Simon Anger
 
 
Maurice Sachs Mémorialiste
1906-1945
 

 

 

 

 

 

 

 

 Raconterai-je toute ma vie ; même ce qui ne me fait point honneur ou dissimulerai-je, moins pour plaire au lecteur que pour me complaire moi-même ? ”

Maurice Sachs, Chronique joyeuse et scandaleuse, Corrêa, 1948.

 

 

“ Il me faut une bonne grosse gloire tardive. ”

Maurice Sachs, Lettre à Jean Alley, Le Bélier, 1968.

 

 

“ Quant à moi, je serai peut-être un mémorialiste passionnant, un essayiste intelligent, jamais un grand romancier, hélas ! ”

Maurice Sachs, Lettre à Maître Moncagé, Le Bélier, 1968.

 

 

“ Montrer à beaucoup que les lettres intéressent moins que la vie. ”

Maurice Sachs, André Gide, Denoël et Steele, 1936.

 

 

“ Nul ne pense plus de mal de moi que moi-même. ”

Maurice de Guérin.

 

 

INTRODUCTION

 

L’adage qui consiste à dire que la mort fait vendre se confirme nettement lorsque l’on observe le parcours chaotique de Maurice Sachs dans le monde littéraire de l’entre-deux guerres. Pire, la disparition tragique de l’auteur du Sabbat et de La Chasse à courre a provoqué la publication de la quasi-totalité de son œuvre, alors que Gallimard s’était toujours refusé, depuis la parution d’Alias en 1935, de publier entre autres, les manuscrits de Chronique joyeuse et scandaleuse, et d’Abracadabra les jugeant trop médiocres. L’homme, qui durant sa trop courte vie, rechercha la gloire littéraire et la reconnaissance de ses pairs, connut à titre posthume, une renommée, somme toute éphémère, après la guerre, où parurent successivement, fort d’un destin qui passionna la  critique : Le Sabbat (1946), Chronique joyeuse et scandaleuse (1948), La Chasse à courre (1949), La Décade de l’illusion (1950), Abracadabra (1952), Derrière cinq barreaux (1952), Tableau des mœurs de ce temps (1954), Histoire de John Cooper d’Albany (1955) ainsi que Le Voile de Véronique (1959). Durant quatorze ans, Sachs occupa une place singulière dans la littérature française avant qu’il ne sombre dans l’oubli, malgré quelques travaux universitaires et biographiques accomplis entre 1973 et 1988, date à laquelle est paru l’ouvrage d’Henri Raczymow : Maurice Sachs ou Les travaux forcés de la frivolité, qui ont tenté de le ramener au premier plan littéraire, du moins à sa juste valeur. Les lecteurs des années 50 et 60 ont pu découvrir un écrivain terriblement actuel et moderne ainsi qu’un chroniqueur mondain et sensible. En 2003, seuls Le Sabbat, La Chasse à courre, Alias, Histoire de John Cooper D’Albany, Tableau des mœurs de ce temps et Au temps du Bœuf sur le toit sont réédités. Sachs demeure un auteur méconnu et ne fera jamais partie des grands écrivains du XX è siècle, il ne sera jamais étudié à l’université, et ne figurera pas dans les ouvrages scolaires. A l’instar d’un René Crevel, d’un Paul Gadenne ou d’un Emmanuel Bove pour ne citer que trois exemples caractéristiques, il compte parmi les grands oubliés de la littérature française du siècle dernier. Espérons qu’ils connaîtront un meilleur sort en ce début de second millénaire.

L’œuvre de Sachs se caractérise essentiellement par sa démarche autobiographique ainsi que par la chronique de la France et du Paris de l’entre-deux guerres. Le Sabbat, qui, à ce jour, reste son ouvrage le plus connu, réunit ces deux aspects : c’est à la fois un récit de souvenirs visant à instruire le jeune lecteur à la façon d’un écrivain du XVII è siècle, et la peinture d’une époque où les différents protagonistes sont décrits de manière psychologique et sociologique, laissant place parfois à la psychanalyse à laquelle Sachs s’intéressa particulièrement pour avoir lui-même suivi les traitements du professeur Allendy. La démarche critique qui nous intéressera ici tentera d’approcher et de définir l’entreprise littéraire de l’écrivain. La question que l’on se pose à la lecture de ses ouvrages est la suivante : pourquoi Sachs écrit-il ? Lui, qui, durant toute sa vie n’avait qu’un seul rêve ; celui de devenir un grand écrivain alors qu’il écrivait peu jusqu’à la déclaration de guerre, attachait-il de l’importance au caractère purement stylistique de son art ? Je crois que la volonté littéraire de Sachs se résume par ces phrases tirées du Sabbat : “ Est-il vraiment du devoir de chacun de nous écrivain, me demandais-je, de transmettre aux autres la théorie de l’univers qu’il porte en soi ? (…) L’on peut ensuite comme Renan, fixer les menus détails sur sa propre vie. Il n’y a pas de mal à ça lorsqu’ils risquent d’instruire. (…) Je les publie parce que je crois à l’absolution que convoie la confession publique et parce qu’elles pourront peut-être servir à d’autres, ne serait-ce qu’en montrant qu’il y a certains mauvais lieux dont on peut quand-même s’échapper. ”[1] Pour Maurice Sachs, la littérature est le reflet pensé et organisé du vécu. Vivre est aussi un acte littéraire, et l’écriture permet de cerner les grands moments d’une existence. Comme la littérature s’attache à analyser un personnage de fiction, de même, elle permet de rendre compte d’une vie, en y faisant un exemple littéraire à part entière. L’autobiographie ou les mémoires ont pour but de se raconter dans un premier temps, puis dans un second de s’analyser afin d’en tirer un enseignement personnel capable de tendre vers l’universel. La publication entraînant l’absolution. Sachs contribue, à travers le récit de sa vie, à faire ressortir une morale capable de toucher le lecteur. La chronique sociale et littéraire qu’il pratique dans La Décade de l’illusion ainsi que dans Au temps du Bœuf sur le toit, participe de cette entreprise. En plus d’être un document essentiel sur l’histoire sociale et littéraire de l’entre deux-guerres, elle inclut l’auteur-narrateur à l’intérieur même des évocations, faisant de lui non seulement un témoin privilégié mais aussi un acteur à part entière. Sachs, à travers une dizaine d’ouvrages, du reste bien plus variée que les critiques ne l’ont laissé entendre, (Sachs le mémorialiste est aussi romancier, dramaturge, portraitiste, essayiste.) s’est construit un personnage complexe mais généreux et attentif, décrivant de manière subjective mais aussi précise, attachante et enthousiaste, une société dont il se plaignait en 1939, qu’elle était révolue. Il est ainsi le personnage central de son œuvre, personnage écrivain qui dès l’âge de 32 ans, commença son entreprise autobiographique comme si sa vie était déjà derrière lui. C’est ainsi qu’on le rencontre, un peu par hasard, dans une bibliothèque, coincé entre Sabatier et Sade triomphants, et qu’on s’y intéresse, en emportant le livre. “ Quel destin singulier ! ” ne peut-on s’empêcher de penser à la lecture. Mais ce qui frappe ne se situe pas là ; c’est l’écrivain qu’il était, (et qu’il n’était pas seulement puisqu’il fut aussi éditeur, conférencier, journaliste, traducteur, comédien, voleur, mendiant, parasite, ouvrier…) et son style propre, clair, impeccable qui, à la manière d’un Racine, brille dans le contraste qui l’oppose aux thèmes abordés : vol, alcoolisme, libertinage, paresse, mensonge, pauvreté, etc. et qui fait de Maurice Sachs, une crapule attachante, un être immoral victime de son idéalisme, bref un écrivain sensible et généreux emporté par un mal de vivre que son absurde condition d’être humain a porté jusqu’à ses propres limites. Maurice Sachs éprouvait le besoin d’être enfermé dans sa cellule pour écrire. Sa mort, tragique et violente, n’enlève rien à son personnage, enfant terrible de l’entre-deux-guerres, voué à la chute et à la légende.

 

On étudiera donc le Maurice Sachs, mémorialiste car si l’on se réfère aux textes de Philippe Lejeune, le mémorialiste inclut l’étude et l’analyse du sujet ainsi que l’époque dans laquelle il se situe, afin de voir l’originalité et la singularité d’un regard sur une société où mode de vie, sport, mœurs, littérature, spectacles, cinéma et voyages ont connu un essor particulier sur lequel notre société actuelle s’est appuyée.  Sachs lui même emploie le terme de "mémorialiste" lorsqu’il tente de définir son statut d’écrivain, et si l’on ouvre le dictionnaire, on peut lire : “ Ecrivain considéré dans la partie de son œuvre qui est un témoignage sur son temps. ” Or l’œuvre de cet écrivain remplit bien cette définition, elle est à la fois chronique de l’entre-deux guerres, souvenirs et réflexions sur soi-même.

On étudiera donc ces deux aspects, la chronique et l’autobiographie puis on s’intéressera à la légende que Sachs a laissée après sa mort puisqu’il qu’il connut à titre posthume, une reconnaissance littéraire incontestable mêlée à un destin tout à fait singulier. Pour cela, nous ferons référence à l’intégralité de l’œuvre publiée afin de montrer en nous basant sur des textes précis, les divers genres littéraires auxquels Sachs a eu recours pour parler de son époque mais aussi de son personnage.

           

Le jeune Sachs fut l’enfant terrible d’une époque marquée par la prospérité d’abord, par la montée des périls ensuite dans lesquelles il s’investit pleinement jusqu’à y laisser sa vie, presque absurdement, à l’image de son parcours, singulier et chaotique. Il reste un homme et une œuvre qui sont à redécouvrir tant pour leur originalité que pour leur importance dans l’histoire intellectuelle et littéraire de l’entre-deux guerres.

I Maurice Sachs, acteur et observateur de son époque

 

Maurice Sachs, au vu de son œuvre, écrivait en 1943 qu’il se considérait comme un mémorialiste. Conscient du rôle essentiel qu’il a joué en tant que témoin et observateur de son temps durant vingt ans, il a voulu mettre en avant par ses écrits, qui servent souvent de témoignage sur cette époque, l’incroyable bouleversement littéraire, artistique et social qu’a connu l’entre-deux guerres. Alors qu’il n’a pas 26 ans, Sachs montre dans La Décade de l’illusion (qu’il écrit en anglais et achève en 1932 aux Etats-Unis afin d’attester au peuple américain la puissance de la culture française) son attachement aux milieux artistiques parisiens, et témoigne d’une volonté de faire connaître les écrivains de son temps dont une partie a été oublié aujourd’hui. Malgré les réticences qu’il portait sur cet ouvrage, ce premier véritable livre annonce directement Au temps du Bœuf sur le toit et Le Sabbat. L’auteur se veut avant tout chroniqueur sensible et attachant des années folles mettant en lumière l’œuvre des écrivains et des artistes qu’il fréquentait alors.

 

A. L’apprentissage littéraire

           

1- “ Je serai écrivain ”         

 

La question de l’écriture est cruciale chez Sachs ; en effet, durant toute sa vie, il doutera de son talent, imaginera des œuvres qu’il ne produira jamais, passera de longues années sans écrire, fautes à la paresse et à la vie mondaine. Puis à la parution d’Alias, il dénigrera son travail tout en étant secrètement satisfait d’avoir publié son premier roman, puis il passera encore quelques années en écrivant assez peu. Néanmoins sa vocation d’écrivain lui fut révélée à l’âge de 16 ans alors qu’il était pensionnaire au collège de Luza peu de temps après avoir éprouvé sa première émotion esthétique.

 

C’est au tournant d’une rue à Londres que je vis pour la première fois un paysage qui m’entourait, ou plus exactement que je me vis le voir et que je pris conscience esthétiquement de ce qui m’entourait.[2]

 

Phrase on ne peut plus intéressante puisqu’elle résume à elle seule la volonté littéraire del’auteur de se mettre en scène à l’intérieur même de sa vision esthétique. Sachs s’inclut dans

sa vision artistique, comme il s’est inclus lui-même dans toute son œuvre littéraire. En cela, le personnage de Maurice Sachs dépend de l’œuvre toute entière et nous en avons ici un petit aperçu.

Comme beaucoup d’écrivains faisant référence à leur formation littéraire, Sachs se met en scène, en multipliant les exemples de lectures qu’il fait dès l’âge de 13 ans : les classiques tout d’abord :Racine, Corneille, Molière, puis Marivaux, Beaumarchais, Musset pour le théâtre. Viennent ensuite Les Confessions de Rousseau, Voltaire, Montesquieu, puis Balzac Stendhal, Flaubert, Renan, France. Enfin, de Gourmont et Gide. Comme on peut le remarquer, le jeune Sachs dévore les classiques, s’adonnant parfois au catalogue sans expliciter l’influence d’un tel sur son écriture. Mais la rencontre avec littérature va contribuer à son épanouissement moral et intellectuel.

Un grand goût pour les lettres se développait en moi et j’y faisais preuve d’une incroyable précocité.[3]

 

Mes connaissances étaient monstrueuses en ceci que tout ce que je savais relevait d’un goût unique : celui des lettres. (…) J’avais lu énormément puisque la lecture avait été ma seule occupation intellectuelle. [4]

 

Sachs se place nettement dans un contexte romanesque ; sa vocation n’est jamais explicitée, elle s’affirme comme une certitude, lui donnant son caractère solennel. En effet, durant toute sa vie, Sachs a toujours admiré la profession d’écrivain, comme il admirait les écrivains. La valeur et le sens du mot “ écrivain ”, qui vaut toujours aujourd’hui, l’incitèrent peut-être à le devenir à son tour, ce qui n’étonnera personne lorsque que l’on observe le snobisme qui le caractérisera par la suite.

 

 “ Que feras-tu plus tard ? ” je répondais invariablement : “ je serai écrivain. ” Je ne voyais rien d’autres qui valût la peine de vivre. Et d’ailleurs, je ne vois aujourd’hui rien d’autre, en effet, qui puisse me faire vivre heureux.[5]

 

Or en 1939, lorsque Sachs entreprend l’écriture du Sabbat, il a publié seulement deux ouvrages: Alias et La Décade de l’illusion. C’est pour cela que la vocation d’écrivain répond aussi d’une attitude, d’une place dans le monde artistique et littéraire qui, dans le cas de Sachs, s’éloigne parfois de la pure écriture. En cela, Sachs a donné à l’écrivain une attitude singulière et plurielle à la manière du dandysme d’un Jacques Rigaut qui, lui aussi, est considéré (à juste titre) comme un écrivain, alors qu’il méprisait la création littéraire et n’a écrit en tout et pour tout que cent cinquante pages de textes dadaïstes ou surréalistes. L’écrivain des années vingt adopte donc une attitude particulière où le comportement individuel répond à certains codes sociaux : manifestation artistique, fréquentation des cafés, tenue vestimentaire, philosophie de l’existence, bref, la panoplie de l’écrivain d’avant-guerre. Qu’il écrive ou non importe peu, car Sachs se satisfait d’une attitude purement mondaine qui consiste à fréquenter les salons, aller voir les écrivains, visiter une exposition, etc. Et nous savons que ce sera pour lui une source d’inspiration inépuisable.

Mais ce dont Sachs ne parle pas, c’est bien de son entreprise littéraire. Ce n’est qu’en 1943 et à posteriori, qu’il se définira comme un mémorialiste. Le jeune Sachs ne doit avoir qu’une vague idée de ce qu’il écrira en 1925, cependant il a un atout : sa vie. Tumultueuse du début à la fin, qu’il en soit la victime ou le coupable, elle sera le pendant de son œuvre littéraire ! Car elle fut l’une des plus romanesques de ce début de siècle.

 

2- Fréquentation des milieux artistiques

 

Très tôt, Sachs fréquente les salons littéraires et c’est aussi quelques rencontres capitales qui l’inclineront vers l’art. Le jeune Sachs observe tout, les manières et les mœurs de ses pairs. Sa famille, éclatée, a contribué au désordre mental du jeune homme : avec un père inconnu et une mère méprisante et égoïste, l’adolescent est placé un temps chez sa grand-mère mais le jeune Maurice se réfugie chez Jacques Bizet, fils de Georges Bizet et peintre à la dérive dont il fit un portrait touchant dans Le Sabbat, qui finit par se suicider quelques heures après une des nombreuses visites du jeune homme. Le peintre lui laissa le goût du désespoir et de l’alcool, mais aussi, de la quête effrénée de la légende édifiée par la déchéance et le malheur qu’il entretenait au quotidien. La fréquentation du peintre est aussi l’exemple type de l’attitude curieuse d’un jeune homme inclinée vers l’univers artistique de son temps, attitude qu’il aura jusqu’au bout devant l’art en général : littérature, peinture, cinéma, faits de société, etc.

Mais cet homme déchu, je l’ai aimé comme le fils le plus fier peut aimer le père le plus illustre. Lui seul, chancelant, irresponsable, m’a servi de famille.[6]

 

La rencontre de René Blum est pour lui décisive car elle lui permet de pénétrer le monde littéraire de l’époque : chez Blum, il voit André-Ferdinand Hérold qui l’accueille à son tour chez lui. Puis à son retour d’Angleterre en 1922, Sachs découvre le Paris des années folles, et fréquente assidûment le club à la mode : Le Bœuf sur le Toit. C’est ici que commence véritablement son apprentissage littéraire et mondain puisqu’il croise le même soir : Cocteau, Radiguet, Fargue, Breton, Aragon mais aussi Picasso, Derain, Poulenc, Satie, etc. Il a 16 ans. Sa vocation littéraire prend alors forme, pas seulement à travers les textes qu’il lit, mais aussi et surtout par les rencontres qu’il fait quotidiennement. Sachs ne fréquente pas encore ces artistes, il reste là, à les observer, intimidé et conscient des moments incroyables où le tout Paris littéraire et musical se réunit.

 

J’ai remarqué dans l’assistance quatre hommes à qui je voudrais diablement être présenté. C’étaient André Gide, Paul Claudel, Jean Cocteau et Francis Jammes, mais comme je n’ai rien à leur dire mieux vaut me tenir coi.[7]

 

Sachs décrit bien le jeune homme qu’il était, timide, impressionné, ridicule presque devant les figures qu’étaient ces quatre grands écrivains qui, à eux seuls, représentaient une grande partie de la littérature française des années d’après-guerre. Sachs baigne dans une ambiance de fête perpétuelle mêlée au savoir des gens illustres qu’il fréquente alors.

Julien Green décrit bien dans son Journal daté du 10 février 1929, cette époque, où accompagnant Gide, il s’aperçoit vite qu’il ne passe pas inaperçu dans le Paris des années 20 :

Sortis enfin du Traktir, nous avons décidé d’aller faire un tour au Lido des Champs-Elysées. C’était plutôt l’idée de Gide que la mienne, car je n’avais jamais mis les pieds au Lido, mais je crois que mon invité désirait me rendre la politesse. Dans la galerie du Lido qui ne lui était pas beaucoup plus familière qu’à moi, il voulut tout voir, les magasins et les badauds. Je ne sais pas ce qu’on lui avait dit sur le Lido et la réputation du Lido, mais je m’aperçus bientôt qu’il était lui-même l’objet de la curiosité générale. Vêtu, en effet, d’une longue cape de berger et coiffé d’un chapeau qui avait perdu sa forme , il avait un aspect si singulier qu’on le suivait sans qu’il s’en doutât et j’avoue que j’en éprouvais un peu de honte. Après quelques minutes de déambulation dans cette galerie, nous fîmes une entrée légèrement sensationnelle au café, tous les regards se tournant vers nous, ou plutôt vers Gide, et ce fut avec une sorte de soulagement que je me vis enfin assis avec lui à une table où l’on nous remarquait moins.[8]

 

Gide est l’incarnation parfaite de l’écrivain français durant les années folles : longue cape noire, chapeau, binocle et canne ont fait de lui un personnage marquant, ayant influencé la littérature de toute la génération de l’entre-deux guerres. Green, alors tout jeune romancier, adopte la même attitude que Sachs devant celui qu’ils considéraient tous comme un maître.

Mais Sachs décrit aussi l’état d’esprit qui l’habitait au début des années vingt :

 

C’est que je sentais en lui (Pierre Darquet) cette fièvre qui était déjà en moi, le besoin de tout savoir, de tout posséder, de jouir de tout.[9]

 

On retrouve l’importance qu’ont eu les salons littéraires dans la vie et l’œuvre de Sachs puisqu’ils hantent autant ses chroniques que ses romans. Dans Alias, par exemple Blaise préfère assister au salon de Mme Charpon plutôt que de perdre sa virginité au bordel. Le récit est bien évidemment ironique et cinglant sur l’attitude des différents convives mais l’ambiance et surtout la vision du jeune homme novice n’en restent pas moins concrètes et vécues. Sachs décrit l’univers des salons comme il les avaient vécus durant sa jeunesse, l’ironie et la distance en plus.

 

Un parisien qui nous eût entendu aurait bien ri. Que des jeunes gens allassent chez Mme Charpon au lieu de se rendre au bordel mais pussent mettre en balance l’un et l’autre plaisir, voilà qui aurait amusé l’observateur et bouleversé la maîtresse de maison. Il y avait pourtant pour nous association d’idées inconsciente entre les deux “ salons ”, car si nous devions perdre à l’un notre pucelage de chair, nous nous imaginions assez confusément que nous pouvions perdre à l’autre notre pucelage d’esprit.[10]

 

Mais c’est surtout la fréquentation du Bœuf sur le Toit qui permit à Sachs de rencontrer les plus grands artistes du XX è siècle et de se montrer aux yeux de tous comme un jeune dandy remplis d’ambitions littéraires.

 

C’était une “ boîte ” de la rue Boissy-d’Anglas, que dirigeait un homme fin et affable qui s’appelait Louis Moysès. Chaque époque connaît un lieu de rendez-vous par excellence, chaque génération a son quartier général : l’après-guerre eut Le Bœuf sur le Toit, où les jeunes gens émerveillés allaient “ contempler ” Picasso, Radiguet, Cocteau, Milhaud, Fargue, Auric, Poulenc, Honegger, Sauguet, Satie, Jean Hugo, Breton, Aragon, Marie Laurencin, Léger, Lurçat, Derain et toute l’avant garde de ces années-là.[11]

 

Trois rencontres capitales le lanceront dans la littérature : Celles de Jean Cocteau, Max Jacob et André Gide, toutes trois à des degrés différents. Sachs sent très vite le besoin d’appartenir à une famille littéraire pour se mettre à écrire. Pour cela, il choisit quelques “ dieux vivants ” par fierté et orgueil certainement mais aussi par admiration réelle et intellectuelle. Il règnera toujours chez Sachs un conflit intérieur entre son sentiment de ne pas être un grand écrivain et sa fierté à côtoyer les plus grands, de les avoir servis et accompagnés durant un temps souvent avec difficulté. Sachs recherchait aussi l’affection ou la compagnie d’un "père" qu’il voulait trouver dans ce milieu. Jacques Mesnil note, à juste titre, cette quête obsessionnelle du "milieu" : “ Toute sa vie le petit Ettinghauser-Sachs cherchera à pénétrer en des milieux brillants et divers, à s’approcher des gens célèbres, à devenir leur intime, à briller pour se persuader qu’il existe, avec une ivresse d’autant plus pathétique qu’elle est colorée de sa passion des lettres, enflammée de sa chaleur humaine et socialement engluée d’inauthenticité. ”[12]

 

3- Naissance à l’écriture

     

Comme beaucoup d’écrivains de sa génération, Sachs commence à écrire à vingt ans, âge où tout est permis, mais surtout âge de la formation intellectuelle et littéraire. C’est durant son passage chez Max Jacob à Saint-Benoît, en septembre1926, qu’il commence à écrire ce qui sera son premier roman. Le Voile de Véronique est inspiré par la figure de Véronique, la sainte patronne des artistes qui reçut de Dieu la permission de donner au monde le portrait de Jésus. Refusé par Gallimard, ce roman initiatique ne sera publié qu’en 1959 chez Denoël. Ce texte est la transposition mystique de la triste aventure de Juan-Les-Pins où le jeune séminariste récemment converti avait cédé aux pires tentations pour un ecclésiastique avant de rendre la soutane lorsque l’affaire fut connue et éventée de toute part.

Cette naissance à l’écriture surprend car ce roman religieux témoigne d’un style que l’on ne retrouvera plus dans les œuvres suivantes de l’auteur. On y croise un personnage mystique, Véronique, en proie au désir charnel qu’il éprouve pour un mort qu’il n’a jamais connu et qu’il assouvira avec le frère jumeau du défunt, lui-même tenté par Dieu, avant qu’il ne le repousse à son tour et qu’il le tue face à l’impossibilité de son amour. L’héroïne finit par se donner la mort devant une telle impasse. La transposition est assez réussie puisque qu’elle révèle les douloureuses obsessions d’un jeune séminariste de vingt ans partagé entre le désir de chair et l’expérience de la conversion. Voyant l’accueil réservé de Max Jacob et les critiques de Cocteau à qui il le dédiera, le jeune écrivain, conscient des maladresses du roman, ne cherchera plus jamais à le publier. Sachs se rapproche ici de la prose poétique d’un Pierre Jean Jouve, où la passion mystique et charnelle est décrite de façon allégorique, le rythme de la phrase conférant à l’ensemble du texte un aspect solennel et ample que certains ont décrit comme pompeux ou grandiloquent à l’époque. Toujours est-il que le roman ne verra pas le jour à ce moment précis et Sachs de commencer à douter de son talent, voyant que le chemin jusqu’à la publication est difficile. Restent néanmoins des passages d’une beauté formelle incontestable qui renseignent le lecteur sur l’esthétique naissante de son auteur.

Pour moi, je souhaite de songer chaque minute à la mort. C’est une martingale de bonheur, et la seule acceptable volupté. Un irrésistible désir de la mort me tourmente les reins.

Elle ressemble à cette femme au visage dépeuplé de ses sourires et dont la peau reste toujours blanche.

L’étreindre donne des spasmes terribles de jouissance. Son corps mystérieux recèle des abîmes de joie.

Mort, de toi seule, mon sexe peut désormais avoir envie.

Je te presse, je t’entoure, je t’étreins.

Mon corps en toi se dissout.

Le moribond hurle de plaisir et rend l’âme.

Je disais donc que Thomas était mort.

Je n’ai rien su de lui que sa mort. Il m’intéresse à titre de mort.[13]

 

Ce texte est une sorte de long poème en prose où l’obsession de la mort et de l’acte charnelle s’associe à la pulsion ultime d’un bonheur, d’une ultime espérance. Dans la conscience d’un homme de vingt ans, ceci n’a rien d’original mais l’on sent déjà l’importance du vécu et de la tentation charnelle née de la rencontre avec autrui.

Durant son service militaire, il composera une nouvelle Alphonse, puis restera six ans sans rien écrire, à part quelques articles dans la N.R.F. Pourtant, et malgré les résultats décevants de son premier roman, Max Jacob écrit à Jean Cocteau :

 

Cher ami Jean-Consolation

Maurice semble continuer à être heureux dans sa caserne et ne pense guère à la littérature. Tu  as parfaitement fait de te gendarmer contre ce roman torturé :il fera mieux. Je n’ai vu dans tout cela qu’un but, qu’un équilibre : la littérature me paraissait un balancier dans un moment où il en avait besoin. Cette affaire me semble classée. Quand il sortira du régiment on verra ce qu’il pourra et saura faire. S’il le faut, je le prendrai à Saint-Benoît autant de temps qu’il voudra. Il me parle de toi dans ses lettres comme du seul véritable ami qu’il ait.[14]

 

Cette lettre monte une chose essentielle lorsque l’on s’intéresse à la vie de Maurice Sachs, c’est l’attachement sincère de Max Jacob pour le jeune homme, contrairement à Jean Cocteau et même André Gide à cette époque. En effet, Jacob fût le seul à ne pas avoir eu de réticences envers le personnage déjà contesté qu’il était, et d’une certaine façon, c’est Sachs lui-même qui le trahira en le caricaturant dans son roman Alias. On voit que, malgré une facilité assez nette à écrire, Sachs s’essaie à la littérature de manière assez désintéressée. Nous savons que sa priorité était de vivre avant tout des expériences enrichissantes en fréquentant les cafés, les salles de spectacle et en rencontrant des écrivains  plutôt que de s’enfermer dans un bureau pour écrire. D’ailleurs, par la suite, Sachs, tel un enfant agité, se força à s’enfermer non seulement pour écrire, mais aussi pour se tenir à l’écart des inévitables tentations. Il choisit néanmoins le genre romanesque pour une première œuvre (genre avec lequel, il rencontra un certain nombre de difficultés durant toute sa vie), ce qui s’explique aussi par l’hégémonie qu’a pris le roman au lendemain de la guerre et durant toutes les années vingt : Montherlant, Daudet, Bove, Colette, Lacretelle, Soupault, Green… Ce premier roman intègre déjà la vie de l’auteur même si celle-ci n’est le fait que d’interprétations et de transpositions. Maurice Sachs a besoin de passer par des expériences personnelles pour écrire, et il se sert ici d’un fait individuel et quelque peu banal pour le rendre universel dans une histoire où la foi et la tentation charnelle en sont les problématiques essentielles. Il passe alors pour un auteur sensible, mystique et pessimiste où le style est travaillé, illustrant d’une certaine manière la psychologie de son héroïne éprise de pureté et torturée par le désir. Sachs se contente de ce coup d’essai, ne se faisant aucune illusion sur la qualité de son premier roman. Conscient de tout ce qui l’attend, il préfère plonger dans sa propre vie, quitte à en puiser toutes les ressources plus tard, que de créer véritablement une œuvre personnelle et originale.D’ailleurs,         Sachs n’évoque qu’une fois l’existence de ce roman, et en des termes très succincts :

 

Il me rendit (Max Jacob) d’abord le signalé service de m’encourager à écrire un livre, que je n’ai jamais publié, mais qui me fit beaucoup de bien à écrire. (C’est extraordinaire comme cela vous vide de vos humeurs, la composition d’un roman ! On y sue ses amertumes exactement comme on transpire ses acidités en faisant de la culture physique. C’est sans doute pour cela que tout le monde écrit de nos jours : par hygiène, notre époque étant la plus hygiénique que notre civilisation ait connue ; mais les livres étant écrits, il est recommandable de ne pas les publier, car toute publication engendre des humeurs nouvelles.)[15]

 

Autrement dit, ce premier texte est avant tout un entraînement. Sachs n’évoque pas le contenu du livre mais la manière dont celui-ci a été fait et le contexte dans lequel il a été écrit, trouvant dans la seule écriture, une des solutions au désespoir. Treize ans après l’écriture de ce livre, cette référence elliptique à ses premiers écrits témoigne d’une part de l’évolution psychologique et littéraire de l’auteur qui méprise quasiment son premier roman, et d’autre part d’une manière originale de parler de sa première œuvre. En effet, il est commun chez certains auteurs faisant référence à leurs premiers écrits qu’ils s’attardent longuement sur leur gestation, préfigurant la carrière et le talent à venir. Il n’en est rien ici, Sachs se contentant d’une ligne pour évoquer ses débuts. On retrouve cette attitude littéraire décrite un peu plus haut. Ecrire pour Sachs est avant tout un comportement artistique, une manière d’exister, une activité noble qui confère une certaine importance et qui permet aussi de se soulager en couchant sur le papier ses impressions et ses idées.

La naissance de Sachs à l’écriture préfigure déjà ce que sera sa démarche au fil des années : inconstance, absence de but précis, pas de problématique littéraire, écriture du  "Moi", pas de publication, dépréciation constante de l’auteur de son travail, etc.

Puis, après le premier jet de 1926, Sachs attendra six ans avant d’entreprendre aux Etats-Unis, The Decade of Illusion, ouvrage qui naîtra des conférences qu’il donna dans tous le pays.

La publication des textes de Maurice Sachs connaît, elle aussi, le même type d’incertitude ; en effet, Sachs n’a publié de son vivant que trois livres : The Décade of Illusion aux Etats-Unis, Alias en 1935 et Au temps du Bœuf sur le toit en 1939. Qu’il s’agisse d’écriture ou de publication, la carrière littéraire de Sachs a été chaotique d’un bout à l’autre, et ce n’est qu’après sa mort que ses ouvrages verront le jour et qu’ils eurent le succès qu’il désirait tant de son vivant. L’œuvre et l’homme connurent un destin quelque part identiques, puisque l’un et l’autre furent révélés à travers cette publication. De plus, l’œuvre véritable commence en 1938, puisque c’est à partir de cette année que Sachs écrira abondamment (sept livres en six ans, dont ceux qui ont compté dans son rachat littéraire : Le Sabbat, La Chasse à courre, Au temps du Bœuf sur le toit, Tableau des mœurs de ce temps). Mais c’est oublier que certains seront inachevés (Histoire de John Cooper d’Albany, Tableau des mœurs de ce temps) et que beaucoup de projets ne verront pas le jour : (Sachs projetait d’écrire une suite à la Chronique joyeuse et scandaleuse, ainsi que beaucoup d’autres textes).

Sachs connaît donc une naissance à la fois précoce par son premier roman, et tardive puisque l’essentiel de son œuvre a été entrepris peu avant la déclaration de la seconde guerre mondiale. De plus, son oeuvre est inachevée, l’écrivain débordait d'idées de livres qu’il aurait sûrement développées par la suite (Prester Malthus ou encore Jean III sont deux essais qu’il voulait entreprendre et qu’il mentionne dans Derrière cinq barreaux). Enfin, Sachs meurt à 38 ans, ce qui réduit considérablement une œuvre qui aurait grandi et évolué durant des années.

