Simon Anger

 

 

L'IMPRÉSENT

 

Autoroman

 

 

 

 

 

 

 

 

"L'amour est une question d'identité. Qui aime a perdu son identité. Quel “ autre” a pu me désobséder de “ moi ”? Un “ étranger ” a pu se substituer à “ moi ”. Et le pauvre “ moi ” ressemble à un étranger qui a perdu l'adresse de son Hôtel. Il erre dans la Cité immense. Personne ne le comprend. Plusieurs se moquent de lui. Il tâche à se souvenir qu'il était Roi dans sa patrie. Il revoit l'or, le pourpre de son “ lit de justice ” immémorial et s'endort sous un pont."

                                                                                            Marcel Jouhandeau, Monsieur Godeau Intime, 1926.

 

 Aux personnages sans qui les modèles n'auraient pu exister.

 

Avant-Propos

 

La littérature doit se dresser devant la critique, telle est, dans un premier temps, la fonction première qu'elle devrait occuper aujourd'hui. Attention, il existe deux sortes de critiques, celle qui connaît son sujet, qui fonctionne sans a priori, qui renseigne, explique, explicite, enveloppe l'œuvre pour en ressortir les points cruciaux, et on la remercie. Puis la seconde, malheureusement plus fréquente, qui contamine les universités, les journaux, et qui instaure son autorité, ses lois, ses préceptes, ses règles comme si le genre littéraire devait plier sous son poids. Elle juge, elle hurle, elle condamne, elle ricane, elle piétine, elle ennuie. A Aurélien, la désignation de roman ne suffit plus, il faut lui prêter les termes d'autofiction, Au Voyage au bout de la nuit, roman autobiographique, à Nadja, roman surréaliste, à Hôtel du Nord, roman populaire, à Mes Amis, roman réaliste. Stop ! La littérature se moque de vos classements. Les genres, au XVII è siècle, l'avaient assez essoufflée. On discutait à en perdre la plume de l'importance de tel genre par rapport à tel autre. Aujourd'hui, on ne parle plus littérature, on parlemente sur l'aspect autobiographique et fictionnel d'une œuvre. Seuls ces débats intéressent nos critiques. “ Mais dîtes-moi, Monsieur, X c'est vous ou un personnage fictionnel? ” On s'en fout.

 A l'école des futurs enseignants, on nous étouffait avec la question du genre, apparemment crucial. Faut-il écrire Roman, Récit, Autobiographie, Autofiction, Mémoires, Roman autobiographique, Fiction autobiographique, Autobiographie romancée, Fiction romanesque, Récit romanesque, Roman fictionnel, Fiction récitée (j'ai même entendu dans la bouche d'une sommité professorale roman romanesque !)…? C'est avec mépris pour ces querelles, pour l'université, pour les critiques mais aussi pour les satisfaire dans leur misérable quête de la désignation que j'invente ici un autre sous-genre: l'autoroman, non sans jouer le jeu des fanatiques de la théorie. Car, je ne doute pas qu'il y ait un sens à tous ces emplois bien sûr, mais en aucun cas il est crucial pour l'œuvre. Hugo nous rappelait déjà la bassesse d'une telle querelle. Roman, Théâtre, Poésie participaient du même combat. Qu'importe si un roman est autobiographique, si Flaubert c'est Madame Bovary, qu'importe car tout se passe à l'intérieur du roman. Le roman est autonome, il s'auto-alimente, il n'a pas besoin qu'on le désigne. Il se désigne lui-même ou par son auteur. Cessez de vous approprier un écrit. Parlez du fond et non de la couverture !

L'Imprésent est un roman. Point. Mais il faut bien satisfaire nos amis théoriciens dans leurs subtiles interrogations; alors je m'explique en sachant pertinemment que cela n'a aucun intérêt à la compréhension de ce texte:

L'Imprésent est un autoroman, parce que l'autobiographie vient créer du roman (pas de fiction, tout est trop vrai pour parler de fiction ici), les éléments de ma vie projettent la narration; en cela ce n'est pas un roman autobiographique, c'est l'inverse. Ne parlons pas d'autobiographie romancée non plus car il n'y a pas lieu ici de raconter sa vie; mais de retranscrire la vie. Des éléments précis viennent donc structurer une esthétique, une réflexion qui entraînent la phrase à composer un cadre, un univers, une atmosphère. 

L'imprésent, au sens temporel, n'appartient à aucun mode, il est avant tout le temps littérature. Lui seul recueille, lui seul retient, lui seul préserve, lui seul expose, lui seul recrache, lui seul demeure.

Ce sont ces deux aspects, littéraires et temporels, que j'ai voulu développer à travers la misère suprême de notre existence.

En effet, le roman se situe entre deux points bien précis: le sujet et son existence. Là où le vide existe et la distance se crée, le roman intervient. Il est là pour combler un trou, une lacune, toutes ces failles qui nous pourrissent l'existence. Il est le vrai langage, le seul mode où la sincérité la plus difficile à transmettre existe et éclate. Sans le roman, l'âme humaine est silencieuse, la vie est glaciale. Le roman permet, non seulement de comprendre le réel, mais aussi de le déclamer. Et c'est dans le silence, une nouvelle fois, que l'on découvre les mots, ceux qui, enfouis au grand jour, dorment à l'abris, mais enfin libérés.

Mais on parle trop de l'importance du roman ou du livre dans nos sociétés malades. En vain car plus personne ne lit, et lorsqu'on lit, rien ne change. On oublie. La littérature n'est là que pour nous prouver son inutilité, malgré tout essentielle dans nos vies. Lisez ce livre, et oubliez-le puisque notre tentative échoue à chaque ligne.

 S.A., 26 juin 2003.

 

Première partie: L'IRRENCONTRE

 

 I Nous étions

Nous nous situions dans l'imprésent, une non-époque, une non-période étouffée par l'affront du vécu et de l'invécu, du moment et de l'immoment, entre le prestige du "maintenant" et la nostalgie de "l'après". Nous étions coincés ici, à l'abri de nulle part, entre deux interstices inébranlables, fades comme la mer, prisonniers d'un temps lourd et suppliant. Nous marchions, tête baissée, affrontant le bitume amer des cours d'immeuble, évitant les ombres passantes, trépignant sur d'obscures pensées, méprisant les heures inévitables à essuyer. Le parquet luisait, aussi brillant qu'un drapeau muré d'étoiles, les pièces avoisinantes étaient vides et lasses d'être désertées; nous étions pauvres d'être en dehors du besoin, sans matière ni projet. Les arbres trépignaient d'être branchés sur le secteur, des parcelles étincelantes nous éclairaient la vue; des chiens manifestaient leur mécontentement et se laissaient caresser dans le sens du poil, à l'inverse des femmes où il fallait miser différemment, y aller à rebrousse-poil. Les femmes: elles se trémoussaient comme des vipères repoussantes, se dandinaient dans tous les sens, nous lançaient leurs regards haineux, nous laissaient leurs seins en fantasme, leur visage bleuté en mémoire. Il n'y avait rien, juste des papiers que l'on balayait quand les feuilles mortes s'associaient à leur destruction, des trombones égarés sur quelques bureaux abandonnés. Palpitant sous les réverbères de ce qui n'était pas encore l'hiver, ni d'autres saisons tristes, nos cœurs bringuebalés entre deux artères, entre deux hémisphères, entre deux idées de sexe, se tiraillaient comme si vivre ne suffisait pas à leur pitoyable condition de souffre-douleur. Nous étions en vie, terrible condition, nous étions là, comme des frères embarqués sur le même navire prêt à sombrer, concernés par l'environnement, aimés, détestés, méprisés, adorés. Sans savoir les justes raisons du naufrage en question, nous arpentions, comme pour nous justifier d'un quelconque parjure, d'une faute immorale ou scandaleuse, les trottoirs restés vacants. Nous pleurions, de temps à autre, de n'avoir pu éviter l'irrencontre. La souffrance, elle, s'exilait sous nos vêtements et le silence traduisait sa triste expression. Nous marchions, les yeux fermés, trempés, trompés, tronqués par l'incontinence. Nous avions les pieds collés comme des sangsues sur le bitume amer des déshérités. Nous souffrions comme des vautours mais nous avancions, terribles, dans les murs (invisibles) de l'intemps à vivre à temps.

Les jours étaient inscrits sur nos désirs et nos fronts transpiraient devant les étangs. Des filles, libres de tout mouvement, nous souriaient parfois quand elles nous voyaient passer, la peau fade et la chemise noire, entre deux ruelles du quai Bourbon, en fin d'après-midi, à l'heure où les enfants rentraient du travail, leur soirée gâchée par ce qui leur restait à faire. Oui, les mômes de sept ans étaient plus occupés que nous, ils n'avaient le temps de rien, ils travaillaient beaucoup trop et avaient du mal à gérer leurs amours. Contrairement à cette génération, nous n'avions que du temps car celui qui nous occupait aux diverses taches de la vie ne comptait pas, nous vivions avant neuf heures et après dix-sept. Le hasard des brumes et des aiguilles nous appelait à coincer une cible, à suivre un manteau noir, un collant de femme mariée, un dos de bossus. Les clochards regardaient leur montre, ils avaient eux aussi un emploi du temps rigoureux, il fallait qu'ils s'amusent eux aussi comme les gens distingués.

 

 

II Le JE lointain

Un matin, le métro annonce la couleur, 8 heures 20, je rentre en bousculant les "assis" rimbaldiens du strapontin, qui, à cette heure, ne peuvent encore se douter qu'ils gênent déjà tout le monde, ces empafés du ciboulot, aux cervelles d'égoïstes triomphants; je leur balance un bon coup de sacoche sur le nez, en leur montrant que je ne suis pas d'humeur à discuter leur manque de civilité, d'intelligence, de gentillesse, et me faufile dans la rame, collé à la porte du fond, tout en portant mon livre de Conrad à mes yeux. J'en étais à la première ligne de la première page de son premier livre de mon premier jour de votre première fois. Une femme, ayant remarqué mon air (bien connu) désinvolte, un peu contestataire, mais surtout effacé, timide et halluciné me jette un regard d'une violente douceur, accompagné de quelques rides pré-quarantenaires.

- Vous ne semblez pas heureux, Monsieur; pardon de vous dire cela, mais vous faites peur à voir, vraiment, ça ne va pas?

- Qu'est-ce que ça peut vous foutre!  aurais-je pu lui injecter en la maudissant de façon méprisante (ou en la méprisant de façon maudite) . En effet madame, je vous remercie de me le confirmer.

- De Rien, ça fait toujours plaisir d'aider un semblable…

- Pourquoi, vous non plus ça ne va pas?

Station Dupleix.

- Si, si, au contraire, je parlais du semblable humain, voilà tout.

Elle renchérit:

- Moi, c'est le bonheur parfait, je suis heureuse, que demander de plus?  Être arrivée à trente-huit ans à cet état compulsif de bonheur foudroyant sans avoir traversé de grandes crises, que demander de plus?

- Rien, effectivement, me disais-je en ruminant une réponse.

- Et vous qu'avez-vous, si ce n'est pas trop indiscret?

- Rien, juste que je n'ai pas  renc…

- Quoi?   

- …  

- Qui…?

- Je ne sais pas, elle vit en ce moment entre deux instances, entre deux espaces-temps, elle n'est pas encore là, je la sens, elle vit, elle bouge, elle tremble, elle ne se rend compte de rien, elle se lève, elle parle et sourit comme une diablesse, elle m…  

Station Trocadéro

- Je descends là… Au revoir. 

- Oui, c'est ça, au revoir. 

J'avais besoin de mon seul ami vivant et absent: le temps, frère de la lutte, ami des ultras désespérés, des honnêtes gens, des jeunes illettrés. Je descendais du métro quasiment vidé, et me dirigeais tel un pantin embarqué par la foule sur le lieu exécrable de mon travail. J'en profitais pour glisser mes yeux fouineurs sur les hanches des quelques apparitions féminines qui bougeaient sur le quai comme des hirondelles virevoltant sous les réverbères du désir impitoyable. Je m'imaginais déjà…Non, c'était trop tôt. Je continuais la lutte, souriais timidement aux rares collègues qui comme moi étaient à l'heure. Dire qu'il fallait les supporter huit heures, ceux-là. Le temps: celui qui permettait de me réduire pour mieux agrandir mon support textuel; échange de bons procédés, l'affaiblissement développe; rien ne se perd, tout se transforme (seule formule de physique qui m'était restée en mémoire). Je pénétrais dans le bureau général du directeur spécifique, les portes se refermaient sur moi, je me vautrais sur ma chaise et m'adossais comme un faignant (ce que j'étais du reste) en attendant que tout puisse commencer.

Je rentrais avec cette impression envoûtante d'avoir accompli quelque chose de ma journée (le travail n'avait que cet intérêt d'où le terrible leurre; le travail n'était qu'escroquerie, tromperie, pis-aller, pire, une manière de mourir vite et en silence. Disparaissez après avoir mis votre tampon et votre signature). Je déblayais mes affaires et regardais du haut de ma fenêtre toutes les personnes qui n'avaient pas mon emploi du temps mais qui comme moi avaient cru servir à quelque chose (sauf que beaucoup en étaient persuadés). Tristesse, tristesse de ces collègues qui trimaient la journée entière, rejoignaient leur quotidien poisseux, et cela pour une double illusion: celle du temps et de l'argent (qu'ils n'avaient plus à chaque fin de mois et qu'ils croyaient reconquérir à chaque début). Cycle banal. Je remarquais que je changeais, que j'avais en tête un sourire vieux de cinq ans, des yeux tristes de plusieurs mois et surtout l'absence de toutes les inconnaissances du moment. Je me retournais au son des cloches, décrochais les poignets des portes, remarquais la beautés des hommes et des femmes qui vivaient en dehors de moi; ils étaient si beaux à se frôler la main, à se toucher comme des ventouses; moi, l'hypocondriaque de l'absence, je subsistais dans l'errance incertaine des lieux inexistants, des trottoirs où je n'avais pas encore eu d'histoire. Une aventure: j'aimais assez ce terme romanesque pour qualifier un amour de courte durée, dénué de sentiments profonds, dont l'intérêt se définissait par l'identité sexuelle. C'était souvent l'aventure, et je n'arrivais à rien donc j'arrêtais d'écrire pour le moment.

Je décidais juste de construire ce quelque chose qui prenait forme, juste avec une silhouette filmée par hasard quai Bourbon la veille de rien du tout. J'arrivais à destination; j'étais le moteur du bourdonnement, le nombril de mon corps, l'âme de ses formes déconstruites et paradisiaques. Je ne parlerais pas et resterais de plâtre. Je la laissais poursuivre sa course comme une enfant la veille d'une élection. J'écris V, Vie, Viens. C'est tout. C'était Tout. Tout. Je n'étais pas moi. Toi. Tu me manqueras, c'est certain. Quand tu vivras à partir du top départ. Toppppp. Je m'imaginais déjà son odeur, celle qu'elle transportait sous son pull gonflé, qui transpirait dans son jean non troué. Une odeur de cristal de peau qui a pris le vent toute la journée. Tu ne m'oublieras pas car tu m'as inspiré. Quinze secondes construisent quinze ligne mon amour.

 

III La vie sous l'artifice

Mon père avait atteint l'âge bâtard de cinquante-cinq ans; ni jeune, ni vieux, cet âge entre deux âges, il vivait encore pour son travail et sa famille, profitant d'une situation qu'il avait réussie à gagner, et dont il se vantait comme pour montrer qu'il n'y avait plus grand-chose à foutre dans la vie si ce n'est de se lever chaque jour à six heures. Je l'observais, je ne voulais pas qu'il meure, il semblait tellement robuste (non pas qu'il était gros) que je n'osais imaginer une telle fin pour un homme de son statut. Je le voyais parfois, le soir, quand lui et moi rentrions du travail; nous ne nous parlions que très rarement, jamais lui et moi n'avions su communiquer, alors je me contentais de le regarder vieillir en m'apitoyant sur le sort que nous réservaient nos vies. Je l'aimais, c'était une certitude, j'aimais son charisme post post-soixante-huitard, j'aimais quand il lâchait la proie pour l'ombre en grattant sa guitare en plastique. Peut-être existait-il des filles de vingt ans qui fantasmaient sur son corps d'homme-expérience; qui sait? Je n'avais jamais vraiment su qui il fréquentait dans ses bureaux de cadre de la fonction publique. Nous avions passé notre vie à nous éviter, à nous apprécier dans le silence; et ces quelques coups de fil que je recevais de lui, me rassuraient sur son état: oui, mon père, depuis que je le connaissais, n'avait jamais montré deux attitudes, et cela dans les pires périodes de sa vie. Sacré papa. Toujours fidèle à lui-même.

J'étais avec Marie, un prénom banal pour une fille écorchée de la peau. Je n'osais plus faire l'amour avec de peur de laisser des séquelles sur son corps; le moindre effleurement et la pauvre mettait des semaines pour récupérer, peut-être pour cicatriser ce qui devait rester ouvert; oui Marie était écorchée et d'une blancheur totale. Elle m'avait ébloui dès le premier regard bien entendu, et puis, après les quelques verres et promenades officiels, elle m'avait offert son corps fragile en retirant ses habits avec le plus grand soin. C'est terrible de voir une fille arriver à ce stade tragique de l'attirance, face à ses propres limites. À ce moment crucial, son corps m'appelait, il ne désirait que moi. Elle s'approcha, me couvrit entièrement et s'abandonna dans un silence étouffant de gémissements incessants. Je devais perdre la raison. Il n'en était rien; et malgré les quelques mois passés en commun, je ne sus la garder. J'avais essayé pourtant, un soir en la serrant très fort dans mes bras. Je regardais ce merveilleux visage au bord des larmes; je la serrais plus fort encore, me disant que l'union produirait son effet. En vain. J'assistais à la pire des choses à accepter pour celui qui s'en va, l'infâme distance des âmes. J'étouffais presque ce corps frêle, en le pressant comme une orange, en insistant sur le contact purement physique: “ ça va marcher, ça va marcher ” me disais-je tout en sentant la plus profonde solitude me prendre à la gorge. Le résultat fût désespérant, j'avais l'impression de serrer mon propre corps avec pour seul compagnon le fantôme du vent. Je quittais Marie. Sur la route du départ, la pluie mouillait mes chaussures; je me sentais déjà vieux; j'étais à peine né. Je touchais les murs, je rentrais dans un café, je demandais un croissant. On se sent toujours con dans ces cas-là; on n'a pas grand-chose à foutre et nulle part où aller. Je pensais à ces tristes jouissances qu'elle remplacerait avec d'autres. Marie était plus forte que moi, et malgré son corps qui glissait entre mes mains, elle était parvenue au désenchantement total. Je ne pouvais plus la conserver; d'une certaine façon, c'était elle qui partait, consciente du gros travail qui l'attendait: la rencontre d'un absent. Je ne l'imaginais déjà plus; ignorant totalement la vie qu'elle mènerait à présent pourtant si similaire à la notre quand nous nous affalions, les sexes face à face, prêts à se dévorer des yeux. Son sexe, je ne l'avais jamais vraiment aperçu; il m'appelait à lui mais ne se montrait jamais tout à fait. Faire l'amour à Marie revenait à le faire avec une gosse de douze ans; on ne se sentait pas à sa place; on n'avait l'impression tenace de commettre un crime. En cela, l'amour physique fichait la trouille, on n'y comprenait pas grand-chose.

Ma mère souffrait d'une post-dépression due à l'affaiblissement familial qui l'avait gagnée depuis quelques mois. Devant elle, je me sentais bien; on se sent toujours bien devant quelqu'un qui souffre réellement, je veux dire par là qu'on prend conscience de sa propre santé morale et physique. Bien sûr voir ma mère dans cet état me rendait mal à l'aise, moi qui ne l'avais vu pleurer qu'en 1984, à la mort de son père. Durant une longue période difficile, elle fondait en larmes à n'importe quel moment; je restais immobile, spectateur impuissant de sa triste métamorphose. Son visage, depuis toujours rayonnant, devenait subitement écarlate, puis se crispait en s'inclinant vers le bas; ses larmes, des vraies larmes de maman, se mettaient à ruisseler et la pauvre se cachait de ses deux mains meurtris comme pour se protéger du mal qui la terrassait. Ma mère redevenait alors un enfant. J'aurais pu pleurer à mon tour tant c'était triste de voir une personne de sa gentillesse, de sa bonté, de son dévouement, être à ce point rongée par la douleur. Une douleur mystérieuse, incontrôlable, irrationnelle. Elle me disait souffrir de violents spasmes crâniens accompagnés d'idées noires. Du coup, elle s'inquiétait pour ses enfants, se reprochant de n'avoir pas été une bonne mère. Elle en sortait petit à petit à coup de séances de psy, de relaxations, d'anti-dépresseurs, de discussions. C'est dans cette période transitoire que j'étais passé du rien au presque tout, de la lumière noirâtre à l'obscurité du midi.

J'étais loin de tout ce qui allait inarriver, inaparaître. Je tremblais des jours à ne pas marquer d'une pierre blanche. J'étais loin de Lucien, de Philippe, mais aussi de Laure, et d'Anna. J'étais en sursis, sans la moindre aspiration, seul l'air que j'inspirais témoignait d'un intérêt pour moi. J'étais oublié des scélérats que j'avais injustement croisés, des rats que j'avais incroisés jusqu'à maintenant. Mais tout ce charivari n'existait pas encore. Un peu d'impatience et d'impuissance s'il vous plait. Ne soyez pas trop méprisants, vous le deviendrez bientôt, ne vous inquiétez pas. J'avais la tête ailleurs, je pensais à toutes ces heures impassées, infinies, inexistantes.

 

Ton âme construisait ta silhouette. Tu flirtais avec les rossignols, tu t'habillais pour mieux te dévêtir; c'est ça l'intérêt des vêtements, les retirer, ensuite l'ennui s'installe. Je m'asseyais dans la pelouse, m'allongeais sur ton fantôme, te rêvais dans ce putain d'imprésent que j'espérais pour nous. Tu ne te contentas que de son frère ennemi, le lâche présent, le futile, l'éphémère mais surtout le perdant, l'oublié, le passé. Je prenais le seul plaisir qui me restait après ton triste passage, en repensant aux scènes purement inqualifiables qui avaient existé entre nous et qui devaient avoir pris une place enfouie dans notre cerveau. Je descendais dans le métro, fatigué par ton corps visqueux qui s'était donné comme un cadavre, sans le moindre mouvement, la tête perdue dans le drame que nous vivions. J'étais malade de ce qui suivait, je jouissais hors de toi uniquement, la tête vide, les épaules hautes. Tu n'existais toujours pas, alors il fallait que je te crée. Non, pas comme celle dont j'avais usé mon stylo à reproduire sur papier, mais comme une femme au prénom d'or; à la grâce transfigurée, comme celle qui me rendrait totalement vivant avec des bras pour l'entourer, une bouche pour l'effleurer et un sexe pour la quitter.

 

Seul le sexe permettait une véritable rupture, sans lui, pas d'absence, juste des regrets. La beauté de la femme était une injure au monde atroce de tous les jours. Cette même beauté perdue dans l'acte charnel permettait les combinaisons les plus désastreuses. Ça venait, ce n'était pas loin, je voyais déjà son doux visage.

Je ne voyais absolument rien, j'attendais, patient que le monde s'étende à mes pieds; j'avais connu certains de ces instants, vous savez, ceux où l'on se sent indispensable à l'humanité, ceux où l'on se met à courir comme un dératé pour assouvir ses désirs entre deux jambes, ceux où l'on méprise le monde. Je ne voulais pas renouveler l'expérience, cette fois-ci, je voulais vivre avec le monde, dans sa logique imperturbable de souffrance et de bêtise, de cadavres et de morts; en phase avec le néant et parfaitement heureux comme tous les imbéciles. Faux. Je ne pouvais accepter un tel compromis. Je passais d'août à septembre sans la moindre coupure d'électricité, mon salon rayonnait dans la nuit parisienne, seul et paresseux, prêt à s'éteindre pour le même lendemain. Je boulottais mon sandwich du midi loin de toute malencontreuse présence injustifiée. Je vivais mal, je vivais trop.

Cinquante-huitième jour de grève depuis le début de l'année. Un métro sur quatre. Je suis assis sur le quai, regardant mes "assis" s'agglutiner devant la porte bondée du métro qui stationne. Ils se poussent tous, pressés d'arriver sur leur lieu d'abattoir. Ils s'ignorent, se gênent, se poussent, s'injurient, se détestent, mais surtout se méprisent. On se croirait dans la jungle africaine. C'est déprimant de voir un tel spectacle. Incapable (moralement et physiquement) de passer devant tout le monde pour pénétrer dans la rame, je laissais défiler une dizaine de train avant de monter dans celui qui m'accueillit (je pouvais presque m'asseoir). J'arrivais au travail avec une heure de retard, mes collègues me jetèrent leurs reproches désagréables; je me taisais puis rejoignais mon poste. La journée pouvait débuter. Sur mon écran informatique, des nouvelles de Lucien; lui aussi semblait s'ennuyer. On était plus fort à deux, c'est sûr.

 

IV Lucien

L'ami indispensable; le refuge quand tout s'effondre (et dieu sait si ça arrive), le soutien, l'écoute, l'intelligence, la beauté, la culture, la générosité, la simplicité, la réflexion, la connaissance, l'originalité, la fidélité, la disponibilité, l'amitié. Il travaillait, lui aussi, il enseignait, il corrigeait, il préparait. Il photographiait l'absence, le silence et les toits des maisons, son chat dans sa maison de retraite, sa femme qui était un homme. Les années s'étaient succédées depuis que l'on s'était rencontré. Depuis, il n'avait été malade que trois fois (contre vingt-six pour moi), avait écrit dix à quinze fois plus que moi, et avait acheté une maison. Son âge ne lui avait pas modifié son visage d'acteur, son poids et sa taille ne lui avaient pas retiré cette allure artistique de poète anachronique et sensible. Lucien, c'était l'ami privé, il ne fallait personne autour. C'était aussi ma mauvaise conscience que la sienne transformait en bonne. Comment dire? Lucien était la seule chose logique de ma foutue vie; une énergie devant les méchants, une survie devant l'absence d'amour. Je pouvais lui cracher toute ma douleur à la tête, il encaissait; je ne savais trop où lui-même recrachait tout cela ensuite; il ne m'en parlait pas. Depuis toutes ces années, Lucien m'avait écouté pendant cinq mille quatre cent soixante-quinze heures; nous nous connaissions depuis cinq ans. J'avais fait ma moyenne. C'était de sa faute si je persévérais à vivre. Il fallait remercier ou s'en prendre à Lucien. Merci Lucien. Si j'étais une femme, je t'aurais demandé en mariage mais tu aurais refusé. À cause de toi, je passais de drôles de journées avec quelquefois une femme, attachée à ma main toute moite: “ tu ne t'en iras pas, toi, avec ton air à faire pâlir un veau? ” demandais-je à chaque fois. “ Mais non, gros malin ” répondait-elle (toujours à chaque fois). Les punaises étaient aussi vicieuses que moi indéséquilibré. On ne savait jamais sur quel pied danser, même avancer avec ces morues au visage de truie. Au moins avec Lucien, c'était toujours limpide. Entre hommes, on se comprend, n'est-ce pas? Quand il me demandait ce que je trafiquais, je lui répondais solennellement: “ je travaille à mon roman ”. Ça faisait écrivain.

Les lendemains cultivaient nos besoins, et nos ressources n'étaient apparemment pas taries. J'avais besoin d'une absente. Je construisais mon bonheur sur les défauts majeurs de l'inexistence. Avec, je luttais; sans, je sombrais sans m'en rendre compte.

 

V La mort de Daniel

     La mort, on en fait quoi? Il était mort lui aussi, mon ami n'avait pu réchapper à la violence du soir, au bitume amer de la foudre; son corps avait frappé, à la pire violence du monde, le sol ténébreux et son cœur d'homme à la fleur de l'âge n'avait pu supporter l'affront qu'on lui avait fait par surprise. D'un seul coup, Daniel n'était plus celui qu'on avait connu; il ne bougeait plus, il nous montrait à son tour que la mort est vide, qu'elle est la vie elle aussi, que nous vivions à cette non-fin, pour la disparition complète de tout. En observant ce corps si calme, lui qui savait si bien jongler entre douceur et violence (même si la douceur l'emportait sur ses fureurs), je ne pouvais m'empêcher de penser à l'absence inacceptable pour tout être sensible qu'il allait nous infliger. Bien sûr qu'on lui en voulait, il était si facile de rester chez soi à l'abri du destin pour vivre un peu plus que les autres. Les années avaient coulé comme de la lave et nous avions tous refait notre vie sans lui. J'allais me rendre sur le seul endroit permis pour les morts et restais des heures à imaginer la suite. Daniel était le plus bel homme que je connaissais et j'étais incapable d'imaginer une suite pour lui. Tout ce que je faisais sans lui rendait le tout incompatible avec toute idée de bonheur ici-bas; merci de nous faire des coups comme ça; putain, on s'amuse bien avec vous. Il manquait Daniel, partout; même dans le lit d'une femme, il n'était pas là pour me féliciter de ma trouvaille. J'étais l'orphelin de Daniel et je pleurais dès qu'il se manifestait trop dans ma mémoire; ma mémoire d'éléphant qui enregistrait tout. On était là, avachi sur des canapés, en haut des fenêtres surplombant le tout Paris, la lumière du soleil nous dévorant des yeux, l'air nous repoussant les cheveux; et lui dans sa prison de marbre, loin du sentiment terrestre. Saloperie de tout ce que vous voulez; vous ne me ferez jamais accepter ce cirque pourri. C'était bien trop dégueulasse. Je noyais mon chagrin dans le silence ou les spasmes frénétiques; rien n'y faisait, le bruit revenait, la réalité avec. Alors je redescendais sur terre, je reprenais mes activités bestiales, je sautais sur la première venue et je me réveillais en sursaut. Dans mon rêve, je devais rentrer chez moi avec personne autour pour me faire chier. C'est Marie qui m'avait appris le sale nouvelle.

