Daniel Balavoine

La Conquête de l’utile

« Un homme qui meut de faim aujourd’hui est une insulte à soi-même et à l’humanité toute entière. »

                                                                                                                                 Daniel Balavoine, 1986.

Ecrire sur Daniel Balavoine parait plus difficile que de l’évoquer de sa propre voix tant l’écriture impose une structure et un tracé suivant souvent des règles très précises d’organisation. Il n’en sera rien ici puisque je reproduirais sur le papier des impressions éparses qui vivent en moi depuis un certain temps.

Quinze, seize ou vingt ans ne s’écoulent pas de la même façon selon les personnes qui en prennent conscience. La disparition de Balavoine est si loin – si proche (comme le disait Wenders) qu’elle en demeure chaque jour plus frappante.

Car pour tout ceux qui l’aiment, ils gardent l’image d’un homme disparu dans des conditions tragiques, poussé dans la mort par les limites d’une fatalité écoeurante comme elle sait si bien l’être au quotidien. Alors il nous reste des images violentes et tristes de janvier 1986 ressortant au fur et à mesure du temps comme s’il nous était encore difficile d’accepter le manque, d’endurer l’absence.

Que reste-t-il alors pour ceux qui sont encore en vie ? 2001, 2005, 2010 ou 2150, peu importe aujourd’hui car il restera un homme qui sut merveilleusement combiner le métier de chanteur avec le côté humanitaire, nature de poète avec celle d’un homme insurgé, emporté par l’action et la parole. Arthur Rimbaud voulait changer la vie ; André Breton l’a suivi par l’engagement idéologique et la liberté poétique ; d’une certaine façon Daniel Balavoine (et comme disait l’auteur de Nadja : « Ceux qui rient sont des porcs. ») fit partie de ceux qui y contribuèrent en choisissant les mots dans un premier temps, puis l’action humanitaire en utilisant les donnes puis en alliant ses idées avec la modernité de son époque, et c’est pour cela que Balavoine, tout comme les grands hommes de leur temps, restera lié à son époque. Si aujourd’hui plus de cent milles personnes survivent dans les contrées arides du Sahel et de l’Afrique en général en irriguant des terres jadis desséchées, c’est aussi parce qu’un homme avait trouvé l’idée géniale d’installer des pompes hydrauliques en Afrique afin que les populations puissent enfin arriver à une culture autosuffisante et produire un maximum de denrées et cela en plein désert. Balavoine avait su entraîner ses amis puis face aux difficultés d’installation dans les zones en guerre ou en proie aux dictatures militaires, il s’était déplacé afin d’empêcher quelque autorité de confisquer le matériel.

 

Balavoine le poète d’ « Aimer est plus fort que d’être aimé », de « Partir avant les miens » ou d’ « Un enfant assis attend la pluie » apparaît aujourd’hui comme un martyr (je n’aime pas ce mot mais bon…) ou plutôt comme un homme jeune et libre marchant au son d’une musique douce et belle dans un désert sous l’œil d’un bon nombre d’enfants, de femmes et d’hommes africains, et qui le temps d’un clip vidéo, redonnait le sourire à un gamin dans les bras de sa mère chantant le refrain de la chanson.

L’amour, la justice, l’amitié, la chanson, le sport étaient des choses qui passionnaient Balavoine et chacun de ses textes répondait à une question, tentait de défendre une minorité, imposait un point de vue.

Balavoine, un soir de janvier, est mort pour qu’un enfant n’attende plus la pluie ; triste dernière chanson qui résume en quelques vers la destinée d’un chanteur philosophe mort à la fleur de l’âge alors que l’avenir s’étendait à perte de vue.

Car Balavoine, malgré ce que peuvent raconter les médias ou quelques chanteurs qui se réclament (à tort) de lui, n’était pas un chanteur populaire, ni une star, ni quoique ce soit d’autres, il ne faisait pas l’unanimité et sa façon de lier son métier avec ses idées dérangeait au point que certains ne voyaient en lui qu’un petit chanteur de variétés. Si sa disparition a apparemment rangé du même côté ses détracteurs avec ses admirateurs, il n’en reste pas moins une grande partie (d’après ce que l’on voit ou l’on entend) qui se trompe sur le compte du chanteur. J’y vois malheureusement une entreprise de récupération et de publicité puisque Balavoine est reconnu de tous aujourd’hui.

Pour moi en tous cas, il faisait partie de ces chanteurs de rock qui savaient lier ambition musicale et textes poétiques (de même qu’un Goldman, qu’un Berger et même d’un Lavilliers) même si celui-ci se plaisait à dire qu’il n’était qu’un « faiseur de textes » sur des mélodies et non un auteur à part entière.

 

Si tu parles il te faut savoir

Que ceux qui lancent des regards

Courroucés

Ne voudront voir dans leur miroir

Que ce qui peut les arranger

Toi qui a brisé la glace

Sais que rien ne remplace

La vérité

Et qu’il n’y a que deux races

Ou les faux ou les vrais.

 

La chanson (comme le disait Aragon) descend la poésie dans la rue. La puissance vocale de Balavoine sut faire briller des textes d’une force rare sur des musiques élaborées et diverses qui glissaient sur des ondes douces, amères et violentes.

Balavoine avant de nous quitter laissait un message plein d’optimisme et d’espoir malgré la lucidité sombre et triste de certains textes, refusant le nihilisme et l’héroïsme, le cynisme et la démagogie. C’était en 1986. Aujourd’hui, en 2001 (date futuriste pour le cinéma), personne n’a semblé prendre le relais. Les restos du cœur se sont transformés en immense mascarade médiatique et publicitaire pour les « artistes » (je ne parle pas ici de Goldman, de Souchon, de Bruel ou de Johnny qui y étaient depuis le début et qui n’ont plus rien à prouver) afin qu’un Fiori ou qu’une Ségara vendent en se montrant de la sorte un peu plus de leur immonde soupe tout en se vautrant dans la pire complaisance. Le Paris-Dakar, quant à lui, semble être devenu une course de professionnels où l’Afrique n’est plus qu’un prétexte d’exotisme et de dépaysement et où les amateurs n’ont plus leur place.

 

L’ennemi t’assaille

Autour de toi resserre ses mailles

Femme de Shanghai

Ou de Koustanaï

Du peuple Massaïs

Veuve d’un monde qui défaille

Rien ne peut égaler ta taille.

 

Daniel Balavoine manque cruellement au quotidien ; alors pour affronter les douleurs et les tristesses, les malheurs ou les détresses, je rappellerais son discours alors qu’il livrait humblement la première pompe à eau en Afrique : « Je le fais parce qu’il faut le faire. », disait-il avec charisme et humilité. Allier actes et idées, c’est peut-être essentiel quand elles sont bénéfiques et c’est ce que Balavoine a fait jusqu’au bout.

 2001

 

           

De Vendeurs de larmes à Sauver l’amour, 1982-1985

S’il fallait partager en deux l’œuvre de Balavoine, la première partie comprendrait les années 1971-1981, puis viendraient les trois derniers albums.

La seconde partie que je fais débuter en 1982 marque un tournant tout en s’opérant dans une continuité musicale et artistique. L’album Vendeurs de larmes marque en effet un changement avec les précédents en se plaçant d’emblée sur le même plan musical de l’époque, et notamment celui qui concerne directement les goûts musicaux de l’artiste : Peter Gabriel, U2, Simple Minds, sans oublier les français Berger, Bashung, Couture… Le travail sur le son se ressent dès les premières écoutes (lointaines en ce qui me concerne) : les synthés libèrent un son plus clair, servant souvent de toile de fond sonore, d’ambiance calme voir mélancolique (Vivre ou survivre, Dieu que l’amour est triste, Vendeurs de larmes), surgissant là ou la chanson ralentit (Soulève-moi) ou prenant une dimension plus violente (La Fillette de l’étang). Les guitares s’expriment sur cet album de bien des manières : des solos (trois chansons) à la sonorité proche du synthé dans Vivre ou survivre afin de rester sur le ton de la batterie et de renforcer la tonalité mélodique, saturées dans Dieu que l’amour est triste, séparant les deux premiers couplets du dernier, conférant à l’ensemble une vision tragique sinon pessimiste du propos, acoustiques dans Y a pas de bons numéros. Dans Au revoir, le caractère double du solo intervient sur une musique magnifiquement décalée par rapport aux douze chansons précédentes.            Notons pour finir les morceaux de bravoure de rock pur et dur de Vendeurs de larmes, La Fillette de l’étang et Viens danser où la saturation entraîne la chanson sur des terrains peu connus jusqu’ici ; cette dernière reste pour moi un prototype balavoinien où guitares, basse, batteries s’accordent mutuellement sur une musique rock moderne agrémentée de programmations et de recherches sonores ; cela va du reste pour tout l’album. Une remarque sur Pour faire un disque, sorte de transition logique entre le première et la seconde partie de sa carrière.