Maurice Sachs n’a que 21 ans lorsqu’il rentre du service militaire en avril 1928, et il a déjà une certaine expérience de la vie. Trois ans plus tôt, il fréquentait l’intelligentsia parisienne et le tout Paris des clubs et des salons. Il était le protégé de Jean Cocteau, Max Jacob et de Jacques Maritain ; il s’est converti au catholicisme avant de passer six mois au séminaire des Carmes et d’en être définitivement écarté pour pédérastie. Au service militaire, une certaine Lisbeth lui fait découvrir les joies du plaisir hétérosexuel, et Maurice Sachs se retrouve seul à Paris à son retour avec seulement quarante francs en poche. Voulant à tous prix être un "grand homme" et se lancer dans la littérature, le jeune homme rend visite au plus grand écrivain actuel, André Gide, visite ratée, mais qui montre bien, encore une fois, sa position psychologique et sociale. Pour écrire, il a besoin de rencontrer ses "pairs" croyant à un encouragement de leur part dans son entreprise. Mais à chaque fois, l’échec est là, et Sachs reculera devant l’échéance jusqu’à ce qu’il ait suffisamment vécu pour raconter son expérience personnelle. De 1918 à 1930, Sachs participe à cette fameuse "décade de l’illusion" en vivant tout d’abord de petits métiers, puis à son retour du service, il se lance dans les affaires en travaillant dans l’édition puis pour Coco Chanel qui lui permit de fréquenter la grande bourgeoisie parisienne. Jusqu’à son départ aux Etats-Unis, il mènera une existence des plus mondaines, habitant les grands palaces, engageant des serviteurs, se fournissant chez les plus grands couturiers,  s’endettant chaque jour un peu plus et découvrit en même temps les méfaits de l’alcool et de la déchéance morale. C’est ainsi que les livres qu’il écrira entre 1935 et 1942 auront pour sujet principal les aventures d’un jeune intellectuel oisif et amoureux dans le Paris des années folles que ce soit dans le roman (Alias, Chronique joyeuse et scandaleuse, Abracadabra et Histoire de John Cooper d’Albany) ou dans la chronique (Au Temps du Bœuf sur le toit et même Le Sabbat puisque les différents personnages des romans ne sont que les doubles possibles de l’écrivain se mettant en scène). En effet, il prend conscience tout d’abord de l’importance historique de cette période mais aussi de la place tout à fait singulière qu’il occupe dans le Paris artistique et mondain de l’époque. Il  se définira comme le témoin et le chroniqueur de ces années tout en sachant que sa littérature puisera infiniment dans le vécu de ces dix ans de prospérité économique et de renouvellement artistique. Les critiques y verront, grâce à cette enracinement culturel, la force d’une œuvre ancrée dans l’époque mais y découvriront ses limites quant au renouvellement de son écriture. En effet, Sachs dénigrera la porté de ses romans, assez peu travaillés dans le sens de l’originalité et de la pure création. Toute sa vie, Sachs se sera mis en scène, au milieu d’une société qu’il peindra à merveille.

 

B. Maurice Sachs, chroniqueur des années folles

 

1- Une vision historique et documentaire du Paris littéraire

 

A juste titre, Sachs s’est lui même défini comme chroniqueur. Conscient de son peu de talent de romancier, la chronique lui semble nécessaire s’il veut devenir un écrivain respecté, et on la retrouve dans la quasi-totalité de son œuvre ; de La Décade de l’illusion à La Chasse à courre en passant par Alias et Au temps du Bœuf sur le toit. Elle est un aspect constant, essentiel à son écriture et s’adapte parfaitement aux différents genres littéraires pratiqués: autobiographie, roman, essai, journal. Elle permet souvent de situer l’action et les personnages fictifs ou réels dans un contexte bien défini, couvrant la plupart du temps la période 1918-1942. Son travail, en effet, consiste à rapporter des faits authentiques qui se sont déroulés pendant une vingtaine d’années. A l’opposé d’un Roger Vailland qui écrivait des chroniques quotidiennes pour les journaux, Sachs les intègre dans une vision rétrospective à l’intérieur même d’un genre littéraire (roman, mémoires, journal intime). C’est aussi ce qui fait son originalité.

En cela Sachs ne fait pas le travail d’un journaliste qui commenterait l’actualité puisqu’il se veut avant tout mémorialiste, historien. Pour cela il joue avec la distance entre les évènements et l’écriture dans Au temps du Bœuf sur le toit où il pousse le genre assez loin en le publiant avec le sous-titre "Journal d’un jeune bourgeois à l’époque de la prospérité". Le livre, en effet, est présenté comme un journal intime écrit  au jour le jour durant dix années que Sachs fait commencer au lendemain de la guerre, le 14 juillet 1919 pour finir le 30 octobre 1929, date de la première crise économique mondiale, avec deux narrateurs différents. Or, le livre a été écrit en 1939, Sachs disposant de dix années de recul pour revenir sur cette période. Le titre bien entendu nous éclaire sur le jeu chronologique et temporel, mais le texte met bien en scène la volonté d’évoquer ces années-là comme s’il y avait simultanéité entre les faits et la rédaction du journal opérée par les deux personnages-narrateurs : le "Je" narrateur et Blaise Alias, double romanesque de l’auteur. Sachs s’amuse donc avec le décalage temporel non sans jouer le jeu de la précision historique et des règles imposées par le genre (la chronique et le journal) : verbes au présent, phrases nominales, passages plus ou moins longs selon le jour, dates espacées, style populaire, oralité, évocations intimes, discours rapporté, compte-rendus quotidiens, référence aux personnages célèbres, poèmes et citations d’écrivains, etc. Ceci pour saisir les mœurs et les mentalités de la société artistique et mondaine du Paris de l’époque. Ce journal aurait pu être, selon Maurice Sachs, celui de n’importe quel jeune homme de 20 ans vivant à cette époque.

15 novembre 1919.

Eté avec Blaise, voir les débuts des Pitoëff au Théâtre des Arts, et PA-RI-KI…DANSE, revue de Jacques Charles, le seul Français qui sache monter une revue ; dans celle-ci, Mistinguett en plumes et Maurice Chevalier en lèvres et en main.

Le lendemain nous avons vu Suzanne Grandais dans MEA CULPA, assez bonne actrice, médiocre film.

Mme S*** a dit à ces messieurs du quatuor Poulet qui ont joué pour elle : “Et puis avec un peu du succès vous pourrez augmenter votre petit orchestre.” [16]

 

Sachs commente et juge en même temps ce que furent ses contemporains avec le recul qui lui appartient. Cocteau, Gide, Jacob, Maritain sont évoqués et décrits mais Sachs propose d’aller plus loin en essayant de comprendre cette décennie, en réfléchissant sur sa singularité, son originalité ; et pour cela, il a besoin du recul nécessaire pour juger une époque révolue et radicalement différente de celle qu’il vit vingt ans plus tard. En effet, en 1939, la guerre est imminente et une nouvelle génération de politiciens, d’écrivains et d’artistes entrent en scène. La société qu’a connue Sachs est bouleversée politiquement et économiquement et ne repose plus sur les mêmes valeurs. En cela, Au temps du Bœuf sur le toit est une chronique nostalgique et fidèle d’une période d’euphorie révolue en 1939 et en proie à un changement que Sachs entend bien rappeler. La prospérité n’est plus, et la crise internationale ébranle toutes les consciences. Il évoque ainsi sa génération en montrant le contexte politique et social qui permit un tel engouement. Puis, il la compare avec celle qui se prépare à la nouvelle guerre.

 

Nous étions nés pour ainsi dire avec la guerre, nous avions été tant bien que mal élevés au milieu de l’affolement qu’elle provoqua, et nous devînmes adolescents dans le délire qui succéda la paix. (…)

En un mot, l’euphorie de l’après-guerre, frappant des êtres trop jeunes pour avoir profondément senti l’horreur d’une bataille à laquelle ils n’assistèrent pas, nous enveloppa tout entier dès à l’entrée de notre vie d’homme, et nous vit tout voir sous un éclairage singulier, de drôleries, de liberté, de facilité et d’abandon.[17]

 

Il poursuit sa réflexion en comparant ces deux générations :

 

La génération qui a vingt ans en 1939 ne sort pas d’une guerre mais se prépare à la faire. Il y a dans ces jeunes gens la grandeur, la destination, et l’obstination de ceux qui s’apprêtent au sacrifice et qui l’ont mesuré. Il y a aussi un sens social que nous n’avons pas connu, dont nous n’avons pas eu besoin, mais qui s’est imposé peu à peu à la jeunesse dans ces années moroses de difficultés, de crises, d’hésitation, de louvoiement pendant lesquelles les deux grandes doctrines modernes d’autorité et de liberté ont vraiment pris corps, pris leur corps humain, et sont venues occuper les consciences les plus obtuses.(…) La jeunesse d’aujourd’hui hait la frivolité, craint même la gaieté, croit à la gravité et jusqu’à la vertu de l’ennui. Elle est mesurée, dure et méfiante : elle croit à la vérité d’une ascèse et pense que la vie n’a de sens que dans un héroïsme d’action, que la pensée n’a de prix que lorsqu’elle est agissante ou propulsante. Malraux et Montherlant sont ses dieux comme Breton et Cocteau étaient les nôtres. Elle aime Maurras ou Marx, comme nous aimions Proust et Gide. Et les idées majeures l’occupent comme nous occupaient des personnages de fiction.[18]

 

La rupture violente de ces deux périodes est aussi exprimée dans le Journal que Drieu La Rochelle rédigea durant la guerre. Sa verve littéraire et décadente se réjouit d’un tel retournement culturel et idéologique. C’est une autre vision d’un même événement que nous voyons ici, Drieu isolé dans son appartement avenue de Breteuil laissait éclater toute sa violence.

C’est étonnant de voir la déroute de tout à Paris des années 20, sous les coups conjugués du communisme, du fascisme, éclatants. Ils avouent tous maintenant qu’ils étaient sophistiqués, absurdes, stériles, idiots, terrorisés par la mystérieuse dictature de l’irresponsable.

Paris finit dans le grotesque de cette fin de siècle.[19]

 

Il faut préciser l’importance des générations et des dates de naissance ; en effet, Sachs naît en 1906 et ne fait pas la guerre, contrairement à la génération de Drieu et de Breton nés dans les années 90 et qui n’aura pas le même point de vue, marquée à vie par ce "cloaque de sang, de sottise et de boue" dont parlera ce dernier dans ses Entretiens. Sachs entre dans les années 20 avec l’insouciance de n’importe quel adolescent vierge de traumatisme. Les surréalistes, pour ne parler que de ce mouvement, ont réagi aussi à cause du malaise qu’a laissé la boucherie de 1914 dans les jeunes consciences. A ce propos, Breton confiera à André Parinaud en 1952:

 

A pour moi, c’était depuis longtemps la grande dérive :pas de compromis possible avec un monde auquel une si atroce mésaventure n’avait rien appris ; dans ces conditions, pourquoi distraire une parcelle de temps et de disponibilité en faveur de ce qui ne me motive pas de ma propre impulsion ? Où en étais-je, au juste ? Peut-être attendais-je une sorte de miracle – de miracle seulement pour moi – de nature à m’engager dans une voie qui ne fût que la mienne.[20]

 

Philippe Soupault ira dans le même sens lorsqu’il évoquera ces années :

 

La guerre de 14-18, aussi bien que celle de 40, a été un tournant dans ma vie et dans mon esprit. La guerre a conditionné mon avenir. Mes amis, Aragon et Breton, ont aussi supporté difficilement l’affreuse guerre. Ce fut terrible. La mort de mon cousin, René Deschamps…[21]

 

Sachs ne remet pas en cause le traumatisme mais occulte toute idée passéiste relative à la guerre. L’idée est d’aller de l’avant sans ressasser les méfaits politiques, idéologiques et psychologiques du conflit. Les premières pages de sa chronique montrent nettement le sentiment qui l’habite alors.

 

27 juillet 1919.

Je suis passé rue de la Faisanderie ; j’y ai trouvé deux livraisons de la Nouvelle Revue Française que je n’avais même pas eu le temps d’ouvrir. Ce sont les premières qui reparaissent depuis la guerre. J’admire que l’esprit d’un Jacques Rivière soit assez uniquement tourné vers l’esprit pour pouvoir écrire avec sang-froid : “ La guerre est venue, la guerre a passé. Elle a profondément bouleversé toute chose, et en particulier nos esprits… A côté de son action génératrice, il ne faut pas en effet oublier les méfaits immenses de la guerre. Un des plus graves est peut-être d’avoir préoccupé les esprits ; elle s’est mise à leur dicter toutes leurs pensées. [22]

 

Un peu plus loin, et de manière moins nuancée, Sachs appelle à la réconciliation des deux peuples alors même que s’annonce la seconde guerre mondiale. Le décalage temporel entre les faits et l’écriture prend ici une tonalité particulière :

 

4 août 1919.

Anniversaire de la guerre. Essayons, grands Dieux ! de l’oublier.

Il y a un article de Fernand Vandérem sur l’ignominie de Guillaume II fuyant l’Allemagne sans se préoccuper du sort de la kaiserin ; (le kronprinz n’étant d’ailleurs pas plus soucieux de sa mère bien qu’elle fût malade, épuisée, crushed to pieces). Mais quoi ? Ne vaudrait-il pas mieux maintenant que la paix est faite la, signer aussi dans les cœurs ? Après tout, ces Allemands sont des hommes comme nous, ils ont autant souffert que nous. Serrons-nous la main  et passons l’éponge.[23]

 

Sachs reste un chroniqueur attaché à sa génération puisqu’il commente aussi une société qu’il subit lorsqu’il écrit ses souvenirs. Appartenant à la génération de Sartre, Nizan, et Camus qui vont créer un nouveau courant de pensée après guerre (même si Nizan meurt en 1940, sa pensée sera largement véhiculée dans les années 1950-1960, grâce notamment à la préface de Sartre d’Aden Arabie et aux republications qui suivront) liée à la crise et au choc de la guerre, Sachs se réclamera toujours de la génération des écrivains nés avant 1900 (Proust, Gide, Jacob, Montherlant, Breton…) car c’est avec eux qu’il a fait son éducation. Mais chaque après-guerre connaît sa période d’euphorie et d’exaltation.

En cette année 1939, Sachs semble jouer le rôle d’intercesseur entre deux générations d’écrivains, celle qui s’éteint au lendemain de la guerre (Jacob meurt en 1944, Gide meurt en 1951, Cocteau en 1963, Breton en 1966), et celle qui explose avec notamment le courant existentialiste au début des années cinquante : Sartre, Camus, Aron…D’ailleurs, à la fin du Sabbat, la présence d’une citation de Sartre n’est pas innocente : “ Ici, au milieu de ce monde perdu il n’y avait qu’une larve blanche et perplexe : "Qu’est-ce que je suis ?" ”[24]

Sachs évoque donc la transition de ces deux générations écrivains en parallèle avec la société, elle même en mutation. On passe du sentiment collectif à la prise de conscience individuelle.

A partir de ces constatations, Sachs va faire renaître le Paris des cafés où le jazz bouleverse les mœurs, mais aussi celui du théâtre de Sacha Guitry, de la littérature orchestrée pour l’essentiel par la Nouvelle Revue Française, des premières manifestations surréalistes, du cinéma de Charlie Chaplin ; bref, rien n’échappe au chroniqueur soucieux de faire partager au lecteur ce qu’il a lui-même vécu durant ces années. On a peut-être reproché l’effet "catalogue" que suggèrent parfois ces évocations, mais c’est par soucis de précision sociologique et historique que l’auteur rapporte souvent des faits ponctuels ou anodins. L’époque, elle, est synonyme de joie, de progrès, d’enivrement, de fête perpétuelle, de croyance en un avenir meilleur, d’argent facile et d’insomnie. Le Bœuf sur le Toit est l’exemple type du club à la mode où tous les artistes du moment se retrouvaient, et se donnaient en spectacle :

 

De tous les restaurants, de tous les bars que la mode fait et défait, aucun d’eux en ces jours là n’eut plus de vogue que le Bœuf-sur-le-toit. Cet établissement fut crée par Louis Moysès, qui avait un grand talent d’hospitalité et d’organisation. Le nom en fut donné par Cocteau ; il devait rappeler un ballet dont il était le titre et dont la scène était un bar. (…) Ce qui fit le succès du Bœuf-sur-le-toit, outre le tact et l’intelligence de son créateur , ce fut l’opinion qui se répandit vite dans Paris qu’on y rencontrait toutes les célébrités de la ville. En effet, Moysès sut attirer les peintres, les poètes, les musiciens et les écrivains, les gens du monde, leurs amis et une admirative jeunesse.[25]

 

S’ensuit une liste des gens qu’on y trouvait et des habitudes qui s’y pratiquaient. Les grands artistes se donnant en spectacle devant une jeunesse impressionnée d’avoir entendu une ou deux phrases de ses "maîtres" respectifs. Sachs est aussi un historien des lettres car chaque anecdote sur un écrivain fait partie aussi de son œuvre littéraire. Au temps du Bœuf sur le toit s’intéresse à la société toute entière dans ce qu’elle a de plus précis et de plus significatif du point de vue de la chronique. L’importance du détail juste et frappant cerne bien une vision quasi-journalistique de l’époque (résultat d’un match de boxe, réouverture d’un salon, fréquentation d’un casino, l’augmentation du prix de la pomme de terre) tout en brossant les grands moments de la décennie : L’explosion du cinéma et l’augmentation rapide du nombre de salles à Paris (avec les films de Charlie Chaplin ou Le chien Andalou de Luis Buñuel et Salvador Dali), l’évolution significative des mœurs parisiennes ( le jazz et la danse moderne), la mort de quelques grands auteurs ( Raymond Radiguet, Anatole France, Georges Feydeau), la lecture d’une grande œuvre (A l’ombre des jeunes filles en fleur de Marcel Proust, Monsieur Godeau intime de Marcel Jouhandeau, Les Conquérants d’André Malraux,), l’importance de la mode, les débats d’idées (Gide contre Cocteau, Cocteau contre le surréalisme), les faits divers marquants (le procès Landru, la condamnation de Léon Daudet), la parution de livres scandaleux (La garçonne de Victor Marguerite, Locus Solus de Raymond Roussel mis en scène au Théâtre Antoine, L’amant de Lady Chatterley de D.H. Lawrence), la liberté sexuelle (les femmes qui commencent à sortir seules), les expositions de peintures (l’exposition de Marcel Duchamp à la galerie Montaigne), les progrès techniques (monter à 11000 mètres en avion), etc. Difficile d’éviter le catalogue dans une œuvre critiquée pour l’avoir utilisé elle-même. “ Ah si Balzac avait connu ça, le Bar ? Le plus crapuleux fleuron de la société contemporaine, quels effets de caractères n’en eût-il pas tirés de son Paris pour en couronner le drame, le désordre, le devenir, la révolution permanente, le brassage des classes sociales, le mouvement perpétuel  un livre humain de Balzac, au lieu de cette basse chronique du Bœuf sur le toit. ”[26] écrit Cendrars en 1950.  En tous cas, la chose est assez peu commune chez les écrivains de cette génération d’avoir voulu décrire à ce point une société. On ne retrouve pas par exemple dans le Journal de Green, qui couvre aussi cette période,  un intérêt si marqué pour toute cette floraison culturelle, sociale et artistique. On voit donc l’importance qu’a eu pour lui cette décennie dans son évolution personnelle et artistique. En lisant Au temps du Bœuf sur le toit et La Décade de l’illusion, on a un panorama relativement complet de la vie culturelle et sociale de cette époque. N’évitant pas les redites, Sachs cite néanmoins des auteurs qui commençaient leur carrière littéraire à l’époque et qui figurent aujourd’hui parmi les plus importants du XX è siècle, signe du vif intérêt qu’il manifestait pour tous les écrivains qui émergeaient alors. Je cite dans le désordre : Gide, Cocteau, Jacob, bien entendu mais aussi Jouhandeau, Martin du Gard, Montherlant, Mauriac, Colette, Green, Kessel, Giraudoux, Supervielle, Drieu La Rochelle, Fargue, Malraux, Romains, Chardonne, Duhamel, Saint-Exupéry, Joyce, Artaud, Giono, Suarès, Tzara, Soupault, Crevel, Breton, Aragon, Rigaut, etc. Il donne quasiment un avis pour celui qu’il a connu ou approché, en tous cas qu’il a lu, toujours pour mettre en valeur la production littéraire abondante de ces années-là. Il fait de même pour les peintres, les photographes, les critiques littéraires et autres artistes importants de ce début de siècle. Mais Sachs ne se contente pas de les citer, il brosse des portraits plus ou moins longs selon le cas, révèle une anecdote et lorsqu’il les a rencontrés rapporte des attitudes, des facettes, des conversations et le contexte de chaque entrevu. Prenons un exemple dans La Décade de L’illusion.

 

Jules Supervielle était un poète tout en délicatesse, mais, si souriant que fût son abord, l’écorce était rude. Il était bâti comme sont les arbres, comme s ‘il eût poussé au bord de la mère et que son visage eût été sculpté par les vents. Son teint était couleur bois, ses mains fortes, sa personne imposante. Mais ses yeux baignaient dans une eau douce, à cette source sereine de poésie dont il épand pour notre bonheur, goutte à goutte, les fluides trésors. Je ne lui vois ni parents en écriture, ni élèves. Il est seul avec les richesses d’âme qu’il apportera des grandes plaines sud-américaines.[27]

 

Comme souvent chez Sachs, le portrait est imagé, d’abord physique puis moral, il repose sur des comparaisons ou des métaphores visant à cerner au plus vite la personne décrite. Le portrait est à la fois emprunt de poésie et de réalité. L’écrivain est ainsi résumé par un style, une œuvre, une relation d’amitié, une attitude, une écriture, un regard que Sachs développe pour en faire un portrait, d’où parfois le caractère allusif ou purement anecdotique de certaines évocations :

 

Jules Romains quitta les sciences pour la littérature : le théâtre le conduisit d’abord au succès. Il s’y faisait pince-sans-rire et satirique de l’époque. On l’applaudit de toutes parts.[28]

 

2- Sachs chroniqueur de la vie sociale parisienne

 

Paris est le "personnage" central de l’œuvre littéraire de Sachs. Durant sa vie, il n’a pu s’en écarter très longtemps, et lors de ses escapades en province,  il ne pouvait s’empêcher d’y retourner même en 1940 alors qu’il faisait partie d’une liste de suspects.[29] C’est la seule ville qu’il a véritablement décrite comme le moteur de l’enivrement culturel de l’époque. Dans ses romans, les personnages passent leur temps dans la rue à fréquenter les cafés, à visiter les galeries, à se promener sur les grands boulevards. La ville est l’élément clef d’une société qui privilégiait plutôt les activités de groupe que la vie individuelle. Sachs, lui même, change d’appartement constamment en fonction de ses revenus et de ses multiples problèmes avec les huissiers. Rue de Rivoli, rue de la Paix, rue du Ranelagh. C’est dans cette même rue que Violette Leduc ira visiter Sachs pour la première fois, et le témoignage qu’elle fera dans La Bâtarde sur les relations éparses qu’elle eut avec lui durant quelques deux cents pages restera l’un des plus vibrants hommages qu’un écrivain ait fait sur Sachs dans un livre de souvenirs. Elle écrit lors de sa première visite, et découvrant l’appartement décoré de photographies d’écrivains :

 

Je retrouvais sa chambre, ses livres, ses photographies, ses objets, la rue câline par la fenêtre ouverte. (…) Je n’osais pas répondre que j’étais déliée et délivrée dans sa chambre. Paris entrait. Un Paris soumis à une rue de Province.[30]

 

On remarque alors quelques descriptions fortes de la capitale traitée ici comme un personnage à part entière de l’œuvre.

 

1er janvier 1920

La seine est très haute ; le zouave baigne jusqu’à la ceinture.[31]

 

Paris vivait, alors, sa victoire. Et dans quelle effervescence: ses boulevards embouteillés par les voitures numérotées aux chiffres de toutes les nations, grouillant d'une foule exotique et bigarrée, ses vitrines pleines, ses restaurants, ses musées, ses boîtes de nuit et ses hôtels gorgés de touristes, ses fêtes, ses spectacles, son luxe et sa débauche, tout racontait que la capitale européenne de l'après-guerre était une femme joyeuse soumise à ses tyrans et à ses maquereaux. Il y avait du champagne dans l'air. Un monde avait une guerre à oublier.[32]

 

Comme souvent chez Sachs, on remarque que la capitale est décrite à travers les lieux de fréquentation mondaine et touristique de manière à montrer un panorama urbain plus qu'une observation assidue de la cité elle-même. En effet, Sachs s'intéresse à ce qui rend une ville humaine; et pour lui, seuls les habitants assignent un charme à la ville.

Dans La Décade de l’illusion, Sachs titre sa première partie "Paris" et décrit la ville qui renaît de la guerre. A la fois régénératrice de talents et de mouvements de masse, elle participe à la révolution culturelle de l’époque. A New York où il rédige La Décade de l’illusion, Sachs se remémore la vie parisienne radicalement différente de celle qu’il semble subir aux Etats-Unis, réputée pour son individualisme intransigeant.

 

Paris hypnotisait les vieux peuples et les nouveaux. Ses monuments anciens, ses créations dernières, sauvées d’un menaçant péril, devenaient lieux de pèlerinage. A Paris battait le pouls perceptible du monde. Les joyeux élans, les parades, les trésors étalés, les contentements du cœur universel qui dérobent aux regards les misères privées, les désirs créateurs, l’exhibitionnisme qui s’ensuit, la richesse qui succède au tourment, la griserie d’une réussite, un bien-être momentané, le désir de se faire bien voir, tout contribuait à mettre en feu les esprits desquels devaient naître des principes éducateurs.[33]

 

Paris regorge alors d’artistes, qui, travaillant à Paris ont contribué à travers leur peinture, leur roman, leur poésie, leur mode de vie, à donner une image particulière à la ville, un visage, bref, ils ont participé à la formation d’une époque typiquement française. Les passages de fêtes, de soirées et de nuits passés dans les cafés célèbres de la capitale regorgent dans l'œuvre de Maurice Sachs car ce sont avant tout des lieux d'éducation. C'est ici (et non sur le banc de la faculté ou dans un bureau) que le futur écrivain, ou l'intellectuel (dont les personnages de Sachs se rapprochent) se font un nom, une identité psychologique et sociale. C'est ici que naissent les rencontres et parfois l'amour.

 

La chair me brûlait, certains soirs. Les poitrines des filles de music-hall avaient échauffé mon sang, les alcools m'embrasaient l'esprit. Je restais parfois assis, de longues heures, dans quelque boîte en me demandant : “ Irai-je ? N'irai-je pas ? ” Mais j'avais peur. Si quelque entraîneuse m'abordait, je coupais court.[34]

 

La vie dans la cité se passe avant tout à l'intérieur des murs (club, café, hôtel, salon, chambre, appartement…) et non dans la rue où le personnage-narrateur Alias ou John Cooper s'y sent seul, désœuvré, perdu devant l'immensité indifférente et hostile. Daniel, le personnage d'Abracadabra, plus taciturne que les autres, mais tout aussi paresseux et noceur, reste dans sa chambre ou court au café. La promenade l'ennuie. On est loin du hasard objectif cher aux surréalistes qui se perdaient dans les rues de Paris à la recherche d'une femme ou d'une rencontre insolite, et qui rendaient hommage aux longues heures de flânerie poétique.

 

Je pensais, parfois, avoir fait un ami de n'importe quel qui, bohème attardé sur la rive gauche, oisif rencontré au café, mais il me leurrait sans y voir malice, quand il me quittait pour aller dîner en famille, pour retrouver sa maîtresse, pour rejoindre des copains qui formaient autant de cellules closes où je n'avais point de place. Ne me restaient que mes semblables, oiseaux migrateurs qu'un vent nouveau remportait quelque jour et qui ne m'intéressaient pas. Je regrettais souvent Silly. Mais on ne retrace jamais ses pas. Je m'ennuyais ferme pendant trois mois, dépensant mon pécule et ne me voyant aucun avenir.[35]

 

Paris est aussi la ville de l'ennui, où l'on promène son mal de vivre (mal de vivre que Sachs avait lui aussi) à la recherche de la nouveauté, d'une rencontre, qui pourrait modifier le destin. La présence de l'ennui dans l'univers parisien revient dans de nombreux textes de l'auteur. L'oisiveté a parfois ses limites, et chaque personnage de Sachs, menant souvent une vie monotone et solitaire, est en attente d'évènements. Chaque rencontre a son intérêt, elle déclenche une histoire, qui permet un chapitre, voir même un roman ce qui est le cas dans Abracadabra, conte fantastique et léger de Sachs qu’il faut lire “ comme un pur et simple exercice de gymnastique, prélude à un vaste conte des Mille et Une Nuits qui aura peut-être quatre, cinq, six volumes de cinq cent pages ”[36], refusé par Gaston Gallimard en 1940, et finalement publié en 1952, le destin tragique de Maurice Sachs y étant pour beaucoup. Le roman raconte l’histoire touchante et rocambolesque d’un jeune parisien et d’un nain venu d’un autre monde qui se lient d’amitié et qui découvrent chacun leur tour le monde réel et imaginaire. L’amour et l’amitié sauveront les deux personnages d’un sort dramatique assuré. Daniel est un jeune bourgeois oisif qui s’ennuie dans le Paris mondain des années 20 jusqu’à ce que le nain Grain-de-Sel fasse son apparition dans sa chambre et l’entraîne dans de multiples aventures.

 

Daniel approcha, d’une bouteille de whisky, une main gourde et but une grande rasade d’alcool sans avoir levé les yeux de sur cet étonnant personnage.

Il ne pouvait guère mesurer plus de quatre-vingt centimètres ; son visage était régulier, sa petite taille, bien prise, ses pieds menus. Il était vêtu d’un maillot noir, collant, qui épousait parfaitement son corps et chaussé de longs souliers pointus à la mode des anciennes poulaines. Il n’avait de gants et, sur tout ce noir, ses mains fines n’en paraissaient que plus blanches. (…)

- Qui êtes-vous ? demanda Daniel.

- Je m’appelle Grain-de-Sel et par la quenouille de mon aïeule, je veux être changé en souris blanche si Grain-de-Sel n’est pas mon nom.

