2016

10 octobre.

Après une nouvelle discorde où j’ai failli lui envoyer le téléphone en pleine gueule, j’avoue enfin à mon patron que je veux me tirer de cet endroit, que c’est trop dur, que j’en ai ma claque, que ça fait trois semaines que je réfléchis sérieusement à cela. Il me comprend, me dit qu’il en a lui aussi marre de son propre poste. Vous faites un excellent travail Monsieur, mais je suis prêt à négocier une rupture conventionnelle si vous le souhaitez, vous n’avez qu’à me prévenir et je vous recevrai dans mon bureau.

Une heure plus tard, il me propose de souscrire à une mutuelle (vous qui allez avoir un enfant, ça coûte cher un enfant, me dit cette crapule) qu’il me paiera si je la souhaite. 80 euros par mois pour le couple. Voilà le monde dans lequel je vis. Un type qui est prêt à se séparer de moi dans la seconde (sans chercher à améliorer le moins du monde mes conditions de travail et de se remettre en cause sur le harcèlement qu’il opère sur ma collègue et moi) tout en me proposant sa pourriture de mutuelle (ô quelle âme généreuse qui veut garder un pouvoir de contrôle et de supériorité hiérarchique car en vous disant je vous la paye, c’est tout simplement sa décision sur un budget global et ma piètre condition de salarié exploité qu’il met en lumière) pour calmer le jeu (et me montrer sa grande bonté d’âme) ou me faire indirectement rester par cette voie misérable. Il y a une heure, je lui parle de foutre le camp et lui me donne un dossier complet sur une mutuelle (à laquelle les employés vont bientôt être obligés de souscrire avec cette nouvelle loi qui contraint les entreprises à imposer leur mutuelle aux salariés.). Il y a le monde des femmes qui vous méprisent et celui du boulot qui vous harcèle. Que reste-t-il sinon boire la pluie et courir s’enfermer dans sa piaule ?

Quand au choix que ce système de plouc me réserve : soit continuer sous l’autorité d’un dingue dans une école de semi demeurés pour 1700 balles en attendant les fins de journée, les week-end et les vacances ou pointer à Pôle (non)emploi à près de 40 ans pour 900 euros dégressifs sans aucun espoir de trouver quelque chose de digne. Encore un (non)choix plein de promesses.

20 octobre.

« Comme vos héros, mes ravisseurs étaient des experts en paranoïa : méfiance maladive, manie coléreuse, fausseté du jugement, interprétation délirante, agressivité systématique, goût névrotique du mensonge. » Cet extrait de lettre de Jean-Paul Kauffmann à John le Carré (Tiré de son autobiographie Le Tunnel aux pigeons, 2016.) dans laquelle il lui expliquait comment la lecture de L’Espion qui venait du froid (parmi d’autres livres donnés occasionnellement par les ravisseurs) l’avait sauvé de la solitude et du découragement lors de sa captivité au Liban dans les années 80, et qui évoque ses geôliers décrit parfaitement la mentalité de notre patron, lui aussi ravisseur d’employés et détenteur du pouvoir absolu sur ses salariés. Chaque atrocité décrite dans ces quelques lignes peut être attribuée à ce cinglé dans l’exercice de sa fonction. Et pourtant, Kauffmann parlait de geôliers intégristes et sanguinaires en pleine guerre…

 

30 octobre.

Devant écrire un compte-rendu sur Complot de Sollers, et étant quelque peu à vide d’inspiration (même si l’ouvrage a des qualités et se lit sans déplaisir), je regarde sur Youtube les dernières intervention de l’écrivain. J’apprends sur son site qu’il parle de Popielusko (D’ailleurs le film tiré de son assassinat s’appelle Le Complot) dans Le Cœur absolu. A lire donc.

J’ai un peu lu Sollers lorsque je l’ai découvert vers 1998 (L’Année du Tigre, Une curieuse solitude). C. m’offrait Passion fixe lors de sa sortie et de mon premier anniversaire passé ensemble (Malheureusement notre passion ne fut pas fixe du tout.). J’enchaînais avec Studio, Portrait du joueur. Mais depuis L’Etoile des amants, Sollers s’essouffle dangereusement. Ses romans autobiographiques teintés d’histoire littéraire et de références culturelles avaient un certain charme. Ensuite, on est dans la posture du mondain qui cherche la bonne formule parmi de longs bavardages parfois incompréhensibles. Son autobiographie où je me suis tant ennuyé (lui qui cherche à se désennuyer en permanence) a sonné le glas de mon intérêt pour lui. Pire, lorsque je lis dans le journal de Muray la personne contestable qu’il fut (Muray qu’il dénigre quelque peu dans Complot d’ailleurs, assez gratuitement). Bref, le romancier a totalement perdu pied, du moins dans ce que j’ai pu lire par la suite (Médium ou Un vrai roman). Dans Complot, on retrouve le Sollers critique, plus intéressant mais jamais transcendant. Je trouve donc un extrait d’émission où Léa Salamé, cette énervante animatrice mondaine, rencontre Sollers qui l’invite chez Gallimard. Visite des bureaux, du jardin, de la salle de lecture, puis on l’interroge deux minutes dans son petit bureau. Il allume une clope et patatras, la télé censure la cigarette en y mettant un cache où est écrit « Fumer tue », et ce durant toute l’interview ! Quelle hypocrisie ! Encore celle des censeurs médiatiques qui décident de ce qui est bon et juste. Déjà, l’écrivain est dans son bureau personnel, et quand bien même, pour cette émission, la vue de cette cigarette n’aurait rien changé (cigarette que l’on perçoit davantage avec ce cache énorme censé dissimuler la honteuse pratique de Sollers !). Mais quand on voit le déferlement de clopes et de clopeurs dans la rue, sur les quais de métro, ces gens qui nous foutent leur fumée dégueulasse en plein nez sans s’excuser le moins du monde ou qui nous balancent leur mégot sur les pompes et que pas un censeur ne vient pénaliser ou une caméra dénoncer, (A Cochin où ma fille vient de naître, les fumeurs forment une belle brochette dès la porte de sortie, laissant respirer à ma fille la première odeur extérieure de sa vie.), on rigole beaucoup de cette société médiatique hypocrite et policée. Berk, Philippe Sollers fume, cachons ce mégot qu’on ne serait voir ! Un français sur deux fume et on cache dans une émission minable la cigarette de l’écrivain comme si c’était un crime rare et atroce, une chose tellement horrible et unique qu’il faut l’éviter à tout prix aux spectateurs ! Reste que je ne pus m’inspirer de rien du tout pour mon article, surtout devant ce type de reportage où l’on n’apprend strictement rien. Le producteur aurait du marquer un autre slogan dans sa bulle : « Regarder de la merde pseudo culturelle tue ».