Semblant répondre aux critiques de la « presse dite spécialisée », merci cher lecteur de ne pas rire en voyant dans cet article cette expression, elle existe encore pour notre plus grand malheur et, comme celle qui concerne le cinéma, devrait vraiment se mettre au boulot et à réfléchir afin de tenter de répondre à Gautier qui, concernant la littérature, s’exprimait ainsi en 1834 : « Vous ne vous faites critique qu’après qu’il est bien constaté à vos propres yeux que vous vous ne pouvez être poète. ». Il en va de même pour le cinéma et la musique et en 2001, il est rare d’en voir une contrant Gautier. Gautier, Balavoine, même combat, les auteurs par-delà les siècles et la mort se rejoignent, échappant à toute contingence ; c’est qui fait quelque part le génie. Trêve de digressions et revenons à l’année 1983. Victime d’une certaine façon de la presse musicale considérant le chanteur comme un chanteur de variétés, limite à minettes, Balavoine s’impose parmi les plus grands avec Loin des yeux de l’Occident, œuvre magistrale élaborée pour la scène (comme en témoigne l’incroyable concert du Palais des Sports en 1984 où la quasi-totalité de l’album est jouée en direct). Elle est d’une certaine façon la suite logique du précédent album sorti dix-huit mois plus tôt. Ce qui marque d’emblée : Le son. Les qualités d’enregistrement de chaque instrument et de la voix du chanteur laissent sans voix. La clarté demeure la première qualité. Excepté Pour la femme veuve qui s’éveille qui sort du lot, cet album exemplaire est celui (selon mon humble avis) de la perfection musicale et poétique (ne jamais oublier Balavoine poète). Sous une programmation rythmique et synthétique plus accentuée que sur Vendeurs de larmes (Les Petits lolos, Supporters, Poisson dans la cage), chaque instrument prend son envol sonore conférant à l’ensemble un aspect solide et abouti. 1983 est une année importante dans le monde musical : Gabriel sort un « live » sympathique préfigurant So, Genesis s’adapte de belle manière au son des années 80 avec un album truffé d’idées, Police sort un album quasi New Wave, OMD, New Order, U2, Simple Minds pour les angros-klaxons comme le disait Bala ; Berger, Goldman, Lavilliers avec un album somptueux Etat d’urgence, Yves Simon avec qui Balavoine chante sur J’pense à elle tout le temps, etc… Joe Hammer, batteur hors pair, enregistre en direct ses parties de batterie sur les programmations, donnant à la rythmique une puissance sonore inédite. Revolucion en est l’exemple parfait, le titre dégage une force rare où pathétique et violence transcendent le texte poétique ciselé au couteau, laissant libre cours aux diverses intonations vocales du chanteur, le tout s’accordant parfaitement aux basse-batteries volontairement agressives (n’oublions pas qu’il s’agit de révolution) et aux guitares subtilement réparties, l’une rythmique, saccadée et violente, l’autre revenant de manière spectrale, mélodique et mélancolique. Les synthés, plus en avant, donnent le ton : Elu par les bœufs, Partir avant les miens où l’on note la présence de claviers additionnels ; Pour la femme veuve qui s’éveille témoigne de façon frappante la recherche incessante du son qui touche, qui exprime, qui crée. La quête du son juste motive l’ensemble de l’album, c’est la recherche de l’originalité et de la clarté. L’album est perçu comme un bloc ferme et solide dégageant pureté et perfection. La voix de Daniel Balavoine s’impose au fil des titres, jouant subtilement sur sa tessiture. Le calme apparent de Pour la femme veuve qui s’éveille, la violence de Revolucion en passant par le cri du cœur Frappe avec ta tête pourraient résumer le 33 tours. Cet album, quasi expérimental, quasi conceptuel, prendra sa forme en direct lors de la tournée de 1984 où les chanceux qui ont pu assister à un concert ont découvert des versions modifiées (on a pu dire modernisées) du Chanteur, Lucie, Je ne suis pas un héros, La Vie ne m’apprend rien ainsi que Mon fils ma bataille travaillées sur l’ambiance des deux précédents disques. Balavoine est un chanteur de pop rock et le prouve que ce soit sur vinyle, devant 4500 personnes ou sur un plateau télé ; les prestations de Champs-Elysées, l’émission de Drucker, sont de grands moments de télévision.

Octobre 1985, Sauver l’amour arrive dans les bacs et sa chanson phare L’Aziza s’impose rapidement. Bala revient après deux ans passés loin des studios d’enregistrement et le résultat surprend de bien des manières. Le chanteur a changé d’équipe, ne conservant que Hammer et Scott. Le « fairlight » récemment arrivé sur le marché musical change les donnes ; ce synthétiseur relié à un ordinateur permet une recherche sonore plus ample et permet à Balavoine de composer son album de manière plus personnelle, l’employant dans tous les titres afin d’y associer des climats les plus divers, témoignant une nouvelle fois d’une originalité sans précédent. Le groupe est composé d’un batteur plus attelé aux boutons qu’aux baguettes, d’un clavier omniprésent et d’un guitariste discret, apparaissant de manière subtile et éparse, la basse étant jouée elle aussi par les synthés.

L’évolution continue mais Sauver l’amour se démarque des deux autres albums. En effet, il semble que Balavoine se fiche éperdument des reproches dont il est toujours l’objet, élaborant un album « plus dans l’air du temps ». 1985 est l’année des albums synthétiques : Goldman et Non homologué, Berger et Différences, Cabrel et Photos de voyages, Simon et L’Abyssinie, Lavilliers et Tout est permis, rien n’est possible sans parler des anglais : Simple Minds, Cure, Arcadia, Propaganda, Alphaville, Eyeless in gaza, Depeche mode, Duran Duran… D’où un aspect plus commercial et abordable. Des chansons comme Petite Angèle ou Ne parle pas de malheur confirment l’idée. La musique semble se libérer des carcans imposés par la « culture rock ». L’Aziza, Aimer est plus fort que d’être aimé (titre Ô combien essentiel de la discographie, musique sophistiquée, sonorités électro-synthétiques, poésie philosophique, bref, une œuvre qui touche à l’universel donc parfaite), Sauver l’amour, trois hymnes forts se démarquent aussi de l’esprit du Palais des Sports, moins violents, moins électriques, ils dégagent un rythme moins dur, plus porté sur les possibilités du fairlight exploitées dans Le Blues est blanc, Petit homme mort au combat, Petite Angèle, Tous les cris les SOS. La guitare de John Wooloff accompagne L’Aziza et Petit homme mort au combat de manière discrète et intelligente, imposant un son parfait dans Sauver l’amour et Petite Angèle pour finir de manière des plus somptueuses sur Un enfant assis attend la pluie. Je pense alors au spectacle qui aurait dû voir le jour en septembre 1986, puis aux 10 albums qui ne l’ont jamais vu.

2001

A propos de Daniel Balavoine…

A Caroline Langlais.

Septembre 2001, le soleil illumine Biarritz : la grande plage, la jetée, le Rocher de la Vierge, et puis le bruit incessant des vagues s’écrasant contre les rochers servant de refuges aux mouettes, l’écume recouvrant le temps de quelques secondes la mer bleue et dorée.

Peut-être que pour certains le tourisme n’existe pas à Biarritz, ni la fréquentation des hauts lieux de la bourgeoisie et de la frime actuelle. Non, tout ça ne signifie rien, car si nous avons fait huit cents kilomètres, c’est aussi pour comprendre ce que venait chercher Daniel Balavoine ici : l’air pur, la mer, les côtes sauvages, les amis, le sport, bref la douceur de la vie. A chacun d’imaginer ensuite…

Car tout manque aujourd’hui, lui, son sourire, son visage, sa voix, sa musique, ses mots, ses analyses, ses coups de gueule, bref ce qui faisait qu’il correspondait au monde actuel, sorte d’intellectuel engagé de la chanson française avec un style bien particulier, travaillé, étudié quelque part. Franck Stromme, photographe et reporter, vient de sortir un livre consacré au tournage du clip de L’Aziza (novembre 1985) où il a pu photographier à sa guise les coulisses du petit film. Deux photos sortent peut-être du lot : celle où l’on voit de profil Balavoine devant la caméra, poing levé, voix haute, et en arrière plan, les promeneurs parisiens venus s’aérer les idées au Champ de Mars, debout, les uns à côté des autres, respectueux du travail de l’artiste, regardant, observant, peut-être admirant ce grand chanteur tourner son film et cela dans un décor qui sort de l’artifice, naturel. La seconde se situant sûrement quelques heures après dans la chronologie où Bala signe des autographes, notamment à une gamine qui le fixe d’un regard qui veut tout dire ; une réelle admiration, le bonheur de rencontrer celui qu’elle écoute quotidiennement sur son tourne-disque.

15 ans ont passé, bientôt 16, puis 20, 25 ; j’essaie de m’intéresser aux autres chanteurs de la même génération : les Goldman, les Cabrel, les Bashung, les Indochine, me disant que l’évolution a eu lieu peut-être par un retour aux instruments plus acoustiques mais à chaque sortie de tel ou tel album, il en manque toujours un, peut-être le plus important. C’est ainsi que chaque hiver, quand la troupe des restos du cœur vient nous casser les oreilles avec son spectacle grotesque et démago, il manque tout de même une personne ou deux si l’on pense à un autre disparu qui avec Goldman, Renaud, Voulzy, Souchon et Cabrel auraient relevé le niveau.

Car la mort ne se cache pas en nous retirant les vivants, en laissant des vides infranchissables dans nos piètres existences, en les oubliant parfois, en les masquant souvent.

Mais malgré les sentiments qui nous transportent, qui nous remuent, il faut faire attention à ne jamais s’approprier, comme je l’ai vu souvent faire, l’image d’un chanteur disparu, surtout quand la tristesse s’en mêle, c’est terriblement décevant.

Alors que dire, que faire avec le silence reniflant sur nos bras ? Ecouter, comprendre et penser à Daniel Balavoine.