A cette réponse, Daniel se gratta vivement la tête pour s’assurer qu’il était bien en vie.[37]

 

La chronique est également présente dans ce roman qui décrit aussi bien le Paris bourgeois des terrasses de café des Champs-Elysées que l’univers des usines et du travail à la chaîne. Dans ce roman Sachs passe de l’univers luxueux des jeunes bourgeois qui rappelle La Conspiration de Nizan, à l’atmosphère plus noire du monde ouvrier d’un Petit Louis de Dabit. Il connaît beaucoup de milieux, ayant fait l’expérience de chacun d’entre eux, et c’est pourquoi il se permet de décrire ces deux mondes. Le monde fantasmagorique des fées et des magiciens étant peut-être celui manquant à ce jour à son expérience et que Sachs aimerait rejoindre ! Klébert Haedens écrit à la parution d’Abracadabra en 1953 : “ L’on reconnaît les manœuvres des belles constructions enfantines. Ce conte porte l’esprit de Sachs et la marque de son temps. (…) Ce portrait des oisifs luxueux de l’entre-deux-guerres appartient à cette chronique parisienne et scandaleuse où Maurice Sachs s’est fait prince. ”[38]

Mais Sachs ne s’est pas arrêté au commentaire du Paris des années folles. Ecrivant beaucoup à partir de la seconde guerre mondiale, il s’empresse d’écrire une suite au Sabbat. Relevant plus de la chronique que des mémoires,  La Chasse à courre décrira l’atmosphère de la guerre, l’incertitude et le désarroi qui laissera une belle place au marché noir auquel il participera dans le Paris occupé du début des années quarante. Conscient de son rôle d’observateur, toujours distant face aux événements mêmes les plus tragiques, Sachs décrit le Paris de l’exode et de l’occupation avec un réel soucis de véracité. La capitale se transforme en ville fantôme, l’auteur décrit les routes de nuit, les départs hâtifs, la peur des délations  et l’exode. La verve du ton donne à ces évènements une couleur quasi-cinématographique où l’on prend conscience de l’importance de chaque détail, une simple erreur pouvant conduire à la chute. La qualité du style réside, comme souvent, dans la spontanéité,  dans la vivacité de l’écriture. Sachs se contente de ce qu’il vit pour décrire l’instant en lui donnant un souffle romanesque criant de vérité. Roger Stéphane écrira dans La Nef d’avril 1949 : “ C’est une irremplaçable chronique, c’est un témoignage d’une émouvante pureté : rien ne l’habille – que l’acuité de vue du témoin - rien ne le falsifie. ” Puis, un peu plus loin : “  Rarement un tel talent quotidien s’est révélé dans une œuvre. (…) Je ne crois pas céder à un enthousiasme passager en plaçant La Chasse à courre de Maurice Sachs parmi les plus grandes chroniques qui jalonnent l’histoire de la littérature française. ”[39]

 

Depuis l’après-midi, il s’était répandu au-dessus de Paris un nuage dense et noir de cendres, de fumées, de je ne sais quelle vapeur d’apocalypse. Quand nous partîmes, la nuit en était encore surchargée, épaisse et impénétrable ; les phares éclairaient trois mètres devant soi, et déjà, aux portes de Paris, sur les routes se pressaient des milliers de voitures transformées en bizarres roulottes ; des matelas sur les toits, des cages d’oiseaux, des chiens, des hamacs d’enfants, des malles, une quantité inimaginable de bagages : l’exode qu’on a prétendu avoir été inspiré par les Allemands.[40]

 

Mais Paris reste Paris malgré le drame qui se joue et Sachs ne cesse de faire des allers et retours entre la zone libre et la zone occupée. La capitale est pour lui la ville de l’activité et c’est là qu’il nourrit ses écrits, dans les rencontres, les démarches, les trafics en tout genre. Claude Schmidt écrit à ce propos dans Le Double jeu de Maurice Sachs : “ On voit bien comme Paris était nécessaire à certaine face de son moi :la facilité, l’intrigue, le risque, peut-être s’offraient mieux que nulle part ailleurs. ”[41] Paris est l’endroit privilégié pour assouvir ses désirs de luxe, de gloire, d’argent et de mondanité. La fréquentation des hauts lieux est le prétexte à toutes sortes de rencontres furtives, sexuelles et autres plaisirs gratuits. Paris conserve son charme malgré le contexte et c’est en chroniqueur cynique que Sachs écrit le 24 avril 1940 dans L’Ordre :

Paris est plus beau que jamais depuis la guerre. Les nuits obscures le retrempent dans le mystère, le reculent dans le temps et le dépaysement.[42]

 

L’originalité de l’œuvre de Sachs réside effectivement dans sa vision de l’Histoire. Il sait qu’il vit une période grave, et il se met en scène de manière à montrer au lecteur quelle y fut sa place. Sachs n’a fait que décrire son époque quelque soit le genre choisi, et c’est à partir de ses observations qu’il a proposé sa vision des choses avec, pour moteur principal, l’importance de son expérience personnelle. En 1939, il refuse d’évoquer véritablement ce qu’était la guerre de 14-18, ne l’ayant pas vécu en tant que soldat. En revanche celle qu’il va subir sera l’élément fort de La Chasse à courre et de Derrière cinq barreaux. Sachs n’écrit que ce qu’il expérimente. Il est sensiblement passé par toutes les catégories sociales: il a connu les mondanités, l’argent, les trafics, le vol, la pauvreté, le succès, la maladie, le travail. Il a passé trois ans à parcourir les Etats-Unis, puis a fini sa vie à Hambourg, etc. Sachs pousse l’expérience jusqu’au bout de ses limites afin de découvrir son époque et de la coucher sur papier. Il écrivait déjà, en 1936 dans André Gide :

Montrer à beaucoup que les Lettres intéressent moins que la vie.[43]

 

Tableau des mœurs de ce temps est peut-être l’œuvre la plus personnelle et ambitieuse de son auteur. Il y a là le portrait de toute une époque à travers ses classes représentatives. Et l’on retrouve, masqués sous des noms fictifs, les personnages croisés durant toute une existence. La chronique ne va pas sans la rencontre et le portrait des hommes importants de ce temps. C’est ce que nous allons évoquer à présent.

 

3- L’art du portrait

 

Que ce soit dans le portrait ou dans l’anecdote, Sachs excelle dans l’art du détail frappant, de la remarque pertinente, de la comparaison forte, de la justesse de l’analyse qui décrivent un peintre, un écrivain, un ami. Il y a chez Maurice Sachs la volonté de représenter, à sa juste valeur, la personnalité évoquée, de faire découvrir au lecteur toute son originalité, mais aussi ses talents et ses particularités. L’avant propos du Journal des années noires de Jean Guéhenno écrit par Jean-Kely Paulhan pourrait s’appliquer à Maurice Sachs, lui aussi incapable d’aborder la fiction et qui, par conséquent, se concentre sur la réalité : “ Cet essayiste, qui regrette souvent de ne pas pouvoir passer à la fiction, de ne pas pouvoir s’échapper enfin de lui même pour créer des êtres qui vivent de leur propre vie, excelle dans les portraits, les croquis, les silhouettes des prisonniers du triste Paris de l’occupation. ”[44] Etiemble ne s’y trompe pas en reconnaissant chez Sachs un homme curieux, affectueux, généreux et passionné. Et c’est ce que l’on ressent profondément à la lecture des différents ouvrages de souvenirs qu’il nous a laissés. De la Décade de l’illusion (qui n’est qu’un prémisse au Sabbat, même s’il laisse de côté l’aspect autobiographique) au Sabbat, Sachs a brossé un certain nombre de portraits touchants, précis, et convaincants de personnalités aussi diverses que Maritain, Jouhandeau, Picasso, Soutine, Delle Donne, etc. Tout ceux qui l’ont approché de près ou de loin n’ont pas laissé notre auteur indifférent. Il voulait inclure ces grands noms dans son œuvre. De ces portraits ressortent une constante stylistique : une écriture admirative et enthousiaste. Généreux jusqu’à l’excès, il a décrit Jouhandeau de façon toujours élogieuse, louant les qualités littéraires de l’écrivain alors que celui-ci lui adressait une lettre d’injures dès leur première entrevue et par la suite des articles antisémites dont un tristement célèbre paru dans l’Action française, où il expliquait la haine viscéral qu’il éprouvait à sa vue, puis dénonçant plus généralement l’oppression juive et son manque d’égards envers les Français et Dieu.[45] Mais Sachs n’en tient pas compte dans ses portraits puisqu’il reste sous le charme de l’œuvre. Il se contente de répondre aux accusations en publiant des articles mais continue d’œuvrer en faveur des artistes. Comme souvent Sachs ne parvient pas à éviter le catalogue et certains portraits reviennent continuellement dans son œuvre, parfois même avec des redites où une même anecdote est rapportée plusieurs fois. La visite à Cocteau est rapportée trois fois, celle à Gide trois fois également, et l’on recense quatre portraits de Max Jacob et deux de Maritain. On retrouve ces répétitions dans les livres de souvenirs, dans les romans où les noms ont été modifiés ou encore dans son Journal des années folles. Sachs se répète en n’inventant jamais qu’une seule histoire, celle de sa propre vie.

Chez lui, le portrait est un outil qui permet de s’intéresser à la biographie d’un individu. Pour Sachs, les destins auxquels il s’intéresse sont des exemples littéraires. Etiemble note à ce propos dans les Temps Modernes : “ Les histoires les plus louables y sont contées avec ironie, une émotion légère, qui en relèvent la bassesse. Sachs avait beaucoup lu et beaucoup de bons écrivains. Ses portraits je l’ai dit, l’égalent aux meilleurs. ”[46] Car le portrait chez Sachs fait intervenir le récit biographique, la rencontre, la description physique et morale bien-sûr, mais aussi le contexte social et psychologique de la personne en question ainsi que le point de vue de l’écrivain. Bref, dans un portrait, Sachs peut commencer par décrire un bureau, ce qui l’amène au sujet proprement dit, pour le renvoyer à un souvenir commun, afin de faire subitement une petite chronique de l’époque. Partisan des limites de l’écriture qui ne peut parvenir à retranscrire véritablement une émotion ou un aspect physique, Sachs se pose lui-même la question de l’intérêt du portrait dans La Décade de l’illusion :

Faut-il essayer encore de faire un portrait qui ne ressemblera tout à fait le sublime modèle ?[47]

 

Comme souvent chez Sachs, la vie prime sur la littérature, qui n’est que la tentative de retranscrire au mieux possible cette expérience. Sa technique se rapproche subtilement de celle-ci. Elle vise à l’instantanée, procède par hypotypose afin de rendre vivante chaque portrait, chaque souvenir brûlant. Dans le premier portrait qu’il fera de son ami Max Jacob, on remarque une volonté de ne pas s’enfermer dans un genre afin d’exploiter toutes les ressources de son style. Le portrait se métamorphose donc en un genre inconnu où chroniques, souvenirs, récits, anecdotes, autobiographie, histoire littéraire s’entremêlent. En littérature comme dans la vie, Maurice Sachs n’a pu respecter les règles, il lui fallait les contourner, parfois même les transgresser. Dans cet extrait, le style sachsien prend toute sa forme et sa liberté pour évoquer à la fois un homme (Max Jacob) mais aussi sa vision sur le monde et sa capacité à observer son temps. Sachs écrit vite (deux mois lui suffirent pour rédi-

-ger La Décade de l’illusion) lorsqu’il tient son sujet, et son écriture s’en ressent. Elle est le fruit de son imagination, le reflet sensible et précis des souvenirs qui se reforment sous la plume. Chaque portrait porte en lui la manière dont il a été écrit.

Enfin, on nous montra une chambre étonnamment sale dans une maison de la zone. Il n’y avait qu’un grand lit, que je laissais au poète. Muni de la clef de la porte d’entrée, je partis dans la nuit…

Je revois encore ces tristes cafés. Les employés du chemin de fer y allaient boire. Ils s’approchaient, sautant les rails dans l’obscurité des voies de hangar. Certains d’entre eux portaient une petite lanterne qui brillait dans la nuit et fascinait le regard comme les grillons dans l’herbe des prairies, ou comme ces mouches phosphorescentes qui passent et repassent dans les nuits des Tropiques, folles en leur course circulaire, qu’on voit aussi dans la campagne américaine, étoilant de leur scintillement innombrable l’obscurité de la terre, comme si une comète eût laissé voler sur notre monde, bien après qu’elle eût dépassé notre atmosphère, les brillants et presque miraculeux éclats de sa queue flamboyante.[48]

 

S’ensuit l’état d’esprit de notre poète, affecté par la triste condition de ces ouvriers partis à la recherche de l’alcool. L’extrait est significatif du style et de l’état d’esprit de l’écrivain ; souvent nostalgique et mélancolique au moment de la rédaction. Des images le frappent, le harcèlent ; elles confèrent à chaque souvenir rapporté, un ton, une couleur, une attitude passée qui représentent de façon juste sa vision de tel ou tel évènement. A son retour d’Amérique, traité dans Le Sabbat, l’épisode de la mule renforce la densité dramatique de sa situation morale et financière. Sachs, quelque soit sa position sociale garde un regard surpris, parfois naïf mais toujours sincère et juste sur ce qu’il contemple, puis rapporte.

                                                                                                            Une mule vint à mourir. Je n’oublierai jamais le spectacle que nous eûmes lorsqu’on l’immergea. On la retira des fonds par le col. Dressée morte, comme si elle se fut cabrée, elle avait l’air terriblement vivante. Le roulis faisait baller le cadavre de bord à bord ; enfin, on la hissa assez haut pour qu’elle put franchir la rambarde ; elle resta quelques secondes à se balancer au-dessus des vagues ; puis on l’y laissa descendre tout doucement ; les matelots larguèrent le filin qui lui serrait le cou et nous l’abandonnâmes aux requins. (…) la tête de la mule resta longtemps au-dessus des flots et l’on pouvait encore voir ses yeux grands ouverts, comme si elle eut été vivante. Quand elle s’abîma enfin, j’eus, je ne sais pourquoi un serrement au cœur.[49]

 

Sachs décrit aussi minutieusement l’agonie puis la fin atroce d’une mule qu’un Jean Cocteau rentrant dans le Bœuf sur leToit. Son expérience de la vie y étant pour quelque chose puisqu’il oscillait entre misère financière, maladie, et grand luxe. L’ensemble de la société passe donc au peigne fin. Sachs se distingue de part sa sensibilité littéraire au détriment parfois de ses actes ambigus et lâches. C’est aussi pour cela qu’il mériterait que l’on s’intéresse plus à son talent d’écrivain qu’à sa vie souvent misérable et absurde. A ce titre, il mérite d’être redécouvert.

L’on retient Sachs par ses portraits célèbres de Cocteau, Gide, Maritain et Jacob, les quatre intellectuels qui ont le plus influencé Sachs, dans sa vie mais aussi dans sa manière d’écrire. Il y en a beaucoup d’autres qui habitent son œuvre : Pierre Fresnay, le père Pressoir, Jacques Bizet, Robert delle Donne, Violette Leduc, Jean Paulhan, Chaïm Soutine, Henry Wibbels, Pierre Reverdy, etc. Chacun a son portrait, plus ou moins long, suivi d’une évocation pertinente ou d’une louange sincère. En décrivant ses amis, Sachs s’efface et les considère chacun comme des modèles probables chez qui il puise pour trouver la force de continuer, de croire en ses propres capacités. Ce sont eux les personnages de son œuvre, et même déguisés sous de faux noms dans Alias ou Chronique joyeuse et scandaleuse, ils sont les éléments essentiels de l’intrigue, de l’évolution du personnage central. Chaque rencontre est une naissance à l’écriture, chaque entrevue le révèle au monde. L’Autre, pour prendre un titre de Julien Green, est le vecteur essentiel de son écriture, il est l’objet de portraits, d’anecdotes. C’est aussi lui qui peut lui donner une place dans les lettres. Il est à l’origine de ce choc que produit la rencontre de deux êtres. Chez Sachs, l’autre, c’est l’ami, l’amant, le confident, l’associé, bref, ce n’est jamais ou rarement l’ennemi. Chaque artiste a droit à son éloge  car, en tant que fin psychologue,  Sachs ne se lasse pas de mettre en valeur les fortes personnalités qu’il a connues.

En rapportant la première visite à Jean Cocteau alors qu’il n’avait que 17 ans, on imagine l’émotion du jeune homme à la vue de celui qui représentait à lui seul une partie de la littérature d’alors, et qu’il considérait comme un Dieu. Rappelons qu’à cette époque, nous sommes en 1924, Sachs priait chaque soir devant le portrait du maître qu’il avait accroché au dessus de son lit !

 

Je partageais avec tous les jeunes gens d’alors qui s’intéressaient aux lettres un désir violent, presque un besoin, de le connaître. Je tremblais au seuil de la porte, pris de cette crainte qui nous saisit lorsqu’on visite un homme célèbre.[50]

 

Les portraits consacrés à Cocteau commencent toujours ainsi : présentation de l’appartement, de l’accueil qui lui est fait,  mise en scène du jeune Sachs admiratif mais serein approchant le poète, puis vient le portrait plus social que moral, qui s’attache d’avantage au statut du poète dans le milieu littéraire qu’à une observation personnelle. Contrairement à La Décade de l’illusion, Sachs sera plus critique envers Cocteau dans Le Sabbat ; les deux hommes s’étant, entre temps, brouillés de façon définitive. D’autres amis de l’auteur ne lui pardonnèrent pas non plus ses écarts de conduite, aussi biens mondains que littéraires. C’est la cas pour Max Jacob. En 1939, Sachs revient sur le cas Jean Cocteau et l’énorme influence que le maître exerça sur le lycéen qu’il était alors, puis il s’explique sur ce qui les opposera par la suite. Sachs fait donc référence au passé, décrit l’homme plus que l’écrivain Cocteau, afin d’émettre un jugement définitif sur lui. Enthousiaste lors de l’évocation de la rencontre, puis de la vénération qu’il lui porta durant des années, conscient du rôle qu’il joua dans sa vie,  Sachs s’en prend vivement à l’homme et à l’écrivain par la suite, lui reprochant finalement la pâleur  de son œuvre. Il la jugera assez fade et opportuniste, issue d’une époque foisonnante mais à laquelle elle n’aura rien apporté de véritablement novateur. Sachs évoque son impression après sa première rencontre :

                 

Nul n’était plus préparé que moi à se laisser enchanter. Mais l’enchantement fut parfait, total, irréfléchi et délicieux. Quand nous quittâmes ce magicien, je savais, à n’en pas douter, que je n’allais plus vivre que pour lui.[51]

 

Mais très vite, Sachs se fait plus critique, au point de dénigrer la quasi-totalité de l’œuvre de son ancien ami, tout en rendant hommage à l’homme qui, le premier, lui a permis de s’adonner à l’art, de reconnaître le beau et de vénérer les génies.

Extraordinaire pot-pourri de pétales arrachés aux fleurs les plus diverses et qui ont séché entre ses mains, l’œuvre de Cocteau n’a plus d’odeur ni de saveur définies.[52]

 

Comme souvent chez Sachs, et après un traité complet sur l’évolution de Cocteau dans le milieu littéraire parisien, ses manies, ses combines pour l’intégrer, son opportunisme pour se construire un nom puis un édifice, il faut attendre la conclusion pour le voir, non pas nuancer ses propos, mais revenir sur certains traits et reconnaître justement chez lui “ un certain génie, une flamme singulière. ” Mais il glorifie “ l’animateur ” d’une époque, et non l’écrivain singulier, lui reprochant son absence de cœur, sa sécheresse, ses mensonges incessants… Dans le portrait, Sachs oscille entre la critique parfois sévère et violente et une évocation attendrissante sur telle ou telle facette de l’écrivain. Puis il conclue, avec réserves et sincérité. L’exemple de Cocteau est particulier, car c’est le seul qui mêle autant la critique et l’éloge, c’est aussi l’un des plus complets.

 

Le roman permet également l’intervention de portraits en tous genres. Comme souvent, Sachs décrit un être qui a existé et le fait intervenir dans une intrigue pour faire ressortir ses aspects négatifs et comiques. Contrairement aux récits autobiographiques, le roman lui permet   l’utilisation de l’ironie, souvent du comique, afin de conférer à l’œuvre une relative désinvolture, une causticité où règnent la déchéance, l’immoralité et la débauche. Chaque personnage a quelque chose à se reprocher, et leurs portraits s’en font souvent l’écho. L’exemple le plus frappant se trouve dans Chronique joyeuse et scandaleuse où Sachs décrit l’académicien Théodore Babillot qui profite de sa position sociale et littéraire pour coucher avec le jeune narrateur. Sachs s’appuie aussi sur des exemples précis et s’amuse de l’ignoble attitude de son personnage en proie à ses pulsions. Le talent ici est d’écrire une scène plutôt malsaine avec une ironie et un humour en décalage avec cette réalité.

Max Jacob ne lui pardonnera jamais la  vulgaire caricature dont il est objet dans Alias en la personne de César Blum. C’est ce qui les brouillera définitivement en 1936. On comprendra peut-être la réaction de Max Jacob qui, durant une dizaine d’années, s’était pris d’amitié pour le jeune homme. Après une description cruelle et quelque peu déplacée sur les attitudes pieuses de César Blum et l’évocation de sa fuite du séminaire, Sachs écrit à propos de ce personnage qui va l’accueillir chez lui :

                 

                  Blum avait repris du poil de la bête, ses yeux déjà pétillaient de désir. Le diable sait ce qui pouvait attirer en ce grand garçon efflanqué, malsain et dont la seule beauté était cette noblesse qu’une belle âme toujours imprime au corps qui l’enveloppe. Mais outre que César aimait l’homme pour l’homme, le moyen de ne pas mélanger la reconnaissance et la tendresse, et cette tendresse avec la sensualité.[53]

 

Effectivement, à la lecture du livre, le personnage de César Blum est la caricature de Max Jacob, et on comprend la réaction du poète. Vulgaire, obsédé, fantasque, on est loin de l’écrivain catholique retiré à Saint-Benoît et vivant dans la piété. Seule sa profession semble le rapprocher de l’original. Sachs ne s’en explique pas clairement dans Le Sabbat, il évoque seulement une vengeance faisant suite au désintérêt que lui manifestait à une époque Max Jacob.

Il en est aussi question dans le roman Histoire de John Cooper d’Albany dans lequel Sachs utilise le contexte historique dans lequel il place son personnage, en lui conférant quelques traits propres à ceux qu’il a connus, puis laisse place à son imagination à travers les dialogues et la narration. Il y a du Breton dans Larivière, personnage qui crée avec ses amis une revue révolutionnaire. Sachs prend La Révolution Surréaliste comme exemple majeurs de la création d’une revue littéraire dans le Paris des années vingt, pour placer dans son roman ce type d’épisode, caractéristique de l’époque. Bref, toute l’œuvre de Sachs regorge de portraits sincères ou déguisés qui n’ont pour d’autres intérêts que d’évoquer les acteurs de l’entre-deux-guerres.

Plus tard, durant la rédaction de Tableau des mœurs de ce temps, œuvre ambitieuse dont des pages entières ont été perdues et dont la mort de l’auteur a empêché le terme, Sachs se voudra anthropologue, conscient de son expérience de l’homme et de la société. L’édition de ce livre publié en 1954 présente tout de même 368 portraits sur les 1000 prévus. Le livre comprenant vingt-cinq parties représentant un "type" particulier où l’on découvre les gens du monde pour finir aux animaux en passant par les gens du spectacle, des livres, des arts, d’université, d’emplois et de boutiques, etc., propose de d’analyser la société de son temps en apportant un jugement personnel. Ce tableau des mœurs se veut moral, incisif, mais surtout représentatif de son époque, à la manière d’un La Bruyère ou d’un La Rochefoucaud, dans la tradition du XVIII è siècle. On pense aussi à Saint-Simon, historien et mémorialiste ayant vécu à la cour de Louis XIV et dont Sachs suit la lignée des Mémoires en faisant un livre de portraits. Toutes les catégories socioprofessionnelles y sont décrites à travers leur différents représentants. De la vieille femme à l’enfant, du riche entrepreneur au vieux chien, Sachs tente de décrypter son époque, de tout représenter en vue d’établir une œuvre globale sur la société d’avant-guerre. Contrairement aux portraits d’admiration présents dans La Décade de l’illusion, ceux de Tableau des mœurs de ce temps sont beaucoup plus nuancés, négatifs, ironiques et caustiques. Sachs a vieilli, et contemple un monde qu’il n’admire plus, il n’est plus le jeune dandy qui brillait au Fouquet’s  mais un homme ruiné, seul, isolé dans un camp de travail allemand. L’ironie y est constante, elle est mordante et l’on sent à la lecture d’un style ample, élégant et léger, l’ambition littéraire qui s’en dégage. Il y a chez Sachs, une volonté d’écrire un livre éthologique dans la grande tradition des moralistes. Il jubile dans sa cellule, brossant une société qu’il connaît depuis vingt ans, et se régale à chaque portrait dont il définit la singularité dans une courte présentation :

Les portraits courts sont les meilleurs. Ceux dont on entend la voix sont plus humains. Soigner les physiques. Rendre les voix – Eviter les archaïsmes : du naturel ! du naturel ! Sans écorcher la grammaire. – Attention aux expressions toutes faites. – Original sans qu’il y paraissent. Exact sans préciosité. Voilà le but.[54]

 

Sachs, qui se veut un maître du genre, précise un peu plus loin, pour faire front à ce qu’il a déjà pratiqué dans d’autres genres, la technique à adopter et les défauts à éviter :

Attention de ne pas tomber dans les potins et l’anecdote. (…) Soyons plus profonds. Entrons plus loin dans les Types. Ne restons pas sur une seule passion. (…) Dialoguer ! Dialoguer ! – Et puis attention aux maniérismes balzacien et proustien. Supprimer tout cela. Rester aussi neuf que possible. Un certain ton D.H. Lawrence vaudrait mieux, à tout prendre, que le ton balzacien aujourd’hui un peu pédant.[55]

 

Le livre est aussi fait pour comprendre l’Histoire, les tractations des hommes, leurs combines, leurs ambitions, leurs échecs mais aussi la politique, les guerres, les dictatures, les religions, les révolutions. D’ailleurs, lorsqu’il envoyait un manuscrit à un éditeur, Sachs ne pouvait se passer d’écrire lui même le texte que l’on mettrait sur la quatrième de  couverture. Pour cela, il faisait  preuve d’une confiance en lui qu’il manifestait peu au quotidien, mais qui, dans le contexte carcéral où il a été écrit, prend une ampleur originale.

 

Afin de tenter à nouveau une si vaste entreprise, il fallait une profonde connaissance des hommes, l’esprit du mémorialiste et la causticité de l’anecdotier, et puis les talents du conteur avec un fond de philosophie.

Explorateur des sociétés, voyageur infatigable, aventurier qui ne redoute ni les compromissions ni les périls, Maurice Sachs est l’homme d’une telle œuvre. Ses dons en faisaient un curieux et un écrivain ; les traverses de son existence en ont fait un moraliste.

Cet ouvrage qui sera célèbre comporte une galerie de portraits littéraires où la vivacité du style égale la vérité des peintures et l’ingénieuse finesse de l’observation psychologique.[56]

 

Puis Sachs définit son livre comme “ le plus saisissant document sur la société occidentale du XX è siècle. ” Reste qu’il contribuera pour beaucoup à la redécouverte de Sachs, qui avec Le Sabbat et La Chasse à courre, écrivait là une œuvre ambitieuse et originale. Grâce à son style vivant, cette oeuvre fut saluée par les critiques. Voici en guise d’exemple représentatif un portrait choisi parmi d’autres, dans la partie Femmes seules.

 

Mme Russule.

 

Elle s’est trouvée veuve au plus mauvais âge et la voici qui rôde dans son appartement désert, comme enragée, secouant sa crinière, griffant son mouchoir, avalant ses dernières larmes, ne voulant rien, espérant tout. Hélas ! un si beau tempérament de femme, tout en dévouement tyranniques – en offrandes impérieuses – tout en chair aussi ! Ah ! Qu’un homme lui manque ! Mais elle n’en retrouvera pas. Il va falloir dépenser tout ce feu à des courses, au  ménage ou dans quelque œuvre charitable. Et cet air d’animal hanté, coffré, affamé et trompé va s’incruster sur son visage. [57]

 

Chaque tableau est une hypotypose à laquelle les nombreux présentatifs et l’utilisation du présent gnomique viennent s’ajouter, conférant au passage son caractère vivant et frappant. Sachs désigne son sujet en le mettant toujours en scène, en action, puis, après avoir fait un bref résumé sur sa situation, porte un jugement ironique, caustique ou comique sur lui. Dans le portrait de Mme Russule, Sachs, dont la misogynie est connue, observe la pauvre femme comme une bête solitaire, et la métaphore animale gagne l’ensemble du paragraphe (rôde, enragée, crinière, griffant, chair, animal, affamé). Le point de vue est non seulement ironique mais Sachs ne se dispense pas d’une certaine violence gratuite et d’un dédain qui annoncent la chute. En écrivant ce livre, Sachs s’est voulu avant tout moraliste. On retrouve même un portrait d’Alias dans la partie Gens d’aventures, aussi pour montrer que l’auteur s’est aussi servi de son personnage, et que lui aussi n’échappe pas aux catégories sociales, et donc au portrait.

Dans le livre, Sachs fait également le portrait de quelques écrivains contemporains que l’on a pu déchiffrer : Malraux sous le nom de Tabera  ou Violette Leduc sous celui de Lodève. Cette dernière n’est pas épargnée par Sachs, qui prend un malin plaisir à  relever tant ses défauts physiques que moraux. Mais le talent de Sachs repose sur la dualité critique-compassion qui intervient dans le portrait et qui le rend à la fois dur et touchant. Sachs ne fait pas de concession mais il reste malgré tout proche de la réalité. La manière dont Leduc se décrit elle-même dans La Bâtarde n’est pas si éloignée de ce portrait. Sachs ne fait que répéter ce qu’il disait à Violette lors de leurs conversations. Il rajoute à la personnalité de l’écrivain des traits physiques assez durs à lire pour la principale intéressée, mais qui rend bien compte de son visage puis de son corps.

 

Pauvre Lodève ! Elle porte cette croix, la pire, d’être incroyablement laide et de le savoir. Ah! ce nez grotesque qui au-dessus d’un menton ravalé lui fait une figure de gargouille, ce front bas, ces pommettes larges et saillantes, cette peau épaisse, cette bouche indiscrètement sensuelle, ces gros yeux à fleur de peau – quelle fée vicieuse les a assemblés en un seul visage comme pour une caricature des caricatures ? Un exemple absurde de ce que jamais la nature ne serait assez cruelle pour réunir en une seule figure. (…) Les fées lui ont donné l’intelligence afin qu’elle souffre davantage, un cœur nerveux, dévoué, chaotique et bizarre qui sait la faire souffrir aussi.[58]

 

Sachant qu’avant de partir pour Hambourg, Sachs vécut au côté de Violette Leduc en Normandie, ce portrait paraît extrêmement sévère, impitoyable, mais c’est ce qui fait le talent du portraitiste qui n’épargne aucun défaut, relève tous les caractéristiques du sujet afin de parvenir à une certaine objectivité, même douloureuse. L’utilisation des comparaisons, d’une écriture expressive, d’adjectifs antéposés encadrent le propos en lui donnant une tonalité toute particulière.  Bien sur Sachs est subjectif, mais il ressort de ces portraits, un art qui tend vers une certaine vérité. Le constat est souvent noir et l’auteur fait preuve d’un cynisme lorsqu’il décrit un monde où la corruption, le vice, l’avarice, l’apparence et l’inégalité triomphent. C’est donc en moraliste qu’il observe ce monde d’un regard à la fois d’écrivain et de philosophe. Les personnages du livre composent un véritable roman. Quelques papiers paraîtront sur cette œuvre dont celui de Klébert Haedens en 1954 qui écrira à propos de Tableau des mœurs de ce temps : “ Quelque fois aussi comme pour les Levant de Cretonne, Sachs compose avec une brièveté saisissante un véritable petit roman à la fois gourmand, médiocre et tragique. ”[59]

Sachs est moins féroce lorsqu’il s’agit de faire son portrait mais il fait preuve, là encore, de beaucoup de lucidité, jugeant l’homme qu’il était comme un sujet d’observation où défauts et qualités sont bons à dire. Sachs étudie son propre cas avec la distance qui est la sienne mais aussi avec cette volonté de s’étudier comme acteur d’une société, d’une époque particulière.

Je n’avais pas de beauté réelle ; j’étais déjà un peu bouffi, avec des yeux trop petits et sans éclats, le front très bas et fuyant, une bouche exiguë, mais j’avais ce charme persuasif qui a toujours été mon lot et dont j’ai fait souvent le pire usage ; il me paraît d’une séduction qui déguisait assez bien mes défauts physiques.

J’avais l’intelligence éveillée, beaucoup de curiosité, assez de roublardise, un peu de bassesse naturelle, énormément de sensualité et une sentimentalité déjà dévorante que pouvait teinter parfois une sensiblerie un peu niaise, que d’autres fois élevait un goût désintéressé pour le dévouement et l’amitié.[60]

 

On reconnaît un grand portraitiste lorsqu’on compare ses textes à la réalité ou avec d’autres livres de portraits. Or lorsqu’on s’attache aux descriptions physiques (pas de beauté réelle, bouffi, petits yeux, charme, séduction, sensualité) et morales (intelligence, curiosité, roublardise, bassesse, sentimentalité, sensiblerie, dévouement, amitié), ce sont exactement les termes qu’emploient Cocteau, Leduc, Jacob, Mauriac, Fraigneau lorsqu’ils évoquent leur ami disparu. Sachs était parfaitement conscient de ses atouts et de ses faiblesses ; et il savait les utiliser selon la situation, en amour, en affaire, en amitié.

Rappelons pour finir que Sachs s’est toujours attaché à décrire ses contemporains, c’est un leitmotiv qui l’a amené à écrire deux courtes biographies ; la première sur André Gide qu’il considérait comme le grand écrivain de ce siècle, et la seconde, de commande, sur Maurice Thorez, alors secrétaire générale du Parti communiste et député. Ses conférences à travers les Etats-Unis sont de ce point de vue intéressantes, puisqu’il se servait aussi de l’actualité internationale dans laquelle il ne jouait aucun rôle, même en France, afin de décrire des dirigeants tels que Hitler, Mussolini, Briand, etc. mais il parlait aussi de l’Histoire de France, de Louis XIV, de Napoléon, etc. Il y a chez Sachs une passion de l’être humain, de l’individu ancré dans une société, dans un milieu, et qui donne un sens à l’histoire; et ce sont ces galeries de portraits, de rencontres, et d’admirations qui hantent l’ensemble de son œuvre.

 

C’est en se plaçant en historien de la vie culturelle et chroniqueur des années folles qu’il a fréquenté jusqu’à la guerre, que Sachs propose en dernier lieu une histoire de sa propre existence à travers deux livres majeurs : Le Sabbat et La Chasse à courre, deux textes essentiels écrits dans l’urgence de la guerre et qui proposent une autobiographie relativement complète. La singularité des deux textes réside dans leur différence, et c’est en cela que la question de la littérature reste cruciale dans la vie de Sachs. Le premier texte écrit en 1939, est une tentative d’auto rédemption où la morale joue un rôle primordial, et le second, écrit en 1942 et sous-titré "Suite au Sabbat" est la manifestation talentueuse et nonchalante de l’échec de cette tentative de rachat. Mais Sachs propose malgré tout un texte sincère et original.

