Simon Anger

 

 

Fleur Rouge

Roman-carnet

 

 

 

 

“ O nom porté dans mon cœur quand le visage de ce nom n'était pas encore dans ma mémoire ! ”

                                                Henry de Montherlant, Carnets.

 

 

“ La fleur est le regard riant de la ruine. ”

                                               Pierre-Jean Jouve

 

 

 

Avant-propos

 

Ecrire le livre qui remplace notre tissu d'existence, écrire non pas le roman d'une vie rêvée, mais celui d'une couche supplémentaire qui placerait l'existence ailleurs, dans une autre dimension. Ecrire ce qui existe et que personne ne voit, ou cherche à voir. Décrire la prison et en sortir. Ecouter, recueillir ces moments de perpétuité.  Ecrire le livre pour marquer un point final à toutes les lacunes et les ombres de l'existence. Arriver enfin à boucher de silence et de mots les étendues mornes et profondes des âmes et des lieux. Puis boucher ce silence. Inscrire ici l'étendue du malheur que les hommes et les femmes se permettent entre eux. Faire ressurgir le beau, le doux, le simple. La passion, seule façon d'échapper au temps et au gouffre noir qui inondent chaque solitude moderne. Puis se séparer un jour d'elle afin de se trancher en deux et d'y laisser un morceau contaminé. Essayer de dominer l'ensemble. Puis perpétuer le mouvement jusqu'à l'enlisement dans la terre. Ces écrits ne sont le reflet que d'un seul moment, démultiplié, constituant à lui seul, ces petites fractions d'instants décuplés. Pas de logique, ni même de liens précis. C'est l'expression, même vulgaire, d'un travail renouvelé de l'instant.

 

 

Propos

 

Je ne peux m'en tenir là. Finir d'en parler parce que les points se sont ajoutés à chaque ligne n'y peut rien. Nous devons continuer, nous devons prolonger ce mouvement qui s'élance inlassablement. On me dit : “ Tu ne devrais pas, tu ne devrais pas t'étaler complaisamment sur quelques manquements, tu devrais laisser courir, ne rien retenir de cela, laisser couler, laisser tomber. Ça n'intéresse personne, ça intéresse qui en fait ? Toi ? Et après. Tu es bien avancé à présent, maintenant que tu as bien étalé toute cette pourriture sur le devant de la scène. ”

Qui puis-je? Je suis fait ainsi, de cette foutue matière. Comme chaque texte suppose des corrections, on ne peut laisser en plan certaines scènes. Elles reprennent le fil tout à coup. Elles reprennent leur véritable voie, celle du silence toujours, mais aussi de la lutte quotidienne contre ce silence. On verra ce que cela donnera, plus tard, lorsque les fils électriques auront perturbé notre espace-temps. On lira au fur et à mesure ce qui pousse nous autre à traverser un champ en y laissant des mots-plumes. Car laisser des mots, voici ce qu'on peut seulement léguer. Rarement autre chose. Des mots, ceux qui n'ont pas décidé de s'envoler, au contraire, ceux qui s'enterrent, qui s'infiltrent et qui ressortent un jour, qui effleurent un regard avant de re-sombrer dans l'oubli. Voici ces mots.

 

Chaque détour doit passer par la peau. C'est un lieu essentiel, impossible mais promoteur de gloire. Toujours revenir à la peau, ne jamais la délaisser, ne pas s'éloigner d’elle. La recouvrir, toujours, même en bâclant. Se laver, s'étirer, se glisser, se frotter, se soigner. Tout part de là mais rien ne part pas de là. Le bât blesse dans cette opposition cruciale. On y arrive. J'y viens. La peau est le monument des vivants, seul sanctuaire à nos affaires. La peau, quel vilain mot pour cet univers glissant. La peau, nous la voyons au grand jour, distante et fictive, hypocrite et lisse. Nous la recueillons un jour, presque involontairement, sans équivoque. Elle est là, un peu plus proche mais fermée.

 

Il y eut un nom, du moins un prénom. Pas au début, juste quelque souffle sur quelque arbre perché. Une illusion, peut-être un court instant, rien de sûr. C'est certain. Les êtres se dégonflaient tous, pas à pas, soudain plus rien, on n'entendait plus le son de ces voix qui autrefois n'avaient aucun mal à nous murmurer leurs secrets, à nous chuchoter leurs envies. Période où tout avait fichu le camp, détroussée par l'absolu.

 

Sans la peau, il faut inexorablement revenir aux morts, détour essentiel par le détour, celui infini. Silence, drôle de silence, silence feutré, désir calfeutré. De ce silence naissent nos pensées qui s'en vont s'écraser comme des pucerons sur la roche des infortunés. Nous demeurons des demeurés. De vrais demeurés, des incapables de la raison, de vrais fous conscients. Nos visages s'enlisent dans le cratère cradingue des vitres feintes. Tout doit commencer de suite. Exposition trompeuse, vague espace clos. Surtout ne pas flancher, rester intact, réfléchir à tout ce temps passé l'un sans le reste. Se précipiter, dépité mais convaincu, sur l'instant. Toujours y penser, persévérer en oubliant. Puis oublier, passer en revue les dépliants restés vacants. S'insuffler une dynamique du progrès. Allons-y, engouffrons.

 

En fixant quelques visages, on parvient à s'introduire dans l'intime floraison. On parcourt les limbes, le supplice orbital, l'orne qui fustige, la voix qui s'abaisse, l'ange qui s'introduit. Mais nulle part où aller. Toujours. On scrute cette étendue funèbre, incertaine, luisante et sereine. On s'imagine vivre des choses en elle. On rampe à ses pieds. On devrait s'arrêter à chaque mouvement de l'âme, caresse de l'instant, on devrait plier bagages, pour de bon. Peu le font, beaucoup ignorent le sens d'un tel vide, l'ombre de leur solitude, la vague des silences. Je commencerais par le premier jour. Celui qui nous amène directement aux mots prononcés. Tout commence avec des mots, mêmes si ces mots vous égorgent comme des poissons.

Attendons tout de même. Qu'il se passe définitivement une chose, un acte, une pensée mise sous enveloppe. Pour le moment, nous passons nos nerfs sur l'attente globale de ce moment. Il n'y a rien qu'un fossé aérien. Une imagination croissante qui nous pousse à mener front contre cet instant qui ne nous renseigne sur rien. Une image passe, un son s'élance, une senteur s'évapore de ce silence. L'ombre d'une voix s'est avancée, à pas feutré et dessine un contour, surprenant notre corps d'envies plurielles.

 

Passons à la passion. La terre est sans. Autour de mon champ, des gens vivent méticuleusement sans passion. Pourtant elle est là, ce visage, ces dents qui s'ouvrent, ses bras qui entourent, ses seins qui se gonflent et surtout ce cœur qui palpite à l'abri mais qui nous transperce de ses flèches empoisonnées.

 

Le soir se pointe comme une vieille merde. Pas de mots, juste un retour. L'homme s'engouffre dans la femme. Il met en place son réacteur chimique et commence son long va-et-vient. Jusqu'à ce qu'il se vide en beuglant. Le lendemain, il est prêt, devant son métro tout puissant à s'engouffrer une nouvelle fois, plus longuement, plus impuissamment encore. Il va entuber le monde. Il va périr en croyant gagner. Tout le pousse à continuer. Mais la passion existe. Elle n'est pas pour lui. Voici cette passion. Il ne sera question que d'elle.

 

Il faut pour cela présenter l'objet hideux de beauté. Le dévorer de description, de sensations, de mensonges et de manque. Donner un prénom qui construise un visage de lumière et de silence. Le mettre à la disposition du corps adverse. Le plier, le cerner puis le faire partir, le virer, l'expulser. S'arrêter sur quelques moments bien vécus. Un crachat, une expulsion, une dépression.

 

Parle-moi d’elle, de sa peau, de ce qu’elle impose à son corps quand plus rien ne la concerne. De sa vie du moment, de ce qui la fait chavirer, plonger, tomber. Voici ce qui entraîne une passion.

 

I Laurent

 

En attendant qu’elle daigne me renseigner, j'observe inlassablement la vie qui s'écoule autour de mon centre de gravité. Un monde grave, très grave d'immobilisme et de silence. Lorsque l'on a tout perdu, il ne reste plus qu'à observer. J'aime voir l'individu dans la solitude de son travail. Il inspire seul la pitié au sens noble du terme. Le travailleur solitaire est un sacrifié du silence et du temps. Son âme touche l'immensité, l'absolu de son être. Sa seule condition de salarié le propulse dans une solitude qui ne le trompe jamais. Observons le martyr. Prenons sa véritable identité ; Laurent. 26 ans (mais l'âge ne signifie plus rien de nos jours), les dents projetées en avant comme un bec de canard, la bedaine du type qui bouffe pour compenser le trou énorme qu'est son existence, les lunettes (car que devient le vilain petit canard sans ses vieilles lunettes ?), le jean un peu moche, de mauvais goût, (celui que ne manque pas de regarder une femme un peu godiche), et surtout cette différence monumentale avec nous tous qui le rejetons de suite de notre monde. Lorsqu'il est arrivé dans le service (“ Je vous présente Laurent, il travaillera avec vous, Laurent, installe-toi à côté de quelqu'un pour qu'il te forme au logiciel ”, dixit la chef de division) l'idée est passée de cervelle en cervelle en un quart de seconde: Laurent est inutilisable, il ne conviendra ni aux hommes qui n'en voudront pas comme ami, ni aux femmes qui ne se donneront jamais à un type comme lui. Tout le monde avait repris ses activités au bout de 15 secondes, sans lui adresser le moindre mot et le type, du haut de sa sympathie gênée, cherche en vain la place qui ne lui est pas destinée. Je fais ma petite enquête à propos du nouveau collègue, auprès des femmes bien entendu : il y a celles qui ne répondent pas car elles se méfient de ce genre de question, puis les autres qui affirment bien haut qu'elles ne l'aiment pas, pire, qu'elles s'éloignent de lui, qu'elles le craignent, qu'elles évitent de s'approcher d'un tel type ; Dieu sait ce qu'il pourrait faire l'asticot, sortir sa queue et la leur faire bouffer, qui sait ? Horreur. J'observe alors l'homme pris en flagrant délit de travail, puisqu'il n'a que lui auquel s'attacher. Puisqu'il est brave, on lui refourgue les tâches que personne ne veut faire, qu'il sera seul à accepter: tamponner, photocopier, classer. Il obéit, va s'asseoir, docile à un bureau libre et commence son aventure de la journée. Le voici plongé dans son activité, on dirait un bébé qui joue avec son hochet, il est concentré, plus rien n'existe autour de lui, même les quelques baveuses qui s'esclaffent à l'autre bout de la pièce. Je l'observe de loin, j'aperçois son crâne dégarni remuer cycliquement, je vois son visage clownesque et canardesque incliné en direction des parafeurs. Vie de parafeur. Laurent est de ces collègues qui sortent sans le vouloir de l'espèce humaine. Il collectionne les photos d'identité de filles qu'il n'aura jamais, il les appelle “ Mademoiselle ”, il leur parle comme à des hommes, il ne connaît pas leur corps, l'odeur de leur salive lorsqu'elles s'agitent dans le désir, la saveur de leur peau lorsqu'elles s'ouvrent totalement en vous pénétrant leurs cris dans le tympan. A 26 ans, sa vie n'est que renoncement, silence, incompréhension, ignorance, solitude, mépris. Peut-être faut-il lui en tenir compte mesdames. Laurent est un vrai gentil, maladroit d'où tête à claque. Mais la gentillesse du type vaut plus que la beauté de n'importe quelle morue de ce service. Travailler sur la passion, c'est aussi voir ce qu'elle vous laisse d'observation lorsqu'elle n'est pas en ces lieux. Lorsque je la retrouve, je m'enfonce de tout mon être en elle. Mais avant, je laisse tout ceci en suspens, au repos. Mon corps libéré de son emprise n'est que le réceptacle du temps, il attend. J'observe donc ce collègue aussi merveilleux qu'une mouche coincée dans une toile, prisonnier de lui-même autant que des autres. Laurent se débat tous les jours dans cet enfer purgatoire. Un mot de lui m'égorge car il signifie qu'il tient encore le coup. Je lui pose deux trois questions, prends des nouvelles lorsqu'il s'absente, le rassure sur la médiocrité de quelques collègues insignifiants. Il s'esclaffe, bégaie, trépigne, se justifie. Laurent n'est rien, il n'est personne. Là ou pas là, peu importe, à 17h00 pétantes, les fonctionnaires rejoignent leur vie trépidante. Lui, aussi seul que sa sacoche vide, prend son train jusqu'à Trifouillis et rejoins en bus les trois arrêts qui le restituent aux Oies, sa ville natale qu'il ne quittera jamais. Là dans son HLM morbide où il survit avec sa mère, il fermera la porte de sa chambre et personne ne s'inquiètera de ce qu'il y foutra. Le matin, lorsqu'il débarque dans la salle de torture, il a le sourire aux lèvres et salue tout le monde, ce monde qui le dégueule de tout son mépris, puis s'assoit devant le parafeur laissé en rade la veille au soir. Et ça continue comme ça pendant longtemps. Jusqu'à ce qu'il en ait marre ou qu'il se fasse virer. La poignée de main du Sieur Laurent est la signature charnelle de son dépérissement. L'homme n'a pas d'arme. Soit il opte pour l'exclusion à coup de couteau sur sa propre plaie, soit il devient fou. Encore une histoire de passion dira-t-on. Il n'en est rien. Pour couronner le tout, j'apprends que Laurent a perdu son père et qu'il rend visite à sa mère, contrainte de rester à l'hôpital, le week-end. De là peut-être sa grande maturité sexuelle. Il m'avoue ainsi faire l'amour de temps à temps à une étudiante en droit qui se donne à lui lorsque l'envie lui prend avant de s'en aller et de ne plus donner de nouvelle pendant un long mois, puis rappeler de nouveau et ainsi de suite. Ça lui convient au père Laurent qui ne veut à tout prix s'attacher à une femme volage. “ Comme ça tu sais tout de ma vie sexuelle mon petit… ” ricane-t-il sincèrement. Laurent ne pose pas trop de questions, mais il se voit dans l'obligation de me les retourner.