- Quelqu'un est mort.

- Qui? Dis-moi! Qui putain?

- Daniel. Je suis désolée.

- …

- Un accident, il est mort sur le coup, il n'a pas souffert.

Je ne vous raconte pas le dimanche que l'on passe dans ces cas-là; on ne pense qu'à une chose: se foutre en l'air, partir le rejoindre. Merci la vie. Marie ne comprenait rien à la mort, elle trouvait ça logique; pire elle acceptait la destinée humaine la Marie à la peau blanche, pré-mortelle. Remarquez, c'est ce que je ressentais quand je la voyais, assise seule sur son banc du parc Monceau; cette fille vivait dans la ritournelle logique de temps destructeur. Elle était belle, elle attendait de vieillir en brassant de l'air dans son université. Marie m'avait annoncé la mort. Tout était là. Je ne pouvais, plus continuer ainsi. Perdre deux êtres en même temps, un mort et un vivant: la totale. On commençait déjà à reconstruire. Quoi? Ce qui n'était pas encore achevé.

 

VI L'homme imparfait

C'était l'homme qui pourrissait dans le crâne obscur des quelques femmes fréquentées durant les cinq dernières années. C'était Lucien qui avait permis cela, lui seul m'avait donné le signal départ de ma vie; il m'avait observé quelques jours, m'avait accordé quelques entretiens puis m'offrait le diplôme des vivants prêt pour le grand saut. Je débarquais dans la vie dix-neuf ans après mon arrivée sur terre. J'avais encore mes lunettes, mon pucelage, mes boutons, mes livres et mon suicide que je portais à la boutonnière depuis que Jacques Rigaut m'avait offert la broche adéquate. Avec Lucien, je découvrais l'intérêt de l'existence sous toutes ses formes: le malheur, la tristesse, la solitude, la mélancolie, l'ennui. J'appris durant les premières vacances que nous passions ensemble les joies d'avoir un ami plus grand, celui qui avait déjà vécu ce qui ne m'était pas arrivé. Il avait goûté à tout: au travail, à la paresse, à l'amour charnel, mais surtout aux problèmes personnels. Sur le visage de Lucien, se lisait une profonde gravité, cavité qui creusait parfois ses yeux comme des cavernes. Bien plus tard, je devais serrer son visage contre ma poitrine pour empêcher ses yeux de couler, et je rentrais dans ma chambre la chemise trempée. Après la découverte du malheur, inutile de dire que le suicide était exclu. La souffrance devenant de plus en plus fidèle. Bref, ma vie se concentrait entre les lectures obligées par le système carcéral universitaire de Baudelaire, Duras, Constant, Scarron, La Bruyère et mon ami Lucien qui m'en apprenait dix fois plus. Nous respirions les sentiers battus de Paris parfois jusqu'à trois heures du matin et nous rentrions nous coucher complètement usés par la puissance de notre amitié. Je me souviens avoir été plus affecté par un reproche de Lucien à mon égard que par une rupture que j'avais essuyée avec un amour de jeunesse. Chaque apparition de Lucien me faisait oublier la misère effective de mon inexistence dans les murs de mon école stylistico-latinienne. Il arrivait avec sa bonne humeur (Lucien a cette qualité de ne jamais se montrer au grand jour avec son malheur accroché à la boutonnière; il le laisse chez lui avant de partir) légendaire et m'emmenait dans les endroits rares de la capitale; il me racontait alors sa semaine d'étudiant en électrons, puis m'écoutait gémir à mon tour. Bien sûr lorsque Lucien n'était pas là, j'étais contraint de chercher le bonheur ailleurs. Je n'avais pas prévu de tomber si bas lorsque la providence me mit entre les mains de Claire, une erreur venue tout droit du froid. Elle était tombée sous le charme de ma pitoyable allure de type à peu prêt bien dans ses baskets et s'était mise dans la tête d'être mon amie. Évidemment, je fus électrocuté par tant de mystère féminin. Très vite, je me rendis compte de mon état. J'étais tombé violemment amoureux de cet ersatz d'étudiante en lettres. À cette époque, on ne me répertoriait pas encore dans la triste catégorie des obsédés sexuels; et l'amour que je portais pour cette jeune fille était d'une pureté sans nom. Pour moi, le corps ne comptait pas; j'aimais deux choses: ce visage fascinant et l'âme qui le constituait. Je n'avais dans la tête toutes les positions limites que l'on reproduisait entre hommes et femmes. Non, rien de tout ça; c'était un amour antédiluvien. Lucien qui était déjà un pur-sang s'étonnait de mon engouement quasi mystique pour cette fille sans importance. Qu'étais-je depuis dans son cerveau de femme oublieuse? Peut-être rien, encore moins que du passé; l'insouvenir. J'avais hurlé à la tête de Lucien, alors que nous nous étions perdus dans le XVIIè arrondissement à la recherche d'une station salvatrice en plein soir printanier, que je ne pourrais jamais vivre sans elle; je me l'étais persuadé peut-être pour m'obliger à lui rester fidèle malgré son ingratitude féroce et injuste. Il se taisait, ne comprenant rien au tourbillon violent qui s'était emparé de moi, mais acquiesçait; et oui, Lucien ne tombait jamais amoureux des femmes alors il se contentait de me regarder en essayant de me raisonner. Ah! Lucien et la raison. Reste que je dus rester dans mon lit huit mois consécutifs pour me remettre (mais s'en remet-on?) du départ de Claire après son ultime signe d'adieu à la sortie d'un RER : “ Tu n'as plus rien à voir avec moi, tu n'existes plus. Passe un bon week-end. ” Authentique! Que voulez-vous faire dans la vie après avoir entendu ça? Je vous le demande. Ma mère, inquiète de voir son fils ne quitter son plumard que pour répondre à Lucien au téléphone, avait fini par m'oublier totalement. Je dormais vingt heures par jour et sacrifiais mes vingt ans pour me venger de cet âge ingrat et sans intérêt. C'est à cette époque que j'ai eu des relations privilégiées avec mon oreiller. Je perdis dix bons kilos et faillis mourir de faim, ma mère ayant oublié de me nourrir trois jours de suite. Elle venait de temps en temps, les nuits où j'empéchais toute la famille de dormir en hurlant de douleur devant la perte terrible de la femme de ma vie. J'assistais à ce qu'une mère sait faire le mieux: être une mère. Elle me prenait alors la main en la serrant fort et attendait que je m'endorme totalement. Elle venait d'avoir cinquante ans et avait le sentiment de revivre les premières années de ma vie, lorsque terrorisé par l'école, je venais pleurer dans ses jupons: “ Maman lui criais-je, ne me laisse pas retourner là-bas. ” Maman m'avait toujours consolé, jamais elle n'avait renoncé à cette tache typiquement maternelle. Merci maman pour ton soutien, toi seul as su ne pas me faire désespérer des femmes. Lucien passait quand il le pouvait, s'asseyait sur une chaise et me veillait parfois tard dans la nuit. Le matin, je retrouvais une de ces lettres me souhaitant un bon rétablissement. J'avais des parents et des amis merveilleux et je pleurais une fille infâme. L'amour contradictoire pouvait commencer à étendre ses grandes ailes atemporelles. Il nous aura à l'usure, croyez-moi. Avant la rupture, Claire, dans un sursaut de rare générosité, m'avait accepté une nuit dans son lit. J'aurais eu deux ans de plus et je l'aurais sûrement violée dans sa mansarde d'étudiante, mais bon, ma pureté pré-adultère me privait des vices de ce style. Je m'étais contenté de l'observer durant son sommeil, je refusais de dormir afin de profiter de chaque seconde de ce moment délicieux. Elle était belle la vipère, presque une enfant calfeutrée dans son pyjama de satin. Quelle douceur sur ce visage reposé. J'effleurais son pied, touchais son bras, la regardais sans aucune réaction. Nous nous séparâmes le lendemain avec le sentiment infecte du drame à venir. Claire n'avait pas souhaité en arriver là; c'est moi qui l'avais poussée, et qui peut-être, avais révélé ses instincts les plus bas. Reste qu'elle me manqua longtemps, toujours. C'était comme ça l'existence, il y avait son cortège de saloperies. Dans ce genre d'irrelation, le temps prend une importance considérable, il nous éloigne du dernier regard, du dernier geste tendre, du dernier mot. La semaine s'étend dans l'absence et la souffrance s'étire, nous tiraille, nous harcèle, nous martèle le crâne et nous nous vomissons d'être nous-même à ce moment-là. Puis arrive le mois anniversaire, puis deux puis six et Claire luisait encore dans mes petits papiers. J'avais acheté un gâteau pour les un an; croyez-moi, ça se fête comme tous les anniversaires. J'avais tout vomi, je n'étais pas encore prêt. Lucien essayait pourtant de me faire décrocher un sourire, en vain, je n'avais pas ri depuis huit mois. Mes lèvres étaient toutes gercées, à moitié décomposées. Tout ça était loin à présent, et cette fille était morte pour moi. Lucien m'avait avoué à la fin des festivités son contentement de m'être fait quitter. “ Comme ça, on se sera plus séparés, tu commençais vraiment à jouer les absents avec ce trou sur deux pattes ” m'avait-il lancé quelques jours après alors que j'étais dans un coma dépressif avancé. Lucien avait un tact particulier lorsqu'il évoquait le sexe faible. Je rassurais tout le monde, je n'allais pas infliger la longue liste d'inconquêtes qui suivit après mes huit mois d'indisponibilité: Sarah, Anna, Sophie, Delphine…. Non, on n'en finirait pas. Reste que pour ces filles, je devais dépérir dans leur cerveau lorsqu'elles racontaient à leurs amants mon passage (souvent éclair) dans leur vie d'étudiante. J'avais pris la triste fonction d'homme passé, mais éternellement jeune, un peu comme un mort à la fleur de l'âge. Il est tout de même bon d'arpenter les trottoirs et d'être mort dans certains esprits; la vie permettait une rencontre puis instaurait deux parcours différents jusqu'au jugement final. Ah, le jugement final, quel plaisir de les retrouver avant le grand passage vers l'au-delà. On rentrait dans un sexe féminin, on souffrait de la fissure infligée, on se collait aux parois chaudes et humides de leur ventre, on se soufflait dans la figure, on expulsait de nos organes des sécrétions bouillantes, on hurlait notre triste extase et puis on se quittait d'avoir touché du doigt le bonheur frugal pour s'ignorer et se mépriser grâce au temps qui se jouait de nous. Foutage de gueule que tout ce cirque honteux. Il fallait passer à toi, mon inconnue patiente. Et puis plus le temps s'oubliait et plus la mort de Daniel me restait au travers de la vie, elle la rendait bancale, elle la divisait de moitié. Je déambulais de moitié. Je l'aimais trop, je t'aimais trop. On devrait faire quelque chose pour vous récupérer, vous les morts; revivre, refaire un bout de chemin ensemble, même si c'est celui du départ. On devrait. Alors, je traînaillais dans les ruelles à la recherche d'un sosie resté planqué, d'un passé resté cloîtré sur un boulevard, une parcelle d'ombrelle restée sur une passerelle. Mais non, bien entendu, il ne restait rien, pas même son nom gravé sur un banc qui aurait signalé son passage. Je le gravais à sa mémoire mais on était déjà du côté des morts.

Avant mon travail, je dépérissais dans des salles fermées, à écouter les élites pédantes et grotesques des agrégés de mes fesses me parler de balivernes grammaticales. Excusez du langage, mais ils s'étaient présentés comme tel au début de leurs maudits cours. J'étais donc assis dans une salle. Au bout de trois heures d'interminables discours sur la fonction clitique, je me levais en m'excusant auprès du (pro)fesseur: “ Excusez-moi, je me suis trompé d'études, d'orientation, de destin, d'avenir, de vie voir même de mort; il faut que je vous laisse à vos pérégrinations inintéressantes et débiles. Je me retire, perdez bien votre temps. Au revoir. ” Je m'éclipsais non sans avoir essuyé les rires cyniques des étudiantes mal léchées que j'avais coutume de rencontrer depuis mes cinq années d'université. Je me retrouvais dans la cour vide du campus, totalement libre, désespérément libre. Peut-être que cette année allait m'apporter une quelconque satisfaction. Il fallait en tous les cas s'y atteler. Depuis toutes ces années la Faculté m'avait épuisé. Je voulais juste me désennuyer. Il fallait désormais que je prenne les choses au sérieux et que je me consacre entièrement, sans rechigner, à l'intravail. Je devenais enfin un inétudiant qui s'insuicidait. Je me retirais des vivants parmi les vivants. On aller s'inamuser, croyez-moi. Je sautais à pieds joints dans l'inactivisme. Mon boulot actuel remplissait ce contrat, il remplissait mon temps et mon frigo voilà tout; et les années peuvent défiler très vite. On se retrouvait à quarante piges sans trop comprendre ce qui s'était passé. Tant pis. On verra après la mort.

 

VII L'infemme

On y arrivait car avant l'irrencontre, j'étais passé par les soins d'une présence effective et sans intérêt, c'était la troisième fois qu'elle s'était immiscée dans ma vie. La première fois, elle ne me vit pas et aurait pu très bien passer le reste de sa vie sans ressentir l'énorme besoin de ma présence. La seconde, je me jetai sur son corps en me roulant sur le bureau où elle était installée pour la presser contre moi. La troisième, c'était ici, sans contingence temporelle, une simple évocation: prénom Clémence. Pas de teint, ni de couleur aux cheveux, elle vivait en se souriant à elle-même, n'existait que dans mes silences, ne représentait pas l'image qu'elle voulait renvoyer. Asexuée comme toutes les femmes lointaines, elle vivait comme bon me semble. Je l'avais abandonnée après qu'elle m'eut abandonné par le silence le plus constant des abîmes. J'ignorais qu'elle dépérissait loin de moi; j'ignorais encore qu'elle était prisonnière d'elle-même. Les femmes sont décevantes, et si elles n'avaient pas les corps que l'on connaît, elles passeraient leur vie loin de nous, de moi du moins. Clémence semblait respirer à travers la beauté du monde; elle en était l'incarnation à l'échelle inhumaine. Elle gouvernait l'ensemble du cosmos et me présentait parfois son anatomie de tigresse excitée. J'avais toujours décliné ses invitations érotiques pour cause d'incompatibilité philosophique. Il était hors de question de ramener Clémence à un état de démence, même si cela faisait une rime riche. Je l'admirais comme un Magritte ou un Dali. Elle était un poème de Breton à elle seule. Je voulais connaître les mécanismes de son corps sans avoir à le découvrir. Lassée de mes expériences extracorporelles, elle m'en donna l'exclusivité en coupant définitivement nos relations: “ comme ça, tu m'imagineras mieux ” avait-elle dit alors que je lui pleurais un adieu déchirant que toute personne à peu près sensible aurait pris en considération métro Bastille. Une guillotine aurait suffi; la souffrance décuplait au fil des jours. Décidément, elles se taillaient toutes depuis quelque temps, qu'avaient-elles à chercher ailleurs? Sauf que l'imprésence de Clémence me rendait totalement paranoïaque. J'imaginais le pire alors qu'elle se dorait la pilule dans sa vie légère et frivole. Pour tout vous dire, j'étais incapable de porter mes désirs à destination; il était si facile de débarquer chez elle, et de la sermonner pendant des heures. Paresse, orgueil, fatalité, que sais-je encore? Je m'avouais vaincu et prêt pour une vengeance digne de sa beauté. Et je laissais pourrir le temps.

On me reprochait mon égocentrisme, cette façon de ne penser qu'à soi et à ses petits problèmes; je suis mon œuvre etc… Mais en parlant de moi, je parlais de vous et en parlant de Clémence, je rendais service à tous les délaissés du monde, les souffre-douleur des fantasmes exterminateurs des femmes; il leur fallait leur paquet de larbins; ça se voyait à leur tête de diva! Non, ne me remerciez pas, c'est aussi une thérapie que de le hurler et dites-vous qu'à ce moment je n'ai rien de mieux à foutre que de vous le dire. On passe son temps comme on le peut. Je faisais partie de leurs larbins moi aussi; elles nous aspiraient le sexe, le malaxaient, le tournicotaient dans tous les sens puis le jetaient avec le préservatif après utilisation. Forcément, le corps encore accroché suivait, et nous nous retrouvions dans la rue comme de vraies loques, vidés, vides mais surtout seuls. Et puis place aux gros bobos psychiatriques et affectifs. Les conséquences étaient terribles. Nous échangions nos organes en glissant notre cerveau entre les jambes pour inclure dans nos crânes malades notre sexe toujours prêt à fonctionner. Garde à vous! Il nous arrivait de soulever les jupes dans le métro, d'imaginer l'acte sexuel d'une inconnue à partir de son doux visage, de sa jolie dentition. Bref, tout ça n'était pas glorieux. Les regards vitreux se transformaient en extase de verre. Nous dévalions les escaliers roulant le radar en érection spirituelle. Nos yeux se logeaient sur tous les endroits enfouis ou sortis par la trop grande chaleur. Ahhh, les irrencontres absolues; celles que l'on faisait chaque jour dans la rue, celles à qui il manquait deux doigts pour y retirer le préfixe. Dans le métro, cette femme qui me regarde fixement, sans broncher, déterminée dans la lutte. Erreur de calendrier, ou médiocrité de l'inexistence, tromperie du destin; elle repart et le métro avec. L'inexistence existait belle et bien et sous toutes ses formes, triomphatrice dans l'absurde et le mépris. Nous n'étions que des irrencontres même ensemble. Nous rentrions dans nos appartements avec l'envie littéraire de tout vomir. Et puis nous nous couchions le travail accompli, prêts à cracher le lendemain. Sur papier timbré, j'envoyais mes désirs à Clémence: “ N'oublie jamais qu'il ne reste rien de nos prouesses infructueuses, de nos discours sur l'incompatibilité de nos rancœurs, des regards déposés sur nos corps. ” Elle ne répondait qu'à travers le silence, l'arme des lâches, la pire, celle qui s'incruste jusqu'à la sénilité. On oublie parfois des mots, le silence, jamais. De ce point de vue, les femmes représentaient la chute, l'ignorance, la gravité du monde, l'insensible balancement des êtres. L'ennui m'avait toujours accompagné dans toutes mes entreprises, j'avais donc pour but d'occuper mon passé et d'une certaine façon la présence lointaine de Clémence y était pour beaucoup; elle avait permis l'ennui, elle permettait à présent que l'on s'attache un peu à elle. Elle était le moteur de mon insuffisance, de mon inaptitude à combattre et à aimer le spectacle de nos virements. Son absence justifiait son être; pénétrer son corps nous ramenait aussitôt à l'irresponsabilité de nos âmes et à la chair morne.

 

Chaque soir, je me retrouvais, face à ce que tu avais laissé de décomposé, de pas fini, et tout ce que tu n'avais pas laissé. Je vous déconseille les sonorités en -ENCE; c'est fatal: Clémence, cette monture parfaite que l'on vend en vitrine; Florence, ce visage si lisse cachant sa monstrueuse médiocrité; Hortense, je ne l'avais pas connue.

 

Fort heureusement, une femme m'aimait dans toute cette médiocrité schyzoïdo-érotico-mortifère. Elle était mon bon côté et ne souffrait jamais puisque j'étais là à la bercer dans mes bras. Je permettais son bonheur; elle me le disait; j'assurais le bonheur d'un être sur la terre. Peu importe mon état, on fait rarement mieux. De plus, je le faisais très mal; et j'avais pour but de m'améliorer dans le sacrifice perpétuel de ma donation. Et puis Clémence n'arriva pas. Je lui envoyais des lettres désenflammées, lui promettais un amour purement sensuel, mais elle s'obstina à garder un silence acharné et médiocre. J'y arrivais, les femmes étaient la représentation amère (d'où notre faiblesse) de la beauté dans toute sa médiocrité. Elles se trémoussaient avec leur sourire inoffensif mais partaient avec une nonchalance qui les préservait de la souffrance. C'est bien connu, les femmes étaient allergiques à la souffrance, elles la fuyaient comme la peste, elles voulaient bouffer du bonheur et en redemandaient quitte à s'humilier. Il n'était pas question une minute de sacrifice ou de compromis; elles étaient entières dans leur égoïsme carnassier. Clémence appartenait à cette race mal définie du sexe faible. Elle montrait une autosuffisance qui la poussait à l'indifférence, mais ne pouvait vivre sans son milieu dominant. Elle était soumise à son plaisir et respirait le bonheur que dans la certitude éclairée des sexes qui la martelaient jusqu'à l'oubli propre de son identité. Clémence après l'amour était une serpillière souillée, abîmée, transfigurée par ce qui lui avait été infligé, en proie aux convulsions frénétiques du bonheur imparfait. Je m'étais refusé à ce schéma facile et ridicule en restant froid devant son corps de musée d'art moderne. J'en rêvais pourtant la nuit; le jour, je ne m'imaginais pas connaître le vertige avec elle. Il y a des gens qui ne profiteront jamais de leur potentiel commun. La vipère m'imposait des instants de silence où elle me crucifiait jusqu'à la résurrection (réérection). Elle gouvernait la moindre de mes émotions; devinait mes intentions, connaissait mes douleurs, les provoquait, puis jouait la pieuse en me faisant souffrir d'anecdotes idiotes. Elle représentait à elle seule la femme qui prend sans rien laisser derrière, comme toutes ces survivantes qui finissent par nous tourner le dos, la fierté visqueuse inscrite sur leur corps souillé. Pour combler l'attente, je passais mes soirées à regarder en boucle le journal de LCI présentée par une certaine Anne-Sophie, plus belle que jamais, et qui de sa douce voix d'ange infaillible, présentait les pires horreurs du moment: une fille de dix-sept ans brûlée vive par un caïd de sa cité, un jeune gars abattu dans un café par un fou furieux xénophobe, un bébé renversé dans sa poussette sur des passages protégés par une jeune femme qui roulait sans permis, la victoire du PSG sur Sedan, "la nuit blanche" proposée par un maire populiste dans une ville d'indifférents (maire qui d'ailleurs fût victime d'une agression au couteau, au moment même où j'écrivais ceci, fort heureusement sans gravité), comment rendre pire une soirée déjà consternante? Les mêmes images défilaient et je restais prostré, entre deux reportages, sur la beauté de ma jeune journaliste. Comme souvent devant un visage inconnu, je m'emballais très vite et je me voyais déjà l'attendre devant le bâtiment de TF1 un bouquet de fleur à la main droite (pour elle), un détonateur à la gauche (pour TF1), puis passer la soirée en sa compagnie pendant que la chaîne-poubelle émettrait ses dernières (mauvaises) ondes. Je vous avoue que j'étais dans une période assez sombre; mon travail m'ennuyait, je ne supportais plus l'extérieur, maudissais la société, les religions, le pouvoir, le gouvernement, l'absence de Clémence, Clémence, la présence de certains spectres, les fumeurs, les parents, les femmes en général, les hommes en particulier, les patrons, les critiques littéraires, les professeurs, les animateurs, les chanteurs, les étudiants. Seule Anne-Sophie me sortait du marasme en me jetant à la gueule son sourire duquel sortaient les milliers et les milliers de morts quotidiens. Qu'il était bon de mourir dans la bouche d'Anne-So! Et puis j'écoutais les disques d'Hervé, un chanteur catalogué "ringard" par toute une génération de beaufs qui avait à peu près mon âge. Grâce à lui, mes soirées passaient du stade déprimant à celui de désespéré. Il ne chantait qu'amour perdu, séparation, absence, solitude, mélancolie, tristesse d'être quitté et de rester seul comme un con avec le cerveau bouillonnant les derniers instants passés avec l'absente. Avec lui au moins, j'étais sûr de ne pas m'ennuyer en revivant au fil des paroles mes années passées. Effectivement, Hervé semblait avoir puisé son inspiration dans les livres. Et puis Anne-So remballait pour les dernières nouvelles: un attentat en Cisjordanie avec, dans le rôle principal, un kamikaze qui s'était fait sauter en pleine rue et pour figurants des enfants déchiquetés baignant dans leur propre sang. Retour à Anne-So, toute en beauté ce soir qui nous annonce à présent, la voix compassée, qu'elle va se déshabiller pour le plaisir de ses fans afin de nous faire oublier (mais peut-on oublier?) ces crimes sordides. Là voici qui monte sur son bureau, dégrafe les boutons de sa chemise, puis son soutien gorge laissant à la vue des téléspectateurs deux seins moelleux et discrets. Je n'en crois pas mes yeux, Je décide de la quitter en zappant directement, ne pouvant supporter ce genre d'infidélité. Je ne me réveillais que le surlendemain, prêt pour un lundi de cauchemar éveillé. J'avais accepté l'éloignement du temps en voyant l'inutilité à combattre une vie triste et fade. J'avais renoncé depuis quelque temps à poursuivre le bonheur comme un acharné, rien ne servait à rien et le peu qui se passait n'était causé que par le hasard que l'on nous accordait une fois l'an. Les saisons démolissaient nos visages, et le froid noir venait briser nos derniers espoirs de souvenirs lointains. Il fallait recommencer, voilà tout, pour tout détruire par la suite, et recommencer. Bien sûr, tout ce cinéma prenait du temps, affaiblissait nos forces, et nous inavancions, l'expérience du vide en guise de compagnon. Alors, j'attendais patiemment, compteur en main, que les astres s'occupent de mes désillusions, de mes tristes refoulements, et de mon passé par la même occasion. J'étais arrivé à la certitude de l'inaction, de l'appauvrissement, ce qui entraînait chez moi une inaptitude à combattre le réel. Je me laissais bouffer par son âme sordide, inépuisable d'ennui, d'erreurs, d'injustices chroniques. Anne-Sophie nous annonçait chaque jour avec son corsage de chez Dior la ritournelle d'immondices planétaires que j'essayais d'y voir un peu plus: et oui, que cachait-elle sous ce chemisier rose? Un homme peut-être, qu'elle retrouvait après la dernière édition de minuit et demi. Elle devait s'offrir (souffrir?) à (avec) lui avec toute l'indignité que l'on connaît chez les femmes quand il leur arrive de vouloir à tout prix accéder au plaisir, même brutal. Et puis, après la séance de transpiration et d'onomatopées en tout genre, elle se rhabillait, les cuisses coulantes de produit jouissif, prête à potasser le Monde qu'elle recevait à domicile. Les femmes étaient comme ça, la semence était leur essence, on les remplissait puis elles roulaient au super-sperme sans plomb pendant une semaine (cela variait selon les modèles) oubliant leur corps et s'adonnant comme des bêtes affamées à leur travail respectif jusqu'à la prochaine panne d'essence; c'est à ce moment-là qu'elles s'abandonnaient tristement en se laissant envahir par tout ce que l'on voulait. Entre temps, il fallait leur parler, les rassurer sur leur beauté, les consoler, les écouter, les prendre dans nos bras et les semaines défilaient comme des péages d'autoroutes. Les aires de repos étant consacrées aux vagues sorties culturelles et familiales dont elles avaient besoin pour leur équilibre débile. Prendre une femme ou ses jambes à son coup; à chacun son choix bien qu'en général l'un suivait inexorablement l'autre. J'étais, quant à moi, prisonnier de mon âge, de ma situation d'anonyme, et de mes envies bestiales. Clémence avait été, à une époque, la seule échappatoire à cet abattoir, tant sa beauté recouvrait d'un large tissu fantasmagorique l'épaisseur de la médiocrité ambiante. Elle était tout ce qu'on recherche chez une femme; beauté cruciale, douceur imminente, (douleur imminente), générosité quasi-gratuite, volupté à fleur de peau, jeunesse récidiviste, jambes ciselées, seins discrets et doux, sexe irréprochable, mains libres et bouche savonneuse, alors pour savourer mon bonheur, j'appliquais ma voix sur ses joues pâles en posant mes lèvres une demi-seconde comme pour lui dire bonjour, chaque matin lorsque nous étions inséparables. Elle finissait par choisir ses costumes pour me séduire et me regardait comme pour m'affirmer son désir de me ressentir dans son corps le temps d'un moment enfiévré, à part, au-delà du cosmos, à l'abri des vipères, loin du type un peu bancal qu'elle devait rejoindre chaque soir pour lui apporter le plaisir des jours finissants. Et oui, durant cette période, Clémence s'habillait pour moi. Elle était devenue l'amie fidèle des moments d'égarement, ceux du malaise indéfini et de l'ennui cérébral. Et puis plus rien, elle avait fui son attirance, s'était résignée dans la morale peureuse. Je restais muet, comme d'habitude lorsqu'une femme se détachait. Je préférais qu'elle reprenne une vie normale à laquelle je n'avais plus ma place.  Et je reprenais mon existence, avec le visage de Clémence en tête à chaque espace vide; je parlais d'elle aux inconnues du RER, leur disant qu'elle était lâche et nuisible à ma santé. Elles me regardaient un peu apeurées, me prenant pour un détraqué mental; c'est terrible comme une femme peut se refermer dans sa carapace et en sortir les jambes écartées. Pire que des tortues, les tortueuses. En chaque femme dort un mur de Berlin, il faut se battre des années avant de l'abattre et de se retrouver de l'autre côté, enfin libre et heureux. En attendant, j'étais du côté est, prisonnier de la dictature féminine; coupable de mes moindres pensées libertaires. Alors pourquoi écrire sur Clémence, sur la vie vide, sur l'absence et le manque, le dépérissement et l'incertitude, un certain malheur pour une certaine forme de bonheur, les inimitiés et les trahisons, les abandons et la lâcheté? Parce que seule l'écriture pouvait canaliser cela, en donnant à tout ce magma putride, une forme spongieuse, immobile, construite, marquée à jamais sur un support terrestre. Écrire bâtit les fondations du regret et de l'erreur. L'écriture permet une suite logique, puisqu'elle s'occupe du passé à venir. Clémence, Lucien, Philippe et tous ceux qui un jour ou l'autre avaient décidé de jouer avec moi avaient été pris dans le tourbillon. Lucien en était le seul survivant; le reste flottait à la surface comme des poissons asphyxiés par le pétrole qui leur rongeait les écailles, la gueule ouverte laissant échapper l'atroce souffrance qu'il avaient endurée avant de renoncer, et de crever. ( C'était le spectacle terrifiant de la souffrance ultime que m'inspiraient les poissons exposés sur le givre des étalages du marché. Chacun semblant dire à l'homme vorace: “ Tu vois comme j'en ai chié à tenter de capter la micro globule d'oxygène qui aurait pu me permettre de vivre encore un peu; même mort, je garde la bouche et les yeux grands ouverts pour te voir devant le spectacle affligeant de ta petitesse. Je me montrerais ainsi aux yeux de tes sales clients qui viendront te payer pour me bouffer, les dents encore pointues et mon palais tout sec d'avoir cherché à respirer; j'ai enduré l'horreur pour finir dépiauté. ” Je ne mangeais jamais de poisson pour leur rendre hommage. Le jour de la Toussaint, c'était devant le carnage des poissons morts que je me recueille.) L'existence transmutée et parachutée dans l'inconnu. Je n'avais plus qu'à cracher sur eux en les méprisant de toute mon âme. Ils ne faisaient plus parties de moi, ils ne se manifestaient plus que dans une mémoire involontaire sous les formes les plus vagues, transparentes, comme si leur existence n'était qu'un leurre, une infortune, une malchance, une pure coïncidence. Je lâchais totalement prise, je n'étais plus toxicomane de leurs manies d'irresponsables chroniques, de leurs égoïsmes intransigeants, de leur lâcheté universelle, de leur pauvreté intellectuelle, de leurs désirs vaudevillesques, de leurs tournoiements incessants dans les parois du mépris.