 

 

II L’écriture du "Moi" : un travail de connaissance de soi, de confession et une volonté morale

 

D’après les travaux de Philippe Lejeune, on peut définir l’autobiographie ainsi : “ récit rétrospectif en prose qu’une personne réelle fait de sa propre existence, lorsqu’elle met l’accent sur sa vie individuelle, en particulier sur l’histoire de sa personnalité. ”[61] Le Sabbat ne peut pas mieux convenir à cette définition. D’autant plus que Lejeune précise qu’une autobiographie est composée d’un côté de la technique du roman pour faire revivre le passé et de l’autre de l’essai qui permet une relation privilégiée avec le lecteur. Or lorsque Le Sabbat paraît chez Corrêa en 1946, il porte le sous-titre de "roman". Curieuse dénomination, même si on la comprend à la lecture, la vie de Maurice Sachs étant quelque peu romanesque. Les caractéristiques du genre autobiographique ne manquent donc pas puisqu’il est question aussi  de connaissance de soi, du rôle de l’enfance, de la place du narrateur dans la société, de la sexualité puis de la vérité. Le narrateur fait un pacte de sincérité avec le lecteur. En résumé,  les caractéristiques propres à l’autobiographie dont Lejeune fait référence dans Le pacte autobiographique sont présentes dans Le Sabbat. Sachs reprend à son compte ces quelques traits fondamentaux lorsqu’il écrit son livre :

 

L’on peut ensuite, comme Renan, fixer les menus  détails sur sa propre vie. Il n’y a pas de mal à ça lorsqu’ils risquent d’instruire.(…) J’écris ces pages pour rechercher dans le labyrinthe de ma conscience le fil conducteur d’une dignité qui m’est devenue aussi chère que la vie.[62]

 

Maurice Sachs consacrera les six dernières années de sa vie à l’étude de son propre cas, que ce soit dans Le Sabbat, rédigé durant les six premiers mois de l’année 1939, La Chasse à Courre, Histoire de John Cooper d’Albany ou Derrière cinq barreaux. Il se servira, là encore, des différents genres littéraires : roman, mémoire, recueil de pensées, afin de s’étudier, de se raconter, de se comprendre, puis d’envisager une nouvelle position face à l’existence. Cette entreprise autobiographique avait déjà commencé dès 1935 avec deux romans: Alias et Chronique joyeuse et scandaleuse où il avait mis en scène divers épisodes de sa vie: sa conversion au catholicisme, son passage au séminaire, sa rencontre avec le milieu littéraire, le vol, son voyage aux Etats-Unis, etc. Mais avec Le Sabbat, Sachs change radicalement de ton et de genre. Il l’écrit à la première personne et décide de revenir précisément sur son passé afin de proposer aux jeunes générations une vision plus lucide de lui-même, et surtout un récit où l’on pourra y tirer une morale. Ce qui est frappant, c’est que Sachs rédige ses mémoires alors qu’il n’a que trente-deux ans ! La volonté d’écrire une autobiographie à cet âge montre qu’il met une croix sur les quinze dernières années de sa vie afin de partir sur des bases différentes et plus saines. Or en 1942, lorsqu’il écrit La Chasse à courre, Sachs ne tire aucun enseignement du Sabbat, puisqu’il continue de mener une vie dissolue. Ce sont ces deux aspects : tentative de rachat, et vie dissolue que nous allons voir à présent à travers le récit autobiographique.

 

A. La création littéraire comme moyen d’exister

 

1- Accomplir une tâche difficile

 

Sachs est conscient de l’importance de la place et de la fonction d’écrivain dans la société. En effet, la profession a un réel pouvoir et une nette influence dans l’esprit de l’époque, en particulier en France où l’intellectuel connaît une certaine renommée. Les exemples de Barrès, Proust, Gide et Cocteau l’ont démontré suffisamment et Sachs s’appuie sur ce schéma avant d’entreprendre un livre. Pour lui, l’écriture n’est pas innée ; elle s’inscrit dans un milieu déterminé dans lequel l’écrivain  évolue. Avoir une œuvre est une façon d’exister aux yeux de ses contemporains mais aussi de l’humanité toute entière. "Laisser une trace" comme on le dit vulgairement correspondrait à la volonté de Sachs qui y pense lorsqu’il décide d’écrire, puis de publier une œuvre. "Devenir écrivain" est une expression qu’il  a d’ailleurs employée très tôt. Mais en 1939, il avait encore du mal à se l'appliquer. Accomplir une œuvre est devenu une obsession, et c’est aussi pour cela qu’il a énormément écrit les six dernières années de sa vie. Or raconter son existence à partir d’expériences vécues, de réflexions sur le monde et l'époque constitue pour Sachs le noyau de son œuvre. La littérature lui permet de sortir de sa condition d'homme déchu victime d'une vie dissolue, en l'élevant intellectuellement mais aussi socialement puisqu'il transpose son vécu en récit, lui conférant un aspect esthétique. Toute son œuvre repose sur cet aspect : s'arracher à "l'enlisement du raté". Pour cela le travail est nécessaire et Sachs s'enferme des mois pour travailler. La littérature, là encore, le pousse à être rigoureux et stable en le confinant chez lui le temps d'écrire un livre ou une pièce de théâtre. Selon Sachs, il semblerait qu'accomplir cette tâche difficile prédominerait sur la vérité et la beauté esthétique de l'œuvre. En effet, autobiographique s'oppose à celui des chroniques qui se contentaient de rapporter des faits à caractère historique et social. A la lecture des trois derniers opus autobiographiques, on sent la volonté de se mettre sur le même plan que les grands écrivains classiques qu'il cite pour illustrer son propos: Proust, Flaubert, Balzac, Voltaire, Chateaubriand.

 

Je veux faire une chose qui est mon portrait à la manière de Montesquieu.[63]

 

Mais lui même désespère de ce travail, oscillant coup sur coup entre l'auto célébration et la conscience de l'échec. Il écrit en Post-Scriptum au Sabbat un chapitre terrible qui montre sa désillusion sur sa vie et son travail d'écrivain, conscient d'avoir échoué dans ces deux domaines:

 

Singulier testament à laisser que ce livre ! Un pauvre livre qui raconte un bien misérable héros. J'aurais voulu pouvoir décrire un  autre homme : exemple plutôt que repoussoir. J'aurais, aussi, voulu que ce travail littéraire fût supérieur, masqué des soucis de l'artisan. Mais tout m'a failli. J'ai tout raté.[64]

     

Malgré cela, Sachs se retrouve dans la littérature, qui seule, l'a éloigné d'un destin encore plus noir. En effet, Sachs est un écrivain qui se documente pour un projet, qui est capable d'écrire des journées complètes, qui possède une culture littéraire indéniable, un jugement artistique personnel, etc. Mais il a besoin de l'affirmer pour croire en son talent. La seule rigueur morale et professionnelle qu'il ait trouvée réside bel et bien dans la littérature. A la fin de sa vie, il revient sur ce travail d'écriture :

 

                                                                                                            Je me suis dit : le travail te sauvera seul : et parfois ce travail m'est une peine immense. La page blanche m'est un poids sur le cœur et puis j'ai travaillé quand même. Ah c'est là que j'ai pleinement compris que la littérature n'était ni un gagne-pain, ni un amusement, ni une vaine recherche de la gloriole, mais une épreuve et qu'il me fallait vomir mon âme et mes entrailles sur la page blanche. (…) J'ai tant écrit certains jours que je n'y voyais plus clair. J'étais rompu, je doutais de moi, du talent, de tout. Et puis j'avais mes récompenses. Je me relisais parfois avec plaisir.[65]

 

Il y a donc chez Sachs, un regard permanent sur soi et son écriture ainsi que cette quête inaboutie sur le personnage et sur l'écrivain qu'il était. La pratique de la littérature sachsienne repose sur le travail avant tout. Le genre, l'énonciation, et l'autobiographie viennent s’y ajouter ensuite. Sachs écrivait par désir esthétique, par volonté de se connaître et de sortir de sa propre condition. La littérature,  comme tout travail sur soi, lui permettait d'échapper à lui-même, d'être un second ou un troisième personnage, celui en tous cas qu'il désirait devenir au final. D'une certaine façon, Sachs a eu recours à la littérature de la même manière qu'il a eu recours à la psychanalyse, les deux disciplines réclamant un travail particulier sur son "Moi". Mais tel un cycle infernal, c'est la littérature, en particulier Le Sabbat et La Chasse à courre qui ont contribué à la restitution du personnage de Maurice Sachs, c’est à dire un écrivain raté, un escroc vivant de trafic et de vols, un journaliste confronté à l'histoire ou encore un ouvrier parti en Allemagne combler son ennui existentiel. Jacques Mesnil se pose la question de ce personnage à la fois historique et littéraire: “Pauvre Maurice Sachs qui n'est ni un héros du mal, ni un héros du bien, mais un comédien de l'un et de l'autre, pressé de monter des drames compliqués pour se punir et pour remplir sa vie, pour combler ce vide intérieur, la vacance effrayée de son âme, la peur de la malédiction, la plaie béante de sa solitude.”[66]

 

Il écrit pour se justifier, et croit au pouvoir du livre, sur lui et sur la société. Lui seul lui permet de "devenir un grand homme". Et l'on voit que ce sera la seule discipline où il excellera, puisqu'elle lui permit de vivre décemment lorsque certaines maisons d'édition lui achetaient ses manuscrits.

 

Je les publie parce que je crois à l’absolution que convoie la confession publique et parce qu’elles pourront peut-être servir à d’autres, ne serait-ce qu’en montrant qu’il y a certains mauvais lieux dont on ne peut quand même s’échapper.[67]

 

Cette tache difficile ne débute ni en 1926, ni en 1935 lorsque paraît Alias chez Gallimard, mais bien en 1939 où son œuvre change de tournure et prend un revers plus sérieux, plus noir aussi. En fait Sachs a besoin de l'autobiographie pour écrire dans un premier temps puis pour pratiquer d’autres genres. La littérature de l’intime doit lui permettre d'avancer dans d'autres genres mais le passage par celle-ci semble indispensable. En bref, Sachs a besoin de passer par l’autobiographie pour écrire. Lorsqu'on s'attache à Alias, puis à Chronique joyeuse et scandaleuse, on est en face de deux romans autobiographiques légers qui mettent l'accent sur l'immoralité du jeune héros confronté au Paris mondain et artificiel des années vingt. Le Sabbat, lui,  propose de jouer sur la sincérité, sur la confession publique en racontant parfois les mêmes scènes mais sur un ton radicalement différent, plus pathétique ; il permet surtout à Sachs de prouver qu'il est un écrivain, conscient des enseignements qu'il a reçus et qu'il se doit de rapporter à son lecteur. Et l'on comprend vite la motivation de l'auteur qui, de 1939 à sa mort, n'a fait qu'écrire; cherchant la solitude, voir même la prison pour se mettre au travail. Ecrire est donc une philosophie stricte et sévère qui exige de la rigueur, et Sachs l’a bien illustré, puisque il avouait lui-même toute la difficulté d’y parvenir. Violette Leduc a décrit dans La Bâtarde le mode de vie de Maurice Sachs lorsqu’elle le rencontrait en 1939. Vivant dans la chambre d’un appartement qu’il occupait avec sa mère, écrivant des heures, accoudé à sa petite table de travail, il la recevait habillé d’une longue chemise en soi, en lui parlant des œuvres de Cocteau ou de Max Jacob. Puis, la remerciant de sa venue,  Sachs enfilait un manteau, emportait sa canne pour rejoindre un ami dans un grand hôtel parisien qui devait lui acheter un objet volé. 

En 1945, tel un moraliste, Sachs rédige une lettre dans laquelle il se donne des conseils pour écrire. La littérature seule semble l'intéresser, et après un gros travail fait sur lui-même pendant cinq ans, il écrit:

Ne te tourmente pas inutilement. Si périlleuse que soit la situation où tu te trouves, tu t'en sortiras probablement. Aie fois, espérance et gaieté de cœur. Travaille pour avoir quelque chose à offrir après cette guerre. Travaille calmement, régulièrement, lucidement. Et prépare en toi d'autres livres pour suivre celui-ci. (Mais  ne bouscule pas celui-ci pour courir aux autres.)

      Prends pour l'avenir de ces résolutions simplement qu'on peut tenir. Fais vœu seulement de travailler à tes livres et de te contenter de la vie simple qui te permettra le mieux d'y travailler. Evite les folies qui créent de trop grands désagréments. Permets-toi tous ces conforts et ces gourmandises qui rendent la vie plus douillette mais gare aux excès inutiles.[68]

 

Sachs est arrivé, par cette prise de conscience, à devenir le personnage qu'il souhaitait être depuis la rédaction du Sabbat. Son départ en tant que travailleur volontaire à Hambourg a provoqué chez lui ce changement. La Chasse à courre est le dernier livre de Sachs qui met en scène le voleur, l'être amoral, le libertin qu'il était jusqu'à 1942. Ensuite, certains commentateurs oublient qu'il a totalement changé d'orientation (peut-être à cause des accusations graves que l’on lui porte, notamment sur ses liens avec la Gestapo), en se réfugiant dans la solitude, la réflexion et le silence. Sachs a mis trois ans à appliquer les théories d'une nouvelle vie qu'il expose dans Le Sabbat, mais il meurt écrivain, martyr presque, lavé des souillures et des remords qui l'ont suivi durant toute son existence. Sachs trouva refuge dans l’écriture, tout en adoptant la posture d’un Oscar Wilde, celle du mondain, du noceur, et du penseur.

Sachs ira jusqu’à inciter Violette Leduc à écrire, voyant à la lecture de ses lettres, le talent d’un véritable écrivain. Las d’entendre sempiternellement les mêmes souvenirs d’enfance, il lui conseillera de les mettre par écrit. La Bâtarde est peut-être le fruit de cette rencontre, et Violette Leduc rend hommage de façon admirable à cet homme, en mettant en scène de façon précise et sensible le personnage qu’il était véritablement à l’aube de la guerre, c’est à dire mondain, dandy, généreux, malade, dépensier, et surtout connu et respecté dans les maisons d’éditions et le monde littéraire en général alors qu’il n’avait publié qu’Alias, qu’il déconsidérait tout en conseillant la lecture à qui le rencontrait. L’écriture a deux atouts, celui de l’art et de la gloire, et c’est ainsi qu’il conseillera à la jeune femme d’écrire son premier texte.

 

 - Vous n’aimeriez pas écrire ? Vous n’aimeriez pas voir votre nom imprimé au début, à la fin d’un texte ? J’aurais cru, me dit-il avec lenteur. (…)

 - Ne redevenez-pas sotte, a dit Maurice. Essayez, on verra bien.

          Maintenant je me sentais fondre pour sa patience.

          - Je peux essayer ? Vous le croyez ?

          - Je le crois, dit-il.[69]

 

D’une certaine façon, Sachs donne le même conseil à Violette Leduc que celui qu’il s’est appliqué à lui même lorsqu’il doutait de son talent et qu’il voulait malgré tout écrire un livre. Il y a chez ces deux écrivains un art de l’écriture instantanée, qui vient de la pure inspiration, sans plan préétabli. Le cas est fréquent notamment dans les mémoires et autres récits autobiographiques qui constituent, chez Sachs et Leduc, la majeure partie de leur œuvre littéraire. Les souvenirs sont rapportés de façon chronologique dans Le Sabbat et La Bâtarde, et l’on remarque, à la lecture, une impression de fluidité, de liberté du texte. Chez eux, la littérature sert à chercher au plus profond de soi afin de rapporter une expérience concrète de l’existence.

 

2- S’inspirer des grands auteurs

 

Cette production littéraire ne peut se faire sans le recours aux grands auteurs ; en effet, Sachs tente de se rapprocher de certains moralistes afin d’étudier et juger son époque. Montesquieu, Rousseau, La Rochefoucauld, La Bruyère, Oscar Wilde, Péguy reviennent souvent dans ses écrits, par volonté de se situer sur le même plan. On retient des écrits de Sachs cette apparentée au style du XVIII è siècle avec ses phrases amples, nobles, délicates qui brossent de façon imagée et raffinée une société malade et pervertie ainsi que des personnages troubles et amoraux. Toute l’originalité du style réside dans cette dualité interne à la langue. Comme Diderot, Sachs est un conteur qui met en scène les travers d’une société tout en s’y intégrant. A ce propos, Klébert Haedens écrit dans Paris Presse en 1954 : “ Mais Sachs ne ressemble à personne. Sa langue sent la bonne époque et cette façon qu’il a de rester impassible devant les grands malheurs font songer à ces conteurs du XVIII è siècle qui sont morts avec leur secret. ”[70]

Cette comparaison au moralistes et conteurs du XVIII è siècle revient sans cesse lorsque l’on s’intéresse à l’œuvre de Maurice Sachs. Lui même s’en inspirait et avait souvent recours à leurs textes, souvent en guise d’illustration ou pour donner le ton à un chapitre. Le Sabbat est structuré de cette manière au début de plusieurs chapitres : Stendhal, Rousseau, Wilde, Rolland, Verlaine, Defoe, La Rochefoucauld, Cocteau, Baudelaire, Péguy, Muller, Balzac, Chateaubriand, Werfel, La Fontaine, Shakespeare, Sartre, Gorki, Hudson, Nietzsche, Goethe, Giono. Ce catalogue d’auteurs chez lesquels Sachs puise quelques citations afin de commencer un chapitre est significatif. Il prend d’un côté les auteurs qui ont marqué son enfance et son adolescence lorsqu’il était pensionnaire au collège de Luza : Defoe, Verlaine, Stendhal, Balzac ; d’un second les auteurs contemporains dont certains qu’il a lui même fréquentés : Cocteau, Giono, Rolland, Wilde, Werfel, Sartre, et d’un dernier les moralistes sur lesquels il s’appuie pour défendre la thèse de son livre : La Fontaine et La Rochefoucauld.

Dans Les Lettres nouvelles, Olivier de Magny écrira : “ A son goût du mime correspond un certain goût du pastiche ; il pense à ses modèles, se donne l’amusement de se mettre souvent dans leur peau, du moins dans leur écriture. Il nous sort de la plume un Sachs en Goncourt, en Stendhal, en Montesquieu parmi lesquels se faufile heureusement Maurice Sachs en personne. ”[71]

Mais c’est en nouveau Saint-Simon que les critiques l’ont perçu lorsque ses livres ont paru après la guerre. En effet, à la manière de ce mémorialiste qui se nourrissait de la vie qu’il menait à la cour du roi, écrivant à l’intérieur même du monde qu’il côtoyait au quotidien, brossant des portraits sans concession de nobles et d’aristocrates qui peuplaient la cour, Sachs aussi a décrit les milieux qu’il n’a cessé de fréquenter. Mais alors que Saint-Simon peint l’aristocratie du XVII è siècle, Sachs s’en prend à la société toute entière ; tout l’intéresse, aussi bien les gens de lettres, que ceux de bohème, de marchandises et des affaires. Maurice Nadeau écrit dans Combat en 1949 : “ Ame corrompue et veule ; jouisseur et égoïste, cet individu sans scrupule et candidement amoral, abject par tant de côtés, appartient à l’aristocratie de l’écritoire (…) Il raconte des faits scabreux, décrit des  situations osées, sans vulgarité, sans que jamais le morbide, le grivois ni l’obscène viennent tâcher cette prose droit issue de Saint-Simon, des petits et grands maîtres du XVIII è siècle. ”[72] Sachs compte d’avantage sur un style classique que sur un renouveau du langage. Les écrivains dont il fait référence sont des auteurs classiques, alors que la modernité explose dans les années vingt regroupant une nouvelle génération d’écrivains, les surréalistes notamment, d’Aragon à René Char, où la subversion et la transgression ont leur importance. Sachs, qui n’est finalement pas un révolté, ne s’en mêle pas, il se contente juste d’observer le mouvement et de l’apprécier aussi. Il choisit néanmoins son camp en la personne de Cocteau, méprisé par Breton. Mais la trajectoire de Sachs reste individuelle, lui-même étant trop individualiste pour s’intégrer dans un mouvement littéraire. Son style est donc marqué par ses influences littéraires : La Bruyère, Racine, Voltaire, Balzac, Flaubert, Cocteau, même Gide. Ce style se traduit  peut-être par les grands courants moraux qu’il a adoptés durant son existence : le catholicisme en 1926, le socialisme en 1936 puis le nazisme en 1943. Malgré une vie dissolue, Sachs a toujours voulu se rattacher à une "famille", un cercle fermé : Maritain, Cocteau, Gide, le séminaire, une femme, le S.T.O.. Sachs se singularise donc par cette double acception : d’un côté, littérature scabreuse à but moral, et de l’autre vie, dissolue transporté par un style classique, élégant.

Enfin, on a vu en lui un nouveau Casanova lorsque La Chasse à courre est parue en 1948. Le livre est, en effet, un ouvrage libertin où toutes les libertés sont prises :  économiques, sexuelles, politiques ; libertés que le style spontané, vivant et nerveux tend à mettre en valeur. On pense à Wilde mais aussi au style XVIII è siècle d’un Laclos, d’un Sade. A ce propos, Roger Stéphane note dans La Nef d’avril 1949 : “ C’est aussi un des derniers livres libertins. Au XVIII è siècle, être libertin signifiait se comporter avec liberté et désinvolture en face de Dieu et en face de la femme. ”[73]

Colette Audry parle d’une projection dans le pétillement du XVIII è, une retrouvaille du  XVIII è dans l’évocation et la chronique du Paris occupé. [74]

Les références au XVIII è siècle sont nombreuses dans l’œuvre de Sachs, mais La Chasse à courre est véritablement le livre le plus cynique, celui qui se rapproche le plus de la légende de son auteur car on y voit  la désinvolture, l’immoralité, le libertinage, les thèmes qui étaient déjà présents dans Chronique joyeuse et scandaleuse mais sous la forme romanesque. Ici, Sachs fait preuve d’un renouveau en matière de style en décrivant le quotidien de la France occupée et des anti-héros qui vivent de trafics en tous genres, de manière totalement détachée, libre et provocatrice. La verve de l’auteur se déploie et rend hommage aux grands romans libertins dans un cadre qui ne l’est certainement pas. C’est en cela que Sachs renouvelle le genre.

En 1943, Sachs envoie ses "Lettres imaginaires" à un correspondant français dans lesquelles il écrit un petit traité de littérature, un précis du bon écrivain. Il conseille à un correspondant imaginaire, qui aurait le projet d’écrire, les lectures à faire, une attitude à adopter, un style original à inventer, bref, les moyens à mettre en œuvre pour y parvenir. On retrouve dans les deux lettres publiées à ce jour les inévitables noms de Rousseau, Flaubert, Maupassant, Chateaubriand, Hugo, Colette, etc. dont il faut analyser les particularités littéraires afin de créer les siennes. Pour Sachs, l’écriture est avant tout un artisanat, les outils sont les livres, et l’écrivain doit travailler à partir de ce matériau pour créer autre chose, pour renouveler un genre, une pensée, un style. Il s’agit dans ces lettres d’examiner l’ensemble de la littérature mondiale afin de se situer, de critiquer la place de chacun pour s’en inventer une, souvent dans la lignée des grands auteurs français ou étrangers. Ces lettres sont intéressantes puisque ce sont les seules qui nous indiquent de manière assez exhaustive les théories littéraires de Sachs. On y rencontre bien sûr des auteurs français appréciés comme Fromentin, Jules Renard, Pierre Loti, Valery Larbaud, Bourges mais aussi étrangers comme Tourgueniev et Kouprine. La littérature doit être une synthèse subtile de ses lectures que le talent, le don et la personnalité viennent compléter pour créer une œuvre sensible et originale.

 

Il s’agit donc maintenant de tout relire du point de vue technique et faire connaissance des auteurs étrangers. Cela implique : apprendre la rapidité stendhalienne, le rythme de Rousseau, pénétrer le mouvement balzacien, son crescendo dramatique, ses costumes, étudier la description de l’œil chez Flaubert, les ciels chez Maupassant, Chateaubriand, Hugo et Colette, l’objet chez Bourges, etc., les sous bois à étudier chez Tourgueniev, les fleurs et les pierres chez Proust. Chez celui-ci aussi apprendre à entendre son dialogue.[75]

 

 

Ces lettres ont donné à Sachs une reconnaissance de ses contemporains puisqu’elles prouvent, et c’est aussi ce qui le rachète dans le panorama intellectuel, qu’il est avant tout un grand connaisseur de la littérature française ou étrangère, un fin critique qui n’hésite pas à publier des articles dans la N.R.F. ou dans l’Ordre, un artiste cultivé, spécialiste de la peinture et des arts en général. On pourrait sous-titrer ces lettres par  "Conseils à un jeune écrivain", puisque Sachs est arrivé à un âge où il ne doute plus de ses capacités créatrices.

 

Ainsi de tout, pour tout et parmi tous les mots, ces phrases, ces secrets, de syntaxe, ces élégances, ces grâces, ces rigueurs, ces réserves – se retrouver soi, si humble qu’on puisse être, et d’une lente analyse parvenir à votre synthèse. (…) Certes, l’étude n’est rien sans le don et le don n’est rien sans l’étude. C’est un truisme.[76]

 

Chez Sachs, la conception de la littérature est stricte, rigoureuse et accessible. On n’oublie pas qu’elle a des vertus sur l’homme lui-même, qu’elle lui permet de se connaître, de creuser à l’intérieur de sa propre chair, mais aussi d’instruire son lecteur (On pense ici à La Fontaine pour qui instruire était l’un des buts de ses fables), d’être son compagnon de route avec une morale à transmettre. Cet extrait convient parfaitement au  Sabbat, qui est l’aboutissement de cette conception théorique de la littérature : à la fois don d’écriture et de mise en scène à travers le récit de souvenirs et hommages aux écrivains qui ont compté. D’une certaine façon ils ont participé à la création de son style, qui comme on l’a indiqué, s’est imprégné d’un Gide, d’un Cocteau mais surtout d’une manière d’écrire propre au XVIII è siècle.

 

B. "Le Mémoire moral"

"On n’a pas coutume d’écrire ses mémoires à trente ans."[77]

 

Sachs donne un second souffle à son œuvre en écrivant Le Sabbat au début de l’année 1939. Le nom "sabbat" désigne le repos que les juifs doivent observer le samedi, jour consacré au culte divin. Mais il a pris un sens opposé  que les chrétiens ont crée et qui signifie danse, agitation frénétique, assemblée nocturne et bruyante. C’est ce double sens que Sachs (juif converti au catholicisme puis au protestantisme), entend bien représenter dans ce livre car il est à la fois mis en scène de l’ascèse et de l’excès, ou plutôt narration de l’excès pour trouver l’ascèse. Cette autobiographie qu’il travaille sérieusement va lui permettre de dresser un bilan sur trente années écoulées, et de répondre aux questions qui le rongent depuis vingt ans. Mais à travers ses souvenirs Sachs veut surtout transmettre au lecteur "la théorie de l’univers qu’on porte en soi".[78] Ces mots de Renan servent donc de précepte à l’écriture de ces mémoires. Sachs, lassé, semble-t-il, d’une vie décousue, se remet à l’écriture, seul moyen pour lui de se retrouver, de comprendre un parcours qu’il n’approuve pas vraiment, et de connaître les motivations qui l’ont conduit jusqu’ici. "Pourquoi suis-je moi ?" telle est la question essentielle à la quelle Sachs tente de répondre.

 

J’écris ces pages pour rechercher dans le labyrinthe de ma conscience le fil conducteur d’une dignité qui m’est devenue aussi chère que la vie.[79]

 

Mais Le Sabbat est aussi un mémoire moral qui propose de tirer un enseignement dont le but est d’instruire le lecteur. Sachs veut tirer d’une vie qu’il juge immorale, une théorie de l’univers, et l’écriture va lui permettre d’arriver à une véritable connaissance de soi. L’autobiographie est donc le seul moyen pour y parvenir. Raconter sa vie permet à l’écrivain de revenir sur son passé, d’instruire le lecteur de ses expériences et de retrouver une ligne de conduite morale. Ce livre est aussi un témoignage singulier sur l’entre-deux-guerres parisien et artistique. Sachs décrypte les années folles avec le recul qui est le sien en 1939, alors que le monde est en train de changer. Il se sert ainsi de sa propre légende pour la mettre par écrit et percer enfin dans le monde littéraire. Son souhait est clair, devenir un autre grâce à l’écriture. La littérature est pour lui la valeur suprême qui lui permet de se confesser, de se justifier, de se trouver puis de changer. En cela, elle a un pouvoir de résurrection.

 

Puisse ce livre achever de me délivrer du premier moi et lorsque j’aurais terminé, puissé-je m’écrier : Voici une vie close à jamais. Elle est vécue, confessée, expiée. Je lui dis adieu pour en commencer une autre conforme à l’idéal, que j’ai conçu dans le malheur, résultat de toutes mes folies.[80]

 

 

1- Une enfance malheureuse          

 

Sachs revient sur sa vie de 1906 à 1939 et tente de comprendre, à travers son enfance, sa famille, ses rencontres et ses choix,  quelles ont été les influences qui ont pesé sur sa destinée. Le constat varie tout au long du livre ; en effet, d’un côté Sachs se vante d’un parcours singulier où les rencontres avec Maritain, Cocteau et bien d’autres ainsi que son travail chez Gallimard furent des éléments positifs, et d’un autre, il se plaint d’avoir totalement échoué. La question de l’écriture est constante. Sachs écrit son autobiographie alors qu’il n’a pas d’œuvre derrière lui, juste un roman publié, quelques articles dans la N.R.F., une chronique parue aux Etats-Unis, quelques traductions et une collaboration avec Fraisnay. Sachs a pourtant écrit mais ses manuscrits attendent une éventuelle publication. L’originalité du Sabbat réside dans ce parcours initiatique qui le conduit, à 32 ans, à se retrouver face à lui-même, tout juste sorti d’une cure de désintoxication pour dresser ce petit bilan. Sachs se considère comme "un mauvais exemple dont on peut tirer de bons conseils".[81] Le prétexte est bon pour détailler sa vie par écrit. Il commence par décrire sa famille afin d’y voir les origines du mal. Pour lui, elle est responsable du tournant qu’a pris son existence. De ses parents, voici ce qu’il en dit :

 

J’héritais de mon père sa paresse, de ma mère son manque d’équilibre et sa passion, de mon grand-père Sachs la curiosité et l’amour des lettres, de ma grand-mère la frivolité, un certain bon goût et une curieuse forme d’égoïsme (la plus dure), qui est une sorte d’indifférence de fond ; et de chacun d’eux un besoin de luxe, de désordre, un grain de folie et une très grande robustesse dans le squelette, dans les organes et dans l’âme.[82]

 

Sachs aurait pu s’arrêter là puisque ce portrait héréditaire lui correspond parfaitement. D’une certaine façon, il rejette tout sur sa famille, et met l’accent sur une mère indifférente, un père absent, des fréquentations malsaines, etc. Sachs croit fortement en un certain déterminisme familial  et social ; en effet, il essaie d’expliquer les motivations qui l’ont conduit au vol, à l’immoralité, à l’alcool, à la paresse par des liens familiaux ou sociaux qui l’auraient inconsciemment porté vers ces excès. Il précise bien qu’il aurait voulu avoir une autre famille et qu’il imaginait une toute autre situation sociale avec un père et une mère attentifs, tout cela dans un climat affectif et serein. Il ajoute à cela une certaine forme de fatalité de l’existence emprunt de poésie et d’ironie. Dans un sens, il était écrit, au vu de toutes ces coïncidences, qu’il mènerait une vie de bohème.

 

Ceci dit, je suis né en plein Paris, un dimanche, jour de paresse, à quatre heures, heure du goûter, rue Théodule Ribot, du nom d’un des deux frères dont l’aîné était philosophe et l’autre peintre.[83]

 

 

Sachs décrit ensuite son enfance, qui à partir d’un tel constat, n’a pu que se dérouler  tristement et projeter le jeune homme dans un univers douloureux et malsain. C’est ici que l’idée de la culpabilité lui est apparue. En effet, bien avant d’avoir commis ses premières fautes, le jeune Sachs se sentait déjà coupable, coupable d’être mal né , d’être prisonnier d’un contexte familial qu’il n’avait pas choisi. Ce sentiment de culpabilité le suivra jusqu’à l’écriture du livre.

 

Ma vie n’a été qu’une longue complicité avec des coupables. J’ai toujours été du côté des parias de ma famille et je me suis dès l’enfance senti le plus coupable de tous, car à leurs fautes capitales (dont je ne savais rien, mais dont je sentais le poids) venaient s’ajouter les miennes dont je ne connaissais que trop le détail. Mais, à coup sûr, ma plus grande faute a toujours été de me croire coupable a priori, et ma pire démarche de rejoindre ma culpabilité pour m’assurer de je ne sais quel équilibre maladif.[84]

 

Sachs s’intéresse ensuite à la malhonnêteté qui le prit dès l’enfance et à son premier vol. Or ce sont bien ces deux aspects de sa personne qui le suivront jusqu’à sa mort. Curieusement, il ne l’explique pas à travers les réflexes familiaux ou sociaux. Il s’étonne tout d’abord, puis tente de trouver une explication plus psychanalytique. Enfin la fatalité joue un rôle important dans la destinée de Sachs. Son besoin d’émancipation ne le prive pas moins de la destinée familiale.