Septembre 2001

« Quel âge aurait notre frère aujourd’hui

Ici sa place est vide

On vit de silence

Et son visage

Dans nos existences parle et sourit »

Daniel Balavoine ou Le Service de la vérité et de la liberté

 

Toutes les armées de la tyrannie avec leurs millions d’hommes n’enlèveront pas l’écrivain à la solitude, même et surtout s’il consent à prendre leur pas. Mais le silence d’un prisonnier inconnu, abandonné aux humiliations à l’autre bout du monde, suffit à retirer l’écrivain de l’exil, chaque fois, du moins, qu’il parvient, au milieu des privilèges de la liberté, à ne pas oublier ce silence et à le faire retentir par les moyens de l’art. Aucun de nous n’est assez grand pour une pareille vocation. Mais dans toutes les circonstances de sa vie, obscur ou provisoirement célèbre, jeté dans les fers de la tyrannie ou libre pour un temps de s’exprimer, l’écrivain peut retrouver le sentiment d’une communauté vivante qui le justifiera, à la seule condition qu’il accepte, autant qu’il peut, les deux charges qui font la grandeur de son métier : le service de la vérité et celui de la liberté.

                                                                                   Albert Camus, Discours de Stockholm, 10 décembre 1957.

Daniel Balavoine était épris de liberté ; ses chansons, ses idées, ses engagements allaient tous dans ce sens et je crois, l’ont prouvé. Il voulait qu’on « le laisse vivre en paix » comme il l’affirmait dans une émission de 1981[1]. Frappe avec ta tête, Un enfant assis attend la pluie, ces deux titres essentiels qui vont nous occuper ici font aujourd’hui figure de précepte : Frappe avec ta tête pour le rôle du poète en cette fin de XXè siècle et Un enfant assis attend la pluie pour l’engagement de l’être humain Balavoine.

Frappe avec ta tête est avant tout une mise en abîme intéressante du poète (Balavoine) célébrant le poète argentin (Michel Estrella) alors prisonnier en Argentine pour délits d’opinion. Théâtre dans le théâtre si je puis dire sauf qu’ici le théâtre est celui de la cruauté la plus abjecte, celle de la torture et de la privation, de la violence et de l’humiliation. Balavoine, l’homme libre et ce mot « liberté » font sortir le poète de l’anonymat où il est enchaîné, loin des médias, loin des yeux de l’Occident… Cet hommage vibrant au frère, à l’homme de lettres, donne à l’œuvre son caractère unique et libre par opposition nette aux coups sourds d’une autre loi, bien réels pourtant, silence trompeur et douloureux de l’indifférence. Dans ce texte, les discordances parlent d’elles-mêmes, mettant le poète solitaire et muet face à la violence aveugle et sourde : « L’effroi, les vœux purs, endure, mots muets, vivra vaincra » pour le poète contre « Torture, murs, parois, coups sourds », vocabulaire du gouffre, synonyme de chaos et de violence intraitable. Figés dans le silence, les qualificatifs sont abstraits, invisibles à l’œil nu, mais s’élèvent par l’esprit libre, collant aux parois des murs du cachot. La liberté, terme abstrait par excellence, prend ici son envol, « écrit son nom » et l’homme tel Jésus-Christ, symbole du martyr, crucifié, ressuscite alors que le mal semble triompher (« Défie le monde en descendant de sa croix »). L’hypotypose est frappante, la chanson donne à voir : l’écrivain plie mais ne rompt pas, il plie sa feuille mais trépigne, abandonné par toute idée de renoncement. 

Balavoine poète trépigne lui aussi devant son poste de télé en apprenant cette histoire tragique, et comme l’affirme Camus, sort de l’anonymat et remplit son rôle en dénonçant par l’art ces terribles vérités, celles des dictatures militaires. Il y a dans ce texte l’enfermement et la souffrance endurés par le poète auxquelles il répond par ses propres cellules (les siennes, restées intactes malgré la douleur) et la liberté reprend ses droits entre ces quatre murs par cette croyance en la vérité, celle qui au final vaincra ; la boucle est enfin bouclée.

Il y a peu, j’ai fait le rapprochement flagrant, évident, puissant et terriblement triste entre la toute dernière chanson de Balavoine et sa fin tragique, inacceptable dans le désert africain. Balavoine finit son album puis part en Afrique dans le but d’apporter un peu de pluie aux contrées qui n’en ont pas. Mots simples me direz-vous mais que la puissance de l’engagement dépasse de loin tant il est question ici d’intelligence, de grandeur d’âme, de supériorité intellectuelle, de générosité vraie.

Le premier vers résume l’ensemble : « La braise cachée de cendres est en vie. » Tout est dit, Balavoine n’a plus qu’à partir là-bas, remplacer le besoin par l’envie puisque la métaphore noire, dépréciative porte en elle l’espoir, celle d’une possible amélioration malgré l’urgence du problème : oui, et si la famine et la mort des enfants (Souvenez-vous la terrible sécheresse de 1985 et les images frappantes véhiculées par les médias où l’on voyait Bob Geldof, le visage miné par l’étendue du désastre, entouré d’enfants agonisants au milieu d’un village ravagé par la mort.) n’étaient pas une fatalité. Il faut certes de l’argent pour aider cette population, il faut surtout partir là-bas avec du matériel. « Je sais que quelque part un enfant assis attend la pluie. » Balavoine le sait et l’idée lui est insupportable, l’engagement et la mobilisation vont de pairs et ils sont de taille face au malheur et, comme le signalait avec beaucoup de force et d’insistance Marc Jolivet, il rentre alors en résistance pour faire la guerre à la famine au moyen de l’association Action Ecole dans un premier temps, des Paris du Cœur dans un second. Les allitérations terribles marquent l’aridité du terrain, témoin impuissant, victime même des souffrances de l’enfant rongé, brûlé par la chaleur : « L’enfant séché sur le sol d’Erythrée, les traits tirés, tire un trait sur cette terre aride et ridée. » Passage fort aux sonorités dures, les allitérations obsédantes accompagnent ici aussi le tableau noir de l’enfant qui meurt puis qui va survivre ; Balavoine, l’optimiste désespéré, finit son œuvre sur une lueur d’espoir, lucide malgré tout. La mémoire survit nous dit-il, Balavoine, l’homme du présent nous pousse au souvenir, et c’est bienheureux car c’est ce qu’il nous reste aujourd’hui et l’évoquer malgré le temps qui nous étrangle est un signe de mémoire volontaire cette fois-ci. Le final douloureux, rempli d’espérance (« Tombe la pluie »), indéniable musicalement et vocalement : « Entends ce cri, son lit de poussière a besoin de pluie. » On remarque chez le chanteur ce don d’observation dans un premier temps, de la réflexion dans un second puis dans un dernier l’action, inévitable, inaltérable, ineffable presque. L’Afrique a besoin de pluie, Balavoine a envie de lui en apporter, idée simple qui va sceller sa vie ; il inscrit le dernier mot « Pluie » puis la dernière note. Sa vie de chanteur s’arrête définitivement, sa vie d’intellectuel reprend. En Afrique, sur les terres sèches au milieu des sables, la figure de l’aventurier magnifique et engagé lui colle à la peau, lui va comme un gant puisqu’elle est sincère, véridique et ce sont les dernières images du poète vivant que nous garderons en tête.

Il meurt. La tragédie continue sans lui.

Aujourd’hui plus de 150000 personnes subsistent grâce à une idée, la sienne ; un cri, le sien.

2002

           

 

[1] . L’invité du jeudi.

Misère de la musique

À regarder Daniel Balavoine dans les enfants du rock, une chose frappe: on n'imagine pas cet homme faire un autre métier, ni à une autre place que sur une scène à hurler qu'il voulait mourir malheureux. L'image est nette, le chanteur est vêtu d'un costume blanc, il tient son micro serré, court, saute sur la scène, le visage en sueur se crispant à chaque mot fort qu'il chante au public, dans cette ambiance assez peu commune: l'homme en train de chanter ce qu'il est plus que tout: un chanteur. Autobiographie d'un chanteur pourrait ton dire.

Une petite voix maligne vient se coller à mon oreille, me soufflant que 20 ans sont bien passés depuis, et que l'on ne reverra plus ça. Putain, 20 ans que ce jeune homme de 30 ans déployait ses ailes pour prouver aux gens ce qu'était un chanteur dans nos sociétés bétonnées et inégalitaires du XXè siècle. Car chez Balavoine, l'attitude est essentielle. Sur scène, en studio, sur le Dakar, sur un plateau de télévision, à la radio, il était quelque part l'intercesseur subtil et fort entre les travers d'un monde s'écroulant sur lui-même et nous, pauvres anonymes et silencieux que nous sommes. Mais la mort est passée par là, violente, comme à son habitude, et nous a rempli de son indéniable silence. Alors, de temps en temps, on entend encore Daniel pousser quelques S.O.S. Peut-être pour ceux qui sont encore en détresse.