La vie se prolongeait sous ses tristes ritournelles, j'assistais au coma des jours heureux, le déhanchement du métro balançait nos corps trompés par l'usure du temps. Adossé sur un strapontin (j'étais un grand amateur de strapontin), mon regard restait fixé sur un sac qui semblait n'appartenir à personne. Notre société vivant dans la crainte perpétuelle d'un possible attentat, je restais immobile en fixant ce sac, m'imaginant déjà l'odeur de cramé qui en sortirait; me disant qu'il pouvait sauter que je ne perdrais pas grand-chose. Les stations défilaient, je pouvais sortir égoïstement du train pour attendre le suivant et laisser tous ces innocents crever à ma place; mais le dépit m'en empêcha. Je n'avais même plus de réflexes égoïstes, et restais adossé, les yeux dans la vague attendant ma station. Cela dura quelque temps, un temps suspendu, un temps qui vous encercle, qui vous domine, qui vous prend tout entier. Le sac fut pris par son détenteur. Je rentrais chez moi avec un rhume de cerveau, désespérant sur rien.

J'aurais préféré écrire qu'éprouver, retranscrire que ressentir; je marchais dans l'imprésent, cette non-époque inétendue dans l'infini noirâtre et sale. Je finissais d'inéprouver dans la constance glaciale de l'inéluctable silence, enfermé dans ma propre peau; mes idées s'enfouissaient au pied levé dans l'innommable, la honte et le préjudice. Les piétons bougeaient leur arrière-train, on se giclait à la tronche nos sourires infects quand ce n'était pas nos éjaculations ratées, directement issues de nos vies blasées. Pauvre de toi, femelle aux seins gris qui s'annonce comme à Marie, d'un coup tranchant et isolé, le reste du vieux temps pour s'apitoyer noblement sur nos miracles. Même avec Clémence, je bâclais mon bonheur, je n'y arrivais pas, la garce n'allumait plus rien de vivant en moi. Le seul amusement consistait à prendre le métro, à la fin de mon travail, observant la classe dominante rentrer au bercail. Je fixais ainsi mon regard sur une jeune femme, pas grande, tête à claque, bagousée de fer blanc, un peu grungie, qui discutait avec deux gars, tous deux condamnés par un physique ingrat: elle les regardait à tour de rôle, s'esclaffant comme une idiote à chaque mot qu'ils prononçaient afin qu'elle cède et se retrouve à quatre patte au bout de leur sexe rugissant. (Idée un peu folle que je n'ai toujours pas élucidée; que pousse une femme à se donner de la sorte???) Mais non, elle refuserait leur avance, elle désirait mieux, un mec, un vrai, avec la tronche en V et la bite perchée. Elle les jetterait tous les deux en les sermonnant sur sa totale amitié. Ils quittèrent le RER, avec l'air conditionné entre les jambes; non ce soir, tous trois ne baiseraient pas et on les plaignait presque, fringués par l'injustice trompeuse et mesquine. Remarquez, il en était tout autant pour moi, mais c'était un peu particulier, j'avais prévu de rester seul avec ma jouissance enfouie pour longtemps. À défaut de mon plaisir orgasmiquo-éjaculato-défaillant, je crachais mes poumons terrassés par ma crise d'asthme annuelle et me perdais dans l'ennui tranchant, particulièrement envoûtant en ces périodes de rentrée à la con. Le lendemain, je devais faire face aux aléas de mon métier, je voyais défiler des dizaines de personnes pénétrant dans mon bureau; l'une d'entre elles, passa le quart d'heure que je lui consacrais à me dévisager, me sourire avec insistance, voir même me provoquer. Une femme est mesquine quand elle nous ignore, de la même façon qu'elle l'est lorsqu'elle nous provoque; leur visage se transforme alors en pieuvre vorace et leurs corps devient celui d'une actrice X. Devant nous s'étale le fantasme perdu de l'impossible. Le réel prend le pas et nous devons agir, et au plus vite. Malade, je me laissais pourrir sur place et la laissais rejoindre sa vie. Je rentrais, les pieds gelés et le désir dans le pantalon. J'étais le même qu'il y a longtemps, en forme d'éponge dégonflée et rouillée. Seuls mes voyages dans le métro me permettaient de réfléchir un peu. On critiquait mon égocentrisme, mais sans lui, j'étais unanimement seul et abandonné. Heureusement qu'il restait mon ego pour ne pas sombrer, au moins, ça me faisait un compagnon de route. Il fallait créer une taxation sur l'indifférence et envoyer l'infâme Clémence pourrir en taule. J'avais atteint le stade fatal de la détestation; Clémence en était l'incarnation parfaite; on ne méprise que les belles, les moches ne connaissent pas ce problème, elles se débrouillent comme elles peuvent; c'est triste mais elles finissent rarement seules. Les femmes représentaient le mal absolu, d'elles émanaient les senteurs affreuses de leur vagin, aussi visqueux que leur puanteur cérébrale. Dans le métro, une trentenaire bon chic bon genre me pointa sa clope du bout de sa bouche en cœur et me demanda si j'avais du feu. Je n'eus pas eu le temps de lui hurler à la tronche qu'on ne fumait pas dans les endroits publics, que mémère me tourna le dos, méprisante et hautaine de s'être fait agresser. Les seules femmes pour qui je m'oubliais totalement étaient les grands-mères. Je leur souriais quand je les voyais rentrer chez elles en trottinant avec leurs petites bottines en daim, leur chapeau d'hiver, leur laissais la place dans le métro, les aidais à porter leurs valises. Malgré leurs gros défauts, elles sont inoffensives et sont prêtes pour le grand départ. Elles ne souffrent pas de leur laideur, de leur taille de naine, elles survivent malgré le cauchemar quotidien et se repentent de leurs attitudes passées. Après s'être fait pénétrer durant quarante ans, elles passent à autre chose, un peu usées par les allers et venus des hommes qui se sont vidés en les prenant dans tous les sens, les touchant, les frottant de leur muscle pesticide, et témoignent d'un courage exemplaire. J'aimais ça chez ma grand-mère, malgré nos désaccords assez profonds; cette ironie qu'elle exerçait sur elle même, ce courage devant sa vie qui s'éteignait à petit feu, chaque jour, à chaque réveil sur terre. J'avais passé ces quelques dernières minutes avec elle, assis dans la paroisse de sa maison de retraite à penser à la mort, à la sienne; elle avait fait ses bagages pour l'éternité; elle était là, prête, disponible, s'excusant de m'avoir fait venir, de m'avoir manquer une journée de travail. “ Qu'est-ce que je t'inflige mon pauvre enfant? ” “ C'est rien, je suis content d'être là, avec toi, dans cette chapelle, concluant quatre-vingts ans de vie sur terre. ” Pour une fois, c'est elle qui décida de quitter l'église, elle voulait se reposer. Nous étions en fin de journée, il fallait que je reprenne mon train pour Paris. Je ne voulais pas lui dire adieu; alors je l'accompagnai jusqu'à son lit, puis attendis qu'elle s'endorme. Je lâchais sa main; pour moi, elle était déjà morte et puis courus prendre mon train. J'y retournais trois mois plus tard pour son enterrement. La dernière fois que je lui parlais, ce fut au téléphone, c'était pour le nouvel an et je lui souhaitais la bonne année. Bonne année aux morts.

 

Oui, Clémence, je t'aimerais vraiment que lorsque tu auras cessé de te faire pénétrer par le premier venu et que tu auras l'âge de me comprendre.

 

VIII L'insexe

     Le sexe n'était pas un bon prétexte pour quitter une femme, en revanche il en était un pour la tromper. L'amour était, de toutes les façons, tronqué, qu'il y ait fidélité ou pas puisqu'il était inenvisageable avec une seule personne; certains se contentaient de rester avec leur femme, le fantasme épinglé au pantalon; d'autres passaient le pas, et insufflaient un peu de bonheur sur l'oreiller d'une autre. L'amour se définissait par l'attirance spirituelle d'un être pour une personne, et c'était pour cela que l'on restait avec; le sexe, le désir s'appliquaient aux quatre milliards de jambes qui arpentaient l'horizon. Parfois, la rencontre d'un phallus et d'un vagin provoquait assez de spiritualité pour que deux êtres restent accrochés à leur âme, et parfois non, l'un des deux fissurait le tout et partait définitivement, à la recherche d'autres contrées. Que penser d'un mariage? Car autour de moi, tout le monde semblait s'y atteler, et sévèrement même.

Je passais mes journées enfermé avec pour seule attention, l'intention de mieux respirer que la veille.

Elle était là encore, les seins revigorant le planché, la bouche comme infestée de douleurs religieuses, sa beauté naissait d'un corps pénétrant de toute part; je n'étais rien, juste une victime de plus, la même que les précédentes, la rage et le désir au ventre, prêt à me transformer en loup-garou de Londres, me servant de son corps comme exutoire à mes péchés, son coup comme étendard à baisers, le reste bougeait tout seul, sans aucune aide des dieux, nous nous emmêlions comme des vautours rugissants, enserpentés dans la faute de ce que nous ne voulions sûrement pas faire. Elle était libre, prisonnière de son infâme désir de femme, dominante dans son silence cruel et carnassier. Une femme qui désire est une femme carnassière, criblée de balles et qui se les fait extraire une à une en hurlant son petit cri précieux à chaque saignement. Elle est terriblement endommagée dans ses postures voraces et câlines. Il ne reste rien, c'est le premier acte de l'insexe, c'est les tentatives de retour, de reconstitution, de retour sur les lieux du crime. Les langues ont fini par se délier et le silence s'est installé à jamais, pire qu'un corps vous pénétrant brutalement tant il est fiable, indescriptible, jaillissant aux instants de lucidité, prêt à vous éventrer, à faire jaillir votre sperme par les yeux, les larmes tachant votre écharpe du froid. J'étais face à Clémence, elle me regardait que je ne la connaissais pas encore dans cet état de démence parfaite, en direct de cette lucidité crispante; elle me voulait, elle voulait en moi cette absence de l'instant puis de tous les instants comme une instance à conquérir. Inutile de parlementer dans ces là, il faut se tirer et au plus vite, comme si la communion était (in)finie. Lorsque je quittais ces lieux d'infamie, où épique et dramatique se côtoyaient outrageusement, je m'affalais sur un strapontin, je rentrais chez moi, la langue de Clémence me léchouillant encore le cerveau. J'étais fasciné par tant d'inconstance, nous étions des doubles pervertis dans la réalisation du désir de chair, mais comme tout s'effondrait inlassablement, nos expériences dépassaient à chaque séance le seuil du pur plaisir. Nous étions parvenus à l'étape redoutable du rattrapage; nous cherchions à nous faire du mal. Clémence voulait gouverner le moindre de mes gestes, puis se laissait envahir de caresses licencieuses jusqu'à vomir son déjeuner sur mon corps. Je la transperçais inlassablement de remontrances expiatoires, elle était devenue mon objet orgasmique et dévoué, mon sujet d'expériences limites, mon prétexte officiel à éjaculer sur sa peau; je la retournais dans tous les sens, bouchais le moindre pore resté vacant, mouillais ses orifices en étouffant chacun de ses souffles, qui lui permettait de respirer dans la souillure parfaite de son corps transpirant dont elle créait à chaque seconde les édifices éphémères. Je suis en toi, je suis presque arrivé à toi, je suis quasiment toi, dans ton corps, entre tes jambes entre ouvertes qui me laissent entrer jusqu'aux irruptions cutanées des fiévreuses coulées de lave. Après la guerre, nous avions coutume de nous retrouver, calfeutrés dans nos habits de laine comme pour oublier qu'il existe entre deux corps une infinité de combinaisons. “ Ça va?" ” “ Et toi, ça va? ” Puis nous repartions, chacun avec la pensée du jour où nous devions nous ressaisir l'un l'autre. “ Salut. ” “ Salut. ” Le corps de Clémence était la seule mémoire de mon âme, la seule information de mes journées, le réceptacle de ma vie. Il était mon souterrain, ma cachette, mon abri et me protégeait des jours de pluie. Mais il pleuvait malgré tout, inlassablement sur nos godasses montantes, nous trébuchions sur les flaques tendues pour que nous nous y foutions, nos cheveux dégoulinaient le liquide nauséeux de l'absence et Clémence s'écartait parmi les passants comme pour nous donner accès au refuge de l'ennui. Alors, pour combler l'incroyable vide funéraire, je me laissais entraîner dans un jeu mesquin et inutile. La voix d'une femme nommée Sophie, cherchant à joindre un certain Christian, atterrit un soir sur mon répondeur téléphonique. D'après les informations qu'elle laissa au cher inconnu, elle semblait l'avoir rencontré récemment, et du coup semblait ignorer tout sur lui. La coquine lui proposait de participer à une petite bouffe dans son appart parisien, c'était son expression.  Je la rappelais le lendemain en me faisant passer pour ledit Christian et lui donnait rendez-vous à la FNAC des Halles. Elle accepta sans se faire prier; tout démarrait le mieux possible. Je l'aperçus très vite et me défilais magnifiquement devant l'âge avancé de la personne (trente-cinq environ), en la prévenant par téléphone, trouvant une excuse assez fiable lui expliquant le quiproquos dont je ne prendrais pas la peine de développer ici. Je lui proposais néanmoins de la revoir pour me faire pardonner puis elle rappela pour me rappeler ma triste conduite qui lui avait fait perdre deux heures dans le métro qu'elle détestait prendre. Je lui avouais la tristesse de ma vie pour m'excuser. D'une certaine façon, elle avait occupé mon esprit durant deux jours. Je la remerciais pour son aide indirecte mais elle me raccrocha au nez; décidément, les femmes ne me comprenaient pas. J'étais néanmoins assez fier de m'être servi du temps précieux de cette inconnue; j'aime assez utiliser la disponibilité des gens, les faire sortir un peu de leur vie facile. Je revoyais Lucien, qui défiait le temps à chaque minute où il m'écoutait. Notre ami ne bougeait pas, comme immortalisé par l'incroyable présence qu'il fichait à la gueule de chacun.  Il me reprochait depuis quelque temps mon silence studieux, ma haine des femmes, de leurs amants, mes tentatives de revenir à une belle dictature culturelle et criminelle; non! Lucien tentait malgré tout de me suivre mais il prenait de moins en moins de risques. Occupé par son métier de professeur, faisant face aux problèmes de la jeunesse actuelle, il rentrait chez lui en courant se blottir contre sa femme masculine afin d'échapper à la tristesse de l'Enseignement. Les profs n'avaient eu que l'école dans leur vie, leur parcours était mince, de la première table, il passait derrière un bureau, jusqu'à ce que l'Inéducation Nationale décide de les éjecter à cinquante-cinq ans. By, by, merci pour tout. Que retient-on de notre défilé de profs de 3 ans et demi à 25? Je vous le demande; le seul intérêt qu'ils apportent, est de nous faire rencontrer un auteur, un philosophe, un homme d'état, un barbare, un scientifique, un tyran. Mais il reste deux cents jours à combler en leur compagnie. Et l'ennui reprend sa forme humaine; les écouter s'écouter. Qu'est ce qu'on s'était emmerdé à l'école, je ne vous le raconte pas, ce n'était pas anodin si, dès l'âge de 6 ans, l'on prétextait une maladie pour rester tranquille chez soi! Non, décidément l'école était une prison où les geôliers nous accablaient de reproches, de remontrances, de travail. “ Tu n'arriveras à rien dans ta vie, tu es un paresseux, un sale rêveur, tiens, tu m'écriras 1000 fois “ je ne dois pas rêver en classe” ça te fera réfléchir sur ta place dans la classe, dans ce monde, et je convoque tes parents pour que l'on s'explique sur ton attitude irresponsable de poète. ” C'est ainsi que l'on crée des âmes de psychopathe, celle-là, je l'aurais bien épinglée avec son pin's du sida qu'elle nous sortait à tout bout de champ pour faire "jeune"; pour elle aucun risque de le contracter cette saloperie de virus, cette grosse vache hideuse qui doit pourrir encore dans son lycée à martyriser mes successeurs! Prenez les armes, faites-lui bouffer son pin's! J'avais d'ailleurs enregistré un de ses sales cours de maths sur un magnétophone que j'avais dissimulé dans ma trousse afin de faire écouter à tout le monde cette connasse hurler et humilier les élèves qui échouaient durant les interminables séances de corrections. Et oui, même le dur de la classe (un hard rockeur de 85 kilos) avait craqué en pleurant comme un gosse de n'avoir pu trouver x et y, les deux mystérieuses inconnues. Je revois encore sa sale gueule qui nous déployait un sourire abject lorsqu'elle nous dévoilait à l'issue d'une démonstration barbante les deux valeurs salvatrices. C'était donc cela qui la faisait jouir, l'ignoble truie, deux misérables nombres écrits à la craie sur un tableau avec 30 moutons rivés sur leur cahier à recopier ces sottises.

Et puis la nuit pointait sa sale gueule, nous infligeant son silence méprisant, nous laissant comme des flans, indemnes et disponibles pour les heures à grossir. Tout le monde avait fichu le camp, même les amis partis en vacances. Je restais seul à me gaver de crème desserts, baissant mon slip à chaque clip vidéo qui défilait sur les écrans pervers ou imaginant l'amour en zoomant sur Anne-Sophie. Je tournais la tête en direction de la fenêtre et rêvais l'ambiance infâme des cafés enfumés, des boîtes où les gazelles attiraient le prédateur pour se faire enfiler entre deux joints, enfermées et désapées, trempant dans l'eau hideuse des chiottes souterraines. Quelque part, on regrettait de ne pouvoir admirer le spectacle que ces monstres offraient au quotidien. Sortir pourquoi faire? La vie est pire dehors, on y voit des hommes qui sont lâchés comme des fauves et des femmes qui leur passent devant, la beauté plantée comme des fils de fer rasant leur peau asséchée. Seul le sommeil salvateur nous libérait en nous faisant apparaître au grand jour; là aucun risque, nous pouvions sortir faire nos courses et croiser les mêmes animaux que la veille sans les reconnaître. Tout était là, une indifférence contrôlée, maîtrisée, assermentée. J'aime voir dormir les femmes que j'aime (ou du moins que j'aimais), les femmes, je les aime lorsqu'elles sont calmes, dès qu'elles s'excitent, elles me fatiguent. J'avais rêvé de voir Clémence dans l'immobilisme de ses expériences nocturnes, de caresser son visage rampant dans les soubresauts de son inconscience en action. Sa bouche fermée, son teint bleime et limpide, je n'avais plus qu'à glisser mes lèvres pour que ma déesse rouvre ses petits yeux, ruminant qu'on la laisse tranquille, à l'abri du monde des vivants. Insupportable le jour, Clémence était clémente la nuit et sa beauté la recouvrait dans l'état pré-mortel de son corps au repos. Je me serais converti à n'importe quelle stupide religion pour qu'elle daigne me considérer comme son alter ego, que je me serve de son corps non pas comme un banal amant mais comme le frère qu'elle n'avait jamais eu. J'étais son frère sexuel, le même être qu'elle lorsqu'elle était possédée par le désir, la même transfiguration qui nous appelait à nous coller l'un l'autre. J'aurais dû lui envoyer une carte postale de mon corps souffrant sans ses digressions. Mais je préférais ce qu'elle m'apprenait le mieux; le silence outrageant de l'ignorance perfide et totalitaire. On parle trop des personnes que l'on a aimées et jamais de celles que l'on aime au temps de notre vie. L'imprésent nous dépasse et nous pousse à l'ultime confession, comme pour nous retrouver dans un présent banni et regretté. Pardonnez-moi l'édifice clémentien, une femme balise son parcours sur nos corps éperdus. Il faudrait que je rentre dans le détail de ce corps si incompatible aux illusions de bonheur immérité. Clémence, personne ne la méritait véritablement, elle vivait encore à l'âge glaciaire; ne comprenant rien au monde sérieux, n'étant en phase qu'avec le sexe de son infidèle amant considéré comme son sanctuaire phallique. Chaque appel se manifestait dans une éternité infestée de microbes pullulant l'espace-temps; elle nous faisait passer du stade récalcitrant au stade cicatrisant; un effleurement de ses lèvres bouchait nos abcès; mais elle ne se donnait pas gratuitement la coriace. Nous n'étions que des vers plantés sur un hameçon à nous dandiner pour qu'elle daigne nous apercevoir et qui sait, nous attraper de sa langue salivante. Il ne me restait qu'à respirer l'odeur de mes mains lorsqu'elle les délaissait après les avoir mouillées de sécrétions placides. Seule la beauté des femmes était pénétrable et c'est en cela que le plus beau tableau est inutile à tout bonheur. Clémence était ce tableau de tous les instants avec cette ouverture à capturer. S'infiltrer par le seul endroit qui nous embellisse, l'union des spasmophiles, des obsédés du regard qui se congestionne sous les appels du vide. Saute mon ami, saute dans ce grand vide à sécrétions, oublie ton sexe dans la poche du pélican, honore Clémence en lui confiant son corps, en lui exposant ce qu'elle te donne, cet appel à la sauvegarde du monde barbare transfiguré par sa voix qui hurle sa dépendance; être accroché à ce qui te retient sur elle. Clémence restait en vie parce que son corps m'appelait à la rescousse; prêt à se contenter de sa propre beauté pour me faire jaillir du noir, et la parfumer de ma senteur ombragée. Puis elle repartait dans son mode absurde, teinté de rues populaires, de collants affreux, de dîners mondains, de sorties grimaçantes, de plages surpeuplées, de mégots infestés, de vide glacé, de métro bondé, d'enfants étouffants, de regards posés sur ses jambes audacieuses, de travail abstrait, de fleurs abandonnées.

La première femme qui fit son apparition devant mon bureau en ce lundi matin s'appelait Lucie, 21 ans, licence d'anglais, blonde, de taille moyenne, un physique assez commun, mais un regard dégageant un sentiment de générosité maladif. Je l'écoutais, puis tentai de régler ce pourquoi elle fut contrainte de s'adresser à moi. Il se passa à peine trois minutes cinquante, qu'il fallut dire au revoir si ce n'est adieu à la jeune fille. Quatre jours vides passèrent que ladite Lucie hantait occasionnellement mon esprit pauvre et ambigu. On a un visage en tête et il nous est impossible de s'en dépêtrer. Mon écran d'ordinateur m'avait laissé ses coordonnées, je devais agir seul, et il me fallait passer au chapitre suivant alors pourquoi pas elle? Une inconnue à qui l'on réserve l'avantage de faire tout le boulot à sa place. Je l'appelais, prétextant un pari perdu entre pseudo collègues. C'était honteux. Elle décrocha, m'écouta puis me reprocha mon attitude. “ Vous n'avez que ça à faire? ” “ Oui. ” “ Désolé pour l'invitation mais je pars quinze jours pour préparer mon mariage en Normandie. ” Elle fit ensuite semblant de prendre le numéro que je lui laissais malgré tout. Puis je sentis cette honte terrible qui s'empare d'un homme perdu. Il n'y a jamais de rencontre absolue, il n'y a que des rendez-vous fixés par le hasard; il lui faut un contexte, de la chance, puis ensuite arrivent les actes personnels. Je m'en fichais dans un certain sens, il fallait remplir, remplir, encore remplir une fin d'année marquée par l'abandon, l'incertitude et l'ennui qui reprenait ses droits. Ces deux minutes m'avaient tout de même ébranlé; qui étais-je pour appeler une inconnue et lui proposer un rendez-vous?  Je me justifiais en affirmant qu'il fallait lutter entre les sourires qu'elle m'avait lancés et la réalité sordide de l'irrencontre. Sauf qu'ici, la fausse rencontre avait entraîné l'irrencontre risquée; qui dit que le mari informé ne se renseignerait pas sur le numéro que je lui avais laissé? Je regrettais ce geste irréfléchi et stupide. Il fallait que je grandisse; et que je laisse les choses ne pas se faire. C'est vrai, pour Lucie, je n'étais personne et tout le monde à la fois. Quel piètre individu je faisais alors. Je me dégoûtais presque, glacé que j'étais dans le froid morbide de mon appartement. Je reprenais vite du poil de la bête; cet inévênement ne devais pas chasser le prochain. On devait se lever le lendemain, merde. D'une certaine façon, j'avais agis de même avec Clémence, je m'étais imposé à elle de la plus pitoyable façon en lui mettant en face le fait que j'existais mal sans elle. En très peu de temps, elle fut accroc à nos accrochements et bouleversa sa vie en fonction de mes inaptitudes. Elle s'en était lassée, bien entendu, cela n'est pas nouveau, elle reviendrait, cela était moins sûr. J'écrivais parce que Clémence avait totalement disparu, elle n'existait plus, elle faisait partie de l'imprésent le plus global, le plus regrettable, le plus abject, celui que l'on essaie malgré tout de retrouver, un peu comme un état de grâce, de poésie fiévreuse et de brouillard sans tain. Après mon escarmouche, je pris congé de ma solitude en m'oubliant dans la rue obscure et déprimante.

Veille de la Toussaint, les morts ricanaient en voyant tous ces bipèdes s'apitoyer sur leur misérable condition d'êtres en sursis incertain. Non, je n'irais pas devant l'enceinte de Daniel, le silencieux qui lui, pour le coup, dominait totalement le concept d'imprésent. Il était partout et pas seulement en cette veille de premier novembre. Il était loin, enfoui dans son silence des jours à plaindre. Il grelottait, ma peau appelait un manteau, ma main une lumière et mes yeux de l'espace rétréci.

 

Je ne viendrais pas, je te croiserais dans les ombres passagères de ma mémoire indélicate, de mes funèbres acacias, de mes longues soirées d'absence religieuse, comme délivrées du temps. Je pense tout de même à toi, même si ce n'est la fête de personne. En réentendant ta voix que je m'étais empressé d'enregistrer pour qu'elle demeure en nous, je n'imaginais une autre place que tu aurais prise ailleurs qu'ici et avec nous.

 

Lucien ne comprenait que très rarement mon engouement pour un homme de ton statut, lui qui pourtant aimait passionnément les hommes, leur voix, leur corps, leur sexe zigzaguant entre leurs cuisses veloutées. Toute la ville t'appartient, tu le sais bien.

Vous en avez assez de Clémence où je peux continuer? Pardonnez-moi car elle était tout ce qui me reste; un va et vient incertain; un livre impubliable, une chronique jouhandeauesque, un temps effréné, une parabole suppliante, une supplication parabolique, une usine à rêves, un cauchemar de l'instant décuplé. L'absence a ses tords, plus rien ne pourra la défendre, la femme aux cheveux de seigle. Ne te retourne plus, passe à autre chose lamantin, pivoine asexuée! Dans mon cerveau, Clémence prit ses clefs pour sortir de l'anonymat, partit me rejoindre puis me prit comme seule une femme sait se saisir d'un homme, c'est-à-dire en proposant son corps comme seul indice à nos péchés. Pris dans le tourbillon du fantasme fanatique, je me téléchargeais intégralement sur sa peau frêle et tendre de jeune esthète espiègle qui recueillit en guise de remerciement les cendres de ma semence dans son estagnon aux senteurs d'estragon. Puis tout recommençait comme jamais. Le lever licencieux, la paresse cervicale, le rendez-vous lointain des fresques militantes, des voyages à travers le temps.

 

Ne pleure plus sur mon nom, lui seul t'appartient encore, il hante parfois les recoins de tes silences performants. C'est bien fait, ça te ressemble car ta religion reste ton nombril s'exhibant même hors saison.

 

L'absence est invisible, c'est la représentation quasi parfaite de la mort à venir, elle est même plus vicieuse puisqu'il n'y a rien où s'incliner, où ruminer sa souffrance, aucun lieu où se recueillir ni pleurer. Il ne restait que ces chemins tristes où nous avions marché ensemble, à la verticale de l'été, ou ces canapés où nous avions attendu de nous désirer pour foutre le camp et pour penser à la merde qui pourrissait dans nos cerveaux.

Lucien était heureux sans cela, les pieds sur la table et la maîtrise de son œuvre prolifique: nouvelles, jeux, photos. Il ne reculait plus devant l'effondrement des astres et critiquait mon amertume. Ne t'en fais pas, je ramasse juste un peu de ton passé. Je quittais mon travail afin de me précipiter dans la douleur des jours imprévus, dans la continuité de ma propre mise à l'écart. J'allais me concentrer essentiellement sur mon indevenir, sur mes irrelations, et aux soirées glaciales que je laissais en rade, derrière un âge interchangeable. Je redevenais l'éponge des temps pas si lointains, et restais des journées complètes à lire les œuvres de mes confrères empoussiérés entre eux dans les rayons cafardeux des bibliothèques. Leurs tombes étaient là, les unes à côté des autres, sages et disciplinées, on les sortait de leur cimetière pour les parcourir, on les gardait une semaine avec nous avant de les redéposer à leur triste emplacement et renouveler la poussière qui s'amoncellerait. Le vrai silence est compact comme le marbre, il vous épuise, vous consume sans vous prévenir, il attend juste que vous succombiez de surdité sordide. Tous y participaient, les morts comme les invivants, plus connus sous le triste nom d'inabssents.