 

Enfant maudit de la fille maudite de la branche maudite d’une famille sur laquelle pesait la double malédiction du divorce et de la ruine, j’avais soif de malédictions nouvelles.[85]

 

Finalement Sachs se dédouane totalement d’une responsabilité individuelle. Il explique tous ses maux par les erreurs de sa famille puis de son éducation. Le divorce de ses parents le conduira à l’homosexualité et la ruine à la tentation mondaine. Le jeune Sachs a raté successivement les passages successifs de l’enfance à l’âge adulte : famille, école, amour, travail, tout est faussé et le pauvre sombre dans la mélancolie. Seul refuge, les lettres. Et c’est ainsi qu’il découvrira certains auteurs classiques chez lesquels il sût trouver un certain réconfort, du moins une vision différente de l’existence. Sachs n’a que ce recours pour échapper à sa misérable condition. Tout se passe donc à l’intérieur, et il commence à formuler ses désirs de gloire et d’émancipation. La littérature lui permet de sortir de son cadre familial et scolaire tout en le préservant du suicide. C’est elle qui régit d’une certaine façon son esprit qui lui permet de survivre dans un climat digne des pires faits divers : humiliation, frustration, solitude, punitions.. Raczymow parle même d’un viol dont aurait été victime le jeune pensionnaire de l’école de Luza.[86] Comment ne pas sombrer dans le malheur et dans une destinée tragique à partir de ces recensements ? La rencontre avec Jacques Bizet est aussi un échec pour Sachs qui se sent délaissé lorsque que le peintre se suicide sans penser à mettre le nom du jeune homme sur la liste de son testament. Là encore cette rencontre puis cet oubli marquent un tournant dans sa vie puisque le jeune homme considérait Bizet comme un père qui l’a initié à la peinture et à la littérature. Sachs n’est que le fruit d’une société et d’une famille hantée par l’échec, la maladie et la mort. On comprend sa motivation de quitter toute structure familiale et scolaire afin de rejoindre des milieux plus distrayants et sûrement plus intéressants. L’euphorie des milieux mondains fait soudain contre poids à l’environnement sordide dont il a été la victime durant seize ans. La rencontre de Cocteau, et l’importance qu’elle prend aux yeux du jeune homme se comprend aussi à partir de là. Sachs passe d’une vie difficile et isolée à la fréquentations des grands écrivains de l’époque. Sachs n’exagère pas lorsqu’il dit considérer alors Cocteau comme un dieu vivant puisqu’il passe d’un extrême à un autre. Issu d’une famille déchirée et désunie, Sachs en recherchera une autre durant toute son existence sans véritablement y parvenir. Tout d’abord en la personne de Cocteau, puis de Maritain en intégrant le séminaire en 1926. Cette quête effrénée de la famille continuera à travers la recherche du "père" en la personne de Gide, de la femme avec Violette Leduc, du fils avec l’adoption et l’éducation ratée du petit Karl Heinz. Mais à chaque fois c’est l’échec et Sachs de réaliser qu’il en est le premier responsable. L’exemple de l’adoption ratée du petit Karl Heinz résume à lui-seul les motivations de Sachs. Plein d’élan et d’amour pour le jeune garçon et décidé à fonder un foyer, il s’en sépare pour de mauvaises raisons, poussé par on ne sait quel sentiment de liberté.

Je ne dormis pas de ces deux nuits d’écart. J’étais comme fou de projets, de dévouement disponible, d’affectivité enthousiaste. (…) Enfin Karl Heinz arrive, timide, gentil à souhait. Je l’emmène acheter des vêtements, des jouets, des bonbons ; je le couche, je le borde, je l’embrasse et, je ne sais ce que ressent un père, mais je n’imagine pas qu’il puisse aimer davantage.[87]

 

Mais très vite, Sachs abandonne lâchement l’enfant aux autorités nationales. Ses sentiments envers le jeune homme sont alors confus, et Sachs ne parvient pas à donner d’explication précise, en tous cas acceptable. Il regrette sûrement plus sa situation de père-instructeur que l’enfant en question, car à travers l’amour qu’il porte pour lui, c’est avant tout l’amour d’un père pour son fils qu’il transpose dans cette relation. Sachs se voit en tant que père, et il y a toujours chez lui cette distance qui le sépare toujours de la réalité. Il garde un œil sur lui, comme s’il s’observait vivre. L’enfant n’est qu’un prétexte, au même titre que Pomme (Sylvaine Magagna) dans La Chasse à courre pour construire un foyer. Mais l’illusion l’emporte sur toutes ses tentatives puisqu’elles ne reposent sur rien de solide.

 

Je lui en voulais de n’être que lui-même. Je m’en voulais de ne pas l’accepter tel qu’il était, et pourtant je ne pouvais m’y résoudre. Il est vrai que rien n’est plus difficile que de prendre les êtres tels qu’ils sont. A moins que ce ne soit par indifférence. J’ai souvent regretté cet enfant depuis, souvent souhaité de le retrouver. Je ne sais ce qu’il est devenu, et je crois, que je l’aimerai toujours, d’un sentiment haché court, mais unique de mon existence.[88]

 

 

2-  La tentation de l’ordre

 

Car pour moi le désir d’un cadre, l’attirance de l’ordre est une tentation égale à ce qu’est pour d’autres celle du vice. C’est la cheville de mon caractère.[89]

 

            Sachs ne manque pas d’écrire en préambule de son livre les recommandations qu’il  donne au lecteur. Ce livre instructif doit avoir une portée morale. Car Sachs n’est ni un révolutionnaire, ni un terroriste des lettres, il reste un dandy opportuniste et individualiste. Trouvant sa place dans la grande tradition moraliste française, il incline son livre dans ce  sens :

Et puis, j’espère que cette lecture contribuera, pour si peu que ce soit, à exaspérer chez les jeunes gens qui la feront le goût de deux révoltes : celle contre l’ordre, contre le désordre ; car il faut passer par l’une d’abord, par l’autre ensuite avant d’être homme.[90]

 

Sachs tente à chaque fois de rentrer dans "l’ordre" du moins dans une structure fermée qui canaliserait ses pulsions, l’expérience du séminaire en 1926 et celle de la cellule allemande de 1944 montrent à quel point il avait besoin de se plier à un système strict afin de se concentrer sur l’essentiel. Et c’est à chaque fois la liberté qui l’a desservit : le scandale de Juan-Les-Pins, où le jeune séminariste passa ses vacances, mit un terme à sa vocation religieuse, et puis la libération des camps de prisonniers allemands lui fut fatale.  

 

Je fus d’abord merveilleusement heureux dans cette cellule, heureux d’être seul, heureux d’être chaste, heureux d’être recueilli. Chacun de nous a sa lutte à soutenir contre son éparpillement (et même les minutieux qui perdent leur temps à ramasser la vie). (…) Dans le silence de la cellule, le moi se ramasse et se retrouve ; les vertus rentrent au bercail, l’homme réoccupé se sent chaud et heureux. C’est d’abord l’effet que me produisit le séminaire. Paix, paix, confort de paix. Il y a la magie des maisons religieuses : c’est la présence de Dieu pour qui y croit et même pour qui n’y croit pas, puisque le visiteur impie est quand même confronté par la présence que crée une multiplicité de certitudes dont l’objet est en chacun le même ; cette présence divine est entourée d’égards.[91]

 

Si l’on observe son parcours, chaque adhésion à un système n’est qu’un prétexte ( parfois un mauvais) à l’isolement, seul moyen où Sachs se sent exister, où il est en phase avec lui-même et surtout où il peut écrire. Sa longue convalescence qui l’immobilisera durant deux mois dans un hôpital allemand à la suite d’une chute de cheval lorsqu’il faisait son service militaire lui permit d’écrire Alphonse. Violette Leduc, lorsqu’elle le rencontre, décrit un homme seul, attablé durant des heures dans sa petite chambre de la rue du Ranelagh à écrire. (certainement le Sabbat.) Quelques années plus tôt, il écrit La Décade de l’illusion durant son séjour aux Etats-Unis alors qu’il vit retiré près d’Albany avec Gwladys Matthews, la jeune américaine qu’il a épousée en 1932.  Il écrit Histoire de John Cooper d’Albany dès qu’il se trouve seul à Giverny ou entre deux refuges, dans un hôtel ou chez un ami.

 

Je pensais à R., à son bain accueillant, à une chambre chez lui disponible, et qu’il n’y aurait là aucune fiche à remplir. Il me reçut avec toutes les marques du dévouement amical et m’installa à l’étage supérieur de son établissement, dans une chambre étroite qui tirait son jour d’une petite cour. Ne sachant ce que j’y resterais ni comment j’en sortirais, ne voulant pas me montrer dans les étages où je risquais qu’un client me reconnût, je décidais de m’enfermer dans ma carrée et d’y laisser pousser ma barbe en lisant Lenôtre dont Jean R. possédait tous les volumes. (…) J’eus été plus volontiers en prison que de retourner à cet embrouillamini d’intérêts. Et, las, je me mis à écrire. C’était le roman picaresque Histoire de John Cooper d’Albany, duquel que rédigeai plus de cent pages. Pauvre, studieux, heureux.[92]

 

Enfin, c’est dans la cave d’une maison et dans la cellule de Hambourg que naîtront Derrière cinq barreauxTableau des mœurs de ce temps, ainsi que de nombreux textes perdus ou restés inédits.

 

J’ai commencé une pièce (ratée), continué un peu mes Mémoires, dont les circonstances rendent la rédaction malaisée, et commencé un roman, sous le bombardement, dont “ l’enfant voleur ” du Sabbat est le héros. Il y a peut-être un dégagement nécessaire.[93]

 

A l’isolement et la solitude s’adjoignent l’amour et l’amitié qui sont aussi un moteur à l’écriture. Lorsque Pierre Fresnay lui propose d’écrire une pièce pour Yvonne Printemps, Sachs se plonge dans la rédaction de la pièce Le Passage du Saint-Bernard, puis dans l’adaptation française de L’Ecurie Watson. Alors qu’il s’éprend d’un jeune comédien qui accepte un temps de vivre en sa compagnie, enthousiasmé, Sachs écrit une autre pièce La Chasse à Courre en quelques jours. La volonté créatrice de Sachs se trouve donc ici, entre un long isolement et la fougue de l’instant.

 

Alors commença avec Bob le seul temps heureux que je connus. S’était-il habitué à moi ? Mes soins, ma dévotion l’avaient-ils touché ? Non !Dans une atmosphère détendue, il faisait bon vivre voilà tout. (…) En douze jours, j’écrivis une comédie que j’intitulais La Chasse à Courre que je lus à Mlle Jany Holt, à qui je venais d’être présenté par Jacques Porel, son ami.[94]

 

L’existence de Maurice Sachs se résume entre ces deux volontés, accomplies souvent dans l’extrême. Comme un enfant que l’on punit, Sachs s’auto flagelle en s’enfermant dans une cellule sans croire pour autant au sens profond du système dans lequel il se confine : le catholicisme en 1926, le protestantisme en 1932 (Sachs doit passer par une autre conversion afin d’obtenir la main de Gwladys.). L’église est pour lui une famille et non un moyen de se rapprocher de Dieu. Les règles  sont trop astreignantes pour qu’il puisse y rester définitivement et Sachs de se justifier à chacune de ses faiblesses.

 

3- Se justifier

 

Sachs tente de se justifier tout au long du livre en donnant des explications a posteriori. Il évoque un fait puis explique son attitude avec le recul qui est le sien lorsqu’il écrit. L’autobiographie crée donc une multiplicité de “ Je ” à la fois passé et présent. Le Je narrateur juge un Je personnage plus jeune. Mais Sachs ne change pas d’orientation, il revient sur son passé en expliquant ses sentiments de l’époque . Il tente de savoir qui il était jeune homme puis juge l’événement évoqué en posant son regard d’homme mûr. A chaque débordement une raison est soumise afin de s’étudier, de se comprendre, souvent de se faire pardonner aux yeux du lecteur et des êtres concernés : Maritain, Gwladys Matthews, Gide, Max Jacob.

 

Je me demande jusqu’à aujourd’hui si je croyais vraiment en la vérité de ce qui m’était enseigné en ces temps-là, si je croyais en Dieu par toutes mes fibres et par la matière grise et par les ongles, par le plexus solaire et par le cœur. Je sais seulement quand dans la fièvre heureuse de la conversion je ne me posais pas de questions. Et ce dont je suis certain c’est que je croyais croire ; et peut-être croyais-je du reste, peut-être la croyance n’est-elle jamais plus explicite en l’homme et que ce qui la consolide c’est l’habitude qu’on en prend et la répétition par l’âme et par les lèvres du Credo. Mais non !je ne croyais pas en Dieu ou en quiconque ; je m’abandonnais à l’idée de Dieu, je transformais avec délice un peut-être réfléchi en un sûrement voluptueux.[95]

 

Plus loin, Sachs avoue son entière confiance en Maritain dont la bonté et l’intelligence l’éblouirent ; et c’est en voulant devenir un homme vertueux qu’il s’est laissé entraîner dans la religion. Rappelons qu’il n’avait pas encore vingt ans et qu’il était toujours à la recherche d’un idéal en la personne d’un "père spirituel". Maritain ne pouvait pas mieux correspondre à son attente.

Toujours à la recherche de cet idéal, Sachs énumère ses tentatives qui échouent une à une. L’amitié avec Cocteau, puis avec Max Jacob, son mariage en Amérique, sa liaison avec Henry Wibbels, sa volonté d’être publié, son rapport à l’écriture.  Sachs tente à chaque fois de se l’expliquer puis, conscient de sa responsabilité, de s’excuser ou de regretter. Le talent de Sachs réside dans l’écriture de sa vie puisqu’elle lui permet d’avoir un regard plus nuancé sur des faits en apparence immoraux ou scandaleux. En ce sens Sachs est moraliste envers lui-même puisqu’il se juge sans cesse. Olivier de Magny écrit à ce propos dans Les Lettres nouvelles : “ Hygiène curieusement efficace. Maurice Sachs : un moraliste comme l’entend le Cardinal de Retz au sens duquel il est d’un plus grand homme de savoir avouer sa faute que de savoir ne la pas faire. ”[96] L’autobiographie lui permet de dévoiler ce qu’il croit être son vrai visage ; et c’est aussi ce qui a déplu à la sortie du livre,  l’auto-justification, le style repentant, la volonté d’auto rédemption enlevaient à Sachs l’insolence pour laquelle il était réputé. La Chasse à courre, par contre, répondit aux attentes des lecteurs qui voyaient là un Maurice Sachs conforme à sa légende, libertin, opportuniste, paresseux, amoral. Or Le Sabbat reste le récit d’une descente aux enfers que Sachs excelle, non pas à avouer, mais à raconter. Son immoralité se trouve peut-être ici car malgré ses remords, il garde une certaine complaisance à citer tant d’événements amoraux. Il sait qu’une telle vie peut intéresser le lecteur et il est conscient du rôle qu’il a joué durant ces années. Il y a là un mélange de fierté et de regrets que la littérature change en œuvre d’art. Sachs écrit aussi pour se créer un autre Moi, différent du premier, alcoolique, escroc, raté. Mais son œuvre ne lui renvoie que son propre reflet, La Chasse à courre en est le parfait exemple. Sachs n’est pas devenu un autre homme au lendemain de 1939. Il faudra attendre 1943. De tout cela, il en est parfaitement conscient comme le stipule le post-scriptum au Sabbat envoyé aux éditeurs en 1942, et qui se situe dans la chronologie, à la fin du récit de La Chasse à courre :

 

J’avais bien cru sortir de cela, sortir de moi ; trouver en ce monde une vie selon les Sociétés et la civilisation qui nous sont familières. Puérilement désireux d’être en règle, de rentrer dans la loi, je n’y suis pas parvenu. On dirait qu’il me suffit de vouloir me rallier aux modes, à l’espérance de la communauté pour que tout en elles me soit occasion et tentation de la trahir. Je raconterai peut-être un jour ma guerre lâche, mes aventures de l’après-guerre, d’ignobles compromissions, la mêlée dans un monde en déroute. Mais je n’en ai nulle envie. Me refaire une âme c’était toute mon ambition. Je n’y ai encore pas réussi.[97]

 

D’une certaine façon, l’ordre signifiait pour Sachs se ranger, avoir une existence plus sage, rien de plus. Son malaise naît d’une impossibilité à se trouver en dehors de la littérature qui présente un autoportrait, sans concession. Comme pour ses amis, Sachs reste lucide sur son existence en tentant de se trouver par l’écriture, mais aussi en partant comme travailleur volontaire à Hambourg. Ce malheur est dû aussi à une solitude constante. De même, c’est à cause d’un manque affectif qu’il s’est adonné aux plaisirs faciles de (sexe, vol, alcool, argent, etc.).

 

Il y avait des jours vraiment où je sentais en moi une solitude éternelle ; seul je l’avais été dès mon enfance, toute ma jeunesse – isolé plutôt que seul, mais cela m’affectait de la même façon et je croyais entendre mon pas solitaire résonner en moi et autour de moi jusque dans les cavernes désertes de l’avenir. Je me durcissais alors pour ne pas me plaindre et, désespéré de n’en pas connaître qui voulût tout à fait que je lui appartinsse, je courais plonger dans les plaisirs, comme on se jette à l’eau.[98]

 

Cette souffrance morale qui le suit du début à la fin (très tôt, Sachs souffre du désintérêt de Cocteau, de Gide, de Paulhan) reste une obsession chez l’auteur. Il a le sentiment permanent d’être abandonné, du moins d’être sans attache réelle. Son mode de vie est fondé sur cette solitude, ce sentiment d’abandon, cette liberté forcée. Il est piégé par un sentiment individualiste fort et le besoin d’appartenir à une communauté. Jean-K. Paulhan écrit à ce propos : “ Sachs vit et survit dans un monde dont les règles lui sont étrangères, où ses gains matériels, ses conquêtes sexuelles sont toujours éphémères, où il n’atteint jamais ce qui seul lui importerait, l’estime de ceux qu’il admire, dont il aimerait être reconnu (Gide, Gallimard, Paulhan, malgré leurs “ gestes ”, leurs signaux, l’attention qu’ils lui manifestent), l’amour des garçons auxquels il voudrait prouver “ qu ‘on mérite d’être aimé, qu’on a le corps moche et l’intelligence adorable. ”[99]

Mais Sachs se considère aussi comme une victime de son époque. Plus qu’un parcours solitaire, sa destinée se confond avec celle de sa génération qui n’a pas vécu la première guerre et qui se prépare à la seconde. L’enthousiasme décrit dans Au Temps du Bœuf sur le toit n’est du  qu’à la logique d’un monde qui voulait renaître de ses cendres. On peut dire que cette génération sacrifiée a été prise dans l’étau des deux guerres mondiales. L’impact moral qu’a laissé la guerre dans les mentalités incitait les jeunes à jouir d’une prospérité revenue. Mais cette illusion, que Sachs a ressentie lorsqu’il a écrit La Décade de l’illusion en 1932, a porté de nombreuses personnes dans un état d’euphorie mal maîtrisé. Comment choisir l’austérité alors que l’on croyait à une paix durable ? semble dire Sachs. Son cas n’est pas seulement individuel, il est générationnel.

 

Cette vie où l’ivresse et les passions dominaient, je la crus simplement celle des “ grandes personnes ” et je me mis en devoir de la vivre ainsi que firent tous ceux de ma génération.

Génération heurtée, secouée à laquelle personne n’avait eu le temps de bâtir un squelette moral, qui s’était élevée à peu près seule, pendant la guerre, et dont l’adolescence allait se vivre dans un monde en pleine euphorie.

Mais participer à l’euphorie, sans soupçonner qu’il y a griserie, à la joie sans avoir sciemment pris part à la peine, c’est se préparer les plus fortes désillusions.[100]

 

L’analyse du personnage de Sachs est difficile puisque celui-ci se connaissait merveilleusement bien. Chaque portrait fait par un critique sur sa personnalité ou son comportement, on le retrouve dans ses textes. C’est pour cela que l’autobiographie de Sachs est à la fois un témoignage, sorte de confession d’un enfant du siècle pour reprendre le titre de Musset. D’ailleurs le rapprochement est possible car Musset décrit lui aussi l’influence de l’époque dans les mentalités. Musset est, lui aussi, une victime consciente de son époque. Marcel Arland ne s’y est pas trompé en parlant des années folles comme d’un "nouveau mal du siècle", voyant Sachs comme un écrivain typique de cette époque, à la fois personnage et monstre.[101] Mais Sachs ne se cache pas derrière un narrateur, il expose son cas au grand jour, conscient de ses fautes et des conséquences qu’elles impliquent. La comparaison est possible car Musset fait jouer lui aussi la destinée individuelle et la détermination socio-historique. Mais contrairement à Musset qui se plaint, à juste titre, d’un présent obscur, Sachs dénonce un présent (qu’il décrit vingt ans après) qui masquait cette obscurité, cette hypocrisie. Il y a du romantisme chez Maurice Sachs qui a épuisé sa jeunesse dans les plaisirs frelatés tout comme le héros malheureux de la Confession d’un enfant du siècle. Le Sabbat est un témoignage précis  d’un homme de lettres qui a profité de son époque tout en se déclassant totalement, soulignant ainsi ses limites. La Chasse à courre, quant à elle, s’intéresse d’avantage à la chronique de la guerre et aux démêlées de son auteur qu’à une tentative plus profonde de connaissance de soi. Jean-Kely Paulhan écrit dans Etudes à ce propos : “ Contrairement à beaucoup d’autobiographies qui permettent les remords, font état d’un moment de générosité inattendue, suggèrent au moins la possibilité d’un apprentissage moral, son récit de l’Occupation jusqu’à son départ pour L’Allemagne dans La Chasse à courre, sorte de descente aux enfers, n’offre pas la moindre circonstance atténuante. ”[102] Sachs passe donc par ces deux types d’autobiographies (sans compter les romans). Le Sabbat est une tentative sincère d’auto rédemption à caractère moral alors que La Chasse à courre est une chronique où la vision de la vie quotidienne du Paris occupé prédomine sur le reste. Pas de quête de soi ici mais des aventures mesquines et solitaires dans une ville qui vit de trafics et de dénonciations. La langue de Sachs reste d’une pureté classique qui contraste avec les faits relatés. L’élégance du style est une marque et un moyen pour Sachs de  réhabiliter son personnage afin d’en faire un auteur véritable. Etre écrivain reste le souci majeur surtout lorsqu’on s’adonne au genre autobiographique qui pousse l’auteur à se livrer parfois sous un angle négatif. C’est cela qui frappe à la lecture du Sabbat et de La Chasse à courre, on est étonné par cette maîtrise de la langue qui rend le propos d’une fluidité et d’une pureté étonnantes. On a l’impression, effectivement,  de lire Le Sabbat comme une lettre. Le terme de mémoire n’est pas anodin car il combine bon nombre de définitions allant dans ce sens : exposé, requête, souvenirs, etc. Le Sabbat se termine sur une note désespérée, Sachs ne se remettant pas de sa rupture avec Henry Wibbels et sombrant dans l’alcoolisme. Le début de La Chasse à courre est à l’image du livre, très spontané,  et Sachs est prêt à vivre l’Occupation en acceptant un poste de journaliste devant recueillir des interviews d’intellectuels sur le contexte politique et social. Ce sont deux tons totalement différents, un plus solennel et pathétique et un autre plus libre et ironique. Mais la nature intime de Sachs reste identique, et c’est encore Le Sabbat qui nous renseigne sur ses sentiments d’alors et sur sa conception de l’écriture intime.

 

On s’enfonce en soi-même comme dans un puits jusqu’à ce qu’on atteigne si profond qu’on retrouve une source d’eau claire. Et plus on descend en ces noires parois de soi-même, mieux on comprend cette solitude infinie dans laquelle on croit entendre résonner dans le silence de l’univers l’écho de notre voix à laquelle d’abord aucune voix ne répond. Un pas encore et ce premier son qui se perçoit ne serait-il point la rumeur lointaine de l’univers qui se renvoie l’écho de notre solitude ?[103]

 

 

C. Maurice Sachs, auteur et personnage

 

Lorsqu’on s’intéresse aux ouvrages et aux articles qui sont consacrés à Maurice Sachs, on ne trouve que des références à la légende du personnage mondain et scandaleux qu’il était. Les oeuvres publiées de Sachs font avant tout ressortir la vie tumultueuse de son auteur au point d’occulter toute l’originalité de sa création. Rappelons que Sachs n’est pas seulement le mémorialiste du Sabbat, il est aussi romancier, chroniqueur, dramaturge, critique, essayiste, poète (Citons La Chevauchée d’hiver, recueil de poèmes inédit de Sachs mis en vente par Michel Castaing après la guerre.), etc. Mais son incapacité à écrire une fiction dans laquelle son personnage n’interviendrait pas l’a conduit à ce que l’on ne parle que de sa légende. Toute son œuvre est une autobiographie où il est incapable de sortir de lui-même ; que ce soit dans la chronique ou dans le roman, les mêmes thèmes y sont abordés. Il est son propre personnage. Pour autant Sachs a écrit cinq romans, ce qui est important aux yeux de son œuvre littéraire. De plus, Le Voile de Véronique et Abracadabra sortent de l’univers que l’on a l’habitude de voir. Le premier est un conte mystique alors que le second est un conte de fée.

 

 

1- Une volonté romanesque

 

Le roman pour Sachs est le genre par excellence. Durant son existence, il rêvera d’écrire le grand roman qui le rendrait célèbre et lui donnerait une place dans la littérature. Il ne l’écrira, en quelque sorte, jamais.  On sait quelle importance a pris ce genre depuis le XIX è siècle et quelle évolution il a suivi au début du XX è. Sachs en est conscient et sait que la renommée d’un Proust d’un Giono ou d’un Malraux tient aussi à ce type de création, mais voilà, Sachs ne se sent pas capable d’écrire une fiction. Durant toute sa vie, il passera par des détours (souvent autobiographiques) pour y parvenir mais sans jamais se satisfaire du résultat. Alias en est l’exemple parfait. D’un côté Sachs en est fier puisqu’il porte la fameuse signature n.r.f. et qu’il est son véritable premier roman mais de l’ autre il est conscient des défauts majeurs qui le caractérisent. Pourtant Le Voile de Véronique présageait une carrière de romancier puisque Sachs créait à la fois deux personnages originaux, une réflexion sur la foi ainsi que sur l’amour impossible. Mais il allait être entraîné très vite dans les soirées folles du Bœuf sur le Toit, et son imaginaire trahi par une soif terrible de vérité. La vie artistique allait l’emporter sur la création. Le jeune Sachs est alors davantages préoccupé par l’existence d’un Cocteau, d’un Max Jacob ou d’un André Gide que par la création d’une oeuvre singulière qui se détacherait de son environnement. On lit dans ses mémoires et sa correspondance cette obsession du roman, roman qu’il n’arrivait pas à concevoir, à déterminer clairement.

Ce que j’ai éprouvé à propos de l’amour me fournit un mauvais thème de Mémoires, un bon thème de roman, en projetant vers un autre sexe des passions vécues (Proust fit de même pour Albertine).

Mais où nouer ce roman ? où le situer ? Comment réunir autour d’une seule intrigue les personnages dissemblables que je suis et que j’ai connus ? Comment exprimer cette gouaille, ce mépris et mon optimisme désabusé, et mon scepticisme passionné ? Comment exprimer la pitié et le dégoût que m’inspirent les hommes ? La gravité et la frivolité ?[104]

 

Ce qu’écrit Sachs est très intéressant : pour lui, le roman va ou les mémoires ne peuvent aller, il permet d’aborder des thèmes que l’autobiographie ne pourrait pas traiter comme il le souhaiterait. De plus, le roman permet la transposition des sexes. Sachs aurait pu transposer ses réflexions sur l’amour sur un couple hétérosexuel ; ce qui, dans le roman, aurait été plus convenable à l’époque, plus universel disons.

 

Puis Sachs se perd dans des projets insensés :

Et puis écrire un volume du format d’Ulysse, se donner trois ans pour l’écrire.[105]

 

Son passage au séminaire, bien que mouvementé, lui a permis de réfléchir sur la foi, le désir et l’impossibilité des deux états. Le drame de Véronique réside dans cette impossibilité de mêler religion et désir. Cette curieuse histoire d’amour impossible qui se termine dans un bain de sang annonce  très tôt le pessimisme de Sachs. Dès l’âge de vingt ans, il sait que les l’amour apporte autant de souffrance, si ce n’est plus, que de satisfaction.

 

Véronique pleurait parce qu’au milieu de sa joie elle avait découvert sa douleur et que pour la première fois elle pensait à sa vie entière et qu’elle eût pu rencontrer Thomas avant de s’être donnée à Dieu.[106]

 

On sent l’influence d’un Jouhandeau et de Monsieur Godeau intime, paru deux ans plus tôt. L’amour sublime, pour employer une expression de Benjamin Péret, est contrarié par les instances de la foi et du désir de pureté. Le style solennel renforce le sentiment du pathétique qui corrobore le drame qui se joue. Avec ce roman, Sachs réussit à faire intervenir des thèmes qui le touchent personnellement mais sans jamais se mettre en scène explicitement. Une seule explication peut être donnée, il n’a que vingt ans et sa vie est encore devant lui. Il ne peut donc se mettre en scène autrement qu’à travers une fiction et des personnages.  Dès 1932, il se met, en effet, à écrire à la première personne. Seul Abracadabra écrit en 1940 échappera à la règle. Mais c’est aussi un signe particulier puisque ce roman est celui qui échappe le plus à la biographie. L’utilisation de la troisième personne permet une liberté créatrice que la première ne peut accomplir pleinement. Alias, Chronique joyeuse et scandaleuse ainsi que Histoire de John Cooper d’Albany sont trois romans écrits à la première personne. Abracadabra est de ce point de vue surprenant, puisque Sachs non seulement le déconsidère mais l’ignore totalement. Contrairement à Alias et à Histoire de John Cooper, ce conte merveilleux n’est jamais évoqué dans ses mémoires, et pourtant il réussit là un roman tout à fait singulier, qui diffère totalement de la production des années trente-quarante. C’est un conte relativement épais et qui semble avoir été écrit assez rapidement, ce qui est rare car Sachs mettait des années à voir ses projets aboutir. Bien que se déroulant dans le Paris qu’il fréquente depuis vingt ans, l’histoire de ce conte merveilleux est moins une chronique de l’époque qu’une tentative d’échapper à une certaine réalité. La fiction est bien réelle ici ! Sachs invente une histoire originale et ne cesse de créer de nouvelles situations, des dialogues imagés, des scènes touchant l’univers du merveilleux et de la légèreté. C’est avant tout l’histoire, peut-être un peu naïve, en tous cas touchante, d’une amitié entre un jeune homme oisif de vingt deux ans et un nain qui apparaît un jour chez lui afin de lui redonner goût à la vie en lui montrant tous les charmes qu’elle comporte. Une histoire d’amour vient s’y greffer, puis les deux amis vivent quelques péripéties d’ordre sentimental puis financier (les deux grandes affaires de la vie de Maurice Sachs !) avant de retrouver chacun un sens à leur vie. Grain-de-Sel a vécu une grande amitié avec le jeune homme et Daniel finit par trouver l’amour grâce aux pouvoirs magiques du lutin. Ce conte que Sachs voulait plus long comme tous ses romans est un contre point à ses thèmes de prédilection. Même s’il est question de pauvreté, d’amour malheureux, de vie parisienne et d’ennui, à chaque problème existe une réponse. Sachs n’y croit pas, bien entendu, mais joue le jeu du roman. Le genre romanesque lui permet d’inclure une telle philosophie. La recherche de la vertu est aussi le but du récit. Grain-de-Sel est en quelque sorte le mentor de Sachs, le modèle de vertu par excellence. Et Daniel, le jeune homme un peu oisif qu’il était à cet âge. Mais la transposition est inutile, puisque ce qui compte est la recherche du bonheur à travers la vertu et la générosité. Car Sachs l’a maintes fois prouvé, il était généreux et son écriture traduit souvent cet état d’esprit. Il résume son roman à Alice Bizet en ces termes.

 

C’est l’histoire d’un jeune garçon riche qui s’ennuie. Le nain Grain-de-Sel, qui est fée, vient le voir et, pour le distraire, le, conduit à Joconde, capitale des fées, où les fées et les hommes vivent ensemble. Cela n’amuse guère le jeune homme Daniel que la richesse abêti. Même une belle jeune fille qu’on lui montre ne l’émeut pas. Le nain dépité le reconduit à Paris et suscite une grue qui le ruine. A travers la pauvreté, ce jeune homme niais commence à prendre de l’intelligence. Peu à peu, la vie se revalorise. Quand, enfin il comprend que la femme qu’il aimait et qui l’a ruiné était le double féerique de la Belle au bois dormant. Il la retrouve et l’emporte. Il a compris le sens profond de la vie.[107]

 

Cette lettre est importante car il existe très peu de documents sur ce roman passé inaperçu lors de sa sortie. Même Sachs l’évoque très peu, ce qui est curieux pour quelqu’un qui avait tant de peine à écrire. La rédaction de ces deux cent vingt cinq pages ne le satisfait pas. Là encore il semble mépriser son roman. Comme Sachs, le personnage de Daniel est un oisif un peu désabusé que l’amour et les peines financières poussent à l’action. Daniel se démène comme il peut pour nourrir son ami, tombé malade à la suite de plusieurs incantations. Sachs écrit à propos de leur amitié :

La vie de Daniel se divisait en deux modes d’être bien distincts. L’un que nourrissaient la solitude, l’amour, les difficultés infinies que suscitait, par son absence même, l’introuvable argent ; l’autre qu’emplissaient l’amitié, le rire joyeux de Grain-de-Sel, l’apaisement indéniable qu’il ressentait à le retrouver dans leur petite chambre.