XXI ème siècle; 2003. Les mêmes ont pris 20 ans et ça fait mal pour certains; d'autres ont débarqué mais la coque est déjà percée. Un petit tour d'horizon s'impose. Prenons les meilleurs pour commencer: Goldman, Cabrel, Renaud, Indochine, Lavilliers, Simon, Murat, Voulzy… J'en oublie. Rien à signaler, l'évolution est intéressante, et l'on prend toujours un réel plaisir à écouter leurs nouveaux albums. Peut-être se font-ils de plus en plus discrets en dehors des inévitables promotions. Mais que dirait Balavoine s'il voyait ceux qu'il a sûrement croisés s'acoquiner avec le pire, venir bouffer dans la soupe abjecte de la Crétin Académie où la musique est aussi présente que la poésie, le talent que la sincérité, l'intelligence que la vocation pour se montrer fringués comme des pingouins afin de revendre leur salade nauséabonde à la soupe populaire du show-business orchestrée par l'ignoble Big Brother TF1, qui on le sait bien, met un point d'honneur à participer à l'amélioration sociale des couches populaires.

Vous me direz le principe est louable, difficilement attaquable: ramener le plus d'argent, et vous auriez raison. Mais pourquoi y sacrifier la musique, les artistes; bref ce pourquoi on se déplacerait pour aider noblement cette cause essentielle? Après une telle soirée à contempler ces crétins, je suis forcé de me poser la question. Bien sûr il faut plaire au plus grand nombre, mais y a des limites non?

Et oui, aujourd'hui Lavoine et Bruel, Foly et Le Forestier peuvent rentrer dans le Petit Larousse, ils y ont toute leur place aux côtés des Céline Dion (excusez ma vulgarité), des Jennifer ou autres Laurie,  tristes déchets de la trash reality. (On préfère encore la Real TV, au moins on peut esquisser un sourire à voir ces tachons s'égosiller en se prenant pour des artistes, mais pitié! créez un jeu où l'on n'ouvre pas les portes du zoo pour laisser ces singes de foire "se réintégrer" à la vie civile, laissez-les pourrir dans leur cage!)

Bref, tout ce petit monde est réuni pour le meilleur (rapporter des fonds) et pour le pire (Nolwenn prévue en 2004?), Bruel chantant les années 30 (tiens, tiens…) tout en frottant ses sales pattes sur les cuisses criardes d'une jolie pin-up formatée TF1. Alors j'attends un chanteur (ou une chanteuse) qui pourrait émerger de ce real cauchemar. Natacha St Pierre, Carla Bruny? J'ai peur d'attendre encore. Pourtant que font-ils les surdoués de la chanson? Est-ce si dur d'organiser un véritable concert de rock où l'on attend de vrais duos, de vrais talents se défoncer pour nous faire croire un peu plus en la musique d'aujourd'hui. Car on peut dire nettement qu'il y a séparation. D'un côté les purs et durs qui ne jurent que par la chanson disons "indépendante" largement épaulée par Radio Nova et autres petites stations FM, mais qui n'entendent rien à celle plus commerciale qui passe sur les autres stations, et les mous qui achètent en trombe les produits ignobles de la télévision. Vous me direz, ce sont des gamins qui écoutent ça; il est vrai mais j'ai le souvenir que notre génération (je suis né à la fin des années 70) écoutait Berger et Téléphone dès l'âge de huit ans! Je réfléchis aux jeunes chanteurs sur lesquels je peux compter ces temps-ci. De Palmas, Obispo… David Hallyday ?

J'opte pour le troisième, qui a su en deux albums, redonner une couleur rock à la variété tout en adaptant des textes souvent touchants et sincères. Pour le reste, j'avoue être indécis.

En ces périodes repoussantes où l'on interview aussi bien un Saddam qu'un Georges parfaitement libres de leurs mouvements alors que le sang dégouline bel et bien de leurs bouches baveuses, où un Chirac dont on connaît la politique depuis 30 ans, est transformé en superstar de la paix pour l'occasion, au milieu d'un tohu-bohu médiatico-politico-économico-édifiant, j'attends qu'un intellectuel (et oui, j'ai foi en eux) vienne s'indigner en direct de ces marionnettes sinistres. C'est aussi le rôle d'un chanteur de prendre position, surtout lorsque le présent se transforme en Histoire. C'est presque un devoir aujourd'hui lorsqu'on voit ce que l'on offre aux jeunes générations, perdues dans la misère infâme du libéralisme ambiant. Goldman devrait peut-être arrêter de travailler pour sa canadienne, et venir parler un peu plus souvent à son public. NON?  Mais personne… J'oubliais, Balavoine est mort, Berger, Dewaere, Coluche, Le Luron aussi.

Mais en ce moment, j'ai du mal à réécouter Le Chanteur. Je ne veux pas mourir malheureux.

2003

 

 

 

DANIEL BALAVOINE, UN HUMANISME MODERNE

Allons, donnons sa part à la nature, elle y a bien droit. Délivrons ce sanglot qui va nous faire du tort. Laissons aller ce grand mouvement des profondeurs, toute la bête et toute l’âme ramassées dans une minute de désespoir enfantin. C’est fini. Ce corps étendu n’est plus immobile comme une limite mais comme une borne, terminant, certes, mais pleine de ce qu’elle commence. L’œuvre apparaît derrière, distincte et close, vêtue soudain d’un pouvoir extraordinaire, bruissante de secrets et d’oracles. Tout s’arrête ? Oui, et tout continue.

                                                           Henry de Montherlant, Aux Fontaines du désir, 1923.

Il fallait un jour s’arrêter, peut-être un peu plus longuement, sur l’Humanisme de Daniel Balavoine. Car 18 ans après Sauver l’amour, le paysage humanitaire semble crouler sous les ruines de la médiocrité occidentale. Plus personne n’a pris le relais, plus personne. On en attendait pourtant, mais non, toujours personne. Sauf peut-être quelques intellectuels muets qui agissent en silence et qui ne parviennent pas jusqu’à nous, éternels anonymes que nous sommes, déjà ancrés dans le néant. Balavoine, voici un héros (je crois que l’emploi de ce substantif contestable est de mise ici) moderne dont la parure étonne encore. Que de silence depuis cette dramatique nuit du 14 janvier. Que d’interrogations, d’incertitudes et de renoncements devant la médiocrité et la mort. Que d’incompréhensions aussi devant cette tombe qui s’oppose dramatiquement à ce qu’on a appris de cet homme merveilleux. Revenons au XX è siècle. Janvier 1986, Daniel Balavoine passe à la télé en milieu d’après-midi entre deux émissions de variété. On le voit, ce 8 janvier, sur le sol africain, engoncé d’un pantalon en toile bleu et d’un Tee-shirt rouge. C’est durant cette journée, où Bala assiste à la mise en place de la première pompe hydraulique, que la photo ci-jointe publiée par Le Figaro le 16 janvier 1986 a été prise. Balavoine y est là, nous laissant sa dernière image : jeune, entier, sincère, généreux, souriant, l’appareil photo autour du coup. Rien de calculé ici, Bala le reporter doit réaliser un petit film sur l’acheminement des premières pompes à eau dans les régions du Sahel traversées par le Dakar. On sent non seulement sa détermination mais aussi cette simplicité qu’il affichait lorsqu’il parlait, modestement toujours, de sa croisade contre la sécheresse et la faim. Il n’a que 33 ans et Balavoine en 1986 passe du statut de chanteur intellectuel (engagé dirions-nous prudemment) à celui d’intellectuel chanteur. C’est ainsi, à mon sens, qu’il faut percevoir la fulgurante destinée de ce poète. Huit ans ont fallu pour que Bala aille au bout de ses idées. La mort l’a empêché de projeter plus loin cet énorme élan de générosité et d’intelligence, cette œuvre indéniable et magnifique. Mais il faut remonter bien avant 1978, année de la consécration, pour comprendre une telle destinée musicale et intellectuelle. Depuis 1971, date des premiers enregistrements, Balavoine n’a jamais cessé de chanter l’amour, la liberté, la révolution, grands mots qui font sourire les cyniques mais véritables cris lancés dans la nuit et qui frappent encore les têtes, en tous cas les nôtres. Contestataire dans l’âme, insoumis, spontané, réfléchi, son métier, son expression artistique ont su mêler subtilement engagement politique et moral au son des mélodies orchestrées. Bala a su opérer deux révolutions en une. Réunir des idées en poésie, sa violence en musique. Bref, poésie humaniste sur sonorités modernes.

 

Je ne vais pas ici énoncer les thèmes des chansons, ou analyser quelque texte, mais je vais essayer d’en dégager l’évolution. Après l’amour femme/homme (qu’il soit léger ou plus sérieux) examiné dans l’album De vous à elle en passant par moi, Balavoine change de ton, du moins passe aux idées avec Les Aventures de Simon et Gunther, album concept émotionnellement fort et intelligent. Balavoine y parle d’histoire, de conflits, de guerre, de sang et de mort. L’Histoire l’intéresse, celle moderne et récente qui agit directement sur sa façon de vivre, d’agir et de penser, bref sur sa liberté. Le mur de Berlin n’est qu’un prétexte, disons une métaphore bien réelle d’un monde qui va en s’écroulant. L’album oscille entre passé et présent et donne une vision toute particulière du drame allemand. Synthèse des deux premiers albums, Le Chanteur donne véritablement le ton. Une philosophie nouvelle (rappelons qu’on parlait dès 1979 des nouveaux philosophes) plane sous les saphirs de la générations fin 70. L’album parle tout seul, Bala est un enfant de Brel et de Ferré digéré par les Beatles et les Stones et influencé par Genesis et Gabriel. La gravité du monde telle qu’il la ressent ressort de son monde grave. La politique l’intéresse (C’est un voyou, France, Le Chanteur sont des chansons qui reflètent l’époque giscardienne étriquée.). Nous connaissons son engagement (peut-être naïf) auprès du candidat déjà charismatique Mitterrand, mais très vite, le chanteur comprend la ritournelle et s’écarte des meetings et des poignées de mains. Ce qu’il préfère, c’est l’expression qu’elle soit musicale, poétique ou éloquente. Deux épisodes célèbres : le Journal de 1980 et le Sept sur Sept de 83. Sur le premier, on a beaucoup jasé, porte-parole de sa génération, etc. Ce qu’il faut retenir en dehors de son audace et de son coup de gueule, c’est la précision du message, pensé, réfléchi, fort qui en ressort. Bala a des choses à dire à un type qui veut gouverner un pays et ce n’est pas de politique dont il s’agit ici, mais bel et bien de société. Bala, dès 1980, s’est engagé sur le terrain d’un nouvel humanisme inspiré d’un Montaigne, d’un Voltaire puis d’un Hugo. Sa position dans le paysage intellectuel n’est pas encore bien définie, beaucoup rigole. Elle est essentielle. Un artiste peut et se doit d’intervenir dans nos sociétés. Durant ce Journal, il exprime tout simplement ce qu’un politique se doit de mépriser à défaut d’ignorer.