 

IX Conversation avec un absent

    J'aime assez situer l'époque, celle qui m'occupe au moment de l'écrit, qu'elle corresponde ou pas avec certains autres moments. Je pense brièvement à tout ce qui n'arrivera jamais, à coup sûr, et le mitraille de questions: Quand sommes-nous? Que fais-tu? Quel âge penses-tu avoir? À qui penses-tu? Qui ignores-tu? Sais-tu ce qui se passe sous nos yeux? Sais-tu qu'il y a encore des gamins qui crèvent, des églises qui brûlent, des bombes qui déchirent quelques ventres? Que devient ta femme, tes amis, ta famille, tes mômes? Sais-tu que depuis, il y a eu Clémence qui perce ma vie de petits trous cyniques? Comment trouves-tu Lucien qui te considère parfaitement dans ta situation? Fait-il beau dans ton pays? Y voit-on défiler du monde? La mer est-elle toujours aussi pénétrable? Qui passe te voir? Te sens-tu seul les jours de fête? Comment reçois-tu nos montagnes de pensées? T'ennuies-tu? Trouves-tu ça parfaitement dégueulasse et injuste? Penses-tu à la jouissance, au corps d'une femme? Le travail te manque-il? Pourquoi es-tu un putain d'absent? Pourquoi tu ne répondras jamais? Pourquoi ça n'ira plus jamais?

Je décide stupidement de composer le numéro fatal aux abonnés absents. Le calme remplace la tension hypocrite qui me sépare de l'autre monde, de ce doigt fin qui déclenchera la bombe atomique. Comme un être perdu dans la gonflante parade amoureuse, qui change ses positions en fonction de ses batteries assourdies, je titube devant le mot que je prononcerais solennellement, que j'écrirais ridiculement ensuite. Les ténèbres s'ouvrent enfin, les souvenirs de cette voix délicieuse qui me remerciait d'être en vie, d'être séparé par le temps, l'argent et tout le gluant qui se perd de nos veines inadéquates. La sonnerie perfore l'instant maniaque du présent dominant. Il y a au bout du vide, la volonté d'attendre encore quelques siècles au lieu d'entendre ce qui vit toujours, au fond d'une grotte, d'un cervelet humain. Allez vous faire foutre! Ne priez plus, c'est atrocement la fin, l'inauguration d'une nouvelle ère. Plus de soupir, de tristesse enveloppée de draps touffus et lessivés. Comme l'odeur qui traînaille dans le hall et dans les ascenseurs, je revois tristement le couloir pénétrant de salive à dégoupiller.

 

Tu me riras au nez, ayant depuis digéré mon inépuisable absence, mon corps maladroit d'avoir touché ce qui échappe au mourant. J'entame la conversation, avec l'aide de mes yeux roublards et de ma main qui trébuche sous ton silence applaudissant.

 

“ Te rappelles-tu de cette putain d'odeur qui régnait dans l'ascenseur qui nous menait direct au septième ciel, je me collais aux parois, ne voulant pas que tu t'approches; pourtant nous étions serrés comme des vauriens qui se désiraient à mort, et tu rigolais de me voir si fragile devant ce corps qui te constituait de toute part; tu jouais avec la résistance, tu profitais de ma minable apparence journalière pour te frotter à moi; perversion criminelle; je t'aurais condamnée à perpétuité pour avoir joué à me déposséder. ”

Je rencontrais une femme qui venait de se faire larguer comme une vieille chaussette; et j'observais son triste corps adossé contre un mur, le regard décalé, l'écharpe triste planquant son coup blanc et cicatrisé d'anciens baisers empoisonnés hé hé; le visage de son lâcheur enfoui en elle jusqu'aux plus vilaines globules de son cerveau. C'est triste de voir une femme débouchée! Elle se vengera sur le prochain qui voudra foutre son sexe en elle, c'est certain; mais ce qui pue le tragique, c'est ce malaise qu'elles ressentent lorsqu'elles se retrouvent inutiles et qu'elles ne peuvent plus se faire pénétrer; elles titubent dans les rues avec ce trou béant et gluant obsédé par la rencontre d'un phallus. Elles s'en débarrasseront lorsqu'elles auront retrouvé goût à la vie et lorsqu'elles auront assumé leur triste rôle de récupératrice, c'est certain aussi. Elles s'abandonneront dans ces pulsions réactives et nous feront passer quelques heures exubérantes avant de sombrer à notre tour dans la dépression pure et simple. La différence entre nous, c'est que je crois intimement à mon inutilité constante, peu importe qui je fréquente ou non. Qui compte les points, qui retient la grandeur de l'un, la tiédeur de l'autre? Qui se souvient à notre place de l'imprésent qui détruit notre vie? Je m'excuse comme j'excuse ta tristesse d'antan, je vomis, mais te pardonne; je t'oublie et me concentre sur ce que je suis devenu; bouffé par la sueur du froid qui s'applique sur ma peau d'ange désœuvré.

 

- Merci d'avoir patienté, me sort le médecin de famille.

- De rien.

- Qu'est ce qui vous arrive?

- Voilà docteur, je me soigne depuis quelque temps sans grand résultat, j'espère guérir pour pouvoir retrouver une vie normale, mais mon corps malade me pousse à écrire sur ordonnance le réceptacle de ma vie bidon. Vous connaissez cela non? Le retour formel des anomalies qui vous pousse à la confidence, la tristesse, le suicide, le mépris, l'attente, l'espoir, la solitude, le temps, l'amertume, la déchirure, la plaie, l'ennui bouffant…Pouuf, je me lasse.

- Tenez, voici l'adresse d'un collègue et néanmoins ami; un véritable spécialiste. Au revoir Monsieur, portez-vous bien.

Je hais les médecins généralistes, jamais ils ne sont parvenus à me soigner, même le rhume le plus banal, ils ne comprennent rien à notre souffrance, à nos virus, à nos démangeaisons, à nos raclures buccales; rien; ils ne savent que vous précisez le montant abject que vous devez leur refiler avant de serrer leurs sales patouilles.

 

“ Tu commences à sentir les trais qui te démangent les yeux? Tu te les crées toi-même pauvre crétin à penser à Daniel, à Clémence, à Lucien même; tu te rends compte que tout ce temps qui te rejette ne reviendra plus jamais. Ce temps qui t'empêche même de rejoindre le seul absent qui t'accueillerait les bras allongés. Clémence te suce le sang alors qu'elle suce tout autre chose. Elle est définitive dans cette absence préhistorique, néandertalienne, elle te vomit de ta petitesse existentielle; tu n'es rien, alors il te reste ces inconnues à qui tu déballes tout, tes sordides histoires de citron pressé, pressé par le temps avant que tu n'exploses comme un rat, agonisant d'avoir oublié d'exister par toi-même. Dieu te juge mon enfant, comme il a jugé tous ces morts que tu as placardés dans ta chambre; des morts, des morts, des morts qui semblent n'avoir jamais vécu tant elle (la mort) les effondre dans l'oubli sur-extensible de merde. Alors, ta tête de merlan frit ressasse ses heures inadéquates passées à te toucher pour exorciser le diable qui remue dans ton cerveau faisandé. Ne pleure pas; je repasserais te voir. Tu as besoin de moi. Tu le sais. Embrasse-là pour moi. ”

Et l'inabsent repartait.

Reste que nous vivions ces journées désorientées, déboussolées par l'inactivisme pluvieux. Rien ne sert de sortir, il faut demeurer à point. Ma loque rejoignait son monde miniature: des stylos, des lignes écrites par quelques grands morts; et je coiffais mes rides à la mode occidentale; je finissais par creuser les pages au marteau, je me finissais dans l'orgie somptueuse de l'insolitude permanente. Je me reprenais en retrouvant les senteurs somptueuses de la femme adorée à l'époque où nous expulsions nos décharges; cette odeur de peau tartinée, mes mains dégoulinant de liquide encéphale. “ Écris sur mon corps ” me jetait-elle une fois que je la délaissais, pataugeant dans mon émulation liquide et bouillante. Pauvre de toi, triste abandonnée, femme à bande donnée.

Je ne fais plus rien; tout travail me rebute; je n'ai pas d'ambition, je suis pour l'abstention, le retrait, l'abandon, la solitude, l'immobilisme piétinant jusqu'à la mort. Après la floraison atemporelle, je me trouvais dans le désarroi cosmique. Quand tant d'autres s'égosillaient au chant des oiseaux, je perdais la voie de l'immédiateté, je n'étais plus qu'un souffle perdu dans les limbes d'un temps dégueulé. Alors que mes amis se perdaient dans le lointain perdu du vécu, je me plongeais, tête baissée, dans le rivage imprononçable des espaces belliqueux. Je ne devenais que ce que j'étais resté; un nombril pourrissant dans ses souvenirs de guerre lente, un cafard s'attablant autour de spectres fleurissants. Je ne faisais plus partie du monde présent. Inévitablement, je dus m'arracher les cheveux devant la forme que prenaient les inévénements marquants; nous vivions les yeux collés, creusés dans leur cavité, nous mourions en silence, pas même le temps de pousser un petit cri pour signaler notre disparition; non, épargnez-moi vos simagrées, je vous en prie; crevez en silence, ne croyez pas que vous étiez ici pour quelque chose, quelle naïveté. “ Et monsieur, j'étais là pour le bonheur, je l'avais indiqué dès le début en cochant la case, en souriant, en ouvrant jamais ma gueule, en acceptant les horreurs de ce temps; qu'est ce que c'est que ce foutoir, Monsieur, tout ça n'est pas normal? Faites-moi redescendre, je n'ai pas embrassé ma femme. ” “  Ta gueule! ”

 

À l'aube du désenchantement, la pluie balayait les mécontents du silence; on ne peut rien contre la pluie; elle est vorace et nous détruit un à un nos souvenirs. Quelqu'un allumait la lumière de son studio, jetait sa veste contre le dossier d'une chaise de cuisine inclinée contre la table blanche, inutile et sale, baissait son pantalon, observait son sexe immense représenter le monde qui tourne, et s'engouffra dans sa femme silencieuse qui l'accueillit les yeux mis clos, en gémissant d'imperceptibles crissements de gêne et de plaisir récalcitrant. Ces deux-là ne feront pas long feu ensemble tant leur bonheur se concentre dans la solitude amère de leur dépendance réciproque. Ils se complétaient dans l'illusion d'une vie possible à deux. Je cessais d'observer la fenêtre de la chambre d'en face au moment où la jeune fille s'empala elle même à la muraille de fer, s'abandonnant dans le gouffre incertain de l'oubli improbable, et je me retournais à mes squelettes obsédants en prenant l'ultime feuille des retrouvailles de sang. La lettre commencerait ainsi: “ J'espère que tu es fière de toi, que tu festoieras sur l'enceinte de mon cadavre lorsque tu auras atteint le purgatoire, saleté d'être humain. Mais laisse moi encore quelques minutes et pourquoi pas quelques heures pour te parsemer le corps de péchés originaux. Ce n'est qu'ensuite que l'on pourra disparaître définitivement, avec l'idée de l'amour accompli. ” Je voyais se dresser devant moi, l'ombre impatiente.

 

X L'impatiente

     La scène se déroule sur le canal St Rémy, à Anceny; le jour n'est pas trop affreux et semble avoir été attendu par ses habitants. Devant eux, restent des kilomètres à occuper. 1943; dans quelques jours, il va la quitter, rejoindre Paris puis l'Allemagne où il moura, exécuté par ce que malade et trop faible. Pour le moment, il échappe à la mort en frôlant la main de celle qui le portera dans sa mémoire. De quoi le silence se nourrit en ce jour de juillet? Je ne saurais vous le dire, j'ai moi-même oublié, après avoir lu leur discussion, les minces propos qu'ils échangèrent. Contrairement à la légende de cette dernière rencontre, j'affirme que, malgré les apparences, c'était lui qui, dans ce moment étrange et frugal, commanditait son amour pour cette femme venue d'ailleurs. Le jour s'acharne sur ses acteurs; en tombant, il les sépare. En passant, il les enterre et les oublie. Ils n'échapperont pas à la règle. Vous rajoutez à cela un départ et une guerre et vous obtenez de la poussière, et peut-être, si vous êtes sages, quelques traces de sang et de lumière.

Je ne pensais pas reproduire cette longue marche vers la mort en m'approchant d'Hélène. Hélène avait bien huit à dix ans de moins que moi et ne connaissait rien aux rouages maternelles. Elle marchait au hasard des rivages et des virages, le visage pris dans un vent qui glissait sur sa peau d'enfant terrible. Sous ce corps trépidant, régnaient la douceur d'un fruit, et les ombres d'un passé encore vorace qui tailladaient ses seins de marques imperceptibles mais bien réelles. Il me prenait parfois  l'envie de les tenir dans mes mains pour comprendre leur forme, puis pour l'apercevoir dans l'infime état de la pré-possession. Bref, ses seins, elle aurait dû les dissimuler, elle n'en méritait pas; ils la déformaient bienqu'ils ne fussent pas apparents. Nous marchions nous aussi, comblant cette journée qui nous tombait dessus, vierge de tous soubresauts. Nous explorions les recoins sinistres de la ville où nous vivions, séparés. Rien de plus. Chacun dissimulant ses habits transparents. Rebroussant le chemin, nous nous dîmes au revoir comme des enfants sages et fragiles.

Vous vouliez écrire cela, vous le vouliez oui ou non? C'est facile pourtant, un feutre, une feuille et ce temps disponible à t'évoquer. Nous voir ainsi en vie, je dirais même en pleine vie, me dégoûtait; vivre à l'heure actuelle était une pure et simple aberration, une injure. Je me sentais honteux d'être un rescapé en train de pleurnicher sur mon sort banal. Hélène ne parlait que de vie, que de cette vie que l'on se construit avant de crever la gueule ouverte (la vie des poissons quoi.). J'observais son visage, procureur d'émotion intense en maudissant les pas que nous laissions derrière nous. J'aurais dû la lâcher là, en pleine rue, mais ma faiblesse me rendait faible. J'étais son esclave absent. Que reste-t-il à une femme sans sa beauté? Une femme, c'est avant tout un désir; qu'on la connaisse ou pas. Si j'étais parvenu à m'ennuyer, c'était justement par désir; il fallait simplement se l'avouer. Nous nous quittâmes, ayant achevé notre promenade, n'ayant plus le temps de partager la soirée qui s'annonçait. Je partais, impatient de ne jamais plus la croiser sur mon chemin. Mon vœu s'était exaucé, Hélène avait totalement disparu jusqu'au soir où, perdue d'être elle-même, elle eut recours à mes soins. Mais ce soir, je l'attendais encore quelque temps, juste pour que ce moment fasse office de torture; son grand rôle mélancolique. Je n'aurais pas dû te défier, tu es si forte sur le terrain du crime silencieux, de la sauvegarde de tes rémissions, de l'envol de ton véritable être meurtrie et tu respires au travers des cloisons. Devant toi, je ne suis qu'un jeu de carte, écroulé, re-mélangé par tes mains; puis battu à mort, comme tout animal qui se respecte. Le souvenir, à son stade définitif, est pire que l'instant proprement vécu et que l'on devrait, par sécurité, oublier. Je me rappelais, assis sur un banc, l'incroyable présence sensuelle et dominatrice qu'elle dégageait à chacun de ses pas, à chaque son vocal. Je n'y étais plus; j'étais si loin de ces moments de désenchantement total, si loin de celui que j'étais à ce moment perdu. J'inétais; en quelque sorte. Moi aussi, je faisais foncièrement partie du passé; mais un passé perdu, inenvisageable, inaltérable dans sa façon de condenser le présent.

La vie était une chienne, j'en étais maintenant persuadé. J'admettais qu'il fût tristement banal d'affirmer cela à notre époque pourrie, mais encore fallait-il avoir le courage de vivre en conséquence, en maudissant les injustices et les minces plaisirs que cette terre nous infligeait; quoique pour les minces plaisirs, il fallait les chercher seuls, au prix parfois d'atroces souffrances. Tout ceci me répugnait, m'angoissait, me débectait et j'avais pour seule envie, celle d'ignorer tout ce qui, de près ou de loin, pouvait me faire croire aux vertus que certains défendaient à tort ou à raison. La vie était la salle d'attente de la mort, seule salle d'attente où malheureusement défilaient les maladies, les disparitions, la souffrance, la vieillesse; bref, tout ce qui préparait à la mort. La vie nous entraînait magnifiquement à la mort mais sans nous y préparer, ça aussi c'était terriblement vicieux, on ne savait pas mourir. Chacun savait que tout le monde allait disparaître un à un, sans dire au revoir, sans jamais revenir; et l'on s'en accommodait. “ Tiens papa va mourir, tiens, je risque de perdre mes amis, tiens mon chien Brutus vient de crever d'un cancer, tiens on l'achève, tiens on l'enterre - ne pleure pas ma petite, on t'en rachètera un autre. ” La mort était le grand contrôle surprise de la vie; tout le monde le craignait en espérant que professeur Dieu finirait par l'oublier. Mais on n'était plus en classe ou alors dans un autre cours; celui des choses vaines. Entre deux enterrements, elle nous permettait quelques moments de rigolades amères ou de folles passions inutiles afin de nous épargner un suicide collectif inéluctable. Et quand les gens s'en sortaient, qu'ils parvenaient à évacuer leurs souffrances en tentant d'expurger les atrocités quotidiennes qu'ils parvenaient à surmonter, la vie s'occupait gracieusement de les réduire à néant. Elle leur détruisait le corps, en le marquant de crevasses violacées, de yeux ensanglantés, de rires congestionnés; et l'on observait ces mutants dégénérés vivre autour de nous en zigzagant sur la chaussée, voûtés, les yeux inexorablement inclinés vers la tombe. Ils nous regardaient avec haine, nous parlaient avec tout le dédain que l'on reconnaissait à leur aigreur. Terrible machination; terrible punition de naître, terrible condamnation de l'acte charnel, pire, de la volonté de créer. La vie était la plus grosse blague jamais inventée jusqu'ici, un énorme leurre, un affreux canular gigantesque et métaphysique, le pire des vices, mais tout le monde la vivait avec le plus grand sérieux. Donner la vie après ça relevait du crime contre l'humanité; allez hop, tous les géniteurs en taule; mes parents les premiers; peine de mort pour tout le monde. Motif du crime: avoir donner la vie. La souffrance nous endoctrinait de toute part; comment échapper aux malheurs qui nous poursuivaient à chaque seconde?

- Mais qu'est ce que tu racontes, regarde la vie comme elle est belle, ces ruisseaux, ces arbres, ces femmes aussi belles que les champs; et puis ne te plains pas, il y a pire que tes petites souffrances de petit-bourgeois.

- Justement, c'est là que tu ne comprends rien. Attends de voir ce qu'elle te réserve, et ton bonheur de chaque jour qui te permet de gagner un peu de fric et de caresser ta femme s'envoleront en poussière d'éclats. Tu te rouleras par terre, frappant tes poings sur le sol, maudissant jusqu'à ta chair d'éprouver la mort d'un proche, de l'être chéri; puis tu crèveras à ton tour, comme un rat, seul à jamais. Imagine le gâchis, toutes ces années de construction de ta vie qui s'effrite en une fraction de secondes, prêt à demeurer dans l'oubli ténébreux. J'envie ceux qui ont compris la gigantissime inutilité de ce cirque malsain en se supprimant volontairement, en toute conscience, se disant: “ Excusez-moi, je ne suis pas d'accord avec vos règles de merde, vos règles infâmes, vos règles dégueulasses, je vous laisse à vos souffrances, à ce jeu cruel et inhumain. Dîtes tout de même à Hélène que j'ai eu assez de temps pour l'aimer comme un fou, qu'elle me manquera encore si j'ai toujours l'occasion de ressentir le manque qu'elle m'a infligé durant cette vie d'imbécile malheureux, la garce. ” Pan! Car oui, la vie est vraiment malsaine; à tous points de vue et c'est ça le plus triste lorsqu'on nous fait croire l'inverse, qu'une vie est importante. Non, vous vous trompez, la vie est inutile, toutes les civilisations, les génies, les temples, les églises, les religions, le pouvoir; tout ceci n'aura servi à rien qu'à une guerre de tous les instants.

Il fallait trouver refuge, quelque part ou ailleurs, se reposer, rester au calme; je ne trouvais rien, je cherchais une trace, n'importe laquelle, mais tout était bouché; il n'y avait rien à faire, les absents triomphaient, ils avaient pris le pouvoir, ils nous gouvernaient. Je triomphais à mon tour dans une solitude basée sur l'extérieur de mon intériorité, je m'explique: J'apparaissais, et défendais toute la puissance de mon paraître. Je me vautrais dans la tragique observation de mes contemporains en les méprisant innocemment, en attendant que l'un deux accomplisse une action admirable. J'attendais le temps qu'il fallait; et ne retenais que ceux-là. Je vomissais le reste de l'humanité; même la faute la plus grossière (qui à mes yeux prenait des allures apocalyptiques) était bannie. J'en avais assez de la lâcheté quotidienne. Mes amis seraient tous des héros dans leur catégorie ou ne seraient pas et ils  m'apprendraient ce que j'ignore. Ce qui, à présent n'était jamais arrivé depuis la rencontre de Lucien et de quelques autres. Je me glissais entre les murs, devenais à mon tour un strapontin, une caisse enregistreuse, un par terre de fleurs, une chaise de classe, un trottoir ensanglanté, une rivière perdue. J'attendais que quelqu'un me reconnaisse dans l'immensité transparente, transportant son propre navire de détresses. “ Attends, ne pars pas tout de suite, comment tu t'appelles? ” Je ne pouvais le dire pour l'instant, il fallait le faire travailler un peu, pour voir ce qu'il avait dans les tripes. Certains échouaient et on les abandonnait. C'était le lot des perdants: l'abandon. Malgré mes tristes activités, j'étais confronté à quelques passages obligés: des regards, des visages qui me secondaient dans des consciences ravagées, parsemées de doutes et de haine de soi. À droite, cette femme plantée droit, filiforme et déformée, son regard perdu dans le trou ouvert du renoncement. Je m'approche d'elle, elle ne doit pas avoir vingt ans; et déjà un calibre trente-cinq semble se promener dans les méandres torturés de son crâne ovale. Elle se forçait à vivre; elle était faible, sa maigreur la rapprochait un peu plus du non-vivant. Elle se disait qu'elle n'aurait pas dû être là. Je ne la connaissais absolument pas, mais je compatissais, comme à mon habitude. J'ajoute donc, avec le temps destructeur, cette somptueuse injustice devant le bonheur et la souffrance. Peut-être que tout s'inversera, dans un autre temps, dans quelques milliards de décennies… “ Tu ne te feras plus traiter de tronche de rat par des inconnus ”, pensais-je en fixant le corps tragique de cette jeune femme, se supportant nuit et jour, dans son bain, face à son corps repoussant, blafard, étanche et recroquevillé dans sa bassine, laissant quelques poils infortunés se rebrousser sur ses intimes parties, devant ses parents, dégoûtés d'avoir enfanté un tel monstre, devant ses camarades étudiantes (comme on dit) qui, elles, comme chaque samedi soir, se faisaient peloter dans les restos cossus de la capitale, mais surtout devant le jeune beau gosse sur lequel son sexe commandant avait jeté son dévolu. Il la regarderait avec effroi si la pauvre lui avouait ses sentiments, c'était certain. “ Quoi? me retrouver dans un pieu avec cette morue, c'est dégueulasse, et puis si ça s'apprend, on va se foutre de ma gueule. ” Voilà, ce que devait éponger durant ces trop longues vingt-quatre heures, cette pauvre fille. Et puis, lorsque les cours la renvoyaient chez elle, elle prenait son RER, ouvrait la porte du néant, croisait ses bras, puis s'endormait mouillée de larmes archi salées, son visage de rat enfoui dans ses pattes velues. Le lendemain lui préparait les mêmes choses en pire, le temps lui réservant cette terrible punition de l'inchangement continuel. Il nous faut un certain courage pour aborder une belle femme, la peur nous cisaille les membres et nous nous adressons à elle comme de vieux paralytiques. Qu'est ce qui nous pousse à aborder une femme laide et quelles sont les caractéristiques de notre peur, différente de la première? J'attendais de revoir Causette pour pouvoir établir un plan et opérer en toute sécurité. Mais je ne faisais rien, je brassais de l'air, magnifiquement, me disant que la vie était une longue stagnation dans le déjà vécu; plus rien n'apparaissait, tout juste si l'on croisait encore des femmes prêtes pour l'amour. Il n'y avait plus personne, nous nagions dans l'océan médusé des rues transversales et silencieuses. Nos téléphones ne sonnaient plus; et nous lisions les grands auteurs pour qu'ils puissent nous parler le mieux possible du malaise universel. Nous étions à notre tour des personnages de romans, bringuebalés d'une journée à l'autre, à la fin d'un chapitre ou d'une histoire banale. Dieu nous éventrait de son marque-page nocturne et nous poussait à nous lever le lendemain, pour promulguer son œuvre ahurissante et écœurante. Je n'agissais plus, je renonçais en baissant la tête; me laissant dégouliner sous la pluie d'avoir été coupable d'espérer quelque chose ici-bas. J'observais néanmoins mon rat de laboratoire en regardant cette longue souris sur pattes se démener dans cette drôle de vie. Elle souriait aux endroits secrets, elle avait même rencontré quelques femelles issues d'autres espèces: éléphant de mer, loutre, morse, doryphore. Toute cette marmaille formait un groupe, délaissé quelque part par notre société d'inhumains. Comme toujours, je me plaçais au milieu, ne sachant trop que faire, partagé entre un sentiment de dégoût et d'impuissance. J'observais la faune en pleine activité sans trop de réaction, elle aussi semblait me mépriser. Je tentais une approche et le morse me rendit un beau sourire. Tout n'était pas perdu, il fallait seulement le déloger de sa banquise sans qu'il vous transperce de sa mâchoire carnassière, puis le défaire de ses habits fragiles afin d'y voir les pires merveilles de l'enchantement. Il y avait chez ce monstre femelle, une légèreté grassouillette, jeune à faire pâlir un moine; d'où ma volonté toujours charnelle de découvrir un corps fait pour être saisi à bras le corps. Cette autre jeune femme ignorait le pouvoir de séduction qu'elle évaporait dans l'air, cette volupté sourde qui rafraîchissait mes narines.

 

Je vivais ainsi depuis des mois, à la recherche de mon moi, d'un mort aussi, toujours, inlassablement, je reconstruisais son passé à coup de coupures de journaux, d'évocations insistantes, de mémoire endeuillée. Tout avait disparu avec lui; l'idée d'un possible bonheur sur terre, d'un amour heureux, d'une croyance en la vie; et j'arpentais les chaussées avec le goût défraîchi des amères illusions. J'attendais, je regrettais, je nostalgeais, je croupissais. Attendre était le moteur important de la surface du globe. Attendre toujours et encore. Attendre. Quand l'ennui venait s'y greffer, il ne restait rien; et plus rien ne nous attendait. On était face à face avec le néant. La pluie venait couronner le tout. Il fallait passer au chapitre suivant.

 

XI Lettre aimée

     Je ne commencerais pas par "ma chère amie" mais plutôt par "ma pensée".