 

Depuis quelque temps, j'ai appris à fermer ma gueule. Les gens qui vivent les plus grandes passions sont des silencieux qui fourmillent leurs désirs dans le silence torturé des recoins de la conscience. Chaque endroit qu'ils fréquentent en dehors de la passion ne doit pas intervenir directement sur eux, ils doivent s'abstraire de ces lieux communs. Lorsque j'arrive au boulot, éreinté par ce que je vis jusqu'au moment où je quitte ma vie, je ferme mon visage, rien ne doit se lire sur l'enceinte de ma prison. La passion nous rattrape un jour, c'est certain, pire, nous délaisse dans une rue et nous laisse pourrir comme une pieuvre. En attendant, il faut bien la vivre, la survivre. Alors je trempe ce silence autour de moi et questionne Laurent pour savoir comment lui il y parvient.

 

Je n'ai jamais vu quelqu'un d'aussi exclu se sentir aussi à l'aise dans ce monde de vomi. Laurent est soumis à son physique particulier et il l'assume totalement, du moins extérieurement. Il ne recule devant personne, aborde les filles avec un sourire de ténor, envoie des piques avec une douce insolence et se surprend à y croire tout en ayant conscience de sa chance infime. Son atout majeur est sa culture, énorme, modeste mais si juste lorsqu'il nous apprend l'histoire de Laurent Le Magnifique (son idole), évoque la distribution d'Il était une fois dans l'Ouest ou qu'il nous cite Oscar Wilde. Tout le monde s'en contre branle. Pas moi. Chaque occasion qu'il a d'exprimer son enthousiasme, il la saisit comme on cueille une fleur :  “ Vous êtes nettement mieux avec les cheveux longs. ” Pas de réaction. “ J'ai déjà vu des icebergs plus chauds qu'elle ”, s'exclame-t-il une fois seul! Laurent s'esclaffe laissant à nos regards l'étendue animale de ses quenottes sorties pour l'occasion et bascule sa chaise en arrière, laissant tout son poids mariner dans une explosion de joie. Son aspect rongeur effraie les morsures du drame. Mais il se fiche éperdument des réactions humaines, il est libre de faire ce qu'il veut, il le sait, les gens le haïront dans leur barbe, qu'importe pour lui, il a construit son monde, chaque pièce qu'il a édifiée est une victoire sur les bourreaux. Dans ce silence étouffant, quelques âmes tristes observent de leur isoloir l'employé qui transforme le bureau en lieu poétique. Ils sont peu à suivre, mais le peu que Laurent aura entraîné sur sa route changera la route. Certains s'approchent timidement, des innocents pour la plupart. Une pétasse aux yeux d'asperge refuse de lui serrer la main. Laurent ne réagit pas, ce n'est pas la première qui le méprise et qu'il dégoûte, sûrement pas la dernière. Il se lève de sa chaise ; demande pourquoi ; puis quitte l'hémicycle. Il n'oubliera rien de cela, mais il n'y reviendra pas, concentré sur l'événement présent. Il ne peut compter que sur lui. Si la passion pouvait mettre son nez dans sa vie, Laurent se présenterait au conseil de la présidence. Il aurait cette assurance qui détruirait les durs et les morues. Ces morues qui chaque jour lâchent leur pic de salive encore souillée par le sperme qu'elles ont avalé la veille en gémissant : “ Quoi, sortir avec Laurent ! Ahhhh (exclamation méprisante), ça ne va pas. ” Il n'entend rien, ne sent rien et ne sait rien, il se concentre sur ses dossiers à classer, déclasser, ranger, sortir, remettre, archiver, ressortir, reclasser, re ranger. Il les marque de sa signature d'homme affairé. Puis il rentre, toujours le même bus, toujours le même vide qui l'attend et peut-être le souvenir triste de son père mort ici même il y a un an dans sa cuisine d'une crise cardiaque alors qu'il était dans sa chambre. Tout le tralala ensuite : la vue de l'homme affalé par terre alors que deux minutes plus tôt ils discutaient de vive voix, l'incompréhension, la peur, la compréhension, le contact, l'appel des pompiers, le transport, la mort, la suite. Que faisait-il depuis en rentrant ? J'aurais voulu le savoir.

 

A cette époque, la fleur rouge se situait entre Laurent et moi.

 

Lorsque Laurent, manteau bleu remonté jusqu'au cou, mains serrées dans les poches, réchauffées, quitte l'enceinte de son travail pour retrouver la poisse du soir solitaire, je fonce retrouver ce qui m'attend sûrement. Il m'appelle car m'a vu courir. Je l'attends et il m'envoie en pleine face son incroyable sourire complice. “ Mais qu'as-tu de si pressé à faire à chaque fois? ” Je n'ose le lui dire. J'ai construit moi-même mon outil, il peut s'ébranler d'un jour à l'autre, je ne veux pas perdre la moindre seconde ; c'est tout. Impossible d'expliquer en langue française l'attitude de mon ami. Je sens qu'il devine et se retire, voyant bien mon égoïsme, mais l'acceptant voyant qu’il est bien trop fort pour moi. Je l'aperçois sur le quai opposé alors que je suis affalé dans le train. Il est debout. A quoi pense-t-il, les mains toujours planquées dans la mousse de son manteau, le visage légèrement surélevé? Le train n'attend personne, qui le loupe perd. Je me retourne convulsivement pour m'imprégner encore de lui, immobile, stagne, face au soleil de novembre qui ne chauffe même plus les ombres. Je ne le vois plus. Place aux rayons.

 

Qui peut me dire ce qu'endure durant deux jours de week-end notre ami ? Visite à sa mère qui ne le reconnaît plus, lecture d'un livre d'histoire (César assassiné par 47 coups de couteau), des jeux vidéos, du silence, une douche, un film, une musique qu'on entend de sa fenêtre, peut-être un coup de fil. En fait j'imagine encore assez mal les murs qui l'entourent. Peut-être une tapisserie année 70 à fleurs sur fond marron comme chez ma grand-mère lorsqu’enfant j'y passais quelques dimanches.

Qui connaît la solitude de Laurent ? Qui ne pouffe pas, qui ne s'en fiche pas ? Ce type qui, dans son boulot, doit s'adresser à 50 personnes par jour, rentre chez lui en effleurant les mêmes indifférents qui lui mendiaient, il y a encore cinq minutes, un renseignement, un tampon, une signature.

 

La solitude est le seul problème majeur qui reste de 150 ans d'Histoire. On avait tout prévu sauf ça. Personne ne peut y faire face convenablement. La société a créé des robots aussi obsédés par le fric et leur avenir qu'un pingouin à jeun par son poisson. (Les gens qui me parlent d'avenir, c’est-à-dire les jeunes et les parents m'ont toujours fait marrer. Jamais de leur vie, ils ne vivront au présent de l'indicatif.)  Ils n'osent plus hurler au monde qu'ils s'ennuient et qu'ils veulent renoncer. Il sont résignés et pénètrent de plein fouet la médiocrité. De temps en temps ils gémissent, s'indignent sur leur chaise de leur condition abrutissante mais ça ne va pas plus loin.

 

Pire, la médiocrité pénètre les rues, si chères aux poètes ; elle montre au grand jour la bêtise froide et violente de l'homme tiraillé par sa petitesse et sa méchanceté. Partout : sur un quai de gare, dans une file d'attente, derrière une caisse enregistreuse, dans une salle de classe, dans un wagon à bestiaux ; bref, dès qu'il y a du monde, que les hommes sont amenés à vivre un court instant ensemble sans que les affaires, l'amour ou l'amitié les aient rassemblés, nombreux sont ceux qui se démarquent, se croyant au-dessus du lot pour nous prouver à nous, pauvres inférieurs silencieux, la dimension de leur monstruosité. Cette médiocrité urbaine et libérale a formé les pires monstres de notre temps, rien à voir avec les barbares de jadis qui zigouillaient pour un oui ou pour un non, ceux-là sont de la pire espèce, de vraies machines de guerre sanglantes car elles sont entraînées par la pire bêtise de ce siècle : le sentiment qu'ils ne sont rien, d'où la croyance fanatique qu'ils sont plus que les autres. Cette idéologie du mal écrase peu à peu le poète, le marginal, le solitaire dans un tourbillon de souffrance. Impuissant, il ne peut quasiment rien faire et prie pour qu'il y ait une justice un jour ou l'autre, pendant ou après la vie.

 

Mais inutile de s'étaler sur le sordide de la vie. On ne le connaît que trop. Je la comble comme je le peux. Aujourd'hui c'est avec Laurent et dans le réel. Et puis le rêve éveillé intervient se faufilant entre les sillons de l'existence. Difficile de parler de la grâce et toutes ces choses menues qui viennent se déposer sur les parois molles et réactives de votre vie. Une promenade nocturne vient éclairer tout d'un coup le tableau. Je me tiens au centre du carrefour qui disperse les gens qui ont décidé, eux aussi, d'enfiler un manteau. Des amies se séparent, elles viennent de passer une soirée de plus ensemble à siroter un cocktail en se racontant leur semaine à la fac ou ailleurs. Elles sont souriantes, jeunes, parfois belles. Puis elles se séparent. L'une doit prendre le métro et faire un changement. Une autre rentre en voiture. Une dernière est à 150 mètres. Une fois seule, la post-hystérique se métamorphose en ours polaire et se camoufle dans son écharpe infestée de tabac et accélère le rythme pour rentrer chez elle (studio high tec que ses parents lui ont payé pour son bac). Il y a une seconde, elle s'esclaffait comme une idiote, et m'apercevant à ce même passage clouté, elle m'offre un visage des plus fermés, apeuré presque, croyant peut-être qu'elle a affaire à un détraqué. (Vous savez par les temps qui courent.) La voici qui se met à trottiner presque. Je la suis en la filant, la rattrape, l'accoste : “ Mademoiselle ! ” (Voilà que je m'exprimais comme Laurent !) Elle ne se retourne pas et accélère de nouveau. “ Ça y est, se dit-elle, ça va être ma fête, comment lui échapper ? ” Je la rattrape. Elle pousse un cri. Je lui tends un de ses gants tombé durant son trajet. “ Vous avez laissé tomber ça en traversant. ” Son visage reprend son allure d'antan. Elle semble tout à coup rassurée ; ce n'était pas le satyre qu'elle croyait, elle n’allait pas se faire défoncer le cul gratuitement ! Je lui souris timidement et cours rejoindre mon intérieur calme et bouillant avec son remerciement en tête ; double remerciement, le gant et le fait de l'avoir laissée en vie.

 

Laurent me surprend chaque jour. J'aperçois à présent son amie de toujours, une fille assez belle, au sourire évocateur de ses péchés. “ Voici ma confidente, on a vaguement couché ensemble mais ça n'a pas marché ; maintenant on ne se quitte plus, elle est là quand j'ai besoin d'elle, elle me raconte ses soucis, je lui raconte les miens. ” Dire qu'il y a un mois, j'imaginais ce type aussi seul qu'un tamanoir échoué sur une plage du nord, alors que sa vie sociale ne semble pas si catastrophique. Il attire l'attention. Il se débrouille pour arracher quelques numéros de téléphone sans qu'il se mette à rêver de paysages exotiques. Une femme s'approche de lui, se laisse séduire, l'attend, et il s'en fiche. Il préfère chercher la femme de sa vie. “ Qu'est ce que tu veux que je fiche d'une fille comme elle, qui me laissera comme une vieille merde après avoir écumé toutes les parties de mon corps d'athlète ” dit-il en m'exposant ses quenottes castoriennes. Hé hé hé ! Il manque son image à votre idée, c'est aussi ce qui nous sépare pour toujours cher lecteur.

Il m'accompagne sur le chemin du retour, puis, une fois dans le train, hésite à descendre à sa station. Il sait trop bien ce qu'il l'attend. Je ne dis rien, j’attends qu'il se décide. Il finit par m'accompagner encore quelques minutes, quitte à rebrousser chemin et perdre une heure de plus. C'est à cela que l'on reconnaît aussi un ami. Le rendez-vous est pris pour rencontrer plus longuement sa jeune amie. Je vais enfin sortir de cet ignoble boulot pour fouiller plus profond dans l'entourage du mystérieux personnage.

 

On écrit comme on pense : trop vite. Lorsque Céline est apparue devant ce café ringard d'une banlieue oubliée, j'ai eu ce choc qu'ont tous les gens qui se trompent. Belle, souriante, intéressante ; là n'est pas l'important. Son rôle est apparue de suite. Cette fille avait été envoyée par Dieu pour s'occuper de notre ami. 5 ans qu'elle ne le lâchait pas, et ces marques affectueuses se traduisaient parfois par une accolade, une caresse sur sa main, un sourire complice. Céline était plus malheureuse que son confident ; et cela se voyait. Je restais là, quelque peu silencieux à profiter de leur bonheur. Laurent était en fait une sorte de coqueluche. Parfois, ses réactions me choquaient alors que j'assistais au consentement des autres. Etait-ce moi qui finalement ne voyais rien, aveuglé par l'ignorance ? Tout allait si bien. Mais je semblais évoluer hors du lot.

