincérité dénuée de pathos ou de grandes tirades sur la création. Lucide sur ces trente années écoulées, Guitry va à l’essentiel, même dans l’anecdote, dressant quelques portraits touchants ou encore décrivant quelques événements qu’il juge importants pour le lecteur. Il rend hommage aux actrices prestigieuses, aux confrères qui l’ont soutenu lors des moments d’échec ou de doutes, et insiste sur la part de hasard et de travail qu’il faut avoir pour arriver à ses fins avec le recul qui est le sien à l’approche de la cinquantaine. En cela, il s’élève non pas en moralisateur, mais en écrivain mature et responsable.

A part quelques longueurs sur des moments de détails, que ce soit à l’école (Guitry reproduit quelques extraits de carnets de surveillant à l’époque où il sévissait avec son frère dans divers internats), sur scène, durant quelques répétitions, ou encore lors de la création sur scène de ses textes, ce livre touchant se lit comme ses pièces ; c’est assez fluide, et jamais prétentieux. L’intelligence, la simplicité, la méchanceté douce et amère, les hommages qu’il rend aux grands esprits de ce début de siècle  traversent l’ouvrage de bout en bout sans jamais épiloguer durant des pages. Mineur dans son œuvre, ce livre de souvenirs se lit plaisamment et l’on reconnaît là un trait de modestie qui contraste avec l’image parfois contestée que ce grand auteur a parfois laissée dans l’inconscient collectif. Ça n’est évidemment pas le roman d’un tricheur ici, mais les confessions d’un homme sincère et attachant.

 

Juin 2007

Un rêve américain de Norman Mailer

 

Nuit et Brouillard

Hasard du calendrier éditorial, Un rêve américain sort dans la collection « Les Cahiers Rouges » de Grasset au moment où l’on apprend la mort de son auteur à l’âge de 84 ans. Norman Mailer (1923-2007) s’est éteint dans la quasi indifférence médiatique française qui préfère apparemment dans la culture américaine la course à la présidentielle et dans notre propre pays parler de la parution des mémoires de Michel Drucker survenues ce même triste 10 novembre 2007. On a la culture que l’on mérite ! Heureusement pour quelques lecteurs, ce roman de Mailer, sorte d’hommage involontaire de sa part, permet de redécouvrir la prose infernale d’un écrivain excessif, névrosé, passionné et assez passionnant, représentant par la même une certaine idée de l’Amérique et du monde moderne.

Un rêve américain est un cauchemar urbain où s'entremêlent de manière récurrente toutes les angoisses du monde nocturne, noctambule et narcissique. Après un recueil de nouvelle publié de façon ironique sous le titre Publicités pour moi-même en 1959, Mailer revient au roman en 1966 avec ce livre écrit à la première personne. Et quel livre ! Stephen Rojack est ce qu’on appelle un professeur à la déroute, un psychologue contesté, un écrivain maudit, un ancien combattant alcoolique, et un animateur télé populaire que la violence et la dépression conduisent à un meurtre crapuleux. Séparé de Déborah Kelly, femme fatale, libertine et énigmatique depuis quelques années, leur relation d’amour et de haine n’a jamais cessé. Un soir, Rojack pénètre dans son appartement, se dispute avec elle, puis, suite à ses provocations et ses aveux d’adultères répétés, l’étrangle et la jette par la fenêtre pour maquiller un suicide. S’ensuivent quelques rencontres féminines, toutes proches des fréquentations de son ex-femme dont la bonne Ruta ainsi que Cherry dont il tombe amoureux. Roberts, flic dépressif et solitaire s’empare de l’affaire et cherche à faire avouer le crime à Rojack, lui démontrant assez facilement les preuves accablantes qui pèsent sur lui, notamment les traces de strangulations retrouvées sur la gorge de la femme disloquée. Le roman se passant dans les années 60, on comprend que les indices matérielles de la culpabilité du héros soient longues à prouver. Aujourd’hui, un tel roman serait impossible, Rojack serait immédiatement inculpé après l’autopsie ! Enfin, là n’est pas le sujet car l’intérêt du livre naît dans le fait que Rojack reste libre malgré les suspicions qui pèsent sur son compte, permettant de prolonger son histoire lugubre et introspective.