Il fait froid, les jours se givrent en éclats de verre, et nos visages sont cisaillés, édentés. Je voulais juste entendre le son des possédés sortir de ta bouche extasiée; ce son qui rend fou les imbéciles, les mécréants. Lorsque je te voyais d'esclaffer au grand jour, le bonheur emmêlé dans tes pinceaux, je me disais: “  C'est pas possible, pas elle, elle ne peut pas en arriver là. ” Alors, je m'efforçais d'être celui qui transparaissait à l'intérieur de toi. Je m'approchais, contemplais ton visage merveilleux, me perdais en lui, l'admirais comme on s'endort auprès d'un corps chaud. Ce son, tu me le crachais volontiers à la figure, lorsque tu te m'éprenais sur mon compte. Alors, j'effleurais tes soliloques, en essayant de m'infiltrer dans tes chères pensées, pensées de chair souvent qui prenaient possession de ton corps vivace. Rien n'est passé, je ne compte plus le temps en termes d'heures, de mois, d'années; mais en permanence, mes doigts défilent sur ton ombre, fragile, insalubre. Soudain, je me frotte les yeux, j'imagine au loin une mer agitée, et le silence pour te récupérer. Mais j'approche, je me tords les nerfs, me coupe en deux; ne respire plus. L'instant est là, il s'est infiltré, approche à pas feutrés. Tu n'es rien, tu es ce qui ne va pas. Je vois des gens. “ I know these people ” comme le murmurait si bien Harry Dean Stanton. Je leur parle; d'une certaine façon, ils sont comme toi, souriants et polis, habitués au genre humain: “ Que fais-tu, où habites-tu, comment t'appelles-tu? Etc. ” Bon nombre d'entre eux se fréquente, s'invective, se recherche, s'abandonne et se prend. Comme avec toi, j'acquiesce au sourire de l'inconnue qui passe, je me cache pour lui dérober un sein, un sourire. Je rentre dans son jeu. Je tremble devant le corps inerte qu'elle s'apprête à me donner; elle se donne en rechignant son passé; c'est consternant. Toi aussi, tu as à faire aux mêmes, à mes sosies. Je me croyais différent, hors d'atteinte; je pensais être celui que tu ne soupçonnerais pas, celui dont tu n'aurais pu te détacher, celui que tu aurais aimé par-dessus tout, celui dont tu n'aurais pu te passer parce que j'étais parvenu, d'une certaine façon, à te célébrer en devenant l'image de ta conscience. Je décommandais mes rendez-vous pour t'apercevoir cinq minutes, puis tu partais infatigable, sans aucune espèce de regret, de solitude. Pour ma part, tu étais la merveilleuse, la magnifique, la beauté ivre, l'amour libre, mon espace vital, ma prison, mon enfer. Tu étais si présente que tu me rendais invisible, tu m'écrasais, je n'existais pas. Je regardais ton corps vivre soudainement, à l'arrachée, puis tu t'en allais, confiante dans ta solitude instable. Je relisais ton prénom inscrit en moi. Je ne t'oublierais jamais, mais je finirais par oublier. Je finis, lors d'une ultime soirée sans toi, par vouloir te retrouver, je pris le premier métro qui se présenta puis vins t'attendre à un carrefour, celui que tu traversais tous les jours à la recherche de tes activités. Je m'adossais au grillage et fixais la porte de ton appartement. Tu l'ouvris, engoncée dans tes laines d'hiver, ton corps impalpable et solitaire plongea dans l'enfer urbain, le vacarme du froid, l'otage de ton visage pali par le bitume. Tu t'enfonças dans les ruelles de ta jeunesse. J'observais de quelques mètres cette femme unique, oubliée, lointaine s'engouffrer dans les cavernes du trottoir. Saisi par l'affront, je décidais de te suivre, de t'épier durant ton trajet. Scandaleusement silencieuse, le visage figé dans quelques rêveries partielles, tu te tenais aux barres grasses du wagon, les yeux perdus dans le vide. Je descendais avant toi, perdu par tant de mensonges inconcevables. En rentrant, une envie terrible de vomir me racla la gorge. Je regardais la Seine flotter dans son propre sang; moi aussi, j'aurais pu flotter dans les méandres infâmes de ce voyage inconnu. Je n'étais plus rien, je n'existais plus. Tout le tragique naissait de la possession, de l'emprise de ton corps léger, de ton âme torride. Tant que les deux bouts ne sont pas réunis, le chaos qui naît de cette désillusion transparaît sur les recoins de nos organes, tous contaminés par le désir. Les mois épuisants défilaient sous nos illusions et je respirais encore l'emprunte d'un souvenir incapable, paresseux et tiède. J'imaginais ton visage, lisse comme la beauté se rapprocher pas à pas du mien, fébrile, plié vers le ciel, à la recherche de son ombre, du vent qui palpite, de la faute qui naît. Nous nous effleurions comme des êtres touchés par la grâce. Le bonheur assourdissant pouvait déployer ses ailes fratricides. Nous nous étions condamnés, et nous plongions, tête baissée, dans l'anonymat de la dépendance. Je n'ai plus rien à te dire, tu me manques comme un amour perdu me manque, tu es séparée du cosmos vie, tu me manques, c'est épuisant, c'est éprouvant, c'est suicidant. Je passe mes années à t'imaginer vivre le pire, vivre ce que tu ne fais pas, vivre ta façon d'être piteusement absente. Regarde-toi, tu dois faire peur à voir, derrière ton masque chéri, ta conscience d'ange déchu, ton passé repoussoir.

 

Un dialogue imaginaire nous fit renaître le temps d'une lecture.

- Que me veux-tu?

- Rien, je ne te veux pas, je cherche juste à comprendre pourquoi tu es finalement venue.

- Qui es-tu?

- Je suis le chien errant.

- Je ne peux pas, il faut que j'y aille, je sais que tu ne me retiendras pas.

- Arrête, s'il te plait, on se croirait dans du Claudel, ces phrases grandiloquentes, ces bons sentiments, cette religiosité de l'instant tragique. Non, Ce que je veux, c'est pénétrer ton œuvre d'art, te rendre fragile, passive, que tu te déchires les lèvres, que tu lèches le sang qui suintera sur ton corps, que tu parviennes à me rencontrer dans l'instant d'éclat qui nous embellira.

- Je ne pourrais pas, tu désires chez moi ce que je ne contrôle pas, tu cherches un corps que je ne contiens pas, et tu méprises les âmes. Tu méprises le présent, tu me garderas en tête jusqu'à ta mort.

- Alors on ne verra jamais le jour ensemble.

 

Je fermais la lettre et je ne l'envoyais pas. J'ignorais tout. Remarque, il m'arrivait quelques fois, à mes heures perdues, de te donner raison; en effet, j'étais juste un prédateur acharné, fringué par un désir insatiable de peau, de lèvres, de jambes et de seins. Pour arriver à nos fins misérables, il faut se servir de notre constitution civilisée: la voix, la parole, le discours; les charmes se révélant entre deux assonances en [a], deux allitérations chuintantes; nos paupières se découvrent, et nous pleurons déjà des scènes artistiques à mettre en œuvre. Puis, toi, telle une actrice s'identifiant à son rôle de proie terrible, tu te mis à jouer de ta puissance charnelle, incorruptible en me bravant de tes multiples ressources. Tu t'étendais, tel l'oiseau à l'envol, tes ailes me prenaient la taille, et nous nous élevions dans une autre dimension, loin de la terre. Mais c'est sur terre que je suis amené à te rechercher, parmi le silence, le froid et l'inconstance. Je vais m'arrêter là si tu me le permets. Et puis, je te revis, par hasard; comme le sort sait être dégueulasse; en plein Paris, tu marchais avec une amie, libérée, occupée, endimanchée dans tes habits de porcelaine. Tu t'étais arrêtée devant une vitrine tout en discutant. Je restais proscrit, caché derrière un fil télégraphique, muet devant l'oubli, l'imprésent, l'imprésentable, l'imprévisible, l'insomnie, l'infâme distance-absence qui nous réunissait en plein hiver maussade et recueilli. Je décidais d'en rester là, sur cette infime victoire, puis continuai mon chemin, te tournant le dos jusqu'à ce que tu te réveilles un jour. Les jours pouvaient revenir, je les saisirais de plein fouet. J'étais de nouveau libre.

 

XII L'instemps

- Excusez-moi, on ne s'est pas déjà ignoré quelque part vous et moi?

- Peut-être bien, où ça?

- Nulle part.

- Je ne vois pas.

- C'est pas grave excusez-moi. Au revoir.

- Au revoir.

Et puis plus rien. Un sourire de moins à convertir; une défenestration de moins à opérer. Quelques instants de douleur terrible et le pli du regard s'étiole dans le grand fracas. Il n'y aura rien, pas d'excroissance, tout sera archivé en mémoire. Personne n'y aura accès. Libérer son esprit des cordes vocales. Les dates sont cruelles, elles vous bouffent le temps en vous faisant croire qu'il est cyclique, qu'on peut s'y repérer, se souvenir, alors que le seul temps fiable est négatif. Je suis en deuil du moment, la perte du moment me terrorise, me paralyse. Plus qu'un être disparu, c'est l'univers de l'instant qui s'enfuie. Je continuais mes recherches parallèles. Quelles sont les limites qui me sont présentées pour parvenir à l'inné? Tout vient de cette union illimitée, cet acharnement au divin, aux rencontres typiques, aux torpeurs inespérées.

 

Ne remplace pas du vide par ta mémoire; respire en chacun de nous tous. Ne t'oublie pas. N'oublie pas que tu es ici pour rien, que tu l'affirmes chaque fois que tes mots s'inclinent et que tu cours à grandes enjambées. La solitude t'encourage à l'inaptitude, à la rencontre de ce qui t'attend, le silence indéfinissable, l'interruption sordide et insoluble. Tu aimerais gambader encore sur ton talus mais le salut est proche. Les êtres sont inacceptablement les mêmes qui se rebiffent et qui vivent pour se désintégrer. Je ne supporterais pas ça longtemps. Enfin, je crois. Nous étions aux pleines heures de la nuit, véritablement seuls à espérer la venue de ton corps vaillant. Ma peau t'appelait à son contact, elle se meurtrissait d'avoir à vivre une nuit de plus à se liquéfier sans ta salive. Elle demeurait dans son état le plus épais. Tristesse de se voir ainsi, séparé de l'illusion d'être. Le temps remplissait sa triste destinée; s'éteindre sous un ciel en fuite; détaché de lui-même par sa propre inconstance. Solitude implacable, plaquée sur soi-même, sur chaque parcelle de vieillissement.

 

J'avais retrouvé mes journées seules, silencieuses à défaut d'être licencieuses et je travaillais d'arrachent pieds à la construction d'indices à mon désespoir. Des ponts soufflés par le désert; des gyrophares plaqués sur du venin, des femmes aux secrets planqués sous leur manteau, des obus expiant les derniers soubresauts des acariâtres. Bref, le couloir noir où l'odeur de la peau s'est définitivement échappée. Et je dégoulinais ma soif en marchant inlassablement vers mon retour vierge. Mes pensées ne créaient que du digéré, du liquéfié, et je me vis espérer de vieillir, juste pour voir si tout se pérennisait. Et puis le soir du premier janvier, les ombres se relayaient, se succédant au travers du temps passé, redouté, réformé.

 

J'écrirais jusqu'à ce que je jouisse en toi, jusqu'à ce que tes yeux se referment sur moi, jusqu'à ce que mon corps crève devant l'abcès. L'absence ne porte jamais de préfixe, elle est la plus vivante d'entre nous, elle est notre corsage, notre panoplie de travail, notre rivière infâme. Je ressassais ta voix comme un scalpel déchiqueté. L'absence représente tous les absents; elle est là, inférieure à la mémoire, dominante dans nos entrailles. J'étais le témoin de l'entre-deux-paix, dégoulinant de liquide vital, me noyant dans mon éphémèrité. Je remuais mes jambes pour me prendre en flagrant délit de vie; je bondissais en moi-même, bouillonnais de semence artificielle, me concentrais sur l'impact de ta voix qui sortait du cercueil. Toi aussi, on t'avait crucifié, toi aussi, on t'avait oublié dans la poussière. Je ne vois pas la mort avec toi, je ne vois plus rien.

 

Les vivants devenaient des spectres, les morts des dieux, et je souffrais du moment. Le moment ne devenait plus rien, Marcel Schwob pouvait aller se rhabiller, il n'existait plus, ne devenait rien, s'oubliait dans l'immensité gluante de l'existence infirme. Nos corps restaient espacés, se rejetaient sous les sécrétions, et j'observais celui, qui, derrière les autoroutes s'était caché pour se recueillir devant ce monstre de vie qu'est Dieu. La solitude s'évacuait, en ruisselant, comme une femme amoureuse, petite, menue, s'apitoyant sur sa honte.

 

“ Je ferais de grandes choses, je partirais enfin, délivré du présent. Mets un point sur ta vie, jamais sur ta feuille, émancipe-toi de ces rues mesquines, maquillées de pierres souillées. La grâce a disparu, tu es seul en bas. Tout est là-haut. Écrase les vampires qui t'esquivent de leur maigre poison, crache sur ces bolides aux multiples départs; ne te sers plus de rien, ni de la haine, ni de l'indifférence, ni de la raison. Retourne à travers toi; relis ce qui n'est encore jamais arrivé. L'instant ne passe pas, alors émancipe t'en, crache sur ses peines passées, n'allume plus rien, laisse les braises se défaire, marche dessus s'il le faut, cicatrise-toi, troue-toi la peau, tu ne peux pas continuer ainsi, on est plus fort que ça. ” Dis-moi que tu reviendras. Mon travail est une entreprise de résurrection; mon boulot: te faire ressusciter. Un temps, il fût de ne jamais te perdre mais je n'y suis pas parvenu. Toute entreprise mène à la destruction, même celle sauvage de préserver l'authenticité. La date ne reste inscrite que sur un tombeau, les autres s'effacent au souvenir frileux, inavouable. La neige tombe sur mes doigts comme des yeux plissés; chacun reste ce soir à sa fenêtre contempler la distance neigeuse nous arracher du froid. Les flocons tourbillonnent inlassablement, en se crachant comme des kamikazes sur les lucarnes de nos lunettes. La folie en tête, j'imagine ceux qui t'effleurent les joues; le son improbable de ta voix.

 

L'ennui me submergeait, me broyant les entrailles de son vide inconsistant.

J'avais parfois devant les yeux l'ombre d'un frétillement qui m'appelait au sexe caché. Je ne faisais rien qu'attendre qu'il se jette à moi, m'avalant comme une proie qu'on étouffe. Je découvrais les masques charnels de leurs parois gélatineuses. Et je remontais les boulevards, les bras ballants, ravalant mes déchirures brisées. J'avançais en âge, je retenais mon souffle de ne pas rajeunir le passé et commençais à édifier des tombes en moi. J'étais à moi seul un petit cimetière de province, seul, déserté, vieilli par le silence, le portail rouillé: Adeline 1996-1997; Claire 1997-1998; Sarah 1997-1999, Anna 1999; Mathilde 1984-2000; Delphine 1999-2000; Clémence 2001-2002; et je partais me recueillir, serpentant les allées austères de ma mémoire, me demandant parfois si elles avaient trouvé le paradis sur terre. Maudissant ces amours morts comme on peut maudire la mort. Ces mortes-vivantes réapparaissaient parfois, alors que l'orage dévalait les pistes du hasard, et nous fermions les yeux d'avoir cru un jour construire du plaisir avec. Le seul pour qui je me déplaçais sans crainte mais avec la tristesse des sages fut Daniel, qui lui reposait bel et pas bien en ses terres lointaines. Et je concentrais mes rares réflexes religieux pour lui et lui seul. De toutes, lui seul me manquait en m'arrachant les yeux de douleurs et de spasmes mélancoliques. Quand j'édifiais un sourire, je le lui dédiais, lui qui m'avait appris à croire un peu en mon prochain.. Puis lorsque le sommeil paralysait mon corps, mon esprit cauchemardait vivement et m'engouffrait entre les jambes d'une Clémence, plus belle et plus fuyante que jamais. Tout reconstruire, oublier les doux moments de sauvetage amoureux, se retenir, ne plus rêver aux corps qui se frôlaient de se désirer si violemment. Mais mon esprit, aussi trouble soit-il, restait prisonnier de l'emprise hélénienne. Hélène avait littéralement transpercé ma vie de caresses improbables et de rencontres imprévues; elle ne se manifestait plus que dans la carence anorexique. Elle transportait le monde et vivait à l'intérieur de chaque micro souvenir qui l'avait amenée à mes côtés. Sa disparition entraînait inexorablement son incroyable présence perdue. Et c'est magnifiquement qu'elle avait toute sa place dans l'imprésent métaphysique de ma vie lacunaire. Chaque souvenir qui la re-matérialisait semblait anachronique tant semblaient loin les rapports doux et affectueux que nous entretenions à l'époque. N'avais-je pas rêvé cette muse inqualifiable et lointaine? Chaque moment passé en sa compagnie était rentré dans la pléiade de mes grands instants passés, et je vivais son absence comme une mort irrésolue. Je m'étais juré de ne plus jamais tenter de la revoir; attendre comme je savais maintenant le faire à la perfection, avec le plus grand calme dramatique, en me fichant du temps perdu et du manque qui gonflaient mes rides oculaires. Cet amour était simplement banni, il m'était interdit, proscrit, impossible car il engendrait en moi les pires injustices à l'égard des quelques fidèles qui me restaient. Mais je dormais encore sur l'espérance un peu naïve de rencontrer son corps perfide et d'oublier les années passées à le rêver en le frôlant de mes doigts maladroits.

 

Hélène, tu es l'ange au caractère qui embrume l'horizon et tu ne mérites en rien ce qui me pousse à plonger dans tes bras. Seule ta peau m'inspire, elle ne divulgue rien, mais attend qu'on s'y perde dessus. Chaque jour a sa pensée pour toi, malgré ce qui m'entoure de haine et de vengeances religieuses; tu es plus forte que moi car la beauté est tristement supérieure. Rien en toi ne me manque mais tout sur toi m'attire. Je ne bouge pas le petit doigt; je reste enfoui dans mes bouillonnements: je passe le temps. Je parcours l'ennui de ses terribles demeures: livre, sommeil, rêve, imagination, observation, dépit. Je me fermais au monde, incapable de m'intéresser à quoi que ce soit d'autre. En dehors de toi, je vivais sans crainte. À l'intérieur naissaient des milliers de mots. Tu augmentais chez moi l'espoir d'appartenir à un autre monde; celui violent du silence, de la vie blanche.

 

Hélène était la femme de l'instant, du moment féroce, du souvenir triste. Le présent est le temps de la mort, tout demeure dans la mort. Je travaille sur une autre dimension temporelle; celle d'un bonheur probable, d'une union possible ailleurs. Le présent efface l'instant, le broie et le jette comme une merde. Il existe trop de ne pas demeurer, et s'épuise; le présent est tout, c'est lui qui supprime, qui efface; il ne maintient rien sauf la mort.

Ne reviens pas, s'il te plait, n'y pense pas; tu fais partie d'un monde qui s'éteint. Devant moi, s'étendent les chemins qui ne t'y incluent pas. Le présent a fait son travail génocidien, nous avons perdu la foi. Tu vis dans le rêve souillé de ton présent globuleux. Tu te fais défoncer par l'erreur.

 

Je décidais de changer, en pire cette fois-ci, crachant à qui m'écouterait, sans subtilité, les banalités qui me tiraillaient le corps. À celle qui ferait preuve de bassesse, à celui qui ferait preuve de médiocrité: l'oubli et l'abandon. Je vieillirais de m'être ajourné, d'avoir séjourné moi aussi dans l'inacceptable infamie, de m'être précipité dans l'attente d'un réveil improbable. Je vivais une passion bouillante avec la glace, le temps, l'ennui et le vent. Je n'étais rien qu'un fantôme de plus arpentant les allées perdues de l'hiver revenu, et j'enlaçais les ombres qui ne me poursuivaient plus que dans mon cerveau affaibli et malade.

J'avance ici comme dans la vie, sans plan, sans rien de construit, laissant derrière moi des âmes décharnées et des couloirs en sang. Je bave de l'encre, je radote, je parle à mon corps demandeur d'emploi. L'ange magnifique n'est toujours pas arrivé; je vais l'attendre, m'asseoir sur un banc à l'abri du vent et des kilos d'abrutis. Je suis assis, ne pense à rien; des gens passent, indifférents, butés dans leur absence dépressive. J'imagine déjà. Il arrive, le sourire disponible et léger, me tend sa main bienfaitrice et m'embarque dans son univers secret. Là, il se découvre et me montre sa féminité dévoilée. Elle est jeune, elle semble retenir ses larmes. Au début, elle ne voulait pas venir. Je suis là, immobile, le corps congelé par tant de magnificence théâtrale. “ Sais-tu qu'à partir de cet instant, je vais t'aimer comme un fou, un déluré, un déglingué, quelqu'un qu'on ne pourra pas arrêter? Le jour est là, disponible, prêt à fonctionner en nous et tu me regardes de tes yeux translucides. Quel miracle de vie, quelle chance splendide de te voir enfin, de voir tant de beauté offerte à un seul être. Tu représentes les beautés de ce monde vomissable; et je ne peux rien faire qu'attendre. J'allais m'immiscer dans une autre vie, appartenir à un autre temps, un autre espace couvert. Puis la rencontre cruciale me décérébralise, la rencontre totale, et j'ouvre les yeux dans ce brouillard brûlant. Tu n'existes pas. Comment mettre un point à ce terme sans fin? ”

Finie la béatitude, retour au concret.

J'observais à ma guise les êtres qui se congelaient au moindre soubassement éclaté. Je fixais mes yeux sur les parois distantes des lèvres, des visages sournois, cafardeux comme la bourrasque, trompant mon ennui à les imaginer durant le spasme fatal, l'attirance démystifiée. Mais rien ne marchait comme prévu, les fantômes gambadaient eux aussi, parfaitement conditionnés dans leur vie lamentable. J'observais la quête du moment, les séparations qui ne m'étaient pas consacrées, les silences qui ne m'étaient pas adressés, les discours et les regards croisés aussi. J'observais en rentrant d'un voyage sur la ligne 10 du métro parisien une scène déprimante. Assis là où j'ai l'habitude d'être pour observer le monde croulant autour de moi, c'est-à-dire sur le strapontin du fond, deux étudiants, un type barbu coiffé en brosse, physiquement quelconque ,accompagné d'une jeune fille, grande, dissimulée sous son parquas, le visage aussi chaste que n'importe quelle reine du porno, discutaient leur vie morne et tranquille. Tous deux parlaient convenablement de choses convenables, absolument sans intérêt pour quiconque en trouvant un à l'existence. J'écoutais donc, attentif. Et puis, misérable vie, la station Duroc arracha la belle au vilain barbu. Deux saluts timides de part et d'autres trouèrent leur conversation brutalement et tous deux se quittèrent timidement. Je restais en compagnie du monsieur, prisonnier par l'absence et le silence infligés par le départ soudain de la princesse. Je décidais de le suivre. Dépité car sûrement amoureux de la belle qui le quittait sûrement pour un plus chanceux que lui, il descendit à Ségur la queue entre les jambes et se précipita chez lui où il se branla si fort en passant à l'absente, qu'il en éjacula des sentiments d'horreur. Il comprit que son corps si ultime à la possession féroce ne serait jamais au bout de son sexe bredouillant. Il imaginait tristement son visage pris par le précipice de l'enlisement facial, les quenottes poussées en avance et le cri perçant de la femme jouissive. Elles étaient là dans leur métro, insensibles et fières; elles étaient ailleurs lors de leurs séances sexuelles. C'est ce que ne pouvait s'empêcher de penser l'homme seul, au visage invisible pour ces dames, le copain sympa qui leur rendait service mais qui restait chez lui tout le week-end à se demander pourquoi il avait un sexe et du désir tout autour. Je rentrais chez moi, touché au cœur par cette incroyable passion solitaire, cette incroyable élan d'amour qu'un homme ne peut qu'éjaculer, brouillé par le désir infatigable et usant. Et ne jamais le montrer.

Toute l'existence se résumait là, tout autour, c'était du remplissage plus ou moins intéressant mais le bonheur n'a rien à voir avec ça. Le bonheur est tout autour quand le centre est rempli, quand Hélène ou une autre ramène sa gueule. J'en étais loin, emmuré moi aussi dans le silence interminable et fastueux des jours à chercher les traces d'un fantôme bien spectral. J'approchais de mon morse affectueux pour voir si la banquise ne pesait pas trop lourd pour lui, mais il demeurait là, timidement, incapable du moindre geste envers moi, les yeux contaminés par le mystère fragile. Le renoncement c'était l'époque. Et l'époque, un replis. Je retournais donc en direction du néant. Je contournais les allées, triste d'apercevoir au crépuscule les saccades déferlantes de la cécité et de l'illusion. Même les tentatives de secours n'avaient de prises sur ce que j'étais devenu. Je ne savais plus agir, je restais prostré, satisfait du malaise inexistant, transparent, vertical. J'avalais des somnifères pour me tenir éveillé, je dormais debout, en avançant mais sans faire le moindre pas. Si j'avais pu, je serais sorti ce jour, au lieu de rester enfermer chez moi, à m'observer m'éloigner de l'être pur, de sa peau douce et tortueuse. Mais non, j'ai préféré recourir à l'immobilisme, à l'alcool minéral, à la pourriture de me voir vieillir. Puis, de temps à autre, mon humeur se libérait et j'allais directement au but. Je rencontrais par un non-hasard total une jeune fille innocente qui ne croyait pas du tout à la puissance de son anti-charme vorace. Elle vomissait la fébrilité délicate et bancale, son corps était resté tel quel depuis ses douze ans mais son esprit avait rattrapé son âge véritable. En la scrutant, on n'aurait jamais cru qu'un homme pût y mettre les mains. Je l'attirais nonchalamment dans mon guêpier et me jetais sur elle comme un désemparé,  et les six derniers mois avec; je disposais de son corps à ma guise et l'empêchais d'y mettre la moindre volonté de sa part. Je me l'étais appropriée, et dégustais mon festin de la façon la plus égoïste. Néanmoins, elle dégagea malgré elle, cette douceur violente qui s'empare des femmes totalement prisonnières du corps de l'autre. Elle regardait le vague et l'indicible, la bouche entre-ouverte, comme cherchant quelques globules d'oxygène à capter, afin de s'aérer du tourbillon pesant qui la transperçait de toute part, et cela pendant que j'arpentais les collines timides de son petit corps bouillonnant. Ses gémissements cachés décuplaient le désir interdit qui nous propulsait à la découverte de l'autre. Cela devait faire environ dix ans que personne n'avait posé les pâtes sur sa peau blanche. J'eus très vite honte de mon acte lorsqu'il fallut ramasser nos habits et repartir vers nos mansardes respectives. Je n'osais à peine lui parler. Elle se recoiffa timidement comme savent le faire les femmes baignant dans une pureté qu'elles croient encore probable puis nous nous séparâmes cordialement, nous promettant de ne pas en rester là. Rentré chez-moi, je revis la scène en trombe d'eau. L'amour recomposé spirituellement dépasse les pauvres séances sexuelles auxquelles nous nous adonnons et durant lesquelles il nous est impossible de penser. La chose faite et nous y réfléchissons encore des années. “ Comment ai-je pu faire pour être autant désintéressé alors que je touchais le but profond, que je ne suis pas moi, que je suis l'autre qui se débat sous ces corps mous et demandeurs? ” Bref, on se rend compte très vite qu'il faut recommencer et recommencer le cycle jusqu'à épuisement total du cerveau. Les scènes d'amour sont inéluctables, il en faut une de temps en temps pour faire le point avant de poursuivre son existence pauvre et stupide. On remballe ses affaires, on se dit au revoir en se léchouillant une dernière fois, puis nous refermons la porte et nous partons nous endormir sur des bancs. Nous reposons nos têtes, nous rêvons à quelque endroit tranquille, à quelque espoir infini, à des sentiments fiévreux qui un jour nous feront nous retrouver, comme au temps jadis, le sourire aux lèvres et les désillusions au panier devant la grâce d'un nouveau corps près pour de nouvelles expériences extra-utérines. J'emportais son nom au passage, juste pour prévenir quelqu'un de son existence passagère: Calixte, un vrai personnage de roman.

J'avais de plus en plus de mal à continuer, à me forcer; et j'oubliais mon temps de façon irresponsable. Je vampirisais mon âme en appelant parfois celle d'un autre. Lucien n'apparaissait que par bribes, vivait sa vie en appuyant son pied sur la chaussée, consumait les portes ouvertes qui le laissaient filer, il voyageait donc, sûrement pour s'assurer d'avoir vécu en ce temps-là, d'avoir vu les colonnes de Buren, d'avoir frôlé les cailloux étendus des chemins broussailleux. Son regard se dispersait en fonction du paysage noirâtre qui s'étendait à perte de vue, il jubilait, il serrait contre lui la main de son amour. Il ne voyait plus que ça, un paysage et son amour. Parfois, je lui en voulais d'avoir rompu le pacte du malheur. Je le croisais étourdi, familier, blasé face aux blasés, silencieux sur le reste, bâti comme un roc, sa carrure de danseur tchèque envahie par la sauce des fast-foods. Prisonnier de son métier comme de son argent, les mots qu'il laissait s'envoler devenaient de plus en plus rares. L'homme, qui jadis, posait tant de questions, n'apportait que des réponses, paternalistes et morales. Voilà que je me mettais à critiquer mon ami, le seul capable de me sortir des merdes dans lesquelles je me fourrais consciencieusement, le seul à comprendre l'universalité de nos individualités, l'humaniste secret, le bourgeois syndiqué, le poète photographe. Il avait fini par fuir mon côté fuyant, se disant finalement qu'on avait passé l'âge de ces jeux d'érosion. Mais j'étais resté un enfant, et les jeux d'adulte que l'on me proposait au quotidien me donnaient des maux d'estomac. Lui avait réussi à passer le stade supérieur, peut-être parce qu'il n'avait jamais connu le précédent, qu'il avait fermé les yeux pendant vingt ans avant qu'on lui permît de les ouvrir. Sacrée revanche, ne pouvais-je m'empêcher de penser. Et puis, au lieu de l'appeler comme deux amis se doivent de le faire, par définition, j'éteignais la lumière du soir et m'effondrais d'avoir trop vu passer ma journée.  Mais le fidèle parmi les fidèles me rattrapait illico, me sermonnait justement sur mon attitude infantile et m'invitait à parcourir la capitale de ses pas fouineurs et curieux du moindre replis. Calixte n'était plus qu'un souvenir, un peu comme ces romans de chevalerie qu'on range définitivement, mais nous nous revoyions malgré le sentiment de culpabilité permanent qui m'envahissait. Elle, débutante et sensible, ne pensait pas à tout ça; elle se contentait de m'accompagner dans mes peines, puis me racontait son quotidien minable d'étudiante en Deug de langues. Il m'arrivait, lorsque l'ennui se posait entre nous de la toucher, juste pour me persuader d'être en vie. Oui, il fallait que je pince les autres pour savoir si je rêvais ou pas. Je déambulais sur les passages piétons quand d'autres ne revenaient pas. Une femme qui rentre dans votre vie sans créer le manque que vous éprouviez avant de la connaître échoue dans sa relation. Elle est rancardée, mise à l'écart, au placard de la pensée. Il arrivait qu'une discrète, une curieuse s'immisça à son tour, se promenant sous vos yeux et là le choc était cruel, elle vous manquait d'être apparue une fois, la beauté se glissant partout sur son visage d'or.

Je laissais Calixte à ses chères études.