 

On se croit engluer dans une époque, parfois même condamné à la vivre éternellement. Rien de cela en fait. Nous fréquentons des espaces clos puis les délaissons. De même pour les amis ou quelques piètres individus que nous croisons. Je remerciais Laurent, mais un peu (il faut l'avouer) comme un patron le faisait avec un employé. La vie est bien trop dure pour unir deux âmes en dehors d'un cadre, d'une dépendance. Chacun doit suivre son chemin, son égoïsme, son minuscule plaisir. Après avoir purgé une longue peine où je m'étais totalement perdu dans l'air du temps, j'entamais celle-ci sans aucune espèce de préoccupation de ce type. Matin, soir, midi, plus rien à fiche. Suspendre le temps, oui, le mépriser surtout ; c'était lui rendre hommage d'une certaine façon.

 

Le bonheur consistait bêtement à se perdre dans sa passion tout en l'entourant d'allers et retours dans une ville, de lectures, de repos, de cheveux observés au vent et de visages frustrés en silence. Perpétuer le schéma et les langues ne se perdront plus à dégouliner leur salive.

Mais à chaque début hebdomadaire, je me sentais comme vidé de tout mon corps par les quelques espaces de libertés qui m'avaient séquestré. Physiquement, je ressemblais à une loque humaine.

Ravages ou bonheur, tel était le contenu des questions à se poser.

Mon chemin changeait de destination. J'avais à faire ailleurs apparemment et Laurent n'avait aucun besoin de ma présence pour profiter de sa vie. Peut-être, était-ce même l'inverse? On se revoyait en dehors du cadre formé pour nous; il me racontait alors son nouveau travail, collègues, heures fixes pour sandwicher, travailler, rentrer, s'ensaucer, se pétrir, se gausser, s'ennuyer. Son sourire tonitruant ne correspondait pas à son existence solitaire. Que faire ?

 

J'ai toujours prié, en me crispant comme un crapaud, le retour de certaines femmes disparues comme des enfants que l'on enlève sans les rendre. Puis j'ai fait confiance au silence. J'ai su m'habituer au bruit qu'il laissait dans ma mémoire, aux désordres des peaux et à l'allure funeste du temps présent. Etre triste n'est pas tout. Il faut être patient. J'y suis arrivé au bout du compte. Rien ne vaut une telle conclusion. L'attente est la complice de l'amour. Elle le dépose un soir sur votre paillasson trempé et vous voilà parti pour dévaler la piste embrumée de ce nouveau silence, celui cuisant et éreintant. La pire des illusions est d'attendre véritablement quelque chose. Il est préférable d'espérer la sortie d'un roman qu'autre chose. Là au moins, on est déçu mais on est exaucé.

Aller de l'avant ne fut jamais ma tasse de thé. J'étais plutôt un créateur de passé. Les souvenirs étaient mon moteur. Ce que je n'avais pu allumer en direct, je le réparais des années après.  Or ici, ce n'était pas le cas. Je piétinais littéralement dans un présent étouffant de bonheur et de plaisir. Le plus difficile était de se concentrer sur le reste, ce reste gluant, vide, silencieux, impénétrable et lent. Pour survivre et me décoller du magma, je profitais de certaines situations pour me dégoter quelques plaisirs fugaces : tenir une porte à quelqu'un, ramasser un papier, dire bonjour à la caissière, sourire à un enfant, porter la valise d'une vieille, aider un touriste à trouver son chemin, etc. La bonté me fascinait. Les quelques actes de générosité gratuite qui m'arrivaient de voir au quotidien me faisaient oublier la petitesse des autres.

Il y a deux sortes de situations : celle où, planté au milieu d'un carrefour, je retiens les passages, les bruits, les visages, les odeurs de mes contemporains ; et l'autre où je me caresse le nombril, planqué sur un fauteuil à attendre la nuit.

L'ennui crée le besoin de l'ennui. Il n'y a pas meilleur moteur pour apprécier l'étendue du néant qui frappe à votre porte. Prière de ne pas déranger : ennui.

De qui avons-nous besoin pour palier ce problème ? De qui, de quoi ? Je vous le demande.

 

Je crispe les yeux, je baisse la tête ; toutes mes pensées, même les plus incantatoires, traversent le tout Paris ; je me concentre le plus possible, évacue tous les éléments du paraître, toutes ces choses qui nous sont passées dessus sans qu'on ne les ait véritablement encaissées : les rails des trains de banlieue, les autobus, les boîtes aux lettres, les esplanades, les jardins d'enfants, les souterrains, les galeries, les camions remorques, les parloirs, le sable des trottoirs, le cabas d'une vieille dame, le regard triste d'un chien, la cravate du professeur, le goûter du collégien, le feu qui s'éteint, le bruit d'un moteur, l'onde qui fragilise et je me perds dans sa propre mémoire. Je me dis qu'à cette heure, elle ne doit pas être immobile comme moi à attendre l'imprésent, ce nouveau temps à capter pour ceux que l'éternité intéresse. J'ai mal partout, mes orteils me trahissent, le vide qui s'est installé sur une partie de mon corps s'attache de plus en plus à soigner les plaies que j'entretenais pour ne pas trop souffrir. Les gens respirent la seule idée de leur malheur, tous, sans exceptions. Nous nous situons bien avant tout espoir de passion. C'est ainsi pour la souffrance. Sans passion, se flinguer serait la justice de tout un pays. Marcher dans un désert couvert par des corps sans vie. La voici, la pourriture qui veut se faire aimer. Voici ces images, prenez-les comme vous le voulez. Ne la ramenez jamais, s'il vous plaît ; soyez dignes dans le silence. C'est vrai, restez silencieux mais retirez-vous de ce jeu. Je me revois en elle. Et je m'effondre devant tant de pertes véritables et sanglantes.

 

Puis je me réveille. Je reprends le train-train. Je me replace comme la veille au bout milieu d'un carrefour et recommence mes observations. J'envoie des nouvelles de Laurent, Céline qui me sourit lorsque je l'aperçois en pleine semaine, rayonnante comme un foulard. Juste si l'on ne se prend pas la main. Laurent nous retient, il nous calme un peu. On ne va pas tout de même pas finir à trois ; chacun doit suivre sa route bon dieu de bon dieu. Il a raison.

 

A chacun de ses coups de fil ou coups de pute, je la remercie d'être en vie.

 

Philippe se plaint de cette ambiance de mort. Chacun reste chez soi, condamné par l'impossibilité de franchir le seuil de sa porte. Le peu de gens que nous aimons nous réconcilie avec le reste de l'humanité qui nous débecte. C'est aussi ça la passion qui se colle à vos pieds et que beaucoup ignore. Vous entendez le silence qui vous pénètre jusque dans la passion ? Impossible, celui qui vous broie les tripes vient d'une autre dimension. Qui sait si quelqu'un réagira un jour ?

 

S'intéresser à nos semblables, ces autres nous qui ne vivent, pensent, baisent jamais comme nous. Et puis, lorsque deux sexes se rencontrent s'entendent comme des bouches et des consciences, il faut bien que quelque chose se passe. Compromis. Elle se déshabille soudain, connaissant parfaitement le désir hideux des hommes. Elle sait ce qui va expulser leur plaisir. Elle s'accroupit et s'oublie. Le silence se concentre une fois de plus sur ces deux êtres amorphes. Le même silence qui nous sépare depuis longtemps, il était déjà là, dans cette pièce où nous émiettons les bruissements de notre peau.

 

Hélène, personnage du passé, fait tout autre chose ce jeudi, 21h01, la nuit comme annoncée, la pluie crassant les genoux, le bruit du matin à même la peau. Elle ne fait que revenir sur son terrain, arpenter les mêmes salles, s'asseoir sur le même phallus. Elle promène encore sa beauté qui se dégrade, curieusement, inlassablement, obsessionnellement.

 

Laurent s'était coupé les cheveux. Cela lui donnait déjà un air de premier de la classe, fragile, égal à lui-même, jamais désespéré. Plus j'observais et plus j'admirais ce nouveau héros des temps modernes. Il avait été là lui aussi, disponible devant cette gare où nous nous étions fixés un rendez-vous-bilan de nos deux mois de rencontre. Comme à chaque rendez-vous, j'avais pour habitude de me planquer

pour voir les expressions d'attente de mon invité. Laurent n'attendait jamais. Il était là, à l'heure et sa tête était déjà plongée sur le plan triomphant de la banlieue parisienne parsemé de lignes bleues, rouges et vertes. Il refaisait le chemin, se perdait sur des rails, ratait sa correspondance. Sa main tendue lorsqu'il me vit arriver. Guilleret. Il me racontait ainsi ses journées, si lointaines des miennes et des autres en général. “ Je ne sors pas de la maison, je dilapide mon fric, j'attends l'amour aussi ” J'admire aussi les gens qui ne montrent pas leur désarroi mais je doutais qu'une telle activité ait des répercussions sur son moral. Rappelons que ce type était hors du monde ; rien ne le touchait au point de sombrer dans une de ces petites dépressions mélancoliques dont j'ai le secret. Deux heures défilèrent ainsi, deux heures où, curieusement, on se sent moins vieillir que d'habitude, où le temps défile à sa pire allure. Lorsqu'on rentre, on s'affale, on attend de revivre des instants aussi purs de toute attaque.

 

Important d'observer les dégâts quotidiens du temps. Est-ce toujours bien moi? Est-ce moi qui vais délaisser ce visage pour un autre un peu plus marqué par l'attente?

 

On en oublierait presque ce qui nous occupe. Curieux ressentiment.

 

Les absents nous matraquent à coup d'ombres cervicales. Parfois, il m'arrive de penser si fort à son visage, à sa voix qui susurrait ses maigres désirs, dans des lieux improbables : la rue, cet enfer du néant, un café lorsque je suis en face de celle qui a pris sa place, ou d'une autre qui ne veut pas la prendre, dans un métro, strapontiné dans mon imper du soir, devant cette femme enceinte qui se plaint de rester debout, dans un couloir sombre, en montant les cinq étages qui me mènent à une soirée où le vide et l'ennui me perforeront, pendant un match de tennis où je mène deux sets à un, devant un ami qui me parle de sa nouvelle conquête, aussi mesquine qu'une agrafeuse. Dans le silence, en sortant d’un tunnel plus généralement, en grimpant les escaliers du métro, tiens c'est bizarre, pas une fois où je suis sorti du métro et où je ne l’ai imaginée, là, attablée à une terrasse de café, nageant dans le bonheur, m'ayant totalement expurgé de la moindre cellule de son cerveau. “ Tu me manques ” est la phrase la plus révolutionnaire jamais employée jusqu'ici; à l'oral surtout, elle prend la plus forte des valeurs, pire qu'un “ je t'aime ”, “ tu me manques ”,  c'est je me manque, je suis mal à crever, je suis handicapé, je suis inexistant, je respire juste, je parle juste, comme un perroquet.

Rien à faire, elle n'est pas là, elle ne le sera jamais plus. Une journée sans elle sera chaque journée sans elle. A tel âge, à tel autre âge, à tel événement où l'on pleurerait pour qu’elle soit présente. “ Tu me manques, c'est tu subtilises mon corps, mon être; c'est je rampe sous les remparts, je marche dans le noir, je transpire du froid, je m'ennuie comme un vivant. ”

 

Même sous la passion, ces élans du passé, imperturbables et tenaces. Un peu de passé alors.

 

J'aimerais être un peu plus que ce que je ne suis. Qu’elle ne me voit à l'heure où je me vois. Plus que ce que j'ai été et non à celle où je ne me voyais pas.

 

A l'époque où je l’ai rencontrée, je priais souvent pour que je la rencontre jeune. Elle a vu l'incroyable jeunesse de mon corps, mes pieds, mon ventre, mes mains, mon visage. Tout cela un moment donné, très court, l’a recouverte. Nous étions dans la douceur, pour un temps, nous glissions sur nos peaux bien trop jeunes. Nous avions l'impression d'être beaux. J'ai salement vieilli

de très peu d'années, je suis satisfait qu’elle ne voit pas le changement. Son absence répétée ne peut contempler l'être que je suis devenu.

Voici quelques-unes de ses manières; c'est cela que l'on conserve plutôt que les pauvres souvenirs de masturbation: son écharpe qu’elle accrochait comme une cravate, qui ne la protégeait de rien, ni du froid, ni du vent, et qui faisait ressortir son grain de peau.

La façon qu’elle avait de s'agenouiller dans son bain comme la Vierge Marie.

Elle n'était ni vierge, ni Marie.

Sa voix lorsque je laissais passer du silence dans le combiné, cette façon d'être douce tout en étant parfaitement consciente de sa faculté à capter l'attention.

Cette absence complète d'émotion, d'éreintement, de colère, de sensibilité.

Son romantisme à deux sous.

Sa bêtise qui la rendait à la fois insignifiante et cruelle.

Sa façon d'être domestique comme un animal de compagnie; ses séances où on l’oubliait et les autres où on la caressait.

Sa façon ingénieuse d'oublier.

 

Un nouveau personnage, éphémère, Vincent, ses yeux sont comme des boules de neige plantées au beau milieu d'un talus.

 

- Allo ?

- C'est moi (le narrateur), rien de neuf, je te préviens, je ne t'appelle pas pour me morfondre, ni me plaindre comme à mon habitude, il me faudrait l'adresse de X. c'est urgent, important, etc. Au fait comment va t-elle, elle n'était pas malade il y a quelque temps, une saloperie de cancer, je crois bien ?