En 1983, il arrive à maturation. Il a changé de costume, il a 30 ans, il est déjà en Afrique. Deux albums magnifiques sont sortis depuis et ses textes vont toujours un peu plus loin dans la gravité et la rebellion. Son air est celui d’un résistant moderne, d’un anarchiste tempéré, d’un humaniste lucide et grave mais surtout d’un artiste qui se dresse devant la médiocrité ambiante, la bassesse humaine, l’indifférence gluante et répandue. Il a les moyens d’agir et il le sait. Sa violence est toute dans sa douceur. Son explosion dans son honnêteté. Quelque part, cette intervention est le bilan des trois années qui se sont écoulées depuis l’affaire Mitterrand. Dès 83, on le sent plus vif. Il est déjà dans l’action, l’engagement. Son dernier album l’annonce. Balavoine prend part pour le tiers monde. Après un combat disons “ national ” contre la pauvreté, le chômage, le pouvoir, il intellectualise son propos et comprend que l’engagement passe par l’humanitaire. 1985 : SOS Racisme, Amnesty International, Restos du cœur, Action Ecoles, Paris du Cœur.

Pour sa dernière campagne, tout part d’une idée : l’irrigation. Bala et Sabine font le reste avec leurs moyens. Pendant que certains se prélassent dans leurs costards d’écrivains ou de journalistes pépères, Bala part en Afrique, solitaire et déterminé. L’engagement après l’art. Peut-être sa juste concrétisation. Les idées deviennent des pompes à eau, les envies : des voyages, les rêves : des édifices. Bala livre sa toute dernière entrevue, la plus belle. Il est dans son élément, sa douceur et sa modestie impressionnent. Le sens renaît à la vie. Son discours est un modèle du genre, improvisé, concret, simple. Son sourire s’approche tout doucement du silence. On se dit qu’il est monté dans cette hélico pour les mêmes raisons, que cela faisait partie du jeu, que le sacrifice est la valeur suprême accordée à peu, que le courage est la force des innocents. Comment exprimer par l’écriture l’image de Balavoine filmé en gros plan, à contre jour dans ce village aride et désert d’une fin d’après-midi de ce 8 janvier 86 ? Son visage est celui d’un enfant du siècle, illuminé par un sourire timide, gêné presque. Il sait qu’il est arrivé enfin à mettre ses idées au service des autres. Mais la lucidité l’emporte sur l’optimisme. Dans dix jours, il reprendra le chemin des studios mais pour le moment il veille à la bonne mise en place de ses pompes à eau. “ C’est banal, c’est très banal ” conclue-t-il lorsqu’on lui demande le pourquoi de sa présence ici. Et bien non Daniel, ce n’est pas banal. Intellectuellement, c’est supérieur, c’est inattaquable.

En fait Balavoine n’a rien à voir avec un quelconque engagement politique ou idéologique. Au contraire, c’était un anti politique, un poète solitaire agissant sans aucune espèce de volonté de convaincre mais avec l’envie de changer les mentalités. On est loin d’un Cohn Bendit (qui d’ailleurs s’est félicité de la mort du chanteur) ou d’un quelconque révolutionnaire post-soixante-huitard. Pas de discours de gauche, pas de tribune contre la droite, ce que Bala chantait c’était avant tout son époque, les travers du monde contemporain, la souffrance morale. Après ce constat, il essaya d’y changer quelques incohérences. Il y laissa sa peau.

De Balavoine, on gardera cette image délicieuse laissée par Hugo et que l’on adaptera ici pour l’occasion :"Il a eu la tendresse d’une femme et la colère d’un héros." Balavoine luit encore dans nos têtes de cet état admirable de combattant sensible.

Finir comme on a commencé, par ces belles pages de Montherlant qui parlait à merveille des morts. Tous ces mots vont à Daniel Balavoine. Voici née la paternité spirituelle, fondée par ces larmes pleurées sur un étranger comme sur mon père, parce que cet étranger était grand. Tout ce qui est grand est mon père.

2004

 

 

 

La Mort de l'art

L’heure est grave. Chaque année on espère et chaque année c’est pareil. Nous avons droit au pire. Les émissions sur Daniel Balavoine, malheureusement, ne dérogent pas à la règle. La façon dont on évoque aujourd’hui ce grand personnage pue le schéma consensuel. La médiocrité est là, présente, omniprésente, raflant tout sur son passage, le meilleur comme le pire, et le meilleur devient pire. Télé, radio, journaux, politique, littérature, cinéma sont irradiés par la bêtise. Je ne demande pas de culture, la culture, on le sait, ne sert à rien ; je réclame de l’intelligence et de l’art.

Thierry, l’autre jour, me donne l’adresse d’une femme qui posséderait, entre autres, un concert inédit de Balavoine diffusé en 1980 sur France Inter. J’écris le plus poliment du monde à cette dame pour espérer quelques copies de sa part, lui expliquant mon cas et mon « travail » avec tous les amis de L’Inoubliable, que je m’engageais à payer le matériel nécessaire, les frais de port, etc. Deux mois se sont écoulés sans aucune réponse de sa part.

M6 nous annonce une émission d’une demi-heure consacrée à Balavoine.  Stupeur et tremblements durant le visionnage de la chaîne poubelle. Première coupable, la hideuse Anne-Gaëlle Riccio, infâme greluche sur-maquillée, pur produit frelaté de ce nouveau Big Brother, qui évoque la fin tragique du chanteur sur le ton d’une Pierrette Bresse pronostiquant le prochain tiercé à Longchamp. Autant d’indécence à parler ainsi d’un tel drame mérite tout notre mépris. Pire, l’émission : directement adressée à des trisomiques de moins de quatre ans, en fait, au public fidèle de M6 j’imagine, gavé de Pop Star et de Castaldi, qui ne peut subir plus de deux secondes d’intelligence à la minute (cf. les extraits d’archives ne duraient pas plus longtemps). Non, il fallait qu’une stagiaire sans cœur de 20 ans récite un texte indécent sur les images du chanteur, c’est bien plus intéressant que de l’écouter lui. Mais qui écoute ? Qui se sent concerné aujourd’hui par la rafle de la connerie ? Quelques lecteurs de L’Inoubliable ? Je l’espère, alors manifestez vous, lecteur, dans le dernier journal où l’on peut s’exprimer librement. Pour finir sur cette épisode, (malheureusement, il y en a d’autres), je dirais que tous les abrutis de M6, dans cette émission, ont voulu rendre hommage (ils ne pouvaient pas plus se planter) à un type qui, lui-même, méprisait ce traitement de l’image, ces désinformations, ces raccourcis, ces confusions. C’est ce qu’il y a de terrible aujourd’hui dans le paysage « médiatique » ; sous couvert d’un discours humaniste, les chaînes et les journaux font preuve, non seulement d’indécence, mais aussi et surtout de médiocrité intellectuelle, de formatage ignoble qui n’ont plus rien d’humain, de sensible et d’intelligent. Ce sont eux les nouveaux collabos des années 2000. La médiocrité, à défaut d’autres choses, est leur matière mais qui reste elle aussi une infâme occupation, celle des esprits encore libres ! Au choix des époques ? Sauf que la résistance ne peut pas grand-chose aux lois du libéralisme… Car, il est clair que ce type d’émission n’existe que parce que nous vivons dans ce système économique et moral. Je pense aux gamins de 10 ans qui n’ont que ces merdes pour se faire une idée du si grand homme qu’était Daniel Balavoine ; et non, on ne leur laisse pas d’autres chances. On remercie en passant l’excellent site de Jean-Christophe Trottot, seul moyen, aujourd’hui, pour les jeunes générations  de découvrir Bala tel qu’il était. A quand un Internet contrôlé par Big Brother ?