Un ménage de garçon a bien du charme ; tout s’y établit selon la camaraderie, l’aise, une chaste impudeur. Les voix s’y accordent parce qu’on parle la même langue. On évite, surtout cette rivalité des sexes qui fait tant de mal dans les relations d’homme à femme. C’est la raison pourquoi Daniel ressentait une vraie joie à retrouver son ami, mais ce bonheur était souvent gâté par l’anxiété que lui causait une situation financière dont il dissimulait toutes mes misères.[108]

 

Dans ce roman, Sachs a peut-être réussi à sortir de lui même. On retrouve bien évidemment un arrière plan personnel, mais qui ne le fait pas lorsqu’on écrit un roman ? Ce roman ou ce conte joue avec un certain caractère enfantin propre au genre auquel il appartient; les valeurs fortes tel que l’amour, le courage, l’amitié, la chaleur humaine y sont mis au premier plan. Le ton y est varié, tantôt léger, tantôt réaliste. On n’est pas loin, parfoi,s de la détresse de certains personnages d’Emmanuel Bove ( dans La Coalition par exemple) où la recherche de l’argent devient une obsession et les conduit à une ruine, non seulement financière, mais morale. Enfin, Sachs écrit son conte en pleine déclaration de guerre. Il vient d’être démobilisé et écrit un roman en total décalage avec la situation politique et sociale. Là où il aurait pu écrire quelque chronique (qu’il écrira dans La Chasse à courre mais en 1942), Sachs s’essaie au conte merveilleux. Là encore il surprend et peut être considéré désormais  comme un véritable romancier. Sachs est à la fois quelqu’un qui s’attache à la réalité, en témoignent ses chroniques et ses récits de souvenirs ; mais qui est en total décalage avec celle-ci. C’est un individualiste forcené qui semble vivre dans un autre temps, une autre dimension. A chaque fois, il tente de déjouer cette réalité, souvent sordide et morne par quelque échappatoire. Ici, Sachs écrit un conte initiatique en totale adéquation avec les règles du genre tout en y mêlant un imaginaire personnel et une chronique sensible du Paris d’avant-guerre.

 

2- Le roman autobiographique

 

A ces deux romans s’ajoutent Alias, Chronique joyeuse et scandaleuse et Histoire de John Cooper d’Albany, les trois romans autobiographiques de Maurice Sachs. Les deux premiers traitent de la vie de Blaise Alias jusqu’à son départ pour les Etats-Unis alors que le dernier est plus large, mais partagé aussi entre Paris et l’Amérique. Chacun de ces livres a son histoire propre. Alias est le seul roman paru du vivant de l’auteur et c’est son échec littéraire et commercial qui a contribué, pour une bonne part, aux ennuis de Sachs, qui dès lors, s’est vu refuser systématiquement ses manuscrits. La critique de Jean Vaudal parue en 1936 dans la N.R.F. donnait déjà le ton “ On trouve dans ce livre un tour passablement proustien. Ce n’est pas une ressemblance, à peine une allusion et tout extérieur. A travers ces histoires de pédérastes, de fantoches mondains et de religieux, l’auteur ne tient pas à dépasser le pittoresque. On voit bien pourquoi on lit ce livre, puisqu’il amuse ; on voit plus difficilement pourquoi il a été écrit. Dans cette difficulté tient peut-être son secret, s’il faut lui en supposer un. ”[109]

Critique on ne peut plus sévère, mais Sachs est conscient de la valeur littéraire de son livre. Pour lui, il est d’avantage un exercice d’entraînement qu’une œuvre véritablement aboutie. Sachs se décide enfin à mettre en scène dans un roman le Paris des années folles dans ce qu’il a de plus consternant, de plus hypocrite et de faux. Ce livre est une critique acerbe et ironique des gens qui le fréquentent au quotidien et le jeune Alias doit faire son initiation en leur compagnie. On note ici les thèmes chers à Sachs, d’un côté l’immoralité, la précarité, la liberté (véritable devise de Sachs ! ) et de l’autre l’amitié, l’amour et l’art. Texte libertin s’il en est, Alias est au roman sur les années folles ce qu’ Au Temps du Bœuf sur le toit est à la chronique de l’entre-deux-guerres ; la présence du personnage de Blaise Alias revenant systématiquement dans les deux œuvres.  Le ton est identique, léger et propre aux aventures basses et sexuelles qui se déroulent. C’est aussi la première fois que Sachs peut s’épancher sur son entrée dans les milieux littéraires et religieux. Son arrivée au séminaire développée très longuement dans Le Sabbat, prend ici une forme typiquement romanesque. Sachs se sert de son expérience afin de proposer une quête initiatique à son personnage. La vie au séminaire est un enfermement solitaire qui contraste totalement avec les folies qui se déroulent au dehors. Les règles y sont strictes et le jeune Sachs-Alias décrit son quotidien avec précision un emploi du temps monastique et rigoureux. On sait qu’un tel personnage ne peut demeurer longtemps dans un lieu aussi obscur ; et c’est aussi cette dualité  qu’essaie de montrer aussi bien le personnage d’Alias que l’écrivain Sachs. Le roman, lui, se termine par le départ d’Alias du séminaire qui  retrouve cette fameuse liberté sans cesse remise en cause.

 

“ Il y a quelque chose qui fait autant de plaisir que d’arriver dans un Saint lieu, c’est d’en partir. ”[110]

 

Sachs commence, avec ce roman, son travail sur son personnage, il sait que son parcours est singulier et que ses rencontres (Cocteau, Maritain, Gide) le servent. Il intègre le tout et opte pour le roman. (29 ans étant un âge trop précoce pour écrire une autobiographie, et La Décade de l’illusion traitait déjà des années folles.) André Franck note dans la préface du Voile de Véronique : “ Dans les romans, la même société sert de bas-relief à la vie et aux aventures d’un personnage (toujours le même) qui étudie les formes et se sert des aspérités. (…) Ainsi le mémorialiste et le romancier se séparent peu. La part de l’imagination, de la création peut sembler mince dans l’œuvre de Sachs. Lui même écrivait “ Je ne suis sans doute fait que pour écrire des mémoires, il faudra bien écrire cela et cela seul. Je ne suis pas romancier, à mon regret. ” Curieuse transformation de l’autobiographie sur le plan du roman. L’exégète pourrait s’occuper longtemps à comparer les sentiments, les évènements. Le Sabbat et La Chasse à courre sont des tapisseries dont Alias, La Chronique joyeuse et scandaleuse, John Cooper d’Albany ont volé les fils pour tisser une nouvelle toile où le dessin reste souvent le même. Son œuvre, comme sa vie, reste un damier : de grandes cases où s’amoncellent les souvenirs, de petites cases pour la création. ”[111]  Sachs décrit en fait un monde qui est le reflet de son personnage, à la fois frivole et tendre, hypocrite et sincère.

La question que l’on pourrait se poser est la suivante : pourquoi avoir essayé absolument d’écrire un roman ? Sachs n’écrit-il pas tout ce qu’il a envie d’exprimer à travers ses œuvres autobiographiques ? Chercherait-il un autre style qui, comme il a été dit précédemment, permettrait d’autres sortes d’évocations à caractère universel. En fait, Sachs voulait briller dans tous les genres et le roman est au XX è siècle celui qui triomphe. Céline, Queneau, Malraux, Green, Montherlant, Nizan sont avant tout de grands romanciers qui renouvellent le genre. Mais il ne parvient pas tout à fait à sortir de lui même. Son personnage l’obsède et il ne peut pas l’éviter (excepté dans Abracadabra). Histoire de John Cooper d’Albany, son dernier roman (le roman picaresque de Maurice Sachs a t-on coutume de dire) aurait pu être le grand roman de Maurice Sachs s’il l’avait achevé puisque les thèmes qui lui sont chers passent par une construction plus élaborée, une psychologie plus fouillée, une intrigue intéressante. Le livre est épais et permet des détours et des formes originales inédites jusqu’à présent chez lui. Ce texte qu’il définira lui-même comme un roman picaresque emprunte les couleurs du roman d’aventure, du roman réaliste à la manière d’un Paul Nizan, du roman policier et du roman sentimental. C’est un parcours initiatique qui conduit le héros des salons aristocratiques au milieu littéraire et révolutionnaire en passant par le vol et l’enquête policière. Le personnage de John Cooper, là encore n’est qu’un reflet évident de l’écrivain, qui lui aussi a su s’infiltrer dans ces différents milieux. Ce qui est intéressant, c’est qu’il a tout de même su se différencier d’Alias et de Chronique joyeuse et scandaleuse par l’autobiographie. En effet, si l’on suit l’écriture des différents ouvrages de Sachs entre 1935 et 1942, on s’aperçoit que Le Sabbat est en fait une réécriture plus fouillée, plus travaillée et plus profonde d’Alias : La sortie de l’école, l’intrusion dans les milieux littéraires, le passage au séminaire, les expériences sexuelles, etc. La Chasse à courre, quant à elle, s’inspire directement de Chronique joyeuse et scandaleuse puisqu’il est question dans ce roman de trafics de tableaux, d’homosexualité, de chronique parisienne, de libertinage, d’immoralité etc.

 

Mais quelle était précisément votre occupation ? me dira t-on, quel est au juste ce métier de coursier ? Voilà : on entre chez un marchand, on perd une heure à l’écouter dire des riens, on regarde ses toiles, on en parle avec lui ; on va chez un concurrent, on attend, on entend dire qu’il a besoin d’un tableau comme on vient justement d’en voir un que l’autre possède, ou qu’un troisième saurait se procurer. Puis de l’un à l’autre on intrigue, et si l’on réussit une vente, on touche dix pour cent. Ces affaires se font mal dans la rue où chacun connaît un peu le stock de son voisin, mais un courtier peut trafiquer de la rue de Seine à la rue La Boétie avec plus de succès. Cela n’est pourtant pas le plus profitable. Ce qui rapporte, c’est de découvrir un client particulier et de lui porter à domicile des toiles qu’il paie leurs prix.[112]

 

Après l’échec des deux livres dont le second ne verra le jour qu’en 1948, Sachs a recours à l’autobiographie afin de rendre compte véritablement de ces différents épisodes et de partir sur d’autres bases littéraires. Il croit en la qualité du Sabbat puisque celui-ci ne cherche pas à provoquer son lecteur mais au contraire à l’instruire et lui permet de se justifier auprès de lui. On passe donc d’un ton provocateur à un ton plus sincère, plus réfléchi. Débarrassé de ces problèmes après un retour complet sur ces questions d’identité, Sachs peut retourner au roman. Ce sera Abracadabra, qui suit l’écriture du Sabbat, en 1940, puis Histoire de John Cooper d’Albany commencé en 1941. On sent à la lecture de ce dernier roman, une maîtrise plus nette du genre. La théorie romanesque de Brasillach, telle qu’elle est présentée dans Les Sept couleurs et qui préconise l’éclatement des formes narratives, intervient dans le roman de Sachs qui mêle lui aussi récit, dialogue, lettre, journal intime. On sent une volonté d’apporter quelques nouveautés au genre. Sachs avait projeté une construction si rigoureuse que le livre fut écrit dans le désordre, ce qui explique les carences de ce roman inachevé. Les thèmes chers à l’auteur reviennent néanmoins pour encadrer et donner forme à l’intrigue : la liberté, l’individualisme, le trafic, le vol, l’amour, le départ pour les Etats-Unis, la compromission. Mais l’essentiel n’est pas là puisque le roman s’applique à jouer avec la fiction. Ce roman est peut-être l’ancêtre de l’auto fiction telle qu’elle existe aujourd’hui, puisque le Je narrateur et les éléments biographiques participent à l’intrigue romanesque. Là encore, le lecteur assiste au parcours initiatique d’un personnage qui découvre les milieux parisiens et qui se perd dans diverses aventures plus ou moins cocasses. La volonté du romancier est aussi de rendre hommage aux romans espagnols du XVII è et XVIII è siècle qui mettent en scène des aventuriers espagnols. Chaque chapitre du roman est présenté à la manière d’un Cervantès dans Don Quichotte ou d’un Scarron dans le Roman comique avec humour, ironie et distance narrative. La référence est explicite et Sachs joue avec tous ces codes romanesques.

 

Chapitre sixième

Où John Cooper s’intéresse à la Palinodie, déjeune au restaurant, pense à un morceau de plomb et se promet d’éclaircir une singulière affaire policière.[113]

 

Chapitre septième

Dans lequel John Cooper se mêle de ce qui ne le concerne pas et s’aperçoit que cela peut le concerner quand même.[114]

 

 

Ce roman picaresque est également la peinture d’un caractère libre qui tente de faire son éducation sentimentale auprès de divers milieux (mondains, pauvres, étudiants, littéraires, etc.) et qui finit toujours par s’en échapper afin de se retrouver. La solitude est inévitable et les héros de Sachs finissent par quitter ce monde tant convoité. Le but qu’ils se fixent finissent par les lasser, ce qui entraîne toute une séries d’aventures.  C’est en cela que Blaise Alias et John Cooper ne sont que les personnages pseudonymes de l’auteur.

 

“ Pauvre John ! me disais-je, tu es bien bas ! ” Et c’était vrai. Abîmé dans le vacarme du plus imbécile univers, porté de musique en chanson, de bar en boîtes, à l’irrémédiable fange. Ballotté de chair en corps, dans la turpitude. Bercé d’amour en amitié jusqu’au désespoir. Inutile aux autres et à moi-même.[115]

 

Ce roman est aussi la synthèse de l’esthétique sachsienne car il est à la fois une référence aux romans classiques et au style picaresque, intégrant quelques nouveautés modernes comme l’éclatement des formes et l’utilisation du Je autobiographique.

 

La boucle est ainsi bouclée ; quelque soit l’instance narrative, le "Je" personnage ou mémorialiste ne parvient pas à sortir de lui-même. Le personnage et l’écrivain ne font souvent qu’un et tous deux abordent l’existence sous le même angle ; passant du vacarme du Bœuf sur le Toit au silencede la cellule de Hambourg.

Roger Nimier analyse ainsi le rapport étroit entre Sachs auteur et Sachs personnage qui, selon lui, est le moyen de rencontrer ce type de littérature : “ Le lien entre sa veulerie, ses enthousiasmes, ses mensonges, ses vols, son espoir de résurrection, c’est uniquement la littérature et – avant elle – l’idée qu’il est un personnage de roman en liberté. ”[116] Personnage de roman en liberté : Sachs, malgré sa disparition prématurée, a largement participé à créer ce concept à travers ses romans. Chaque histoire est la sienne, déguisée, maquillée, amplifiée ou simplifiée, qu’importe, elle est le moteur de la création et de la réflexion. La littérature se trouve d’abord dans la vie. Sachs est un personnage littéraire qui vit indépendamment de l’outil livre avant de s’y insérer. Ce n’est qu’après que la vie s’insère dans littérature.

 

Le personnage de Sachs, aussi connu que l’écrivain, participa après sa mort à la redécouverte de son auteur. En effet, son destin surprenant en a fait une figure à part dans le monde littéraire. Glorieux d’une réputation sulfureuse qui courait sur lui dans le milieu littéraire français avant son départ pour l’Allemagne, Sachs ne préméditera pas, celle plus dramatique, d’une gloire posthume auréolée d’une légende plus noire. Car après le Sachs mondain, paresseux, alcoolique vint s’ajouter celui moins glorieux de collaborateur puis de martyr. Comme d’habitude chez Sachs, on jongle entre deux mondes, souvent les plus éloignés les uns des autres. Ici, on passe de l’opportuniste qui travailla un temps au service de la Gestapo à  la victime du carnage de la guerre.  C’est ce personnage là,  posthume que nous allons redécouvrir ici.

 

III La légende de Maurice Sachs

 Il vécut de sa mort, à l’opposé des humains, sa mort le ressuscite dans les esprits.[117]

 

Lorsque Le Sabbat est publié en décembre 1946, le succès est immédiat. Le livre se vent à plus de vingt-cinq mille exemplaires, puis très vite, se trouve sur la liste du pris Sainte-Beuve. Un an plus tôt, Violette Leduc attendait désespérément des nouvelles de Sachs parti voici deux ans comme travailleur volontaire à Hambourg. Lorsqu’on apprend la disparition de Sachs, les hypothèses les plus folles courent sur lui. Certains doutent de sa mort, d’autres affirment l’avoir aperçu dans Paris, boulevard Saint-Germain.[118] On évoque aussi son départ pour le Moyen-Orient. Certains plus lucides s’étonnent de ne pas le voir revenir alors que ses livres se vendent très bien. Pour ceux qui croient en sa mort, on divulgue qu’il s’est fait dévorer par des chiens dans sa cellule de Hambourg pour avoir dénoncé d’autres compagnons de camp.[119]. Cette légende grotesque et racoleuse est démentie en 1951 par Etienne Guélaud et Henri Perrin qui, après une enquête poussée, conclurent à une exécution. Sachs, épuisé par de longues marches imposées par les SS à la veille de la libération des camps, fût abattu en compagnie d’un autre prisonnier au bord d’une route le 13 avril 1945. Mais cette vérité ne semble pas convenir à ceux qui voit en ce destin une occasion de créer une légende.  C’est pourtant celle-ci que les historiens garderont.

Du coup, les écrivains ayant connu le personnage se mettent à écrire sur lui, l’évoquant dans leur mémoire, l’intégrant dans leurs textes critiques, changeant parfois leur avis à son propos. Des portraits de Sachs parcourent beaucoup de livres durant les années 50. Nous allons nous y intéresser pour quelques-uns d’entre eux.

 

            "Une bonne grosse gloire tardive"

                                                                                                                                                       

1- Un auteur reconsidéré

 

A la mort de Sachs, les plus grands critiques et écrivains s’empressent de le lire et d’éditer leurs critiques dans les revues les plus prestigieuses. Son œuvre est quasiment inconnue et on ne la découvre que dès 1946. Nadeau, Etiemble, Stéphane y font les éloges que l’on attend. On reconnaît en lui le chroniqueur sensible et le portraitiste inspiré. En effet, entre 1946 et 1959 un livre de Maurice Sachs paraît chaque année, sorti d’outre-tombe. Bien évidemment, un tel destin méritait de passer à la postérité et Gallimard publie, après Corrêa, les textes majeurs de Sachs dont on court apporter les manuscrits confiés à quelques amis avant le départ pour l’Allemagne. Sachs passe du statut d’artiste marginal et douteux à celui de grand écrivain. On se passionne tout d’un coup pour son talent de conteur et son destin singulier. Il n’est plus le parasite mondain dont on refusait les textes, il devient l’exemple même du personnage trouble, ambigu et doué de son époque. Il devient ainsi en quelques temps le représentant d’une génération, l’enfant terrible des années folles, puis une victime absurde de la guerre. Mais c’est oublié que Sachs a fréquenté un temps la gestapo et certains écrivains accablent l’homme en dépit de ses talents littéraires. En 1947, Le Sabbat n’obtient pas le prix Sainte-Beuve, Aragon puis Max-Pol Fouchet s’opposent à décerner le prix à un écrivain collaborateur. Si l’auteur est globalement encensé, il pèse malgré tout sur lui des attaques relatives à son départ en Allemagne. On sait qu’il était en contact durant un temps avec des agents de la Gestapo qui l’avaient engagé afin de s’infiltrer et de dénoncer des réseaux de résistance . C’est en refusant de dénoncer un médecin qu’il fut alors emprisonné. L’ambivalence chez Sachs est constante même dans les pires tourments de l’Histoire. C’est en cela que son personnage reste fidèle à lui-même.

Durant les années 50, les textes de Sachs seront tous édités. Avec le recul, il passe pour le chroniqueur important des années folles. Son ironie et son écriture le rangent parmi les moralistes libertins de ce siècle. Son œuvre séduit part son aspect anecdotique et scandaleux mais aussi par le mal de vivre que l’existentialisme a pu étudier. L’exemple des Journées de lecture de Roger Nimier est significatif puisqu’il propose d’étudier brièvement l’esthétique des grands auteurs de ce siècle. On trouve aux côtés Maurice Sachs,  Gide, Jouhandeau, Cocteau ; bref ses anciens maîtres. Mais très vite l’homme prend le pas sur l’écrivain et l’on évoque coup sur coup la personnalité de Maurice Sachs. Le personnage qu’il était alors dans ses propres romans devient celui qui vit dans les œuvres des autres. Prenons l’exemple de Jean Cocteau pour commencer. Alors qu’ils avaient rompu toute relation depuis plusieurs années, laissant un goût amer chez le jeune homme,  il revient sur la personnalité de Sachs et sur son attachement pour lui. Encore une fois, la mort de Sachs a permis son rachat auprès de beaucoup de personnes. Comme souvent, la mort élève ses victimes au rang supérieur. On les rehausse, on loue leurs qualités lorsqu’ils étaient encore de ce monde. On célèbre davantages les qualités d’un homme une fois disparu. Sachs n’échappe pas à la règle, et il passe tout d’un coup de l’escroc individualiste à l’homme généreux et plein de charme.

 

Maurice Sachs avait un charme extrême. Ce charme s’affirme après sa mort.(…) Je le répète, il donnait plus qu’il ne prenait et prenait pour donner.[120]

 

Malgré tout (Cocteau est revenu sur le portrait que Sachs a fait de lui dans Le Sabbat), Cocteau fait un portrait sincère de son ancien compagnon. Il analyse son comportement avec sa volonté d’écrire. Il rend hommage au "travailleur paresseux" qu’il fût durant toute sa carrière littéraire, à l’homme passionné par la vie et dont la littérature était avant tout un témoignage du vivant, un hommage vibrant à l’amour, à l’amitié, bref aux rencontres. Pour quelqu’un qui se nourrissait du vécu, il était normal qu’on lui rende hommage dans les genres littéraires qu’il affectionnait.

 

Maurice Sachs est l’exemple type de l’autodéfense contre un envahisseur. Plus il offense plus il se frappe. Et il se frappe aussi la poitrine selon le rite de ses coreligionnaires devant le mur de Jérusalem. C’est par ce vertige de coups qu’il fascine et connaît le succès posthume. Mais son cynisme n’intéresserait personne s’il n’était qu’aveux et mensonges. Il intéresse parce qu’il est d’ordre passionnel. Maurice avait la passion d’autrui et de son propre personnage. Ses œuvres sont le terrain de la lutte qu’il mène entre ces deux sentiments. Sa jeunesse l’empêche de les faire cohabiter. S’il veut vivre, il faut qu’il tue. Mais il ne vise que la personne  visible. L’autre lui échappe. (…) Si je cherche à me rappeler Maurice, ce n’est pas dans ses livres que je le trouve. C’est dans les années passionnantes où la politique des lettres divisait nos milieux, les allait, les opposait. Maurice courait d’un camp à l’autre. Il ne trahissait pas. Il écoutait, riait, aidait, se mettait en quatre afin de se rendre utile. Je le grondais souvent.

Puis Cocteau conclut gravement :

Pauvre Maurice. S’il n’avait pas été l’avant-garde d’une époque où les commandos de toute sorte furent à la mode, que saurait-on de lui ? Je l’approuve d’avoir donné un air de force à ses faiblesses. Bon gré, mal gré, ma morale exige que j’excuse la sienne, que je l’accueille dans mon Panthéon.[121]   

 

On s’intéresse à ce personnage immoral comme à un  personnage célèbre de roman. On utilise ainsi son double statut, celui d’auteur-personnage. On s’attache à la fois au style de l’écrivain et à la figure du personnage.

“ On aime à penser qu’il fut notre écrivain le plus dépensier depuis Balzac ”[122] écrit Nimier en 1960. Sachs est auréolé d’une véritable légende.

 

2- L’homme et son œuvre

 

Les critiques qui écrivent sur l’œuvre de Sachs ne peuvent dissocier son écriture de son mode de vie tant les deux étaient étroitement liés. Il faut, pour analyser précisément son esthétique, rentrer dans les menus détails de sa biographie. Sachs, du reste, n’a cessé de l’affirmer, la vie est plus importante que l’art. C’est avant tout son expérience qui est littéraire puisqu’elle s’appuie sur des thèmes que le livre tend à développer. Quête initiatique, amours difficiles, rencontres, descriptions, portraits, expression de la souffrance, volonté de liberté, etc. A plusieurs reprises, il affirme dans ses livres vouloir avant tout profiter de l’existence que de vivre en ascète pour avoir une œuvre.

 

C’est le moment où un jeune homme doit faire preuve de sérieux et celui où les esprits poétiques se grisent du plus de fantaisie, le moment où l’expérience de la vie servirait à quelque chose, où celle des livres ne sert à rien.[123]

 

La crise du "Moi moderne" telle que Foucault la définit dans Les Mots et les choses se retrouve dans les textes de Sachs. La vie, le langage a entraîné une problématique de l’homme  définie comme subjectivité illimitée, et Sachs en est un exemple au milieu des années folles. Son cas passionne les lecteurs des années 50 et 60 qui y voient une aventure personnelle fascinante. L’homme et l’œuvre se confondent ainsi. Et l’on retrouve aussi bien Sachs tel qu’il était au quotidien dans les œuvres de Violette Leduc, et le personnage de roman dans La Place de l’étoile de Modiano. Le spectre de Sachs hante ainsi l’imaginaire des écrivains. Celui qui se disait incapable de création pure va devenir personnage de roman. Il fascine, il choque, il touche, il pose les vrais questions sans y apporter de réponse. Sachs s’est cherché durant toute sa vie sans se trouver finalement, sans respecter clairement les préceptes qu’il s’était inculqués, mais la littérature va faire de lui un personnage attachant parce que vulnérable et absurde. L’œuvre de Maurice Sachs est aussi un moyen pour le lecteur de se rapprocher du personnage. A la lecture, on ne peut rester indifférent à cet homme à la fois insaisissable et proche. Sachs a réussi à travers l’écriture, non pas à trouver un remède définitif à ses souffrances, mais à se confier à son lecteur. L’écriture est thérapeutique souvent, et l’œuvre de Sachs en est la preuve. Nimier parle de personnage touchant. Aucun témoin, proche de Sachs n’a pu faire de portrait négatif de leur ami. Seul  Max Jacob touché, dans son intégrité, ne lui avait pas pardonné sa trahison. Tout comme Sachs, le poète ne survivra pas au carnage de la guerre, puisqu’il meurt en 1944 au camp d’internement de Drancy.

Dans son premier roman, Modiano fait ainsi revivre Sachs qu’il fait revenir d’Hambourg pour reprendre le vie mondaine qu’il menait avant-guerre. Modiano se sert de la légende pour faire un personnage qui ressemble évidemment à l’original. Sachs est un personnage à part entière, Modiano le sait et n’a plus qu’à l’intégrer tel quel dans une fiction. (fiction qui touche le problème de la collaboration, de la religion et de la littérature.)

Je lis avec stupéfaction le nom de Maurice Sachs. L’alcool le rend volubile. Il nous raconte ses mésaventures depuis 1945, date de sa prétendue disparition. Il a été successivement agent de la Gestapo, G.I., marchand de bestiaux en Bavière, courtier à Anvers, tenancier de bordel à Barcelone, clown dans un cirque de Milan sous le sobriquet de Lola Montès. Enfin il s’est fixé à Genève où il tient une petite librairie.[124]

 

Il insère ainsi les éléments biographiques de l’écrivain pour en faire le personnage mondain que l’on connaît. Celui-ci reprend ses activités littéraires et Modiano d’y ajouter quelques variantes éxagérées qui cernent ses excès. On n’est pas encore dans la caricature mais Modiano joue avec le personnage trouble et amoral. La prosopopée est en phase avec la légende de son auteur et l’écrivain utilise ces effets afin de donner à son récit sa rapidité, son oralité et sa tonalité grinçante et scandaleuse. Puis, à l’image de l’écrivain partant pour l’Allemagne en 1942,  Modiano le laisse filer vers l’Orient, comme le souhaitait depuis longtemps l’auteur du Sabbat.

Violette Leduc fera revivre Maurice Sachs dans La Bâtarde, son autobiographie torturée, relatant anecdotes et conversations avec sincérité et émotion. En effet, Leduc a souffert de la mort de Sachs. Elle souffrait déjà de son amour impossible pour lui et regrette surtout d’avoir refusé un jour de l’aider lorsque celui-ci le  lui avait demandé. Elle devait pour cela dire qu’elle attendait un enfant de Sachs afin qu’il puisse rentrer en France. Le remord est présent et Leduc revient très précisément sur les derniers mois passés avec Sachs à Paris puis en Normandie. On est dans l’autobiographie et le ton est douloureux, très nostalgique. Leduc publie La Bâtarde en 1964, les années ont passé mais la tristesse et le souvenir de cette terrible confession semblent l’accabler. Le passage suivant nous renseigne sur ces deux écrivains à la fois proches et distants. L’un joue de son prestige alors que l’autre, secrétaire dans une maison d’édition, est fascinée par le personnage sulfureux et fragile qu’il était. Maurice Sachs est distant, solitaire, conscient de son génie littéraire, méprisant un peu sa compagne qui l’admire un peu plus de jour en jour. Et puis il y a l’écriture de Violette Leduc, âpre, déterminée, recréant l’atmosphère du moment avec précision et nostalgie. Le passage oscille entre troisième et première personne du singulier ; le lecteur est confronté à ces deux corps impossibles, à cette amitié curieuse et Leduc recrée cet instant avec la force des métaphores et le sens du détail touchant. En cela, elle a suivit les conseils de Sachs qui la poussait à écrire elle aussi ses souvenirs. Il y a dans ce double portrait, le Maurice Sachs tel qu’il était au quotidien et qui ne diffère pas de l’écrivain. A l’écrit comme à l’oral, les mêmes sujets revenaient. C’était Paris, ses amis, ses lectures, l’Orient, les innombrables anecdotes qu’il racontait avec brio. Violette Leduc fait d’une banale scène quotidienne, un récit émouvant et fort ; cette retranscription explique bien ce qui unissait la jeune femme à l’écrivain scandaleux.

Il entra et s’installa près de mon lit avec les cigarettes, le calvados, les verres, le cendrier. Il me demandait si j’étais bien, il tapotait mes oreillers. La fausse malade, la convalescence inauthentique vont bien. L’homme qu’elles aiment est un faux médecin à leur chevet. L’amoureuse est moins bien. Elle se demande comment elle désire l’homme assis près d’elle. Elle le repousserait s’il tombait sur elle, elle crierait s’il soulevait le drap cependant en silence elle rugit du besoin de lui. Elle se débat dans le brasier de l’impossible. Le bonheur de vivre près de lui, elle l’expie en sa présence. Il parle jusqu’à 1 heure, 2 heures, 3 heures du matin. Elle ne comptera plus les soirées de gala. Il les donnera sans compter. Elle reçoit trop et pas assez. Elle ne peut pas l’imaginer autrement qu’en homosexuel. Son sexe dressé pour elle serait une mascarade. Docile, muette, attentive, allongée sur mes deux matelas, j’engloutis Maurice Sachs. Je ne serais pas rassasiée s’il me parlait pendant vingt mille ans. Je suis triste, très triste pendant que je l’écoute et que je le regarde. Il a voulu venir à la campagne pourtant il me semble que je le prive de Paris, de ses folies d’argent, de ses penchants. Je me dirai plus tard que Maurice était à un tournant., qu’il fuyait ses ennemis, qu’il tournait la page de ses déceptions sentimentales, de ses désespoirs d’homme seul. Je n’aurais pas levé mon petit doigt pour qu’il s’en aille ailleurs, cependant, je ne me cachais pas que sa place était ailleurs. La chambre proprette n’était pas à ses dimensions. Je l’écoutais, brisée de bêtise. Je me racontais que j’étais Cléopâtre, que je pouvais lui donner cet Orient qu’il désirait. Nous buvions, nous fumions. Maurice me parlait de Paris, de ses amis de Paris, de son enfance, de sa jeunesse. Son passé lui remontait à la gorge, les lacs de tristesse dans ses yeux s’agrandissaient pendant que, debout dans la chambre, il imitait Max Jacob, “ ce cher Max ”, disait-il. Il aimait d’affection Raïssa Maritain. Le prénom me fascinait, je voyais des bandeaux noirs sur la tapisserie fanée. Raïssa Maritain, Jacques Maritain. Je me souviens de la collection  “ Le Roseau d’Or ”, avec la couverture bleu vif. Maurice m’expliquait la philosophie de Thomas d’Aquin puis il me racontait un grand dîner, il inventait des recettes : vider des boîtes de truffes dans un plat de nouilles. Alors on riait de bon cœur pendant que dans le cimetière des chattes et des chats s’enamouraient et poussaient de longs cris lugubres. Maurice me décrivait aussi Louise de Vilmorin jouant de la guitare dans un salon, chez Gallimard. Elle l’éblouissait : elle était la séduction même lorsqu’elle s’asseyait par terre. Il me donnait à lire les lettres qu’elle lui écrivait avant la déclaration de la guerre. Louise de Vilmorin, sa guitare. Je voyais la corolle d’une robe sur un tapis. Maurice prononçait souvent le prénom de Gaston en me parlant souvent de son éditeur. Il était fier de l’appeler ainsi et j’étais fière pour lui. Gaston, disait-il, la bouche pleine de ce prénom important. Ses joues s’arrondissaient, son menton proéminent s’élargissait. “ Gaston ” dans la bouche de Maurice devenait la brioche fondante du succès. Il me dit qu’il aurait voulu être Casanova et écrire les Mémoires d’un Casanova moderne. Oui, l’Orient l’attirait. Il se proposait, la guerre finie, de visiter le Liban, de s’y fixer un moment. Je l’écoutais d’une oreille mélancolique parce que je n’étais pas mêlée à ses projets. Vous êtes triste ? me disait-il. Non je n’étais pas triste. J’étais amère. Il me parlait de la Russie : c’était Serge de Diaghilew, Nijinsky, Tchékhov, Tolstoï, Dostoïevsky, l’enfance de Soutine, le voyage du jeune Soutine de la Russie à Paris, allongé et suspendu sous un train., les premières nouvelles d’Elsa Triolet. Me parlait-il de l’Allemagne, de la guerre ? Oui et non. Il relisait Nietzsche, il croyait à la victoire de l’Allemagne. Si j’osais avancer que le dernier mot n’était pas dit, il haussait les épaules sans conviction. Au fond, il n’était sûr de rien. Il épingla une carte de l’Europe au-dessus de sa table de travail.[125]  

 

Violette Leduc reprend son autobiographie dans La Folie en tête. Nous sommes en 1945, elle n’a plus de nouvelles de Maurice Sachs.