- Non, elle s'en est tirée, la pute, mais elle en crèvera bien un jour, toute sa famille a été décimée par cette maladie, elle y passera à son tour, ce n'est qu'une question de temps, dans 10, 20, 30 ans, qu'importe.

- Dis-moi, tu n'as pas l'air de la porter dans ton cœur ?

- Cette connasse ? Pas vraiment non.

- Pourtant vous avez vécu ensemble trois ans non ?

- Parlons d'autre chose si tu le veux bien. Merci. Tu sais que je reviens du cinéma, (bruit de la rue dans le combiné) un film formid…

 

Je ne connaissais pas cette facette de mon ami, pourtant si calme, si réservé, certaines admiratrices me l'ont décrit de si belle façon, un mec cool, disaient-elles.

 

 II Marie

 

C'est là qu'intervient Marie, il faut toujours une Marie dans un roman, car Monsieur le Lecteur en a toujours une coincée dans sa mémoire d'éléphant. Avouez même que je vous y fais penser. Hein? Et puis si elle ne s'appelle pas Marie, ce n'est pas si grave, le tout est de bien se rappeler de son visage, si beau lorsqu'elle vous regardait un dimanche de Pâques avec ses yeux en forme d'œufs en chocolat. Excusez-moi, mais vous m'aidez à introduire la mienne ici. Commençons par décrire cet être exquis. Cela faisait un bout de temps que je ne m'étais pas attaché à quelqu'un de si jeune; si jeune qu'elle n'osait pas s'approcher d'un vieux type de mon style, m'a t-elle confié. Du haut de son mètre soixante-cinq (ma taille préférée, comme par hasard), on apercevait cette peau fraîchement sortie du cocon familial. Il paraît, ça c'est Maurice qui me l'a dit (à l'époque, depuis j'ai pu expérimenter), qu'elle avait un regard à faire chialer un ours. Elle était menue mais appétissante, sans excès, ses seins apparaissaient et disparaissaient à sa guise, ses jambes élançaient son petit corps comme des échasses un fil de fer. Je me suis approché tout doucement vers elle, je lui ai offert un sourire sincère (ce qui est rare chez moi), et comme dans un roman, elle a voulu m'accompagner quelques minutes dans un premier temps, quelques mois dans un second, quelques années dans un troisième, différemment, passionnément, tristement parfois aussi. Les uns ne vont jamais sans l'autre.

Ne pas parler de Marie ici serait purement et simplement une injure portée à cette femme. 

Ce genre de truc n'arrive qu'une fois tous les 3-4 ans. Après vous serez tranquille. J'ai l'air d'un con, comme ça, cette façon bizarre de ne pas correspondre avec le planning de l'existence. Ces inscriptions qui deviennent des corps, puis ces corps des mémoires. Mais c'est cela s'arrêter au milieu d'une route et admirer Marie. D'ailleurs, inutile de se justifier sur ce prénom, je n'invente rien, c'est bien Marie dont il s'agit et plus H. ou C. fini, fini, fini.

Marie, c'est d'abord, la réalisation d'une liberté. Cette môme (quelle autre désignation pourrait-on lui donner?) vit comme une lumière à chaque éclat de ses yeux. Elle sent la mûre, respire la bonté et tend vers la générosité. Personne ne la touche pour le moment, je la contemple juste pour me faire à l'idée de sa beauté. Elle se préserve de ce qu'elle juge encore comme salissure ou possession. Je la laisse réfléchir à tout ça.

J'ai toujours été triste, même heureux, il manquait toujours quelque chose à mon état pour ressentir le bonheur suprême. Même avec Marie, il m'arrivait d'être triste sans raison apparente, naturellement. Pourtant Dieu sait si la petite a fait des efforts pour m'accepter dans sa jeune existence. Ecouter, répondre, m'emmener. Ses caresses comme des ventilateurs.

 

On nous ennuie avec toutes ces discussions autour de l'écriture. Ecrire, c'est du silence parlé, rien de plus. Rien à voir avec l'art, avec la musique ou la peinture. Ecrire c'est saigner de la bouche par les doigts, ce sont des poches de sang prélevées pour rien, ou pour perfuser un lecteur. Pas d'admiration ni de louanges, tout va trop vite dans l'écriture. Un passage comme un micro voyage, une ombre dissimulée sur un toit en plein mois d'août. Le lecteur lève soudainement la tête, mais ne peut s'empêcher de re-sombrer dans ses pensées. Pas d'alibi, ni de repérage extérieur. Quelques signaux, voilà tout. Rien de quoi s'enflammer. Ecriture liquéfiée, broyée et très vite digérée jusqu'au prochain repas, différent.

 

Marie ne sait pas qu'elle est en ces lignes. C'est pour vous dire. Ou vous écrire, devrais-je dire avant d'écrire. C'est pareil me souffle la voix de l'inspiration.

 

Lorsque j'ai évoqué son prénom, Laurent s'est esclaffé en s'étranglant. Il ne pouvait plus respirer. Il ne gobait plus d'oxygène, son pouls s'est ralenti, il est devenu blême comme un coquillage d'Afrique. Je le voyais crever à bout de nez. Je me suis précipité (après que j'ai compris ce qu'il lui arrivait, c'est-à-dire au bout d'un moment quand même) sur lui; et en deux trois mouvements, je lui ai infligé Heimlich, la méthode de résurrection qui consiste à appuyer bien fort et d'un seul coup sur le ventre afin que la victime recrache le module insubmersible qui lui bloquait la trachée. Il a repris ses esprits en me demandant: “  Mais t'es si paumé pour prendre n'importe quelle fille pour héroïne dans ton pseudo-roman ? ” “ Autoroman, je te rappelle; putain, fais gaffe aux désignations. ”

Laurent avait la vie belle, il m'avait dépassé en fréquentant une jeune avocate en instance de divorce. Intérieurement, je ne pouvais m'empêcher de grogner sur son compte. Comment faisait-il ?

Reste qu'il n'avait jamais senti le ventre de Marie lorsqu'elle laissait dépasser un zest de peau feutrée.

 

La rue est le fantasme du prisonnier. Pour nous, elle n'est que le réceptacle bidon des gens qui vont d'un endroit à un autre. Ils ont tous les mêmes gueules, les mêmes impers, les mêmes jupes pétantes. Toutes ces tronches à mettre sur la fréquence oubli.

Parfois on y entend:

- Alors t'as bien aimé le f i l m a  v  e   c…

- Jsuis dans la rue; disons q u e  j   e  t' a t    t  en…

- VOS PAPIERS D'IDENTITÉ S'IL VOUS PLAIT.

- Scrumph, scrumph, scrumph….

- Oh, salut, ça va? Qu'est ce que tu fais dans le quartier ?

- Qu'est-ce que ça peut te foutre.

Là, évidemment, je passe mon chemin, les mauvaises rencontres ça arrive, comme toutes les bonnes rencontres qui n'arrivent jamais.

 

Marie ne sait pas qu'il m'arrive (à mes heures perdues) de pointer quelques visages suppliants d'indifférence.

Si c'était permis, je ne me contenterais pas de crayonner quelques désirs sur papier mâché; non, je brandirais mon sexe salubre et irais les caresser de toute ma plume.

Mais Marie ignore ce genre d'activité, il faut mieux qu'elle l'ignore d'ailleurs. Lorsqu'il m'arrivait de la voir lorsque nous étions que deux inconnus disponibles, je fuyais tant je redoutais la moindre parole qui viendrait briser le silence en deux, le détruire pour en faire quelque chose de pire. Regrets, interrogations, supplices, manques. Bafouiller quelques mots détruisent plus qu'un silence.

Avant de m'adresser à ma chère amie, il fallut passer par de nombreux jours de vrai silence. Pas la peine de s'exiler dans des contrées arides et de se refaire une santé, rester entre ces murs suffisait pour être isolé. Loin d'elle, et c'était déjà le terrible exil.

Chaque retrouvaille me tirait la peau, assombrissait mon âme réfractaire. Tout arrivait si vite dès lors que nous avions perdu tant de jours à combattre le vide. Ce qu'il faut pour se rassurer de tout ce temps perdu, c'est d'analyser nos diverses postures, celles de l'attente permanente: l'observation des êtres, de Marie, surtout, dès qu'elle s'ouvrait dans mon champ de vision. Elle remballait ses affaires, mettait son manteau, jetait un petit coup d'œil dans le vide, puis disparaissait dans son vécu. Père, mère, frère, sœur, amies, ami. Ces prisons qui nous transforment en limaces squelettiques. On nous persuade du contraire; mon œil. Le tout est de ne jamais renoncer. Jamais. L'écrire, facile. Mais nous renoncions; nous ne faisions même que ça, à longueur de temps, de lieu, d'époque, de continents.

 

Que ne fait-on pour oublier ? Travail, études, littérature, tennis, ennui. On se livre dans l'oubli pour oublier.

 

Marie s'est méfiée immédiatement. Mais que me veut ce type un peu bancal qui me scrute de son perchoir métaphysique. Puis elle a vu que je n'en voulais qu'à son corps et son âme. Pas de quoi s'affoler donc. Intimidée de vivre au côté d'un type qui s'arrête souvent pour observer les gens. Jalouse aussi, lorsque ce même type tombe en ruine après avoir aperçu un manteau de soie couler dignement en haut d'un pont. Ça ne te suffit pas de me posséder nuit et jour, à n'importe quelle heure, à chacun de tes caprices ? Non.

C'est vrai, j'avais du mal à passer de Marie à Marie, il fallait quelquefois m'arrêter entre.

 

Ce n'est pas le roman en train de se faire, mais bien le roman en train de ne pas se faire.

 

Effaré parfois par cette solitude multiforme qui nous prend et que nous pressons pour en faire dégouliner l'inextensible qui s'en échappe. Ce bloc de marbre sans âme, l'œil du squale prêt à déchiqueter sa proie.

 

Marquer l'époque, marquer l'époque. Poser, caresser le marbre de sa main, et y inscrire ce passage invisible disant: “ je suis passé ici. ” L'invisible fait le reste. Et il ne reste rien que les silences du passé.

 

Se re-baigner de l'acte charnel ? Sentez votre peau et ce mélange de votre sueur et de son désir.

 

Eddy à la femme qu'il aimait, l'autre soir après que Marie et moi avions remplacé notre heure d'amour par une heure de rencontre: “ Tu ne voudrais pas me voir un peu plus souvent ? ” Inattaquable. Mais qu'a-t-elle répondu ? “ Elle est partie sur autre chose. ”  Comment cela se peut-il, en plein XXI è siècle ? “ Laissons cela, et toi, où en es-tu dans ton roman ? ” A peu près là.

 

Marie se confie à la lueur de la nuit. “ Qu'espères-tu de plus à présent que tu connais mon intimité la plus enfouie ? Qu'espère-je à mon tour de t'avoir connu sous ce jour? ” La coriace étendue du temps.

 

C'est vrai, passer du stade civilisé au stade animal avec Ma            rie, que vouloir de plus ? L'entendre sous son masque de plaisir, la voir s'endimancher, se laisser toucher, confondre sa vie avec un corps.

 

Parfois, je la connais davantage que je ne me connais. Il faudrait que je passe plus de temps en ma compagnie.

 

Puis Marie est entrée dans la spirale de mon jeu. Ma patience à lui voir prononcer quelques mots a payé. Elle s'est approchée de ses pas feutrés, puis a fini par me poser l'ultime question ; à moi qui n'étais rien quelques secondes plus tôt. J'incline mon regard dans ses yeux marins. Pourquoi faut-il que je tombe nécessairement sur une femme aux yeux bleus, moi qui ne fais jamais attention aux yeux ?

 

A l'époque où l'on arrêtait Saddam, je passais mes journées avec Ma Dame, en l'aimant comme un fou. Marie. C'est aussi cela ne pas connaître une femme. C'est l'aimer dans sa solitude, dans son ignorance, sa méconnaissance. C'est profiter des mêmes heures mais avec ce corps qui se balade à vos côtés, cette bouche qui s'agite dans un demi silence. La beauté qui se déhanche et se déplace. Une beauté vivante, voilà tout.

“ J'écris un roman sur toi Marie, sans que tu aies eu besoin de me le demander. Je m'offre aussi gratuitement à l'écriture que ton corps à mes doigts. Je me laisse dominer par ces mots qui nous entourent à présent, alors que la réalité trop cruelle nous maintient encore loin l'un de l'autre. Ces mots sont le seul refuge à ce qui nous attend ici-bas. Mais pas trop d'élan pour le moment, soyons peut-être patients d'être impatients. J'avais mûrement réfléchi tout cela. Il fallait déjà que j'écrive avant de passer à l'action, et non l'inverse. Que ces mots qui sont scandaleusement orientés vers toi promulguent ceux que tu aurais à encaisser en direct, sur la terre, sur le sol de Paris. Il ne me restait que quelques heures avant de déclencher l'affaire. A toi de me dire si elle en valait autant la peine. ”

 

Plus les années passent en trombe de flotte, et plus je me noie en écriture, détritus triturés par les rats, laissés pour compte, en gage de preuves, de silence, de temps qui s'est étendu pour tout le monde, chiens, chats y compris, refaisant éternellement le tour de leurs barreaux plus épais. Je n'avais pas la moindre idée de ce que je faisais. On appelait couramment ce genre d'activité : trahison. Trahison car personne n'avait rien entendu au cirque silencieux qui grouillait dans mon ciboulot.

 

On aurait pu titrer Le Silence.