Rappelez-vous, l’an dernier, je regrettais amèrement l’évolution qu’avait prise le concert des restos. Rassurez-vous, je ne l’ai pas regardé en direct l’autre soir, non, j’ai enregistré cette mascarade pour voir comment les chansons de Bala avait été reprises. En passant en vitesse accélérée (pièce primordiale de tout magnétoscope de nos jours), j’ai vomi mon quatre heures en voyant tous ces pantins ridicules, Goldman en tête, une fois de plus, prendre leur public pour ce qu’ils sont eux-mêmes. Même Tous les cris les S.O.S. a été massacré par quelques mauvaises chanteuses qui se réclament, à tort, de son auteur. Je ne disserterais pas sur l’indécence d’un tel spectacle, l’étalage de fric de ces milliardaires de la chansonnette changeant de costume comme de slips à chaque couplet pour que le clochard du coin ait de la soupe dans son bol lorsqu’il se rend chez Coluche, le soir, après avoir bien mendié sous la pluie. Non, tout ça ne va plus. Charité, encore une fois, ne veut pas dire mort de l’art. Goldman, Aubert, Cabrel ont perdu les pédales.

« Et les gars, rappelez-vous le concert pour l’Ethiopie, les premiers galas pour les restos ; mieux, ce que faisaient Peter Gabriel et Simple Minds à la fin des années 80 lorsqu’ils luttaient contre l’apartheid : un magnifique concert de rock à Wembley avec des messages, de la sueur et parfois des larmes. Je réclame un Biko de Gabriel contre quarante heures de votre spectacle grotesque. Dans mes heures d’extrême lucidité, je me vois préférer crever la dalle plutôt que d’avaler votre soupe dégueulasse. »

J’espère qu’un jour, les grands ténors de la « charity bizness », à l’aube de leur disparition,  prendront conscience du malheur qu’ils ont provoqué chez leurs anciens fans.

Mais en 2004, l’heure n’est pas aux repentances, ces esclaves du ridicule vont encore sévire. Alors laissons parler celui qui aurait su relever le niveau car les idées ne lui manquaient jamais.

On peut pas se suicider

Debout, réveille toi

On va leur montrer

Qu’on peut tout changer

Que ces mots soient entendus.

P.S. Les artistes n’ont plus aucune influence sur rien. A l’heure où ils devraient hurler sur un gouvernement (de droite), indécent lui-aussi, qui bloque les fonds pour la recherche, supprime plusieurs mois d’allocation pour des chômeurs en fin de droit, ne réagit pas devant 700 licenciements d’une entreprise faisant des chiffres d’affaires exorbitants, bref, ruine la culture et l’intelligence de ce pays au profit de la bêtise représentée magnifiquement par leur philosophie du travail et du profit en tant que valeur, ils font les pingouins ou jouent les silencieux. Prenons Bruel, bon exemple de la bonne conscience musicale française, qui demande à tous de ne pas télécharger le CD des restos car ce seront 18 repas de moins pour les chômeurs, je lui réponds de mon anonymat le plus enfoui : « T’inquiète Patrick, je ne téléchargerais pas ton cd pourri pour vous entendre, toi et tes amis, beugler vos reprises bidons. Non, ce que je ferais, et j’incite tout le monde à me suivre sur ce cas, c’est envoyer 20 euros directement aux restos, sans passer par l’achat de cet ignoble objet en vente partout en ce moment ; au moins les 20 euros iront directement dans le panier des chômeurs en fin de droit qui vont agrandir la file d’attente quelque mois plus tôt que d’habitude, sans que mes oreilles ou mes yeux (car il existe le DVD…) claquent d’un coup devant ce spectacle horrible. » 

2004

Daniel Balavoine: Un nom gravé sur une œuvre

 

"Rien ne s'accomplira sinon dans une absence."

                                                           Pierre-Jean Jouve                   

Le temps, on le sait, c'est l'ennemi du philosophe, du poète un peu désespéré qui s'en va versifier ses amours près d'une barque retournée ou d'un courrier qu'il ne reçoit pas, l'écharpe baladeuse et le regard posé en direction du vent. 20 ans… On a écrit que Daniel Balavoine était parti étanché sa soif de pub dans un désert aride (cf. Marc Edouard Nabe,  Tohu-Bohu,  Edition du Rocher, 1993, P. 1430) pour se tuer dans un accident dont le choc retentit encore dans nos têtes. Si l'on est loin de partager la métaphore de Nabe à ce sujet, elle est tout de même utile ici pour se rendre compte du changement qui pèse sur ce chanteur 20 ans après sa disparition. Après plusieurs enquêtes, et si Balavoine semble faire l'unanimité aujourd'hui, on se rend compte qu'il était loin, il y a 20-25 ans, de cet état de grâce qu'il connaît à titre posthume. A sa mort, si ses amis étaient effondrés, il y avait une bonne partie de l'intelligentsia (excusez du mot) qui n'était pas loin de se réjouir de la disparition du chanteur, non par goût du morbide, quoique, mais par bêtise, assez française du reste, et fausse rebellion de faux intellos. Car mourir durant un Paris-Dakar faisait bien marrer les Michel Tournier ou les Cohn-Bendit (dont le conformisme littéraire pour l'un et politique pour l'autre n'est plus à démontrer depuis longtemps) qui voyaient dans cette course que l'aspect bourrin, occidental et inhumain et se réjouissaient d'apprendre que l'hélico de Sabine s'était désintégré en laissant des cadavres autour. Ces deux abrutis n'avaient pas dû s'intéresser au préalable à la faim dans le monde d'une part et d'autre part à la fantastique aventure des "Paris du Cœur" dont Balavoine et Sabine étaient les instigateurs subtils. Balavoine est parti à ce moment, à cet état ultime d'art et d'engagement personnel, conclusion brutale, inacceptable, mais qui semble sortir d'une certaine logique, logique que seul le destin peut confirmer en marquant de cette triste façon la volonté transcendante de quelques hommes persuadés qu'on peut encore se bouger les fesses ici-bas. Mais je vous garantis, aimable lecteur, qu'avant 1986, Balavoine passait pour un gentil chanteur, comme bon nombre de ses confrères, qui poussait la chansonnette comme un consommateur pousse son cadi, comme si tout ce qu'il faisait, souvent discrètement, par humilité, était noyé dans le flot d'informations vagues dont on est affublé depuis que les médias-spectacle ont pris le pouvoir sur la planète. Balavoine faisait partie de l'inconscient collectif, il était connu, même très connu, mais il planait un mystère sur sa notoriété, comme s'il était d'une certaine manière encore loin de celle que certains, même en foutant rien, connaissent.  Les contemporains de Balavoine, exceptés ses amis (Berger, Coluche, Roy, Jolivet, Sabine, etc.) et ses véritables admirateurs bien entendu, n'ont pas su évaluer, de son vivant, l'étendue de l'œuvre et de l'engagement humanitaire de l'homme, ça c'est quasi une certitude. A sa mort oui, et plus encore aujourd'hui, car la mort amplifie tout ça de façon obscure. Un exemple qui m'a frappé; à sa mort, c'est par Sabine que les journalistes ont commencé lorsqu'ils ont développé leur journal tv. Et lorsqu'ils évoquaient Balavoine, ils disaient tous: “ Le chanteur Balavoine ou le jeune chanteur de 33 ans est mort ”, comme s'il fallait préciser le métier de l'artiste. Je vois mal un journaliste annoncer aujourd'hui la mort de Garou ou de De Palmas en spécifiant sa fonction, tout le monde le sait. Tout cela signifie que Balavoine était perçu différemment, pas comme une star, mais comme quelqu'un qui devait encore faire ses preuves. Or aujourd'hui, la mort aidant, c'est acquis.

En ce moment, même ce con de Jean-Pierre Pernaud prend son air triste lorsqu'il présente sur TF1 le DVD qui rend hommage au chanteur, lui qui ne doit pas comprendre l'étendue du moindre mot dans l'œuvre de l'artiste et dont les valeurs sont à mon sens bien différentes du disparu. Et oui, en 2005, ce sont les beaufs incultes qui encensent Balavoine avec leur air compatissant, Pernaud, Pascal Nègre, La star ac, etc. et qui perpétuent à leur (ignoble) façon l'œuvre du poète. Bon, il faut remarquer le travail remarquable d'Universal sur ce DVD, à mon avis, confectionné pour les admirateurs de Daniel (on remerciera ceux qui ont signé la pétition en 2002 pour que sorte un DVD). Je vois tout de suite mes détracteurs (et oui, j'en ai quelques-uns) qui vont souligner l'aspect toujours négatif et polémique de mes textes me répondant que la star ac permet aux jeunes générations de découvrir Bala et ils auront raison. Mais ce que je critique c'est bien ça, c'est qu'on doit passer forcément par le pire (Pernaud ou Aliagas) alors qu'on devrait découvrir le chanteur sur des thémas d'Arte, des documentaires de France 3 ou de Canal +. Responsabilité à tous donc, aux débiles mentaux apprentis chanteurs à claquer de la real tv qui croient représenter la chanson et aux faux élitistes faussement intellos pour qui seuls Brel, Brassens, Ferré et Gainsbourg semblent faire partie de la chanson française; Souchon, l'âge aidant commence à être distingué...  Heureusement deux biographies voient le jour en janvier prochain dont une de Varrod, grand spécialiste de la chanson française. Balavoine n'était pas un chanteur comme les autres et surtout comme ceux qui défilent devant les seins de Flavie Flament le samedi soir sur TF1, la reluquant de temps en temps, se demandant peut-être ce qu'elle fiche avec l'autre tâche. Non, Daniel Balavoine, et le DVD le prouve mieux que personne, était engagé dans son temps (tiens on revient au temps), dans ses textes, dans sa musique, dans la production même de ses albums, il était à l'heure en 1980 alors que presque tout le monde est en retard en 2006. Voyez l'ambiance immonde qui règne dans nos pays, les injustices multipliables à la seconde qui détruisent des continents de plus en plus ruinés et desséchés par l'impact de quelques politiques, de quelques religions, de quelques cataclysmes financiers ou climatiques et pas un artiste, pas un qui prend la parole autrement que pour dire qu'il faut donner aux associations; ça on avait compris, mais surtout pour hurler à la tête des dirigeants, des immondes politiciens véreux qui gouvernent mal depuis des lustres qu'il faut changer un certain nombre de choses bien spécifiques et concrètes. Pas un, chacun fait sa pub pour son disque en jonglant entre Campus  (ça fait intello) et la star ac  (ça fait populo), comme ça tout le monde est touché. Y en a pour tous les goûts, tous les goûts de chiotte!