Le livre est à la fois un roman psychologique, sociale, psychanalytique et policier. Les passions des uns et des autres sont exacerbées et les personnages, en ruine, sont dépassés par les effets ravageurs qu’elles provoquent : alcoolisme, violence, pulsions sexuelles, amour charnel. Et Rojack est en quelque sorte le catalyseur perdu, la victime et le bourreau, le lâche et le courageux. Durant tout le roman, il nie avoir tué cette femme alors que la culpabilité, sans le ronger, le pousse jusqu’au bout de l’intrigue (que nous ne dévoilerons pas ici). Mailer est ce qu’on appelle un écrivain sanguin, qui écrit avec ses tripes et dont la sensibilité s’accorde avec une intelligence redoutable. Sa connaissance de la société américaine sert de tableau à sa profonde interrogation sur l’homme. Rojack est un cas clinique, qui tue et qui aime, qui massacre et qui « baise », qui réfléchit et qui fuit devant la réalité dont il est presque toujours le commanditaire.

Livre sombre et envoutant où les malfrats ont le pouvoir et les flics sont à « la ramasse ». Bourbier urbain où personne ne ressort indemne. Les morts pleuvent et pleurent dans ce chaos à la fois intime (les personnages sont brisés intérieurement) et sociale (la violence suit immédiatement le langage). Ce roman est aussi une réflexion sur l’inconscient qui porte les individus à l’acte ; d’ailleurs les symboles psychanalytiques y sont nombreux. Mailer oscille entre une tonalité formelle purement narrative et un nombre de métaphores excessives parfois un peu brutales. Exemple en toute fin de livre : « J’entrai dans un bar qui allait fermer, pris un double bourbon qui descendit comme l’amour dans mon corps. » Autrement dit, Mailer décrit la violence psychologique d’un monde qui suit celle sanglante de la guerre mondiale à laquelle il a participé et où il a fait preuve d’un certain courage sans conséquence directe sur son devenir d’intellectuel.

Si l’on veut ajouter un élément biographique, on peut subodorer que la trame d’Un rêve américain a été imaginée par son auteur à la suite d’un événement personnel. En effet, six ans avant la rédaction de l’ouvrage, Mailer s’est violemment disputé avec sa femme qu’il a fini par poignarder, heureusement sans gravité pour elle. C’est ce fait réel qui a été fantasmé par Mailer par la suite en décrivant ce qui aurait pu lui arriver s’il avait été jusqu’au bout de son acte.

Ce roman, pour finir, est une double déambulation, une aventure urbaine baignée de sang, de violence et de meurtre et un chemin de croix d’un type qui tente de vivre un amour après avoir tué froidement une femme aimée. Un intellectuel qui n’a su répondre par les mots et s’est laissé dépasser par sa nature d’homme brutal. Il y aurait beaucoup à dire encore sur ce livre qu’il faudrait prendre comme un exemple symptomatique dans l’œuvre assez variée de son auteur. Un rêve américain est un cauchemar sur les obsessions modernes et notamment sur la puissance indéfectible du sexe.

Décembre 2007

Commentaires (1)

Henri de Meeûs
  • 1. Henri de Meeûs (site web) | 02/10/2015
Cher Monsieur,

J'aimerais beaucoup vous connaître. Vos Carnets sont tout à fait remarquables.
Je me suis permis d'insérer dans le site Montherlant.be que je pilote, votre étude sur les Essais de Montherlant.
La France a maltraité Montherlant. C'est pourquoi en 2007, j'ai voulu créer ce site qui a reçu en 2014 100.000 visiteurs.
Je vous souhaite le meilleur.
Ce que j'apprécie chez vous, c'est que vous ne vous déguisez pas beaucoup et vous êtes tonique.
A vous,
Henri de Meeûs
tél 0032 473 360 250

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