 

On se fondait à l'intérieur des micros globules de nos piètres cervelets. Sous la bannière des intouchables, on dégoulinait de pureté, un peu comme ces gamins qui se précipitent vers nous, tout simplement, parce qu'ils ont un tas de choses à sortir de leur peau nuageuse. Parfois, ces embryons d'adultes glissaient, sans le vouloir vraiment, leur paume sur nos joues. Dans ces cas-là, le mieux est de ne montrer aucune résistance, ils ont le pouvoir absolu. Il ne reste plus qu'à observer leur tissus caoutchouteux se décomplexer après le turbin. Jamais, ces grands pudiques ne vous livreront la moindre parcelle de leur journée séquestrée. Leur enfance est leur seul secret. Ils la préservent pour plus tard; quand ils auront à répondre de leurs accusations. Pour l'instant, on ne sait rien, ils ne disent rien.

 

Ecrire véritablement aux dernières heures, quand on n'a vraiment plus rien à ranger.

 

Gérard Depardieu: “ Elle m'a pris mon manteau, elle m'a pris mon manteau. ” Très utile pour comprendre ce qu'est une véritable histoire d'amour, une histoire qui prend fin.

 

J'ai toujours su m'ennuyer, quelque soit l'époque, quelque soit mon âge. Je n'ai jamais dérogé aux règles de l'ennui.

 

Je me suis toujours demandé ce que savaient faire les autres de plus que moi en matière d'ennui.

L'ennui est passionnant dans son cycle rituel. Il vous propulse à la même place quelque soit le temps qui déferle.

J'ai vraiment l'air d'un con parfois lorsqu'il m'arrive (comme là) de déposer quelques mots sur cette page.

Les gens s'écrient: “ Ahh, tu as écrit un roman, comme c'est génial, ça parle de quoi, tu me feras lire ? ” Or ils ne vous écoutent pas lorsque vous leur parlez. Le fait d'avoir mis ces mots par écrit leur donne soi-disant une valeur supérieure selon ces amateurs. Non, la littérature passe aussi par la bouche, la voix, la langue, le palais, les dents, les muqueuses, le sexe. Une femme qui fait l'amour crée, elle approche doucement de ce qu'est la littérature. Elle n'a plus qu'à continuer son déhanchement.

Un lecteur dit toujours lorsqu'il vous complimente: “ C'est bien écrit ” ou “ tu as un beau style ” ou encore “ j'aime la façon dont tu écris ”. Jamais il ne vous dira : “  J'aime la façon dont tu me parles. ”

 

Généralement septembre, octobre, novembre et décembre sont des mois propices à l'écriture. Janvier, février, mars, avril ne sont que des mois blancs.

 

J'ai découvert récemment que la solitude m'ennuyait, mais qu'elle était préférable à la sociabilité. Comparant ces deux ennuis, j'en suis venu à me dire qu'aucun de ces deux états n'étaient acceptables ou satisfaisants. Qu'il n'y avait que deux rapports entre les hommes : parler littérature ou la faire, ce qui, avec une femme, revenait au même.

 

Dans le métro, une femme lit L'Amant sans domicile fixe.

 

J'aurais aimé passer ce début d'année 1984 en sa compagnie pour y sentir le goût désespérant du passé.

 

- Qui êtes-vous au juste ?

- Je suis un littérateur qui écrit peu, ainsi qu'un amateur de seins qui en caresse peu. Bref, dans les deux cas, j'essaie de toucher quelqu'un, en vain.

 

Je suis cynique parce que je ne fais rien ; et tout ce que je pourrais faire s'effondre dans le déjà vécu (ou le déjà non-vécu plutôt). Lorsque le temps s'ouvre en moi, se pointe à ma fenêtre, je le débusque puissamment sans l'étreindre, je le laisse s'épaissir, juste pour que ma peau se gonfle de toute son immensité lunaire.

 

Les femmes ont cette particularité de paraître toujours occupées même et surtout quand elles ne le sont pas. Une femme disponible et qui se définit uniquement par sa désastreuse disponibilité a toujours la tête de la femme affairée. Sa fierté obsessionnelle la rend encore plus lointaine. Terrible dégoût pour l'homme disponible.

 

L'homme disponible n'a qu'un seul visage ; le sien.

 

Je suis tombé sous le charme de ses seins. Seuls ses seins ont provoqué chez moi le désir de connaître le fin fond de son âme (faux romantisme, sexualité bâtarde, préciosité parisienne, immaturité capricieuse, désirs refoulés, etc.). Sans ses seins, elle n'aurait été qu'une ombre parmi les invisibles. Les seins de cette femme-ci, tout juste 21 ans, ont permis chez moi, la possession totale de sa tendresse. Les seins sont d'un vicieux incomparable, toute la schizophrénie des femmes se résume à leurs seins. Elles ont deux cerveaux identiques au sortir de leurs poumons. Ma curiosité me pousse parfois à m'épancher sur ce qu'elles ont dans le crâne.

Chez une femme, on ne connaît vraiment que sa poitrine, tout le reste nous est mystérieux.

 

J'ai laissé Marie de côté, vous connaissez cela par cœur ; après la flamme de la rencontre, les cendres de l'ennui. Nous avons bataillé ferme pour lui octroyer quelques minutes de son temps méconnu. Elle nous l'a confié, nous l'avons capturé, un dimanche de janvier où l'on n'a rien d'autre à foutre que traîner des pieds à quinze heures de l'après-midi. A présent, elle nous l'a entièrement confié et nous ne savons qu'en faire, alors nous lui rendons, gentiment.

 

A la recherche du temps présent.

 

Pourquoi les femmes tiennent absolument à ce qu'on voit leurs jambes ?

 

Je suis aussi seul que lorsque j'étais avec elle.

 

Il m'arrive souvent de ne pas la croiser; est-ce un signe prémonitoire ?

 

Impossible de fixer quoi que ce soit quelque part. Même ici où le temps semble s'être annihilé, les lignes masquent les dates des répertoires.

 

Je suis contre le moindre travail, même le plus infime. Pas d'art en travaillant, juste de la culture, et encore. L'art naît du seul plaisir que nous avons à le créer ou à l'encaisser.

 

Le mot passe du stade invisible au stade visible pour redevenir de l'invisible afin de mourir quelques instants plus tard, assassiné par le lecteur. Chaque lecteur est un tueur de mot. Il le kidnappe puis l'exécute. Le travail de l'écrivain est de le ressusciter.

 

Jésus-Christ est le plus grand écrivain de tous les temps. Il est aussi le personnage littéraire par excellence d’où la fascination qu’il exerce.

 

Un an s'est rigoureusement écoulé, et je n'ai pas changé d'un poil. Première infime victoire sur le temps après l'inexorable défaite de l'anéantissement.

 

Qui pense encore que la pornographie n'est pas un art ? L'homme naturel montré ainsi, alors que le but de tout artiste, sans compter celui de penser l'homme, est cette quête de la vérité profonde de l’individu.

 

Je me suis fait quitter par une lectrice; elle m'a trouvé, pensé, kidnappé, puis m'a supprimé de sa vie. Lorsqu'elle m'évoque, elle n'utilise qu'un mot. Cela lui suffit.

 

Laurent s'était mis à écrire, furieusement, comme si lui aussi avait compris que le silence seul accusait l'existence de fond en comble. “ Et bien, mon cher, je note décidément tout ce qui concerne vie sentimentale et impressions nocturnes. ” Il évoque cette femme qui, à l'écouter, ne semble pas exister. Est-elle seulement née ?  Elle semble tellement bonne avec lui, lui propose sans cesse des cafés, des déjeuners… Ce n'est pas normal. Je le retrouve après quelques mois passés. Il ajuste son écharpe, un peu comme ces écrivains qui posaient pour Gisèle Freund. L'endroit ne prête pourtant pas à la littérature. Je ne bois que dans des Fast Food, pour ressembler un peu à l'époque. Il est loin le scribouillard qui faisait le spectacle dans ce bureau d'une administration française. Aujourd'hui, il a trouvé autre chose. Laurent est tombé sur ma vie comme une météorite inoffensive. “ Je te raccompagne ” me dit-il alors que je dois le quitter. Y a que les hommes qui proposent de raccompagner, ça aussi, je l'ai remarqué depuis toutes ces années. Il est difficile de vivre comme avant lorsqu'on rencontre Marie, Laurent.

Lui aussi s'intéresse au roman. “ Dis-moi au moins quel titre tu lui as donné ? ”

Et non, ne jamais révéler un titre avant d'avoir conclu, surtout lorsque c'est un personnage qui le demande. Je lui dis tout de même que je peine avec ça, que décidément, j'aimerais avoir autre chose à faire que de plonger dans les fosses de l'imagination. “ Je comprends. ”

 

Parfois j'ai la musique de sa peau dans ma boîte crânienne.

 

Les enfants, ces grands mystérieux.

 

Tout ce temps que j'ai volontairement laissé pourrir et qui n'aura servi à rien.

 

Songer à faire une œuvre plutôt qu'œuvrer dans le songe.

 

Lorsque nous faisons l'amour à une femme, nous ne voyons rien de plus, c'est pour cela que tout reste toujours à faire. Autrement dit, nous croyons avancer, puis nous échouons. Il y a ceci de commun en littérature où tout s'écroule à chaque ligne au moment même où nous croyions avoir avancé.

 

Plus les jours passent et plus je me persuade de l'oublier. Mais comment oublier Marie ? Son image reflète celle des futurs manquants.

 

Vivre entre les lignes.

 

Vivre chaque année le jour de sa mort. Il faudrait penser à fêter l'anniversaire de sa mort bien avant de mourir. Tout cela en négatif bien entendu.

 

Aimer est épuisant.

 

Dans, le métro, rester impassible devant ces femmes qui se maquillent en vous regardant.

 

Rester toujours impassible, de toute façon.

 

Comment perdre son temps utilement ?

 

Le temps que l'on passe à travailler ajouté à celui où l'on ne fait rien…

 

Consommer les femmes comme on consomme les livres en fréquence, en stupeur, parfois avec ennui.

 

Il y a des regards qu'aucune littérature ne parvient à exprimer. Choisir toujours la vie.

 

L'homme se vide progressivement qu'il crée ou pas.

 

Il est temps de construire une œuvre.

 

Choisir un jour où l'on se lèvera sans penser à la mort.

 

Adultère, transition logique, passage obligé avant la rupture.

 

L'homme n'est pas fait pour mourir mais il a été conçu pour.

L'homme est fait pour aimer mais il n'a pas été conçu pour.

 

Séduire une femme que l'on méprise ; se laisser séduire par celle que l'on aime.

 

Tout écrivain devrait passer sa vie à vivre et non à étaler complaisamment ses idées. Car il y a un type de vie d'écrivain.

 

Chaque femme est une invention démoniaque, qu'elle soit belle ou laide. Dans les deux cas, l'homme s'en éloigne à chaque fois pour des raisons différentes.

 

Différence entre l'érudit et l'écrivain : l'érudit connaît, l'écrivain sait.

L'érudit renseigne l'écrivain, l'écrivain renseigne le peuple.

 

L'écrit vain.

 

Tronquer la réalité pour offrir le réel. La réalité n'est rien, le réel est action.

 

On a beau s'imprégner de la grande littérature, emmagasiner un tas d'idées, acquiescer à telle maxime, admirer telle autre métaphore, etc., nous écrivons ce que nous sommes au plus profond de notre essence. Aucune influence et connaissance viennent contrecarrer notre prose.

 

Décortiquer chaque acte inutile accompli durant toute une journée.

 

J'ai toujours travaillé à côté de mes pompes.

 

Futurs manquants, futurs marquants.

 

Caresser la femme que l'on méprise, regarder celle que l'on aime. Vie sexuelle remplie à coup sûr.

 

Il y a des jours qui s'effondrent comme une soirée.

 

Dire que l'avenir se devine sur un corps.

 

Lorsqu'on rencontre une femme, il y a cette façon de lui parler qui montre bien qu'il n'y aura jamais rien de sexuel avec et puis cette autre façon (comme cette autre façon de la regarder) qui trahit l'immédiateté de notre désir.

 

Le seul livre à écrire traiterait du silence.

 

Un livre finit toujours seul ; il est délaissé par l'écrivain qui se concentre sur le suivant, puis par le lecteur qui, une fois fermé, l'oublie.

 

Profiter de l'instant passé.

 

Nous offrons notre corps avec passion à des femmes qui ne pensent qu'à recevoir des fleurs et à partir en week-end.

 

La femme ne s'exprime jamais aussi bien que par son corps. L'amour physique est son seul vrai langage.

 

Attendre l'amour comme on attend un train, sur un quai de gare.

 

Un écrivain n'écrit que pour lui, de la même façon qu'un lecteur ne lit que pour lui.

 

Je ne veux pas être lu, je veux être entendu par l'écrit.

 

Décortiquer un corps à coup de métaphores filées.

 

Que retient-on de la vie de quelqu'un ? Souvent sa mort.

 

Dès qu'il ne crée pas, l'homme souffre. La femme, elle, se suffit à elle même. En tant qu'œuvre d'art, on ne peut pas le lui reprocher.

 

Etre dans la littérature comme on est dans un sexe ; s'y abandonner totalement (gratuitement) dans le moment, l'oublier ensuite.

 

J'ai beau préférer une femme à un livre, je veux toujours finir ma page avant de m'adresser à elle. Qu'elle vienne me parler alors que je suis en plein dans un paragraphe m'ennuie au plus haut point.

 

Chaque année c'est pareil, nous nous surprenons à fêter notre anniversaire alors que nous devrions nous suicider.