 

 

 

B. Une aventure du XX è siècle

 

1- Un destin tragique

 

La disparition brutale et prématurée de Sachs exécuté froidement sur le bord d’une route à Wittorferfeld en Allemagne n’est que la conclusion ignoble d’une vie marquée par la souffrance, la solitude et l’absurdité. Car lorsqu’on suit l’évolution personnelle de Sachs, on n’y voit aucune logique claire qui transparaît, si ce n’est celle de la liberté poussée jusqu’à l’extrême. Sachs passe du collège de Luza, pension stricte, à la fréquentation des hauts lieux parisiens. Ensuite il se convertit au catholicisme et va jusqu’à entrer au séminaire pour en sortir six mois plus tard pour immoralité. Il se marie ensuite après s’être converti au protestantisme alors qu’il donne des conférences à travers les Etats-Unis, puis abandonne sa femme pour un homme qu’il ramène en France alors qu’il n’a plus un sous. Divers travaux d’ordre littéraire et artistique lui permettront de survivre entre amours impossibles, alcoolisme, dépressions. Son départ en Allemagne comme travailleur volontaire le conduira à la collaboration avant d’être lui-même dénoncé et emprisonné. Puis, épuisé par deux jours de longues marches, il refuse d’avancer et tombe sous les balles d’un officier SS. Ce résumé a pour seul but de donner un aperçu biographique qui permettrait de comprendre un tel destin. Sachs, malgré ce qu’il disait, a beaucoup écrit, son œuvre  compte une vingtaine d’ouvrages originaux. Ce n’est pas tout puisqu’il a écrit quelques articles dans La Nouvelle Revue Française dont certains sur la peinture sont restés assez célèbres. (Sachs était un fervent admirateur de Soutine et de Jean Hugo.) Sachs a aussi joué la comédie dans la pièce qu’il a adaptée avec Fresnay L’Ecurie Watson et a écrit plusieurs pièces de théâtre qui à ce jour n’ont jamais été publiées. Il a traduit quelques romans et Gallimard faisait souvent recours à lui lorsqu’il voulait éditer un auteur anglais.

Mais le plus intéressant, c’est de constater le lien étroit qui unissait Sachs à l’époque. En effet, lorsque l’on s’attache aux premières œuvres de Sachs (La Décade de l’illusion, Alias, Chronique joyeuse et scandaleuse) qui évoquent les années folles, le ton y est cocasse, léger, volontairement provoquant ; en tous cas enjoué et dynamique. On sent la nostalgie de ces années insouciantes et heureuses.

Delteil résume assez bien l’atmosphère de l’époque  : “ Nous eûmes vingt ans à une heure bénie, quand partout les faux dieux tombaient en poussière… Telle fut l’Après-Guerre : verdoyante, libre et joyeuse… Je ne sais si une meilleure occasion se présentera jamais à l’homme de faire peau neuve. ”[126] Sachs est heureux lorsqu’il rédige La Décade de l’illusion, qui déjà,  marque la fin des années 20. Puis, l’œuvre devient plus noire, passant de la nostalgie aux regrets. La souffrance profonde de Sachs, qui vit misérablement dans un Paris qui compte ses chômeurs, se ressent inévitablement. Le Sabbat revient sur sa jeunesse, mais aussi sur son retour des Etats-Unis qui marque une vraie rupture. Puis La Chasse à courre brosse une France marquée par la guerre et les petites combines auxquelles, d’ailleurs, il participe. Le ton est cynique, à l’image de l’époque. Enfin Tableau des mœurs de ce temps propose une vision radicalement pessimiste de l’être humain. Sachs n’est que le fruit de son époque, il a su la représenter dans l’euphorie et le drame. Certaines de ces lettres le témoignent. Ses idoles ont changé, il a vieilli, et réfléchit dans sa prison. Il livre en février 1943 ces impressions sur les romans qu’il reçoit. L’évolution est nette.

J’ai lu aussi La Reine Morte. Admirable scène entre le roi et son fils. Et quand même plus que des nerfs dans le reste dont la construction scénique, la mécanique théâtrale sont ratées, quelque chose de chaleureux que j’aime.

Peut-être que nul n’est aujourd’hui plus chaud que Montherlant, brûlant même, si l’on compare ses écrits à la suave tiédeur de ceux de Giraudoux, aux étincelles si vite éteintes de Cocteau, à la moiteur fétide de Céline, aux faux été de Giono, à la fièvre passagère de Malraux, au confort ouaté de Gide, aux feux ouverts d’un Jouhandeau qui se consume sous la cendre.[127]

 

On n’est aux antipodes de La Décade de l’illusion. Tous les auteurs de sa jeunesse sont dévalorisés. Sachs n’est plus cet enfant curieux des années folles, il est cet exilé, ce prisonnier livré à lui même durant un an et demi dans une cellule misérable.

Roger Nimier revient sur cette évolution : “ C’est un récit qui ne va pas sans répétitions, qui utilise des procédés voyants, qui comporte des grâces inutiles, mais qui nous touche, car il nous montre le jeune homme de 1925 au milieu d’un univers qui avait facilité sa venue et qui change brusquement, tourne au noir, remplace les créanciers par des tueurs, les intermédiaires en tableaux par ceux du marché noir, la décade de l’illusion par celle des réalités sanglantes. ”[128]

Son œuvre se noircit donc avec le monde. Sachs a bien senti cette première partie du XX è siècle en l’évoquant dans ses différents ouvrages. Mais lui même, acteur de ce monde, a été emporté par les tourments de l’Histoire. Jusqu’au bout, Sachs s’est façonné un destin d’observateur, de mémorialiste en confiant ses souvenirs, et puis de victime de son époque. Son parcours est à l’image de l’entre-deux-guerres, il se confond avec les grands moments historiques de ce début de siècle. Le Sabbat marque un tournant dans sa vie littéraire, le ton y est plus grave et l’on sent l’incertitude qui le menace à la veille de la seconde guerre mondiale. Les œuvres qui suivront confirmeront cet évolution. Derrière cinq barreaux achève d’une certaine manière la seconde et dernière phase de son œuvre puisque Sachs, à la manière d’un sage, d’un philosophe, d’un moraliste, écrit là une série d’aphorismes. A la manière d’un Oscar Wilde, il confie ses principes moraux, littéraires, religieux, analyse le monde qui l’entoure avec recul et écrit là un petit précis philosophique. Il réussit enfin à écrire l’œuvre qu’il cherchait à faire depuis longtemps, mêlant son expérience personnelle à une philosophie de l’existence. Maurice Sachs a paradoxalement trouvé la sérénité les derniers mois de sa vie, dans sa cellule, en écrivant deux grands livres ; les deux derniers. Il écrit alors à Jean Alley ses projets :

Je ne reviendrai qu’ayant terminé un roman commencé de 1000 pages pour Gallimard, auquel j’ai ajouté 200 pages malgré mon état présent, un roman historique de 300 pages et 2 pièces nouvelles dont j’ai le sujet. Je me suis juré si tout cela se vend et se joue, de retourner à la campagne néanmoins et jusqu’à ce que l’argent rentre et aille aux créances.

Cela représente peut-être cinq ans ou plus d’éloignements et d’efforts. Mais avec l’espoir d’avoir ; vers 40 ans, une petite œuvre et des comptes clarifiés.[129]

 

A ce stade de son existence, il n’a que la littérature pour recommencer sa vie. Il meurt à 38 ans alors que l’on commençait à libérer les prisonniers des camps. A presque 40 ans, Sachs laisse une œuvre importante bien qu’inachevée.

 

 2- Sachs et le XXI è siècle

 

En ce début de XXI è siècle, Maurice Sachs, comme beaucoup d’écrivains de sa génération, a sombré dans l’oubli, dans l’ignorance. Son succès fut somme toute éphémère. Son nom est d’absent des dictionnaires usuels, des manuels scolaires, des anthologies littéraires. Son œuvre est quasiment introuvable depuis une vingtaine d’année. Ne sont publiés aujourd’hui que Le Sabbat, La Chasse à courre, Au temps du Bœuf sur le toit, Alias, Histoire de John Cooper d’Albany et Tableau des mœurs de ce temps. Sachs a écrit cinq pièces de théâtre qui, à ce jour, n’ont jamais été publiées. Un roman inachevé, Les frères Hirtz dort quelque part dans un tiroir. Lorsqu’on demande à un écrivain ce qu’il pense de Maurice Sachs, la même réponse revient souvent, à savoir que sa vie est plus intéressante que son œuvre. La légende se Sachs a pris le pas sur une œuvre qu’il reste à découvrir. Rappelons néanmoins les travaux  de l’écrivain d’Henri Raczymow qui a publié discrètement en 1988 la "biographie officielle" de Maurice Sachs chez Gallimard et qui s’intéresse, aux détails, à la vie tumultueuse de ce mémorialiste passionnant.

 

CONCLUSION

 

Tenter de cerner un personnage insaisissable ainsi qu’une œuvre éparse et diverse peut paraître incohérent lorsqu’on connaît la démarche plutôt anarchiste de Maurice Sachs. Sa vie a été une longue course derrière la reconnaissance littéraire et la gloire individuelle. Mais durant vingt ans, il ne cessera d’écrire, presque en secret, et de chercher "les bonnes conditions" pour créer l’œuvre qu’il souhaitait accomplir. Avec le recul, on voit à quel point cette quête était pour lui une nécessité. La littérature devait tout lui apporter, elle était la condition sine qua none à son bonheur. Lorsqu’on le lit, on ne peut qu’admirer son talent de conteur, de mémorialiste à la langue savoureuse et raffinée qui nous plonge dans les recoins souvent sordides de son Moi intérieur et de ses excès en tous genres. La littérature avait pour but de canaliser ceci, de lui indiquer le chemin idéal. Sachs était le mauvais garçon attachant parce que terriblement intelligent, cultivée et généreux. Paulhan qui refusait ses manuscrits ne pouvait s’empêcher de faire appel à lui pour une traduction. Mieux, Sachs faisait partie du comité de lecture de Gallimard aux côtés de Benjamin Crémieux, Ramon Fernandez, André Malraux, Jean Paulhan, André Gide, Bernard Groethuysen, Marcel Arland et Raymond Queneau, quelques unes des grandes figures de la littérature du XX è siècle. Toute la destinée de Sachs est là. D’un côté, il souffrait d’une réputation d’auteur médiocre et de l’autre, on venait le voir pour lui demander conseils. La N.R.F. publiait ses Historiettes dont l’originalité et la causticité représentaient bien l’époque. Ses critiques d'art étaient saluées par Drieu La Rochelle qui le poussât même à collaborer à la revue durant la guerre. Comme on le voit, Sachs touchait à tous les genres, à tous les domaines, souvent en y excellant. On comprend mal aujourd’hui comment cet auteur passe inaperçu à l’Université ou dans les rayonnages des librairies. Ou du moins on a notre petite idée…

Bien sûr l’étiquette de l’écrivain collaborateur, juif qui plus est,  lui colle à la peau. On le range aux côtés des Drieu, des Brasillach et autres Rebatet ; ces figures troubles de l’entre-deux-guerres. Mais la raison n’est pas là, Drieu, Céline sont publiés dans les anthologies scolaires encore aujourd’hui et font parties des grands écrivains du XX è siècle. Sachs, je crois est et restera un incompris. Ce fut un météorite dans l’univers des lettres françaises. Son tempérament individualiste n’obéissant à aucune classe, ou à plusieurs à la fois, a fait de lui le personnage d’une œuvre, mais aussi le représentant le plus exact de l’homme absurde, le héros moderne par excellence pris par un mal de vivre issu directement de l’exubérance des années folles.

Sachs mérite d’être réédité, car là réside la raison d’être, même posthume, d’un écrivain. Ses textes sont à la fois témoignage d’une époque (et quel témoignage !) écriture de l’intime, exploration du genre romanesque, et essai sur l’espèce humaine en ce début de XX è siècle. En quête de soi, Sachs a surtout trouvé une société qu’il ne cessera de décrire et de commenter à travers des portraits et des souvenirs qui permettent de comprendre, non seulement une époque, mais aussi le travail de l’écrivain.

Laissons ainsi la parole à Maurice Sachs qui, peu de temps avant de disparaître, écrivait dans sa cellule sa propre notice biographique: “ Moraliste sceptique, et pessimiste de bonne humeur, sa philosophie consiste à reconnaître que l’homme est généralement impuissant à se conduire suivant ses principes, à réaliser ses ambitions et à vivre selon ses vœux, mais qu’il peut faire bon ménage avec le hasard. ”[130]

C’est cette morale personnelle tirée de son dernier texte que Maurice Sachs tentera de combattre toute sa vie. Il semble qu’il y soit parvenu.

 

APPENDICE I

 

Nous tenons à rapporter ici "La Réponse à Marcel Jouhandeau" de Maurice Sachs parue le 22 octobre 1936 dans L’Action française. Cette article répond aux accusations antisémites de Jouhandeau à son égard parues dans L’Action française du 8 octobre 1936.

 

REPONSE A M. JOUHANDEAU

 

Mis en cause par M. Marcel Jouhandeau, M. Sachs nous a adressé la lettre suivante dont nous avons supprimé, conformément à la loi, les passages nommant les tiers :

 

“ L’imagination des “ honnêtes gens ” est insatiable, quand il s’agit des turpitudes des autres ”, dit excellemment M. Jouhandeau dans son dernier livre, si bien qu’il me faut mettre sur le compte de l’imagination de son honnêteté toute la série des turpitudes dont il m’a accusé à la place même où paraissent ces lignes. Je ne m’étonne guère que commence à sonner le grelot de l’antisémitisme, car qu’on ne sait plus à qui s’en prendre, c’est toujours aux juifs qu’on s’en prend (et vainement du reste, car Israël possède, tout comme le Vatican, une étonnante force de résistance). Mais je m’étonne que ce grelot ait été attaché par M. Jouhandeau qui compte nombre d’admirateurs et d’amis juifs.

Je suis tout à fait désolé de m’être trouvé sur le chemin de M. Jouhandeau puisque nos rares rencontres lui ont fait si sévèrement juger toute une race ; bien partiellement d’ailleurs, car je ne vois pas que je la puisse représenter toute, et je sais bien, quant à moi, que je ne m’aviserais jamais d’aller si vite du particulier au général que de juger la France sur M. Jouhandeau ou toute les lettres françaises sur le joli petit livre de M. Jouhandeau qui s’appelle L’Amateur d’imprudence.

Mais avant d’aborder le fond du réquisitoire jouhandesque, on permettra que je réponde aux lignes qui me diffament à plaisir. Il est exact que je rencontrai, voici deux ans, M. Jouhandeau chez l’une de ses amies où je ne vins nullement en me cachant, mais en compagnie de M. et Mme X… qui avaient bien voulu demander à la maîtresse de maison l’autorisation de m’amener. Et, en effet, je souhaitais vivement revoir M. Jouhandeau que je n’avais point vu depuis une dizaine d’années. Certes je n’eusse pas commis cette imprudence si l’insulte que me fit M. Jouhandeau vers 1926, et dont il parle dans son article, m’avait été implicitement connue ; mais par une méthode chère à M. Jouhandeau, ce n’est point à moi qu’il écrivit les insultes qu’il me destinait, mais à Z…, qui me dit à l’époque que Jouhandeau ne souhaitait point que je lui dédiasse mon livre mais qui ne voulut point me lire cette lettre de refus

Je souffris de ce refus mais je n’imaginais point alors qu’il fût insultant et je crus simplement, comme je venais de quitter le séminaire et que M. Jouhandeau professait chez les Jésuites, qu’il craignait qu’on ne lui reprochât de laisser imprimer son nom près du mien. Mais je souffris dans la mesure où j’admirais M. Jouhandeau, comme je lui en veux aujourd’hui bien moins de ne m’aimer point que d’abaisser son talent à de pareils articles.

J’admirais M. Jouhandeau parce qu’il avait écrit M. Godeau intime qui est un des livres les plus particuliers et les plus riches de notre époque et je l’admire encore pour cette magnificence verbale à la Barbey qui est son lot. Ce n’est donc point en le flattant que je l’abordai chez Mme Y…, notre hôtesse, mais en lui disant tout bonnement pourquoi je l’admirais. Par quelle étonnante distorsion de l’esprit peut-on prendre pour de la flagornerie l’admiration de ceux, même, qu’on n’aime point. Et M. Jouhandeau ne sait-il pas que le sort commun des hommes qui se produisent publiquement, des artistes enfin, c’est d’être méconnu par ses proches, et reconnu souvent par ceux qu’ils haïssent comme si cette haine même était le fait de secrètes affinités ?

Bref, je dis ce jour-là à M. Jouhandeau tout le bon que je pense de lui et la conversation devenant générale je m’y mêlai. J’étais fort pauvre en ce moment-là et j’avais en effet quelques déchirures mais je ne sais pourquoi M. Jouhandeau, au lieu de me regarder au visage, me lorgnait au derrière et comment il ose me faire injure de ma misère passée.

Je ne mis nullement les pieds sur la table et que je sache je ne me nourris point par les cheveux, mais je m’emballai quelque peu sur le sujet politique. Je ne vois pas que j’y mêlai “ le scandale et la surenchère ”. Et je ne conçois pas qu’on me puisse reprocher d’avoir quitté le séminaire après une année d’études. J’y étais entré à l’âge de dix-huit ans sous les auspices de l’admirable ….. et d’un homme saint entre tous, M. l’abbé ….., aujourd’hui supérieur du séminaire ….., où je passai l’année 25 sous la direction de ….. ; j’ai quitté cette institution non sans regrets et, j’ose le croire, avec les regrets des directeurs, de mon plein gré, de leur plein et amicale consentement et parce qu’il m’eût été impossible de vouloir mal remplir une vocation qui ne se doit remplir que parfaitement ou pas du tout.

Je pensais somme toute et je pense encore comme M., Jouhandeau lorsqu’il écrit : “ Il y avait toujours eu en M. Diverneresse le goût de l’indépendance définie par les limites du bien et de la sincérité : cependant, le bien pour M. Diverneresse n’atteignait pas à l’absolu, la sincérité seule, et si on l’eût mis en demesure de choisir entre toutes les autres vertus et la sincérité, il eût refusé le mensonge et toutes les vertus pour ne garder que la vérité… ” C’est par vérité que j’ai quitté le séminaire ….. et avec l’effroi du moindre sacrilège possible, même envisagé, l’horreur de ce sacrilège au bord duquel M. Jouhandeau a toujours vécu avec les lèvres friandes d’une vieille d’une vieille dévote et dont il a pétri les personnages de ses livres qui en sont si riches sans doute (car plus riche que le blanc est le noir),  mais si troubles, comme cette Mlle Angèle du Saladier de Chaminadour qui, “ les cheveux roux semés d’or comme un diadème, presque sans grâce, atteignait à un surcroît de majesté, à force de rudesse ; trop grande pour une femme ordinaire, elle eût paru, même les pieds nus, toujours chaussée de brodequins, attendre un cortège – qui ne venait jamais la prendre – d’histrions, d’eunuques et de quatre nonnes chargées d’un baldaquin ou sur le point de monter en scène, précédée de la Croix et de bannières dans un décor tragique, sorcière ou empoisonneuse, vouée au fagot ; pareille en tout point à ces reines de Saba qu’on voit debout sous les porches des églises du XII è siècle, dans leur robe éternelle, ajustée hermétiquement à traîne ou à la “ Reine Hélène ”.

D’accord avec tous et craignant surtout de ne savoir point vivre chastement, je quittai les Carmes et, après le service militaire, je partis pour l’Amérique. Je n’y fis point une si grande fortune, mais je n’y devins point pasteur. J’en revins pauvre et, pauvre encore, je rencontrai M. Jouhandeau. Et c’est le jour que je rencontrai M. Jouhandeau que je m’avisai de dire une vérité que….. lui-même répète depuis trente ans, savoir : que depuis Napoléon la grandeur est absente de la France, que notre histoire depuis Napoléon est pauvre et bourgeoise dans la pire acceptation du terme. Et je ne vois pas que ce soit ne pas aimer la France que la désirer plus grande qu’elle n’a su être depuis un siècle.

Mais le grand fond du problème, c’est que M. Jouhandeau croit qu’on ne peut pas aimer avec la raison. Il a tort, comme il a tort de croire que les juifs ne sont pas profondément attachés aux pays qui les ont adoptés. A telle enseigne (pour prendre un exemple que je connais) que, jeune encore, j’avais été tenté de me naturaliser Anglais afin de conserver un emploi grâce auquel j’eusse pu faire vivre ma mère ruinée et expatriée, emploi qu’une firme anglaise me consentait à la condition que je devinsse Anglais ; or je ne fus retenu dans cet élan, que comprendront ceux qui ont pu avoir charge de leur mère, vers leur seizième, que par un Juif précisément, par ….. frère de ……, qui me dit alors : “ Quelque pressante que soit la raison qui vous pousse, quelque incompréhensible, il n’est pas possible qu’un homme qui a l’honneur d’être Français se naturalise. ”

Et pourtant le mariage des Juifs avec leurs patries d’adoption est bien un mariage de l’esprit. Mais il ne me paraît pas pour autant moins valable que celui des chairs, ces chairs si faibles si l’on en croit M. Jouhandeau qui doit en savoir quelque chose puisqu’il écrit : “ La fidélité de la chair est la plus fidèle. Aveugle, elle se rétracte et se refuse irrévocablement, quels que soient les motifs qu’on lui impose, à ce qu’elle n’a pas élu. L’approche de ce qui lui déplaît la rend malade, la tue, et la raison même ne se trouble enfin que parce que la chair s’est d’abord révoltée. ”

Soit dit en courant, je suis heureux de remarquer que M. Jouhandeau consent que sa raison se trouble lorsque sa chair n’a pas ses aises, car il m’avait déjà semblé qu’il n’était pas à l’aise devant moi.

Mais soyons tout à fait certains que dans ces mariages de raison entre Israël et ses patries d’adoption il y a une force positive, une vérité qui a fait que tant de Juifs qui ne se sentaient peut-être pas l’amour de la France dans toutes leurs “ entrailles ”, le sentaient pourtant si vivement que dans tout le tissu de leur esprit qu’ils s’en sont allés mourir avec les gentils, de 1914 à 1918, pour cette culture française dont ils savent aussi bien que personne toute la grandeur, pour cette France de Montaigne, de Racine, de Descartes et de Montesquieu à laquelle humblement ils ont apporté leur témoignage spirituel, leur amour et jusqu’au don de leur vie, dans le désir sans doute de n’être pas seulement des témoins mais des bâtisseurs à leur tour ; ces Juifs qui croient qu’à l’époque de ….., de ….., d’….., de ….. et de tant d’autres, Israël (en qui vit toujours avec l’austérité des Pères de la Bible et le désir de justice qui est sa vertu capitale, l’amour brûlant du Cantique des Cantiques pourra aider à bâtir.

Il y a beaucoup encore à dire sur ce sujet, mais je ne veux pas encombrer trop ces colonnes de mon droit de réponse.

A l’évidente mauvaise foi de M. Jouhandeau qui m’a d’autant plus peiné que je l’admire d’ordinaire, il faudrait répondre ces mots de saint François que M. Jouhandeau cite lui-même : “ Que chacun apprenne d’abord… à se taire ; il aura beaucoup prêché. ”

Mais sans rancune, car je me sens assez dans l’humeur du prince de Ligne qui écrivait : “ Quand on me fait une bonne injustice, je la raconte et puis je n’y pense plus. ”

 

 Maurice Sachs

 

Nous avons communiqué cette réponse à M. Jouhandeau qui nous a fait tenir le commentaire suivant :

 

Après avoir maintenu avec toute l’énergie dont je suis capable que ce n’est pas sur une période, mais sur l’ensemble de notre Histoire qu’il a voulu jeter le discrédit  (ce qui est tout ce qui intéresse le débat), et après lui avoir renouvelé l’expression de mon universel et constant mépris, je ne ferai pas l’honneur à M. Sachs de discuter une à une ses arguties. Je l’abandonne à la bassesse de ses insinuations et à la puérilité de ses conseils.

Par ailleurs, un ethnographe m’écrit pour me persuader que nous sommes tous métis. Il doit avoir des inquiétudes sur son propre sang. Moi sur le mien aucune. Je n’ai qu’à me retourner vers mes grands-parents et aussitôt devant eux,  ce je ne sais quoi d’horrible pour nous qui accompagne tout visage, tout geste, tout verbe israélite m’est révélé. La différence est sensible immédiatement, évidente, éclatante : quelle indigence, si l’on n’a pas ce critérium !

Un jour, il y a bien longtemps, il m’est arrivé de mettre en face l’un de l’autre un poète juif célèbre et une humble femme de chez moi qui ne savait pas qu’il était juif ni ce que c’est qu’un Juif. Eh bien, la réaction ne se fit pas attendre, je veux dire la répulsion instinctive qu’il lui inspira et, nouveau converti, quand, pour essayer de se faire admettre, il sortit son chapelet, la Franchise lui avait tourné le dos. “  - On voit bien qu’elle est née sous le signe du Bélier, me confia-t-il. Elle défend sa porte. Et quelle vrille, son regard ! ”

Voilà la vérité. aussi ne me plaindrai-je pas de m’être fait en une seule journée autant d’ennemis qu’il y a de juifs en France et qu’ils ont d’amis, navré seulement de constater à quel point le mal est profond, “ gangrène généralisée ” et “ gale avec plaisir ne démange pas ”, dit le proverbe. Parce qu’il flatte en nous le pire, le Juif triomphe de nous. Heureusement, quelques-uns gardent le souvenir pur d’un coin de province qui leur permet de défier le virus.

Pour moi, assez seul jamais pour aimer ce que j’aime à mon gré, de tout ce que j’ai perdu d’amateurs et d’admirateurs, je me soucie autant que de la crasse qu’il y a laissé, l’athlète qui sort du bain.

Marcel Jouhandeau

 

APPENDICE II

 

Nous croyons utile de reproduire ici l’article "Picasso" paru dans la N.R.F. le 1er février 1939 afin de s’intéresser au Maurice Sachs critique d’art.

 

PICASSO 1938

 

J’examinais les tableaux (1) lorsque j’entendis tout à coup la voix de M.Paul Rosenberg qui s’écriait “ Le maître est là ! ” On s’habitue mal à entendre traiter de maîtres les enchanteurs de notre adolescence. On voudrait que la révolution ne devînt pas officielle. “ Le maître ”, lui, n’avait pas l’air officiel bien qu’il portât le costume officieusement reconnu pour officiel des jeunes peintres de notre époque : tweeds et imperméable.

Cependant quelqu’un que je rencontrais à l’exposition, l’un de ces hommes qui vivent toute leur vie sur un engouement de jeunesse, me prit vivement à partie, un peu plus tard, parce que je faisais quelques réserves. “ Comment, me dit-il à peu près, vous ne voyez pas que cette œuvre dépasse la peinture, que c’est tout le drame de notre époque qui s’y joue ; il y a là une mystique, une révolution, l’horreur, le sang, la guerre d’Espagne, toute notre angoisse. ”

Et quelqu’un que je rencontrais ce matin, un bon amateur de peinture, me disait :  “ Comme il est peintre dans certaines de ces toiles-là ! ”

Réflexion faite, je ne suis de l’avis d’aucun de mes deux amis. Cette exposition ne me fait pas trouver Picasso plus peintre que de coutume et le drame que révèlent certaines toiles ne me paraît pas absolument représentatif du drame social que vit le monde d’aujourd’hui. Du reste, je ne suis pas sensible à la portée sociale d’un tableau. Courbet, qui était un vrai peintre bien naturel, faisait la révolution en jetant bas la colonne Vendôme, puis il rentrait chez lui peindre un sous-bois. Quelques monstres à l’huile, un pichet tourmenté me représentent mal l’angoisse de Picasso devant la guerre d’Espagne.

S’il s’agit de juger Picasso sur la portée du drame suggéré, et non sur la peinture (comme il faudrait juger Van Gogh dont il s’est dangereusement rapproché ces dernières années), je crois qu’en  tout cas le drame dont certaines toiles nous apportent le témoignage est celui de Picasso lui-même et non celui de notre époque. Or, son drame est cruel et simple. C’est le conflit d’un homme en qui joue un indéniable génie que son pinceau ne peut pas exprimer. C’est le drame d’un esprit créateur à qui manque le génie manuel qui lui permettrait de créer, le malheur d’un homme grand qui veut s’exprimer en couleurs et qui n’est pas vraiment peintre, ou plutôt qui n’est pas peintre simplement.

Insolent, désinvolte, adorable et cruel avec parfois des grâces un peu “ fille ”, Picasso charme. Il y a trente ans qu’il charme par des ruses inhumaines. Que n’a t-il fait sortir de son sac ? Les saltimbanques langoureux, anges du Greco déguisés en bayadères, après les femmes ivres à la Steinlen, la petite méthode d’analyse cézannienne avec le moyen de s’en servir, le masque nègre sur le corps des blanches, la Grèce, puis les déesses de la Discorde, de l’Inharmonie et de l’Horreur qui ne sont jamais folles tout à fait – car le bon goût, ce terrible bon goût dont Picasso ne peut pas se débarrasser, les enchaîne et les apprivoise. Et puis il y a le cul-de-sac dans lequel on a bien l’impression qu’il est pour tout de bon.

C’est là d’ailleurs que son drame prend de l’ampleur, qu’il devient celui de toute la peinture d’aujourd’hui. La peinture de chevalet est dans une impasse sans issue immédiate ; Picasso nous a très bien montré qu’on avait voulu s’échapper de la peinture à tout prix et qu’on ne savait plus comment la rejoindre.

La peinture abstraite pose en effet un problème simple : “ Voyez ces entrailles défaites. C’est tout le drame de l’être. ” Rembrandt disait : “ Voyez cet être et vous lirez tout ,le drame de ses entrailles dans ses yeux. ”

Le secret de Picasso est transparent si l’on regarde une de ses toiles naturalistes : incapable de peindre l’humain, il s’est réfugié dans l’inhumain.

Chacune des toiles de cette exposition a de la grâce (plus de grâce que de fureur ; il y a toujours eu trop d’exquis en Picasso). Quelques-unes sont traitées en “ pleine matière ”, mais avec ses démarcations bien nettes de couleur, le rouge d’un côté, le bleu de l’autre, des frontières partout (voir les deux compotiers du 15 décembre 36 et la toile du 29 janvier 37). On voit en certaines un chatoiement délicieux de lumières orangées sur un bleu de nuit profonde ; chaque rectangle exposé est prêt à ensorceler.

Cela m’a paru tout le contraire de ce que j’entendais dire : ni très grand, ni très fort, ni génial, mais charmant, plaisant, très agréable, assez peu important, et tragique seulement pour Picasso lui-même si l’on considère les sommets auxquels Picasso vise.

Un magicien est au pied de la montagne : “ Je monte, je monterai, je suis là-haut, je vois tout, c’est sublime, je suis sublime ”, s’écrie-t-il. Il déploie vingt foulards, il fait mille tours sans se déranger. On le croit au plus haut du pic ; mais il n’a pas bougé et tout le monde part content.

Je me suis toujours demandé si les prestidigitateurs étaient heureux ; il m’a toujours semblé qu’ils devaient horriblement souffrir de ne savoir faire que des tours.

 

            Œuvres récentes exposées chez Paul Rosenberg.

 

Maurice Sachs

 

 

Nous donnons ici un second article consacré à la peinture paru dans la N.R.F. le 1er juillet 1939 dans lequel Sachs rend hommage au peintre Jean Hugo, injustement méconnu du grand public.

 

CE CELEBRE MECONNU : JEAN HUGO

 

Avec ces yeux ronds comme on en voit aux statues des cathédrales romanes, Jean Hugo a toujours regardé du côté le plus innocent de la vie, malgré de violents appétits et j’imagine qu’on trouverait en lui, en le dépouillant un peu, une dualité aussi singulière que celle qui apparaît au premier abord entre son moi physique et le travail auquel ce grand corps se livre. Jean Hugo est gigantesque, comme si le fameux arrière-grand-père avait mis de l’énormité dans toutes ses œuvres jusqu’à la troisième génération. Mais la main du géant n’a aimé peindre que tout petit. Rue Chateaubriand où je l’ai connu, il y a quinze ans, (d’où par la fenêtre nous pouvions voir les Thermes Urbains, où Cocteau se fatiguait à vivre sans le repos de l’opium) ; au-dessus du petit square à l’air des Feuillantines, Jean Hugo, grand, gros et appliqué, l’œil d’autant plus rond que bien ouvert, peignait à l’aide d’une grosse loupe des gouaches qui étaient presque des miniatures.