Écrire, c'est faire venir à soi. Mais l'acte s'accompagne souvent de silence. Et les jours passent sur les mêmes rebords de fenêtre, les mêmes halls de fac, les mêmes quais de métro où l'on attend trois plombes qu'il y en ait un qui ramène sa gueule, la triple pensée de quelqu'un de terriblement lointain, enfourgué dans les recoins du cerveau. Nous grimpons dans la rame, à la recherche d'une place vide, nous nous écroulons avec toutes nos années plein la gueule sur les banquettes et nous scrutons l'être qui se tient en face; pas très convaincant lorsque c'est un homme, déprimant lorsque c'est une femme. Quand c'est le premier, on se dit tout de même que les femmes doivent morfler pour en trouver un de potable dans la région et lorsque c'est la seconde et qu'elle pourrait rentrer dans la liste des désirables, je la fixe au point d'émietter son regard de verre, et l'imagine dans toutes les positions pour voir s'il y en a au moins une qui lui correspondrait. Je joue à frôler son genou, terriblement attirant, je l'abats du coin de l'œil, puis j'arrête ce jeu idiot en reprenant ma lecture (je ne sors jamais de chez moi sans un livre, eux seuls détiennent la vérité aussi insoutenable soit-elle, ils ne restent jamais silencieux, eux seuls sont courageux). Malheureusement, il faut descendre, se ramasser dans l'escalier mécanique en panne avec le froid au ventre d'être totalement en dehors du coup. La nuit pointe sa tronche et nous hésitons devant le terrible dilemme: se coucher alors qu'il n'est que vingt-deux heures ou faire semblant de veiller jusqu'à vingt-trois? La tronche découpée sur l'oreiller, je m'incline vers la gauche et repense à cette fille, rencontrée spécialement aujourd'hui, qui s'est approchée de moi pour me serrer la main puis m'a laissé continuer ma vie pensant naïvement qu'elle était remplie et que je n'avais aucune place pour son joli corps dans mon immense pieu. Je repensais, afin que mon sommeil l'emporte, à ce corps qui rappelle ceux que l'on ne possèdera jamais, même lorsqu'il nous arrive de les toucher. Elle affirmait à chaque geste sa dépendance à sa féminité. Ses seins complétaient de façon scripturale son buste, ses hanches puis ce visage qui venait couronner le tout. Je ne dormais pas, j'avais soudain l'impression d'avoir trouvé la personne qui m'était impossible de rencontrer. Généralement, on était condamné à rencontrer la personne qui vous narguerait en vous laissant comme un vieux schnock; là pas de rencontre; une trouvaille somptueuse, silencieuse et vouée à l'irrencontre. Que faire de plus?

 

XIII L'être écrite

Il m'arrivait de me demander quel était l'intérêt d'une telle lutte sempiternelle. Pourquoi passer son temps à ruminer, à crachouiller, à déglutir tous ces amas de fausses vérités qui s'étalaient depuis si longtemps? Un geste, une voix, un mot suffiraient à tout résoudre, à calmer mes nerfs, voir même à améliorer cette condition ratée d'être acharné par l'inaction. J'écrivais alors, décidé à faire ce que j'avais banni depuis ma tendre enfance: décharger ma souffrance avant de décharger le bouillonnement de cette satanée souffrance. J'écrivais: “Tu me rappelais la difficulté de revenir dans un endroit porteur de souvenirs heureux avec une personne, et je t'expliquais que le hasard nous y reconduisait malgré tout. Mais c'était faux car je savais pertinemment qu'à partir du sale moment où nous serions désunis, je ne re-fréquenterais plus jamais ces saloperies de quais, de parcs, de rues, de marchés, de halls d'immeubles, ces saloperies d'escaliers, de paillassons, de serrures, de poignées pour les laisser crever en silence.” (Et je tenais parole; depuis ma rupture avec Claire qui remontait à cinq ans, je n'avais jamais plus foutu les pieds au Sacré-Cœur. Nous avions passé, elle et moi, une heure magique, assis à l'intérieur de la basilique, à prévoir ce qui devait rester une rupture monumentale. Nous avions évoqué notre futur sans l'autre, elle-même ayant prévu de me jeter après s'être fait baiser sur l'autel. Je trouvais son fantasme d'une stupidité écœurante et faussement scandaleux. Dix jours plus tard, elle choisit la station Port-Royal, (elle était restée très mystique en dix jours), pour m'expédier son dégoût à la gueule, et me donner par la même occasion le signal départ d'une dépression que je n'avais pas imaginée. La garce restait immobile, adossée sur le mur, la puanteur morale lui sortant des entrailles. Je la fixais un dernier instant, me mentant à moi-même avant de m'apercevoir qu'elle me manquerait à me trouer la peau, puis partis rejoindre le Boulevard Montparnasse avec le sentiment terrible que le premier jour du reste de ma vie commençait bel et mal. Lucien arriva à la rescousse. Je lui demandais s'il disposait de l'année entière pour s'occuper d'un blessé de guerre. Il accepta de jouer l'infirmière et je m'écroulais en pleurant sur sa chemise à manches courtes.)

 

J'étais pourtant persuadé de ne pas en arriver là avec toi. Cinq ans avaient passé, mais c'était du pareil au même. Il faut quinze ans pour qu'une vipère comme toi change. Je t'avouerais néanmoins qu'avec une femme, le seul but qui nous pousse réellement à la voir sans cesse, c'est d'arriver (mais je ne t'apprends rien) au passage saisissant du corps, offert gratuitement à celui qui charme sans cesse. J'avais un mal fou à me l'avouer tant tu me passionnais déjà dans ces jeux-là. Peut-être aussi parce qu'un autre avait saisi sa chance en te rencontrant deux ans avant. Là, c'était le ciel qui me vainquait. Je prenais parfois plus de plaisir à t'imaginer en ma possession qu'à le vouloir véritablement. Tu faisais partie du domaine du rêve. Chaque présence que tu m'insufflais, je la vivais en la rêvant. Te voir était un tel artifice que je me contentais du silence en t'observant vivre dans cette ville où j'avais pourtant toutes les chances de te manquer. Maintenant, c'est toi qui me manquais, de façon épisodique, après les coups durs, les soirées trop bétonnées, les vents trop froids qui n'annoncent rien de bon pour le week-end. Je savais, du moins je pressentais ce qui devait t'entourer ce jour, longtemps, très longtemps après que nous nous étions vus pour cette maudite dernière fois.

 

“ On s'appelle demain avant que je parte ” m'avait-elle lancé. Et puis comme tous les cons de mon grade, j'avais laissé mon téléphone au placard, par orgueil, par désillusion complète. J'aurais pu raconter cette autre dernière journée, qui aurait peut-être pris une autre tournure. Mais ce jour que je passais seul, je l'avais détourné en m'occupant froidement de mes petites affaires secondaires. Je déjeunais sur un banc, donnais à bouffer aux oiseaux, puis courais acheter un livre ancien par 70° à l'ombre, grillais mes guiboles en dégoulinant de sueur vacancières puis retombais, béat sur mon canapé qui faisait à l'époque office de lit.  Impossible de savoir ce qui l'avait transbahutée dans son trois pièces vides de 9 à 17h30 ce premier jour de séparation. Bref, transis par tant de questions aussi cruciales que la météo, je quittais les zones obscures de mon âme défrigérée non sans continuer à t'écrire par bribes interposées. Puis je promis de revenir souvent malgré la difficulté.

Ma vie coulante reprenait ses droits et je continuais bêtement à m'intégrer à la foule. Je passais par une période des plus poitrinaire où fixer les seins des femmes restait ma principale activité. Une femme sans sein n'est plus humaine. Aussi petit soit-il, le sein reste le mystère brutal et imposant de la sexualité féminine. Alors, lorsque j'étais attablé, dans des cantines ou dans quelques salles, dans la rue ou sur mon terrain de squash, je restais à contempler ces magnifiques objets dont les formes qu'ils créaient avec le soin des habits, rendaient leur découverte encore plus attachante. Souvent, je restais terriblement déçu devant deux seins blancs que plus rien ne maintenait. Alors que sous un pull où tout est suggéré, j'imaginais les pires combinaisons de malaxations, les plus beaux attouchements opérés à ces jeunes inconnues qui se baladaient avec ça sur le dos. Je prenais aussi conscience de l'impossibilité féroce de toute approche brutale de toutes les femmes du monde, et du coup de leurs seins splendides quelques soient leur condition, leur culture et leur âge. Même lorsque nous étions condamnés à la rencontre, la vaste étendue de vide nous retirait de l'horizon d'attente et nous étions contraints de reprendre le cours de nos futiles choses. Un jour, il faudra que je me jette sur des seins, d'un coup, avant de faire connaissance. Vous me direz, il ne reste plus grand-chose à se dire après un tel acte révolutionnaire. J'avais revu entre temps le corps si abominable de cette femme rencontrée à l'intérieur de ces enceintes sportives, et restais quelque peu paralysé à l'idée de lui envoyer ne serait-ce que le début d'une syllabe à l'oreille. Alors, je restais, pas loin, déterminé à la regarder fréquemment, le temps qu'elle daignerait offrir à mes yeux. Et rien, toujours rien, jamais rien n'arrivait. On me précipitait dans mon métro, on me faisait rentrer chez moi, on me fatiguait pour que je finisse par m'endormir, puis on me faisait reproduire le même schéma pour le lendemain.

Puis l'être écrite dépucela le hasard, elle s'approcha de moi, heureuse de la misérable présence qu'elle m'infligea d'un coup sans le moindre consentement de ma part. Elle était là, la victorieuse du néant, bavarde et baveuse, sans la moindre gêne, frémissante de son état lamentable de beauté traîtresse. Je restais pantois, indifférent à me manifester, comme si finalement plus rien de sa grâce ne me touchât. J'étais piégé par ma propre solitude, bestiale et habituelle, et ne voyais plus l'affront de chair qu'elle me soumettait à vouloir m'embrasser. Elle s'approcha pour me coller son venin sur la peau; et je me laissais faire, ne voulant plus lutter la moindre parcelle. J'observais son regard défait, et l'absence qui cette fois-ci s'installerait à jamais entre nous passés les cinq minutes de loyaux services. J'attendais qu'elle s'en aille, le ventre vide de me revoir un jour heureux. J'étais de nouveau seul, le hasard ne prévoyait que quelques minutes de sens à la vie. Je rebroussais chemin. Je partais vers des jours immenses de profonde solitude.

 

 

 Deuxième partie: L'IRRESPONSABLE

 

 

XIV "La liberté saigne en vitrine"

Je marchais, les yeux rivés vers les pas qui m'attendaient de l'autre côté de la rue, prêt à rebondir sur la chaussée et saborder le moindre coup qui me fût porté au ventre. J'arrivais aux portes du métro où, une fois encore, le sympathique convoi me ramènerait aux portes stables de ma maison broyée de temps et de silence. Je regardais ma montre qui déjà m'indiquait le temps écoulé, 24 minutes de stations, de quais, d'escaliers, de boulevard trépidants et de statues marbrées. Et puis, perturbé par cette incroyance au moindre espoir, je m'affalais sur une chaise, les yeux pris dans les mains à attendre un lendemain. Sept arrivèrent plus tôt que prévus et je semblais renaître tout doucement. Je sentais que j'étais pris par le même tourbillon inutile. Je pouvais agir sur moi-même puisque tout était placé selon l'inaction perpétuelle. Libre de caresser les vitrines, libre de ne plus voir le bout, libre de me transpercer selon mes goûts, libre d'aimer à en pâlir les murs abscons de ma raison. Je devenais alors un extrémiste de l'absurdité et le vivais pleinement avec le corps aussi vide que préparé au désastre. J'étais parvenu à rien, avec les pires efforts du monde. Je comptais opérer avec tout cela en poche. Ma vie oscillait entre onanisme et lecture, trajets et visite de mon deux pièces. Je laissais dériver le temps, comptant sur un avenir un peu plus probant. La première fois que je vis Emilie, je ne la vis pas. Je dus attendre quelques mois avant de m'apercevoir de sa présence. Pourtant elle était là, et bien là, avec son corps à dormir dehors. Elle ne transperçait que des illusions mal définies. On se demande, en rencontrant une femme, si elle va oui ou non, rentrer dans nos vies, ou passer juste d'un regard et se tirer partout ailleurs sauf dans notre couloir. Décrire Emilie serait décrire n'importe quelle passante. Elle se confondait, sa beauté y compris, parmi la foule inaccessible et lointaine qui ne nous touche jamais. Elle était celle que l'on croise dans un bus, en se déchirant l'âme de la voir descendre à son arrêt, à peine touchée par les voyageurs qui la bousculent, renfermée, timide presque. On ne met jamais de voix sur ces yeux-là, elle reste muette jusqu'au premier jet de paroles, et là, choc inadmissible, elle vous crucifie sans possibilité de survie. Elle vous plaque ses mots comme un plâtre et détruit les rares fondations de votre vie, pourtant bâties dans le silence du travail bien fait. Emilie n'était pas la beauté, elle était plus que cela, mais je savais qu'elle n'aurait aucune espèce d'importance dans ma foutue existence. On les sait trop occupées, trop convoitées, les femmes de ce style qui choisissent leurs amants en désignant la victime de leur doigt. Je n'osais même rêver d'elle, de peur de n'avoir assez d'imagination face à une telle créature. À tout casser on n'avait échangé 25 mots chacun, et j'attendais une semaine avant d'avancer plus loin dans de désir ou le remords. Mes obsessions décuplaient alors, et chaque femme était un gouffre où je ne pensais plus qu'à plonger au risque de me casser la tête, mais nous n'étions que des jouisseurs immatures confrontés à la petitesse d'une vie étriquée et défaite de partout, fracturée. Le corps des femmes n'était plus qu'un objet à saisir, à caresser jusqu'à épuisement des sens. Mais celui-ci parlait et bougeait, ne comprenant rien à nos déboires. Parfois, il se laissait faire, d'autres fois, il se tirait. Comme à chaque fois, nous rampions derrière ce magnifique apparat. Triste collision. Bref, Emilie n'existait pas encore, elle planait comme d'autres dans mon imaginaire noir et lugubre. Je ne bougerais pas le petit doigt, m'étais-je dit, je resterais là à contempler ma chute. C'était aussi le privilège de la liberté. Je l'utilisais jusqu'à l'extrême, la liberté, maîtresse de la déchéance. Connaître une femme, c'est avant tout découvrir ce qu'elle dévoile sans qu'elle n'ait besoin d'émettre le moindre son puis de participer à son mécanisme physique. Toucher l'être désiré, c'est ne plus compter sur le temps, c'est l'offrir au vertige, c'est s'en débarrasser pour de bon, c'est la balancer par la fenêtre. Le corps d'une femme, c'est l'Amazonie recréée sur 2 mètres carrés, c'est l'horizon qui s'éteint, les rideaux qui se ferment désespérément sur un visage lui-même perdu dans les limbes de l'évanouissement, c'est la perte ultime de toute conscience, c'est le porc qu'on égorge et qui beugle, la larme qui vient se feutrer sur l'épaule d'un semblable, c'est la déchirure qui apparaîtra en plein milieu d'un âge. Le corps d'Emilie n'était pas encore défini, il voguait au gré des courants qui m'emportaient lorsque je la voyais, tournoyant sur elle-même, s'emportant parfois dans le noir, disparaissant des écorces et des vitrines. Alors, je gambadais, suivais ses consœurs, les lécheuses de devantures et rentrais le plus souvent dépité, le souvenir triste de la toupie qui s'abat sur le côté, lorsque la ronde prend définitivement fin et que le gosse ne la relance plus. Emilie n'était pas la belle fille qui vous fait ravaler vos pas sur le trottoir gris, elle était l'évidence même de l'impossible repos de l'âme. Elle l'épuisait à la faire suer de ses propres limbes cervicaux. Emilie, un moment donné, était partout. Et nulle part où la trouver pour lui vomir son image. Quelle place dans l'imprésent, Emile? Quelle place me donneras-tu? Je vidais les lieux, je prenais du poids, je m'obstinais à convaincre quiconque me parlerait de toi. Chacun perdu dans la contemplation mutuelle de l'autre, nous installions du silence là où il n'avait pas lieu d'exister. Mais toute approche se fait avec une armure et un lance-flamme, voyez-vous, chacun tente de conserver son terrain avant de substituer celui de l'autre. L'approche de nos godasses se fait avec des coussinets. Nous nous envoyons des regards de méfiance, les miens se demandant inlassablement ce qu'elle mijote dans sa pauvre tête. Stupidité, méconnaissance de la femme vorace. Elle ne pense qu'à la descente vertigineuse qu'elle m'infligera à l'aube de son souvenir.

L'imprésent, dans ses moments d'égarement, nous réunit Hélène et moi pour un temps autour de nous-mêmes. Elle n'avait guère changé, juste ses cheveux qui montraient que le temps s'était terriblement répandu depuis sa dernière apparition. Je l'observais derrière cette misérable table de café bourgeois et terne tout en repensant au merveilleux mystère d'antan qui s'était totalement dissipé aujourd'hui, jour de réalité. Je sortais dans la rue totalement libéré des souffrances infligées durant ces nombreux mois; deux heures de retrouvailles avaient libéré un an de tumulte obsessionnel; quelle grâce de l'oubli et de la raison. Je me trouvais totalement disponible pour d'autres voyages sublimes.  Mais j'avais retrouvé cette femme splendide sur laquelle j'avais passé tant de nuits à m'ennuyer de sa disparition soudaine. Et je ne ressentais rien de particulier, juste un sentiment de justice inopiné. Pourtant, il n'y eût aucune logique dans ces retrouvailles d'un soir. Je n'étais pas fait pour ce genre de normalité. Je fixais cette éternelle inconnue en remplaçant son visage par un trou béant et vide. Mes yeux accompagnèrent les poutres en bois du bar verni (bar bourgeois et antipathique), ses mots résonnaient dans le brouhaha général, la fumée se calfeutrant entre nos deux espaces respectifs; et j'écoutais ce tourbillon de paroles incessant, me demandant où était ma place dans ce cafouillage grotesque. Pourquoi nous raconter nos vies lointaines l'une de l'autre? Dans le métro, j'aidais une vieille dame à s'asseoir sur sa banquette, Hélène avait tout de même ce pouvoir certain de me faire reprendre une vie meilleure, plus rassurante et moins froide. J'étais disposé à voir ce qui se passait aussi à l'extérieur de ma pauvre existence. Mais je luttais terriblement contre moi-même, mon esprit, à défaut de se recentrer sur mes récentes activités, débordait pour se coller à d'autres parois. Emilie en était la principale. Sa beauté connue, tout le mélange de sexes, de bave, de cris, de sperme, de liquide en tout genre venait s'immiscer entre la grâce et l'espace grandiloquent qui nous encadraient. Il fallait agir, se perdre quitte à se retrouver défait, en lambeaux. Combien de victimes laissait-elle derrière elle la vipère, combien d'impuissants se masturbaient encore de sa pensée? Mais il ne fallait pas se poser ce genre de question, il fallait foncer tête baissée devant les matadors du désir. Curieusement, je ne considérais aucune femme comme douce, aimable, sympathique, le côté romantique qui intervient lorsqu'on rencontre une femme était à bannir totalement. Ce n'était que feintes, ruses, tentatives, mensonges et autres ingrédients qu'il fallait se coltiner pour arriver à un zeste de séduction. La femme observe et, tel un caribou en chaleur, attend sagement qu'on vienne lui secouer le cocotier. Même démarche dans nos sociétés vides de sens et d'émotion. Emilie ne bougeait pas le petit doigt, elle se dandinait devant les mâles en rut, incognito, comme si de rien n'était, alors qu'ils étaient tous là à gamberger dans leur slip retroussé. J'étais le seul apparemment à sombrer devant tant de maléfiques scènes de vie quotidienne. Et les autres rentraient chez eux en discutant micro-informatique et matchs de foot. Quelle pitié, alors que muet de désirs pour cette inconnue, je rentrais dépité dans mon métro lent et blafard. J'en perdais mes matchs les plus simples, incapable de subtilité dans mon jeu qui à chaque point devenait gras et impuissant. Je me retournais toutes les cinq secondes pour contempler ce corps offert à nos yeux (oui, notre douce amie fréquentait entres autres les salles de sports), gratuit, immobile (La belle venant de se rhabiller, se préparait sûrement à sortir entre amis avant de se faire huiler par l'amant chanceux et visqueux qui allait la salir.), bref enfanté par la perdition. Dès que je voyais une fille de ce style, je m'auto-persuadais qu'elle n'était pas pour moi; que je n'étais pas le type qu'une fille de cette beauté recherchait; et c'est ce qui me motivait à l'approcher, certain de l'inactualité de la rencontre. Quelle vertigineuse descente dans le non-sens, le non-sentiment, l'incharnel. Quel replis sur l'ombre et le temps, l'infortune et l'indimension. Le verbe "pénétrer" prenait alors tout son envol, pénétrer une femme, c'est pénétrer un lieu, une dimension, l'espace humain le plus malléable. Je vivrais à l'intérieur d'une femme s'il elle ne me rejetait pas après l'ébullition, j'y ferais construire une mezzanine, achèterais des chiens et nous vivrions heureux comme des poules. Être à l'intérieur d'une femme, c'est rencontrer l'incommensurable impossibilité d'espérer aller plus loin dans l'inimaginable bonheur qui de toute façon se trouve partout ailleurs qu'entre deux jambes douces et claires, fragiles comme l'aubépine. Pénétrer cette chair humaine (cette chère humaine), c'est téléphoner à Dieu, miser sur la fragilité, écouter dans un silence religieux les soubresauts phoniques de la belle qui ne prend pour seul plaisir que celui unique de s'offrir comme une friandise au noix trempée dans de la crème anglaise, et nous dégustons ce festin sucré avec des sensations bizarres qui nous martèlent le corps d'oraisons fatales et funèbres. Quand nous nous redressons, la belle, couverte de notre bonheur d'un moment sourit de s'être fait inspecter comme un animal suspect et rare, elle n'imagine rien de ce que nous avons vécu, de ce que son corps nous a permis d'expérimenter, de ce que la vision d'un ange transfiguré par la possession rend compte dans le noir feutré d'une chambre émiettée par les bruissements de peaux qui se cognent, qui se rencontrent sans se parler, qui s'esquintent à vouloir se dépêtrer du désir dégueulasse qui nous abat net. Le pire, c'est que ces sottes ne s'en rendent pas compte, elles ricanent comme des idiotes puis courent se débarbouiller dans leur salle de bain nacrée. Notre situation à ce moment-là est dramatique, nous respirons une solitude qui nous colle jusqu'au cou, puis nous repensons notre état d'esclave de ces chairs insatiables et ouvertes. Nous revisitons le lit immaculé, recouvrons la senteur de l'oreiller où elle a collé ses lèvres brûlantes, remettons le drap débusqué où son corps a séjourné. Quelques parcelles froissées rendent le souvenir insoutenable. Puis, elle revient, ensoleillée et souriante, nue comme la braise, se calfeutrer sous notre épaule, à l'abri des caresses devenues informelles, alors que nous regardions déjà le dossier d'une chaise, la moquette bleue, le silence qui annonce le soir brumeux des mois perdus. Rien à faire, nous avions heurté de plein fouet notre future déchéance, à hauteur d'homme; cette saloperie était là, dans la pièce, prêt à vous harceler de rêves déconstruits. Dans chaque lutte érotique, se cache un leurre, un manque, une zone d'ombre. Dorénavant, tout le mécanisme de l'âme s'enclenchera pour la trouver, la combler en se débattant inlassablement contre cette déchéance, cette pieuvre irascible et désincarnée, ce trou béant qui vous perce à vous égoutter jusqu'à l'os. Clémence mangeait de ce pain-là, imperturbable, digérant son avenir comme on digère un poulet, celle qui passait son temps à fermer les rideaux regardait l'homme qui venait ici pour jouir en elle, se rhabiller comme un enfant, agacé d'avoir cédé au crime pour s'en aller et rejoindre le seul pavé qui permettait de voir la sombre différence entre ces deux états successifs: faire et ne pas faire l'amour. De Clémence au trottoir pluvieux, le chemin était raide et court. La femme pense à l'homme quand il s'en va, il lui manquera peut-être; l'homme pense à lui lorsqu'une femme le remplace par un autre, il pense à ce qu'il cherchera chez d'autres ce qu'il n'a pu trouver chez elle ou en elle. Il la croira morte, absente de l'univers dès le lendemain. Du moins, il se forcera à le croire. La tension retombe lentement, les souvenirs s'injectant dans ses veines. Il tournait de l'œil, il voulait soudain un corps de remplacement, illégitime mais confiné dans la chaleur. Tout tournait autour d'un corps, mais tout (et nous avec) se passait à l'extérieur. Terrible constat. Dès qu'une rencontre avait lieu, je me précipitais dans l'idée de la chair, mais les mois passaient sans qu'aucune prise de contact réelle n'arrivât; et puis rareté, comme en littérature, comme en peinture, un chef d'œuvre de volupté naissait grâce au hasard, puis mourait; et ainsi de suite, sauf que le temps se chargeait à notre place de tout émietter, d'étendre son pouvoir en matière de vide et d'ennui. Clémence avait été un temps cette femme prise et perdue; une courte période de tension érotique avait permis cette immense attente d'un lendemain certain. On pouvait se lamenter, tout notre temps nous le permettait. S'ajoutait à la liste vide, un tas de tracas causé par les ennemis de l'intelligence et de la gentillesse, et que l'on rencontrait malheureusement le reste du temps: profs nauséabonds, jeunes femmes purulentes, vieux cons vicieux. Fort heureusement, ces déchets allaient mourir dans un passé bien à eux et l'oubli les achèverait en silence. Guerre à leur âme.

Pendant ce temps, des femmes splendides au regard de bourreau prenaient le métro; tant de femmes rencontrées dans ces maudits wagons blancs; que d'ignorance et d'envie non sous-titrées, que de rêves, de tristesse lorsqu'il faut descendre, alors qu'on était bien, blotti contre un dos, une épaule, qu'une main de temps à autre tremblait en vous effleurant, s'excusant d'avoir fauté alors que deux secondes après cette même main allait rejoindre d'autres peaux pour l'occasion. Que de pertes, de non-destins, de silence impénétrable et d'oubli. Mais il faut oublier avant de se perdre en souvenirs.

Et l'on s'acharnait dans l'oubli, on tentait d'effacer nos traces en bouffant des mois et des mois le silence des tempêtes qui rongeait encore nos lèvres; celles qui s'étaient amusées à descendre les pentes souvent glacées de quelques féminines collines sépulcrales. Les langues se déliaient alors et l'on mugissait des cris affreux et répétitifs: “ Où es-tu? Putain, où es-tu? Maintenant que tout a pris fin, même dans les consciences, que ta peau est l'objet d'un autre pris dans tes mailles, où vont tes pensées de chaque moment égaré, tes retours dans la capitale, tes sourires à l'emporte-pièce, où va ta vie qui ne ressemblait à rien? Attends-tu toujours aussi patiemment qu'on vienne te frôler comme une statue qu'on déflore par pur plaisir de ton corps? Je n'ose imaginer cette suite dégueulasse et inconnue. Il ne reste que toi, j'ai bouclé mes autres valises, mes affaires sont classées. Je suis revenu à mon état d'antan, mon état brut de décoffrage. Mais je ne t'attends plus, malgré ce qui reste de toi à envahir mon cerveau. Tout ce temps pour daigner reparler de toi, t'évoquer banalement, entre deux femmes, entre deux arrêts de métro, parce qu'une inconnue posait les yeux sur moi, ou le livre que je lisais, ou les deux, et qu'elle te piquait quelques traits, les indicibles, les masqués, les perdus. ”

Les seules femmes présentes sont les absentes, dès qu'elles réapparaissent avec leur air perversement innocent, je les écarte du jeu, je m'abstiens, mais quand elles sont déterminées à jouer les mortes, je reprends goût, non pas à la vie, mais à ce qui encadre la vie. En ce qui te concerne je ne serais pas long car d'une certaine façon, tu n'as rien à faire ici, même le blanc de tes yeux. Tu es aussi silencieuse que lorsque je te voyais, assise délicatement sur ta chaise en bois, dans le silence pénétrant de ton appartement vide, sombre, terne, à l'image de ton existence, et ta peau d'un blanc neigeux qui contrastait ta solitude. Tu n'avais alors qu'une seule envie, que je te prenne dans mes bras, puis que je m'enfonce en toi, lentement, en silence, au plus profond, dans ta solitude captatrice, ta chaleur inerte et ton ventre plat. Tu n'osais pousser tes petits cris, alors tu te pinçais les lèvres en regardant en l'air. Tu redressais ton cou en me faisant comprendre que je pouvais continuer, que je pouvais faire de toi ce que je voulais. Que tu étais là pour le plaisir, que mon corps et mon sexe étaient venus pour ça. Se perdre dans ta peau. J'ai cédé, comme un voleur devant un butin offert, sans témoin. Seul, j'ai pénétré à l'intérieur de ton corps, j'en suis sorti presque indemne, n'ayant rien trouvé de particulier, en tout cas de ce que j'étais venu dérober. Puis lassée, tu m'abandonnas, et un court instant pluvieux et matinal, je vécus ta vie de tous les jours. Vide. Puis, je me mis à courir, rattrapant ma vie qui se faufilait déjà dans la rue adverse, à quelques mètres. C'était déjà fini. Tu habitais devant les cimetières, et à chaque pincement de tes lèvres, à chaque cri sourd qui s'effondrait sur toi, à chaque spasme que tes yeux accompagnaient, je pensais inlassablement au silence de la rue adverse, à ces morts qui reposaient dans l'irréalité. Nous étions là, vivants comme jamais à nous emmêler la peau, à nous saliver de partout, à pousser le désir jusqu'à l'éclatement du corps alors que dormaient à deux pas des milliers d'anciennes vies, des milliers qui avaient, elles aussi, embrassé l'existence de cette façon, des milliers qui avaient poussé les cris que nous dissimulions. Nous nous acharnions quand d'autres étaient immobiles, invivants. Voilà ce qui m'obsédait lorsque j'étais en toi, lorsque je sentais la chaleur de ton sexe inodore inonder ma peau alerte. Notre liaison ne pouvait que se terminer au cimetière, fondre au soleil tel un linceul de verre, comme elle avait commencé dans cette pièce minuscule au teint bleuté: dans le silence persistant, et assommant.

Qui restait-il, Emilie, ou celle qui n'osait célébrer un nouveau nom, enfanter une nouvelle scène? À ce stade temporel, il ne passait plus rien, nous attendions qu'il se passe quelque chose enfin.