 

Montherlant est un écrivain, Tolstoï est un artiste.

 

Supériorité de la chanson sur le livre. La chanson reste. Et puis elle sait accompagner un mot. Dans le livre, le mot reste désespérément seul. Les fameux littérateurs qui nous parlent de la musique des mots ne sont que des musiciens frustrés. Il n'y a aucune musique des mots. Il n'y a que la diction.

 

La femme nous devance en séduction, elle sait ce qui nous plait chez elle; nous nous demandons ce qui lui plait chez nous. Nous mettons en valeur souvent ce qu'il faut cacher et inversement.

 

D'abord il y a la solitude de l'homme, ensuite vient la solitude du couple pour qu'enfin vienne s'installer à jamais la vraie solitude, celle morale qui engloutit le tout.

 

La solitude d'un homme est souvent belle, celle d'un couple est pitoyable et catastrophique.

 

Il y a souvent plus de vie chez quelqu'un qui s'ennuie que chez quelqu'un qui s'agite.

 

Celui qui s'ennuie sait gérer son temps, il en dispose à sa façon, joue à armes égales avec lui ; celui qui s'agite ou qui travaille (ce qui souvent est pareil) croit le défier. Il se trompe, il va s'écraser. L'ennui prépare, l'agitation tue.

 

But de l'homme : créer (œuvre et plaisir, littérature et volupté).

But de la femme : procréer. (On peut ajouter paraître.)

 

Il n'y a pas plus disponible qu'un homme qui travaille ; le oisif, lui est plus difficile à cerner. Cesser un travail pour la liberté, oui ; stopper sa liberté pour une autre est déjà plus contraignant.

 

L'écriture est le seul substitut à l'amour avec la chanson évidemment.

 

Ne jamais oublier de noter ici ces bribes qui vont ou ne pas faire une histoire d'amour. On va l'appeler Florence (d'abord parce que c'est un beau prénom, ensuite parce qu'elle a une tête à s'appeler Florence) puis on va la décrire pour que chaque lecteur se l'imagine dans un coin de sa tête. Florence existe bel et bien, dire que ce soir, la nuit doit recouvrir chacun de ses gestes, embrassades, lenteur, langueur, travail et sommeil. Il y a des femmes dont on sait qu'elles vont cicatriser votre vie; la beauté, la folie n'y sont pour rien car il est inscrit sur chacun de nos fronts les cases qui adopteront ces douceurs atroces. Une femme est une douceur atroce. Lorsqu'elle est venue s'installer, elle a tout de suite laisser tomber ses masques ; elle a ouvert sa chemise, sûrement parce qu'elle avait un peu chaud (ça fait souvent ça lorsqu'il fait froid dehors) puis s'est mise à oublier ce pourquoi elle était venue dans cet endroit. Mes yeux se sont attachés directement sur sa peau. Timides au début, ils n'ont fait que se déposer sur son cou, puis pris de peur, sont descendus vers les plaines qu'elle leur avait laissé à disposition de regard. Ses seins devenaient des torches humaines, des flambeaux sur des océans. De temps en temps, la pression d'une table les écrasait en les faisant gonfler comme des ballons. Mes yeux drogués par la lumière de cet instant incroyable n'ont pu déroger de leur support. J'ai retrouvé son visage peu après. Lui aussi observait ce qui me recouvrait, cet implacable désir invisible qui m'a saisit à la gorge. On en fait quoi de ce désir quand les mots ne viennent s'écraser qu'aujourd'hui, à l'heure où tous sont partis ? Florence avait attaché ses cheveux, pour qui? Je vous le demande, pour qui ? Il va falloir, à cette heure de la nuit, la poursuivre en rêve puisque plus rien dans le réel ne ramènera quoi que ce soit de sa peau, de sa salive, de son odeur. Pourtant Florence fait partie déjà de ces femmes qui vous hantent, d'abord violemment une soirée, ensuite littérairement au détour d'un passage sur la fleur rouge. Tout serait resté mort si sa voix n'avait pas produit ce mot, ce mot offert comme un costume, “ bon courage ”. Les gens qui se souhaitent “ bon courage ” sont des gens qui sont partis pour faire quelque chose ensemble; comme des promenades sur des bancs de jardins d'école. Il va falloir encore imaginer un fantôme. Un fantôme aux seins d'argile que j'aurais pris un jour dans mes bras.

 

 

III Le Chercheur de temps

 

Un clochard, la soixantaine, explique dans le métro : “ A 50 ans, je ne peux plus travailler, il faut bien que je continue ma vie… ” Il le faut bien.

 

Circuit à suivre : la rencontre, la seconde rencontre, puis la troisième qui compte comme une quatrième ou une cinquième. La phrase qui nous explique les heures passées à deux, la soirée, puis les murs d'une chambre qui sentent bon la propreté. Puis le souffle qui perfore l'oreiller, le désir perdu en jouissance. Un corps est une machine à jouissance, un instrument de plaisir, rien de plus.

 

Si je n'avais pas été un obsédé, je me demande ce que j'aurais fait de ma vie.

 

L'obsession sexuelle est le moteur de l'ennui. De l'obsession découle l'oisiveté. Sans elle, j'aurais pu être heureux quelques fois.

 

Laurent ne quittera pas comme ça cette épopée du vide. Il y participera jusqu'à la fin. Il évoque à son tour son âge, sa situation actuelle, ses rêves de petit garçon finalement. 27 ans dans quelques semaines. Je lui demande à choisir entre situation sexuelle ou professionnelle. “ Professionnelle puisque le sexe peut s'acheter ! ” répond-il. “ Mais sentimentale ” préfère-t-il après une courte hésitation. Il fait trois heures de train pour venir boire un verre. A chaque fois, je l'imagine rejoindre la solitude de son appartement ; toujours avec ces imageries de tapisseries vieillottes, de moquettes usées, de capharnaüm organisé, de caleçons débordant, de baignoire inondée. On voit à son allure de dandy paumé, d'intello farceur, de célibataire rêveur qu'il n'y a pas forcément de réponses à apporter face à un type de son importance. Un type comme Laurent est essentiel.

 

La beauté d'une femme se lit souvent dans un livre, rarement ailleurs.

 

Quelques mots éparpillés sur le plancher ; et le balai pour mémoire.

 

Je me suis toujours ennuyé parce que j'ai une haute idée du bonheur, et du coup une inaptitude terrible.

 

Je ne me connaîtrais vraiment que mort. Seule la mort nous renseigne sur quelqu'un. Quand l'âme quitte un corps, toute sa vie devient d'un coup publique.

 

Il faut toujours une lettre à un roman aussi libre. La voici :

“ Aujourd'hui que les anges sont dépoussiérés ; que nous perdons pieds dans un silence qui n'a plus d'âge, nous devons mettre un point final à ce terme sans fin. Vu ?  ”

 

Y laisser des mots, y laisser des plumes.

 

Je parle de moi au passé.

 

Un précepte implacable, inattaquable : ne jamais lire la presse. La presse, en dehors d’être inintéressante, insulte le vocabulaire français en le plaçant dans son contexte de trivialités et de bêtise. Le mot est ainsi insulté par la pire racaille de la langue française.

 

Jules Renard écrivait : “ Le meilleur de nous est incommunicable. ” Je rajouterais : “ Le pire de nous est tellement communicable. ”

 

Les femmes sont chacune un court bonheur qui nous passe sous le nez.

 

Ordre à suivre : ……………suicide.

 

Nous sommes bien trop tolérants envers nous-mêmes. Nous nous acceptons d'accepter de perdre une journée. Là est notre vrai malheur.

 

Un mot pour une rencontre ; puis six mois passent en conversations inutiles et mièvres, en caresses rares ou effrénées. Un mot rompt le tout. Puissance du mot.

 

La mémoire ne retient jamais le contact de deux corps. Sauf en période de fantasmes, et encore, très mal.

 

Si vous saviez, jeunes filles, ce que l'on retient de vous…

 

Je n'ai jamais vu une belle femme briller par son intelligence, à chaque fois c'était sa beauté qui me paralysait, jamais l'intelligence ou la vivacité intellectuelle ou encore le talent. Je n'ai jamais été surpris par l'intelligence ou la culture d'une femme. Sa gentillesse certainement, sa générosité aussi; son brio jamais.

 

Fixer une inconnue et, devant son manque de réaction, se dire : “ Elle est flattée, elle est flattée ”.

 

Elle me reproche de ne pas m'exprimer, de la laisser parler pendant des heures. Mais si, mais si, je m'exprime…

 

Choix terrible à faire : le silence ou l'écriture; jamais de demi mesure, si l'on choisit la seconde, s'y donner pleinement.

 

On a beau dire, l'amour physique crée des liens.

 

Une vieille dame vous sourit dans la rue et le monde se trouve d'un coup justifié.

 

Ce qui m'étonne le plus chez une femme c'est son courage ; le courage est une vertu typiquement féminine. La force en est une autre. Un homme peut avoir le dévouement d'une femme, ce qui pour lui est une très haute qualité.

 

Une femme au physique quelconque vient me trouver, m'aborder, me séduire. C'est le genre de chose qui n'arrive jamais et qu'on espère au moins une fois dans la vie. Et puis, lorsque cela vous arrive, fuir est la meilleure chose à faire. Tout cela signifie une chose ; c'est que séduire est bien plus excitant que de l'être; choisir sa victime est toujours mieux que de l'être.

 

 

IV La Fleur rouge

 

A. est une jeune fille de 19 ans ; sa fraîcheur n'a d'égale que sa beauté. Elle pénètre dans l'enceinte, je ne sais pas ce qu'elle cherche mais elle a changé sa coiffure, laissant ses cheveux bruns un peu plus libres que d'habitude. Son premier geste est de s'avancer vers moi, sourire aux lèvres et de me souhaiter une bonne année ; puis de repartir dans son coin. Autre manière de voir le monde justifié. La gratuité d'un acte sensible.

 

V. s'approche de vous. Elle vous reproche votre silence. Ses seins sont comme des montgolfières, ils ne demandent qu'à vous élever dans les airs. Elle caresse soudain votre main. Dialogue de femme qui attend quelque chose mais quoi ? Son esprit virevolte dans mes rêves d'un soir.

 

Trois femmes qui ne sont que des fantômes et qui le resteront. Elles auront croisé votre regard un moment donné, un moment particulier. Sur le moment, vous ne verrez qu'elle puis vous aurez tout ce temps libre à vivre sans elles.

 

Le monde se déplace parce qu'il y a des hasards ; eux seuls vous conduisent au bon endroit. Le hasard est le synonyme de destinée. Les portes de métro attendent que je me décide. J'attends, compressé contre les autres, je n'ai rien à faire nulle part, j'attends que les portes se referment, mais comme avec Hélène, elles ne se referment pas ; alors je descends parce que j'ai quelque chose à faire et que je ne fais toujours pas ; me poussant à me contrôler. Je remonte les escaliers, prends le boulevard, retrouve mon chemin. Des enfants revenus de l'école jouent devant la porte ; gentils, ils me l'ouvrent. “ Bonne journée ” me crient-ils.  Je m'approche de cette femme que je reconnais, malgré le temps que nous avons franchi. Elle m'écoute et me répond. J'étais venu chercher quelque chose ici et je repars avec, encore plus désemparé. Qu'avons-nous fait pour en arriver là; qu'avons-nous fait pour distiller ce goût de silence qui germe en nous, dans nos entrailles, dans nos veines et dans nos vies? Je ne suis pas le même, un jour un salaud, un autre un crapaud, un autre un désemparé. Je souris, puis je rentre me vider dans ma jupe, parfois, j'imagine aimer quelqu'un qui n'est plus vraiment là et l'aimer avant tout parce qu'il n'est plus là. C'est ainsi pour elle, elle n'a pas changé de sol, elle est restée dans son cagibi à regarder passer les hommes qui lui arrachent du plaisir. Je suis passé là, un jour de pluie, alors que la douceur du soir revenait entre nos deux fantômes. Elle se laissait caresser en silence car elle savait que le bruit des départs ne leur correspondait pas. Elle savait qu'entre deux êtres qui se lient, le silence est parfois la meilleure des préparations à la fuite, au mensonge que nous pratiquons tous devant les difficultés de nos égoïsmes. Je ne sais pas ce qui m'a pris, le métro, des enfants, et me voilà plongé dans des siècles passés. J'aurais tant préféré que cette femme me réponde: “ Non cher monsieur, elle a disparu. ”

 

A. possède le charme que possèdent seules les vraies solitaires, celles qui s'échappent volontairement des êtres vides et égoïstes. Elle attend du haut de ses 19 ans que quelques années lui dessinent un charme de femme. En attendant, elle est l'enfant qui patiente. Embrasser sa bouche devient immédiatement un acte dangereux et fascinant. Ses yeux s'extasient d'avoir reçu un jour cette douceur qui ne correspond pas encore à son état de pureté féconde.