Nous nous en régalions en 1925 et Jean Hugo aurait peut-être fait une carrière de peintre de l’Ecole de Paris s’il ne s’en était judicieusement défié.

C’est un homme à part, qui n’est pas un grand peintre, mais l’un des plus poétiques “ poètes du pinceau ” de la génération d’après-guerre.

Il a représenté avec innocence et tendresse les animaux et les anges et quand il montrait des hommes, c’étaient des hommes plus purs sans doute que le peintre et que le modèle, plus purs que nature.

Jusqu’en 1930, les gens du monde lui firent un grand succès, puis pour changer ils voulurent un peu de peinture de chez le diable et en demandèrent à Dali. Et comme la renommée de Jean Hugo n’avait guère dépassé ces cercles-là, comme il partit vivre en Camargue, et comme il donna plus de temps à Dieu qu’au monde, on l’oublia presque.

Mais le prolongement le plus inattendu de son œuvre me fait penser à lui chaque jour. Car tout ce que l’affiche, tout ce que l’illustration, tout ce que la décoration d’aujourd’hui ne doivent pas directement au cubisme, ils le doivent à Jean Hugo. Et c’est considérable. On a vulgarisé l’innocence et la naïveté de ses personnages, on a pris tous ses sujets, tous ses tics et jusqu’à ses méthodes appliquées et primitives de composition simple. Je retrouve à chaque coin de rue, collés au mur, un petit cheval, un enfant, un personnage rond à un seul œil de cyclope-poupon. Chez les femmes élégantes on vous offre ces chaises en fil de fer sur lesquelles s’asseyaient les messieurs et les dames que peignait Jean Hugo (et qui sont tristes dans les salons, car pourquoi s’asseoir sur un dessin, sur une dentelle : c’est trop fragile !). dans presque tous les livres d’aujourd’hui je retrouve la grosse main légère de Jean Hugo et jusque sur la scène où dix ans après lui on refait les costumes noirs (comme ceux de Roméo et Juliette, pour les Soirées de Paris) à fausses broderies peintes, qui me font souvenir de la cave où nous peignions sur le velours noir de la robe de Juliette des églantines roses, sous la direction de Valentine Hugo.

Etienne de Beaumont, toutes mains dehors, venait surveiller le progrès de nos travaux ; il avait cet essoufflement élégant plein de mots rentrés que venaient brusquement bousculer trop de mots criés. C’était au temps d’une certaine folie et d’une grande prospérité. Nous n’avions pas vingt ans. Jean Hugo en avait trente. Je croyais bien qu’il serait célèbre un jour, mais je ne savais pas que cette gloire serait anonyme, partout étalée, nulle part reconnue.

C’est extraordinaire pourtant tout ce qu’on doit aujourd’hui à Jean Hugo.

 

Maurice Sachs

 

APPENDICE III

 

Nous présentons ici un article de Maurice paru en décembre 1936 dans la N.R.F. et qui nous propose une réflexion d’ordre générale sur les codes et les ficelles du roman policier anglais et français.

 

DU ROMAN POLICIER

 

La Fontaine dit quelque part que la peur est le grand moteur humain. Nous savons tous qu’aussi loin que nous réveillions nos souvenirs nous y retrouvons quelque effroi. Et l’on accepte généralement qu’entre la peur et la volupté le chemin est tout court. Ce n’est pas d’aujourd’hui qu’on émeut qu’on émeut les sens en les épouvantant : la littérature terrifiante n’est pas nouvelle. Il n’est guère de bons livres d’enfants qui ne leur fassent peur et les contes de Perrault et de Grimm sont à ne pas lire la nuit. Si bien qu’on aurait fort à faire si l’on voulait établir la filière du roman policier, et qu’un long travail serait nécessaire pour remonter à ses sources littéraires.

Edgar Poe – pour en venir tout de suite à lui – exploitait la terreur, et son Crime de la rue Morgue est en ce sens aussi une excellente nouvelle policière. Il y ajoutait un Dupin, policier, qui démêlait les fils très embrouillés de la vérité et faisait la lumière. A force de louer ce Dupin, on a oublié son modèle, certain policier d’Alexandre Dumas qui résolvait les plus ardus problèmes et qui portait dans ses poches un incroyable matériel de sourcier du crime. C’est Gaboriau qui en fit un personnage nécessaire à tout roman du genre et M. Lecoq fut le premier à ramasser les cendres du tabac, à les examiner, à en tirer des conclusion, de même qu’il eut, le premier, l’habile idée de relever des traces de pas dans la neige, de les mesurer, et de ne s’en pas laisser accroire lorsqu’un assassin portait, à dessein, un soir de crime, les souliers d’un innocent. Tout le roman policier d’aujourd’hui tient donc en ces données : la frayeur d’abord, puis l’habile policier. On fait erreur dès qu’on s’écarte de l’une ou de l’autre de ces obligations du genre, mais si l’on s’écarte, c’est encore à l’épouvante qu’il faut rester le plus attaché. C’est là qu’on voit bien la différence entre deux esprits : les anglo-saxons n’ont jamais cherché qu’à parfaire un genre qui veut de la minutie ; les français se sont rabattus sur l’atmosphère. – Mais ces deux données essentielles ne seraient rien si ne les soutenait un problème à résoudre qu’il est de jeu d’imaginer fort compliqué, problème dont la résolution par le policier permet les plus atroces feintes.

Comme il est des puristes en tout, on en trouve bon nombre chez les amateurs de roman-policier. Et je crois qu’ils se sont généralement attachés à considérer qu’en la matière c’est ce problème seul qui compte : il faut donc, dès le premier chapitre, un premier cadavre et que tous les personnages de l’action soient en scène. Ils n’y peuvent ajouter qu’un autre cadavre (ou deux) à l’express condition que ces morts soient pris parmi les vivants du premier acte, et de chapitre en chapitre, de piste en piste, l’auteur nous doit conduire jusqu’à la fin qui est aussi la solution de problème. Cette fin nous révèle un coupable qui doit obligatoirement avoir paru au premier chapitre ou tout au moins avoir laissé sa trace, reconnaissable par les plus fins. De cette règle initiale découlent un certain nombre de lois. Van Dine les a exposés tout au long, mais ce serait trop long justement de les énumérer ici. Elles sont essentiellement contenues dans la règle du Detection Club qui réunit les auteurs de romans-policiers anglais. Voici comment Agatha Christie la présente dans son introduction à L’Amiral Flottant, modèle du genre composé par quatorze auteurs du Detection Club, dont on ne fait point partie sans prêter serment : “ Des chevaux sauvages en m’écartelant ne m’arracheraient pas une seule révélation quant aux rites solennels du Detection Club, mais un mot sur la nature du serment ne m’est pas défendu. En résumé, il consiste en ceci : l’auteur s’engage à jouer le jeu loyalement avec le public et avec ses confrères. Ses détectives doivent faire leurs découvertes grâce à leur intelligence, sans l’aide d’accidents ou de coïncidences ; il lui est interdit d’inventer des rayons de mort ou de poisons impossibles pour arriver à des solutions qu’aucun être vivant ne peut imaginer; il doit écrire en aussi bon anglais qu’il lui est possible ”. Bien. Que ne s’oblige-t-on en France aux mêmes scrupules ? L’étude du problème, nous l’avons vite remplacée par une atmosphère qui ne ma paraît en aucune façon moins artificielle. A moins que cette atmosphère ne crée une frayeur si forte qu’elle emporte le récit et le ramène en quelque sorte à ses origines mêmes. (C’est en quoi l’on a tort de reprocher à Simenon son manque de problème. Il n’en met point ou guère, mais la peur qu’il exploite le rapproche autant de Poe que le ferait un singe assassin, inattendu, dans la rue Morgue). Enfin depuis Dupin, nous avons en Sherlock Holmes, Philo Vance, Drury Lane, Perry Mason, Nero Wolfe, Rouletabille, Lepic et quantité d’autres. Mais qu’il est difficile de renouveler ce personnage ! Que ses tics sont ancrés déjà ! Pourtant pas de bons écrivain-policier qui ne soit aussi psychologue, et qui ne doive alors user avec une habileté égale du problème, et de l’horreur que nous voulons connaître par les habiles déductions d’un détective sympathique et cartésien.

Maurice Sachs

 

APPENDICE IV

 

Voici un exemple d’Historiette que Sachs publia de janvier à mai 1938 dans la N.R.F. Mi chronique, mi fiction, ces petites histoires souvent cocasses sont caractéristiques de l’écriture sachsienne, mêlant scène de vie quotidienne, anecdote, fait divers, et peinture de l’époque.

 

HISTORIETTE

 

Albert, qui vient de mourir, était né en Bretagne ; vers sa seizième année il voulut quitter les champs, son curé lui donna un mot d’introduction pour un prêtre de Paris. Celui-ci avait l’avantage de confesser le Prince A***.

Sans doute ce prince ne disait-il pas toute la vérité au tribunal de la Pénitence, car le prêtre  n’hésita pas à lui recommander Albert comme deuxième valet de pied.

Le prince Y*** qui était intime du Prince A*** (et polonais comme lui) remarqua Albert et demanda à le prendre à son service. Il en fit un premier valet de pied.

Albert quitta la maison du Prince Y*** pour se consacrer à un écrivain qui fut à notre temps ce que Saint-Simon et Balzac furent au leur.

On a dit assez injustement que cet écrivain nourrissait une passion pour Albert. Cela n’était pas. Albert lui servait plutôt de confident et de pourvoyeur. Il leur arrivait d’aller ensemble dans une boucherie, et d’interroger une jeune garçon boucher sur la façon dont il tuait un veau, ou bien Albert amenait chez son ami un jeune homme auquel on montrait les photographies de femmes élégantes et célèbres, dont il riait pour le moins.

Par quel hasard ou par quelle recherche le nom d’Albert a-t-il donné un féminin célèbre à la littérature, c’est ce que nous ne saurons pas ; je croirais volontiers que c’est par un certain sens terrible et torturant du sacrilège.

Mais la carrière d’Albert devient publique le jour où prenant de l’âge, son ami songe à l’installer et lui fait ouvrir dans le quartier de la Madeleine un établissement où il est bien commode à un romancier de surveiller l’exercice des plaisirs défendus.

C’est là qu’Albert devint Jupien.

Il l’est resté jusqu’à la fin de ses jours.

C’était, pour ceux qui l’ont connu durant ces vingt dernières années, un homme d’une très grande distinction, mince, au visage aristocratique et conservateur, chauve mais ayant encore une couronne de cheveux blancs. Il est difficile d’imaginer personne qui prît autant de plaisir à s’entremettre. Il le faisait bien sans doute par esprit de lucre, mais aussi par plaisir.

Outre quelques chambres modestes dont la clientèle avait l’usage au rez-de-chaussée, il prêtait volontiers pour une heure sa propre chambre à coucher ou une petite pièce attenante où il rangeait ses livres ; il disait alors au garçon de service : “ Conduisez Monsieur à la chambre royale ! ” ou bien : “ Préparez pour Monsieur la Bibliothèque Vaticane ”.

Il était lié avec nombres d’hommes, parmi les plus célèbres d’aujourd’hui, qui venaient se procurer chez lui des plaisirs dont certains se cachaient, pour lesquels d’autres affichaient leur goût.

Il ne parlait généralement d’eux que par le surnom qu’il leur donnait. Il y avait “ Monsieur Jean ”, “ Jean le Polonais ”, “ Le Grand Duc ”, “ Le baron ”, “ La Providence des jours creux ”, etc…

Albert lisait les livres d’histoires. Il était prodigieusement érudit en généalogies. Il savait expliquer pourquoi les mâles s’appellent toujours Adhéaume chez les N*** ou Bazin chez les G***. Il savait à trois siècles de distance les mariages et les ruptures.

Il tenait l’état de serviteur pour un état plein de noblesse et de dignité, mais il estimait qu’il fallait y consacrer sa vie pour le tenir avec conscience.

La première fois que je l’invitais à déjeuner, j’habitais à l’hôtel et lorsqu’il arriva il me dit en jetant autour de lui des regards respectueux : “ C’est ici que la bonne Reine de Naples a vécu si longtemps ! ” C’était exact, mais peu de personnes à Paris le savaient.

Nul n’était plus informé que lui de ce qui arrivait aux Grands, ni d’une façon plus désintéressée.

Depuis le XVIII è siècle, on ne trouve plus beaucoup de personnages de la sorte d’Albert, doués, vicieux, cupides, mais dignes, intelligents, serviables et respectueux de toute supériorité d’esprit ou de naissance.

On ne pouvait pas l’aimer, mais ses qualités en imposaient jusqu’à faire souvent oublier ses défauts.

Et si on ne pouvait l’aimer c’était, je crois, surtout à cause de cette effroyable frivolité qui est la vrai lèpre qui ronge l’âme de quantité d’homosexuels.

Maurice Sachs

 

APPENDICE V

 

Nous reproduisons ici l’une des deux Lettres imaginaires que Maurice Sachs envoya d’Allemagne. Il voulait y écrire sa "philosophie pratique" de la vie en s’inventant un correspondant à qui il donnerait ses conseils. Celle-ci a été publiée dans la Table ronde en Août 1951.

 

 

Mon cher André,

 

Sur cette question d’écrire et comment écrire, je ne puis que vous donner quelques recettes pratiques résumées, de reste, en celle-ci : l’écriture est un artisanat.

Premier point : avez-vous assez de dons naturels pour entreprendre la tâche ? Je le crois. D’ailleurs, si même vous ne deviez jamais faire carrière d’écrivain, ne serait-ce pas délicieux de savoir bien écrire pour vous-même ? (Lucien Daudet me disait autrefois : “ J’appartiens à une génération où l’on ne pensait pas que toute personne qui savait écrire dût forcément publier. ”)

Mais il apparaît que vous désirez publier et vous faire valoir : c’est tout naturel. Examinez donc l’indispensable artisanerie des Lettres, car je tiens pour assuré que vous êtes déjà de ceux qui ont écrit mille mauvais vers entre quinze et vingt ans, trois lettres par jour (dans le style billet-confession), deux romans inachevés, quatre premiers actes sans suite, deux volumes d’un Journal d’adolescent et dix nouvelles ratées. A moins, et prétendre écrire ! vous me feriez rire. On ne s’avise pas d’écrire sans y être forcé, sans qu’en toutes circonstances un impérieux instinct vous mette la plume en main. C’est à ces infructueux essais qu’on juge d’une vocation. Qui ne noircit des rames de papier, n’a d’abord qu’à rester lecteur.

Mais cela prouvé et vos archives (quelques tiroirs où s’entassent les manuscrits maculés avec un vieux peigne, des souvenirs, le désordre ou de bons dossiers) faisant foi, au travail pour tirer de vous le meilleur !

J’admets à priori que vous avez tout lu entre seize et vingt-six ans. Quand on n’a pas du tout lu à cet âge on ne lira jamais. Je dis tout, c’est à dire ce qui relève de votre passion, les romanciers et les conteurs et, bien sûr, les poètes de votre langue.

Il s’agit donc maintenant de tout relire du point de vue technique et faire connaissance des auteurs étrangers. Cela implique : apprendre la rapidité stendhalienne, le rythme de Rousseau, pénétrer le mouvement balzacien, son crescendo dramatique, ses costumes, étudier la description de l’œil chez Flaubert, les ciels chez Maupassant, Chateaubriand, Hugo et Colette, l’objet chez Bourges, etc., les trois sous-bois à étudier chez Tourgueniev, les fleurs et les pierres chez Proust. Chez celui-ci aussi apprendre à entendre son dialogue.

Examiner la réserve d’un Benjamin Constant, peser l’opulence de Chateaubriand ; chez Jules Renard l’acuité du trait, chez Goncourt le bon mot, la chaleur de la phrase chez Loti, la désinvolture, qualité éminemment française, chez deux hommes aussi divers qu’Alexandre Dumas et Valery Larbaud ; poursuivre l’exactitude exprimée de la pensée chez Montesquieu et Valéry. Et ainsi de suite. Je n’ai pas la place de vous citer des exemples.

Mais il est absurde de parler des filles sans savoir comment en parle Kouprine, de la nature sans bien connaître Rousseau. Pénétrer le secret technique d’un Diderot, d’un Fromentin, d’un Voltaire, est capital. Partir sans s’être exercé tour à tour à la vitesse de Mme de La Fayette, au raccourci de Stendhal, à l’ondoiement de Chateaubriand, à la phrase orgueilleuse et sèche de Barrès, etc., etc., est vain.

Tout connaître pour ne rien plagier.

Se découvrir ses maîtres. Parmi lesquels il faut se défier de ceux que l’on aime au point de les imiter.

Que votre originalité jaillisse de l’assimilation de tout ce qui s’est écrit de beau qui nous propose peu à peu notre manière personnelle.

Devant un sujet qui vous tente, vous demander : comment le traiterait un tel, un autre, celui-ci, celui-là ?… Avant les années de création, les années d’exercice. Le pastiche, d’abord, qui nous est ce que la copie des maîtres est aux jeunes peintres : un travail indispensable. Je suis stupéfait par un jeune homme qui prétend écrire et qui n’est pas capable d’enlever de mémoire devant moi un “ à la manière de ” n’importe quel homme fameux.

Un sujet étant adopté, toutes les façons de le traiter ayant été examinées, rédigez le premier jet. Reprenez-le pour peser chaque mot, que chaque mot en suggère d’autres ou vous force à examiner dans un dictionnaire de synonymes une variété de vocables. Contrôler l’exactitude ou sens de chacun dans Littré.

La richesse de vocabulaire est fonction d’une vaste lecture.

Mais il y a des années que je ne lis plus sans noter sur un carnet, avec la référence, les mots rares, ceux qui me sont inconnus ou que je n’emploie pas assez. Je les apprends par cœur ensuite. Puis je les mets à l’exercice : former trois phrases avec un tel mot, etc. Cette dernière gymnastique est pratiquée par Gide quelques semaines avant qu’il entreprenne une nouvelle œuvre.

Flaubert, vous le savez, pourchassait jusqu’aux assonances, se désolait pour deux génitifs qui se suivaient, inscrivait sa phrase avant de savoir ce qu’elles contiendraient.

Gide lit à haute voix avant de dormir et au réveil une page de Rousseau, de Montesquieu ou de Flaubert. Flaubert avait trois bréviaires de style : La Bruyère, Montesquieu, Chateaubriand.

Moi, je lis aux jours de travail Montesquieu, Stendhal et Saint-Simon. Je crois que tout écrivain français doit passer par Montesquieu.

Mais on a ses préférences. J’aime à la folie les préciosités d’un Bourges : “ Les sentiments lui tarissaient… ”, “ elle se rassasiait de deuil… ”, “ ce qui l’infestait subitement… ” “ étendus près à près… ”, etc. Comme je collectionne :

                 chez Chateaubriand : la “ croupe de montagne ”, les “ sommets pelés ”, les “ vêtements délabrés ”, les “ falaises ondées de noir ”, etc. ;

                 chez Hugo : la “ lave des événements ”, les “ bancs de feu ” du soleil, etc. ;

                 chez de Maistre : être “ d’humeur interrogeante ”, une “ vue ménagée ” ;

                 chez Corneille : “ les caractères luisants ”, etc. ;

                 chez La Fontaine : “ le cristal vagabond ” de l’eau ;

                 chez Guérin : “ le tissus de l’ombrage ”, etc. ;

                 chez Chénier : “ la rive aréneuse ”, etc.

Je cueille chez Sainte-Beuve ce mot de “ javelles ” qui me fuyait pendant une promenade aux champs, le “ chaînon mystique ” chez Baudelaire, “ l’azur noir de la nuit ” chez G. Nouveau, “ un je ne sais quel feu ” chez Corneille, dans un texte indou “ le bourgeon de ses dents ”, une “ embellie ”chez Goncourt : Renard, Hugo, Chateaubriand, Daudet, Maupassant me proposeront pour des ciels : des éclaircies, des écumes, des clartés,  de lumineux abîmes, des concavités, des nuages festonnés, une calotte ourlée, un archipel éclatant, des nuées floconnantes…, etc…, etc…, et caetera…

Ainsi de tout, pour tout et parmi tous les mots, ces phrases, ces secrets de syntaxe, ces élégances, ces grâces, ces rigueurs, ces réserves – se trouver soi, si humble qu’on puisse être, et d’une lente analyse parvenir à votre synthèse.

Ayant quelques dons pour écrire, que j’éprouvais vers ma seizième année, je ne réclame que cent ans d’études pour parvenir à bien écrire.

Certes, l’étude n’est rien sans le don et le don n’est rien sans l’étude. C’est un truisme.

 

Maurice Sachs

 

 

Je tiens à remercier Caroline Langlais pour son aide et ses conseils précieux, Dorothée Thurier pour m’avoir procuré les romans introuvables de Maurice Sachs, ainsi que Vincent Bertaux pour ses lumières.

 

BIBLIOGRAPHIE

 

Œuvres de Maurice Sachs

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"Où je trouve Louise d'Espard", L'Ordre, 24 avril 1940.

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Traductions de Maurice Sachs

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Gardner, Perry Masson et les griffes de velours, N.R.F., 1935.

Barret, La Femme en bleu, N.R.F., 1935.

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Fairlie, L’Hôtel des meurtres, N.R.F., 1936.

Terence Rattigan, L’Ecurie Watson (comédie en trois actes et cinq tableaux), adaptation en collaboration avec Pierre Fresnay d’après French without Tears, La Petite Illustration, 4 septembre 1937.

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Ronald Firbank, La Princesse artificielle suivi de Mon piaffeur noir, en collaboration avec Edouard Roditi, N.R.F., 1938 ; réédition coll. "L’Imaginaire", 1987, postface d’Edouard Roditi.

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[1] . Le Sabbat, Gallimard, 1960, coll. "L’Imaginaire", 1979, p. 11, 12.

[2] . Ibid., p. 27.

[3] . Ibid., p. 36.

[4] . Ibid., p. 76.

[5] . Ibid., p. 37.

[6] . Ibid., p. 49.

[7] . Au temps du Bœuf sur le toit, Grasset, coll. "Les Cahiers Rouges", préface d’André Fraigneau, 1987, p. 24.

[8] . Julien Green, Journal, dans Œuvres complètes, préface de Robert de Saint Jean, éd. Jacques Petit, Bibliothèque de la Pléiade, t. IV, 1975, p. 37,38.

[9] . Le Sabbat, p. 55.

[10] . Alias, Gallimard, 1935, renouvelé en 1962, p. 43.

[11] . Le Sabbat, p. 73.

[12] . Jacques Mesnil, "Maurice Sachs ou le portrait de l’inauthentique", Evidences, février-mars 1952.

[13] . Le Voile de Véronique, roman de la tentation, préface d’André Frank, Denoël, 1959, p. 36, 37.

[14] . Lettre de Max Jacob à Jean Cocteau, (1919-1944), Paul Morihien, 1949, citée par Henri Raczymow dans Maurice Sachs ou les travaux forcés de la frivolité, Gallimard, 1988, p. 155.

[15] . Le Sabbat, p.149.

[16] . Au temps du Bœuf sur le toit, p. 58, 59.

[17] . Le Sabbat, p. 185, 186.

18 . Ibid., p. 187.

 

[19] . Pierre Drieu La Rochelle, le 24 octobre 1939, Journal 1939-1945, présenté et annoté par Julien Hervier, Gallimard, coll. "Témoins", 1992, p. 109.

[20] . André Breton, Entretiens, Gallimard, coll. "idées", 1969, p. 45.

[21] . Philippe Soupault, Entretiens avec Bernard Morlino, La Manufacture, coll.  "Qui êtes-vous ?"  1987, p. 274.

[22] . Au temps du Bœuf sur le toit, p. 17.

[23] . Ibid., p. 21, 22.

[24] . Jean-Paul Sartre, cité dans Le Sabbat, p. 290.

25 . La Décade de l’illusion, Gallimard, 1950, p. 22, 23. 

 

[26] . Cendrars, Blaise, "Balzac au Bœuf sur le toit", Revue Biblio, août-septembre 1950.

 

 

[27]  . La Décade de l’illusion, p. 103.

28  . Ibid., p. 105.

 

 

[29]  . Voir La Chasse à courre , présentation  d’Yvon Belaval, Gallimard 1949; coll. "L'Imaginaire", 1997 p. 33.

[30]  . Violette Leduc, La Bâtarde, préface de Simone de Beauvoir, Gallimard, 1964, coll "L’Imaginaire", 1996, p. 262.

[31]  . Au temps du Bœuf sur le toit, p. 71.

[32]  . Histoire de John Cooper d'Albany, Gallimard, 1955, p. 71.

[33]  . La Décade de l’illusion, p. 18.

34  . Histoire de John Cooper d'Albany, p. 71, 72.

 

[35]  . Ibid., p. 72, 73.

[36]  . Maurice Sachs, cité par Henri Raczymow, dans Maurice Sachs ou Les travaux forcés de la frivolité, op. cit., p. 333, 334.

[37] . Abracadabra, Gallimard, 1952, p. 8.

[38] . Klébert Haedens, "Sur Abracadabra", Paris Presse, 9 mars 1953.

[39] . Roger Stéphane,"Maurice Sachs :La Chasse à courre", La nef, n°53, avril-mai 1949.

40 . La Chasse à Courre, p. 22, 23.

41 . Claude Schmidt, Le double jeu de Maurice Sachs, essai, éditions, Alfred Eibel, coll. Brochures, mars 1979, p.23.

 

 

42 . "Où je trouve Louise d’Espard", L’Ordre, 24 avril 1940.

43 . André Gide, Denoël et Steele, 1936, p. 9.

 

 

 

[44] . Jean-Kely Paulhan, Avant-propos au Journal des années noires de Jean Guéhenno, Gallimard, 1947, éd. Folio, 2002, p. VI, VII.

 45 . Voir l’article de Marcel Jouhandeau :  "Comment je suis devenu antisémite", dans l’ Action française, le 8 octobre 1936.

46 . Etiemble, "Après le Sabbat, quoi ?", Les Temps Modernes, août-septembre 1947.

 

 

 

47 . La Décade de l’illusion, p. 201.

 

 

 

[48] . Ibid., p. 212.

49 . Le Sabbat, p. 242, 243.

 

[50] . La Décade de l’illusion, p. 171, 172.

[51] . Le Sabbat, p. 83  

52 . Ibid., p. 85.

 

[53] . Alias, p. 217.

[54] . Tableau des mœurs de ce temps, Gallimard, présentation d’Yvon Belaval (1950), 1954, p. 10.

[55] . Ibid., p.10.

[56] . Ibid., p. 12.

[57] . Ibid., p. 285, 286.

[58] . Ibid., p. 293.

[59] .Klébert Haedens, "Sur Tableau des mœurs de ce temps", Paris Presse, 14 mars 1954.

[60] . Le Sabbat, p. 75, 76.

[61] . Philippe Lejeune, L’autobiographie en France, Armand colin, 1971, p. 10.

62 . Le Sabbat, p. 11, 12

 

[63] . Derrière cinq barreaux, présentation d'Yvon Belaval, Gallimard, 1952, p. 126.

[64] . Le Sabbat, p. 302.

 

65 . Derrière cinq barreaux, p. 181, 182.

[66] . Jacques Mesnil, "Maurice Sachs ou le portrait de l'inauthentique", op. cit.

67 . Le Sabbat, p. 12.

 

 

 68. Derrière cinq barreaux, p. 210, 211.

[69] . Violette Leduc, La Bâtarde, p. 308.

[70] . Klébert Haedens, "Sur Tableau des mœurs de ce temps", op. cit.

[71] . Olivier de Magny, "L’acrobate sur le toit", Les Lettres nouvelles, juin 1954.

[72] . Maurice Nadeau, "Un nouveau moraliste :Maurice Sachs.", Combat, 10 mars 1949.

[73] . Roger Stéphane :"Maurice Sachs, La Chasse à courre", op. cit.

74 . Colette Audry :"La Chasse à courre", Les Temps Modernes, mai 1949.

 

 

 

 

 

75. "Lettres Imaginaires", La Table ronde, n°44, août 1951, présentées par Yvon Belaval, p. 120.

76 . Ibid., p. 122.

 

 

[77] . Robert Brasillach, Notre avant-guerre, dans Une Génération dans l’orage, éd. Plon, 1941, p.11.

[78] . Le Sabbat, p. 11.       

79 . Ibid., p. 12.

 

 

 

 

[80] . Ibid, p. 20.

[81] . Ibid., p. 13. 

82 . Ibid., p. 16.

 

 

 

83 . Ibid., p. 19.

84 . Ibid., p. 22, 23.

 

 

85 . Ibid., p. 32.

86 . Henri Raczymow, Maurice Sachs ou Les travaux forcés de la frivolité, op. cit.,  p. 35.

 

 

[87] . La Chasse à courre, p. 47.

[88] . Ibid., p. 62.

[89] . Le Sabbat, p. 105

[90] . Ibid., p. 12.

[91] . Ibid., p. 132.

[92] . La Chasse à courre, p. 138, 139.

[93] . Lettres de l’Orne et de Hambourg, 28 juillet 1943, La Chasse à courre, p. 194   

 

 

 

94. La Chasse à courre, p. 101, 102.

[95] . Le Sabbat, p. 114, 115.

[96] . Olivier de Magny, "L’acrobate sur le toit", op. cit.

[97] . Le Sabbat, p. 301.

[98] . Ibid., p. 99.

[99] . Jean-Kely Paulhan,"Maurice Sachs, de la dignité au cœur de l’abjection", Etudes, Juillet 2000

100 . Le Sabbat, P. 71. 

 

  

[101] . Voir à ce propos, Marcel Arland, "A chacun sa mort", Lettre de France, Albin Michel, 1950.

[102] . Jean-K. Paulhan, "Maurice Sachs, de la dignité au cœur de l’abjection", op. cit.

[103] . Le Sabbat, p. 292.

[104] . Lettres de l’Orne et de Hambourg, 3 septembre 1943, op. cit., p. 201.

[105] . Ibid., p 201.

 

 

 106 . Le Voile de Véronique, p. 134, 135.

[107] . Lettre inédite à Mme Bizet, non datée, collection Gérard Magistry, cité par Jean-Michel Belle dans Les folles années de Maurice Sachs, Grasset, 1979, p. 140, 141.

 

108 . Abracadabra, p. 168.

 

 

 109 . Jean Vaudal, "Notes sur Alias", N.R.F., 1er mars 1936, p. 455.

[110] . Alias, p. 205.

[111] . André Frank, Préface au Voile de Véronique, Denoël, 1959, p. 22, 23.

[112] . Chronique joyeuse et scandaleuse, Corrêa, 1948, p. 79.

[113] . Histoire de John Cooper d’Albany, p. 275.

[114] . Ibid., p. 287.

[115] . Ibid., p. 200.

[116] . Roger Nimier, Journées de lecture, op. cit., p. 249.

[117] . Le Voile de Véronique, p. 38.

[118] . Cf. Paul Léautaud, Journal littéraire, Mercure de France, cité par Jean-Michel Belle dans Les Folles années de Maurice Sachs, op. cit.

[119] . Pour cette légende, se reporter au livre Le Dernier Sabbat de Maurice Sachs d’André du Dognon et de Philippe Monceau, Amiot-Dumont, 1950 ; Le Sagittaire, 1979.

[120] . Jean Cocteau, Journal d’un inconnu, Grasset, 1953, p. 102.

[121] . Ibid., p. 107, 108.

 

 

122 . Roger Nimier, Journées de lecture, op. cit. p. 248.

123 . Le Sabbat, p. 202.

 

 

 

[124] . Patrick Modiano, La Place de l’étoile, Gallimard, 1968, coll. Folio 1975, p.28

[125] . Violette Leduc, La Bâtarde, p. 383, 384.

[126] . Joseph Delteil, Les Nouvelles littéraires, cité par Robert Brasillach dans Notre Avant-Guerre, op. cit., p.98.

[127] . Lettre à Madame Jean Alley", 21 février 1943, dans Lettres, préface de Jean Alley, Le Bélier, 1968,  p.88

128 . Roger Nimier, Journée de lectures, op. cit. p. 248.

 

[129] . "Lettre à Madame Jean Alley", 21 mars 1942, dans Lettres, op. cit.  p. 58, 59.

[130] . Derrière cinq barreaux, p. 220.

 

janv-juin 2003

Commentaires (1)

Dugrenier Christian
  • 1. Dugrenier Christian | 29/09/2017
Je suis bénévole retraité et je travaille à l'enregistrement des oeuvres du musée du château de Blois. Parmi divers documents et lettres d'écrivains légués par André Frank et qui étaient en relation avec lui, un texte manuscrit de Maurice Sachs intitulé Alphonse et daté de 1926 et peut-être écrit à Landau (écriture différente). Il y a aussi deux articles de Journaux l'un signé "les Sept" et l'autre "Ponchardier". il n'y a que dans votre texte que j'ai trouvé la mention d'"Alphonse".
Bien à vous
Ch. Dugrenier

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