La pluie dominait l'ensemble de nos doigts précieux et nos salives déambulaient à la recherche du temps présent. Les mois disparaissaient, il ne restait que quelques notes grossies au stylo, mais rien de notre mémoire ne persistait. Prendre un bus devenait l'évènement essentiel d'une semaine. S'asseoir au comptoir d'un café nous confortait dans notre idée furieuse; celle d'être en vie, en totale communion avec la dynamique absurde, l'activité extraterrestre que nous imposait le ciel. J'avalais mon lait fraise, jetais un coup d'âme autour de ce lieu, puis serré dans mon pantalon, je reprenais position dans mon existence informelle. Je retrouvais en quelque sorte cette existence de chien que l'on voulait à tout prix fuir. Je songeais. Assis en direction d'un visage imaginé, je me prenais à croire en lui, l'approchais à pas lent, velouté, attendant qu'il s'ouvre à mon appel enchanté. Je comprenais son attente, je me trouvais autour de sa nuit, pas d'ombre crépusculaire pour nous désunir. Puis je reprenais le cours de la réalité avec mon poste de télé pour seul avenir. Rien à l'approche. Construire un espace où l'imprésent dominait devenait de plus en plus difficile. L'été nous avait retrouvé bien avant l'heure, et je souffrais déjà de l'immensité estivale à venir. Les rues resplendissaient sous des trottoirs encombrés, les arbres recouvraient les toits verts, et la pierre nous renvoyait les rayons lumineux en nous perçant les orbites. Je me tenais droit, je ne voulais rien savoir, rien entendre, rien attendre, surtout ne rien attendre de ces sales mois perdus à chercher à combattre la torpeur, la ferveur et la peur. Merci bien, j'avais déjà donné. Alors, je m'obstinais à construire ce temps inéluctable et divin, celui de la source rare et du vent, de l'instant secret, de la prostitution. Les femmes, synonymes de météo, sortaient leur nombril infecté et exposaient leurs tristes acabits, leurs faciès ensorcelés, leurs lèvres pincées, comme collées par le mensonge, leurs tripes, leurs tétons, et bavaient dans leur culotte le moindre regard alléchant. La mienne, douce et fiévreuse ne revenait pas de son temps inexistant. Elle demeurait dans l'improbable, persistant à m'envoyer que des ondes secrètes et distantes. La pluie venait mouiller ses mains de lait, et elle disparaissait au moindre choc virtuel. Je n'étais rien à ses yeux, un type de plus qui s'apprêtait à suivre sa trace, à la harceler de silence, à l'imaginer dans une tout autre dimension que cette terre immonde et invivable.

Pour combler cette hideuse solitude au bon goût de déjà trop vu; j'arpentais les pavés des églises, le bois des bibliothèques afin de rechercher l'inexistant, l'impalpable, le silence de chaque création laissée sur terre. Pourquoi, me disais-je, prendre la peine de laisser à la merci des vivants temporaires la grâce d'une lecture, d'une écoute ou d'une projection? Pourquoi Jésus-Christ? Pourquoi l'art? Mais cela avait bon dos de me déconstruire le temps d'une petite journée, de sortir prendre l'air après dix heures d'enfermement et d'immobilisme, avec l'espoir qu'il me restait à vivre quelque chose en rentrant. Alors je prenais cette requête comme une expérience de plus, comme tromper sa femme, gagner un match de squash, écrire un poème, organiser un débat, participer à un mariage, écouter les geintes d'un ami convalescent, caresser un chien, boire un soda. Et je recherchais dans l'indifférence prépondérante la minute qui m'intègrerait dans une éternité parallèle. On m'oubliait trop facilement, et assister à sa propre déchéance tout en comptant le tic tac journalier du temps devenait irrespirable. J'étais moi-même, l'histoire de ma propre chute; pas besoin d'aller chercher loin une comparaison dans les arts ou chez les voisins, j'étais à ma propre disposition pour contempler ce monde bovien, beckettien, sachsien, qui prolongeait sa triste destinée. J'étais arrivé au terme de mon échappée fantasmatique. J'étais un trou sous une carapace vaguement enveloppée de quelques nerfs endiablés, et je passais telle une ombre observant les autres ombres  comme identiques au roulement sempiternel. Je finis par refuser de prendre le métro, à voir ces gens identiques quelque soit le sens de leur ligne, satisfaits de leur huit heures quotidiennes, rentrer chez eux, le menton défait, les yeux glauques acoquinés aux dernières nouvelles du soir; et puis ces femmes, qui même dans la beauté, rentraient les fesses congelées dans leur dix mètres carrés souterrain à l'abris d'une ou deux tentations, non, j'étais à bout de force, décidément trop jeune pour ça. Mais que faire? Je commençais par faire mes trajets à pieds, de façon à éviter les fantômes et perdre deux à trois heures par jour. Mais la rue offrait le même spectacle assourdissant et en plus violent, les ombres ne s'arrêtaient pas, elles vous passaient sous le nez sans le moindre regard, avec mépris, avec dédain, ignorance, silence, oubli, inintérêt, aveuglement. Au moins, le métro permettait un regard, un arrêt sur la forme d'un sein, la blancheur d'un cou, l'amertume feutrée d'un regard. Mais non, je croisais les mêmes héros perdus, égoïstes, fanés par la vie. Je dépérissais. Emilie ne sortait plus. Elle était définitivement sortie du cadre hermétique de ma vie. Elle allait vivre sous d'autres angles, d'autres canines qui la dévoreraient de désir. Son corps allait être éclaboussé par d'autres coulées de sperme, et sa bouche recevrait d'autres offrandes. Rien de moi, juste deux mains qui se serrent.

L'imprésent, c'était aussi ces semaines qui se répétaient, comme à reculons, ces disparitions obsédantes, ces réapparitions d'un court instant, ces deux mots qui perdurent dans l'insouvenir. Je me disais: “ ne reviens pas, reviens jamais foutre ta salle gueule dans les recoins de mon temps, de mes trajets successifs qui couvrent le quart de Paris, tu n'es plus là, tu n'existes plus. ” Alors je brossais mes heures à chercher l'invécu, l'injouissance. Mais je perdais à coup sûr, je suivais le mauvais chemin. “ Tu me reviens, plus innocente que jamais, souffrant le péché comme un malade atteint de fièvre aphteuse, et j'accrochais mes quelques appâts à tes sabots mélangés. Tu es inaudible, ta voix semble s'être tue à jamais comme le font si bien tous les morts. ” “ Prends-moi ici, dans la cave. ” T'arrivait-il de me baver alors que je souriais comme quelqu'un venu entendre ce genre de discours. Je la faisais sortir immédiatement, lui forçant à garder le silence. “ Pourquoi m'envoies-tu ce désir sans pleurer ta dépendance ”, lui soufflais-je, déprimé déjà, insuffisant. Je savais qu'à partir de là, rien ne pouvait continuer entre nous et que j'allais encore vivre sur sa peau fanée. Snif.

 

XV Porteur d'invisible

     Avec le temps, je devenais plus conciliant et me baladais entre deux rues, entre deux lignes, entre deux vies. Je n'étais rien que l'expérience des autres qui témoignaient, eux aussi, les indélébiles. Les femmes reprenaient leur vie amère, entre travail, puérilités familières et oubli confondant. Ah, elles savaient oublier les ramasseuses d'envies, les naufragées du sexe, les sursitaires du néant. Elles baissaient la tête à chaque regard déviant leur plaie moribonde et s'abandonnaient tels des fantômes assoiffés de leur propre immatérialité. Ce que l'on conservait d'elles? Rien, que des traces masculines, des taches d'encre ou de sperme, et des écrits à n'en plus finir. Mais d'elles; rien. Plus de prénom à caresser, d'images de corps à ensevelir, plus rien que des trous béants infestés par la mémoire qui s'estompait.

Mais il fallait bien que je me l'avoue, je n'avais plus en tête que ces images qui vous martèlent à coup de caresses et de souvenirs de salive. Une femme se rappelle-t-elle le moment où elle écarte ses jambes, se rappelle-t-elle lorsqu'elle englobe votre sexe dans sa bouche muette et suave? Ses images de corps qui se confrontent, reviennent-elles dans son esprit lorsque tout est consommé? J'avais pour habitude, lors des moments d'ennui (conversations entre amis, lectures de Pierre Michon, métro 8, repas solitaires), de reporter ces images sordides en moi: le souvenir d'un visage en sueur, d'une bouche qui s'élevait, de deux seins saisis à bras le corps, de deux yeux qui vous fixaient comme on fixe le diable, de ce sexe adverse transmis sur mon corps avec impudeur et qui libérait son plaisir dans un silence des plus mystiques. Pour ma part, ces images revenaient sans cesse en moi, cisaillant mon esprit alors que Lucien me racontait ses vacances en Andalousie, que ma mère abordait des questions cruciales telles que mon avenir; qu'une amie me demandait quelles étaient au juste mes occupations. Elles me fichaient sur la gueule, me défenestraient, me ruinaient l'âme à coup de passages sauvages. Une femme se souvient-elle, des années plus tard, d'une nuit passée à s'arracher la peau pour y suspendre une quelconque douceur? Que faisait-elle de ces moments où actrice elle avait pris part à la cérémonie, elle avait pris conscience de l'incroyable beauté de son corps en le donnant comme on offre une relique? Dans quelle partie de sa mémoire tronquée revenaient ses plaintes, ses cris qui vous faisaient revenir le lendemain? Avait-elle oublié le soir où elle n'attendait que vous, qu'un geste de votre part qui la déshabillerait et la rendrait prisonnière d'une nuit? Savait-elle que son unique rôle était de vous voir l'utiliser, la prendre de toutes les manières puis la rejeter comme une vulgaire chose épuisée? Ce sont ces pensées maladives qui se creusaient sur mon dos, qui apparaissaient à chaque sourire déguisé, à chaque regard perdu, à chaque silence noyé. J'aurais voulu marquer les femmes à jamais des maigres empruntes que j'avais laissées sur leur corps. Je ne voulais pas qu'elles oublient mes baisers déposés un soir d'hiver sur leur sein débusqué, je voulais qu'elles gardent en elles cette blessure que j'avais ajoutée de mes passages enfiévrés à leur cicatrice déjà existante. Je voulais qu'elle s'inclinent sur les autels que j'avais dressés sur leur ventre glacé, les rivières sous leurs pupilles démasquées, les ombres dans leur âme solitaire. Et je voulais qu'elle défile ainsi, au milieu des autres, le cœur saignant à jamais d'avoir cru ne serait-ce qu'un instant à l'amour. Mais lorsqu'il m'arrivait de recroiser ces quelques collaboratrices, leur visage restait tel quel, sans la moindre trace, ni esquisse de mes œuvres d'art. Et je m'éloignais, tête baissée, pensant n'y jamais arriver. Elles étaient, elles aussi, des porteuses d'invisible. Méconnaissables de s'être remises totalement des heures de fermes batailles. Elles défilaient comme si de rien n'était, impassibles devant la nausée et le plaisir, terrifiantes, soulevant les vents et les indices qui pourrissaient derrières leurs ombres. Des soldats. Une femme ne pense qu'à son corps durant l'amour, nous sommes les réalisateurs de leur propre masturbation, rien de plus. Et il faut très vite se relever, ne jamais écouter leurs salades. Partir.

Ce qu'il y a de terrible pour des gens à peu près sensés comme nous, ce n'est pas de passer un été déprimant et infect, c'est le voir arriver avec son cortège de chaleur et d'ennui. Il n'est pas encore là qu'il est déjà plus que présent en nous, comme incrusté dans notre peau ruisselante. Cette arrivée inopportune, reflet d'une année perdue, sommeillante et gluante, nous scie les jambes. Il n'arrive encore moins que rien l'été, c'est la saison des baigneurs, l'eau est moite et silencieuse et le soleil nous gicle à la gueule. Que faire?  Que faire si ce n'est lacer ses chaussures et partir pour des balades ahurissantes de mornes avancées dans l'inconsistant. Et puis l'été passe, on a l'impression soudaine d'un possible renouveau. Pensez-vous, la rentrée vous abat net, et vous laisse choir comme un marmot tout juste prêt à vivre son CE2. Triste cycle infernal. Pour patienter, je priais le ciel pour faire tomber la pluie, soulever quelques bourrasques, arracher des branchages. Et j'attendais comme un enfant son goûter quotidien. Puis je vaguais la nuit, regardais la rue bruyante, tournais en rond, les pieds aussi agiles que des coussinets. Le vrai trouble commence lorsque le sommeil ne vient pas vous arracher à vos obsessions, et vous êtes bien parti pour sombrer dans le cauchemar, le véritable cauchemar, celui qui ne part pas sous la simple pression de la peau. Mon cerveau tourbillonnait comme un ventricule, un parasite, une toupie obsessionnelle. Minuit passait en un souffle. Une heure arrivait, puis lentement deux. A trois, mes yeux esquivaient la moindre lueur du dehors et la chaleur venait délicatement mouiller les parois chaudes de mon corps. A quatre, on peut commencer à paniquer. A cinq l'on est épuisé, et le sommeil vous abat. Je ne dépassais jamais cinq; je tenais bon. Mais la souffrance allait et venait, indifférente au climat, aux nouvelles régionales, aux sonneries de téléphone. Qu'est ce qui ne marchait pas au juste? Je n'en savais trop rien. Je me plaignais pour rien. Les genoux pliés à hauteur de visage, je me cambrais et m'enfonçais dans la seule carapace mise à disposition. Puis je hurlais une décharge curieuse de silence et de peine contrôlée. J'allais vivre ainsi. J'étais le seul. Comme pour certaines maladies, il y a des signes avant-coureurs qui ne trompent pas. Je prenais conscience peu à peu du combat à livrer. Durant combien de temps, je l'ignorais mais comme à chaque fois je savais que le temps me conseillerait. Les femmes, toujours elles, sortaient de leur tanière et venaient à notre irrencontre en nous effleurant. Je désirais autre chose, une femme qui recueille. “ J'ai vu l'autre jour ton incroyable beauté, l'obsédante, l'inaltérable saloperie qui engonce ton corps de magnificences suprêmes. Je me baladais comme à chaque occasion dans l'univers interdit, le tout Paris foisonnant de lumières et de jeunes gens qui sortent comme des vampires à la recherche du plaisir. Les gens t'ont octroyé ta beauté, ils ont dérobé ton corps et je me nourris de silence en escaladant les minces trottoirs qui surplombent les cafés où tu te rends. La voix de Daniel me raisonnant encore dans les veines, je décidais comme je l'avais fait pour lui alors que nous infêtions l'anniversaire de sa disparition, d'aller déposer une gerbe de roses sur ton paillasson pour célébrer la mort de notre amour. Les fleurs célèbrent aussi les absents terrestres, ceux qui vivent brutalement, comme des acharnés, comme des suicidés, des êtres atrophiés qui pourrissent loin de vous;  pas seulement les morts et les vivants. Et comme devant une tombe glaciale, je revoyais ta porte, sa poignée argentée et ton sourire lorsque tu m'ouvrais et que tu te laissais effleurer alors que le jour commençait à peine à nous ennuyer. Ces fleurs posées sur le sol, tu les découvrirais, tu les prendrais ou tu les jetterais et il te faudra faire cet effort de mémoire pour savoir où tu te situes toi-même, peut-être déjà hors du temps. En tous cas à des années du dernier bruissement de nos lèvres décharnées. Qu'importe, le temps nous réunit pour quelques séances de mémoires involontaires qui reconstruisent notre parcours comme une véritable croisade, la marche vers le bûcher. ”

“ La femme recueille ” écrivait Maurice Sachs, oui mais elle recueille un court instant, égoïstement, pour mieux se révéler, s'assurer de son importance. Je recueille aussi, ni dans mes bras, ni par les paroles, mais ici, à l'abri, sur caractère blanc, silencieusement, je recueille ces images, ces souvenirs de recueillement.  “ J'ai ton souvenir entre les mains, j'aperçois mon visage dans cette vitre occultée reflétant celui que tu embrassais lorsqu'il t'arrivait d'avoir besoin de son odeur pour supporter la journée de travail qui t'attendait. J'ai soudain le visage du démon qui te hante, qui transpire, qui perfore le silence d'images adipeuses. J'apprends tout doucement à aimer celui que tu ignores dans ton coin. Puis laisse le temps tisser son ouvrage de souvenirs. J'aimerais que l'on se souvienne un peu. Ici tout le monde ne parle plus de toi, il semble qu'on t'ait oubliée. Ton attitude ne fait pas l'unanimité, tu as crée des tensions, tes manœuvres ont déplu au plus grand nombre. J'essaie parfois de t'évoquer, de raconter cette histoire qui s'est passée entre nous, mais rien n'y fait; tu es passée de l'autre côté de la barrière, vivante encore, on t'a oubliée comme une vieille morte. Pourtant Dieu sait si tu dois convertir des gens autour de toi, Dieu sait comme ils doivent chérir ton corps, ce corps si absurde qu'on t'a refilé et que tu ne maîtrisais pas toi-même. Tu t'étonnais de créer autant de convoitise, tu n'assumais pas d'être une égérie aux yeux de tous les mâles fringants qui ne pensaient qu'à une chose, de posséder pour t'ajouter à leur liste prestigieuse. Moi aussi j'ai voulu t'ajouter à ma liste, par fierté, par envie de pousser le crime plus loin, pour voir comment tu t'offrais les soirs d'été. J'ignorais alors que notre liaison pouvait moisir si rapidement.  Que la rencontre de deux corps n'avaient rien de surprenant et que la pourriture interviendrait plus tôt que je ne l'avais supposé. ”

 

L'été était arrivé, enfin, grouillant dans son ectoplasme gluant. L'étalage de seins et de culs pouvait commencer. Il fallait partir, loin, je le savais, mais Paris me retenait financièrement.  Alors je déambulais dans les endroits trépidants du métro à la recherche de réconfort et de soin. Sans succès. J'étais mal parti même sans être parti. Ma fenêtre proposait le meilleur angle sur l'été; les bâtiments luisaient, la chaleur cognait, et nous passions des nuits à cauchemarder. De temps à autre, il m'arrivait de fréquenter un trottoir, un chemin, un morceau de route afin de me rendre compte du supplice. J'observais le monde grouillant sur les places à la recherche d'une goutte d'eau, d'une légère brise. Je fermais mes poches puis me précipitais chez moi, tentant d'occulter les scènes horribles dont j'avais été témoin. Je témoignerais monsieur le juge, je dirais tout ce que j'ai vu, des hommes, des femmes, des enfants mêmes, je n'omettrais rien, je le jure. On ne sa balade pas dans un monde, ni dans une ville; on marche solitaire entre les ombres.

J'avais deux mois, deux mois pour créer de toute pièce la femme imaginaire.

 

XVI La femme imaginaire

     Parfois, il m'arrivait de l'apercevoir, au détour d'une ruelle ou dans les parcelles d'une rame, de métro toujours, seul véritable paradis terrestre. Avec elle, tout ressemblait à de l'imaginaire; toutes correspondaient au rêve, au désir, à la quête inespérée, poignardée. Aucune n'échappait à la règle, chacune était incluse dans le jeu. Une en sortirait. Avec ou sans moi, mais il fallait la retirer du jeu, l'élever, la célébrer, la préférer.

Rien n'importait d'autre. Tout était dans la recherche. Le reste encerclait cette femme, prisonnière inconnue. Mais je ne m'y attelais pas encore. D'autres préoccupations venaient s'adjoindre à l'improbable rencontre. L'ennui. Lui aussi faisait partie du jeu; le malin s'incrustait, et venait tout foutre en l'air. Il fallait bien un maître du jeu. Et nous voici, perdus dans deux mois longs, chauds et vides.

Je n'avais pas expérimenté les soirées parisiennes depuis quelques années, et j'acceptais, non sans mal, l'invitation d'une vieille connaissance qui du haut de ses vingt-cinq ans avait invité quelques trente personnes qui eussent pu célébrer dignement son quart de siècle. Les invités arrivaient au compte-goutte. Des gars, tout d'abord, des étudiants à la mèche (faussement rebelle) issue tout droit des écoles de commerce, la chemise blanche et la barbe rasée au poil; un homosexuel, deux trois surfeurs, un prof, quelques dragueurs en mal de sexe (dire que j'étais à classer dans cette catégorie). Les filles suivaient leur amant lorsqu'elles en avaient un, l'air hautain et suffisant. D'autres, habillées au poil, se dandinaient entre les chips et les saucisses spécial cocktail. Inutile de croupir plus longtemps ici, elle ne s'y trouvait pas. Je replongeais dans l'abîme du métro parisien. Celui-ci était garni différemment. On était samedi soir, les jeunes parigots sortaient. Les filles étaient roulées dans la pâte du désir; les hommes marchaient sur leur queue. Le silence des regards trahissait le vacarme des hormones. Une gigantesque partouse spirituelle se composait à chacune des stations. Philippe, même, partouzait du bas de ses trente années. Lui aussi cherchait un vagin à combler. C'était surtout pour ça qu'il avait voulu m'accompagner, le fidèle ami intéressé. Il était d'ailleurs resté avec l'espoir de satisfaire son désir. Je rentrais chez moi à l'heure où les autres commençaient leur soirée. Je laissais ce vieux Philippe se débrouiller avec une fille assez déplorable qui, grâce à ses chevilles, avait séduit notre brave ami. C'est curieux, je ne m'attachais jamais à ce genre de considération. Un visage suffisait, lui seul permettait la beauté du reste. Philippe s'y prenait à l'envers. Il commençait par une cheville, un sein, une langue, un orteil, un poil pubien.

Je me demandais inlassablement: pourquoi tout ce temps, en quoi était-il utile à la concrétisation de nos espoirs? Pourquoi toujours attendre? Question idiote, soirée idiote. Je ne recommencerais plus, c'est promis. Je me couchais avec deux trois visages en tête, visages qui n'avaient pu atteindre le lendemain.

La quête ne faisait que commencer. Finalement, à la réflexion, le temps m'aidait pour une part. Sans lui j'étais condamné. Pas d'imprésent dans la quête, lui seul n'existe que dans l'amour.

L'amour, parlons-en, nous étions le 14, date fatidique, date qui s'efforçait de garder un peu de sens. Je m'abandonnais dans la prière, repensais à son corps, replongeais l'âme baissée dans le silence de son sexe rabattu, ce même silence qui me faisait la caresser durant des heures, je l'avais là pénétrant, ignoble silence me ravageant la santé. Comment avait-elle fait, comment? Stop, l'imprésent avait ses limites aussi, je le voyais bien, il immobilisait, il paralysait, il vous prenait à la gorge comme une veille taupe vorace. Zut, flûte, nom de Dieu de nom de Dieu. L'alliance misérable de l'ennui et de la souffrance construisait ce maudit temps passé. Qu'étions-nous face à lui? Des êtres congédiés pour l'éternité. Je me tapais la tête comme une brute, je savais bien que tout était perdu. Se nourrir de silence dans ces cas-là, de silence pour enfermer la mémoire; seule misérable thérapie à défaut d'avoir la solution.

Je ne cherchais rien, je me recroquevillais sur mon canapé-lit en attendant que ça passe, comme les maux de ventre ou la nausée. Pas d'alliance avec la patience. C'était à nous de trouver le remède miracle. Je savais malgré tout que la saleté allait me coller à la peau durant un bout de temps encore. Que dire alors? Je vous le demande un peu. La question n'était pas là.

 

Mon Imprésent, mon impossible espace, mon improbable souvenir, permets-moi de te retrouver, de te recueillir cet instant où tu prendras ta dimension tentaculaire. Je te recherche avec l'espoir de capter un brun de ton immensité, de capter la raison qui nous pousse à se comprendre, à se tendre, à enfreindre ces lois qui nous coûtent à plein temps. Je me recueille devant toi. J'envoie de minces signaux, je crache du sperme, je fixe un visage en espérant qu'il vienne se briser en moi. Il m'arrive, lorsque le désespoir est suffisant, de hurler dans le vide en prononçant un nom, un miroir, une voix éteinte. Je te veux comme n'importe quelle femme qui se libèrerait de son entrave, se donnant avec l'abandon des plus grands, s'oubliant dans l'unique pensée d'être recouverte. L'amour et le temps, les deux grandes affaires d'une vie.

Captons ensemble l'imprésent. Il ne se trouve pas partout, croyez-moi. Il ignore l'instant, le moment; il parle d'époque, de temps, d'intemps. Oubliez désormais le match de tennis, le cours magistral, le voyage en métro, la poignée de main, votre conversation téléphonique (quoique), le repas familial, votre téléfilm, les journaux, la météo, vos vacances. L'imprésent se situe bien ailleurs; l'imprésent c'est le jour où vous vous levez et où vous quittez votre dortoir pour respirer l'air du dehors. C'est la corde qui vous pend, la balle qui vous transperce, l'accident qui vous éjecte, la lame qui vous tranche, l'injure qui vous hante. C'est votre sexe qui se retire de votre maîtresse, c'est une voix de mort qui vous murmure à l'oreille, c'est le chemin que vous redemandez sans cesse, c'est celui où vous ne repassez plus. C'est votre salive qui vient se crasher sur la peau, une hélice qui accroche le sol. C'est l'ennui qui vous saisit, le désir qui vous ment, la peine qui remue, l'amour qui vomit. L'imprésent, c'est encore l'infect souvenir, la jouissance passée, le remords à venir, la sombre intention de l'autre. C'est enfin, la rencontre. Mon visage s'ouvre et se ferme, enfle et grossit durant les heures passées à te reconnaître, à te brusquer lorsque je te tiens enfin. L'imprésent, la femme imaginaire, même combat. Lutte à mort s'il le faut. L'imprésent, c'est le silence, ce silence infernal qui célèbre les dates butoirs, les anniversaires de rupture, d'absence et de mort.

 

Les femmes réelles avaient disparu définitivement. On était tranquille. J'imaginais celle qui respirait encore dans mes tripes à tout moment de la journée: lorsque je faisais la queue pour une baguette de pain, lorsque je dormais sur mon strapontin perso, à l'heure du réveil, juste avant de se situer dans l'imprésent, au milieu d'un troupeau de brebis, en plein pâturage, sous l'air visqueux d'une chanson triste, et puis là, là juste devant vous, juste entre nous. J'y pensais en silence car ce mince amour m'était interdit comme toute passion qui se respecte. Difficile d'oublier une bouche qui vous prend la place de votre sexe, des seins qui vous accueillent dans leur vallée, un sexe qui se laisse enfourcher s'en rechigner, des hanches qui se courbent pour vous laisser entrer et devenir le prolongement d'une femme. Reste ce regard, celui qui vous dévisage au point de vous oublier. “ Je te regarde longtemps pour mieux me faire à l'absence, à ton absence, car tu ne reviendras plus lorsque je t'aurais dit au revoir; c'est la règle de ce jeu stupide que tu t'es fixée, ton orgueil déplacé, tu ne peux concevoir que quelqu'un d'autre me fasse l'amour. ” C'était vrai, je ne reviendrais pas, fallait pas me dépréférer.

Femme imaginaire, tu sors de chez toi. Tu n'existe pas.

Pendant ce temps, il fallait bien vivre la réalité sous les pires angles qui nous sont offerts, au quotidien. Je travaillais, tristement, faiblement, désespérément. J'optais pour le cycle. Il fallait finir ce cirque par le commencement. L'irrencontre la plus sordide se manifestait chaque matin en arrivant au boulot pour exploser littéralement chaque soir en y partant. On n'avait pas fini de souffrir.

Ne va jamais à l'encontre de l'irrencontre. N'essaie, Ô Grand Dieu jamais, de la contrer, de l'enfreindre. Ignore-la au pire, tourne-lui le dos, mais ne tente jamais de la brusquer. Si l'irrencontre est si fréquente, si tu ne trouves pas chaussure à ton pied, c'est qu'il en est ainsi. L'attente est de rigueur, seul le temps te dépose au pied de la femme imaginaire.

J'étais dans ce bureau contraint de m'adresser à une vingtaine de personnes toutes aussi différentes les unes que les autres. Aucune ne correspondait à la lueur attendue. J'avais tenté une fois de rendre possible la rencontre à partir d'une absence totale de possibilité de rencontre. L'échec fût, non seulement cuisant, mais la souffrance durable vint s'y greffer. Claire ne fut jamais l'objet d'une irrencontre. La rencontre brutale était inscrite sur son front la première fois que nous nous sommes croisés. Pas de question à se poser ni de plan à élaborer pour arriver à ses fins, les deux êtres se voient, s'approchent, s'observent, se touchent, se collent, se pénètrent puis se laissent. Rien d'exceptionnel. J'étais l'unique responsable du cauchemar né de cette relation. Notre incompatibilité était née de notre rencontre et non de l'impossible rencontre qui en avait découlé. Il fallait cette rencontre, elle était inscrite à notre échec; elle était nécessaire à nos deux expériences, nous étions les deux seuls fautifs. Il en avait été autrement avec Hélène, la fameuse Hélène, l'irresponsable, la légère, la bruyante. Rien n'était inscrit sur sa peau à celle-là pour prévoir une rencontre. (“ Reste tranquille, reste de ton côté, ne viens pas foutre la merde.” Semblait me dire une voix prophétique.) Au contraire, toutes les forces du hasard m'empêchaient d'aller fourrer mon nez du côté de chez elle. Pas de marques imperceptibles ni de hasard heureux; un vide glacial. Je ne suivis pas ces recommandations, j'étais bien trop obsédé par sa beauté de reine. Et je m'imaginais déjà, enlaçant son corps de marbre. Je ne le répèterais jamais assez, Hélène était la beauté dans son incarnation la plus brutale. Et, tel un enfant gâté, je me jetais dans ses filets et j'y perdais très vite les ailes. Rien dans cette relation ratée, superficielle, ennuyeuse et décalée ne ressortait. Pas de lueur, ni de charme, le silence nous oublierait pour un temps. Il fallait prendre autant au sérieux l'irrencontre que son contraire. Même si elle conduisait notre vie de manière totalement absurde et monotone. Je retenais alors mon souffle sous les aspects les plus violents de l'irrencontre; déjà, quelques souvenirs venaient me harceler. Je ne concevais pas qu'une ancienne amie puisse continuer sa vie sans moi. Il arrive de tomber sur des gens inutiles que nous ne voyons pas durant un an, et nous tombons face à face avec ces bons à rien avec ce sentiment ignoble qu'ils ont vécu cette année avec le plus de tranquillité possible, sans changer leur face de rat, leurs expressions ignobles et leur sourire infecte. Il en était de même pour quelques anciennes maîtresses. Elles survivaient dans leur bonheur d'alors sans se préoccuper le moins du monde de votre misérable existence. Elles n'avaient pas changé les punaises, elles se dandinaient toujours dans leurs habits moulés que vous aviez retirés un jour. C'est ainsi que je me décidais brutalement de me lancer dans la carrière du meurtre. J'avais conservé les anciennes adresses de mes anciennes conquêtes. Le carnet n'était pas bien rempli et la plupart n'avait pas quittée la capitale. Je décidais d'assassiner la plus belle, celle dont j'étais le plus fier. Je pris le même métro, qui jadis, m'emmenait pour nos séances d'amour et frappais à sa porte. Elle ouvrit, étonnée de voir ma gueule blafarde et difforme. “ Qu'est ce que tu fous là ? ” fut son ultime interrogation. Je braquai mon revolver sur sa tempe, puis appuyai nonchalamment sur la détente. CHPAF. Elle fût projetée directement sur sa porte qu'elle avait à moitié fermée et alla s'écraser comme une vieille merde sur le sol déjà spongieux de son cerveau dégoulinant sur ses pantoufles. Son sang de fausse pure ruisselait à grand flot. Elle se vidait lamentablement de toute sa substance. Le regard blanc braqué sur le plafond, elle portait le masque tragique de ceux qui meurent sans rien comprendre à l'histoire. Terrible de passer de l'amour au meurtre. D'une certaine façon, elle avait été aussi la meurtrière de notre liaison en me laissant comme un mort. Inutile de traîner devant ce spectacle repoussant. Je n'avais plus envie d'elle, tiens, c'était curieux.