 

A. est arrivée il y a à peu près deux mois et nous avons déjà transgressé tous les codes de la solitude et du silence. Nous nous sommes arrêtés sur chaque petit instant de notre vie que nous ne parvenions pas à démêler seuls. Très vite, je me suis habitué à ce qu'elle était, une enfant tiraillée par sa féminité. Pas de peur, ni de panique, je m'approche de ses yeux qui brillent comme ces perles que l'on accroche aux lucioles. Je divague, je veux m'enfuir, je prends quelques résolutions stupides, je joue le jeu de celui qui gouverne, qui mitraille, qui fuit. A. c'est la correspondance de la grâce accompagnée de ce qui fait une femme. Des dents qui pétillent l'enfance, ces habits que l'on ne dissimule jamais que pour montrer ce qui se cache à l'intérieur, elle s'est mise du rouge à lèvres pour se vieillir de quelques mois, peut-être pour se rendre encore plus incroyablement belle, peut-être aussi parce que c'est son jour de sortie. Etre avec elle, c'est ouvrir doucement un livre pour y voir ce que l'on va trouver ou peut-être dérober d'une intime confidence. Elle se faufile entre les démons qui lui veulent du mal ; elle inspecte parfois ce qui recouvre mes mots et ne me pose aucune question. Elle est libre parce qu'elle est féminine mais elle me dit que je me suffis à moi-même. Un homme qui aime la beauté ne peut se suffire à lui-même ; au contraire, il n'est jamais rassasié. Il contourne, il feinte, il trompe, il lâche la proie pour l'ombre, l'ombre pour la proie, en fait il se trompe de chemin parce qu'il est esclave de sa tyrannie. Merveilleuse, unique tyrannie, intime obstacle, féerie de chaque goutte de solitude. Je ne suis pas arrivé à l'instant crucial, là où il y a un corps qui effraie en effleurant un autre corps, celui qui espère, qui attend et qui en joue. De quelle matière celui-ci est-il fait; et que règne-t-il dans sa mémoire? Toutes ces histoires noyées dans le passé, ces courses contre soi-même, ces idées de mort violente et ces violentes décharges électriques que lui ont procuré tous ces corps, corps morts depuis. Mais ce corps est bien vivant, emmitouflé dans ces écharpes de soie. Tout chez les femmes est dissimulé en légèreté, en feutre fin, en caresses esquissées. Chez A. il y a de cela, sauf qu'elle commence sa vie de femme. Elle a arrangé ses cheveux qui lui donnent ce caractère sauvage, peut-être s'est-elle plu à mettre sa peau au contact d'autres substances pour se vieillir, pour s'enfoncer dans sa propre image. Mon corps étouffe, il est très calme mais gesticule lorsque la nuit nous sépare. Il est déjà contaminé.

 

Mais on arrive très vite à la fin de l'histoire, deux vies qui s'entrechoquent pour mieux se distancer. Echec des années.

 

On se promène avec des douleurs atroces dans tous le corps, nous persistons à aimer cela, à se dire que la vie nous réserve autre chose, un jour avec et un jour sans. Une vie sans, une vie avec. Chaque journée éloignée de cette voix minuscule ne paraît pas plus morte qu'avant. Pourtant elle l'est définitivement. Nous continuons à mentir parce que nous nous mentons sans arrêt. S'il fallait avouer sa sincérité, nous nous retrouverions comme des enfants blessés et seuls.

 

Nous nous retrouvons ainsi, de toute manière, avant, après, même pendant l'observation de sourire dérisoire. J'essaie de capter la moindre infraction de son regard, ses pupilles se dilatent, elle n'est pas gênée, ni même intimidée; elle a 19 ans, et j'ai l'impression d'en avoir 15 malgré les insanités que je balance un peu partout autour de ma peau. A chaque intonation, clignement, bruissement, effleurement, je me vois sombrer ou renaître ; pourquoi chaque cause de connaissance doit se produire dans le contact des corps ? Un livre dans une main, un son dans l'oreille, un corps dans ses bras ? S’approcher et craindre le démon qui fuit et qui se justifie. Ne plus rien faire; attendre, attendre que le temps décide finalement à passer; par précipitation, par ennui, par déraison, nous attendons que ces choses imprévues viennent vous contaminer du seul bonheur possible ici. La fleur rouge s'étend sur le parterre de fleurs. Enfin, là voilà, inattendue, jamais vue. Alors, il fallait vraiment attendre, attendre que je la rencontre alors que je l’avais vue quelque fois, quelques heures vides. Que vais-je faire d’elle ? elle était si imprévue. Si différente des muses du métro, des grandes sentimentales, des femmes fatales et des timides invisibles. Que faire quand sa jeunesse va s'étendre encore un peu plus ?  Que faire lorsque je me mettrais à rêver ces années déjà lointaines car pleines de minutes déjà filant dans ce Paris sombre ? Que faire lorsqu’elle fera de moi un souvenir passager évoqué entre deux horloges qui sonneront une année ? Que faire lorsqu’elle fiche le camp en permanence ? Basse littérature pour remuer ce qui ressemble déjà à des cendres. Extrait du jour.

 

La fleur rouge qui se situe entre Laurent et moi, c'est elle. La justification du monde, d'une vie, d'une période de vie ; de ce moment où tout coïncide, où tout est logique subitement. Les voici réunis tous les deux, inconnus, tout droit sortis du monde, de ce monde immonde, dégueulasse qui pue le sang et la mort. La solitude des morts, la multitude des chiens. Ils ne se connaissent pas, je les réunis ; pour un peu, je les marierais. Je trompe ma femme avec ces deux êtres. Dès qu'elle a le dos tourné, je me précipite chez l'un ou vers l'autre. Je recueille le peu de vie qu'ils parviennent à me confier. J'emmagasine, je leur donne un visage, une voix, un style. A. c'est Anaïs, bien évidemment, la curiosité du siècle, le début du néant, la fin de la vie défendue, sa disponibilité grandissante la rend de plus en plus lointaine. Elle préfère parfois retrouver sa mère, sa flûte à bec, son sommeil pour affronter les journées qu'elle affronte à 19 ans sonnés plutôt que de succomber à la pluie fine. Je me répète inlassablement, je n'ai plus 19 ans mais quel âge je représente véritablement ? C'est le même problème chez notre ami Laurent. Oui, il perd ses cheveux, il s'enclume de canassons désopilants, il rode avec des clochards mal rasés, il se parfume à l'eau de Cologne, il visite sa mère qui ne le reconnaît plus. Mais quel âge font de lui son langage et sa peau ? Qui sont-ils ? Anaïs s'étend sur des ruines qui ont construit son présent. Il y a deux ans, je me faufilais sous des abris bus, des gouttières du 14è arrondissement, je pensais à eux, je savais qu'ils se mouvaient, qu'ils pataugeaient là où ils étaient pendant que je ruminais mes malheurs entre les cuisses d'une rescapées de la solitude. Je la touchais pour recourir l'espace d'une nuit les trous béants laissés par ses allers et retours sans personne. Je la touchais ainsi en patientant. L'an passé, je recollais les morceaux et me voici de retour entre eux. Il y a l'ami qui ne répond plus, désireux de s'oublier lui-même. Il y a celui qui, s'il était femme, deviendrait la muse des poètes embaumés.

Je fais un effort pour lui parler, puis je suspends mon corps tout en le suspectant; je l'observe qui ignore ce qu'elle me donne en frottant ses cheveux d'ébène. Je me retiens de ne pas l'effleurer un peu plus brutalement, je suspends la séance. J'ai tout ça à écrire à quelqu'un.

 

On écrit pour transmettre quelque chose ; on voudrait qu'un autre ait compris grâce à sa lecture. Nous échouons doublement, déjà il ne comprend rien et d'autre part, il n'a pas écrit ce qu'il a lu. En fait, l'écrivain se transmet son malheur à lui-même, comme s'il n'en avait pas suffisamment. Certains, à force, comprennent, et se flinguent. C'est l'écriture puis la lecture de sa propre création qui renseignent l'écrivain sur son malheur. Le lecteur, lui, est un témoin, un passant qui assiste à un accident. Il voit cela de loin; sur le moment, il est choqué, puis il rentre chez lui.

 

Ne rien faire de ce qui ne provoquerait pas directement notre bonheur. Mais le bonheur se situe précisément là où nous cherchons sans pouvoir l'atteindre. Le bonheur dure une soirée, une nuit peut-être, jamais au-delà. Ensuite, c'est autre chose, un état indifférent. Et tout le remplissage qui vient s'affaler, se greffer à notre masse graisseuse et dont on se passerait bien.

 

Se libérer d'un amour, c'est tout sauf se libérer.

 

Je me rends compte avec désolation que je suis un sentimental.

 

Il n'y a que les chanteurs qui souffrent.

 

Qu'est ce que fût cette année ? Du temps bouffé et plus personne qui ne se souvient.

 

Une femme n'a que son travail pour ne pas penser à sa condition, elle se noie dans le travail, c'est affolant, voir sa beauté se faner dans le travail. Et puis de temps en temps, elle repense à ses poupées et se donne au premier venu.

 

L'art n'est rien, il suffit juste à son créateur à se nourrir de ce qu'il produit lui-même. Encore une fois, il n'y a pas de public en art ; juste des témoins.

 

La fleur rouge s'est laissée faire, elle a succombé aux blessures amères de son cœur. Pour les combattre, un seul remède, la peau. Le corps, l'autre qui se métamorphose en abris pour terriens démunis. Elle sait qu'elle ne doit pas s'abandonner mais elle s'abandonne d'autant plus. Je ne suis que le réceptacle de ses tiraillements vers la douceur. Je ne parviens pas à m'infiltrer totalement dans son palais. Elle sait qu'elle devrait remonter tout cela, faire défiler quelques souvenirs pour ne pas plonger dans un autre. Mais le corps est plus fort. Elle s'endort, effondrée de lutter, recouverte de sueur et de grâce.

 

Déjà, je stocke les quelques reliques que je vais lui confier avant que tout s'éteigne, que tout s'efface. Je sais que sa peau d'enfant ne retiendra pas ce que j'y laisse lorsque je me laisse emporter par son masque de chair. Autant embrasser un squelette car l'eau ne marque pas les substances. Alors je lui laisse quelques traces de moi, des mots que je glisse ici, ces réponses grossières à ses questions légitimes. Ces réponses qui savent l’écarter de ce qui ne nous attendra pas. J'essaie de lui montrer ceux qui m'ont guidé, ces voix que je repasse en sillons modelés, ces images de ceux qui, éteints, ont illuminé pourtant quelques tristes soupirs. Si le corps ne reste pas, l'âme demeure encore un peu de temps. Je dissèque les minutes que je ne revivrais plus ; j'inspecte son corps qui se retirera de mon emprise, j'ausculte déjà la prison qui me retiendra d'aller la chercher alors que le temps nous aura bien amochés. Il n'y aura plus de trace d’elle ailleurs que dans ce livre. Ce livre lui appartient car elle y est rentrée alors que je ne l'attendais pas. Elle a pris possession des mots en se laissant guider par les miens. Elle n'en sortira pas ; et c'est ce qui compte; ne jamais sortir d'un livre.

 

Eddy a pris la place de tous, il est l'oiseau rare blessé.

Devant ce qu'on appelle réalité, il répond par la jeunesse, il est de tous les combats, il affronte les risques en les ôtant simplement de sa vie. Il est la vie même. Je crois qu'il ne voit pas ; or il voit ce que personne ne voit; il est celui qui se change en autre. Il est l'œil qui scrute et l'oreille qui surprend. Il est le sourire dans la tempête, la chaleur dans l'ennui, la présence dans l'ineffable solitude.

 

J'essaie d'agrafer quelques sourires sur sa peau d'enfant doré. Je fixe ses yeux qui se dilatent à n'importe quelle heure du jour. La morale condamne cela, elle me condamne mais je ne réponds plus de rien. J'ai opté pour la douceur.

 

La littérature est une extrapolation de la réalité. Elle plaque des mots irréels en société à une réalité catastrophique de faiblesse et de tiédeur. Tous ici sont transfigurés par quelqu'un qui s'arrête et qui compose. Notre vocabulaire comme certaines idées ne sont faits que pour la seule littérature. Laurent, Anna, Eddy, ces êtres bien réels, ont pris une forme littéraire, voilà tout.

 

Anna a pris la forme de mes désirs. Elle se formate à mes caprices. Je profite de son jeune âge pour me jouer de sa faiblesse. Elle m'appelle de ses grands yeux d'enfant un peu perdu. Je prends son corps, elle se demande qui je suis. O grand dieu ! Qui je suis ?

 

C'est un amour interdit, un amour que tous rejettent parce qu'il occupe soudain une place gigantesque. Je ne peux lui avouer qu'il balaie tout, qu'il s'empare de tout mon corps. Elle et moi nous rencontrons cachés mais dans des lieux publics. Pas d'endroit où s'attacher. Alors les rues, les parcs, les bancs prennent possession de nous. Ils nous racontent notre histoire, délicate, sensible, impénétrable. Son corps tend à m'échapper car le vent tisse sur ses yeux des sillons de brume. Elle voudrait que tout soit simple ; que les corps se réclament en liberté. Son sourire enchante chaque instant qui fuit. J'essaie de ramasser ces instants, de fortifier ces fondations qui pourraient s'écrouler d'un moment à l'autre. Mais elle tient le coup, elle accepte, elle m'accepte dans mon égoïsme, dans ma lâcheté de tous les jours, dans mes mensonges, dans ma luxure, dans mes pires péchés. Je ne savais pas ce que je faisais avant, comment je tenais, je restais en vie. Elle a un don assurément. Elle transforme et puis elle chante. Je lui ai déjà expliqué que seule la beauté me retenait ici-bas : la beauté d'une action, d'un visage qui soudain s'oublie dans un autre, d'une note de musique qui s'échappe, d'un acteur qui baisse le ton, de ce manque idiot qui nous pousse à nous frôler comme des lapins. Chaque silence l’appelle à la rescousse. J'ai trompé tout le monde, j'ai fait souffrir ceux qui ne le méritaient pas. Mais je continue la route jusqu'à ce que je me noie moi-même. Ce mois d'avril trépigne, il est calme ce soir, comme s'il n'y avait jamais eu deux corps qui se sont échangés, qui se sont vidés de toute leur senteur. Il y a eu ces défilés entre les tombes, ces cris poussés dans les cimetières, ces absences contrariées dans un duvet en plume d'oie, cet ami qui s'approchait pour connaître le fond d'une telle descente aux enfers, ces retours entre deux heures, ces silences d'interminables senteurs ; cette attente d'un roman. Aujourd'hui, je sens sa peau.