Alors maintenant, ça fait 20 ans, 20 putain d'années à réfléchir à tout ça. 20 ans que de temps en temps, je plaque une chanson de Daniel dans mon walkman de mon CE1 à mes Assédic, Aimer est plus fort que d'être aimé, Un enfant assis attend la pluie, Le Chanteur version 84, C'est fini, Mort d'un robot, et que je m'engouffre dans le métro avec ce soutien permanent. Je débusque au passage une rime qui me plaît, un accord en sourdine que je n'avais pas remarqué jusqu'ici, une pointe de synthé qui me surprend, une caisse qui résonne un peu plus, un fond de guitare saturé, une intonation mélodiquement incroyable, etc. et je reste interloqué devant tant de génie, tant d'avance aussi sur la musique. Le mot émotion musicale reprend sa définition initiale, bien loin des langues libidineuses des animateurs tv qui emploient ce mot à tout va, notamment devant les crétins des prim time. Je me dis que ça fait 20 ans qu'il est mort et qu'on va continuer à célébrer ça chaque 14 janvier en additionnant encore l'absence qui se dénombre concrètement en années écoulées. Nous, en ces soirées d'hiver où la nuit nous tombe dessus comme un accident, on rentre chez nous sans rien voir dans les rues, on se fait couler un bain, on appelle quelqu'un pour convenir d'un rendez-vous le lendemain sentant qu'on va se faire chier. Ce même quelqu'un nous fera un topo sur sa vie du moment, sur son boulot qui le submerge, son petit ami qu'elle commence à délaisser, peut-être pour un autre qu'elle vient de rencontrer dans une salle de gym, des choses qu'elle a prévues pour 2006, en fait rien, le tralala de sa vie médiocre. Je l'écoute avec intérêt, mais je ne peux pas m'empêcher de penser qu'on est déjà le 14 janvier, et qu'il y a quelqu'un qui est mort durant cette journée de 1986 et qui ne vit plus rien en ce moment, qui attend que l'éternité passe enfin et que le silence s'éteigne. Je pense que les gens qui l'ont pleuré fébrilement ont 20 ans de plus sur la gueule, qu'ils ont changé, qu'ils sont devenus pour beaucoup des adultes et qui se rappellent leur jeunesse, et des concerts de Balavoine auxquels ils ont eu la chance d'assister; le souvenir ému, ils me racontent comment était l'homme en concert, et je l'imagine bondissant sur la scène, les poings serrés, le costume blanc et le visage dans les nuages.

Balavoine disait qu'on ne décidait pas du moment où l'on débarquait sur terre et certainement pas non plus du jour où on la quittait, et qu'entre les deux, il fallait ne serait-ce que pour soi-même vivre et se rendre compte de la chance qu'on avait. J'aime assez ce point de vue, moi qui suis plus pessimiste que le dernier des nihilistes allemands du XIXè siècle, car c'est de la lucidité saupoudrée de désenchantement et de stoïcisme que Balavoine à travers propos et chansons laissait poétiquement transparaître. Même si la vie nous laisse choir comme des merdes à certaines heures de la nuit, essayons, même en vain, de vivre pour nous et de faire des choses qui nous motivent. Parfois c'est presque pour rien, mais ce presque rien peut prendre des allures de montagne au milieu du vide, de l'indifférence et de la solitude des gens.

Balavoine est mort il y a 20 ans et on semble célébrer ça avec des coffrets CD et DVD. C'est déjà bien d'y penser. Mais moi je ne peux m'empêcher de penser qu'il est toujours mort et que ça me fait chier. Ça me fait chier de voir ce type qui souriait lorsqu'il chantait, qui vivait en 33 ans ce qu'aucun de nous additionnés ne vivra en 110 ans, ainsi disparu à jamais. Chier qu'il ait su faire des choses éminemment fortes et impressionnantes et que la vie lui ait enlevé ça, nous a enlevé ça, et que ça fait 20 ans que ça dure et que c'est n'est pas près de s'arrêter. Quand on meurt, c'est pour la vie... Et il faut supporter tous les jours depuis la nuit des temps, supporter qu'on s'écrase en hélico, qu'on crève la gueule ouverte de tous les maux que la vie a inventé rien que pour nous. Et lorsque ça arrive à quelqu'un d'exceptionnel, même aux autres d'ailleurs, et bien, ça marque au fer rouge pour longtemps; on n'arrive pas à s'en défaire.

Alors pourquoi épiloguer encore là-dessus alors que le monde va ainsi. Tout simplement pour dire, lorsqu'on ne fêtera plus les années d'absence, que Balavoine passera à la trempe de la postérité médiatique, qu'on sera encore des milliers à penser à lui bien après que la nuit sera tombée. Et que son absence va servir malgré elle, qu'elle va permettre, à nous qui sommes encore sur terre, de perpétuer son œuvre gigantissime

2005

Daniel Balavoine est mort

Il est criminel de ne pas pratiquer l’amour comme un moyen de réduire le malheur d’autrui. Et ce n’est que dans l’amour pour les malheureux, pour ceux qui ne sauraient être autrement, que le sacrifice couronne l’amour. Il n’y a pas de profondeur dans l’amour sans sacrifice car la profondeur exige un grand renoncement. La vie ne paraît avoir de sens que dans le sacrifice. Mais, ironie amère, le sacrifice nous la fait perdre.Le sacrifice est l’affirmation suprême par un suprême renoncement. Se sacrifier pour quelque chose signifie découvrir une valeur au nom de laquelle on peut renoncer à tout ce que la vie nous offre ; par le sacrifice, on veut sauver quelque chose qui ne saurait exister que si la non-existence la compense. Mon anéantissement appelle à l’existence une autre forme de vie qui s’érige sur moi, qui suis devenu rien. Le sacrifice est une tentative pour sauver la vie par la mort. C’est ma mort qui est la condition de survie ou de naissance des valeurs ou d’un être.

                                                                                                          E.M Cioran, Le Livre des leurres, 1936.