Je revenais à la réalité. Je n'avais tué personne; je m'étais toujours refusé ces méthodes trop expéditives et inégales. Je préférais souffrir finalement. Et la souffrance s'organisait au jour le jour. Mes balades, même peu fréquentes au Champ de Mars la nuit venue, finissaient de m'achever devant l'étalage de couples, d'amour et surtout de corps libres dont on ne pouvait finalement s'approcher. On avait la curieuse impression de ne pouvoir faire partie de ce genre humain. On était là, déclassé, insoumis. Le temps s'étalait finalement, on sentait sa durée nous prévenir du futur, rajouter quelques denrées à nos viscères déréglés. Mon travail occupait huit heures de chaque journée. Je me faufilais entre les rats, déjeunais à heure fixe, sombrais dans le coma. Certains collègues me fichaient la nausée. Je courais parfois aux toilettes pour renvoyer leur âme souillée et dégueulasse dans la cuvette des WC. Dégobiller leurs attitudes mesquines et hypocrites; voilà à quoi ressemblaient mes journées d'été. Des femmes puisqu'il s'agit de femmes, soyons honnêtes, défilaient au compte-goutte et me projetaient à la gorge leur panoplie savante du désir. Que de peaux n'ayant pas passé l'âge des dix-neuf ans passaient devant mes yeux, des regards vagues, quelques sourires espiègles venaient saccager ma tranquillité amère.

Je prenais très vite quelques jours de vacances. Je décidais d'aller promener mon cadavre dans les rues parfumées de Biarritz. J'avais pour cette ville, d'apparence snobe, un attachement irrationnel. Son atmosphère était féminine, Biarritz était pour moi la ville attirante, une des plus reculées de France, la ville avec qui chaque pas ressemblait à une caresse. Mais très vite, la torpeur et la chaleur estivales eurent le même effet sur moi que le macadam parisien. On y voyait les mêmes fantômes, sauf qu'ici, leur parure s'offrait au soleil et aux yeux hagards des touristes oisifs de mon style. La vie était la même partout, somptueuse et terne. J'étais venu expérimenter l'imprésent et je vivais à la place des instants imprécis et vagues.  Quelques lectures insipides me faisaient plonger dans les sous-sols des consciences confrontées elles aussi à leur vie déréglée. Je passais d'une solitude difficile à une difficile indifférence. Puis très vite, l'envie de me tirer fût plus forte que le Rocher de la Vierge. Un peu comme avec une femme que l'on vient de séduire, l'envie de la quitter s'empare aussitôt de nous et nous voilà déjà en train de réunir nos affaires éparpillées par terre. J'étais dans une situation plus que transitoire; quelques infimes connaissances passaient leurs vacances dans le coin mais rien n'y changeait, je ruminais inlassablement ma frustration. J'étais bien nulle part et sûrement pas ici. Deux jours suffisaient donc, j'avais rempli mon contrat. Si j'avais été de la partie c'était dans l'unique but de me rendre sur une tombe. C'était fait, j'avais échanger le temps d'une demi heure du silence avec un mort, debout, seul, triste, impuissant. Pourquoi persister à vivre l'invivable qui suit ce genre d'expérience? Aller chercher sa serviette de plage, s'allonger comme un saucisson, puis pour se donner bonne conscience en faisant quelque chose, aller barboter dans la flotte polluée de la côte atlantique pour revenir se sécher et fixer quelques seins fleurissants pendant que le mort reposait dans l'au-delà? Non merci, la lutte était perdue d'avance. Renoncer, à tous prix renoncer. Affronter la foule devenait une épreuve des plus redoutables; mes maigres amies me faisaient fuir à leur tour. Seule leur peau pouvait à la limite me retenir quelques heures mais je préférais reculer comme souvent devant l'ultime caresse à effectuer. Trop de travail sur soi, trop de morale à enfreindre, de plaisir à laisser sur la palier, de jouissance impudique à montrer. Je me levais aux aurores, faisait les quatre cents pas dans cet appart vide et usé. Peut-être me fallait-il un ami, tout de suite, sur le champ, à l'instant. Lucien aurait fait l'affaire, lui seul comprenait les états d'âme du désespéré chronique, de l'inadapté social que j'étais. Il intégrait parfaitement ces deux mondes distincts, le monde social et le monde intime. Et lorsque le mien coulait, il s'embarquait tête perdue pour venir me repêcher et me remonter à la surface. Son corps gracieux de grand frère possible s'asseyait alors près du mien et sa conscience pénétrait ma chair afin de localiser les zones atteintes puis de les soulager. Je pouvais alors cracher ces quelques lueurs de lucidité que je portais enfouies en moi. Il encaissait tel un boxeur et m'offrait à chaque fois la victoire par KO. Je renaissais alors d'une petite mort lente et périlleuse. Mais Lucien était partout sauf ici, et je n'avais que l'heure du flash info pour m'orienter dans l'espace infernal du temps qui passe. Rentrer à Paris, pourquoi pas? Retrouver son fameux deux pièces, ses habitudes moisies, ses prisons du corps, ses espoirs inutiles. Pourquoi pas, c'était toujours mieux que d'être dans l'incertitude des jours à fabriquer, des jours à construire au milieu de quelques formes spectrales. Ces amies, parlons-en, leur vie misérable les conduisait en vacances de la même façon qu'un porc à l'abattoir. Elles se tenaient à carreaux toute l'année pour venir se débrider et se dérider les deux mois estivaux. Six mois plus tôt, elles refusaient de vous montrer leur poitrine lors d'une soirée quelconque, et là, elles se désapaient sur commande et vous prenaient la main pour faire trempette en votre compagnie, les caresses étant inclues au programme; et en insistant un peu, vous pouviez connaître le grand saut dans leur prison ouverte l'été. Pour cela, l'alcool et les soirées ringardes étaient de mises. Une femme s'abandonne, on ne peut trouver de terme plus approprié. Elles ont décidé de s'abandonner en s'oubliant totalement, en enfermant leur âme à l'intérieur de leur corps et elles mettent en œuvre leur plan machiavélique. Elles attendent en se trémoussant comme des asticots que le gros poisson morde à l'hameçon. Et nous, les poissons affamés, nous nous précipitons comme des fous furieux sur nos proies gracieuses. Quelle tristesse. En attendant, je restais seul, les pieds dans mes sandales, le caleçon déprimé, le ventre vide et le soleil qui déjà, faisait son apparition comme pour mieux dire: “ Prépare-toi, ce n'est pas fini, il reste seize heures avant que tu rejoignes ton pieu. ”

Le lendemain, le train me déposait à Paris, et je reprenais dignement mes activités funambulesques. Tout n'était qu'histoire de temps, de moment, de période. J'étais dans une impasse temporelle totale. Un remède dans ces cas-là. Attendre que quelque chose survienne. Cela peut prendre des années. J'en étais presque à une.

Alors, comme pour mieux dominer ma solitude, je me replongeais dans une époque où je ne pouvais voir les couleurs de celle-ci. La vie est faite ainsi, il y a des jours à vivre et des jours à revenir sur le vécu. L'ennui c'est que je semblais y avoir fait le tour. Je savais que la disparition de quelques vivants et surtout d'un mort faisait maintenant partie de ma vie. Ma vie où régnaient ces fameuses lacunes, ces silences éternels, ces absences solides. Il aurait fallu moi aussi m'abandonner, me dépêtrer de cette envahissante solitude. Mais j'étais persuadé de la lenteur affreuse de l'existence, et que l'enfreindre me rapporterait que des ennuis. Si j'en étais là, c'est aussi parce qu'un jour, j'avais enfreint les codes amers du système abstrait. Alors, je rentrais de nouveau dans ma bulle, celle du temps cyclique, du moment qui n'en finit non pas de passer, mais d'arriver. L'imprésent vécu dans son attente. Retournement de manivelle. Je profitais d'une accalmie pour voir bouger ce qui autour de moi se manifestait dans le vacarme suave de ma chambre. Nuit, moteur, musique lointaine. Mon regard tourné vers l'horloge. Rien ne suffisait, même respirer. La pénombre prenait des allures de capharnaüm, la pluie touchait tout ce qui nous semblait désormais fragiles. Je me mettais même à fréquenter des espaces laissés vacants depuis longtemps. J'observais ces portes que j'avais franchies, repassais sur ces trottoirs où j'avais pressé des mains, me glissais sur ce banc où j'avais supporté un contact. L'été mourait à son tour, stupidement, toujours de manière tragique. Personne ne s'en souciait. Déjà couraient les rumeurs de la rentrée: les métros, les parapluies, les conifères, les klaxons, les vitres teintées. Je m'enivrais de ce curieux spectacle. Je pensais à toutes ces années désormais écartelées entre le temps et la mémoire. Les années où je n'étais pas moi, où je mendiais une parcelle de peau, où je caressais au rasoir mon visage tuméfié. La rue était là avec ses chemins, ses passantes de l'instant, ses croisements incessants. Je réapparaissais, propre comme un sous neuf qui n'aurait pas pris le soleil. Je replongeais tête baissée dans mes désillusions d'antan. Je vivais le plus proprement du monde, j'avais pour seul optique le devenir du présent. D'une certaine façon, nous avions enfin changé de temps. J'étais moi-même passé de l'intemps à l'instant. Un vide interstellaire m'attendait avec une impatience incertaine. Un si grand vide qu'il en devenait palpable, vivant, alléchant. J'allais tomber tête baissée dans le charme archi connu de l'inexistence la plus uniforme possible. Toutes les Clémence, les Hélène que j'avais vomies depuis la nuit des temps avaient définitivement sombré dans l'oubli obsessionnel mais l'oubli tout de même. Tous ces corps n'existaient plus. Leur peau gratinée étaient déjà squelettisées. Leurs parures ignobles avaient disparu des limbes effrayés de mon cerveau décharné. Je piétinais dans ces souvenirs de marbre, priais quelquefois sur ces tombes de glace. Je n'étais plus personne, prêt à renaître de leurs cendres puantes. J'avais devant moi la femme indélébile, celle invisible qui se noie en se retirant d'avoir pu s'approcher. La silencieuse, la renonceuse, la distante néfaste. Alors, pour remplacer mes heures creuses en moments pleins, je m'installais à une table dans les souterrains de la culture française et me perdais dans les œuvres de mes contemporains qui finalement me disaient, qu'eux aussi, ils avaient souffert. En face de moi s'étalait le corps d'une femme prodigieusement quelconque. Je désirais de suite son apparence transparente. Elle fixait son livre tout en écrivant d'arrachent mains sur ces cahiers perforés. Avec une femme, l'hésitation est toujours de guise, on ne sait que penser. On se dit: “ Quelle beauté, j'aimerais l'inviter à prendre un café, puis me promener jusqu'à la tombée de la nuit avant de la raccompagner et de faire tendrement l'amour avec elle. ” Ce genre de scénario indigent pouvait coïncider avec la créature qui se tenait en face de moi tant elle ne libérait rien de provoquant ou de sensuel. Mais devant une telle impossibilité, mon cerveau détraqué et un peu fatigué par les lignes qui se suivaient imaginait tout de suite les pires délisses. Je fixais ses seins d'une puissance irrévocable en me disant finalement: “ Ce que j'aimerais, c'est la décoller de son siège, lui faire bouffer son silence, gerber son indifférence, qu'elle se découvre et m'offre sa personne en même temps que sa voix qui hurlerait son désir. La recouvrir de tout mon être, pénétrer sa chair la plus enfouie, lui perforer la peau de multiples ruisseaux, lui faire découvrir l'intimité de ses réflexes cannibales. La toucher comme on palpe un convalescent. ” Ce qu'il y a de terrible avec ce genre de silencieuse, c'est que leur faire l'amour se déroule de la même tragique façon qu'avec une autre. Elles se laissent caresser comme des fennecs, puis devant la limasse envahissante et dégueulasse du désir, commencent  à se métamorphoser en araignée venimeuse, la pudeur n'apparaît alors plus dans leurs yeux exorbités et elles découvrent leurs parures invisibles en se contorsionnant, puis en improvisant leur sempiternelle danse macabre. Ce qu'elles veulent, c'est vous montrer la couleur de leur sexe, la douceur de leur peau qui recouvre chacun de leurs orifices. Elles font grincer leurs dents, chuchotent des insanités, puis se perdent langoureusement dans le plaisir ignorant en s'enfourchant sur votre corps raidi par la foudre de leurs gestes. La beauté devient tout à coup palpable. Mais devant les appels foudroyants du silence, le monde est un gouffre infâme où les êtres sont insaisissables et perdus. Je quittais l'enceinte totalement stérile. La petite irait arracher ses spasmes sur d'autres poitrines velues (la mienne ne l'étant pas d'ailleurs). Comme je l'ai déjà signalé, il n'y a que deux états sur cette saloperie de planète: celui où l'on fait l'amour et celui où l'on ne le fait pas. Celui où l'on est dedans et celui où l'on est à l'extérieur. Aussitôt dans la rue, les appels de la ruine se confirment. Il n'y a plus qu'une seule direction, son appartement. C'est aussi pour cela que je plains amèrement les SDF. Après la déception, ils errent. Nous avons cette chance de nous arrêter, de stopper la machine absurde et de nous engouffrer dans nos pop corn. Ce que je faisais du reste avec un certain brio. Je contemplais à n'en plus finir ma silhouette minable de jeune pauvre type tout en ingurgitant les nouvelles édifiantes de ce monde à vomir. Dans tous les cas, les innocents trinquent, là-dessus tout le monde semblait d'accord. Les morts étaient d'anciens innocents qui prolongeraient leur statut dans les confins du silence et de la disparition. Daniel, l'emblème de l'innocent et ma référence de mort, avait déjà dressé le sombre, son visage de poupon sympa ne s'enlevait jamais de ma fourmillante rêverie. Je ne pouvais m'empêcher de le faire renaître ou plutôt le faire revivre dans son déjà vécu, sempiternellement, jusqu'à ce qu'à mon tour, je démissionne. “ Rappelle-moi, petit gars, qu'on se rejoindra. Je l'espère autant que l'au-delà existe. Il y avait chez toi cette beauté, encore elle, mais la pure, celle qui ne crée non pas le désir forcené, mais le respect ultime, l'envie de connaître, l'inclination, la tendresse infinie, l'amour. L'instant d'amour n'est pas souvent là où on le croit. Dans notre cas, c'est quand tu as laissé tombé ton visage sur mon épaule, et que tes yeux se sont inclinés. Aujourd'hui, c'est enfoui dans le noir, dans cette pièce informe où je te revois vivre sur quelque écran. Je fais des pauses sur ton visage, sur ton corps, j'entends encore ta voix. Tout est fini. ”

 

XVII Les derniers jours

     Ces deux états, faire et ne pas faire l'amour, parfois se chevauchaient parfaitement. On a du mal à s'imaginer un être prostré en face (ces êtres que j'observe continuellement  de mon strapontin magique) dans ces curieuses positions. On ignore comment il se serre de son sexe, de sa langue ou de ses jambes lorsqu'on le voit assis dans son wagon, la tête repliée sur le vide. Les femmes, c'est encore pire, c'est dur, quand on les voit perdus dans leur magazine, le visage fermé, de se dire que cinq minutes plus tard, elles seront prêtes pour le combat. Je m'observais enfin, les jambes croisées, le pantalon de toile, la chemisette un peu pendante. Moi aussi, dans cinq minutes, je retirerai tout cela, et j'inclinerai mon sexe en direction du ciel. Mais pour le moment, je suis installé, sur mon strapontin, calme, je regarde les gens, je prospecte, je m'acharne à connaître leurs instincts; sans succès. Je suis dans cet état pré-érotique. Tout le monde l'ignore, il n'y a rien d'inscrit sur mon front. Pourtant, si je prends cette ligne de métro, ce n'est que dans un but. Caresser un corps, le saisir et le prendre. Je descends à ma station. La femme imaginée m'ouvre sa porte puis son corps. Je reprends mon métro, la peau un peu plus rugueuse, les cheveux plus sales. Je m'affale sur mon siège, toujours au fond du wagon, je viens de faire l'amour avec une femme. Je rentre chez moi, j'ai l'impression d'être recouvert par je ne sais quelle substance secrète, je reprends mon état d'antan. Le jour où je refuserais de quitter le sexe d'une femme, je n'aurais plus rien à dire. Le bloc de mots, de silence, de pensées, de cris en tout genre vient de cet espace grandissant. Lorsque mon corps quitte son corps, la vie reprend ses rênes. Le cycle reprend ses droits. Des romans voient le jour. L'art naît de cette distance aveugle. Entre la femme imaginaire et moi, il y a quelques milliards de possibilités. Lorsque je suis en elle, et elle en moi, tout s'arrête et tout se referme. Seul Dieu nous observe. En attendant le miracle, il faut reprendre notre état initial. Celui grâce auquel nous observons les paysages, nous dînons autour d'une table, nous travaillons sur un bureau, nous nous ennuyons, nous discutons entre individus. Nous discutons donc, nous échangeons des impressions, le temps nous traverse le visage et nous parlons toujours, sans cesse. Les mots se séparent entre eux, ils s'étiolent comme des insectes, se vident de leurs sens puis partent en s'oubliant eux-mêmes. Ici, c'est bien autre chose, je réfléchis à écriture haute, je plante mes racines phonétiques en attendant qu'y pousse quelque arbre persistant. Je dresse une colonne qui, dans ce gigantesque microcosme, touche peut-être deux ou trois âmes perdues, restées seules durant quelques heures, un soir. Mais que l'on se rassure, elles mettront vite leurs sandales et se jetteront de pied ferme dans la tempête des journées glacées.

Je tombais amoureux de la vendeuse de pellicules photo, déambulais à la recherche d'un métro qui me transporterait là où attendre a un sens. Je prenais place sur ces magnifiques bancs de la station Europe et sortais un livre, puis me perdais dans les lignes obscures du roman. Une femme m'observait sur le quai d'en face, curieuse de m'apercevoir après le passage du métro. Je restais là, les stations sont des bibliothèques un peu plus humaines, la littérature n'est pas seule inscrite sur les pages mais dans les lignes de métro. Je chopais finalement le premier strapontin accueillant puis jetais ce même regard sur la rame. Les femmes semblaient être plus nombreuses que de coutume, elles envahissaient tout l'espace de leurs hanches somptueuses, de leurs regards vides, leur poitrine maternelle, leurs jambes dépliées. Les hommes n'existaient pas, je n'en voyais jamais, ou alors quelque individu trop cravaté, avec la tronche enfarinée dans leur cartable. Je rentrais chez moi; je reprenais cette inaltérable solitude d'un jour. On est toujours seul sur le moment, jamais dans le passé. L'oubli est là pour nous rassurer.

Les jours avaient fini par s'effondrer. Je renonçais même à prendre le métro, je n'observais plus les gens, délaissais les strapontins. Les visages se mêlaient en lettres de chair, la peau redevenait encre et j'oubliais d'y inclure quelques dates. Le monde n'existait plus; je rodais toujours dans l'indifférence bruyante du temps. Nous avions perdu.

Mes amis avaient fui mon maigre champ expérimental, Lucien s'était emmuré dans un silence rare mais efficace et Philippe arpentait toujours les couloirs menant à quelques tristes vagins, mais en vain. Je regardais ce monde de désintégrer, se désagréger. Il souffrait d'être si dégueulasse, si abjecte et si repoussant.

Alors pour combler le spleen, je redescendais sur terre et allais me perdre dans la luxure infâme du Monoprix de ma rue. Et là, choc parmi les chocs, je tombais foudroyé par la jeune femme qui s'occupait entre autres de la charcuterie, des légumes, et des plats tout faits. Elle ne devait pas avoir plus de 23 ans, et semblait attirer une clientèle importante. Je fis la queue derrière quelques mamies. Elle m'aperçut vite dans l'assemblée, me jeta un petit coup d'œil timide, puis revint à son plat de paella qu'elle servait magnifiquement. Arrivé à mon tour, l'amour nouveau me demanda ce que je souhaitais. Terrorisé par tant de douceur, je la fixais une seconde en répondant timidement: “ Rien, au revoir ”. Surprise, la jeune employée m'adressa un sourire complice. Le lendemain, puis le surlendemain, je revenais, puis me posais près des caisses en observant ma douce inconnue, flingué par la peur et l'angoisse d'aller inviter la belle. Quel métier indigne d'une si fragile personne. J'admirais son courage de servir les petits bourgeois parisiens, dont je faisais partie d'ailleurs, avec cette assurance fragile et timide. Avaient droit à toute mon admiration les employés qui sacrifiaient leur temps sept heures par jour. Son abandon, sa gentillesse apparente, son dévouement pour nourrir toutes ces bouches méritaient que l'on s'y attarde quelque temps. J'étais devenu son fan attentif et peureux. L'attendre à sa sortie, quelle impudeur, quelle manifestation triste de son désir, ce qu'il fallait c'était se mêler à ses saucissons et ses carottes râpées. Mais comment? Déjà la vue du poissonnier me faisait vomir, et je bouillais de voir ce criminel saisir ses bestioles et leur trancher la tête avec pour seule prière pour leur âme: “ Et avec ceci? ”.

J'avais repris mon travail, et le soir, en rentrant de la machine infernale et inhumaine, je fonçais à Monoprix pour apercevoir ma déesse. A côté, toutes les petites bourgeoises parisiennes pouvaient aller griller dans les limbes de l'indifférence, personne n'arrivait à l'orteil de ma vendeuse de carottes. Cette délicatesse, cette attention… assez  reluqué, je me jetais à l'eau. Je lui proposais en bégayant, en baragouinant, un rendez-vous pour le lendemain soir (toujours laisser du temps à la belle pour ne pas qu'elle vous jette directement), prétextant une envie terrible de la connaître. Et par je ne sais quelle chance du destin romanesque, elle accepta. C'était la dernière rencontre, l'impossible rencontre qui bavait déjà d'exister dans mon champ du possible.

Une ligne et 27 heures avaient défilé comme un raz-de-marée. J'avais entièrement saboté ma journée en étant doux et docile comme une limace. Le soir arriva et ma douce inconnue avait échangé son tablier pour un pantalon serré noir qui lui faisait sortir tous les ingrédients nécessaires au désir fusionnel. Je passais sur sa gentillesse, sa féminité, sa façon d'écouter, d'exister et arrivais à l'essentiel: nous avions décidé de nous revoir. Entre ces deux extrêmes temporels qui existent entre le lever et la rencontre , il y a le travail, qui nous prouve que l'on est quelque chose tout en n'étant rien. Absolument rien. Le tout est de se le dire, c'est tout. La droite et la gauche résument assez bien le travail: d'un côté il vous donne un épanouissement illusoire en combattant l'ennui profond durant sept heures quotidiennes et d'un autre il vous aliène en prouvant que vous n'êtes qu'une merde que l'on exploite à plein temps. Mon travail me permettait de croiser un certain nombre de jeunes filles par jour, de les aider dans leurs démarches les plus variées. Un collègue vint me voir un jour en me disant tout souriant: “ Ça y est, ils m'ont changé de secrétariat, c'est pas le pied mais je vois défiler un nombre de jolies filles, c'est impressionnant. Je me rince l'œil, tu peux pas savoir! ” Dépité par ce genre de stupide remarque, qui n'était d'ailleurs pas la première de ce style, je me mis à lui hurler au visage; “ Et alors bougre d'idiot, tu les baises ou pas? Depuis trois ans que tu bosses ici, y en a-t-il une seule qui t'ait adressé autre chose qu'un simple “Bonjour Monsieur, c'est pour un transfert Monsieur; merci Monsieur, Au revoir Monsieur”, une qui se soit arrêtée un peu plus longtemps pour te demander si tu allais bien, si t'avais quelqu'un dans ta vie, ce que tu faisais après ton job merdeux, une qui t'aurait demandé si tu pouvais pas l'attendre à 17h00 pour boire un coup avec, une qui t'aurait demandé si tu pouvais pas la baiser ce soir parce qu'elle te désirait plus que tout, qu'elle aussi, ça lui prenait parfois, qu'elle pensait au contact de sa peau avec celle d'un homme, qu'elle voulait toucher du sexe, se faire caresser partout, lécher, fouiller, pénétrer. Que dalle! Ça fait trois ans que tu me dis que t'es content parce qu’il y a une fille qui s'appelle Cécile qui a les yeux bleus, grande blonde aux seins mouvants et qui te demande un tampon pour son dossier pourri et ça fait trois ans que tu rentres chez toi tout seul comme un con en croyant sincèrement que ça va changer. Putain, rends lui son sourire en lui disant que tout ce qui t'intéresse c'est de la baiser bordel. ” Il y eut soudain un silence dans la salle, mon collègue impuissant et frustré se trouvait tout à coup un peu con. On me regardait bizarrement, les gens n'avaient pas l'habitude d'entendre ce genre de vérité. Quelques collègues un peu jeunettes ne pipaient mot. Elles se voyaient main dans la main avec leur rejeton de 19 ballais, en se demandant pourquoi elles en arrivaient un jour à ce niveau de fréquentation. C'était cruellement la vérité, notre temps, nos activités étaient tellement bouffés par tout ce qui ne concernait pas l'amour qu'on devait un jour s'arrêter, vraiment, et s'en occuper pleinement. L'amour était la grande affaire de nos affaires. Je m'en préoccupais ce soir même, j'avais enfin rendez-vous avec ma bouchère. Ce soir, plus rien ne devait exister à part elle. Tout représentait son corps, son âme, sa voix, sa senteur de peau, son parfum, sa salive, ses seins, ses jambes, ses yeux de femme moderne, ses hanches de femme maîtresse. La vie était arrivée au bon endroit. Plus de travail, de fatigue, de retour en souterrain, de cuisine solitaire, de télé poubelle, bref, plus de distance impitoyable. La Présence somptueuse sous toutes ses formes, l'imprésent global et magnifié, le bonheur dans son état brutal. Elle arrivait vers moi, on s'était donné rendez-vous devant le Monop, mon nouveau sanctuaire. Elle était plus belle que belle. Elle était la beauté dans sa représentation la plus parfaite, la beauté hélénienne saupoudrée de générosité et de douceur véritables. Il nous restait deux ou trois heures. Je savais qu'elles défileraient vite, mais je plongeais comme un fou dans ce temps irrécupérable. Nous avions commencé par promener nos pieds en direction d'un éventuel espace pour nous. J'avais en tête un resto assez modeste à quelques rues de notre point de départ. Elle était d'accord pour y dîner. Nous nous assîmes puis commandâmes. L'amour est la seule dimension terrestre que la société ne peut atteindre; en amour, personne pour venir vous faire chier. Le plus dur était fait. Je pouvais enfin contempler cette fille aux dents de lait. Je pensais tout en suant des larmes de désir et de joie: “ Je suis vivant, un putain de vivant, en pleine vie, et qui te regarde vivre. Deux vies qui vivent et qui s'observent vivre leur vie en la vivant de plein fouet. J'observe tes lèvres qui se brisent à chaque élan de ta voix. Je suis vivant, j'ai mon corps qui dégouline, trempé d'amour pitoyable et scandaleux. Je suis vivant à cet instant, maintenant j'en suis sûr et Nous sommes en ce jour, Tu es en face sur cette table où nous parlons de notre passé poisseux. Je suis vivant et je te transpire de partout. ”

Jamais je ne pourrais mettre en ces coins de ligne ce qui s'est passé sur la terre, nous en resterons là. Pas de retour, ni de séparation vorace; juste deux êtres qui n'en peuvent plus de s'admirer et surtout d'avoir franchi ce temps hideux. Du bout des lèvres, peut-être se parlaient-ils encore, du bout des lèvres, ils touchèrent ce temps absent, névrosé. Ils l'effleurèrent assez pour l'inscrire définitivement.

 

XVIII Le dernier jour

     L'imprésent, c'est le livre, c'est la lecture et les relectures de chaque livre où dort un secret, les mots que l'on a voulu enfouir quelque part et pour toujours. Le livre est le seul outil où l'imprésent a toute sa place, le seul à nous faire vivre de façon étirée les choses que l'on voulait continuer à vivre malgré les séparations et le temps qui pourrit.

 

                                                                                                                                                                                                         Octobre 2002-2003

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