 

Comment expliquer le plaisir qui s'entaille dans la faute ?

 

Chaque jour qui grandit nous fragilise et nous transperce de toute sa masse osseuse.

 

- M. qui voit juste : “ quel est ton programme de la semaine ? ”

- Mentir.

 

Ce qu'il y a de terrible dans l'amour, je ne le dirais jamais assez, c'est l'inévitable moment des corps distants, quasi inconnus et lointains.

 

Combien de lignes va-t-elle prendre ?

 

En embrassant, elle s'accroche, elle saisit tout ce qu'elle peut. Que restera-t-il dans sa bouche lorsqu'elle jouera l'indifférente?

 

Le seul plaisir dans l'acte amoureux est la senteur ; rien de plus. Le reste n'est qu'occupation idiote. Chaque senteur de peau est la découverte la plus profonde de l'autre.

 

Ecrire c'est du silence raté.

 

J'écris pour me lire.

 

Eddy lorsqu'il pense à elle baisse la tête, il ferme soudain ses lèvres, ses yeux sont comme définitivement éteints, il est ailleurs, il est avec elle au plus profond de sa solitude corporelle. Et le silence qui appelle cette voix du passé.

 

V La Chute des songes

 

En attendant, la fleur rouge a tout balayé sur son chemin ; elle a provoqué ma chute, ma perte tout en me prenant la main. Elle se tient à mes côtés pour panser mon malheur. La fleur rouge est arrivée et elle a tout détruit sans avoir la moindre responsabilité. Restent nos deux corps disloqués et nos âmes enchevêtrées dans la solitude.

 

Ils ont fait de moi un mort. Un mort qui se déplace parmi les êtres, parmi les rares choses vivantes qui l’entourent. Toute ma vie, j’ai rêvé d’être un mort ou plutôt, je me représentais ainsi, disparu, perdu, seul dans une caverne de verre à compter les pas d’éternité. Aujourd’hui, je me déplace ainsi, fustigeant les imbéciles, ruinant mon temps, jugeant ce temps infécondable qui me serre la gorge.

Il m’arrive de repenser à ma vie, celle que je menais avant ce foutoir, ce néant, avant la sueur des foules agglutinées, des regards de haine, des massacres de sang. Mais ça ne sert à rien, je vis ma mort car c’est elle que l’on m’a présentée.

 

Le présent est vivable à partir du moment où on le sent passer, où l’on sait qu’il est provisoire dans l’instant inéluctable. On se réveille en se disant : “ j’ai pu arriver jusqu’ici, je suis intact, peut-être jeune, en tout cas vivant, simplement vivant. ”

 

Partout autour de nous, les loups nous inquiètent ; ils se sont déchaînés dans le plus grand des silences ; sculptural, secret, entêtés dans le renoncement et l’attente. Ces loups (c’est bien connu) sont ces hommes et ces femmes qui ont décidé de perdre leur identité par orgueil, par lâcheté, par faiblesse et par haine. Et pourtant, la vie n’est qu’écume déposée sur un banc de bois, inutile et miséreux.

 

Je me savais condamné le jour où j’ai sorti mon premier mot.

 

De ces histoires enchevêtrées, de ces silences, il ne reste que des mots, seuls témoins retrouvés.

 

Cette incapacité à voir l’utile et le nécessaire.

 

Tout ce que l’on entreprend n’est que l’acceptation totale du néant.

 

De mon vivant, j’ai toujours vécu l’activité de ma mort.

 

Plus j’observe le monde bouger autour de moi, ces hommes cravatés, ces filles à la peau trop douce, ces vieilles au cabas trop court, ces enfants silencieux, plus je me dis que notre place n’est pas là mais dans un cercueil, à l’abri, dans le fin fond de la tombe.

 

Mais la peau reprend le dessus, cette fille qui devient femme en se tordant sous l’empreinte de ses gémissements, ces fameux gémissements qui la plupart du temps ne signifient strictement rien. La comédie permanente des femmes.

 

Que de temps libre nous laisse la vie pour penser le suicide et panser ses plaies.

 

Je cherche l’or du texte.

 

Les femmes, encre rouge et fleur bleue ; maîtresses en cruauté, en amour et en départ.

 

Cette fleur rouge, tant adulée, tant recherchée, puis rejetée au rang des recluses. Délaissée, trompée, oubliée. Et néanmoins ce respect qui ne s’attaque pas.

 

Se lasser d’une femme, c’est percer le mystère. Tant qu’il demeure, il est difficile de s’en séparer.

Se lasser d’une femme, c’est offrir ce mystère à un autre, en retard.

 

Quel homme retient une femme, dans sa tête ou dans sa vie ?

 

Que de cigarettes non fumées, d’alcool non ingurgité, et de temps passé.

 

Tout ça va finir comme ça avec ce nouveau goût d’inachevé.

 

Chaque fin d’histoire nous ramène malgré nous à chaque manquement de notre piètre existence.

 

On peut pardonner à un mort son absence, à un vivant jamais ; c’est la pire injure qu’il puisse nous faire.

 

Que faire d’autre au fils des années que recommencer en plus vieux les mêmes promesses, les mêmes fautes, les mêmes manquements jusqu’à ce qu’épuisés, nous sombrions dans le néant ?

 

Je cherche l’or de la chair.

 

L’art est le seul moyen de sortir réellement de sa misérable existence.

 

Une femme infâme.

 

Le désir se trouve au centre du sourire.

 

L’imprésent, c’est l’instant du passé.

 

La littérature est le savon de l’âme ; elle tente de nettoyer nos péchés.

 

Les choses ont changé, l’amour est une affaire de guerrier, tout simplement, un combat contre l’être aimé pour le rendre esclave de nos désirs.

 

Les corps sont les premiers linceuls qui nous recouvrent, ils nous habituent déjà à la tombe.

 

Je n’ai pas su te retenir, je n’ai pas su me retenir.

 

Vie de papillons

 

A présent, j’observe l’aube se lever sur ce grand cimetière ensoleillé de silence.

 

Connaître une femme en lui faisant l’amour, découvrir ce qu’elle a de plus enfoui avant qu’elle ne vous parle de ses canaris, de sa mère et de son examen d’entrée.

 

Le seul examen d’entrée pour un homme se trouve entre les jambes de cette même femme.

 

Ne plus rien attendre de l’existence mais ne plus se morfondre sur sa nature, savoir patienter pour quelques gouttes de bonheur saisies. Et la longue attente des suivantes.

 

La meilleure façon d’oublier une femme est de s’oublier dans une autre.

 

La seule véritable tendresse que l’on peut donner à défaut de la recevoir provient des animaux, je pense au chat notamment, qui est totalement désintéressé à ce niveau-là. Vous rajoutez sa majestueuse grâce et son incroyable beauté et vous obtenez la tendresse. L’homme qui caresse le chat ou le chien donne de la tendresse. Dès qu’il y a attirance, la tendresse s’effondre au profit d’une guerre terrible.

 

Une femme sait donner de la tendresse ; l’homme en est incapable ; l’embryon du désir est bien trop puissant pour lui. D’où l’inexorable malentendu.

 

Je ne peux me passer de la beauté d’une femme, de sa compagnie si.

 

Le seul progrès moral ici-bas consiste à se désintéresser totalement de soi-même.

 

Mettre fin à ses nuits.

 

Ecrire à en perdre Hélène.

 

Ne jamais rien rechercher d’autre que le plaisir charnel. Accomplir le reste avec le plus grand désintérêt.

 

Des milliards et des milliards de morts, et un homme qui persiste à vivre.

 

Il n’y a rien de plus grand que de croire en sa totale inutilité et du coup en sa totale liberté.

 

Ne plus rien espérer d’autre que la découverte d’un autre corps. Le reste n’est que barbarie, égoïsme, solitude, dépérissement, ennui et hypocrisie.

 

Ne plus croire en rien, se laisser porter par cette absence visqueuse qui nous troue la peau, et attendre qu’une femme vienne se reposer, au calme.

 

Le mépris à visage humain.

 

Dans le silence des grands espaces intimes, je réclame la tranquillité et la passion la plus brutale.

 

Le seul mépris digne de ce nom est le mépris du méprisant.

 

Le temps est un œuf et nous sommes le jaune. Or il y a les œufs durs, à la coque, pochés, etc.

 

Toute la difficulté de la vie se trouve dans ce que l’on va faire au moment présent ; ça ne va pas plus loin. Les bons moments comme l’ennui s’oublient aisément et peu importe que l’on se soit ennuyé à une période donnée tant qu’elle est passée. Restent les mauvais moments qui eux conditionnent souvent notre présent.

 

Il y a clairement un mystère spirituel dans la beauté physique.

Il y a clairement un manque de mystère spirituel dans la laideur physique (chez une femme bien entendu ; chez l’homme, c’est un peu plus compliqué).

 

Trop de sexe tue le sexe ; il faut tâcher, comme toujours, de doser le tout ; et c’est ce qui est le plus complexe à organiser ici-bas. L’homme est incapable de doser ces jours, il est la victime de ses abus, même les plus banals : travail, famille, argent, culture de masse, amour conventionnel.

 

J’ai 26 ans et c’est la première fois que j’attends mon père. Drôle de sensation !

 

Nous manquons terriblement de femmes de 30 ans. Le RER croule de gamines, de minettes, de vieilles caboches et pas une femme de 30 ans. Mais où sont-elles ?

 

Notre société est à ramasser à la petite cueillere tant elle est vomissable à bien des égards. Or ce sont nous qui sommes à la ramasse.

 

La passion la plus physique est souvent la plus spirituelle. Tout passe dans les fibres.

 

Autant la laideur féminine m’inspire la plus profonde indifférence. Celle masculine est presque un critère d’amitié. J’observe à m’oublier les réels paumés, les sacrifiés de la vie, les solitaires masqués que tout le monde ignore de la pire des manières. Il y a en eux une humanité qui les disculpe de tout défaut (j’entends moraux), de toute erreur, de toute stupidité. Il y a dans leur disgrâce un secret qui les rend bien plus humains et dignes que n’importe quelle femme, aussi belle soit-elle.

Il y a chez le délaissé rien d’autre que sa solitude qui s’étend sur son visage ravagé par l’injustice.

 

Lorsqu’on dit à un ami : “ J’ai envie de mourir. ”, il nous répond trois fois sur quatre : “ Arrête tes conneries. ”

Alors qu’il ne nous le dit jamais lorsqu’il nous arrive d’avouer : “ J’ai envie de vivre ”. Terrible incompréhension d’autrui.

 

Hélène “ la pécheresse ” déborde de senteur au pays du givre. Elle est l’illusion permanente dans un monde marqué de roches et d’usure. Hélène est de fer au pays du granit.

 

Le dilemme masculin : Quelle est la finalité de tout ça ? Pourquoi suis-je sur terre ? L’ennui, l’amour, la mort, etc.

Le dilemme féminin : Quelle boucle d’oreille va mieux avec l’ensemble ? Quel concours vais-je passer après mon bac +12 ? Quelle expo vais-je voir ce week-end ? Son travail, son corps, son sommeil, etc.

 

Ses derniers mots alors qu’elle pleurait toutes les larmes de son corps : “ Tu comptes vraiment pour moi. ” Depuis le silence et le trait oblique sur mon corps sans vie.

 

Il y a la mort des gens, mais avant il y eut la mort entre les gens.

 

Je l’aperçois de dos, comme à mon habitude, je me faufile entre les murs, et je la surprends en lui tapotant l’épaule. Je vois alors son grand visage d’une expression saisissante. Elle ne fait que répondre au rendez-vous que je lui ai fixé. Et déjà de dos, je savais que c’était elle qui m’attendait. vêtue de noir, sa chevelure blonde qui rayonnait là même où quelques mois plus tôt je cavalais vers la mort. Son corps comme une bombe de kamikaze explose à mes yeux parcourant déjà son regard merveilleusement hypocrite et dont l’habitude de troubler l’autre se lit déjà entre les lignes marquées de sa peau masquée de poudre. Je la sors de sa vie durant quelques heures de connivence incommunicable. Sa beauté est d’une force insoupçonnable. Moi qui attends depuis longtemps une femme que je n’attends plus, je l’ai sous les yeux en sachant pertinemment qu’il va falloir patienter encore quelques années avant qu’elle ne soupçonne en son corps la tentation subite de la faute à commettre d’urgence. En attendant, j’observe comme à chaque fois que la vie me la présente, disponible devant mes yeux. Ne jamais tenter de toucher son corps, ne jamais enfreindre ce code d’honneur qui peut encore préserver deux êtres de la séparation, de la distance définitive.

Mais l’homme est une tête à claque, un abcès se creuse dans son crâne et son obsession reprend le dessus. Il va falloir ruser, planifier, revenir au début, comme au premier jour de sa propre création, faire comme avec les autres. Se perdre toujours encore un peu plus pour qu’un jour, enfin, débarrassé de l’attente, notre cœur puisse exploser au vent.

 

On s’en remet, je vous l’assure, on s’en remet, mais mal. (7 octobre 2004)

  

Ajouter un commentaire

Vous utilisez un logiciel de type AdBlock, qui bloque le service de captchas publicitaires utilisé sur ce site. Pour pouvoir envoyer votre message, désactivez Adblock.