J’avais l’intention d’écrire une lettre à Daniel Balavoine, une lettre où je m’adressais directement à lui, en lui expliquant les changements et les événements qui se sont produits depuis 20 ans, bientôt 21, je lui aurais parlé aussi d’amour, lui disant qu’il avait bien raison au fond, qu’il fallait sauver l’amour, surtout parce qu’il était trop triste, qu’il avait besoin d’être rapatrié. Mais cela n’était pas possible ; les morts ne répondent pas à leur courrier, même lorsqu’il est hurlé devant leur trombe, le silence reste de marbre. Et en lisant ce texte magnifique de Cioran, j’ai compris tout le drame de Daniel Balavoine et du coup son extrême puissance. Alors à quoi bon discuter plus longtemps. Balavoine meurt en 1986, ça on n’y changera rien, et ce jeune chanteur est parti aux confins d’une mort impeccable, au sens           « radical » du terme, un accident d’hélicoptère, le tournoiement de la machine durant quelques secondes où nos soldats du désert, nos aventuriers imprudents se sont vus à coup sur face à leur sort irrémédiable, une mort annoncée, un sort qu’ils ont cru sur le coup injuste ; leur cœur a dû balancer furieusement, un peu comme quand on revoit après de longues années une femme aimée un jour banal au détour d’une rue, foudroyé par la surprise du gouffre. Or cette femme était bien présente ce soir-là et portait le visage de la mort. Et l’impact sanguin a dû glacer leurs entrailles, ils ont dû mourir bien avant de mourir vraiment. Une remontée d’angoisse intransigeante a dû frapper Balavoine au cœur comme un glaive déjà enfoncé dans la chair. Durant les vrilles de l’hélico, il sut vite que c’était la fin, et que personne ne pourrait rien y faire. Son corps, catapulté sur le sable, sonné d’une violence impalpable, s’est écroulé inconscient parmi les débris éparpillés, une vraie pagaille, un vacarme de sourd avec des corps partout, inertes, allongés, percutés par ce que l’homme n’arrive plus à contrôler : lui-même. Tout cela est inimaginable tant on a du mal à se représenter cette scène de carcasse métallique et de vacarme électrique. Une vraie symphonie inaudible. Balavoine, le chanteur, le poète qui voulait construire des puits en Afrique – autant recouvrir un océan de sable, s’écroule du haut de sa trentaine à peine entamée. La douleur se lisait intimement sur son visage lors de ses deux dernières interviews. On le sent conscient de l’affaire qui l’occupe, pris d’une pudeur incroyable, rendant l’homme et l’œuvre au cœur du problème, touché de plein fouet par les injustices immondes qui ravagent ce continent magnifique. Je prends le risque de faire bondir les mécréants mais, malgré un doute religieux qui m’assaille depuis toujours, le destin, lui, se trompe rarement de victimes. Balavoine, ne sachant pas sa cruelle destinée, se prépare tout de même à mourir. Il se sacrifie, il est nécessaire pour que les choses évoluent et changent que quelqu’un offre sa vie en échange. Il dit : « Dans un an ou dans deux ans, peut-être que je n’aurais plus envie, pour diverses raisons, devant l’impuissance, parce que c’est une goutte d’eau dans le désert… » et pour cause, c’est maintenant que cela se passe, la goutte d’eau qui fait déborder le vase, c’est lui qui va la déposer consciencieusement ; le sacrifice est pour tout de suite, ça urge, pas le temps d’attendre, il faut agir et vite. Il part alors que l’année n’a pas commencé, il laisse femme, enfants, amis, il plante les synthés, pose sa guitare, oublie un moment ses recherches sur le meilleur son, il interrompt des projets artistiques d’une importance énorme pour lui, il ne fait pas la course, il n’est pas venu ici pour s’amuser, il part pour faire un reportage sur la mise en œuvre des « Paris du Cœur » afin de sensibiliser les mômes sur l’urgence du problème, mais surtout pour pourparler avec les dirigeants du coin afin d’installer les pompes hydrauliques le mieux possible, sans pression du pouvoir, sans détournement politique, sans gestion frauduleuse, sans gâchis économique, sans chichi médiatique, il va faire le négociateur d’un côté et le flic de l’autre ; il va utiliser ses neurones d’une part et sa force physique d’autre part ; et d’un coup il transcende sa vocation de chanteur. Cette affaire, c’est sa vie et bien plus, ça vaut plus qu’une vie, alors il va la céder, semble-t-il nous montrer si discrètement, la dimension est trop grande, elle l’écrase, un homme offre son sang pour un combat de cette nature. Et puis la mort guette, elle a fait le voyage de Paris, 4000 bornes d’un coup, elle l’a suivi, pas à pas, pompe après pompe, en silence, et elle a choisi le 14, la nuit si possible, il devait rentrer quelques jours plus tard, mais le 14 ça lui convient, il a eu le temps de faire assez de boulot. Une interview six jours avant, lors de la première installation, comme par hasard, une photo prise le 14/01 où Balavoine aide l’équipe médicale à secourir un concurrent blessé en portant la civière, le dernier des entretiens, malheureusement jamais vu dans son intégralité, où un journaliste réveille le chanteur qui survole la course en avion privé, parcourant les endroits propices aux diverses installations. Il dort, il est crevé par le boulot infernal qu’il fait depuis dix jours. Il est déjà dans les nuages, il se frotte les yeux, il fait de l’humour, il est seul, les héros meurent toujours seuls, même ensemble. Patrick Dewaere, le plus grand acteur français, interviewé dans son jardin trois jours avant son suicide parle calmement de son film en préparation en disant : « Il y a trois personnages, Edith, Marcel, et puis… il y a Dieu. »[1] Trois minutes après, un orage éclate comme pour prévenir le dernier coup de feu sanglant qui va s’abattre sur sa vie, et Dewaere, surpris par tant de bouquant s’arrête de parler, regarde le ciel, et se met à rire jaune. Autant de violence prévue pour Balavoine, un coup de feu dans la nuit, un choc de ferraille sur le sable, le tout imbriqué dans un chaos invraisemblable. Cette mort n’arrive pas comme ça, de manière gratuite, le contexte est énorme, une course décriée depuis sa création, semant des dizaines de cadavres derrière elle, une tempête de sable, cinq occupants, une histoire tragique, le pilote qui refuse de partir et voyant Sabine y aller, le suit ; Daniel qui au dernier moment monte dans l’appareil, Jean-Luc Roy lui cédant sa place, et Balavoine acceptant, l’appareil qui se pose une première fois, appelant du secours devant la montée de la tempête, et qui re-décolle pour une raison inconnue, un appareil qui ne brûle pas mais qui se désintègre comme pour laisser des indices apparents, tragiques, épargnant dans un certain sens les corps des victimes ; tout est là, on nage en pleine tragédie moderne où sacrifice et martyrs prennent toute leur dimension. 

Lorsque je vais jouer au tennis au centre Suzanne Lenglen, je regarde les hélicos posés les uns à côté des autres sur la base militaire qui l’encadre. Je regarde ces machines dont la fragilité saute aux yeux ; je les vois voler autour de mon cours, vriller, se déplacer avec agilité, et je repense à tout ça, comment survivre lorsqu’on est dans cette cage à poules volante. Un vrai pare brise cette vitre en plexiglas, pas plus costaud qu’une bagnole ; et puis cette taule, on dirait le graphite de ma raquette. J’annonce le score, mais je reste déconcentré, obnubilé par les hélicos qui font leur danse macabre au-dessus de nos têtes ; un de ces quatre, il y en a qui va s’écraser sur un cours, en pleine balle de match. J’imagine Daniel en 1986, assis derrière, le casque sur les oreilles, survolant de nuit le désert qui défile à toute allure. Il a le temps de voir, 200 et quelques kilomètres parcourus avant de toucher le sol et de voler en éclats, ça laisse du temps pour surplomber le paysage désertique. Daniel s’écrase avec ces quatre amis. Il est mort. Certains vont jusqu’à dire qu’il jouait avec le feu, qu’un moment ou un autre, en voulant dépasser les limites du possible, on finit par perdre le fil. J’y vois moi l’inconscience ultime du sacrifice. Les gens qui vont au bout de leurs idées atteignent plus vite que l’on croit le bout de leur vie. Daniel Balavoine était arrivé au bout, et au-delà de cette limite, le ticket est nécessaire pour accomplir non pas son destin curieusement mais celui des autres, de milliers de gens malheureux, et de bouleverser les mentalités des autres. Depuis,  chacun vit avec la vision tragique mais faussée du corps de Daniel Balavoine en lui. J’y vois pour ma part un soldat tombé au front sacrifié pour une fois par une idée qui prendrait vie en la lui prenant. Telle est la destinée des gens de cette nature, mais le corps sans vie de Balavoine, que peut-on en faire ? Une impossible représentation.

Et Cioran de conclure : « Pouvoir mourir pour les autres ; pour les souffrances de milliers d’anonymes, pour une idée féconde ou absurde ; brûler sa vie par les deux bouts pour ce qui ne nous regarde pas, se détruire avec largesse et inutilité, n’est-ce pas la seule forme de renoncement dont nous sommes capables ? Chaque geste ne gagne de valeur que dans la mesure où il part d’un grand renoncement. »[2]. Balavoine en nous laissant ses chansons, en nous prêtant sa voix pour longtemps, en se sacrifiant pour les autres, a montré quel grand créateur il était.   

2006

 

 

[1] . http://www.dailymotion.com/visited/search/dewaere/video/*1dcu_patrick-dewaere-derniere-interview

 

[2] . E.M. Cioran, Le Livre des leurres, dans Œuvres, Gallimard, coll. « Quarto », 1995, p. 150.

Commentaires (2)

Bertrand Fléville
  • 1. Bertrand Fléville | 29/06/2017
« … ni QUOI QUE ce soit d’AUTRE, il ne faisait pas l’unanimité et sa façon de lier son métier avec ses idées dérangeait au point que certains ne voyaient en lui qu’un petit chanteur de variétés. Si sa disparition a apparemment rangé du même côté ses détracteurs ET ses admirateurs, il n’en reste pas moins une grande partie (d’après ce qu’on voit ou CE QU’on entend) qui se TROMPENT sur le compte du chanteur. »

Vos articles sont originaux et fort remarquables, la vie y palpite comme dans Montherlant ou dans Jacques Laurent ; mais pensez à les relire, ou à les faire relire, pour en chasser les fautes, les bourdes, qui nuisent à leur charme.
Bien à vous.
Ristobop
  • 2. Ristobop | 07/01/2016
Je viens de lire avec intérêt ton texte dont j'ignore la date d'origine mais qu'importe. On parle beaucoup de Balavoine ces jours et j'ai été touché par plusieurs témoignage dont le tien. Je ne suis qu'un vieux Rocker plutôt tendance Punk, mais Balavoine fait partie des artistes que j'estimais "nécessaires", tant par l'oeuvre que par l'attitude envers les médias, envers le public. Si je suis d'accord avec toi sur le fond, je suis beaucoup plus réservé sur tes références musicales et j'avoue être assez interpellé par ce besoin (actuel?) des gens à vouloir absolument ranger Balavoine dans "le Rock". Non, pour moi il n'était pas (à l'instar d' un Goldman que tu cites et dont je déteste la musique, tout en appréciant le personnage!) un Rocker. Mais à quoi bon vouloir à tout prix le forcer dans une case où l'on trouve entre autres Bowie, Joe Strummer, Keith Richards, Johnny Cash ou encore Bashung, ...? Balavoine n'était pas un Rocker et alors? C'était un mec bien. La "variété" avait et a besoin de gens comme lui (des Rita Mitsouko, de Stromae, entre autres!), talentueux dans l'écriture musicale, lyrique et dans l'attitude, donc. Va savoir si en vieillissant il ne se serait pas rapproché d'un Bashung... ? Mais en partant de Starmania, y'avait de la route à faire! Bref, ça ne regarde que moi, mais je t'aimais bien, Daniel.
Ah, et puis lâchons les basques des critiques! Oui il arrive qu'ils soient méchants, cons, cyniques,... Mais on a besoin d'eux et ont un rôle prépondérant!
Ce sera tout, merci de m'avoir lu!
Ristobop

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